PARTIE 11 – Je gardais encore la vieille écharpe de Daniel dans mes souvenirs, car ses morceaux rouges nous avaient conduits jusqu’aux enfants enfermés dans l’église

Je n'avais pas oublié le moment où j'avais coupé l'écharpe.

Elle était rouge.

Je l'avais conservée parmi les affaires de Daniel.

Pendant longtemps, je n'avais pas voulu y toucher.

Elle faisait partie des rares objets qui me permettaient de me souvenir de lui autrement qu'à travers la lettre du chemin de fer.

Cette lettre, je la connaissais presque par cœur.

Elle parlait de son courage.

Elle remerciait notre famille.

Elle reconnaissait qu'il avait sauvé un ouvrier.

Mais elle ne changeait rien à notre situation.

Daniel était mort.

Les salaires qu'il devait recevoir n'avaient pas été versés.

Et j'avais perdu mon logement.

L'écharpe n'avait aucune valeur qui aurait pu payer mes dépenses.

Mais elle représentait quelque chose que l'argent ne pouvait pas remplacer.

Je l'avais donc gardée.

Lorsque je m'étais installée dans la cabane, je l'avais rangée avec soin.

Je ne pensais pas l'utiliser pour autre chose que me protéger du froid.

Puis le blizzard était arrivé.

Et, au milieu de notre troisième journée de tempête, nous avions dû préparer un chemin.

Je revoyais encore les objets disposés sur la table.

Les planches.

La corde.

Les sacs de farine vides.

Les morceaux de bois.

Et l'écharpe.

J'avais pris le tissu entre mes doigts.

Je m'étais arrêtée un instant.

Je savais que, si je le coupais, je ne pourrais plus le remettre exactement comme avant.

Il me restait peu d'affaires de Daniel.

Je les avais déjà perdues en partie lorsque j'avais quitté notre ancien logement.

Je n'avais pas envie d'en sacrifier une autre.

Puis j'avais pensé aux enfants enfermés sous l'église.

Six personnes attendaient encore.

Le pasteur essayait de les protéger.

Nous savions qu'elles étaient vivantes.

Mais nous ne savions pas combien de temps elles pourraient rester dans ce sous-sol.

J'avais alors pris les ciseaux.

Je n'avais pas demandé l'avis de quelqu'un.

J'avais commencé à couper.

Une bande.

Puis une autre.

Le tissu était suffisamment visible pour servir de repère.

J'avais expliqué à Theo comment nous allions l'attacher.

Il avait préparé les piquets.

Lydia avait rempli de petits sacs avec de la cendre.

Abram avait tracé le chemin sur le dos d'une facture.

Je m'étais souvenue de ses indications.

Les trois pins inclinés.

La pente protégée.

Le ravin.

Puis l'arrière de l'église.

Nous avions répété le trajet avant de sortir.

Je savais qu'un seul mauvais choix pouvait nous faire perdre la route.

Le vent ne s'était pas complètement calmé.

La neige continuait à tomber.

Mais nous pouvions parfois distinguer les arbres à quelques pas.

Nous avions décidé de profiter de ces périodes.

Je m'étais couvert le visage.

Puis j'avais suivi Theo.

Il avançait en vérifiant le terrain.

Je plantais les repères à une distance raisonnable.

Nous ne voulions jamais perdre de vue le dernier.

Lorsque le vent se renforçait, nous nous arrêtions.

Nous cherchions les bandes rouges.

Puis nous reprenions.

Ce travail était lent.

Je sentais la neige entrer autour de mes bottes.

Mes moufles devenaient humides.

Mes épaules commençaient à me faire mal.

Mais nous avancions.

À plusieurs reprises, nous étions revenus à la cabane pour nous réchauffer.

Je me souvenais des visages des enfants lorsque nous entrions.

Ils nous regardaient sans toujours poser de questions.

Lydia venait vers nous.

Elle voulait savoir jusqu'où nous étions allés.

Je lui répondais précisément.

Je ne voulais pas lui donner de faux espoirs.

Nous avions encore du chemin à parcourir.

Puis nous repartions.

La troisième sortie nous avait conduits au ravin.

La neige y était profonde.

Mais les parois nous protégeaient d'une partie des rafales.

J'avais immédiatement compris pourquoi ma mère avait dessiné un passage semblable dans son carnet.

Ce n'était pas une route facile.

Ce n'était pas non plus une route directe.

Mais le terrain lui-même formait un abri.

Nous avions dégagé une partie du passage.

Theo utilisait la pelle.

Je retirais la neige près des obstacles.

Nous avions posé des branches sur les creux les plus dangereux.

Je ne savais pas encore si nous pourrions faire revenir six personnes par cet itinéraire.

Mais je savais que la vallée ouverte était plus dangereuse.

Nous avions continué.

Puis j'avais entendu chanter.

Au début, je n'étais pas certaine de ce que j'entendais.

Le vent produisait parfois des sons étranges.

Je m'étais arrêtée.

Theo avait relevé la tête.

La voix était revenue.

Faible.

Irrégulière.

Mais humaine.

Une enfant chantait quelque part sous les débris de l'église.

Je m'étais approchée du mur.

J'avais dégagé la neige près des fondations.

Une lumière tremblait derrière une ouverture étroite.

J'avais vu une bougie.

Puis une petite silhouette.

J'avais appelé Elsie.

Je ne savais pas si elle se trouvait près de cette fissure.

Mais je connaissais son prénom.

Son frère me l'avait donné.

La chanson s'était arrêtée.

Puis une voix avait demandé qui était là.

Je m'étais présentée.

J'avais expliqué que nous venions chercher les survivants.

Elle avait immédiatement parlé de son frère.

C'était la première chose qu'elle voulait savoir.

Je lui avais dit qu'il était en sécurité dans ma cabane.

Je me souvenais encore du petit silence qui avait suivi.

Puis elle s'était approchée de l'ouverture.

J'avais aperçu son visage.

Je crois que je n'avais jamais été aussi soulagée de voir une enfant me regarder.

Elle était vivante.

Elle pouvait parler.

Et nous avions trouvé un endroit où commencer à dégager le passage.

Theo s'était mis au travail.

Abram nous avait rejoints.

Avec son bras valide, il avait aidé à déplacer une poutre.

Nous avions pris garde à ne pas faire tomber davantage de débris sur les personnes à l'intérieur.

Cela avait demandé du temps.

Je regardais les planches.

Je surveillais les mouvements.

Je voulais que nous avancions sans provoquer un nouvel effondrement.

Enfin, l'ouverture avait été suffisamment large.

Nous avions commencé à sortir les survivants.

Le pasteur Cole était épuisé.

Il avait gardé les enfants près de lui pendant les longues heures d'attente.

Les adultes avaient partagé leurs vêtements.

Ils avaient essayé de conserver leur chaleur.

Je n'avais pas posé de questions inutiles.

Nous devions repartir.

Je m'étais occupée d'Elsie.

Elle avait glissé sa main dans la mienne.

Ses doigts étaient froids.

Je lui avais demandé si elle pouvait marcher.

Elle avait répondu oui.

Puis elle avait regardé la neige.

Je savais qu'elle avait peur.

Moi aussi.

Mais je n'avais pas voulu le montrer davantage.

Je lui avais simplement indiqué où poser ses pieds.

Nous avions suivi les repères.

Theo portait le plus jeune enfant.

Abram soutenait le pasteur.

Les autres avançaient aussi bien qu'ils le pouvaient.

Je gardais Elsie près de moi.

Elle trébuchait parfois.

Je la retenais.

Je lui demandais si elle voulait s'arrêter quelques instants.

Puis nous reprenions.

Le retour avait duré près de trois heures.

Je n'avais pas prévu qu'il serait aussi difficile.

Lorsque nous étions allés vers l'église, nous pouvions avancer à notre rythme.

Au retour, nous devions nous adapter aux personnes les plus faibles.

Certaines n'avaient presque plus de force.

Nous étions obligés de nous arrêter souvent.

Les marques rouges étaient parfois difficiles à voir.

La neige avait déjà recouvert plusieurs piquets.

Une fois, j'avais cru que nous avions perdu le passage.

Je m'étais immobilisée.

Theo était revenu de quelques pas.

Il avait retrouvé un repère.

Puis la corde.

Nous avions repris la bonne direction.

Je me souvenais de ce soulagement.

Je n'avais pas besoin d'un grand discours.

Je voulais seulement continuer à voir le prochain morceau de tissu rouge.

C'était devenu notre manière d'avancer.

Un repère.

Puis un autre.

Un arbre.

Puis le suivant.

Je m'étais dit que nous pouvions atteindre la cabane si nous ne cherchions pas à aller plus vite que les personnes que nous accompagnions.

Je n'avais jamais oublié cette pensée.

Elle valait peut-être davantage que je ne l'avais compris sur le moment.

Pendant longtemps, après la mort de Daniel, j'avais voulu traverser mon chagrin aussi rapidement que possible.

Je voulais retrouver une vie normale.

Je voulais cesser de penser aux factures.

Je voulais me sentir indépendante.

Mais je ne pouvais pas forcer les choses.

Il fallait avancer une journée à la fois.

Comme sur ce sentier.

Un repère après l'autre.

Je n'avais pas pensé à cela pendant le sauvetage.

J'avais été trop occupée à aider Elsie.

C'était seulement plus tard que ces souvenirs avaient pris un autre sens.

Lorsque la cabane était enfin apparue, j'avais presque eu du mal à croire que nous étions arrivés.

La lanterne brillait derrière la fenêtre.

La même lumière que j'avais placée là avant la tempête.

Je l'avais vue au-dessus de la neige.

Elle m'avait semblé plus précieuse que n'importe quel objet que j'aurais pu posséder.

Elsie m'avait demandé si c'était ma maison.

Je lui avais répondu oui.

Elle avait serré ma main.

Puis Lydia avait ouvert la porte.

Les survivants étaient entrés.

Je me souvenais de la chaleur de la pièce.

Des couvertures.

Des tasses.

Des voix.

Et surtout, du moment où Elsie avait retrouvé son frère.

Il l'avait serrée contre lui.

Ils étaient restés ainsi sans parler.

J'avais regardé ailleurs.

Je ne voulais pas interrompre ce moment.

Je pensais à Daniel.

Je savais que je ne connaîtrais plus jamais de retrouvailles semblables avec lui.

Mais j'avais éprouvé une joie immense en voyant ces deux enfants ensemble.

Je n'avais pas besoin qu'ils sachent ce que cela signifiait pour moi.

Il suffisait qu'ils soient là.

Au printemps, lorsque le sentier avait été marqué de façon permanente, j'avais repensé à ces bandes rouges.

Je savais qu'elles n'étaient plus nécessaires.

Le passage était désormais reconnu et entretenu.

Les habitants avaient commencé à s'entraîner à le suivre.

C'était exactement ce que j'avais souhaité.

Je ne voulais pas que quelqu'un doive couper un souvenir précieux pour trouver sa route pendant une autre tempête.

Je voulais que les repères soient déjà là.

Mais je ne regrettais pas l'écharpe de Daniel.

Elle avait servi à guider des personnes vers la chaleur.

Elle avait contribué à réunir un frère et une sœur.

Et, d'une certaine manière, cela me semblait fidèle à l'homme qu'il avait été.

Daniel était mort en essayant de sauver quelqu'un.

Je ne pouvais pas changer cette vérité.

Je ne pouvais pas non plus effacer la colère que j'avais ressentie après le refus de la compagnie ferroviaire.

Cette colère faisait partie de mon histoire.

Mais je ne voulais pas qu'elle soit la seule chose qui me reste de lui.

Je préférais aussi me souvenir de son métier.

De ses mains.

De ses habitudes.

Et de sa volonté d'aider lorsque quelqu'un était en danger.

Le soir, j'avais ouvert le carnet de ma mère.

J'avais regardé le dessin du passage abrité.

Puis le panier d'Elsie.

Les deux objets étaient restés côte à côte.

Je m'étais demandé ce que ma mère aurait pensé en apprenant que son vieux croquis avait contribué à sauver des enfants.

Elle aurait probablement commencé par vérifier si tout le monde avait suffisamment chaud.

Puis elle aurait demandé si nous avions encore du bois.

Je la connaissais.

Elle n'aurait pas cherché à être félicitée.

Elle aurait voulu savoir ce qu'il restait à faire.

J'avais souri à cette pensée.

Puis j'avais refermé le carnet.

Le soleil avait presque disparu derrière les arbres.

J'avais préparé le poêle pour la soirée.

Je n'avais pas besoin d'un grand feu.

Le printemps avait rendu la cabane beaucoup plus agréable.

Mais je continuais à surveiller l'installation.

Je vérifiais que l'air pouvait circuler correctement.

Je gardais les matériaux inflammables à distance.

Puis je m'étais assise près de la table.

Je pensais aux bandes rouges qui avaient disparu dans la neige.

Je n'avais plus l'écharpe entière.

Mais je n'avais pas perdu ce qu'elle représentait.

Au contraire.

Elle me rappelait maintenant que certains souvenirs pouvaient continuer à vivre dans les gestes que nous faisions pour les autres.


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