Partie 1: Le 3 septembre à 14 h 12
Le 19 mai, Josiane m’avait écrit : « Ta sœur a beaucoup de monde chez ta mère, tu es au courant ? » J’avais répondu par un pouce levé, entre deux chambres à faire. Sur les appels vidéo du dimanche, je ne voyais que le visage de maman, un mur clair derrière elle. Vanessa disait que le réseau passait mal dans le salon.
Maintenant, j’étais sur la dernière marche du sous-sol, avec la lettre du Crédit Agricole sous l’ampoule nue.
Le papier tremblait. Il y avait un courant d’air qui venait de la chaudière, ou alors c’était moi. Je ne sais pas.
C’était un récapitulatif de contrat. Un numéro de dossier à douze chiffres, mon nom, mon adresse de Singapour barrée au stylo et remplacée par celle de Vierzon. Puis une ligne que j’ai lue trois fois.
« Contrat de prêt personnel conclu le 3 septembre à 14 h 12, en agence de Vierzon. »
Quatorze heures douze en France. Vingt heures douze à Singapour.
J’ai ouvert le planning de l’hôtel sur mon téléphone. Il est enregistré hors ligne, et il n’y avait pas de réseau dans la cave. 3 septembre : service de 14 h à 22 h. Mon pointage d’arrivée : 13 h 52.
Au-dessus de moi, le plancher a grincé. Vanessa est redescendue de trois marches. Elle s’est arrêtée là, une main sur la rampe.
« Le 3 septembre, ai-je dit. À 14 h 12. Tu étais où ? »
« J’sais pas, moi. Tu crois que je note tout ? »
« Moi, j’étais à Singapour, en service. Là-bas, il était 20 h 12. J’ai le planning. »
« Et alors ? »
« Et alors quelqu’un est entré dans l’agence de Vierzon avec mon nom. »
Elle a haussé les épaules. Trop vite.
En bas de la feuille, en petits caractères, il y avait une autre ligne. « Pièce justificative : passeport, copie numérisée. » Suivait un numéro. Je le connaissais par cœur, parce que c’était le mien.
« Ils ont scanné mon passeport. »
« Bah, ça se fait, ça. »
« Je l’ai scanné une seule fois, Vanessa. En mars. Je te l’ai envoyé par mail, pour la CAF de maman. »
« C’est toi qui me l’as envoyé. »
« Tu m’avais dit que la CAF voulait une pièce du propriétaire. »
Elle a regardé la chaudière. Les cartons de lessive. Les pots de peinture. Partout, sauf moi.
Derrière moi, maman a toussé. Ses pantoufles à carreaux dépassaient du lit de camp, le talon écrasé. Sur la chaise pliante, à côté du Doliprane, il y avait un morceau de pain de la veille dans un sachet plastique. Je l’ai regardé longtemps. Je l’ai remis dans son sachet, comme si ça pouvait le rendre moins sec.
Le radiateur soufflant a claqué, puis s’est remis à ronfler. Ça sentait la lessive, l’humidité et la poussière chaude de la rallonge. J’ai pensé à mes soirées de Singapour, au hawker centre, à mon bol de nouilles à quatre dollars que je mangeais en regardant les photos de la maison. Les volets blancs. Les tilleuls. Je les envoyais à mes collègues. Je disais : « C’est chez ma mère. »
« Manon, murmure maman. Laisse. Elle est fatiguée. »
« Elle est fatiguée, maman ? »
« Elle a beaucoup de soucis. »
Je n’ai rien répondu. Ce n’était pas à elle que j’en voulais, et je ne savais pas encore à qui.
« Je t’écoute, Vanessa. »
« Non, c’est moi qui vais t’expliquer comment ça marche, ici. » Elle avait baissé la voix, pour que maman n’entende pas, ou pour que le plafond n’entende pas. « Tu envoies mille cent quarante euros par mois. Moi, j’ai six ans de nuits blanches. Les draps, les rendez-vous chez le médecin, les ordonnances. Mille cent quarante, c’est un pourboire, Manon. »
« Un pourboire. »
« Pour une maison que t’as jamais vue autrement que sur des photos. Une maison où j’ai tout mis. Tout, tu m’entends ? Et si je la perds, je perds Théo avec. »
Je n’ai pas compris ça tout de suite. La phrase est restée là, entre nous, comme un meuble qu’on ne sait pas où ranger.
« Pourquoi tu perds Théo ? »
« Laisse tomber. »
« Le prêt, Vanessa. Il est à quel nom, l’argent ? Il est parti où, l’argent ? »
Elle a ri. Un rire sec, un seul. Puis son visage s’est défait, d’un coup, comme quand on lâche un sac de courses trop lourd. Elle est descendue d’une marche. Elle a ouvert la bouche.
« Tu veux savoir pour qui j’ai signé ? Pour… »
« Madame ! »
C’était la voix de M. Roussel, en haut, dans le couloir du premier.
« Madame, excusez-moi, vous pouvez monter une seconde ? Il y a une chambre que je ne comprends pas. »
Vanessa a refermé la bouche.
Je n’ai pas bougé.
Partie 2: Un cartable dans la chambre déclarée vide
Dans la chambre que Vanessa avait déclarée vide, il y avait un cartable.
Un Eastpak noir, la sangle réparée avec du scotch. Posé sur un matelas par terre, à côté d’un chargeur de téléphone et de deux paires de chaussettes. M. Roussel se tenait sur le seuil, sa tablette à la main, et il n’osait pas entrer.
C’était la dernière porte du couloir, celle du fond. Les quatre autres portaient chacune un petit papier scotché à hauteur d’yeux, avec un prénom écrit au feutre. Celle-là n’avait rien.
« Votre sœur m’a dit : inoccupée, du rangement. » Il a tourné sa tablette vers moi. « Mais le rangement, d’habitude, ça ne porte pas de déodorant. »
Ça sentait l’adolescent. Le déodorant et le linge qui sèche sur un radiateur. Au mur, punaisé avec quatre épingles, il y avait un dessin au crayon : une maison au crépi clair, des volets, deux arbres devant. Le trait était soigné. En dessous, d’une écriture ronde : « Chez Mamie. »
Je connaissais cette écriture. Théo l’avait déjà, à douze ans, sur les cartes de Noël qu’on m’envoyait à Singapour.
« Il y a quelqu’un dans le placard, a dit M. Roussel, très bas. J’ai entendu bouger. »
Il y avait en effet une basket qui dépassait de l’armoire. Pointure quarante-deux. Je me suis accroupie devant la porte.
« Théo ? C’est Manon. C’est ta tante. »
Rien. Puis un frottement de tissu, et la porte s’est ouverte de dix centimètres.
« T’as pas le droit de venir comme ça, a dit une voix qui avait mué depuis la dernière fois. Maman a dit de pas bouger. »
« Je sais. Je te promets que je ne te fais pas de mal. »
« J’ai rien fait, moi. »
« Je sais, Théo. »
Il est sorti d’un bloc, les épaules rentrées. Quatorze ans, un mètre soixante-quinze, un sweat à capuche trop court aux poignets. Il m’a regardée comme on regarde un huissier. Il avait les yeux de Vanessa, mais sans la colère dedans.
« Tu dors là ? »
« Avec maman. Elle met le matelas par terre. Depuis que Mickaël a pris la chambre de Mamie, on a que celle-là. »
« Mickaël a pris la chambre de Mamie. »
« Ben oui. Depuis l’hiver. Il paie cinq cent vingt, il a la fenêtre sur les tilleuls. »
M. Roussel a levé les yeux de sa tablette. Il n’a rien dit. Il a juste écrit quelque chose.
Je me suis relevée. J’avais les genoux mouillés, à cause du carrelage du couloir. J’avais envie de m’asseoir. Je ne l’ai pas fait.
Mickaël est apparu au bout du couloir, torse nu sous la serviette, un classeur plastique contre lui. Il avait compris que le moment était venu de sortir ses papiers.
« Tenez, madame. Mon bail. Puisque c’est vous la propriétaire. »
Je l’ai ouvert contre le mur. Contrat de location meublée, une chambre, loyer 520 € charges comprises, dépôt de garantie 800 €. En haut : « Le bailleur : Manon » et mon nom de famille, en toutes lettres. En bas, une signature.
Le M était juste. Le reste, une grande boucle que je n’avais jamais faite de ma vie.
« Il y en a combien, des comme ça ? »
« Quatre, a dit Mickaël. Moi, j’en ai deux, la grande chambre et la petite à côté pour mon matériel. Sébastien et Christophe, un chacun. Tout est à votre nom, madame. Elle disait que vous aviez une procuration, que vous signiez de loin. »
« Je n’ai jamais signé de procuration. »
« Ben, moi, je savais pas. »
Je lui ai rendu son classeur. Il l’a repris sans me regarder.
Vanessa était montée. Elle était restée en haut de l’escalier, les bras croisés, sans dire un mot, et elle regardait son fils. Pas moi. Son fils.
« Théo, rentre dans la chambre. »
« Non. » Il avait dit ça doucement. « C’est fini, maman. Elle a tout vu. »
« Rentre. »
Il n’a pas bougé. Moi non plus. M. Roussel, très professionnel, a regardé son plafond.
« Tata. » Théo s’était tourné vers moi, les mains dans la poche avant du sweat. « Tu veux savoir pour la banque ? »
« Théo ! »
« J’étais dans la voiture, ce jour-là. J’avais pas cours, maman voulait pas me laisser tout seul. » Il parlait vite, comme s’il avait répété dans l’armoire. « Elle est entrée dans l’agence, je l’ai attendue vingt minutes. Elle avait une veste bleue, elle l’avait repassée le matin. Elle a mis les boucles de Mamie, elle avait pas l’habitude. »
« Théo, tais-toi. »
« Mamie, elle avait les perles ce jour-là. Maman les a mises pour aller à la banque. »
Partie 3: Maman croyait que j’avais signé
À 23 heures, la maison était vide, et je portais ma mère dans l’escalier.
Elle pesait ce qu’un sac de courses pèse quand on a passé la journée debout. Je sentais ses côtes à travers le manteau d’hiver. Elle s’accrochait à mon cou avec une main, et de l’autre elle tenait ses pantoufles, des fois qu’on les oublie.
Les locataires étaient partis vers 21 h 40, un par un, avec des sacs-poubelle et des valises. Christophe n’avait rien dit. Sébastien avait claqué la porte d’entrée. Mickaël avait seulement lancé, depuis l’allée : « On repassera demain. » M. Roussel nous avait laissé une copie de l’arrêté et un délai : quarante-huit heures pour que tout soit vide.
J’ai posé maman dans la chambre du bout du couloir. Celle où j’avais dormi la semaine du déménagement, il y a trois ans. Sébastien l’avait vidée en dernier, et il avait oublié un cintre au crochet de la porte.
« C’est bien, ici », a dit maman.
« C’est ta chambre, maintenant. »
« Non, ma chérie. Ça, c’est celle d’un monsieur. »
« Ce n’est plus celle d’un monsieur. »
Elle a presque souri. J’ai défait le lit avec les draps que j’avais trouvés dans le placard du couloir, les seuls qui n’étaient pas à un locataire. Elle s’est assise au bord, les mains sur les genoux.
« Maman. Je peux te demander une chose ? »
« Tout ce que tu veux. »
« Le prêt de 38 000 euros. Tu étais au courant ? »
Elle a regardé ses pantoufles.
« Vanessa m’a dit que c’était pour les travaux. Pour le toit, la chaudière, l’électricité. Elle m’a dit que tu avais signé de là-bas, par la poste, avec un papier qu’on t’avait envoyé. » Elle a levé les yeux. « Elle m’a dit que tu étais d’accord. Que c’est toi qui avais voulu que ça reste entre vous. »
« Je n’étais pas d’accord. Je ne savais rien. »
« Je te crois, maintenant. »
« Et avant ? »
« Avant, j’ai cru Vanessa. C’est elle que je voyais tous les jours. »
Je me suis assise sur le lit, à côté d’elle. Il y avait un téléphone sur la table de nuit, un vieux portable à clapet que je lui avais envoyé il y a deux ans. Je l’ai pris.
« Il marche, ton portable ? »
« Elle me le prend le soir. Elle dit qu’elle le recharge. »
J’ai ouvert le journal d’appels. Vide. Pas un appel reçu depuis octobre. J’ai ouvert les messages. Rien non plus. Pourtant, j’avais appelé tous les dimanches. J’avais appelé le fixe, aussi, une vingtaine de fois, et laissé des messages.
« Les dimanches, quand je t’appelais en vidéo, tu étais où ? »
« En bas, a dit maman. Elle descendait avec son téléphone à elle. Elle disait : souris, c’est ta fille. Elle me tenait la tête avec sa main, tu vois, comme ça, pour que la caméra voie que mon visage. » Elle a montré, la paume ouverte devant son front. « Et elle me parlait à l’oreille. Elle disait : dis-lui que tout va bien. »
« Et toi, tu disais que tout allait bien. »
« Je disais que tout allait bien. »
Elle n’a pas pleuré. C’est moi qui me suis levée, j’ai pris le cintre oublié par Sébastien et je l’ai accroché au bon endroit, dans le placard. Mes mains avaient besoin d’une chose à faire.
« Je vais chercher les lettres, maman. Dors un peu. »
Dans la cuisine, la toile cirée était collante. Une assiette de la veille dans l’évier, un fond de café froid dans un bol. J’ai étalé les onze enveloppes. Les trois de la mairie, que je connaissais. Les huit de la banque, je les ai rangées par date, comme je range les relevés de l’hôtel.
Octobre. Novembre. Décembre. Janvier. Je les ai ouvertes une à une avec un couteau à pain. Des retards d’échéance. Des relances. Des pénalités. Trois fois la même phrase, de plus en plus sèche.
J’ai laissé la dernière pour la fin. Elle était datée du 10 juin. Elle avait dû arriver cette semaine, dans une boîte aux lettres que personne ne vidait.
« Déchéance du terme. Le capital restant dû, soit 38 000 €, est exigible dans sa totalité sous huit jours. À défaut, nous procéderons à votre inscription au fichier de la Banque de France. »
J’ai lu le paragraphe deux fois. La seconde, c’était juste pour entendre le bruit de la feuille.
Quelqu’un a poussé la porte de la cuisine. Vanessa. Elle s’est arrêtée sur le seuil, en chaussettes, les cheveux défaits, les mains vides. Pas de perles. Elle s’était changée.
« Elle dort ? »
« Oui. »
« T’as lu la dernière. » Elle n’a pas posé la question. « Alors t’as vu. »
Elle a tiré une chaise. Elle ne s’est pas assise.
« Huit jours, Manon. »
Partie 4: Huit cents euros dans une boîte LU
« Votre sœur m’a pris huit cents euros de caution, et elle les a mis dans une boîte de biscuits. »
Il était 6 h 50. Mickaël se tenait sur le perron, en jogging, derrière lui Sébastien et Christophe qui n’avaient pas dormi non plus. Je n’avais pas dormi du tout. J’étais restée dans le fauteuil de la chambre de maman, jusqu’à ce que le jour passe sous les rideaux.
« Je l’ai vue faire, madame. Devant nous, dans la cuisine. Elle comptait les billets, elle rangeait ça dans une boîte LU, elle notait sur un carnet. Elle avait l’air contente de nous. »
« Je vous les rendrai. »
« Quand ? » C’était Christophe, le plus jeune, avec un sac de sport sur l’épaule. « Parce que moi, j’ai signé avec vous, madame. J’ai payé mon mois d’avance et ma caution. Je dors dans ma voiture depuis hier soir. »
« Vous n’avez pas signé avec moi. »
« C’est ce qui est écrit, pourtant. »
Il n’avait pas tort. Je n’ai pas discuté. J’ai dit : « Passez en fin de semaine. Je vous aurai écrit à chacun ce que je peux faire. » Ça ne voulait rien dire, et ils le savaient, mais ils sont partis quand même, sans claquer la grille.
J’ai regardé l’allée. Trois voitures la veille, plus que deux. Il restait une tache sèche sur le gravier, à l’endroit où la Clio de Vanessa dormait d’habitude.
J’ai appelé son numéro. Messagerie, tout de suite. J’ai réessayé. Pareil. Dans la chambre du fond, la porte était ouverte, le matelas par terre avec les draps roulés en boule. Le cartable avait disparu. Le dessin de la maison aussi : il ne restait que quatre épingles dans le mur.
« Elle est partie à cinq heures, a dit Mickaël depuis l’allée. Il n’était pas parti tout à fait. J’ai entendu le moteur. Elle a pris le gamin, avec son sac de classe. »
« Elle vous a dit où ? »
« Elle m’a rien dit. Elle m’a jamais rien dit, à part le montant. »
Je suis rentrée. Je suis allée droit à la cuisine, vers le placard au-dessus du frigo, celui qu’on atteint en montant sur une chaise. Maître Leroy m’avait dit : ne touchez à rien, photographiez. Alors je suis montée sur la chaise, et j’ai photographié.
La boîte LU était là. Une grande boîte ronde, ancienne, la couleur des biscuits Petit Beurre, dont le couvercle ne fermait plus parce qu’on avait trop souvent forcé. Quand je l’ai soulevée, elle sentait le beurre rance et le papier froissé. Dedans, il y avait des enveloppes de billets, un élastique rouge, et un carnet à spirale. Sur la couverture, de l’écriture de Vanessa : « Comptes ».
Je l’ai ouvert sur la toile cirée.
Une page par mois, depuis quatorze mois. Quatre lignes en haut : les chambres, avec les montants à droite. 520, 420, 420, 420. Un total en bas, souligné deux fois. Au-dessus de chaque total, une ligne à part, toujours au même endroit, toujours la même.
« L.G. 900 »
Janvier : L.G. 900. Février : L.G. 900. Mars. Avril. Quatorze mois, quatorze fois la même ligne. Je suis remontée jusqu’à la première page. L.G. 900, déjà, avant que le prêt ne soit signé.
Je ne savais pas qui était L.G.
Ou plutôt, je le savais, mais je ne voulais pas encore le dire. Il y a un homme qui s’appelle Ludovic Garcia, père de Théo, que je n’avais vu qu’une fois, à l’enterrement de papa. Il était resté au fond. Il avait apporté une plante.
J’ai photographié les quatorze pages, une à une, l’appareil bien à plat. À la dixième, mon pouce a débordé et j’ai dû refaire. La boîte a retrouvé sa place, le couvercle de travers, l’élastique rouge autour du carnet.
Au plafond, j’ai entendu maman se retourner dans le lit.
« Manon ? »
« Je suis là, maman. Je prépare le café. »
Je n’avais pas de café. J’ai trouvé un sachet de thé de l’an dernier et de l’eau du robinet. J’ai attendu que la bouilloire siffle, appuyée au plan de travail, avec le pain de la veille grillé sur une poêle parce que le grille-pain avait disparu aussi.
À 7 h 58, la sonnette a retenti.
C’était trop tôt pour un facteur et trop tard pour Mickaël. J’ai ouvert en gardant la chaîne.
Une femme d’une cinquantaine d’années, manteau gris, sac serré contre la poitrine. Les cheveux bien coiffés, mais une mèche qui sortait, comme si elle avait couru. Elle me regardait de haut en bas, d’abord le visage, puis les mains, puis le visage encore.
« Madame ? J’ai eu votre message à l’agence. Je suis venue avant l’ouverture. »
J’avais laissé ce message à 7 h 31, avec mon nom, mon numéro et le mot « faux ». Je n’espérais pas de réponse avant dix heures.
« Vous êtes… »
« Nathalie Dubois. Conseillère au Crédit Agricole de Vierzon. »
Elle a avalé sa salive. Ses yeux n’ont pas lâché mon visage.
« Je vous ai déjà servie, Madame. En septembre. »
Partie 5: Une veste bleu marine et des perles
Je photographiais la dernière page de son dossier quand Madame Dubois a retiré sa main de la table.
« Non, laissez, a-t-elle dit. Photographiez tout. Je préfère. »
Elle était assise en face de moi, sur la chaise que Vanessa n’avait pas voulu prendre la veille. Son manteau gris sur le dossier, son sac sur les genoux. La toile cirée collait encore sous nos coudes. Je lui avais servi le thé de l’an dernier, elle n’y avait pas touché.
Les feuilles étaient étalées entre nous. Des copies, imprimées à l’agence ce matin même, avant l’ouverture. Elle m’avait expliqué qu’elle n’en avait pas le droit, que si son directeur l’apprenait, elle perdrait son poste.
« Vous comprenez, madame, je ne devrais pas être là. »
« Alors pourquoi vous y êtes ? »
« Parce que j’ai écouté votre message ce matin, et que j’ai pas dormi depuis. » Elle a pris une inspiration. « Et parce que tout à l’heure, quand vous avez ouvert la porte, j’ai cru que c’était elle. »
« Elle ? »
« La femme qui est venue signer. »
Je n’ai pas cessé de photographier. Pas par sang-froid. J’avais peur que mes mains s’arrêtent si je les posais.
« Décrivez-la-moi. »
« Une quarantaine d’années. Brune, les cheveux tirés. Une veste bleu marine, repassée, trop chaude pour la saison, il faisait encore vingt-huit degrés. » Elle a baissé les yeux. « Et des boucles d’oreilles. Des perles. Anciennes, avec un petit fermoir à vis. Je m’en souviens parce que ma grand-mère en avait des pareilles. »
« Des perles. »
« Oui. Elle n’arrêtait pas de les toucher. »
Je me suis levée pour remplir la bouilloire. Je n’en avais pas besoin. Je voulais juste avoir le dos tourné quelques secondes.
« Elle m’a remis un passeport, a dit Madame Dubois derrière moi. Enfin, une copie, imprimée. La photo était floue, très grise. J’ai dit que ça ne suffisait pas. Elle m’a dit qu’elle avait le passeport original à la maison et qu’elle l’apporterait. »
« Et elle l’a apporté ? »
« Non. »
« Et vous avez continué. »
« Mon directeur est passé, a-t-elle dit très vite. Il a regardé la pièce, il a dit : le dossier est complet, on le débloque avant la fin du mois. Il y avait une prime sur les prêts personnels. » Elle a serré son sac. « Je n’ai pas insisté. »
Je me suis retournée. Elle était blanche, pas à cause de moi, à cause de la nuit sans sommeil qu’on lisait sous ses yeux.
« Vous avez vérifié que c’était bien moi ? »
« Une photo floue, une femme qui vous ressemble assez, un passeport, une signature qui tenait. Voilà. » Elle a dit ça d’une voix plate. « Je n’en suis pas fière, madame. »
J’ai remis la bouilloire sur le feu. J’ai fini mon tour des pages.
Sur la quatrième, il y avait la fiche client. Mon nom, ma date de naissance, mon adresse de Vierzon, mise à jour le 3 septembre. Et un numéro de portable, en bas.
« Ce numéro. C’est celui que vous avez noté ? »
« Celui qu’elle m’a donné, oui. »
Je l’ai lu à voix haute, chiffre par chiffre. Un 06, français, que je n’avais jamais composé de ma vie. J’ai sorti mon téléphone, je l’ai comparé avec ma propre carte SIM de Singapour, avec le +65 devant, comme si ça pouvait changer quelque chose.
« Ce n’est pas mon numéro. »
« Je m’en doutais depuis hier soir. »
Je n’ai pas appelé. J’ai photographié la ligne, trois fois. Je l’ai gardée pour plus tard.
Au premier, le plancher a craqué. Maman se levait. Je l’entendais chercher ses pantoufles, tâtonner sous le lit, et Madame Dubois a levé les yeux vers le plafond sans rien dire.
« La somme, ai-je demandé. Trente-huit mille euros. Où est-elle passée ? »
« Elle n’a pas été versée sur un compte. Elle a voulu un chèque de banque. » Elle s’est tue un instant. « À l’agence, on le fait pour les travaux, quand le professionnel exige le règlement tout de suite. Un chèque de banque, en main propre, au guichet. Elle est repartie avec. »
« Au nom de qui ? »
« L’ordre figure sur la souche. Je l’ai gardée. »
« Montrez-la-moi. »
Elle n’a pas bougé. Elle regardait mes mains, et ses doigts ont serré la fermeture de son sac.
« Madame. Si je vous la donne, ça ne sort pas de cette cuisine avant que vous ayez parlé à un avocat. Je veux que vous me le promettiez. »
« Je vous le promets. »
« Et je n’ai pas dit ce que j’ai dit. »
« Vous m’avez dit que vous m’aviez déjà servie. C’est tout ce que j’ai entendu. »
Elle a sorti une feuille pliée en quatre du fond de son sac. Une photocopie de chèque de banque, recto verso, avec le tampon de l’agence. Elle l’a lissée avec la paume. Elle l’a posée sur la toile cirée, à côté de ma tasse.
Le montant : 38 000,00 €. À l’ordre de : SARL Garcia Rénovation.
Je l’ai retournée.
Au dos, un tampon, un numéro de compte, et une signature de bénéficiaire. Je l’ai lue lettre par lettre. Un L majuscule, une boucle en dessous, un trait qui pique en fin de mot.
Sous la signature, en lettres d’imprimerie, le nom de celui qui avait encaissé.
Ludovic Garcia.
Partie 6: La Clio du parking Leclerc
Je n’ai rien fait. Je me suis assise côté passager d’une Clio qui sentait le café froid, et j’ai refermé la portière sans la claquer.
C’est Josiane qui m’avait dit où chercher. Elle était arrivée à neuf heures, en robe de chambre sous son gilet, avec un Tupperware de compote pour maman. Elle avait regardé la photocopie du chèque sur la toile cirée, puis elle m’avait regardée, moi.
« Je te l’ai écrit en mars, Manon. Que ça sentait pas bon. »
« Tu m’as écrit que Vanessa était fatiguée. »
« C’est ce que je pouvais écrire sans que tu me raccroches au nez. » Elle a posé le Tupperware à côté de la boîte de Doliprane. « Elle dort dans sa voiture depuis trois nuits. Au parking du Leclerc, côté station de lavage. Je l’ai vue ce matin en allant chercher le pain. »
« Et Théo ? »
« Au collège. Elle l’a déposé à huit heures moins le quart, devant la grille. »
Elle m’a prêté sa Twingo. Elle est restée près de maman, qui mangeait sa compote à la petite cuillère, très droite, comme à l’école.
La Clio était garée tout au bout, sous un platane, le nez vers la station de lavage. Une couette roulée sur la banquette arrière. Un sac Lidl plein de linge. Deux gobelets en carton sur le tableau de bord, dont un avec une trace de rouge à lèvres.
Vanessa ne m’a pas regardée entrer. Elle avait les mains sur le volant, la veste bleu marine sur les épaules. Le même bleu que Madame Dubois avait décrit, à la nuance près.
« T’as mis longtemps, a-t-elle dit. »
« Josiane m’a dit. »
« Josiane. » Elle a eu un petit rire sans air. « Elle a toujours su où j’étais. C’est pour ça qu’elle ne disait rien. »
Je n’ai rien répondu. J’ai sorti la photocopie de mon sac et je l’ai posée sur le tableau de bord, entre les gobelets. Elle l’a regardée longtemps. Elle n’a pas essayé de la prendre.
« Où elle est, la souche ? a-t-elle demandé. »
« Chez moi. »
« Chez toi. » Elle a répété le mot, comme si elle ne le reconnaissait plus.
« Dis-le, Vanessa. »
« C’est moi. » Elle a dit ça au pare-brise. « Le 3 septembre. J’ai pris le train de Bourges pour pas qu’on voie la Clio. J’ai mis ma veste, j’ai répété ta signature sur un cahier de Théo pendant trois soirs. J’avais ton passeport imprimé dans mon sac. »
« Celui que je t’ai envoyé pour la CAF de maman. »
« Oui. »
« Et les perles ? »
Elle a ouvert la boîte à gants. Elle en a sorti un mouchoir en papier plié en quatre, et dans le mouchoir, les deux boucles. Petites, rondes, un peu jaunies. Le fermoir à vis brillait encore.
« Je les avais aux oreilles, a-t-elle dit. Je sais pas pourquoi. Je les ai prises dans l’écrin, le matin. J’ai pas réfléchi. »
« Tu as signé avec les perles de maman. »
« Oui. »
Je n’ai pas tendu la main. Elles étaient chaudes, forcément, elle les tenait depuis des heures. Je les regardais comme on regarde un objet retrouvé après un enterrement.
« Le chèque, ai-je dit. Pour qui ? »
« Ludovic. » Elle s’est enfin tournée vers moi. Elle avait des cernes de la couleur d’un hématome ancien. « Il m’avait dit que c’était pour du matériel, une camionnette, des outils. Que ça rapporterait. Qu’on rembourserait en trois mois et que personne n’en saurait rien. Il est parti en avril. Son numéro sonne plus. »
« Il prenait neuf cents euros par mois. »
« Tu as trouvé le carnet. »
« Quatorze mois de L.G. neuf cents. »
« Il avait toujours pris sa part. » Elle a haussé les épaules, mais pas jusqu’au bout. « Tu comprends pas, de toute façon. »
« Alors explique. »
« Mille cent quarante. » Elle a dit le chiffre doucement. « C’est ce que tu envoies. Tous les mois, depuis trois ans. Tu sais ce que c’est, mille cent quarante euros, quand t’es là tous les jours ? Quand c’est toi qui changes les draps, qui montes les courses, qui attends les médecins pendant trois heures ? C’est un pourboire, Manon. »
J’ai pensé à mon virement du 28, que je faisais depuis le hawker centre, entre deux bouchées de riz au poulet, le téléphone dans une main. Je n’ai pas répondu. Elle avait en partie raison, et la partie qui avait raison m’empêchait de la détester proprement.
« Les lettres de la banque, tu les as cachées. »
« Oui. »
« Les chambres, tu les as louées. »
« Quatre. Avec la sienne. »
« Et tu l’as mise au sous-sol. »
Elle a refermé les doigts sur le mouchoir. Elle a regardé par la vitre un caddie abandonné contre un poteau, une pièce toujours coincée dans la chaîne.
« Maman a tout su », a-t-elle dit.
« Su quoi ? »
« Tout. Les lettres. Le prêt. Ce que j’ai fait. » Elle a ravalé quelque chose. « Elle m’a jamais dit un mot. Pas un. »
Je me suis rappelé mes questions de la veille, dans la chambre du bout du couloir. Avant, j’ai cru Vanessa. C’est elle que je voyais tous les jours. Maman avait dit ça en regardant ses pantoufles.
« Elle m’a dit que tu avais menti. Que tu lui avais raconté que j’étais d’accord. »
« C’est vrai. J’ai menti. » Vanessa a laissé tomber le mouchoir sur ses genoux. Elle a rouvert la portière de son côté, puis elle s’est arrêtée, une jambe dehors, dans l’air chaud du parking.
« Demande-lui pourquoi elle a voulu rester en bas. »
Partie 7: Derrière les pots de peinture
Le jour de l’enterrement de papa, maman est restée une heure au cimetière après que tout le monde est parti.
Je m’en souviens parce que j’avais mal aux pieds, dans mes chaussures noires d’avion. Les pompes funèbres avaient replié les chaises. Vanessa fumait près du portail. Maman, elle, tenait la poignée d’un cabas et regardait la terre fraîche, la gerbe de chrysanthèmes jaunes qu’on avait déposée là parce que c’était déjà presque la Toussaint dans sa tête.
« Tu me mettras près de lui, avait-elle dit sans se retourner. Promets-le-moi, Manon. »
Je l’avais promis. J’étais repartie à Singapour quatre jours plus tard.
Voilà à quoi je pensais en rentrant de chez Leclerc, dans la Twingo de Josiane, avec les deux perles dans la poche de mon jean, enveloppées dans le mouchoir de Vanessa.
Maman m’attendait dans la cuisine. Josiane avait fini par partir, en laissant une note sous le Tupperware : « Elle a mangé. Elle a dormi un peu. Appelle-moi. » Maman était assise à sa place, devant la toile cirée, toujours dans son manteau d’hiver. Elle avait remis ses pantoufles.
Je me suis assise en face d’elle. J’ai posé le mouchoir sur la table, sans l’ouvrir.
« Maman. Tu savais pour le prêt. »
Elle n’a pas bougé. Elle a regardé le mouchoir, puis ses mains.
« Depuis novembre », a-t-elle dit.
« Comment ? »
« J’étais descendue chercher un bocal de confiture à la cave. Vanessa n’a pas entendu l’escalier. Elle était accroupie dans le fond, derrière les pots de peinture. Elle avait un tas d’enveloppes. Elle les glissait entre le mur et les pots, une par une. » Elle a fait le geste avec deux doigts. « Je suis remontée sans le bocal. »
« Et tu ne lui as rien dit. »
« Non. »
« Pourquoi ? »
« Parce que si j’avais dit, elle aurait pleuré, et toi tu aurais su. Et si tu avais su, tu serais venue. » Elle a levé la tête. « Et si tu étais venue, tu m’aurais emmenée avec toi. »
« Je t’aurais emmenée où ? »
« Là-bas. Chez toi. Dans ton pays avec les grands immeubles. » Elle a dit ton pays avec une douceur d’enfant, comme on dit le nom d’une ville qu’on a vue en photo. « Papa est à dix minutes d’ici. Je peux pas marcher jusqu’à lui, maintenant. Mais Josiane m’y emmène le dimanche, avec le caddie. Je lui parle. Je lui dis que Théo grandit. »
J’ai senti ma gorge se fermer. Je me suis levée pour ouvrir le placard, pour fermer le placard. Il n’y avait rien dedans que je veuille.
« Maman, tu dormais à côté d’une chaudière. »
« Il y fait chaud l’hiver. »
« Tu avais un lit de camp. »
« C’est un bon lit de camp. »
« Maman. »
« Et puis ça m’a pas coûté cher », a-t-elle dit, d’une voix presque raisonnable.
Je me suis retournée.
« Quoi, ça ? »
« Le loyer. Enfin, ma part. » Elle a sorti de la poche de son manteau une enveloppe de la Carsat, froissée, vide. « Ma pension, je lui donne tout. Le 5 du mois. Huit cent soixante-dix euros. Je garde juste de quoi pour le pain. »
Je l’ai regardée. Je ne savais pas combien de fois dans ma vie je regarderais cette enveloppe, mais je savais que ce serait souvent.
« Tu lui donnais ta pension. Et elle te mettait dans la cave. »
« Elle avait peur, ma chérie. » Maman a lissé la toile cirée avec la paume. « Quand elle a peur, Vanessa, elle devient dure. Elle était déjà comme ça petite. Tu t’en souviens pas, tu avais six ans. »
J’ai fait un pas vers elle. J’ai défait les boutons de son manteau, un par un, parce qu’elle ne le faisait plus toute seule. Dessous, un gilet, puis un autre. Je sentais ses os sous la laine. On était en juin, il faisait vingt-neuf degrés, et ma mère portait trois couches.
« Tu as chaud, maman ? »
« Un peu. »
« Alors on enlève. »
Mon téléphone a vibré sur la table. Une alerte d’e-mail, en haut de l’écran, avec le logo de l’hôtel. Objet : « Reprise de service, rappel RH ». Je l’ai ouvert d’un pouce, sans y croire.
Madame, votre congé exceptionnel prend fin le 18 juin à minuit. Reprise de poste le 19, 6 h 30, étage 31. Merci de confirmer.
Six jours.
Je n’ai pas répondu. J’ai posé le téléphone face contre la table, pour que maman ne voie pas le logo. Ça n’a servi à rien : elle l’avait déjà vu.
« Tu dois repartir, a-t-elle dit. »
« Non. »
« Si. Tu as ton travail. »
« Maman, je… »
La sonnerie a coupé ma phrase. Pas un SMS cette fois : un appel, un numéro fixe, l’indicatif du Cher. Je l’ai pris debout, la main sur le dossier de la chaise de maman.
« Madame Manon ? Maître Leroy. »
La voix de la veille, posée, un peu essoufflée. Pas la même pourtant. Elle avait quelque chose en plus, qui ressemblait à de la prudence.
« Je vous écoute. »
« Madame, il faut que je vous dise. » Il y a eu un silence, le bruit d’une feuille qu’on retourne. « Elle est venue chez moi en septembre. »
Partie 8: Ce que Maître Leroy n’a pas dit
« C’est pas votre sœur qui vient chercher l’argent, le 15. »
Mickaël m’a dit ça le lendemain, à 7 h 20, sur le trottoir, pendant que je sortais la Twingo de Josiane. Il était revenu pour ses dernières affaires, un sac de sport et une lampe de bureau. Il se tenait derrière la grille, les clés de chez moi dans la main, qu’il me rendait sans qu’on les lui demande.
« Quel argent ? »
« L’argent des chambres. Chaque mois, le 15, y a un type qui passe en fin d’après-midi. Une camionnette blanche, il se gare pas dans l’allée, il reste dans la rue. Votre sœur sort avec une enveloppe. Elle reste deux minutes, pas plus. Elle rentre, elle a la figure comme du papier. »
« Vous l’avez vu ? »
« Une fois, de la fenêtre. Un grand, la cinquantaine, des lunettes de soleil. Il a même pas coupé le moteur. » Il a haussé les épaules. « J’ai pas posé de questions. J’avais mon loyer à payer. »
Je n’ai pas demandé le nom. Je le connaissais, et lui aussi, sans doute. Le 15, c’était dans deux jours.
Maître Leroy me recevait à 8 h 30. Son étude était au-dessus d’une boulangerie de la rue Victor-Hugo, un escalier étroit qui sentait la baguette chaude et la moquette. Je l’avais vu trois fois dans ma vie, la dernière pour la signature de l’acte, il y a trois ans. Il avait pris quinze ans depuis.
Il m’a fait asseoir devant un bureau vide. Un seul dossier fermé, posé au milieu, qu’il n’a pas ouvert tout de suite.
« Madame, je vais vous dire les choses dans l’ordre. En septembre dernier, une femme s’est présentée à l’étude, sans rendez-vous, un jeudi après-midi. Elle m’a dit être votre sœur. Elle voulait faire authentifier une procuration en votre nom, pour un emprunt. »
« Vous la connaissiez. »
« Je connais Madame Vanessa, oui. Elle avait votre passeport, imprimé, assez flou, et elle portait un tailleur bleu foncé et des boucles d’oreilles en perles. Des perles anciennes. Elle y touchait sans arrêt. » Il a joint les doigts. « J’ai refusé. On n’authentifie pas une procuration pour un emprunt sans la présence du mandant, ou sans un justificatif d’identité en original. Elle a insisté. J’ai dit non deux fois. »
« Et ensuite ? »
« Elle m’a dit que vous aviez beaucoup souffert après la mort de votre père. Que vous étiez fragile. » Il a baissé les yeux sur le dossier. « Que ça vous ferait du mal de savoir qu’elle empruntait pour la maison, parce que vous vous étiez mis en tête que tout devait passer par vous. Elle m’a demandé de ne pas vous appeler. »
« Et vous ne m’avez pas appelée. »
« Non, madame. »
Je n’ai pas haussé la voix. À Singapour, j’ai appris à ne jamais la hausser devant un client, même quand il laisse une chambre dans un état que je ne décrirai pas. Je lui ai demandé :
« Combien de temps après, la banque a débloqué le prêt ? »
« Je l’ignore. Une semaine, peut-être. » Il s’est raclé la gorge. « Je pensais qu’elle avait renoncé. Je me suis dit : si elle avait trouvé quelqu’un pour authentifier ailleurs, je l’aurais su. Un notaire ne signe pas par politesse, madame. Mais je n’ai pas… je n’ai pas fait le geste de vous prévenir. Je le regrette. »
« Vous avez une note ? »
« Dans mon agenda. Je vous la remettrai avec une attestation. »
« Merci. »
C’est tout ce que j’ai trouvé. Je ne lui en voulais pas assez pour le lui dire. Je lui en voulais exactement assez pour ne rien ajouter.
Il m’a tendu une carte en me raccompagnant. « Maître Petit, avocate, à Bourges. Elle est bonne en pénal et elle répond au téléphone. Appelez-la aujourd’hui. »
Je suis rentrée par la rue du marché, j’ai acheté un pain et une plaquette de beurre au Leclerc pour maman. À la maison, Josiane était assise sur le perron avec son tricot.
« Elle dort, a-t-elle dit. »
« Merci. »
Je suis montée sur la chaise de la cuisine. Il fallait que je rapporte le carnet à Maître Leroy, une photo ne suffirait pas. J’ai ouvert le placard au-dessus du frigo.
Il était vide. Il restait un rond de poussière, net, de la taille d’un couvercle. Par terre, derrière le pied du frigo, un élastique rouge.
Quelqu’un était entré dans la nuit, ou pendant que j’étais chez le notaire. Il y avait Josiane devant la maison, mais pas devant le jardin. La porte de derrière n’avait jamais fermé.
J’ai appelé Vanessa. Messagerie. J’ai rappelé. Messagerie.
À 21 h 05, M. Roussel est revenu avec un agent de la mairie et un carnet à souche. Les quarante-huit heures étaient écoulées. Il a fait le tour des chambres, une à une, a coché des cases, tamponné une feuille. Les trois locataires attendaient sur le trottoir avec leurs sacs. Je leur avais pris des chambres d’hôtel près de la gare, pour une semaine. Mille huit cent quarante euros, payés par mon appli, frais compris.
« Vous n’étiez pas obligée, a dit Christophe. »
« Non. »
« Alors pourquoi ? »
« Parce que c’est pas vous qui avez signé. »
Il n’a rien répondu. Il a pris son sac.
Quand ils sont partis, il ne restait plus personne dans la rue, et Josiane avait rangé son tricot. Je me suis assise sur la marche du perron, le téléphone sur le genou. Le 15, c’était après-demain. Le 18, c’était la banque.
Partie 9: Trois heures du matin, les urgences
« Restez avec moi, Martine. Vous m’entendez ? Serrez-moi la main. »
Le pompier parlait fort et doucement à la fois, penché sur ma mère. J’étais assise sur le strapontin de l’ambulance, un bras passé dans la sangle, l’autre tenant les pantoufles de maman. Elle n’avait pas voulu les lâcher sur le brancard. Elle les avait réclamées, au milieu du couloir, avec la voix de quelqu’un qui demande son sac.
Il était 3 h 10. Le gyrophare passait sur les tilleuls, bleu, bleu, bleu.
Je l’avais trouvée par terre, entre la chambre et la salle de bains. Pas de cri. Un bruit de sac qu’on pose. Je dormais mal dans le fauteuil, le portable sur le genou, et j’avais eu le temps de me lever avant de comprendre. Elle respirait. Elle avait les lèvres grises, les mains froides, en juin, dans une maison à vingt-quatre degrés.
À l’hôpital de Vierzon, ils l’ont emmenée derrière une porte battante. On m’a donné un formulaire et une chaise.
À 5 h 40, un interne est venu me chercher. Jeune, les yeux rouges, un stylo planté dans la poche de sa blouse. Il m’a emmenée dans un petit bureau qui sentait le café et le désinfectant.
« Vous êtes sa fille ? Celle qui vit à l’étranger ? »
« Oui. »
« Alors je vais être direct. Votre mère est dénutrie. Quarante et un kilos pour un mètre cinquante-huit. Elle est en hypothermie légère, et je note des engelures anciennes aux orteils. Chez une dame de soixante-huit ans, en juin. »
« Elle dormait à côté d’une chaudière. »
« Une chaudière éteinte, je suppose. » Il a baissé les yeux sur son dossier. « Ce n’est pas la première fois qu’on la voit. Elle est déjà passée par chez nous en février. Même tableau. »
« En février. »
« Oui. L’assistante sociale de l’hôpital a rencontré sa fille. Votre sœur, je crois. Elle a proposé une place en EHPAD, à Vierzon même, chauffage, repas, kiné. Votre sœur a refusé. Elle a signé la décharge. Elle a dit qu’elle s’en occupait. »
J’ai regardé ses mains à lui. Elles étaient très propres. Je me suis demandé combien de familles il avait vues ce soir-là, ce mois-là, qui disaient je m’en occupe.
« Elle va s’en sortir ? »
« On la garde. Perfusion, réchauffement, bilan sanguin. Trois ou quatre jours, au moins. » Il a hésité. « Madame, je dois vous le demander. Qui prend soin d’elle, en réalité ? »
« Moi, à partir de maintenant. »
« Vous restez en France ? »
Je n’ai pas répondu. Il n’a pas insisté.
À 9 h, j’ai appelé Maître Petit. Elle m’a répondu à la deuxième sonnerie, une voix rapide et sèche, avec un bruit de couloir de tribunal derrière. Je lui ai tout dit en dix minutes, dans l’ordre : le prêt, le passeport, le chèque, le carnet disparu, la lettre de la banque du 10 juin.
« Je vous écoute depuis le début, madame, et je vais être claire, m’a-t-elle dit. Pour que la banque suspende, il faut un dépôt de plainte pour faux et usage de faux, et pour usurpation d’identité. Vous devez le faire avant le 18. Avec la plainte, je peux écrire au Crédit Agricole et geler la procédure. »
« Et sans plainte ? »
« Sans plainte, vous devez trente-huit mille euros, et vous êtes inscrite à la Banque de France. »
« Elle va avoir un nom, cette plainte. »
« Oui. Le nom de la personne qui a signé. » Elle a laissé passer un temps. « C’est votre sœur. »
Je me suis appuyée au mur du couloir. Une aide-soignante est passée avec un chariot de repas. Elle sentait la soupe aux légumes.
« Madame Manon. Je sais ce que ça fait. Mais je ne peux pas vous aider à effacer ça sans que quelqu’un le paie. Et le paiement, aujourd’hui, c’est vous. »
« Je vous rappelle. »
« Rappelez-moi avant ce soir. »
J’ai passé la journée dans la chambre 14, au deuxième. Maman dormait sous trois couvertures, avec une perfusion dans le dos de la main, des joues qui avaient repris une couleur de pain. Je lui ai rapporté ses pantoufles du couloir. Je les ai posées sous le lit, bien alignées.
À 14 h, elle a ouvert les yeux.
« Tu es là. »
« Oui, maman. »
« Tu as vu Vanessa ? »
« Pas encore. »
« Elle est gentille, tu sais. Elle est fatiguée, c’est tout. »
Je lui ai pris la main, celle sans perfusion. Il n’y avait pas de réponse à lui faire.
Josiane est passée à 17 heures avec des biscuits et du linge propre. Elle est repartie à 19. J’ai mangé un sandwich dans le hall, sous un panneau qui disait de ne pas fumer. J’étais prête à appeler Maître Petit. Le numéro était déjà affiché sur l’écran, le pouce au-dessus.
Mon téléphone a vibré avant.
Un numéro que je ne connaissais pas. Un message court, sans majuscule, sans bonjour, avec des fautes.
c’est théo. j’ai ton numero dans le tel de mamie. mon pere est la. il est dans la maison. il a pris mon double de clé. il cherche la boite lu.
Je l’ai lu deux fois. Les fautes n’y changeaient rien.
Je me suis levée du banc. Le message suivant est arrivé pendant que je courais vers le parking.
il sait que t’es a lhopital.
Partie 10: Douze mille euros pour me taire
Quarante minutes plus tard, j’étais assise dans la Twingo de Josiane, les deux mains sur le volant, et mon téléphone enregistrait encore.
Le petit rond rouge clignotait sur l’écran. 00:41:12. 00:41:13. Je n’avais pas osé l’arrêter, de peur qu’il efface tout. Dehors, la rue était vide. La camionnette blanche n’y était plus.
Mais ça, c’est la fin. Je reprends au début.
La porte de derrière n’avait jamais fermé, c’était la seule chose dont j’étais sûre. J’avais garé la Twingo trois maisons plus loin. Avant d’entrer, j’avais lancé l’enregistrement du dictaphone, glissé le téléphone dans la poche de ma veste, micro vers le haut.
Dans la cuisine, la lumière était éteinte. Le placard au-dessus du frigo était resté ouvert. Une chaise renversée sur le carrelage.
Un bruit montait de l’escalier du sous-sol. Pas fort. Un raclement, puis un choc sourd, le bruit d’un pot de peinture qu’on déplace.
J’ai descendu les marches une par une, la main sur le mur humide.
En bas, une seule ampoule nue. Le lit de camp contre la chaudière, ses couvertures roulées en boule. La chaise pliante, avec les boîtes de médicaments de maman, un verre d’eau, la boîte de Doliprane ouverte. Et au fond, un homme accroupi derrière les pots de peinture, qui sortait des enveloppes, une à une, avec la patience de quelqu’un qui cherche depuis longtemps.
Il s’est retourné sans se lever. Grand, cinquante ans, des lunettes de soleil relevées sur le front, en pleine nuit. Un blouson de cuir trop jeune pour lui.
« Ah, a-t-il dit. Manon. La petite dernière. »
« Bonsoir, Ludovic. »
« Tu me reconnais, c’est gentil. On s’est vus à l’enterrement de ton père. J’avais apporté une plante. »
« Je m’en souviens. »
Il s’est redressé, doucement, comme si c’était lui qu’on avait dérangé. Il a refermé une main sur les enveloppes qu’il tenait, sans les ranger.
« Je cherche une boîte, a-t-il dit. Une boîte à gâteaux. Tu l’as vue ? »
« Non. »
« Vanessa m’a dit un jour qu’elle la rangeait au-dessus du frigo. Elle y est plus. »
« Pas moi. »
« Alors c’est Vanessa. » Il a ri, un son bref. « Ça lui ressemble. Elle garde toujours ce qui pèse le plus lourd. »
Je me suis adossée à la chaudière. Elle était éteinte, froide, comme un animal mort depuis des mois.
« Où sont les trente-huit mille euros ? »
« Ah. Tu vas droit au but. » Il a haussé les épaules. « Tu veux la vérité ? Y a jamais eu de chantier. La SARL, c’est un papier. Une boîte à lettres à Bourges, un numéro de Siret. J’ai jamais posé une brique de ma vie. »
« Et l’argent ? »
« Joué. En ligne. Trois mois, de septembre à décembre. » Il a dit ça comme on donne la météo. « Un soir j’avais quarante-deux mille. Le lendemain, plus rien. Ça arrive. »
Au-dessus de nous, le plancher a craqué. Rien. Une maison vide fait ce bruit-là. Je pensais à Théo, à son message, il cherche la boîte LU. Théo n’était nulle part, ni dans la maison ni sur le trottoir. Le téléphone chauffait contre ma hanche.
Je n’ai pas bougé. J’ai pensé au virement du 28, à mes mille cent quarante euros qui chaque mois partaient aider à payer un prêt dont cet homme avait mangé le capital devant son écran.
« Vanessa savait ? »
« Elle savait que c’était pour les travaux. Moi, je disais que ça venait. » Il a tapoté sa poche. « Mais elle a signé, Manon. C’est elle. Pas moi. J’ai ses vocaux. Elle dit j’ai signé pour ta sœur, j’ai les papiers, elle est d’accord. Elle le dit trois fois, avec sa petite voix. Si un juge les écoute, c’est elle qui trinque. Pas moi. »
« Tu les as gardés. »
« Je garde tout. » Il m’a souri, avec toutes ses dents. « C’est pour ça que je suis venu te parler. Je te propose quelque chose de propre. Il me reste douze mille euros. Cash. Je te les donne demain, le 15, en main propre. Tu retires ta plainte, tu laisses la banque se débrouiller avec ta sœur, et tout le monde dort tranquille. »
« Douze mille, sur trente-huit. »
« C’est mieux que rien. C’est mieux qu’un procès où t’auras que le nom de ta sœur. »
« Je n’ai pas encore porté plainte. »
« Alors c’est le bon moment pour pas la porter. »
Il a posé les enveloppes sur la chaise pliante, à côté du Doliprane. Un léger mouvement du coude, et la boîte est tombée par terre, les comprimés sous le lit de camp. Je me suis baissée pour les ramasser, un par un. Il me regardait faire. Ma main ne tremblait pas, je l’ai remarqué avec une sorte de surprise.
« Tu les ramasses, a-t-il dit. Tu es comme ton père. Toujours à ramasser. »
« Tu ne le connaissais pas. »
« Un peu mieux que tu ne penses. » Il a pris son blouson sur la chaise. Puis il s’est arrêté, la main sur la fermeture, et ses yeux ont changé. Ils sont devenus plus attentifs. Presque curieux.
« Dis-moi un truc. »
Il m’a regardée un long moment.
« Et ta mère, elle t’a pas dit pourquoi elle… »
Partie 11: L’adjudant Moreau et deux autres plaintes
Sur l’enregistrement, la phrase de Ludovic ne finit pas. Elle s’arrête sur « pourquoi elle… », puis il y a neuf secondes de rien. Un zip de blouson. Des pas lents dans l’escalier, des pas d’homme qui n’a peur de personne. Une porte.
Je l’ai écouté trois fois dans la Twingo avant de démarrer. Ensuite j’ai roulé jusqu’à la gendarmerie de Vierzon, où il restait une lumière.
« On ne prend plus de plaintes à cette heure-ci, madame. »
L’adjudant Moreau a quand même ouvert la porte vitrée. Une cinquantaine d’années, une polaire bleue, un gobelet de café froid au bord du clavier. Il m’a regardée de haut en bas, mon jean, mes cheveux, le téléphone que je tenais à deux mains.
« Vous avez quoi ? »
« Quarante et une minutes d’enregistrement. Ma sœur a imité ma signature pour un prêt de 38 000 €. Le chèque est parti chez un homme qui s’appelle Ludovic Garcia. »
Il a posé le gobelet.
« Répétez le nom. »
Il a écouté dans un casque, debout, en avançant par bonds de cinq minutes. À la vingt-deuxième, il l’a enlevé.
« Garcia, je l’ai déjà dans deux plaintes, a-t-il dit. Une dame de soixante et onze ans à Saint-Amand-Montrond. Une de soixante-six à Mehun-sur-Yèvre. Pièce d’identité, prêt à leur nom, chèque de banque. Elles l’ont su en recevant la lettre du contentieux. »
« Et qui avait signé à leur place ? »
« Chaque fois, quelqu’un de la famille. Une belle-fille, un neveu. Quelqu’un d’endetté, qu’il avait repéré avant. » Il a fait tourner son stylo entre deux doigts. « Il choisit une personne qui a peur. Après, il n’a plus rien à faire. La peur travaille pour lui. »
J’ai pensé à la Clio, à la couette roulée sur la banquette arrière. Je n’ai rien dit.
« Sa dernière phrase, a repris Moreau. Il voulait en venir où ? »
« Je crois que c’est ma mère. Elle a vu ma sœur cacher les lettres en novembre. Elle s’est tue. »
« Il vous l’aurait ressorti devant un juge. » Il a hoché la tête. « Aux deux autres, il a fait pareil. Votre famille savait, vous voulez vraiment les dénoncer ? Ça ferme beaucoup de bouches, madame. »
Mon téléphone a vibré à minuit sept. Un mail de Maître Petit, avec la réponse de la banque en dessous. L’agence de Vierzon accusait réception de sa lettre de l’après-midi, plainte annoncée à l’appui. Déchéance du terme suspendue trente jours. Je l’ai lu deux fois, puis je l’ai tourné vers Moreau.
« Trente jours, ça vous donne de l’air, a-t-il dit. Ça n’annule rien. »
« Je sais. »
À minuit trente et une, un second mail. Les RH de l’hôtel, six heures d’avance sur moi, leur journée qui commençait. En pièce jointe : journal d’accès, 3 septembre. Ma carte sur la porte de l’étage 31, à 20 h 04. À 20 h 19. À 20 h 26. À 20 h 47.
« Quatorze heures douze à Vierzon, a calculé Moreau. Vingt heures douze chez vous. »
« J’étais au troisième couloir, avec un chariot. »
« Alors vous avez un alibi avec l’heure dessus. » L’imprimante a toussé dans le couloir. Il est allé chercher la feuille et l’a agrafée à mon dossier. « Maintenant, demain. Le 15. Il passe à quelle heure ? »
« Fin d’après-midi, d’après un ancien locataire. Chez moi, en main propre. Il m’a promis douze mille euros si je retire ma plainte. »
« Alors vous allez la retirer. Enfin, vous allez avoir l’air d’accord. » Il m’a regardée un moment. « Vous le recevez dans la cuisine. Vous le laissez compter les billets et parler. Nous, on sera derrière les tilleuls, deux collègues et moi. S’il tend l’enveloppe, c’est de la pression sur une plaignante. Et on regardera ce qu’il a dans son véhicule. »
« Et si je dis quelque chose de travers ? »
« Vous ne dites presque rien. Vous êtes fatiguée, il ne s’étonnera pas. »
J’ai presque ri. Je n’avais pas dormi trois heures d’affilée depuis mon arrivée. Maman était à l’hôpital, au deuxième étage, chambre 14, avec Josiane qui lui tenait la main dans un fauteuil trop petit. Théo n’avait pas répondu à mon dernier message. Je ne savais pas où il dormait.
Moreau s’est levé pour me raccompagner. Puis il s’est ravisé, il s’est rassis, il a rouvert un fichier.
« Une dernière chose. Votre conseillère de la banque vous a laissé une copie du chèque ? »
« Oui. Je l’ai sur moi. »
« Je viens de recevoir l’original numérisé de leur service contentieux. Regardez le dos. »
Il a tourné son écran. Le chèque de banque, agrandi, retourné. Je n’avais lu que le nom de Ludovic Garcia, en grand, plein d’encre, l’endos du bénéficiaire. J’avais cru que c’était tout.
Sous le sien, dans un coin, il y avait une deuxième ligne. Un deuxième nom, écrit au stylo bleu, plus petit, plus serré. Le V avait une boucle. Cette boucle, je l’avais copiée sur des cahiers d’école quand j’avais six ans, parce que ma sœur la faisait mieux que moi.
Partie 12: Le vocal de Vanessa à 4 h 52
Vocal reçu à 4 h 52. Durée : 3 min 47. Je l’ai écouté assise sur ma valise, dans mon ancienne chambre, puis je l’ai retranscrit mot à mot sur le dos d’une enveloppe de la banque.
Manon. C’est moi. Je sais que tu m’écoutes pas, mais écoute quand même, après tu fais ce que tu veux.
Je suis dans la Clio. Théo dort derrière, avec la couette. Je lui ai dit que j’envoyais un message à une copine. Je mens mal quand c’est lui.
Ludovic. Il vient le 15, tu le sais, Mickaël te l’a dit. Il laisse la Berlingo dans la rue, côté Josiane, le nez vers l’allée. Blanche, la portière coulissante ferme mal, il la tient avec un genou. Il reste cinq minutes à regarder la maison avant de descendre. Il compte les voitures. Il vient jamais avant dix-huit heures et il repart toujours avant dix-huit heures dix.
J’ai gardé ses messages. Tu vas dire que j’aurais dû les montrer avant. Oui. Je te les envoie en capture. Le 22 août, 21 h 14 : « prends le passeport de ta sœur, ta mère dira rien ». Le 30 août : « t’as signé comme je t’ai dit ? sinon ça passe pas ». Je les ai lus cent fois. Je cherchais celui où il disait que c’était pas grave.
Sur maman. Il va t’avoir sorti un truc sur maman, il le sort à tout le monde. C’est moi qui lui ai raconté, en décembre, un soir où j’étais fatiguée. Maman m’avait dit, à la cave : « Si Manon vient, elle m’emmène, et Gérard reste tout seul. » Voilà. C’est tout ce qu’il a. Il en fait une arme. C’est pas la sienne, c’est la mienne, c’est moi qui lui ai donné. Je suis désolée.
La boîte LU, je l’ai prise dans le placard avant que tu descendes. C’est l’original, j’ai rien truqué, tous les chiffres sont bons. Théo te l’apporte à sept heures. Tu verras « L.G. 900 » quatorze fois. Tu verras aussi une ligne « maman 870 », le 5 de chaque mois. Je l’ai écrite pour me rappeler que je prenais ça. Ça m’a jamais aidée.
Je te demande une seule chose. Pas la plainte, je suis pas folle, je sais bien ce que j’ai fait. Théo. Qu’il reste avec moi. Il a quatorze ans, il a vu assez de gendarmes. Si tu penses que je suis pas capable, dis-le franchement, je préfère.
Voilà. J’ai fini. Je raccroche pas, j’appuie juste sur le bouton.
À 7 h 02, la sonnette. J’avais déjà la main sur la poignée de la porte d’entrée.
Théo était sur le perron, son Eastpak sur une épaule, un sac de chez Leclerc dans l’autre main. Le sac était lourd. Il avait les cheveux plaqués d’un côté, comme quand on dort contre une vitre.
« Salut, tante Manon. »
« Salut. »
« Maman dit que c’est à toi. » Il m’a tendu le sac à deux mains.
Elle était là-dedans. La boîte à gâteaux LU, couleur Petit Beurre, le couvercle qui ne fermait plus. Légère, presque. Dedans, il restait quelques billets de vingt, un carnet à spirale. Pas d’élastique.
« Elle est où ? »
« Dans la Clio, au bout de la rue. Elle voulait pas entrer. » Il a regardé ses baskets. « Elle a dit que si elle entrait, elle pourrait plus ressortir. »
« Tu as mangé ? »
« Un pain au chocolat. Elle m’a acheté un pain au chocolat et elle a pris rien. »
Je lui ai fait signe d’entrer. Il est resté sur le seuil. J’ai posé la boîte sur la toile cirée, j’ai ouvert le placard au-dessus du frigo, et l’élastique rouge était là, dans le rond de poussière, à la place exacte où la boîte avait dormi. Je l’ai remis autour du carnet.
Théo me regardait faire depuis le couloir.
« Tu l’as lu, le vocal ? »
« Oui. »
« Elle l’a refait six fois. Elle disait que sa voix était pas bonne. »
« Elle était très bien. »
« Menteuse », a-t-il dit, pas méchamment. Le mot de quelqu’un qui connaît sa famille.
J’ai ouvert le carnet à la page du 5 mai. En haut, l’écriture ronde de ma sœur, les quatre chambres, les loyers, 520 pour la grande. Et dessous, à l’encre un peu plus appuyée : maman, 870. Un trait. Rien d’autre. Pas de mot, pas de point d’exclamation. Je me suis assise, j’ai tourné les pages jusqu’à novembre. La ligne était là, tous les mois, au même endroit.
« Tu vas la mettre en prison ? »
Théo m’a posé la question sans bouger du seuil. Son père, je ne savais pas s’il y pensait. Sa mère, oui, tout de suite.
« Je sais pas. »
« C’est pas une réponse. »
« C’est la seule que j’ai. »
Il a hoché la tête, comme s’il l’avait déjà entendue ailleurs, d’une autre voix. Il a remonté la sangle de son Eastpak.
« Elle va attendre ta réponse, tu sais. Elle regarde son téléphone toutes les dix minutes. Elle dit qu’elle regarde l’heure. »
Mon téléphone était sur la table, à côté de la boîte. L’écran affichait le vocal, 3 min 47, un petit triangle au milieu du rond. Je l’ai regardé. Théo m’a regardée le regarder.
Je n’ai pas répondu. Il a attendu une minute entière sur le perron, puis il est parti vers le bout de la rue sans se retourner.
Partie 13: La Berlingo blanche dans l’allée
À 18 h 03, j’étais en train de compter douze mille euros en billets de cinquante sur la toile cirée, et je comptais mal.
Ludovic était assis en face de moi, la veste de cuir sur le dossier, les lunettes de soleil relevées sur le front. Il avait garé la Berlingo dans la rue, côté Josiane, comme Vanessa l’avait dit. Il était resté cinq minutes à regarder la maison avant de descendre. Moi, derrière le rideau de la cuisine, je les avais comptées.
« Deux cent quarante, deux cent quatre-vingt-dix… »
« Tu recomptes pas. Douze mille, je te dis. »
« C’est ma mère qui m’a appris à recompter. »
Il a ri. Un vrai rire, de bon client. Dans la poche de ma veste, le téléphone enregistrait, micro vers le haut. Je ne m’étais pas changée depuis la veille, et ça aidait. Moreau avait raison : j’avais l’air de quelqu’un qui n’a plus la force de discuter.
Il m’a poussé une feuille tapée à l’ordinateur. Je soussignée Manon… déclare retirer ma plainte… Il a tapoté dessus avec l’index.
« Tu signes, on se serre la main, je m’en vais. Personne te dérange plus. »
« Et ma sœur ? »
« Ta sœur, elle se débrouille. Et si ça passe devant un juge, tu sais ce que j’ai à dire. Pour ta mère aussi. Elle savait depuis novembre, hein. Elle a rien dit. Ça fait quoi, ça, devant un tribunal ? »
Il n’avait pas fini sa phrase de la veille. Il venait de la finir, dans ma cuisine, avec le sourire.
« Il fait chaud, ai-je dit. Je vais ouvrir la fenêtre. »
Je me suis levée et j’ai ouvert la fenêtre sur l’allée. Les tilleuls sentaient le miel. Il a pris l’enveloppe, l’a reposée plus près de moi, comme un homme qui choisit sa dernière carte.
« Garde-la. Pour réfléchir. Je repasse pas, Manon, c’est la dernière fois. »
Il s’est levé, il a remis sa veste. Il a traversé le couloir, ouvert la porte d’entrée, descendu les trois marches du perron. Je l’ai suivi jusqu’à l’embrasure.
Moreau est sorti de derrière le premier tilleul, sans se presser, un gendarme de chaque côté de lui.
« Monsieur Garcia. »
Ludovic s’est arrêté. Je ne sais pas ce qu’il a vu en premier : les képis, ou l’enveloppe que j’avais gardée dans la main. Il a levé les deux paumes. Il n’a pas couru. Un des gendarmes l’a appuyé contre le capot d’une voiture banalisée, les poignets derrière le dos.
« C’est un malentendu, a-t-il dit. Elle m’a demandé de venir. »
« On l’a entendu, a répondu Moreau. Tout. »
Il a ouvert la portière coulissante de la Berlingo, celle qui fermait mal. À l’intérieur, une caisse à outils vide, une bâche, un carton de fruits. Sous le siège, une pochette plastique, fermée par un élastique. Moreau l’a étalée sur le capot. Des photocopies de cartes d’identité. Six. Six femmes, soixante ans passés, des photos sombres, des noms que je ne connaissais pas. Sur trois d’entre elles, un Post-it jaune : un montant au feutre. 30 000. 45 000. 22 000.
« Six autres dames, a dit Moreau. On n’en avait que deux. »
Je ne me suis pas assise sur les marches. J’ai pensé que si je m’asseyais je ne me relèverais pas avant minuit.
À midi, j’avais posé un mouchoir en papier plié en quatre sur le capot de la Clio, au parking du Leclerc. Deux perles dedans. Sans mot. À 17 h 10, j’avais reçu un seul message : Je viens après. Quand ce sera fini. Je viens me rendre. Josiane avait pris Théo chez elle pour le goûter, devant sa télé.
Vanessa est arrivée par l’allée à 18 h 36. À pied. La veste bleu marine sur les épaules, repassée, comme le 3 septembre. Elle avait les cheveux tirés, mais proprement. Elle ne regardait pas Ludovic, qu’on mettait dans le véhicule. Elle a regardé Moreau.
« C’est moi pour la signature. Je viens. »
« Madame, dit Moreau, vous êtes sûre ? Vous pouvez attendre votre avocat. »
« Je suis sûre. »
Elle avait les perles aux oreilles. Petites, rondes, un peu jaunies, avec le fermoir à vis. Je les ai vues à contre-jour, entre deux mèches.
« Tu les as remises. »
« Je voulais qu’elle soit avec moi. » Elle a dit elle, pas maman. « Le 3 septembre, je les ai mises pour ça. Je pouvais pas entrer dans cette banque toute seule. J’ai pensé que si j’avais ses boucles, c’était un peu comme si c’était elle qui signait, et que c’était pas moi. C’est con. »
« C’est pas con, Vanessa. »
« Si. » Elle m’a regardée dans les yeux pour la première fois depuis la Clio. « Merci pour le mouchoir. »
Un gendarme est venu se placer à côté d’elle, sans la toucher. Elle a tendu ses poignets elle-même, avant qu’on le lui demande. Dans mon dos, une portière a claqué, côté grille.
Une voiture de la gendarmerie venait de s’arrêter devant le portail, les feux éteints. Un jeune gendarme en est descendu, a fait le tour, a ouvert l’autre portière. Maman est sortie lentement, un pied, l’autre pied, avec son cabas et son manteau d’hiver sur les bras. Quarante et un kilos. Le jeune gendarme la tenait par le coude. Elle n’avait pas voulu attendre mercredi.
Elle a remonté l’allée à petits pas, entre les tilleuls, sans regarder Ludovic ni personne. Elle s’est arrêtée devant Vanessa, à un mètre. Elle a regardé ses oreilles.
« Rends-moi mes perles. »
Partie 14: Le mot de papa sous le velours
Le prêt a été annulé un mardi, à 10 h 40, par un mail de trois lignes que j’ai lu debout dans la cuisine, le bol de café encore chaud à la main.
Madame, nous vous informons que le contrat de prêt référencé ci-dessous est annulé dans l’attente des conclusions de l’enquête. Aucune déclaration n’a été transmise à la Banque de France. Veuillez agréer…
À 10 h 45, le téléphone a sonné. Un portable, pas le standard de l’agence.
« Madame, c’est Nathalie Dubois. Je vous appelle de mon numéro perso. »
« Je viens de lire. »
« J’espère que vous lisez bien. C’est annulé, pas seulement suspendu. Le directeur de l’agence a signé ce matin, après la gendarmerie. » Elle a toussé. « Je voulais vous dire que j’ai donné ma démission de ce dossier. Pas de la banque. De ce dossier. Je n’arrive pas à regarder les perles sur la photo de mon propre écran. »
« Vous les avez vues, le jour même. »
« Oui. Et je n’ai rien dit. C’est ça que je vais garder. »
Je n’ai pas répondu ce n’est pas grave. Ce n’était pas vrai, et elle l’aurait entendu.
À 14 heures, M. Roussel est revenu avec sa tablette. Seul, cette fois, sans agent de la mairie. Il a fait le tour des chambres vides, les quatre petits papiers au feutre décollés des portes. Au sous-sol, il est resté longtemps devant la chaudière. Le lit de camp n’y était plus, j’avais fini par le porter à la déchetterie. Il a levé la tête vers le plafond bas.
« Vous êtes propriétaire de bonne foi, madame, d’après le dossier de la gendarmerie. L’amende de l’arrêté sera réduite de moitié. Il faudra que le sous-sol reste inoccupé, c’est écrit, et qu’on repasse en octobre. »
« Il restera inoccupé. »
« Je coche une case de plus que d’habitude. » Il a coché. « Votre mère va mieux ? »
« Elle dort en haut. »
Il a hoché la tête, une fois, et il est remonté.
Maman dormait en haut depuis la veille, dans la grande chambre bleue, celle que Mickaël avait louée à 520 € par mois. J’avais refait le lit avec les draps du placard. Elle y était entrée comme dans un magasin cher, en touchant le montant du lit.
Le soir, vers neuf heures, elle est descendue en pantoufles, une marche après l’autre, la main sur la rampe. Elle s’est assise à sa place devant la toile cirée.
« Ma chérie. Il y a mon cabas, dans le placard. Tu veux me le donner ? »
Je l’avais retrouvé au sous-sol, la veille, avec le pain de la veille encore dedans. J’ai posé le cabas sur la table. Elle a fouillé sous la serviette, sorti un écrin de velours bordeaux, frotté aux angles, qu’elle a tenu un moment sans l’ouvrir.
« C’est ton père qui me l’a offert. À Noël, en 1983. »
Elle l’a ouvert. Deux fentes vides dans le satin crème. Puis elle a sorti de la poche de son gilet un mouchoir, et du mouchoir, les deux boucles que Vanessa lui avait rendues sur le perron, devant un gendarme qui regardait ailleurs. Elle les a posées à leur place, délicatement, comme on met un enfant au lit.
« Il m’a fait promettre un truc, a-t-elle dit. Il y a longtemps. Il m’a dit : Quand tu voudras, regarde sous. »
« Sous quoi ? »
Elle a glissé l’ongle du pouce sous la doublure. Le satin s’est soulevé d’un coup, avec un petit bruit sec, et un papier plié en quatre est apparu, jauni sur les bords.
« Lis, a-t-elle dit. Mes yeux ne voient plus l’écriture. »
Papa écrivait au stylo-bille, en lettres rondes, avec des majuscules d’écolier.
Martine. Les perles sont à toi tant que tu vis. Après, une pour Vanessa, une pour Manon. Pas besoin de notaire pour ça. Si elles se disputent, tu leur montreras ce mot. G.
J’ai lu à voix haute. Je me suis arrêtée à « Manon », j’ai lu le reste plus bas.
« Une pour Vanessa, a répété maman. Même maintenant. »
« Même maintenant. »
« Il aurait été d’accord, tu crois ? »
« Il a écrit ça avant. Il ne savait pas. »
« Il savait quand même un peu. Il la connaissait, ta sœur. » Elle a refermé l’écrin. « Elle est bête, Vanessa. Mais elle est à moi. »
À 22 h 12, j’ai écrit à l’hôtel. Un congé sans solde, à compter du 19 juin, durée à fixer. J’ai relu trois fois la phrase, le pouce au-dessus du bouton. Maman me regardait faire par-dessus ses lunettes, sans demander ce que j’écrivais.
« Tu restes, a-t-elle dit. »
« Je reste. »
« Pour moi ? »
« Pour moi aussi, maman. »
J’ai appuyé sur envoyer. Dans la minute, le téléphone s’est mis à vibrer sur la toile cirée. Un numéro que je connaissais par cœur, maintenant. Vanessa. Remise en liberté à 20 h, sous contrôle judiciaire. Moreau m’avait prévenue.
Maman a posé sa main à plat sur la table.
« Réponds. Mets le haut-parleur. »
J’ai décroché. Il y avait du vent derrière sa voix, ou une voiture qui passait.
« Manon ? Je suis devant le Leclerc. Je veux pas te déranger. Mais je dois te dire ce que j’ai fait dans la cave. Tu veux bien m’écouter ? »
« Je t’écoute, a dit maman, avant moi. »
Il y a eu un silence, un petit bruit de gorge.
« Le 20 décembre, a dit Vanessa. »
Partie 15: Les chrysanthèmes de la Toussaint
Le 1er novembre, c’est moi qui poussais le caddie, avec trois pots de chrysanthèmes jaunes dedans, et maman qui marchait à côté, une main sur la poignée.
Elle ne voulait pas qu’on la porte. Elle avait pris un kilo par mois depuis juin. Quarante-six, maintenant, avec le gilet. Dix minutes de la maison au cimetière, vingt avec elle, et elle les faisait sans s’arrêter, en saluant de la tête les voisins qui rentraient de la messe.
Cinq mois avaient passé. Je les raconte vite, parce que c’est comme ça qu’ils sont passés.
Ludovic était en détention à Bourges. Le procès était fixé à février. Moreau avait retrouvé les six dames de la pochette, et une septième qu’on ne cherchait pas. Ma plainte tenait toujours. J’avais dit à Moreau de la maintenir, pour Vanessa aussi, et Maître Petit m’avait demandé deux fois si j’en étais sûre.
« Elle risque du sursis, probablement, m’avait-elle dit. Avec les aveux, le remboursement, les messages de Garcia. Mais le faux, c’est le faux. »
« Je sais. C’est pour ça que je ne la retire pas. »
Vanessa le savait aussi. Je le lui avais dit en face, début juillet, devant le Leclerc, appuyée contre sa Clio.
« Garde-la, ta plainte, avait-elle répondu. Si tu la retires, je vais croire que je m’en suis sortie. »
En septembre, elle était partie avec Théo. Un F2 à Bourges, au quatrième sans ascenseur, avec une fenêtre sur la cour et un radiateur qui tapait. Elle faisait des remplacements à la cantine d’une école, trois jours par semaine. Elle me remboursait les 1 840 € des nuits d’hôtel, cent euros par mois, par virement, le 5. Elle ne m’avait pas dit pourquoi le 5. Je ne lui avais pas demandé.
Elle m’avait raconté la cave, ce soir de juin, au téléphone, sur le haut-parleur, devant maman. Le 20 décembre. Mickaël emménageait le lendemain dans la grande chambre, et elle n’avait plus de chambre à lui donner. Elle avait porté maman elle-même dans l’escalier, en pleine nuit, comme une enfant qui s’est endormie dans la voiture. Maman s’était laissée faire. En bas, contre la chaudière, elle avait dit : « Il fait chaud, ici. » Vanessa n’avait jamais réussi à se sortir cette phrase de la tête.
Maman avait écouté jusqu’au bout, les mains sur la toile cirée. Puis elle avait dit : « Rentre, ma fille. Il est tard pour être dehors. » Vanessa n’était pas rentrée, ce soir-là. Elle était montée dans la Clio. Mais elle avait entendu.
Pour moi, le congé sans solde avait duré trois mois. En septembre, j’avais écrit une lettre de démission et la responsable des RH m’avait répondu poliment, en anglais, avec un point d’exclamation. J’avais regardé le point d’exclamation un long moment. Ensuite j’avais éteint l’ordinateur et j’étais montée voir si maman avait besoin d’une couverture.
Elle dormait dans la chambre bleue. Je dormais dans mon ancienne chambre, à côté, la porte ouverte.
À la grille du cimetière, Josiane nous attendait avec un cabas, un fichu sur la tête, et Vanessa derrière elle avec Théo. Ils étaient venus par le train de Bourges. Théo avait grandi de trois centimètres, une écharpe à rayures qui n’était pas à lui.
« Salut, tante Manon. »
« Salut. Ça va, l’école ? »
« Ça va. Maman rouspète parce que je rentre à pied. »
« Je rouspète pas, a dit Vanessa. Je dis que c’est loin. »
On a marché jusqu’à la tombe, tous les cinq, maman au milieu. Un granit gris, un nom, deux dates. Les chrysanthèmes de l’an dernier étaient encore là, bruns, secs, dans leur pot de plastique. J’ai sorti le pot, Vanessa a pris le premier chrysanthème, Théo le deuxième. Maman a pris le troisième des deux mains, parce que c’était le plus lourd.
On s’est tenus devant la pierre. Personne n’a fait de discours. Josiane marmonnait quelque chose, peut-être un Notre Père, peut-être une liste de courses.
« Je lui ai dit que Théo grandit, a murmuré maman. Il le sait déjà. Mais je lui dis. »
« Il t’entend, a dit Théo, très bas. »
Maman a tourné la tête vers lui. Dans la lumière grise du matin, ses boucles ont bougé. Elle les avait aux oreilles depuis le perron, le 15 juin, sans les quitter une seule nuit. Petites, rondes, jaunies, avec le fermoir à vis. Deux perles. Une pour Vanessa, une pour moi, quand elle n’en voudrait plus. Elle ne l’avait pas encore décidé.
Vanessa a défait son bracelet, un fil d’argent fin qu’elle portait au poignet depuis des années. Elle l’a posé sur le muret, à côté du pot. Elle ne l’a pas regardé. Elle a pris la main de Théo, puis celle de maman, et on a repris l’allée.
Quand on est arrivés à la grille, le bracelet brillait encore sur la pierre, entre deux pots de chrysanthèmes jaunes. Maman a porté la main à son oreille, vérifié le fermoir à vis, et Josiane a repris le caddie.
