Le lendemain matin, Antoine ouvrit les yeux avant que son réveil ne sonne. Pendant quelques secondes, il ne sut pas pourquoi son cœur battait aussi vite. Puis les images de la veille lui revinrent : Gabriel debout dans la cuisine, l’enveloppe entre ses mains, l’écriture de Claire sur plusieurs feuilles et Lina près de la fenêtre du salon. Il resta allongé, les yeux fixés au plafond. Habituellement, les premiers instants de la journée étaient consacrés à réprimer les souvenirs de son épouse. Cette fois, il ne chercha pas à les écarter. Il pensa simplement qu’elle lui manquait, et cette vérité ne l’empêcha pas d’avoir envie de descendre retrouver ses enfants.
Dans la cuisine, Hugo et Jules se disputaient déjà la dernière tranche de pain grillé. Louise, encore affaiblie par sa pneumonie, observait leur querelle depuis sa chaise, une couverture légère sur les genoux. Manon préparait les assiettes, mais s’arrêta lorsqu’elle aperçut son père. Gabriel, lui, lisait tranquillement à côté de la fenêtre. Antoine prit une seconde tranche de pain dans le placard et la mit à griller. « Vous savez, dit-il aux jumeaux, il existe des solutions qui ne nécessitent pas de déclarer la guerre. » Hugo haussa les épaules. Jules répondit que son frère avait commencé. Antoine sourit malgré lui.
Lina arriva quelques minutes plus tard, les cheveux encore humides après une douche rapide. Elle avait passé une partie de la nuit à réviser, mais son visage s’éclaira lorsqu’elle vit Louise terminer son petit déjeuner. Elle posa une main sur le front de la fillette, lui demanda comment elle avait dormi et vérifia les recommandations laissées par les médecins. Antoine la regardait agir avec une attention nouvelle. Rien, dans ses gestes, n’avait changé depuis la veille. Elle demeurait attentive, méthodique, parfois souriante, parfois préoccupée. Pourtant, pour lui, chaque mouvement semblait maintenant contenir une signification qu’il n’osait pas encore interpréter.
Gabriel remarqua ce regard. Il ferma son livre et demanda s’ils avaient prévu quelque chose pour le week-end. Antoine répondit qu’il aimerait organiser une journée tranquille à la maison, peut-être avec un déjeuner dans le jardin si Louise se sentait suffisamment bien. Manon proposa immédiatement de présenter son spectacle de danse. Les jumeaux souhaitèrent construire une scène avec les éléments de leur cabane. Louise réclama des papillons en papier. Lina écouta les propositions avant de rappeler qu’ils devaient tenir compte de la fatigue de leur petite sœur. Pour une fois, personne ne protesta longtemps.
Après le petit déjeuner, Antoine accompagna Gabriel jusqu’au piano du salon. Le garçon s’était arrêté devant l’instrument sans oser soulever son couvercle. Depuis la mort de Claire, les touches étaient restées silencieuses. Antoine posa la main sur le bois sombre. Il se souvenait de son épouse assise sur le banc, ses pieds nus glissant sur le parquet lorsqu’elle cherchait une partition. Gabriel murmura qu’il avait oublié plusieurs morceaux. Son père répondit qu’il en avait lui-même oublié beaucoup, mais qu’ils pouvaient essayer de les retrouver ensemble. Le garçon souleva le couvercle avec précaution.
La première note résonna maladroitement. Gabriel retira aussitôt les mains, contrarié par son erreur. Antoine ne lui demanda pas de recommencer. Il s’assit simplement à côté de lui. Au bout d’un moment, Gabriel posa deux doigts sur les touches et joua quelques mesures hésitantes. C’était une mélodie que Claire aimait interpréter les dimanches de pluie. Antoine la reconnut immédiatement. Sa gorge se serra, mais il resta présent. Lorsque le garçon s’interrompit, il lui dit qu’il avait aimé l’entendre. Gabriel fixa les touches pendant plusieurs secondes avant de répondre : « Maman jouait toujours plus vite à cet endroit. »
Ils parlèrent alors de Claire sans chercher à éviter les détails douloureux. Gabriel se souvenait des petites erreurs qu’elle commettait lorsqu’elle était distraite, de sa manière de rire lorsqu’un des enfants la surprenait et des chansons qu’elle inventait pour Louise. Antoine lui raconta comment il l’avait rencontrée lors d’un concert où ils s’étaient retrouvés assis côte à côte. Gabriel voulut savoir si sa mère avait immédiatement accepté de lui parler. Son père reconnut qu’elle l’avait d’abord trouvé beaucoup trop sérieux. Le garçon éclata de rire, et Antoine sentit quelque chose se détendre dans sa poitrine.
Lina, qui traversait le couloir avec des livres, entendit ce rire. Elle ralentit sans entrer. Elle connaissait l’importance de cette conversation et ne voulait pas l’interrompre. Elle reprit son chemin vers la terrasse, où Manon l’attendait avec plusieurs dessins pour son spectacle. La fillette lui montra une scène imaginée avec de grands rideaux et des étoiles suspendues au-dessus du sol. Lina lui proposa de fabriquer les décorations avec du papier léger plutôt que de déplacer les meubles. Manon accepta, puis demanda si son père viendrait vraiment assister à la représentation. « Tu peux lui poser la question directement », répondit Lina.
Manon baissa les yeux. Malgré les changements récents, elle n’avait pas encore complètement abandonné l’habitude de vérifier que ses demandes ne dérangeaient personne. Lina le remarqua. Elle lui rappela que les adultes pouvaient parfois être occupés, mais qu’il n’était pas nécessaire de deviner leurs pensées ni de leur faciliter constamment la vie. La fillette réfléchit à ces paroles. Puis elle se leva, traversa le salon et demanda à Antoine de réserver sa fin d’après-midi pour le spectacle. Il referma immédiatement son ordinateur portable et lui répondit qu’il avait déjà prévu d’être présent. Manon sourit avant de retourner vers ses dessins.
Vers onze heures, le téléphone de Lina vibra sur la table de la cuisine. Elle aperçut le nom de son université et s’éloigna pour répondre. Antoine ne prêta d’abord aucune attention à cet appel. Pourtant, lorsqu’elle revint, il remarqua son expression. Elle semblait préoccupée et tenait son téléphone si fermement que ses doigts avaient blanchi. Il lui demanda si tout allait bien. Lina répondit qu’un responsable de sa formation souhaitait la rencontrer rapidement au sujet de son dossier universitaire. Elle tenta de sourire, mais Antoine comprit qu’elle redoutait quelque chose.
Plus tard, lorsqu’ils furent seuls, elle lui expliqua la situation. Depuis plusieurs semaines, ses enseignants avaient remarqué ses absences à certains séminaires et la fatigue qui affectait parfois son travail. Ses résultats demeuraient satisfaisants, mais elle devait encore valider plusieurs obligations pour terminer son cursus. L’université lui demandait de confirmer qu’elle pourrait assister aux dernières évaluations. Lina savait qu’elle avait trop accumulé de responsabilités. Elle tenait à ses études autant qu’à son engagement auprès des enfants, mais elle commençait à comprendre qu’elle ne pourrait pas continuer indéfiniment au même rythme.
Antoine lui proposa immédiatement de lui accorder plusieurs jours de congé. Elle le remercia, puis lui expliqua que le problème était plus profond. Elle avait besoin d’un emploi stable pour payer son logement et ses frais courants, mais aussi de temps pour étudier. Ses autres postes lui apportaient des revenus modestes auxquels elle n’avait pas pu renoncer. Elle ne voulait pas accepter une aide financière qui la placerait dans une situation de dépendance personnelle envers lui. « Je sais que tu voudrais simplifier les choses, dit-elle, mais ce n’est pas uniquement une question d’argent. J’ai besoin de rester capable de prendre mes décisions. »
Antoine entendit la fermeté tranquille de sa voix. Il comprit qu’il avait déjà commencé à imaginer des solutions sans se demander comment Lina les vivrait. Dans son entreprise, il avait l’habitude de résoudre les difficultés en mobilisant des ressources. Avec elle, cette manière d’agir pouvait facilement devenir une forme de pression, même involontaire. Il lui demanda ce qui lui semblerait juste. Lina proposa de revoir officiellement ses horaires, de définir clairement ses responsabilités et de prévoir des relais adaptés pour les périodes d’examen. Elle voulait que leur éventuelle relation personnelle ne modifie ni ses droits ni son indépendance professionnelle.
Ils convinrent d’en discuter avec une personne compétente en matière de droit du travail. Antoine accepta également qu’elle prenne le temps nécessaire avant de répondre à sa déclaration. Il aurait aimé lui demander ce qu’elle ressentait réellement, mais se retint. Elle lui avait confié une difficulté concrète, et il ne voulait pas transformer cette conversation en épreuve sentimentale. Lina sembla apprécier sa retenue. Lorsqu’elle retourna auprès de Manon, Antoine resta quelques minutes seul, conscient qu’aimer quelqu’un ne signifiait pas pouvoir arranger sa vie à sa place.
En début d’après-midi, Éléonore appela. Antoine hésita avant de décrocher. Sa sœur lui demanda des nouvelles de Louise, dont elle avait appris l’hospitalisation. Il lui expliqua que la fillette récupérait progressivement et suivait encore son traitement. Éléonore manifesta une inquiétude sincère. Elle posa plusieurs questions sur les médecins et proposa de venir apporter des cadeaux aux enfants. Antoine la remercia, mais lui demanda de ne pas transformer la convalescence de Louise en nouvelle occasion de critiquer Lina. Sa sœur resta silencieuse quelques secondes. « Tu me prêtes des intentions que je n’ai pas », répondit-elle finalement.
Antoine lui rappela sa visite avec la directrice de l’agence. Éléonore reconnut qu’elle avait agi sans lui demander son accord, mais soutint qu’elle cherchait à protéger sa famille. Elle avait été bouleversée par la mort de Claire et supportait difficilement de voir son frère prendre des décisions qu’elle jugeait risquées. Antoine lui répondit qu’il comprenait son inquiétude, sans pour autant accepter ses interventions. Il lui proposa de rencontrer les enfants le dimanche suivant, à condition qu’elle respecte les nouvelles habitudes de la maison. Éléonore accepta d’une voix plus douce. Avant de raccrocher, elle demanda si Antoine avait retrouvé certaines affaires de Claire. Il ne lui parla pas de la lettre.
Cette omission le troubla. Il ne cherchait pas à cacher un secret honteux, mais il savait que la lettre appartenait d’abord à Gabriel et à la famille proche. Éléonore avait aimé Claire à sa manière, même si leurs relations avaient parfois été compliquées. Elle pourrait un jour en entendre certains passages, mais Antoine refusait de laisser ce texte devenir un argument dans une dispute. Il repensa aux mots de son épouse et à la liberté qu’elle leur souhaitait. Il comprit qu’il aurait encore beaucoup à apprendre avant de pouvoir avancer sans se laisser gouverner par la peur du jugement.
Le spectacle de Manon commença peu avant dix-sept heures. Les jumeaux avaient installé une petite scène sur la terrasse, avec des coussins pour délimiter l’espace réservé aux spectateurs. Gabriel avait accepté de jouer quelques notes de piano, enregistrées sur le téléphone d’Antoine pour qu’elles puissent être diffusées à l’extérieur. Louise était assise sur une chaise confortable, enveloppée dans un gilet. Lina avait préparé des papillons en papier qu’elle avait suspendus à une ficelle. L’ensemble était imparfait, fragile, parfois de travers. Manon déclara pourtant qu’il s’agissait du plus beau décor qu’elle ait jamais eu.
Elle dansa pendant quelques minutes sur une musique douce. Ses mouvements étaient hésitants au début, puis gagnèrent en assurance. Antoine l’observait sans consulter son téléphone. Lorsqu’elle termina, il applaudit avec les autres. Manon s’inclina, les joues rouges, puis courut se jeter dans ses bras. Elle lui demanda s’il avait vraiment tout regardé. Il répondit qu’il n’avait pas manqué une seconde. La fillette sourit, et Antoine se souvint des spectacles improvisés que Claire organisait autrefois dans le même jardin. Cette fois, le souvenir ne détruisit pas sa joie. Il lui donna davantage de profondeur.
Gabriel resta près du piano après le spectacle. Lina le rejoignit et le remercia d’avoir accepté de participer. Il haussa les épaules, prétendant que les morceaux étaient faciles. Puis il lui demanda si elle serait encore là lorsqu’il jouerait vraiment devant toute la famille. Lina comprit immédiatement ce qui se cachait derrière cette question. Elle lui expliqua qu’elle souhaitait continuer à les accompagner, mais qu’elle devait également terminer ses études. Gabriel l’écouta sans l’interrompre. Il avait commencé à accepter qu’un changement d’organisation ne signifiait pas nécessairement un abandon, mais cette distinction restait difficile pour lui.
« Quand maman est tombée malade, dit-il, les adultes nous disaient toujours que tout allait s’arranger. » Lina se tourna vers lui. Gabriel poursuivit en expliquant qu’il avait fini par ne plus croire les promesses. Il savait désormais que personne ne pouvait garantir l’avenir. Pourtant, il avait besoin de comprendre ce qui allait se passer avant qu’une nouvelle décision soit prise. Lina lui répondit qu’il avait raison de demander des explications. Elle lui promit de parler avec lui des changements qui le concerneraient, dans la mesure où elle pouvait les prévoir. Gabriel acquiesça. Cette réponse prudente semblait lui convenir davantage qu’une assurance excessive.
Le soir, après le coucher des plus jeunes, Antoine retrouva Gabriel dans le salon. Le garçon tenait un carnet de partitions. Il expliqua qu’il souhaitait reprendre des cours de piano, mais qu’il avait peur de ne plus être aussi bon qu’avant. Antoine lui dit qu’il n’avait pas besoin de retrouver immédiatement son ancien niveau. Ils chercheraient un professeur patient, capable de respecter son rythme. Gabriel lui demanda alors si Lina resterait assez longtemps pour l’entendre jouer. Antoine répondit qu’ils travaillaient à une organisation durable, sans lui cacher qu’elle devait poursuivre ses propres projets.
Gabriel réfléchit, puis posa une question plus difficile. « Et si tu tombes amoureux d’elle ? » Antoine sentit la chaleur lui monter au visage. Il chercha ses mots, conscient qu’il ne devait ni mentir ni imposer à son fils des sentiments qu’il n’était pas prêt à recevoir. Il répondit qu’il éprouvait beaucoup d’affection pour Lina et qu’il souhaitait apprendre à mieux la connaître. Il ajouta que cela ne changerait jamais son amour pour Claire, ni sa place dans leur histoire. Gabriel regarda longuement le carnet posé sur ses genoux. « Je sais », murmura-t-il. « Maman l’a écrit. »
Antoine lui demanda ce qu’il pensait de cette possibilité. Gabriel répondit qu’il aimait Lina, mais qu’il avait peur que les adultes compliquent les choses. Il ne voulait pas qu’une dispute les sépare ou que sa tante décide encore de faire partir quelqu’un. Antoine promit de ne pas laisser d’autres personnes choisir à leur place. Il reconnut cependant que les relations entre adultes pouvaient évoluer et qu’il était important de ne pas faire porter aux enfants la responsabilité de ces choix. Gabriel sembla soulagé par cette précision. Il demanda seulement qu’on lui dise la vérité, même lorsqu’elle serait difficile à entendre.
Plus tard dans la soirée, Lina reçut un second message de l’université. Son rendez-vous était fixé au lundi matin. Elle s’assit à la table de la cuisine pour préparer ses documents, mais ses pensées revenaient sans cesse à Antoine et aux enfants. Elle avait appris à considérer cette maison comme un lieu où elle pouvait être utile sans cacher entièrement sa propre histoire. Pourtant, elle redoutait de perdre l'équilibre qu'elle venait à peine de trouver. Elle ouvrit son carnet et relut une phrase écrite plusieurs années auparavant, peu après la mort de Sami : elle voulait aider les enfants à parler de leur chagrin sans oublier de prendre soin d'elle-même.
Antoine entra dans la cuisine et la trouva plongée dans ses notes. Il lui demanda si elle souhaitait qu’il prépare du thé. Elle accepta avec un sourire fatigué. Ils restèrent un moment sans parler, entourés de cahiers et de feuilles imprimées. Antoine finit par lui raconter que Gabriel souhaitait reprendre le piano. Lina parut sincèrement heureuse. Elle expliqua combien ce geste pouvait compter pour lui, surtout après les mois passés à éviter l’instrument. Antoine reconnut que la soirée lui avait donné l’impression de retrouver une partie de sa famille. Il aurait voulu partager davantage, mais il respecta le silence dont elle semblait avoir besoin.
Lorsque Lina se leva pour ranger ses affaires, une feuille glissa de son carnet. Antoine se baissa pour la ramasser. Il aperçut quelques lignes manuscrites, sans chercher à les lire, puis les lui tendit. Lina rougit légèrement. Il lui demanda si elle écrivait souvent. Elle répondit qu’elle notait parfois ses pensées lorsqu’elle avait du mal à les exprimer à voix haute. Après la mort de Sami, elle avait rempli plusieurs cahiers. Elle en avait conservé certains, mais n'avait jamais osé les relire entièrement. Antoine comprit qu'elle portait, elle aussi, une histoire dont il ne connaissait encore qu'une petite partie.
Lina hésita, puis lui demanda s'il accepterait de venir un jour avec elle au cimetière où reposait son frère. Elle expliqua qu'elle n'y était pas retournée depuis plusieurs mois. Ses études, ses emplois et les événements de la maison l'avaient tenue éloignée de ce lieu. Pourtant, elle sentait qu'elle avait besoin de s'y rendre avant ses examens. Antoine fut touché par cette invitation. Il répondit qu'il l'accompagnerait volontiers, mais seulement si elle était certaine de le souhaiter. Lina acquiesça. Elle ne lui demanda pas de la consoler ni de trouver les bonnes paroles. Elle voulait simplement qu'il soit présent.
Le dimanche passa dans une tranquillité relative. Louise retrouva suffisamment d'énergie pour jouer quelques minutes dans le jardin. Les jumeaux se disputèrent à propos d’un ballon, mais finirent par résoudre leur conflit sans intervention prolongée. Manon répéta sa danse et Gabriel passa près d'une heure devant le piano. Antoine prépara lui-même le déjeuner, avec l'aide enthousiaste mais désordonnée de ses enfants. Lina consacra une partie de l’après-midi à ses révisions. Lorsqu'elle revint dans le salon, elle trouva les cinq enfants réunis autour de leur père, en train de choisir un film. Cette image lui procura une joie inattendue.
Le lundi matin, elle partit tôt pour l’université. Antoine lui proposa de la conduire, mais elle préféra prendre les transports en commun afin de profiter du trajet pour relire ses notes. Ils convinrent de se retrouver en fin de journée. Lina descendit les marches du perron avec son sac sur l'épaule. Gabriel lui fit un signe depuis la fenêtre. Manon lui souhaita bonne chance. Les jumeaux lui crièrent de ne pas oublier de raconter comment s'était passé son rendez-vous. Louise, encore en pyjama, lui envoya un baiser. Lina sourit, puis franchit le portail.
À Nanterre, le bâtiment universitaire lui parut étrangement familier et lointain à la fois. Elle avait passé tant de journées à courir entre ses cours et ses emplois qu'elle ne s'était presque jamais arrêtée pour observer les couloirs, les affiches ou les groupes d'étudiants assis sur les marches. Elle entra dans le bureau de la responsable pédagogique avec un mélange d'espoir et d'appréhension. La femme lui demanda de s'asseoir, consulta son dossier et lui expliqua que plusieurs enseignants appréciaient la qualité de ses travaux. Pourtant, ses absences risquaient de compromettre la validation de certains enseignements.
Lina reconnut les faits. Elle ne chercha pas à se justifier par des détails personnels. Elle expliqua qu’elle avait dû travailler beaucoup pour financer ses études et qu’elle avait récemment accepté un emploi auprès de cinq enfants ayant vécu un deuil familial. La responsable l’écouta avec attention. Elle lui rappela que son engagement professionnel pouvait enrichir sa réflexion, mais qu’il ne devait pas l’empêcher de terminer sa formation. Lina acquiesça. Elle savait qu'elle ne pourrait pas aider durablement d'autres enfants si elle renonçait aujourd'hui à acquérir les compétences nécessaires.
La responsable ouvrit alors un second dossier. Elle lui annonça qu'un programme de soutien financier et universitaire était accessible aux étudiants présentant un projet solide dans le domaine de l'accompagnement psychologique. Plusieurs enseignants avaient recommandé que sa candidature soit examinée. Cependant, les places étaient limitées et les critères exigeants. Lina devrait fournir un dossier complet, un projet de recherche et plusieurs justificatifs dans un délai particulièrement court. Si elle était retenue, elle pourrait alléger considérablement sa charge de travail. Mais la formation associée au programme nécessiterait une organisation différente de celle qu'elle avait envisagée.
Lina sortit du rendez-vous avec plusieurs documents serrés contre elle. Elle s'arrêta sur un banc, à l'écart des étudiants qui traversaient la cour. L'offre représentait une possibilité qu'elle n'avait presque jamais osé imaginer : poursuivre ses études sans devoir multiplier les emplois jusqu'à l'épuisement. Pourtant, elle comprit aussitôt que cette chance allait l'obliger à prendre une décision. Le programme prévoyait notamment des périodes de formation pratique et de supervision incompatibles avec une présence quotidienne à Saint-Cloud. Elle relut les dates, puis ferma les yeux. Pour la première fois depuis son arrivée chez les Delcourt, elle comprit qu'elle devrait peut-être choisir entre la place qu'elle avait trouvée et l'avenir qu'elle avait construit pendant des années.