PARTIE 20 – L’homme aperçu près de Briarwood a commencé à parler, et ses aveux ont forcé Lauren à choisir entre Jason et la vérité

Lauren m’a téléphoné avant six heures du matin. Je reconnaissais à peine sa voix. Elle venait de recevoir un message de Jason lui demandant de le rejoindre dans un appartement qu’il utilisait occasionnellement pour son travail. Il affirmait qu’ils devaient discuter de leur avenir et qu’il ne supporterait pas qu’elle continue à transmettre des informations à des avocats. Lauren avait refusé de le rencontrer seule. Quelques minutes plus tard, un second message l’accusait de détruire sa vie pour me faire plaisir. Elle avait peur de sa réaction, même s’il ne l’avait pas explicitement menacée physiquement.

Je lui ai demandé où elle se trouvait. Elle était chez une amie, dans un endroit que Jason ne connaissait pas. Je l’ai encouragée à rester entourée et à contacter son avocat. Elle m’a répondu qu’elle l’avait déjà fait, puis s’est mise à pleurer. Ce n’était pas une scène que j’aurais imaginée quelques mois auparavant. Lauren avait toujours présenté sa relation avec Jason comme une victoire sur moi. Maintenant, elle découvrait certaines de ses habitudes de mensonge et de contrôle. Je ne pouvais pas oublier ce qu’elle m’avait fait, mais je ne souhaitais pas qu’elle souffre davantage.

Plus tard dans la matinée, Daniel m’a appelée avec des informations nouvelles. Eric Dalton, l’employé de maintenance dont le nom était apparu dans l’enquête sur l’incendie, avait accepté de répondre à des questions supplémentaires. Son avocat était présent. Les enquêteurs examinaient ses déplacements, les factures de son entreprise et les communications professionnelles reçues avant le feu. Daniel n’avait accès qu’aux informations pouvant être légalement partagées avec moi. Il m’a néanmoins confirmé que les questions concernant Jason Walker étaient devenues plus précises. Je lui ai raconté les messages reçus par Lauren.

« Elle doit surtout se protéger », a-t-il répondu. Il m’a demandé de ne pas tenter d’obtenir moi-même des aveux de Jason. Les enquêteurs disposaient de moyens appropriés pour vérifier les informations, et une confrontation improvisée risquerait de nous mettre en difficulté. J’ai accepté. Pendant des semaines, j’avais résisté à l’envie d’appeler mon ancien fiancé pour lui demander ce qu’il avait fait. Je comprenais désormais que ses réponses personnelles ne suffiraient pas. Il fallait des faits, des horaires, des documents et des témoignages indépendants.

J’ai passé la journée au travail, mais ma concentration était mauvaise. Martin m’a autorisée à prendre une pause plus longue lorsque j’ai reçu un appel du cabinet de Daniel. Les représentants de Grandvale avaient proposé une rencontre destinée à examiner une éventuelle résolution amiable du litige patrimonial. Leur courrier évoquait la possibilité d’un règlement global incluant certains intérêts historiques et la contestation concernant Briarwood. Daniel voulait que Nora et moi examinions les termes sans nous sentir obligées de les accepter. Je lui ai répondu que je viendrais le lendemain.

Nora était déjà au cabinet lorsque je suis arrivée. Elle avait apporté son carnet de notes et les lettres d’Evelyn dont elle conservait les copies. Daniel nous a remis une proposition préliminaire. Grandvale envisageait le versement d’une compensation financière en échange d’une renonciation très large à toute réclamation future relative aux opérations de Bellwood. Une disposition concernait également la propriété de Briarwood, que la société souhaitait acquérir selon des conditions encore à négocier. Les montants indiqués ne correspondaient pas à une évaluation définitive des droits. Daniel a souligné qu’il s’agissait d’une offre, non d’un jugement sur la validité de nos prétentions.

Nora a lu le texte jusqu’au bout. Puis elle a demandé pourquoi une société qui affirmait depuis des semaines que les droits des Harper étaient définitivement réglés proposait maintenant une compensation. Daniel a répondu que les parties pouvaient négocier pour éviter les coûts et les incertitudes d’un procès, même lorsqu’elles contestaient toute responsabilité. L’existence d’une offre ne constituait pas un aveu. Nora a acquiescé, mais elle voulait comprendre les droits concernés avant de signer quoi que ce soit. « J’ai déjà vécu avec des décisions prises en mon nom », a-t-elle déclaré. « Je ne recommencerai pas. »

J’étais du même avis. La proposition prévoyait une renonciation couvrant des opérations que nous n’avions pas encore pu examiner entièrement. Elle aurait également pu compliquer les démarches relatives à certains documents historiques. Daniel nous a expliqué les avantages et les risques d’un règlement, puis nous a laissé le temps d’y réfléchir. Je ne refusais pas par principe toute discussion financière. Si une solution juste pouvait être obtenue sans des années de procédures, elle méritait d’être examinée. Mais je ne voulais pas échanger des questions encore ouvertes contre une somme dont personne ne nous expliquait précisément le calcul.

Nora a posé la proposition devant elle. Elle m’a regardée avant de parler. « Je veux conserver le droit de savoir ce qui s’est passé en 1985. » Sa voix était ferme. Elle avait passé quarante et un ans à porter une histoire incomplète. Un règlement ne pourrait pas lui rendre son enfance ni lui permettre de revoir Evelyn. Mais il ne devait pas non plus l’obliger à accepter définitivement une version dont les documents commençaient à révéler les contradictions. Nous avons demandé à Daniel de répondre que l’offre, dans sa forme actuelle, ne permettait pas un accord.

Après la réunion, nous sommes allées à Briarwood. Claire avait autorisé l’accès à certaines pièces du rez-de-chaussée, mais l’aile touchée par l’incendie restait condamnée. Nora voulait revoir les marques de taille dans la chambre du deuxième étage, dont le parcours avait été contrôlé. Nous avons attendu qu’un professionnel confirme les conditions de passage. Devant la porte, elle a suivi du doigt les lignes tracées au crayon. Certaines étaient à peine visibles. Elle a montré celle de 1985 et souri tristement. « J’étais tellement fière quand j’avais grandi d’un centimètre », a-t-elle murmuré.

Je lui ai demandé si elle souhaitait conserver cette porte lors des futurs travaux. Elle m’a regardée avec surprise. Je lui ai expliqué qu’elle faisait partie de l’histoire de la maison, et que nous pouvions demander à Claire comment la protéger sans compromettre la sécurité du bâtiment. Nora a acquiescé. Elle ne voulait pas que toutes les traces de son enfance deviennent des pièces de procédure. Certaines devaient rester de simples souvenirs. Nous avons pris des photographies, puis sommes redescendues en parlant des petits objets qu’Evelyn avait conservés de notre enfance respective.

Walter nous attendait dans le jardin avec deux tasses de café. Il semblait heureux de voir Nora revenir sans que notre visite soit entièrement consacrée aux archives. Il nous a montré un endroit où Margaret cultivait des fleurs près de la véranda. Le sol était couvert de feuilles et les anciennes bordures avaient presque disparu. Nora a reconnu le massif. Elle se souvenait d’avoir enterré une petite boîte contenant des billes près du grand chêne. Walter a ri. Il croyait que Margaret l’avait retrouvée en jardinant, mais il n’en était pas certain.

Nous avons passé une heure à parler de ces souvenirs. Pour la première fois depuis longtemps, Briarwood ne semblait pas seulement être un lieu de secrets et de dangers. Je pouvais imaginer ses fenêtres réparées, ses jardins nettoyés et ses pièces utilisées à nouveau. Cette perspective restait lointaine. Les travaux coûteraient bien plus que mes économies, et le litige patrimonial compliquait encore les décisions. Pourtant, j’avais commencé à construire quelque chose qui ne dépendait plus de l’approbation de Robert. Nora et Walter faisaient désormais partie de cette possibilité.

En fin d’après-midi, Daniel m’a appelée. Les enquêteurs avaient obtenu des informations supplémentaires concernant Eric Dalton. Il avait reconnu s’être rendu à proximité de Briarwood le jour de l’incendie pour une mission dont la description initiale ne correspondait pas entièrement à ses instructions réelles. Selon les éléments communiqués à Daniel, il affirmait avoir été envoyé pour récupérer certains documents et vérifier une ouverture de service. Les enquêteurs cherchaient à déterminer qui avait donné ces instructions et si elles étaient liées au départ du feu. Rien ne permettait encore de considérer ses déclarations comme entièrement vérifiées.

« Est-ce qu’il a nommé Jason ? » ai-je demandé. Daniel a répondu que les communications professionnelles examinées comportaient plusieurs références à mon ancien fiancé. Il ne pouvait pas m’en dire davantage à ce stade. Il voulait surtout que je comprenne que l’enquête avançait et que je n’avais aucune raison de chercher moi-même les personnes concernées. J’ai regardé Nora, qui observait le jardin depuis le porche. Je lui ai expliqué brièvement l’appel. Elle a posé sa tasse. « Nous avons déjà assez de choses à découvrir sans aller nous mettre devant ceux qui veulent nous empêcher de regarder », a-t-elle dit.

Le lendemain, Lauren a accepté de rencontrer Nora. Nous avons choisi un petit café éloigné de Millbrook. Elle est arrivée nerveuse, avec un sac serré contre elle. Nora l’a accueillie sans froideur, mais sans prétendre qu’elles se connaissaient déjà. Lauren a commencé par s’excuser de ne pas avoir cru à son existence lorsque je lui avais parlé d’elle. Elle a expliqué qu’elle avait grandi avec la certitude que notre mère n’avait aucune autre famille. Nora lui a répondu qu’elle comprenait la force de ce genre de récit lorsqu’il venait d’un parent auquel on faisait confiance.

Lauren a baissé les yeux. « J’ai surtout refusé de regarder les documents que Hannah voulait me montrer », a-t-elle reconnu. Elle savait que je lui en voulais pour des raisons qui dépassaient cette affaire. Nora ne s’est pas interposée entre nous. Elle lui a simplement dit qu’il était possible de commencer à réparer certaines choses en cessant de mentir. J’ai regardé ma sœur. Pendant des années, nos conversations avaient ressemblé à des compétitions. Cette fois, elle ne cherchait pas à gagner. Elle semblait seulement vouloir comprendre à quel moment ses choix avaient cessé de lui appartenir vraiment.

Elle nous a parlé de Jason. Leur relation avait commencé dans le mensonge, et elle avait longtemps refusé de reconnaître les conséquences de cette origine. Lorsqu’il était devenu distant, elle avait pensé qu’il travaillait trop. Puis elle avait découvert ses liens avec Thomas Voss et les archives de Bellwood. Elle lui avait demandé des explications. Il répondait toujours qu’il s’agissait d’affaires professionnelles trop complexes pour elle. Lauren s’est interrompue, puis a ajouté : « C’est exactement ce que papa disait à Hannah. » Je l’ai regardée. Elle venait de reconnaître une ressemblance que j’essayais de lui montrer depuis des années.

Nora lui a demandé si elle connaissait Eric Dalton. Lauren a réfléchi. Elle avait déjà entendu ce nom dans une conversation de Jason concernant des travaux immobiliers. Elle se souvenait d’une facture portant celui de son entreprise, mais ignorait le contenu exact de la prestation. Elle avait transmis à son avocat les documents qu’elle possédait légalement. Elle ne souhaitait pas chercher dans les affaires de Jason sans autorisation. Nora a approuvé sa prudence. Nous n’avions pas besoin que Lauren prenne des risques pour obtenir une preuve. Les enquêteurs disposaient déjà d’éléments à examiner.

À la fin du déjeuner, Lauren m’a demandé si nous pouvions parler seules quelques minutes. Nous sommes sorties sur le trottoir. Elle a gardé les yeux fixés sur les voitures qui passaient. « Je sais que tu ne me pardonneras pas simplement parce que Jason m’a menti à moi aussi », a-t-elle dit. Je lui ai répondu qu’elle avait raison. Mais je lui ai également reconnu le courage d’avoir commencé à transmettre des informations malgré la pression de Robert et de Jason. Elle a essuyé une larme. Nous ne nous sommes pas embrassées. Nous nous sommes simplement séparées sans nous faire de mal.

Le soir, Daniel a reçu un nouvel ensemble de documents relatifs à la régularisation de 2021. Les échanges montraient que Thomas Voss avait demandé à plusieurs reprises de ne pas rouvrir certaines questions anciennes avant la conclusion d’un projet immobilier. Robert avait été informé de ces réserves. Un collaborateur avait proposé de contacter directement les bénéficiaires encore vivants pour confirmer leurs droits. Cette suggestion n’avait pas été suivie. À sa place, la procédure avait abouti à l’avenant portant la signature reproduite d’Evelyn. Daniel souhaitait désormais identifier les personnes ayant matériellement préparé le document.

Le nom de Jason apparaissait dans plusieurs courriels logistiques. Il avait organisé le transport des dossiers depuis Briarwood et participé à la transmission de certaines pièces à Thomas Voss. Aucun de ces messages ne prouvait qu’il avait fabriqué une signature. Mais il savait que les archives étaient importantes pour les opérations de 2021. Il connaissait également les lieux où elles avaient été conservées. Je me suis souvenu de ses visites à Briarwood, de ses questions sur le dernier étage et de son insistance à me faire accepter des entrepreneurs qu’il recommandait. Ces gestes prenaient désormais un sens beaucoup plus précis.

Deux jours plus tard, j’ai été convoquée pour une nouvelle audition concernant l’incendie. L’enquêteur m’a expliqué que les analyses techniques renforçaient l’hypothèse d’un départ de feu volontaire. Il avait également obtenu des éléments de communication entre Eric Dalton et plusieurs personnes liées à des activités de maintenance immobilière. Certaines instructions ne correspondaient pas aux prestations officiellement facturées. L’enquête se poursuivait pour établir les responsabilités individuelles. Je lui ai remis les messages de Jason que j’avais conservés, en précisant qu’ils provenaient de nos conversations personnelles et que je n’avais jamais autorisé cet homme à entrer dans Briarwood.

L’enquêteur m’a demandé si Jason possédait encore des clés de mes anciens logements. J’ai répondu que j’avais changé les accès dont je contrôlais personnellement la sécurité, mais que je ne pouvais pas connaître toutes les copies qu’il avait conservées au fil des années. Il m’a conseillé de maintenir mes précautions et de signaler immédiatement toute tentative d’approche inhabituelle. Il ne m’a pas annoncé de conclusion définitive. Pourtant, son attention aux détails de ma relation passée avec Jason m’a fait comprendre que l’enquête examinait désormais des liens plus personnels que les simples contrats de maintenance.

En quittant le bureau, j’ai appelé Daniel. Il m’a conseillé de conserver mes notes et de ne pas discuter de l’audition avec Lauren ou Nora au-delà des informations nécessaires à leur sécurité. Je lui ai demandé si les preuves recueillies permettaient enfin d’envisager des poursuites. Il a répondu que cette décision appartenait aux autorités compétentes et dépendrait de l’ensemble du dossier. Je savais qu’il avait raison. Pourtant, après l’effraction, les fixations déplacées et l’incendie, j’avais besoin de croire que quelqu’un finirait par répondre de ce qui s’était produit.

Le lendemain matin, un nouveau rapport est arrivé au cabinet. Il concernait les conditions de conservation des documents de Bellwood et les demandes de destruction transmises après mon acquisition. Plusieurs instructions avaient été envoyées à des dates très proches de nos découvertes dans le grenier. Leurs auteurs n’étaient pas toujours identifiés dans les copies initiales, mais les historiques de communication permettaient désormais de suivre une partie des échanges. Daniel a noté que la tentative de destruction avait été engagée après que Grandvale avait appris notre intérêt pour les archives. Ce calendrier renforçait la nécessité d’examiner les motivations des personnes responsables.

Marianne a également confirmé que les documents de B-16 permettaient de reconstituer plusieurs distributions financières importantes. Un expert indépendant devait vérifier leur origine et déterminer si certaines sommes avaient été attribuées à des entités qui n’auraient pas dû en bénéficier. Les chiffres restaient provisoires, mais l’enjeu pouvait être considérable. Nora ne souhaitait toujours pas annoncer de montant. Elle voulait que les calculs soient exacts et que les éventuels bénéficiaires soient identifiés correctement. J’étais d’accord avec elle. Nous n’avions pas consacré tant d’efforts à vérifier les signatures pour accepter ensuite des estimations approximatives.

En fin de journée, Walter m’a appelée. Il avait reçu une visite d’un homme se présentant comme représentant d’une société immobilière. Celui-ci lui avait demandé s’il connaissait les nouveaux propriétaires de Briarwood et si des personnes circulaient régulièrement dans le bâtiment. Walter avait refusé de donner des renseignements personnels. Il avait noté le nom de la société, l’heure et la description du véhicule. Puis il avait prévenu les autorités chargées des incidents récents. Je l’ai remercié pour sa prudence. Il m’a répondu qu’il ne laisserait plus les visiteurs inconnus lui faire croire qu’ils possédaient automatiquement le droit de poser toutes les questions.

Quelques minutes plus tard, Daniel m’a transmis une copie d’une nouvelle proposition de Grandvale. La société offrait désormais de prendre en charge une partie des coûts de sécurisation de Briarwood si j’acceptais d’en négocier rapidement la cession. Le courrier ne comportait aucune reconnaissance de responsabilité concernant l’incendie. Il présentait cette offre comme une solution pragmatique à une situation immobilière difficile. J’ai lu les conditions avec attention. Elles ne répondaient toujours pas aux questions sur les droits de Nora ni sur les signatures contestées. J’ai demandé à Daniel de ne prendre aucun engagement.

Le soir, Lauren m’a envoyé un dernier message. Jason avait laissé plusieurs appels sans réponse, puis lui avait écrit qu’il devait lui parler avant que les enquêteurs ne décident de ce qu’ils allaient croire. Elle avait transmis le message à son avocat. Je lui ai répondu qu’elle avait bien fait de préserver l’échange et qu’elle ne devait pas accepter une rencontre qui l’inquiétait. Elle m’a remerciée, puis a ajouté une phrase inattendue : « Je commence à comprendre pourquoi tu as refusé de te taire. » Je suis restée longtemps devant l’écran. Ce n’était pas une excuse complète, mais c’était la première fois qu’elle reconnaissait le sens de ma décision.

Le lendemain matin, Daniel m’a appelée plus tôt que d’habitude. Les enquêteurs avaient obtenu un témoignage supplémentaire d’Eric Dalton. Selon les informations qu’il pouvait me communiquer, Dalton reconnaissait désormais qu’une partie de sa mission près de Briarwood ne correspondait pas aux documents remis à son entreprise. Il affirmait avoir reçu des instructions pour accéder à une zone du bâtiment et retirer certains objets avant l’arrivée d’autres intervenants. Les enquêteurs examinaient également ses déclarations concernant l’origine du feu. Daniel m’a demandé de ne pas considérer ces propos comme entièrement établis tant qu’ils n’auraient pas été confrontés aux éléments matériels.

« Est-ce qu’il a dit qui lui avait donné les instructions ? » ai-je demandé. Daniel a hésité. Il savait que je souhaitais une réponse immédiate, mais il ne voulait pas dépasser les informations qu’il était autorisé à partager. Il m’a confirmé que Jason Walker figurait parmi les personnes dont les communications étaient examinées. Il m’a également expliqué qu’un autre nom, jusque-là surtout associé aux archives historiques, apparaissait dans certains échanges professionnels. J’ai senti mon cœur accélérer. « Thomas Voss ? » Il a répondu que oui, tout en précisant que la nature exacte de son intervention restait à déterminer.

Je me suis assise au bord du lit. Thomas Voss avait participé aux décisions concernant Rose en 1985. Il avait supervisé des opérations patrimoniales contestées, autorisé le déplacement des archives en 2021 et demandé leur examen en 2024. Maintenant, son nom apparaissait dans des communications susceptibles de concerner les activités autour de Briarwood au moment de l’incendie. Je ne savais pas encore s’il avait ordonné quoi que ce soit d’illégal. Mais son implication dans les différentes périodes de notre histoire était devenue impossible à ignorer.

Daniel m’a demandé de venir au cabinet dans l’après-midi. Il souhaitait que Nora et moi examinions une nouvelle pièce communiquée par Stephen Mercer. Il s’agissait d’une note préparatoire de 2024, dans laquelle Mercer avait résumé les risques juridiques associés aux anciennes opérations de Bellwood. Cette note mentionnait explicitement la nécessité de vérifier les signatures d’Evelyn, les droits de Rose et les distributions effectuées depuis 1992. Elle recommandait de préserver tous les originaux jusqu’à clarification. Selon Mercer, Thomas Voss avait reçu cette recommandation avant que les demandes de destruction soient engagées.

Lorsque nous avons lu le document, Nora a posé une question simple : « Pourquoi détruire des dossiers dont un professionnel disait qu’il fallait les conserver ? » Daniel a répondu que les raisons invoquées par les responsables devraient être examinées. Une demande de destruction pouvait résulter d’une politique ordinaire d’archivage, mais son calendrier et les avertissements préalables soulevaient des questions sérieuses. Nous n’avions pas encore la preuve d’une intention commune entre toutes les personnes concernées. Pourtant, les documents montraient que plusieurs responsables avaient été informés des risques avant que les archives soient menacées.

En sortant du cabinet, j’ai croisé Robert sur le trottoir. Il venait d’un autre rendez-vous et semblait surpris de me voir. Pendant quelques secondes, nous sommes restés face à face. Puis il a demandé si je comptais vraiment continuer à dépenser mon argent pour des procédures interminables. Je lui ai répondu que je ne cherchais plus son approbation. Il a regardé vers Nora, qui attendait près de la voiture. « Vous ne savez pas ce que vous risquez de perdre », a-t-il dit. Je lui ai demandé s’il parlait de l’argent, de Briarwood ou de quelque chose de plus personnel.

Il n’a pas répondu. Son silence m’a rappelé celui de la nuit où il m’avait chassée. Mais cette fois, je n’ai pas attendu qu’il décide de la fin de notre conversation. Je lui ai expliqué que les documents seraient examinés et que les personnes concernées pourraient présenter leur version dans le cadre approprié. Je ne lui demandais plus de me croire. Je ne lui demandais même plus de s’excuser. Je voulais simplement qu’il cesse de considérer notre histoire comme une affaire qu’il pouvait régler en fermant une porte.

Je suis retournée vers Nora. Elle m’a demandé si j’allais bien. J’ai répondu que oui, même si mes mains tremblaient légèrement. Nous avons pris la route de Briarwood pour rejoindre Walter et vérifier les derniers travaux de protection. Le soleil descendait derrière les champs, et les arbres projetaient de longues ombres sur la chaussée. Je pensais aux dix premières minutes de mon expulsion, lorsque je croyais n’avoir plus que ma valise et quelques économies. Je n’aurais jamais imaginé que la maison abandonnée achetée presque par désespoir me conduirait à retrouver la sœur de ma mère et à découvrir des documents capables de remettre en cause des décennies d’opérations.

À notre arrivée, Walter nous attendait près du porche. Il tenait une enveloppe qu’un coursier venait de lui remettre par erreur, en pensant qu’il s’agissait du propriétaire de Briarwood. Le pli m’était adressé et portait le nom d’un cabinet juridique. Je l’ai ouvert devant Nora. Il contenait une convocation à une réunion de procédure relative aux archives et une liste de documents dont la production venait d’être demandée. Parmi les références figurait une nouvelle pièce : un registre interne de Thomas Voss couvrant les années 1985 à 2021, dont Stephen Mercer avait signalé l’existence.

Daniel nous avait parlé de plusieurs registres, mais jamais de celui-ci. Sa description indiquait qu’il contenait des notes de décisions, des références aux bénéficiaires de Bellwood et des instructions relatives aux documents originaux. Nora a lu la liste, puis m’a regardée. Nous avions découvert la manière dont certaines signatures avaient été utilisées et plusieurs chemins empruntés par les fonds. Il nous restait à comprendre les décisions qui avaient relié ces opérations entre elles. Ce registre pouvait nous rapprocher de cette réponse.

Je l’ai photographié et transmis immédiatement à Daniel. Il m’a confirmé que la demande visait un ensemble de pièces dont l’existence avait été révélée récemment. Grandvale contestait encore la portée de certaines communications, mais le document semblait suffisamment identifié pour justifier des démarches précises. Daniel voulait que nous préparions nos questions sans spéculer sur ce qu’il contenait. J’ai rangé la lettre dans mon dossier et regardé Briarwood. L’incendie avait noirci une partie de ses murs, mais la maison tenait encore debout. Nous aussi.

Avant de repartir, Nora m’a demandé si j’avais l’intention de revenir vivre un jour dans la maison. Je lui ai répondu que je l’espérais, lorsque les travaux et les autorisations le permettraient. Elle a souri. « Alors il faudra réparer le jardin avant les premières gelées de l’hiver prochain », a-t-elle dit. Je lui ai promis que nous commencerions par les roses de Margaret. Ce projet ne résolvait ni les procédures ni les dangers auxquels nous étions confrontées. Mais il nous donnait une raison de continuer qui ne reposait plus uniquement sur la nécessité de prouver ce qu’on nous avait caché.

Sur la route du retour, Daniel m’a appelée une dernière fois. Il venait d’apprendre que les enquêteurs souhaitaient réentendre plusieurs personnes au sujet de l’incendie, notamment Jason Walker et Thomas Voss. Eric Dalton avait fourni des informations qui nécessitaient des vérifications supplémentaires. Daniel m’a conseillé de poursuivre mes précautions habituelles et de laisser les autorités agir. Lorsque j’ai raccroché, j’ai compris que la prochaine étape ne concernerait plus seulement les documents que nous avions retrouvés. Des personnes allaient devoir expliquer ce qu’elles avaient fait, et leurs réponses pourraient enfin relier les menaces récentes aux décisions anciennes qui avaient déchiré notre famille.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 21 : Le registre secret de Thomas Voss a révélé qui avait empêché Evelyn de retrouver sa sœur et pourquoi mon père connaissait la vérité depuis trente ans