Daniel resta devant le nom d’Eleanor jusqu’à ce que les lettres cessent presque de ressembler à un nom. Il connaissait cette femme depuis toujours. Elle avait été présente aux anniversaires, aux fêtes de fin d’année, aux rares repas où Michael faisait semblant que la maison formait encore une famille. Après la mort de Laura, Eleanor avait apporté des plats, rangé des vêtements, accompagné Daniel aux rendez-vous administratifs. Elle avait également répété, année après année, la même phrase : « Michael est difficile, mais il fait ce qu’il peut. »
Claire ne toucha pas au dossier. « Vous voulez l’appeler ? »
Daniel secoua la tête.
« Non. Je veux la regarder quand elle répond. »
Nadine referma son ordinateur. « Alors pas seul. Si Eleanor connaissait l’enquête de Laura, elle peut être témoin. Avant de la confronter, nous devons éviter de lui donner des détails qu’elle ne connaît pas encore. »
Daniel eut un rire sans joie. « Elle en sait peut-être davantage que nous. »
Victor, toujours assis à l’autre bout de la pièce avec son avocat, leva les yeux. « Eleanor savait que Laura se méfiait de Michael. Je l’ai vue une fois avec elle. »
Daniel se tourna brusquement.
« Où ? »
« Chez Bennett. Plusieurs mois avant la mort de Laura. Elle est venue en fin de journée. Thomas avait déjà fermé le cabinet au public. »
« Vous avez parlé avec elle ? »
« Non. »
« Et Michael savait qu’elle était impliquée ? »
Victor hésita. « Je ne crois pas. »
Cette réponse rendit la situation encore plus étrange. Si Eleanor avait réellement travaillé avec Laura contre Michael, pourquoi avait-elle passé onze ans à défendre cet homme auprès de Daniel ?
Nadine obtint rapidement l’adresse d’Eleanor. Elle vivait toujours dans la même petite maison à une demi-heure de la ville, derrière une rangée d’érables anciens. Daniel connaissait le chemin par cœur.
Il se souvenait d’y avoir passé des après-midi d’été avec sa mère. Laura et Eleanor riaient souvent dans la cuisine, jusqu’à ce qu’un simple appel de Michael suffise à modifier l’expression de Laura.
À l’époque, Daniel n’avait rien remarqué.
Aujourd’hui, il ne voyait plus que cela.
Ils arrivèrent en fin d’après-midi. Nadine resta dans la voiture avec Samuel. Claire accompagna Daniel jusqu’au perron, mais s’arrêta avant qu’il frappe.
« Je peux attendre ici. »
Daniel la regarda.
« Non. Venez. »
Eleanor ouvrit après la deuxième sonnerie.
Ses cheveux autrefois bruns étaient désormais presque entièrement gris. Elle sourit d’abord en voyant Daniel, puis son regard tomba sur Claire.
Le sourire disparut.
« Daniel ? »
« On peut entrer ? »
Eleanor regarda la rue derrière eux.
Ce seul geste lui donna déjà une réponse.
« Oui. »
Elle les conduisit dans le salon. Rien n’avait changé : les mêmes cadres, le même canapé, la même horloge en bois sur la cheminée. Une photographie de Laura jeune se trouvait près de la fenêtre.
Daniel ne s’assit pas.
« Pourquoi ton nom était-il dans le dossier de maman ? »
Eleanor devint parfaitement immobile.
« Quel dossier ? »
Daniel sentit monter une colère immédiate.
« Ne fais pas ça. Pas maintenant. »
Claire ne bougea pas près de la porte.
Eleanor regarda Daniel, puis la photographie de sa sœur.
« Vous avez trouvé les archives de Victor. »
Daniel ressentit un frisson.
« Donc tu savais aussi pour Victor. »
Elle ferma les yeux.
« Oui. »
« Depuis quand ? »
« Depuis avant la mort de ta mère. »
Daniel eut l’impression que le sol se dérobait encore.
« Onze ans. Tu savais depuis onze ans que Michael avait essayé de toucher à ma fiducie. »
« Je savais que Laura le soupçonnait. »
« Arrête de jouer avec les mots. »
Eleanor se redressa.
« Je ne joue pas. Au moment de sa mort, nous n’avions pas encore la preuve de tout ce qu’il faisait. »
« Mais tu savais assez pour être sur sa liste. »
« Oui. »
Daniel fit quelques pas dans la pièce.
« Alors pourquoi tu m’as laissé vivre avec lui ? »
Eleanor encaissa la question comme un coup.
« Parce que Laura me l’a demandé. »
Le silence fut immédiat.
Daniel se tourna.
« Quoi ? »
« Elle m’a demandé de ne pas t’arracher à la maison après sa mort. »
« Pourquoi ? »
Eleanor s’assit lentement.
« Parce qu’elle avait peur que Michael comprenne immédiatement que nous enquêtions. Et parce que tu étais encore très jeune. Elle pensait qu’il te traiterait correctement tant qu’il aurait besoin de paraître être ton protecteur. »
Daniel fixa sa tante.
« Elle m’a laissé avec lui pour protéger une enquête ? »
« Non. »
Eleanor se leva aussitôt.
« Ne transforme pas ça en quelque chose qu’elle n’a pas fait. Elle croyait que Thomas et moi pourrions surveiller Michael. Elle croyait que les clauses de la fiducie suffiraient à l’empêcher de vendre les actifs principaux. Elle pensait que nous aurions quelques mois pour trouver les preuves. »
« Et ensuite ? »
Eleanor baissa les yeux.
« Ensuite Thomas a commencé à se fermer. Margaret a disparu. Victor a cessé de répondre. Et Michael a compris que quelqu’un surveillait les comptes. »
Daniel sentit la pièce se resserrer autour de lui.
« Et toi ? »
« Michael a commencé à me surveiller aussi. »
Claire parla pour la première fois.
« Comment ? »
Eleanor lui lança un regard prudent.
« Appels. Visites. Questions sur mes finances. Puis il a obtenu une copie d’un ancien dossier concernant mon mari. »
Daniel fronça les sourcils.
« Oncle Peter ? »
Eleanor hocha lentement la tête.
Peter Price était mort quelques années avant Laura. Daniel gardait de lui le souvenir d’un homme calme, malade pendant longtemps.
« Peter avait fait une erreur dans son entreprise. Rien de violent, rien de spectaculaire, mais assez pour qu’un dossier fiscal mal présenté puisse devenir une enquête criminelle si quelqu’un décidait de le pousser dans cette direction. »
« Michael t’a menacée avec ça ? »
« Oui. »
Daniel resta silencieux.
Eleanor continua :
« Il m’a dit que si je cherchais à contester sa gestion de la fiducie, il ferait rouvrir le dossier de Peter et raconterait que j’avais bénéficié de l’argent non déclaré. J’aurais pu tout perdre. »
Daniel sentit une colère différente apparaître.
« Alors tu as choisi de ne rien dire. »
« Oui. »
Elle ne se défendit pas.
« Et je me suis raconté pendant des années que je faisais ça pour rester près de toi. »
Daniel détourna les yeux.
« Tu venais dîner avec lui. »
« Parce que s’il me coupait complètement de la maison, je ne pouvais plus savoir comment tu allais. »
« Tu le défendais. »
« Oui. »
« Tu me disais de lui faire confiance. »
La voix de Daniel se brisa malgré lui.
Eleanor se leva.
« Et ça, je ne peux pas l’excuser. Je pensais que si tu te rebellais trop tôt, il te chasserait avant que la fiducie puisse être protégée. Je croyais que je gagnais du temps. Mais à force de gagner du temps, j’ai fini par participer à ce qu’il voulait. »
Daniel regarda sa tante.
« Il m’a empêché de partir, saboté des emplois, falsifié ma signature. Et toi, tu regardais. »
Eleanor pleurait désormais silencieusement.
« Je n’ai pas tout su. Pas avant aujourd’hui. »
« Qu’est-ce que tu savais ? »
Elle essuya ses joues.
« Je savais qu’il voulait que tu restes dépendant. Je pensais qu’il s’agissait surtout de contrôler la fiducie. Je ne savais pas qu’il intervenait directement dans tes emplois. Je ne savais pas qu’il avait falsifié ta signature. »
« Et le mariage ? »
Eleanor secoua la tête.
« Laura avait évoqué cette clause, mais je ne savais pas que Michael projetait de l’utiliser. »
Claire s’approcha légèrement.
« Vous avez gardé des documents ? »
Eleanor la regarda longuement.
« Oui. »
Daniel sentit quelque chose se tendre.
« Où ? »
Eleanor traversa le salon et s’agenouilla devant une commode. Elle ouvrit un tiroir, en retira plusieurs nappes, puis pressa une petite languette cachée derrière le bois.
Un faux fond se souleva.
À l’intérieur se trouvait une pochette en cuir.
Elle la posa sur la table.
« Laura me l’a donnée deux jours avant son hospitalisation définitive. Elle m’a dit de ne l’ouvrir que si Thomas cessait de communiquer ou si Michael commençait à parler de la déclarer mentalement incapable. »
Daniel regarda sa tante.
« Tu l’as ouverte ? »
« Trois semaines après sa mort. »
Elle sortit plusieurs feuilles.
La première était une copie d’une déclaration signée par Laura devant deux témoins indépendants.
Elle y affirmait être parfaitement consciente de ses décisions financières et précisait qu’en cas de tentative future de remettre en cause sa capacité mentale, la contestation devait être considérée avec « une extrême prudence ».
Claire souffla.
« Elle avait anticipé exactement l’argument utilisé par Michael à la banque. »
Eleanor sortit ensuite une enveloppe.
« Ce n’est pas tout. »
Daniel reconnut immédiatement l’écriture de Laura.
À Eleanor.
Eleanor lui tendit la lettre.
« Lis-la. »
Daniel hésita.
« C’était pour toi. »
« Maintenant, elle est pour toi. »
Il l’ouvrit.
Laura écrivait qu’elle craignait que Michael utilise la peur de chacun contre les autres. Elle demandait à Eleanor de rester proche de Daniel même si cela exigeait de supporter Michael.
Mais une phrase força Daniel à s’arrêter.
Si tu commences à défendre Michael devant Daniel pour pouvoir rester près de lui, fais attention : le jour où tu répéteras ses mensonges plus facilement que mes avertissements, tu ne seras plus en train de protéger mon fils.
Daniel releva les yeux.
Eleanor pleurait.
« Elle savait exactement ce qui pouvait arriver », murmura-t-elle.
« Et ça s’est produit. »
« Oui. »
Daniel replia la lettre.
Il aurait voulu hurler.
À la place, il demanda :
« Pourquoi ne m’avoir jamais donné ça quand j’ai été adulte ? »
Eleanor ne répondit pas immédiatement.
« Parce qu’à ce moment-là, j’avais honte. »
Daniel fronça les sourcils.
« Honte de quoi ? »
« D’avoir attendu si longtemps. Plus les années passaient, plus il devenait difficile de te dire que j’avais su quelque chose depuis le début. »
Daniel eut un rire amer.
« Alors tu as attendu encore plus. »
« Oui. »
Claire baissa les yeux.
Elle connaissait trop bien ce mécanisme.
Eleanor s’approcha de Daniel.
« Je ne te demande pas de me pardonner. Mais je peux témoigner. Je peux expliquer ce que Laura m’a dit, ce que Michael m’a demandé de taire, et comment il m’a menacée. »
Daniel ne répondit pas immédiatement.
Puis il demanda :
« Tu as une preuve des menaces ? »
Eleanor hocha la tête.
« Une. »
Elle sortit un vieux dictaphone de la pochette.
« Après la seconde visite de Michael, j’ai commencé à l’enregistrer. »
Daniel sentit son souffle se suspendre.
« Qu’est-ce qu’il y a dessus ? »
« Une conversation où il me dit que si je parle de la fiducie à Daniel avant ses trente ans, je ne reverrai plus jamais mon neveu. »
Claire se tourna vers lui.
Trente ans.
Daniel n’avait que quelques mois avant cet anniversaire.
Michael n’avait donc pas seulement accéléré le mariage par caprice.
Il était peut-être en train de courir contre une autre échéance.
Eleanor ajouta :
« Et il dit autre chose. »
« Quoi ? »
« Que si tu atteignais trente ans sans avoir signé une renonciation, il perdrait quelque chose de beaucoup plus important que le simple contrôle de la fiducie. »
Daniel se figea.
« Quoi exactement ? »
Eleanor secoua la tête.
« Il n’a jamais précisé. »
Claire regarda la pochette.
« Alors il faut découvrir ce que Laura avait prévu à trente ans. »
Daniel referma lentement ses doigts autour de la lettre.
Pendant toute cette semaine, ils avaient cru que le mariage était le véritable déclencheur.
Mais Michael avait peut-être surtout voulu profiter du mariage pour agir avant un compte à rebours plus dangereux encore.
Et l’anniversaire de Daniel n’était plus qu’à soixante-trois jours.