PARTIE 6 – Alors que Lina reçoit enfin une chance de réaliser son rêve, une décision prise loin de Saint-Cloud réveille les anciennes blessures de Gabriel

Lina relut les conditions du programme universitaire dans le métro qui la ramenait vers Saint-Cloud. Les feuilles tremblaient légèrement entre ses doigts au rythme des secousses de la rame. Il ne s’agissait pas d’une simple bourse destinée à payer ses frais d’études. Le dispositif prévoyait un accompagnement pédagogique, une aide financière calculée selon sa situation et des périodes de formation pratique auprès de professionnels de la psychologie. Pour une étudiante qui avait consacré tant d’années à travailler entre deux cours, cette possibilité semblait presque irréelle. Pourtant, chaque fois qu’elle arrivait à la section consacrée aux stages, elle revoyait les visages des cinq enfants.

Elle avait trois jours pour confirmer son intérêt et constituer un premier dossier. La sélection définitive aurait lieu après ses examens. Le programme ne garantissait pas son admission, mais il exigeait qu’elle indique dès maintenant si elle accepterait les obligations prévues. Lina sortit un crayon et souligna les semaines pendant lesquelles sa présence à Saint-Cloud serait impossible aux horaires habituels. Elle connaissait déjà la réaction que pourrait avoir Gabriel. Depuis la conversation devant sa chambre, elle avait compris que chaque absence réveillait chez lui une inquiétude disproportionnée en apparence, mais profondément liée à la disparition de Claire.

Quand elle arriva à la maison, Hugo et Jules l’attendaient dans le hall avec une construction en carton. Ils avaient fabriqué un véhicule censé transporter leurs poupées et leurs petites voitures jusqu’à la cabane du jardin. Le résultat ressemblait davantage à une boîte équipée de roues inégales, mais les garçons en étaient fiers. Lina posa ses documents et prit le temps d’admirer leur travail. Hugo lui demanda immédiatement si son rendez-vous s’était bien passé. Elle répondit qu’elle avait reçu des nouvelles encourageantes, mais qu’elle devait encore réfléchir à certaines questions. Jules voulut savoir si cela signifiait qu’elle avait réussi ses examens. Elle expliqua qu’ils n’avaient pas encore commencé.

Manon descendit l’escalier en tenant un ruban bleu entre ses doigts. Elle avait préparé de nouveaux mouvements pour son spectacle et souhaitait montrer à Lina comment elle utilisait désormais les bras. Louise suivait à petites étapes, tenant la rampe avec précaution. Sa convalescence progressait, mais Antoine et Lina veillaient à ne pas lui demander trop d’efforts. La petite sourit en voyant les papillons de papier accrochés près de la fenêtre. Elle désigna l’un d’eux et demanda si elle pourrait en fabriquer un autre. Lina promit de préparer quelques feuilles colorées après le goûter. Pendant plusieurs minutes, les préoccupations universitaires s’effacèrent devant les demandes ordinaires des enfants.

Antoine rentra avant dix-huit heures. Il avait déplacé plusieurs rendez-vous pour passer davantage de temps chez lui, une décision qui surprenait encore certains de ses collaborateurs. Il trouva Lina dans la bibliothèque, occupée à classer les documents reçus à Nanterre. Elle leva les yeux lorsqu’il entra, et il comprit aussitôt que son entretien avait soulevé une difficulté. Il lui demanda si elle voulait en parler maintenant ou attendre le dîner. Lina choisit de lui expliquer la situation immédiatement. Elle ne voulait pas qu’il apprenne les conditions du programme au détour d’une conversation avec les enfants.

Elle lui présenta les dates, les exigences et les possibilités d’aide financière. Antoine parcourut les documents avec attention. En tant que dirigeant d’entreprise, il savait reconnaître une occasion professionnelle importante. Il comprit rapidement que cette candidature pouvait transformer le parcours de Lina. « C’est exactement le genre de formation que tu cherches depuis des années », dit-il. Elle acquiesça, surprise qu’il ait retenu les détails de leurs précédentes discussions. Puis elle lui montra le calendrier des stages. Plusieurs périodes exigeaient une présence prolongée en journée, parfois loin de leur quartier. Sa disponibilité auprès des enfants diminuerait considérablement.

Antoine resta silencieux. Une partie de lui chercha aussitôt comment financer une nouvelle organisation sans modifier la présence de Lina. Mais il se souvint de leur conversation sur son indépendance. Il posa les documents sur la table et lui demanda ce qu’elle souhaitait réellement. « Je veux tenter ma chance », répondit-elle après une hésitation. « Si je renonce sans même présenter mon dossier, je finirai par le regretter. » Antoine sentit un pincement au cœur, mais il lui dit qu’elle devait candidater. Il ajouta qu’ils trouveraient une manière de préparer les enfants aux changements éventuels, avec leur participation et sans leur imposer de fausses promesses.

Lina le regarda longuement. Elle avait redouté qu’il lui demande de choisir entre son travail et leur relation encore incertaine. Au contraire, il semblait déterminé à respecter son projet. Elle lui expliqua qu’elle ne voulait pas disparaître brutalement de la vie des enfants. Elle tenait à préserver les liens construits avec chacun, tout en évitant de leur faire croire qu’elle serait toujours disponible à chaque instant. Antoine proposa qu’ils en parlent avec la professionnelle qui accompagnait désormais la famille. Ils avaient récemment engagé un suivi adapté aux besoins des enfants, et cette transition méritait d’être préparée avec soin.

Le lendemain, Antoine contacta la psychologue qui recevait Gabriel et Manon et conseillait la famille dans ses nouvelles habitudes. Il lui exposa la situation sans chercher à obtenir une réponse immédiate. Elle lui rappela qu’une stabilité affective ne signifiait pas nécessairement une présence constante, mais que les changements devaient être annoncés clairement, surtout à des enfants ayant vécu des pertes répétées. Elle suggéra de distinguer la relation personnelle de Lina avec les enfants de ses responsabilités professionnelles, puis d’établir un calendrier compréhensible. Elle insista également sur la nécessité de laisser les enfants exprimer leur mécontentement sans que les adultes abandonnent automatiquement leurs décisions.

Antoine discuta ensuite avec Lina d’une organisation possible. Une autre personne pourrait intervenir pour certaines tâches matérielles, tandis que lui-même prendrait davantage de responsabilités quotidiennes. Les enfants continueraient de voir Lina à des moments définis, selon ses disponibilités et leurs besoins. Il ne souhaitait plus recruter quelqu’un pour remplacer une présence affective. Il cherchait simplement à ne pas faire reposer toute la vie familiale sur les épaules d’une seule personne. Lina approuva cette distinction. Elle lui fit remarquer qu’il avait déjà commencé à prendre une place plus active auprès de ses enfants, et que ce progrès devait se poursuivre indépendamment de son avenir universitaire.

Le samedi suivant, ils réunirent les enfants dans le salon après le déjeuner. Louise s’était installée sur un coussin près de son père. Hugo tenait une petite voiture, Jules un livre illustré. Manon s’assit bien droite, comme si elle pressentait qu’on allait lui demander de nouvelles responsabilités. Gabriel resta debout près du piano. Lina expliqua simplement qu’elle avait reçu la possibilité de poursuivre une formation importante et qu’elle souhaitait présenter sa candidature. Elle précisa qu’aucune décision définitive n’avait encore été prise, mais que certains horaires pourraient changer dans les mois à venir.

Les jumeaux posèrent immédiatement des questions. Hugo voulut savoir si elle devrait dormir à l’université. Jules demanda si elle continuerait à préparer les papillons en papier avec Louise. Lina répondit avec précision, sans inventer ce qu’elle ignorait. Elle pourrait probablement rester à Saint-Cloud certains jours, mais elle devait attendre le calendrier définitif. Manon demanda qui les accompagnerait à leurs activités. Antoine expliqua qu’il participerait davantage aux déplacements et qu’ils organiseraient les autres trajets avec une aide appropriée. Louise, qui comprenait surtout les mots les plus concrets, demanda si Lina reviendrait après ses cours. Celle-ci répondit qu’elle ferait tout pour maintenir des moments réguliers avec eux.

Gabriel n’avait pas prononcé une parole. Il regardait fixement le tapis. Antoine l’invita à poser ses questions, mais le garçon répondit qu’il n’en avait aucune. Sa voix était si froide que les jumeaux cessèrent de jouer. Quelques secondes plus tard, il se leva et monta l’escalier sans demander la permission. Antoine voulut le suivre. Lina lui suggéra d’attendre un instant, puis de lui parler seul. Elle ne souhaitait pas que Gabriel ait l’impression qu’ils formaient une alliance contre sa colère. Le père resta dans le salon, partagé entre le désir de rejoindre son fils et la crainte de mal faire.

Une heure passa avant qu’Antoine monte frapper à sa porte. Gabriel répondit qu’il voulait rester seul. Son père accepta, mais lui dit qu’il serait disponible lorsqu’il souhaiterait parler. Dans le couloir, il aperçut la tasse de chocolat chaud déposée par Lina. Gabriel ne l’avait pas touchée. Antoine se souvenait du bonheur discret qu’il avait ressenti la première fois qu’il avait trouvé une tasse vide devant cette même porte. Il comprit que les progrès n’effaçaient pas les blessures et qu’un enfant pouvait retrouver une ancienne réaction sans perdre tout le chemin parcouru.

Au dîner, Gabriel descendit à contrecœur. Il répondit poliment aux questions pratiques, mais évita soigneusement Lina. Lorsque Hugo renversa un peu d’eau sur la nappe, Gabriel se leva brusquement pour chercher un torchon. Antoine lui demanda de rester assis et nettoya lui-même la table. Le garçon sembla contrarié par cette intervention. Il avait longtemps contrôlé son inquiétude en surveillant les autres. Depuis l’annonce, cette habitude revenait avec force. Après le repas, il refusa de jouer du piano et remonta directement dans sa chambre.

Lina ressentit douloureusement cette distance. Elle savait que Gabriel ne cherchait pas simplement à la punir. Il essayait de se protéger d’un attachement qui lui paraissait de nouveau dangereux. Pourtant, elle ne pouvait pas abandonner sa candidature pour effacer cette peur. Elle passa une partie de la soirée à travailler sur son projet universitaire, mais ses phrases lui semblaient maladroites. Chaque page lui demandait un effort inhabituel. Vers vingt-deux heures, elle ferma son ordinateur et alla marcher quelques minutes sur la terrasse. La cabane des enfants était encore visible dans l’obscurité, ses couvertures soigneusement repliées à l’abri de la pluie.

Antoine la rejoignit avec deux tasses de thé. Ils restèrent silencieux un moment. Lina finit par lui demander s’il pensait qu’elle avait été égoïste en acceptant de présenter sa candidature. Antoine répondit qu’elle avait été honnête, et que les enfants avaient besoin d’apprendre progressivement que les personnes aimées pouvaient poursuivre leurs projets sans les abandonner. Il reconnaissait toutefois que Gabriel aurait besoin de temps. Lina baissa les yeux vers sa tasse. Elle se souvenait d’avoir éprouvé une colère semblable après la mort de Sami, notamment lorsque ses parents avaient tenté de reprendre certaines habitudes. Chaque geste de normalité lui avait semblé une preuve d’oubli.

Elle raconta alors un épisode qu’elle n’avait encore jamais confié à Antoine. Quelques mois après l’accident, son père avait décidé de repeindre la chambre de Sami. Il pensait aider la famille à avancer. Lina avait attendu qu’il sorte, puis avait déchiré plusieurs cartons contenant ses anciennes affaires. Lorsqu’il l’avait découverte au milieu des objets éparpillés, elle lui avait crié qu’il voulait faire disparaître son fils une seconde fois. Pendant des années, elle avait regretté cette phrase. Antoine lui demanda si son père avait fini par comprendre sa réaction. Lina répondit qu’ils avaient beaucoup parlé plus tard, mais que cette conversation avait exigé du temps.

Antoine lui dit qu’elle n’avait pas à porter seule le poids de toutes les blessures familiales. Lina reconnut qu’elle avait parfois tendance à vouloir réparer chez les enfants ce qu’elle n’avait pas pu réparer dans sa propre histoire. Elle savait désormais que cette attitude pouvait devenir dangereuse si elle oubliait ses limites. Ses études lui avaient appris l’importance de la supervision professionnelle, mais l’attachement rendait parfois les choses plus compliquées. Antoine lui répondit qu’il souhaitait justement qu’elle poursuive sa formation, même si cela impliquait une organisation différente. Elle releva les yeux, émue par la simplicité de cette réponse.

Le dimanche, Éléonore vint rendre visite à la famille, conformément à l’invitation de son frère. Elle apporta des livres et quelques jeux adaptés à l’âge des enfants, ainsi qu’un petit bouquet pour Louise. Antoine l’accueillit sans froideur, mais lui rappela discrètement qu’il ne voulait pas de remarques blessantes sur Lina. Sa sœur acquiesça. Elle semblait avoir réfléchi à leur dernière dispute. Pendant le déjeuner, elle observa les nouvelles habitudes de la maison. Antoine servait les enfants, répondait à leurs questions et participait aux conversations. Lina n’occupait pas toute la place. Au contraire, elle lui laissait volontiers les responsabilités qu’il pouvait désormais assumer.

Éléonore demanda à Manon comment avançait son spectacle. La fillette lui raconta les dernières répétitions avec enthousiasme. Les jumeaux présentèrent leur véhicule en carton. Louise montra ses poupées et expliqua, avec quelques mots hésitants, qu’elle allait mieux. Gabriel resta discret, mais accepta de parler de ses cours de piano. Éléonore fut surprise par la manière dont les enfants se comportaient. Elle connaissait leurs crises passées et avait souvent quitté la maison épuisée par les disputes. Aujourd’hui, ils demeuraient parfois bruyants, mais semblaient moins tendus. Elle dut reconnaître que quelque chose avait profondément changé.

Après le déjeuner, Lina partit dans la bibliothèque pour poursuivre son dossier. Éléonore demanda à Antoine si elle pouvait lui parler quelques minutes. Il accepta, tout en se préparant à une nouvelle critique. Sa sœur commença pourtant par lui dire qu’elle l’avait trouvé plus présent auprès des enfants. Elle avait rarement vu Gabriel aussi détendu depuis la mort de Claire. Antoine la remercia. Puis Éléonore posa une question qui le surprit : « Est-ce que tu es amoureux de Lina ? » Il hésita avant de répondre. Sa sœur observa son visage et comprit qu’elle avait déjà obtenu sa réponse.

Antoine reconnut qu’il éprouvait des sentiments pour elle, mais qu’aucune relation n’avait commencé. Lina poursuivait ses études et souhaitait préserver son indépendance. Éléonore resta un moment silencieuse. Elle lui demanda s’il mesurait les complications possibles, notamment pour les enfants et pour la situation professionnelle de la jeune femme. Antoine répondit qu’il en était conscient. Il ne lui demanda pas d’approuver immédiatement. Il souhaitait seulement qu’elle cesse de considérer Lina comme une étrangère dangereuse parce qu’elle venait d’un milieu différent. Éléonore baissa légèrement les yeux. Pour la première fois, elle ne chercha pas à imposer une solution.

Elle évoqua ensuite Claire. Pendant les derniers mois de sa maladie, elle avait rendu plusieurs visites à sa belle-sœur. Elles avaient parfois parlé d’Antoine, de son travail et de sa difficulté à exprimer sa peur. Éléonore avoua qu’elle avait longtemps cru protéger son frère en prenant des décisions à sa place. Elle comprenait maintenant qu’elle avait parfois renforcé son sentiment d’impuissance. Antoine fut touché par cet aveu. Il lui dit qu’il ne souhaitait pas l’écarter de la famille, mais qu’elle devait accepter que ses enfants et lui construisent leur propre équilibre.

Au moment de partir, Éléonore croisa Lina dans le hall. La jeune femme tenait un classeur contre elle. Pendant quelques secondes, les deux femmes se regardèrent avec une réserve visible. Éléonore lui demanda comment se passaient ses études. Lina expliqua qu’elle préparait ses examens et avait reçu la possibilité de candidater à une formation spécialisée. La sœur d’Antoine sembla sincèrement intéressée. Elle lui souhaita bonne chance, puis ajouta qu’elle avait constaté des changements heureux chez les enfants. Lina la remercia sans chercher à prolonger la conversation. Ce bref échange ne réparait pas leurs tensions, mais il ouvrait une possibilité de respect.

Le lendemain, Gabriel refusa d’accompagner Lina lors de leur promenade habituelle dans le jardin. Il prétendit avoir des devoirs à terminer. Elle n’insista pas. En fin d’après-midi, elle trouva pourtant son carnet de partitions abandonné près du piano. Plusieurs pages avaient été arrachées. Lina ne les ramassa pas immédiatement. Elle alla prévenir Antoine, puis ils décidèrent de parler au garçon sans l’accuser. Lorsqu’ils entrèrent dans sa chambre, Gabriel était assis sur son lit, les yeux rouges. Il reconnut avoir déchiré les feuilles dans un moment de colère. Il savait que ce comportement était injuste, mais il n’avait pas réussi à s’arrêter.

Antoine s’assit près de lui. Gabriel finit par expliquer qu’il avait imaginé Lina partant un matin pour ne plus revenir. Il savait qu’elle avait parlé d’études, de stages et de nouvelles responsabilités, mais ces mots se mélangeaient dans sa tête aux souvenirs de l’hôpital et aux phrases prononcées avant la mort de Claire. Son père l’écouta longtemps. Puis il lui rappela que Lina n’était pas malade, qu’elle souhaitait poursuivre sa formation et qu’ils préparaient ensemble une organisation. Gabriel répondit qu’il comprenait ces différences lorsqu’on les lui expliquait, mais que sa peur revenait dès qu’il se retrouvait seul.

Lina demanda si elle pouvait entrer. Gabriel acquiesça sans la regarder. Elle s’assit sur la chaise près du bureau et lui expliqua qu’elle avait voulu devenir psychologue bien avant de rencontrer sa famille. Ce projet était lié à Sami et aux questions qu’elle avait portées depuis l’adolescence. Renoncer maintenant ne supprimerait pas les inquiétudes de Gabriel. Cela risquerait seulement de créer une frustration qu’elle ne voulait pas faire peser sur lui. Le garçon écoutait attentivement. Elle ajouta qu’elle souhaitait continuer à partager des moments avec eux, mais que leur relation devait pouvoir supporter des changements raisonnables.

« Je ne veux pas être la raison pour laquelle tu abandonnes quelque chose », finit par dire Gabriel. Sa voix tremblait. Lina lui répondit qu’il ne l’était pas. Elle reconnaissait cependant que la situation était difficile et qu’ils devraient trouver ensemble des manières de la rendre moins inquiétante. Elle lui proposa de fabriquer un calendrier visible dans le salon, indiquant les jours où elle serait présente et ceux où d’autres adultes prendraient le relais. Gabriel demanda s’il pourrait participer à son élaboration. Antoine répondit que oui, mais que les décisions resteraient la responsabilité des adultes. Cette distinction sembla le rassurer.

Le soir même, ils commencèrent à préparer le calendrier. Manon choisit des couleurs différentes pour les activités scolaires, les rendez-vous médicaux et les moments passés ensemble. Hugo et Jules voulurent ajouter des dessins. Louise demanda un papillon pour les jours où Lina viendrait. Gabriel inscrivit les premières dates avec soin. Antoine observa cette organisation naissante et comprit qu’elle leur permettrait de traverser d’autres changements. La maison ne devait plus fonctionner grâce aux efforts invisibles d’une seule personne. Chacun pouvait contribuer à la vie familiale sans devenir responsable du bonheur des autres.

Deux jours plus tard, Lina termina son dossier universitaire. Elle avait rédigé un projet consacré à l’expression du deuil chez les enfants et à la manière dont les adultes pouvaient reconnaître leurs émotions sans réduire leurs comportements à de simples problèmes disciplinaires. Elle y avait intégré ses connaissances théoriques et les questions soulevées par son parcours personnel, sans révéler d’informations privées sur les Delcourt. Avant de déposer le dossier, elle demanda à Antoine de le relire pour vérifier la clarté de certaines formulations. Il accepta, impressionné par la précision de son travail.

Antoine passa près d’une heure sur les pages. Il découvrit une Lina différente de celle qu’il connaissait au quotidien : rigoureuse, attentive aux nuances, capable de remettre en question ses propres hypothèses. Lorsqu’il lui rendit son texte, il lui dit qu’elle avait construit quelque chose de solide. Elle sourit, mais répondit qu’il restait encore les examens et la sélection. Antoine lui demanda ce qu’elle ferait si elle était retenue. Lina regarda les enfants qui jouaient au loin, derrière la vitre. « Je crois que je devrai accepter », murmura-t-elle. Il acquiesça, même si cette réponse réveillait chez lui une inquiétude qu’il n’avait pas entièrement surmontée.

Le soir du dépôt, Lina reçut un accusé de réception accompagné d’une information inattendue. Son projet avait suscité l’intérêt d’une enseignante responsable d’un groupe de recherche consacré aux traumatismes de l’enfance. Celle-ci souhaitait la rencontrer avant les examens pour discuter de ses perspectives professionnelles. Lina relut plusieurs fois le message. Cette invitation représentait une reconnaissance qu’elle n’avait jamais espérée aussi tôt. Elle courut presque jusqu’au salon pour l’annoncer à Antoine. Il se leva aussitôt, heureux pour elle. Les enfants demandèrent ce qui se passait. Lina leur expliqua qu’une professeure voulait parler de son travail.

Gabriel fut le premier à la féliciter. Il lui demanda si cela signifiait qu’elle deviendrait bientôt psychologue. Lina rit doucement et répondit que le chemin restait long. Manon proposa d’organiser une petite fête après les examens. Les jumeaux voulurent préparer un gâteau au chocolat. Louise applaudit sans comprendre tous les détails. Antoine regarda cette joie collective avec émotion. Il se souvenait de sa propre peur lorsqu’il avait compris que Lina pourrait partir. Maintenant, il voyait ses enfants apprendre à se réjouir pour quelqu’un sans considérer automatiquement sa réussite comme une menace.

Pourtant, tard dans la nuit, alors qu’il traversait le salon, Antoine aperçut Gabriel assis devant le piano. Le garçon avait posé les mains sur les touches sans jouer. Son père s’approcha et lui demanda ce qui l’empêchait de dormir. Gabriel répondit qu’il réfléchissait. Il savait que Lina devait poursuivre ses études et qu’ils trouveraient une organisation. Mais une question continuait de le tourmenter. « Si tu l’aimes vraiment, papa, est-ce que tu lui demanderas de rester même si elle veut aller ailleurs ? » Antoine resta silencieux. Il comprit qu’il ne suffisait pas d’encourager Lina devant les enfants. Il devait leur montrer, par ses actes, qu’aimer quelqu’un ne signifiait pas le retenir.


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