Ce matin, à Bourges, le surveillant du greffe m’a rendu mon sac Lidl et une enveloppe avec 41 €. Il a lu mon nom sur sa feuille. Il a regardé la rue, derrière la grille.
« Quelqu’un vient vous chercher ? »
« Mon père. »
Il n’a rien répondu. Il a tamponné la feuille et il m’a tendu un stylo. J’ai signé en bas, comme j’ai toujours signé. Mon L bien droit, une barre et un pied.
Ça remontait à huit heures. Maintenant j’étais à genoux sur le sol en terre du cabanon, avec un carton ouvert entre les genoux. Il y faisait déjà sombre. Le jour passait par une seule fente dans la tôle.
Le carton était fermé avec du gros scotch marron, enroulé à la main, tendu comme pour un déménagement. J’avais dû le décoller avec le bout de la petite clé, ongle après ongle.
Dessus, le feutre noir. « Pour le juge. » Pas pour moi.
Dedans, il y avait d’abord une pochette plastique, du genre qu’on achète dix par dix au Leclerc. Elle était pleine de feuilles photocopiées, un peu grises. J’en ai sorti une.
Un bordereau de retrait. La Poste, Vierzon Centre. Huit cents euros. Une date. Et en bas, une signature : « Lucas Martin ».
J’ai compté. Vingt-neuf bordereaux. Vingt-neuf signatures à mon nom.
Je connaissais le chiffre par cœur. Trente-huit mille quatre cents euros. Le président l’avait lu à voix haute, trois ans plus tôt, en me regardant par-dessus ses lunettes.
« Ça va, p’tit ? »
J’ai sursauté. Daniel, le voisin de la parcelle d’à côté, était dans l’encadrement de la porte, ses bottes pleines de boue, un sécateur à la main.
« Ça va. »
« T’as de la lumière, là-dedans ? Y’a pas de courant chez ton père. J’ai une lampe de poche si tu veux. »
« Merci. Ça ira. »
« Comme tu veux. Je suis juste à côté. »
Il est resté une seconde de plus, à regarder le carton, puis il est reparti vers ses poireaux. J’ai refermé la porte à moitié.
J’ai approché le bordereau de la fente de lumière. J’ai regardé la signature. Puis j’ai sorti de ma poche la feuille de ce matin, celle du greffe, pliée en quatre.
Mon L, sur la feuille du greffe : droit. Une barre, un pied. C’est tout.
Le L du bordereau avait une boucle en haut. Une boucle ronde, comme l’anse d’un panier.
Je n’ai jamais fait de boucle. Jamais. Ni à l’école, ni sur mes fiches de paie, ni sur le registre de la prison. Trois ans que je portais cette condamnation, et personne n’avait regardé mon L.
J’ai reposé la feuille. Mes mains tremblaient un peu, alors j’ai pris la suite.
Sous la pochette, un cahier à spirale, grands carreaux, la couverture bleue toute molle. Sur l’étiquette : « COMPTES ». Papa écrivait toujours en majuscules quand c’était important.
À l’intérieur, une ligne par retrait. La date. La somme. Et dans la marge, la même phrase, recopiée vingt-neuf fois :
« Lucas à l’entrepôt de 6 h à 14 h. Planning du frigo. »
Je me suis rappelé le planning, scotché sous l’aimant en forme de poule. Papa le regardait tous les soirs, avant de mettre la soupe à chauffer. Je croyais qu’il vérifiait que je rentrais à l’heure.
Il notait.
Le jour du tribunal, mon avocate avait demandé les pointages de la badgeuse. L’entrepôt avait changé de logiciel. Les fichiers de l’année n’existaient plus. Le procureur avait dit : « Il a très bien pu s’absenter. » J’avais baissé la tête.
Le cahier, lui, avait gardé tout ça. Chaque marge.
J’ai tourné les pages. L’écriture changeait. Les premières lignes étaient droites, appuyées, bien à lui. Puis elles se mettaient à pencher. Les dernières descendaient en escalier.
Sur la dernière page, il avait écrit mon prénom. Plusieurs fois. En bas, en train de s’entraîner, comme un gamin qui apprend.
LUCAS. LUCAS. Lucas. Lucas.
Les trois premiers, tremblés. Le dernier à peu près lisible.
Je suis resté là, accroupi, le cahier ouvert sur les genoux. Dehors, Daniel arrosait. J’entendais le jet, le seau, le jet.
Au fond du carton, il restait une lettre. Une seule feuille, pliée en trois. En haut : « À Madame, Monsieur le juge ».
« Mon fils Lucas Martin n’a retiré aucune de ces sommes. Regardez ses L. Regardez les dates. Je n’ai pas pu le dire à l’audience. Je sais que ce n’est pas une excuse. Gérard Martin. »
C’était tout.
Pas de nom. Pas un seul nom, à part le mien et le sien. Qui avait fait ça, pourquoi, comment, rien. Papa avait écrit à un juge comme on écrit sur une ordonnance de médecin, juste ce qu’il faut pour que ça passe.
Et « je n’ai pas pu le dire ». Pas pu. Pas « je n’ai pas voulu ».
Je me suis dit que je comprendrais plus tard. Je me suis dit que j’avais déjà assez de choses à comprendre pour cette journée.
C’est là que mes doigts ont touché le fond du carton. Il restait un dernier objet, glissé sous un bout de carton plié en deux, pour qu’il ne roule pas.
Un sachet de congélation. Dedans, une toute petite cassette, de celles qui servent aux dictaphones. Une étiquette blanche, de l’écriture tremblée :
« Cuisine. Pour le juge. »
Collé dessus, un Post-it jaune, plus récent. La même main, mais mieux appliquée, comme s’il avait pris le temps :
« Le magnétophone est dans la boîte à clous. Il faut deux piles. N’écoute pas ça dans la maison. »
J’ai regardé la cassette. Elle tenait dans ma paume, plus légère qu’une pièce de deux euros.
Derrière la porte, le jet de l’arrosoir s’est arrêté.
Le magnétophone était rangé dans une chaussette. Une chaussette de laine grise, roulée en boule, au fond de la boîte à clous, entre deux tournevis et un mètre de couturière.
Je n’ai pas compris tout de suite. Puis j’ai compris que c’était pour la poussière, et pour le choc. Papa emballait toujours ses affaires fragiles dans ses vieilles chaussettes. Maman le lui reprochait. « Gérard, tu vas finir à poil. »
C’était un petit Sony noir, avec une lucarne en plastique rayé. Il tenait dans la main. J’ai ouvert le compartiment, derrière. Vide.
Deux piles. Il en fallait deux. Et moi j’avais 41 € dans une enveloppe, un sac Lidl et un téléphone mort.
Je suis sorti. L’air sentait la terre mouillée et le feu de feuilles. Daniel était accroupi devant ses poireaux, de dos, un seau à côté de lui. Il a tourné la tête avant même que je dise un mot.
« Tu veux la lampe ? »
« Des piles. T’en as ? Deux. Des petites. »
« Des piles ? » Il a regardé le magnétophone dans ma main. Quelque chose a bougé dans son visage. « C’est quoi, ça ? »
« Un vieux truc à papa. »
« Ah. »
Il s’est essuyé les mains sur son pantalon. Il est entré dans son propre cabanon, une cabane en bois avec une radio posée sur une caisse. Il a ouvert le dos de la radio, il en a sorti deux piles, il me les a mises dans la paume.
« Elle marchait. Mais bon. Je l’écoute plus. »
« Merci, Daniel. »
« De rien. » Il a hésité. « Tu as mangé ? »
« Pas depuis ce matin. »
Il a fouillé dans un sac plastique accroché à un clou. Il en a tiré un quignon de baguette, dur comme du bois, avec un reste de rillettes dans le papier.
« Le pain de la veille. Prends. »
J’ai pris. J’ai pensé à la ligne en stylo bleu au bas de la lettre de papa, « Mange quelque chose avant », et j’ai mordu dans le quignon avant de rentrer.
Je me suis assis sur la chaise pliante de papa. J’ai posé la cassette dans le Sony. J’ai refermé le couvercle de plastique. J’ai appuyé sur la touche.
D’abord, rien. Un souffle. Un grésillement, comme de l’huile qui chauffe.
Puis un bruit de cuisine. Une radio, très bas, qui passait les infos locales. Une assiette qu’on pose. Une chaise qu’on tire.
Et la voix de papa.
« Cuisine. Mardi 14 novembre. Il est sept heures dix du soir. »
J’ai arrêté le magnétophone. J’ai ouvert la porte. J’ai respiré un grand coup, dehors, devant la tôle verte.
Papa ne m’avait jamais enregistré. Papa n’avait jamais enregistré personne. Il disait que ça ne servait qu’à ceux qui avaient quelque chose à cacher. Et voilà qu’il avait mis son propre prénom dans une cassette, comme on signe un témoin.
Je suis rentré. J’ai remis en marche.
« Tu me dis pas la vérité, Josiane. »
C’était lui. Sa voix d’avant. Sa voix qui roulait sur les R, avec ce léger souffle au bout des phrases.
« Quelle vérité ? »
Elle. Josiane. Pas de peignoir ni de tasse cette fois, juste sa voix, un peu aigre, un peu fatiguée.
« Les retraits. Les vingt-neuf. J’ai regardé, moi. J’ai regardé les dates. »
« Et alors ? »
« Lucas était à l’entrepôt. Chaque fois. »
« Les bordereaux sont signés, Gérard. »
« Pas de sa main. »
« Pas de sa main ? Tu l’as vu, toi, à la Poste ? Tu l’as vu, le petit, mettre la main sur le guichet ? »
J’ai arrêté de mâcher. Le pain me restait en travers de la gorge.
« Tu sais ce que je dis, moi ? » Papa avait baissé la voix. « Je dis que je vais aller voir le commissaire. »
Un silence. Une cuillère dans une tasse. Elle remuait son café.
« Tu iras voir qui, Gérard ? »
« Le commissaire. Demain matin. »
« Avec quoi ? »
« Avec ce que j’ai écrit. »
« Ce que t’as écrit, c’est un cahier de gamin. Tu sais même plus ton code de carte. Mercredi dernier, tu m’as demandé trois fois ce que tu faisais là, devant la télé. Ils vont te regarder, ils vont voir un vieux. »
« Je suis pas fou. »
« C’est pas moi qui le dis. »
Un bruit sec. La cuillère qu’on pose. Puis la voix de Josiane, qui avait changé. Plus basse. Plus calme. Je l’avais déjà entendue comme ça, sur le paillasson, quelques heures plus tôt.
« Les bordereaux sont signés. Tout le monde les a vus. Personne ira chercher plus loin, Gérard. Personne. »
Papa n’a rien répondu. J’ai entendu la radio. Une chanson d’Isabelle Boulay.
« Mange ta soupe. »
Je me suis retrouvé debout, au milieu du cabanon, le dictaphone tenu à deux mains, comme un oiseau blessé. J’ai senti que mes yeux me piquaient et j’ai serré les dents.
Elle ne s’était même pas défendue. Elle n’avait pas dit : « Je n’ai rien fait. » Elle avait dit : « Personne ira chercher plus loin. »
La bande a continué de tourner. Un téléphone s’est mis à sonner, au loin dans la cuisine. Des pas. Josiane a décroché.
« Oui. Oui, c’est moi. »
Une pause.
« Attendez. Je suis avec mon mari. Je mets le haut-parleur, je veux qu’il entende. Gérard, tais-toi. »
Un clic. Un souffle de ligne. Puis une voix d’homme, grave, posée, une voix de bureau et de moquette épaisse.
« Madame Martin ? Bonsoir. C’est Maître B… »
Le Sony a eu un hoquet. Un son plus lent, plus bas, comme un homme qui s’endort au milieu d’un mot. Le voyant rouge s’est mis à clignoter, puis s’est éteint.
« Non », ai-je dit tout haut. « Non, non, non. »
J’ai ouvert le compartiment. J’ai tourné les piles, je les ai reposées. Rien. Elles venaient de la radio de Daniel. Elles tenaient depuis quand ? Dix ans ?
La voix de l’homme était coupée en deux, quelque part, dans une bande minuscule de plastique brun. Je ne connaissais pas son nom. Mais j’étais sûr de l’avoir déjà entendue.
Dehors, quelqu’un a toussé.
Daniel, derrière la porte, ne s’était pas éloigné.
« On ne vend pas la maison d’un homme vivant, madame Martin. On la vend d’un homme qui ne peut plus dire non. »
Cette phrase-là, je ne l’ai entendue qu’à vingt heures passées. Avant, il m’a fallu un Lidl.
« Ça marche pas ? » a demandé Daniel, quand je suis sorti du cabanon avec le Sony vide.
« Plus de piles. »
« Elles étaient pas mortes, pourtant. » Il a regardé ses poireaux. « Faut croire. »
« Le Lidl, il ferme à quelle heure ? »
« Huit heures. Tu as vingt minutes. » Il a sorti sa lampe de sa poche, une grosse lampe jaune, en plastique. « Tiens. Tu me la rendras demain. Il fait noir sur la rue des Lilas. »
J’ai pris la lampe. J’ai couru.
Le Lidl était à dix minutes à pied, derrière les HLM. Trois ans que je n’avais pas poussé une porte automatique. Elle s’est ouverte toute seule, avec son petit bruit de souffle, et j’ai failli reculer.
Les piles étaient en caisse, dans le présentoir près des chewing-gums. Un pack de deux, 2,99 €. J’ai compté mes pièces dans l’enveloppe. La caissière attendait.
« Un sac, monsieur ? »
J’ai levé mon sac Lidl, celui de la prison, vieux de trois ans, passé à la machine par d’autres que moi. Elle a souri sans comprendre. J’ai payé. Il me restait 38,01 €.
Je suis revenu en courant, la lampe jaune dans une main, le sachet de piles dans l’autre. Je me suis enfermé dans le cabanon. J’ai coincé la chaise sous la poignée.
Les piles se sont mises en place du premier coup. Le Sony a eu un petit clic. J’ai retourné la cassette, retrouvé l’endroit où la voix s’arrêtait, reculé de quelques secondes.
« Madame Martin ? Bonsoir. C’est Maître B… »
La bande a continué.
« …eaumont. Je ne vous dérange pas ? »
« Non, non. Mon mari est là. Je vous mets sur haut-parleur, ça le calmera. »
« Bonsoir, monsieur Martin. »
Papa n’a rien dit. J’entendais sa respiration, tout près du micro. Il avait dû poser le Sony sur la table, entre la corbeille à pain et le sel.
« Bon. » Une toux sèche, polie. « J’ai relu votre dossier, madame. Je vous le dis franchement, ce n’est pas propre. »
« Je sais. »
« La procuration que votre mari a donnée à son fils est valable. Les retraits sont signés. Si le fils est condamné, c’est parfait : vous êtes la victime, vous prenez la main sur les comptes. Le juge ne vous demandera pas d’où vient l’argent. »
« Et la maison ? »
« La maison est le vrai sujet. » Le ton avait changé. Un ton de comptable. « Pour la vendre, il faut que monsieur Martin ne s’y oppose pas. Donc il faut un certificat. Inapte à exprimer sa volonté. J’ai un confrère, le docteur Bernard, qui signera. Il vous connaît. »
« Il me connaît bien. »
« Le moment venu, vous ferez la demande au juge des tutelles. Habilitation familiale. Une formalité. Je ferai en sorte que ça passe. »
« Et le petit ? »
Quelque chose s’est serré dans ma poitrine. J’ai posé la main à plat sur la tôle froide du cabanon.
« Il prendra ce qu’il prendra. Trois ans, cinq ans. Ça vous laisse le temps. Il ne faut pas toucher à la maison avant que le dossier soit fermé. Ensuite personne ne rouvre. »
« Et le prix ? »
« Cent dix-huit mille euros. »
« Elle en vaut cent quatre-vingt-dix. »
« Elle vaut ce que dit l’acte, madame. » Un petit rire sans humour. « L’acquéreur est prêt. Il vous règle nette de frais. Vous aurez de quoi tenir vos échéances. Les quatre-vingt-quatorze mille, vous les oubliez. »
Quatre-vingt-quatorze mille.
Je n’avais jamais entendu ce chiffre. Je ne savais pas à qui elle devait ça, ni pourquoi. Mais le Sony avait gardé le silence de Josiane, un silence bref, tendu, d’une femme qui compte.
« Je vous le répète », a dit la voix. « Pas un mot à votre mari. Pas un mot au garçon. Pas un mot à quiconque. »
« Il vous entend, là, non ? »
« Il ne comprend plus très bien. »
Un bruit. Une chaise qui racle. Papa s’était levé.
« Je comprends très bien, Maître. »
Sa voix, tout près du micro, plus claire que celle du notaire. J’ai fermé les yeux.
« Monsieur Martin, vous êtes fatigué… »
« Je comprends très bien. »
« Gérard, assieds-toi », a dit Josiane.
Il n’a pas répondu. J’ai entendu ses pas, une porte, un robinet qui coule. Puis le notaire a repris, avec une patience de médecin :
« Madame, je vous rappelle. Beaumont. Étude Beaumont, à Vierzon. Vous avez mon numéro direct. »
Beaumont.
J’ai arrêté la bande avec le pouce. Je me suis assis sur le sol, sans m’en rendre compte, le dos contre l’étagère. La tasse ébréchée de papa a tremblé au-dessus de ma tête.
Maître Beaumont. Il n’y avait qu’un seul notaire à Vierzon que papa connaissait. Celui du testament de maman. Celui qui m’avait donné une pastille Vichy, il y a vingt ans, dans un bureau trop chaud, en disant : « Tu signes ici, mon grand. Tu es courageux. »
J’avais onze ans. J’avais signé. Je ne me rappelais pas quoi.
Et jeudi, dix heures, c’est lui qui passait chez Josiane pour la vente. Elle l’avait dit sur le paillasson, très calme, comme on annonce le facteur.
J’ai remis la cassette. Il restait quelques secondes de bande. Des bruits de vaisselle, la radio qui revenait. Et, tout près du micro, un souffle.
« Je cache ça », a murmuré papa. « Pour Lucas. »
Clac. Fin de bande.
Je suis resté dans le noir, avec la lampe jaune de Daniel éteinte entre mes genoux, à regarder la lucarne grise du Sony.
Dehors, une portière de voiture a claqué. Quelqu’un parlait au téléphone, à voix basse.
À dix heures du soir, j’avais fait dix fois le tour du cabanon et je n’avais toujours pas trouvé où dormir.
Pas de lit. Pas de courant. Deux bêches, un arrosoir, une chaise pliante et une bâche bleue. Et la tasse de papa, sur l’étagère, avec son fond de café sec que je n’osais pas laver.
Il faisait six degrés. J’avais lu ça sur le thermomètre à aiguille, cloué à l’extérieur, un cadeau de la quincaillerie.
Dans un coin, accroché à un clou, il y avait la veste bleue de papa. Celle de l’usine. Elle sentait l’huile de coupe et le tabac froid, et un peu l’humidité. Je l’ai passée par-dessus mon sweat. Elle était trop large aux épaules. Je n’ai pas réfléchi à ça.
On a frappé deux petits coups sur la tôle.
« C’est moi. »
Daniel. Il avait ôté ses bottes, il était en chaussons de feutre, avec un gros thermos dans une main et un petit boîtier noir dans l’autre.
« Soupe de poireaux. C’est les miens. »
« Daniel. T’étais pas obligé. »
« Je sais. » Il a regardé la bâche, le carton que j’avais glissé dessous, le Sony posé sur l’étagère. Il a détourné les yeux, tout de suite. « Et ça, c’est ma batterie. Pour ton téléphone. T’as un câble ? »
« Dans le sac. »
Il m’a regardé brancher. Mon vieux Samsung s’est allumé avec un petit tintement, un logo qui a mis des années à apparaître.
« Tu dors ici ? »
« Oui. »
« Elle va revenir demain, tu sais. Avec sa pince. »
« Je sais. »
« Elle t’a rien laissé, la Josiane. Pas même un lit. »
Je n’ai pas répondu. J’ai bu la soupe. Elle était chaude et elle avait un goût de poivre et de terre. C’était la première chose chaude que j’avalais depuis deux jours.
Daniel est resté debout. Il tournait sa casquette dans ses mains.
« Ton père, il est où, vraiment ? » a-t-il fini par dire.
« Au cimetière. »
« Ah. »
Il a hoché la tête. Il avait l’air de quelqu’un qui attend une autre réponse.
« Bonne nuit, p’tit. »
Il est parti vite, sans se retourner, en traînant ses chaussons sur les graviers.
Pas de verrou sur la porte. Papa disait que personne ne vole des poireaux. J’ai calé la chaise sous la poignée et j’ai tiré la bâche bleue sur moi, comme une couverture, avec le carton contre mon ventre.
Le téléphone a vibré. D’abord un message de l’opérateur : « Votre ligne a été résiliée pour inactivité. » Normal. Puis des messages d’avant la prison, des pubs, une photo d’un collègue de l’entrepôt, un anniversaire que j’avais raté.
Puis un SMS de Josiane. Daté du mois de juin de ma deuxième année.
« Ne cherche plus à joindre ton père. Il a tourné la page. J. »
Je l’ai lu deux fois, trois fois. Je savais à peine ce qu’il voulait dire. Elle n’avait pas écrit « il est mort ». Elle avait écrit « il a tourné la page ». Je me suis rappelé les deux lettres que j’avais envoyées à cette époque, les quatre autres, et celles qui étaient revenues avec un tampon : « N’habite plus à l’adresse indiquée. »
Il habitait bien là. C’est moi qu’on avait rayé.
Sous le SMS, il y avait un voyant rouge. Messagerie vocale. Un message de dix-huit jours, trente et une secondes, d’un numéro que je ne connaissais pas.
J’ai posé le téléphone sur la terre, devant moi, et j’ai appuyé sur le haut-parleur.
« Bonjour. C’est un message pour Lucas Martin. »
Une voix de femme, très jeune, qui parlait vite, tout bas, comme quelqu’un caché dans un couloir.
« Je m’appelle Manon. Je suis aide-soignante aux Glycines, à Mehun-sur-Yèvre. J’ai eu votre numéro dans l’agenda de votre papa. Il me parle de vous tous les jours. Enfin, il… il essaie. Écoutez, quand vous sortirez, venez. Mais surtout, ne passez pas par l’accueil. Passez par… »
Bip. Fin du message.
J’ai rappelé. Rien. « Votre ligne est suspendue. » J’ai rappelé trois fois, comme si ça allait changer.
Mehun-sur-Yèvre. Les Glycines. Je ne connaissais pas. C’était une petite ville, quinze kilomètres de Vierzon, sur la ligne de Bourges.
Un EHPAD, sans doute. Une maison où l’on met les vieux quand on ne veut plus les voir.
Papa y était. Vivant. Il parlait de moi tous les jours. Il essayait.
Je me suis roulé en boule sous la bâche, la veste de papa remontée jusqu’au menton. J’ai pleuré pour la première fois depuis le matin, sans bruit, la bouche ouverte, comme un enfant qui a peur de réveiller la maison.
Il faut croire que j’ai fini par m’endormir. Je me suis réveillé avec un goût de fer dans la bouche et le téléphone encore tiède contre ma joue. Il marquait 23 h 38.
Quelque chose avait changé dans le noir. Je ne savais pas quoi.
Puis j’ai entendu des graviers.
Des pas. Lents. Quelqu’un qui marchait sur le chemin des parcelles en traînant un peu la jambe. Le rond d’une lampe a glissé sur les planches, a trouvé la fente, s’est posé sur ma main.
J’ai éteint l’écran du téléphone avec le pouce. Je me suis figé.
Un bruit de métal. Un long grincement, comme une mâchoire qui s’ouvre.
La pince s’est glissée entre la porte et le montant. La chaise a tenu une seconde, deux, puis elle a basculé, et la porte s’est ouverte sur la nuit.
Le rond de la lampe a fait le tour du cabanon. Les bêches. L’arrosoir. L’étagère.
Josiane est entrée.
Sous la bâche, je comptais ses pas. Un, deux, trois. Le sol du cabanon faisait quatre pas sur trois. Elle en avait déjà fait deux de trop.
Je ne respirais plus que par le nez, tout petit, tout lent. La bâche sentait le plastique et l’humidité. Le carton était plaqué contre mon ventre, avec dedans le cahier, la lettre, le Sony et ses deux piles neuves à 2,99 €.
Le rond de lumière a glissé sur le dessus de la bâche, bleu pâle, puis il est reparti.
« Putain de cabane. »
Elle parlait seule. Une voix enrouée, avec la fatigue d’une journée de fausse gentillesse. Elle a posé quelque chose sur l’étagère, tout près de ma tête. Une pierre. Non. Un téléphone.
« Il est pas là, ton gamin. »
C’était la première fois que je l’entendais dire « ton gamin » à quelqu’un d’autre qu’à papa.
Elle a bougé, des vêtements qui frottent. Une doudoune. Elle a ouvert la porte de l’étagère d’un coup, a fait tomber quelque chose. La tasse. J’ai entendu la tasse de papa rouler sur le sol, sans casser. Josiane l’a ramassée. Je l’ai entendue la retourner. La poudre de café sec est tombée sur la terre, à un mètre de mon visage.
« Merde. »
Elle l’a reposée sans douceur.
Le téléphone a sonné. Un son d’abeille, sur le bois.
« Oui. Oui, je suis dedans. » Elle a appuyé sur le haut-parleur. « Je mets le haut-parleur, j’ai besoin de mes mains. »
« Alors ? »
Beaumont. J’aurais reconnu cette voix dans un hangar plein de monde. Grave, posée, avec ce petit bruit de salive au bout des phrases.
« Rien. Daniel m’a dit qu’il avait un carton. Un carton qu’il tenait contre lui. Il l’a vu ce soir. Je suis dans la cabane, il y a pas de carton. »
« Il l’a emporté. »
« Il est parti à la gare, Daniel l’a vu. Vers neuf heures. Il avait son sac. »
« Alors il l’a sur lui. »
Silence. J’ai entendu sa respiration. Sa respiration, à elle, dans le cabanon, à deux mètres de moi.
« Maître. Qu’est-ce qu’il y a dedans, à votre avis ? »
« Je n’en sais rien, madame. C’est précisément le problème. » Une voix de bureau, sans émotion. « Votre mari a toujours été un homme méticuleux. S’il a laissé quelque chose pour son fils, c’est qu’il avait un plan. Et les plans de votre mari, jusqu’ici, nous les avons évités. »
« Il avait rien. Il tenait même plus sa fourchette. »
« Il tenait un stylo. Ne l’oubliez pas. »
Un temps. Josiane a ri, un petit rire dur.
« Et alors ? Il a rien à montrer. C’est un condamné. Qui va l’écouter ? »
« Un juge, par exemple. Un procureur. Un avocat avec un peu de conscience. Je préfère ne pas le savoir. Jeudi, dix heures, madame. Vous avez bien compris ? »
« Dix heures. À la maison. »
« L’acte est prêt. Je viendrai avec ma collaboratrice. Et monsieur Martin sera présent, comme convenu ? »
« Les Glycines me le prêtent jusqu’à midi. J’ai la décharge. »
« Très bien. Je veux qu’il soit dans le salon, dans son fauteuil. Je n’ai pas besoin qu’il signe. Je n’ai pas besoin qu’il parle. Un signe de tête me suffit. Je l’écrirai. »
« Il le fera. »
« Il le fera parce que vous le lui direz, madame. Dans la voiture. Doucement. Vous savez faire. »
Elle n’a rien répondu. Elle se tenait là, dans l’ombre, tout près. J’ai entendu un bruit de plastique qu’on déplace. Ses chaussures venaient de se poser sur le coin de la bâche. Sur mes pieds.
J’ai arrêté de respirer.
« Et le docteur Bernard ? » a-t-elle demandé.
« Son certificat est dans le dossier depuis mars. Inapte à exprimer sa volonté. Daté, signé, tamponné. Ce n’est pas lui qui m’inquiète. »
« C’est qui, alors ? »
« Le fils. Je le répète. Trouvez ce qu’il a emporté. Avant jeudi. Après, ça ne sera plus mon problème. Ce sera le vôtre. »
La ligne a coupé.
Josiane est restée un long moment sans bouger. Elle respirait fort. Puis elle a donné un coup de pied dans l’arrosoir, qui a roulé jusqu’à la porte.
« Salaud », a-t-elle dit.
Je ne savais pas si elle parlait du notaire, de moi ou de papa.
Elle a repris son téléphone. L’écran a éclairé le dessous de la bâche, un bleu laiteux, et j’ai vu mes propres genoux, ma main serrée sur le carton, à vingt centimètres du bord.
Si elle avait soulevé la toile, elle m’aurait vu.
Elle ne l’a pas soulevée.
« Pas là. Tant pis. » Elle s’est parlé à elle-même, comme à une voisine. « Demain, tu retournes aux Glycines. Tu lui fais la leçon. Et puis jeudi. Dix heures. »
Ses pas se sont éloignés vers la porte. La lumière a basculé, s’est réduite à un point.
J’ai attendu. J’ai compté jusqu’à soixante, pour de bon, avec mes doigts sous la toile.
Une fois dehors, elle a marché sur les graviers, lentement. Elle s’est arrêtée à quelques mètres. Elle a parlé, pas très fort, à quelqu’un qui devait se tenir dans l’ombre, de l’autre côté de l’allée.
« Tu peux rentrer, Daniel. C’est bon. Je m’en occupe. »
« Il avait un carton. Je te l’ai dit. »
« Je sais. Merci. Garde la Clio, c’est entendu. Les papiers sont à ton nom depuis lundi. »
Daniel n’a rien répondu. Sa casquette a fait un petit bruit de tissu, entre ses doigts.
Elle est partie. Une portière. Un moteur de petite voiture qui s’éloigne dans la rue des Lilas.
Daniel n’a pas bougé. Je l’ai entendu rester là, sur le chemin, longtemps, avec sa lampe éteinte. Puis une voix, très basse, est venue de l’allée, juste à hauteur de la porte restée ouverte.
« Pardon, p’tit. »
Je me suis mordu la main.
Daniel m’a tendu la clé de la Clio avant que j’aie décidé quoi que ce soit. Je l’ai prise. Ma main a fait ça toute seule.
C’était minuit passé. Je venais de sortir de sous la bâche, les jambes mortes, le carton calé sous le bras. Il était assis sur la chaise pliante, sa casquette entre les genoux, sa lampe éteinte posée par terre.
« T’étais là », a-t-il dit.
« Depuis qu’elle a sorti son téléphone. »
« Alors t’as tout entendu. »
« Oui. Merci Daniel. »
Je l’avais dit exactement sur le ton de Josiane. Il a baissé la tête.
« C’est moi qui l’ai appelée. À six heures et demie. Quand t’es rentré dans la cabane avec ta clé. J’avais son numéro depuis cet été. Elle m’avait dit : “Si le petit revient, tu me préviens.” »
Il parlait au sol, à ses chaussons.
« Elle m’a vendu la Clio quatre cents euros. Une Clio de 2008, avec le contrôle fait, elle en vaut trois mille. Je suis pas con, Lucas. Je savais que c’était pas un cadeau. »
« Pourquoi t’as dit oui ? »
« Ma retraite, c’est huit cent soixante-dix euros. Le toit de la parcelle fuit depuis deux hivers. J’ai dit oui à une voiture. C’est tout ce que j’ai fait. »
« C’est pas tout. »
Il a relevé les yeux. Il avait les yeux de quelqu’un qui n’avait pas dormi depuis plusieurs jours.
« Non. C’est pas tout. »
Il a pris un temps. J’ai entendu un rat, ou une souris, derrière les bêches.
« Ton père, je l’ai vu en mars. Une petite jeune, en blouse sous son manteau, l’a sorti d’une Twingo. Dans un fauteuil. Jusqu’ici, devant cette porte. Il m’a regardé. »
« Il t’a parlé ? »
« Il a mis un doigt sur sa bouche. » Daniel a refait le geste, très lentement, avec son gros doigt de jardinier. « Comme ça. Et il a fait non, avec la tête. J’ai rien dit. À personne. Trois mois après, Josiane m’a proposé la Clio. »
Je n’ai pas crié. J’ai regardé la tasse sur l’étagère, avec son fond de café sec.
« Il était vivant. Tu savais qu’il était vivant. Pendant que moi, j’étais… »
« Je savais. »
« Et tu m’as apporté de la soupe de poireaux. »
« Oui. »
Il n’a pas cherché à s’excuser une deuxième fois. Il s’est levé, la chaise a grincé. Il m’a montré la clé dans ma main.
« Elle est garée derrière les jardins, côté voie ferrée. Le plein est fait à moitié. Les papiers sont à mon nom, alors si on te la cherche, je dirai qu’on me l’a volée. Je dirai ça à n’importe qui. »
« Tu veux que je te dise quoi ? »
« Rien. Je veux pas que tu me dises rien. »
Il a laissé sa lampe sur l’étagère, à côté de la tasse. Il est sorti sans se retourner. Ses pas se sont éloignés sur le gravier, plus lents qu’à l’aller.
Je me suis assis sur la chaise encore chaude. J’avais quarante et un euros, une clé de voiture qui n’était pas à moi et un voisin qui avait mis un doigt sur sa bouche, lui aussi.
J’ai ouvert le cahier à la lumière de la lampe, juste pour avoir quelque chose à faire de mes mains. Les vingt-neuf lignes. Les marges. « Lucas à l’entrepôt de 6 h à 14 h. Planning du frigo. »
Je suis arrivé à la dernière page. Celle où il s’entraînait à écrire mon prénom.
LUCAS. LUCAS. Lucas. Lucas.
Je l’avais déjà regardée trois fois. Là, quelque chose m’a dérangé. La couverture arrière était trop épaisse. Quand j’ai appuyé dessus, elle ne s’est pas pliée comme le reste. Elle a fait un petit craquement de papier sec.
J’ai passé l’ongle sur la tranche. Deux feuilles avaient été collées l’une contre l’autre. Avec de la colle blanche d’écolier, bien étalée, séchée depuis des mois. Papa n’avait jamais bricolé une chose pareille de sa vie. Il faisait des pièces au centième de millimètre. Là, il avait collé comme un enfant qui cache un mot.
J’ai pris la petite clé du cabanon. J’ai glissé le bout entre les deux feuilles. J’ai décollé doucement. Il y a eu un bruit de peau qu’on arrache. Une bande de papier s’est déchirée en haut, j’ai juré tout bas.
La page était couverte d’écriture. Le prénom en majuscules, comme toujours. Ensuite des petites lettres, penchées, parce que sa main ne suivait plus.
« LUCAS. Josiane m’a dit : si tu parles, le juge donne dix ans à ton fils, et toi tu vas dans un EHPAD de la Creuse. Si tu te tais, c’est trois ans et tu restes chez toi.
Je n’avais qu’un stylo et une main qui marche pas. J’ai pensé : trois, c’est moins que dix. J’ai choisi trois. Pour toi. Je l’ai pas demandé. J’ai décidé tout seul comme un vieux con.
On m’a mis aux Glycines quand même. Elle avait menti sur les deux.
Je sais pas si tu me pardonneras. Si tu me pardonnes pas, je comprendrai. »
J’ai lu la dernière ligne. Puis je l’ai relue.
Dehors, un train de nuit est passé derrière les jardins. Il a fait trembler la tôle, et la lampe de Daniel a vacillé sur l’étagère. Je n’ai pas bougé. Les trois mots du milieu, « J’ai choisi trois », avaient une encre plus noire que les autres, comme s’il avait appuyé deux fois.
Le mercredi, à sept heures dix, j’ai entendu les talons de Josiane dans le couloir. Je les reconnais entre mille. Deux coups secs, une pause, deux coups secs.
Je m’appelle Gérard Martin. J’ai soixante-huit ans. J’ai été tourneur trente-sept ans chez un patron qui ne disait jamais bonjour. Ici, on dit que je ne parle plus. C’est faux. Je parle très bien. C’est ma bouche qui n’est pas au courant.
Elle est entrée sans frapper. Elle a posé son sac sur le lit, comme chez elle, et elle a regardé mon plateau.
« Tu as pas mangé ton yaourt. »
« Chaise », ai-je dit.
Je voulais dire « merci ». C’est ça, la chose. Dans ma tête, la phrase est entière. À la sortie, un mot de la cuisine prend la place. Elle a haussé les épaules.
« Chaise. Voilà. Tu radotes, mon pauvre Gérard. »
Elle a tiré le fauteuil à côté de mon lit. Elle s’est assise sur le bord, les genoux serrés, la voix douce. Celle du dimanche, quand elle téléphone à la CAF.
« Jeudi, dix heures, je te ramène à la maison. Maître Beaumont vient. C’est une petite formalité. Tu t’assois dans ton fauteuil, tu l’écoutes lire, et quand il te demande si tu es d’accord, tu fais oui avec la tête. Rien d’autre. Tu n’as même pas à parler. Ça tombe bien. »
J’ai regardé ma main droite, sur le drap. Elle bougeait toute seule, de temps en temps, comme un chat qui rêve. Je l’ai posée sous la gauche.
« Tu vois, quand tu fais un effort, tu es mignon. »
« Lucas », ai-je dit.
Ce mot-là sort toujours. Je ne sais pas pourquoi. Il traverse tout, comme un clou dans du beurre.
Elle a eu un petit sourire, sans aucune chaleur.
« Lucas est à Bourges. Il y est encore pour sept ans. Tu le sais. »
C’était faux. Elle venait de mentir, une fois de plus, avec un visage de nièce dévouée. Trois ans, ce n’étaient pas sept. Mais je ne pouvais pas lui dire. J’avais un seul mot sur dix qui sortait droit, et elle en avait pris neuf.
Elle a remonté la couverture sur mes pieds. Elle l’a bordée. Devant la porte, elle s’est retournée.
« Je te le dis gentiment, Gérard. Un signe de tête. Sinon, je lui ferai dix ans, à ton fils. Et toi tu iras dans la Creuse. Cette fois, pas de Mehun. »
La porte s’est refermée. Les talons se sont éloignés. Deux coups secs, une pause.
Je suis resté longtemps à regarder le plafond. Il y avait une tache d’humidité, en forme de Corse. Trois ans plus tôt, j’avais cru que le plus dur, c’était de choisir. J’avais tort. Le plus dur, c’est de continuer à avoir choisi.
Je pensais à la cuisine. Au jour où elle avait téléphoné à Beaumont, debout devant la cafetière, persuadée que je ne comprenais plus rien. J’avais mon Sony sous la toile cirée, pas plus gros qu’un paquet de cigarettes. Je l’avais mis en route avec ma main gauche, en faisant semblant de chercher mes lunettes. Une demi-heure d’enregistrement. Elle avait parlé de moi comme d’un meuble.
Une aide-soignante est entrée vers sept heures quarante, avec les cheveux dans un élastique, des cernes jusqu’aux joues et une paire de gants bleus à la main. Manon. Elle venait de finir sa nuit. Elle ne devait plus être là.
« Elle est partie ? »
J’ai fait oui avec la tête. Celui-là, je peux.
Manon a fermé la porte derrière elle. Elle s’est accroupie devant moi, sans me regarder le visage, mais mes mains.
« Gérard. J’ai une nouvelle. Écoutez-moi bien, d’accord ? »
Je ne respirais plus.
« Lucas est sorti hier. Marcel m’a envoyé un message, il lui a donné l’enveloppe. Il a la clé. Il est au cabanon, normalement. »
J’ai fermé les yeux. Quand je les ai rouverts, elle pleurait un peu, sans bruit, comme les aides-soignantes qui ont l’habitude. Elle a pris ma main droite entre les siennes. Elle ne bougeait plus.
« J’ai laissé un message sur son vieux numéro, il y a trois semaines. Je sais pas s’il l’a eu. »
« Carton », ai-je dit.
« Oui. Le carton. Il l’a trouvé, j’espère. »
« Piles. »
« Quoi ? »
« Deux. Mot. »
Elle a ri, une seconde, à travers ses larmes.
« Vous avez écrit sur le Post-it, Gérard. Il a lu. Faites pas cette tête. Il va se débrouiller pour les piles. »
Je l’ai cru. J’ai pensé à Daniel, le voisin, qui m’avait vu en mars devant le cabanon. À mon doigt sur ma bouche, devant lui. C’était moi qui lui avais demandé de se taire. Et lui s’était tu, plus longtemps que je ne l’espérais.
Manon s’est relevée. Elle s’est essuyé les joues avec le dos du poignet.
« Il y a madame Dubois. Elle a reçu un coup de fil ce matin. Je l’ai entendu depuis le bureau. Elle a pris une feuille. Je sais pas ce qu’elle a écrit. »
Elle est sortie voir. J’ai attendu. La pendule électrique au mur faisait un petit bruit de grillon : huit heures trente-sept.
La porte s’est rouverte, vite. Manon n’a pas voulu entrer. Elle est allée droit à la fenêtre, a écarté le rideau d’un doigt, et elle est restée là, de dos, avec sa blouse tachée de café.
J’ai entendu un moteur de bus dans le parking. Une portière. Puis une voix d’homme, tout en bas, qui demandait à l’accueil si on pouvait voir un résident.
Manon s’est retournée vers moi. Elle a posé un doigt sur sa bouche, puis elle a articulé, presque sans souffle :
« Gérard. Il est là. »
« Votre père est ici, monsieur Martin. Et vous n’avez pas le droit de le voir. »
La directrice des Glycines a dit ça debout, derrière le comptoir de l’accueil, avec une voix de standard téléphonique. Une cinquantaine d’années, un blazer bleu marine, un badge en plastique. Derrière elle, une affiche du menu de la semaine. Mercredi : poireaux vinaigrette.
Je serrais mon sac Lidl contre ma hanche. Le carton était dedans, plié en deux, les rabats rentrés. J’avais pris le TER de 7 h 52 à Vierzon, debout, avec trois euros vingt de billet et le ventre vide.
L’entrée sentait la javel et la soupe. Quelque part au premier, une télé jouait un jeu de questions.
« Je ne veux pas le déranger. Une minute. Je veux juste le voir. »
« C’est impossible. »
« Je suis son fils. »
« Je sais qui vous êtes. »
Elle a ouvert un grand registre à couverture rigide, de ceux qu’on remplit au stylo-bille. Elle l’a retourné vers moi, d’un geste lent, comme on retourne une carte au poker.
Une feuille agrafée, page de gauche. Une écriture ronde, bleue, appliquée. La date d’hier. 17 h 20.
« Toute visite de M. Lucas MARTIN (fils, récemment libéré) est interdite. Prévenir sans délai Mme Josiane MARTIN (épouse, habilitée) au numéro suivant. Prévenir également le commissariat de Vierzon. »
En dessous, une signature à l’encre noire. Pas celle de la directrice. Celle de Josiane.
Hier, à 17 h 20, j’étais derrière le local à arrosoirs, avec Marcel et son enveloppe. Josiane avait déjà tout prévu. Elle avait mis ça par écrit et l’avait déposé ici, entre deux menus, avant même que je sache où était mon père.
« Elle est habilitée, a dit la directrice. Elle a la décision du juge des tutelles. Je ne fais qu’appliquer. »
« Vous avez déjà appelé ? »
Elle a regardé le comptoir.
« À huit heures vingt. Quand vous avez traversé le parking. »
Je n’ai pas élevé la voix. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que la dame, au fond, avait l’air d’avoir peur d’elle-même. Elle remettait un stylo dans son pot, le ressortait, le remettait.
« Mon père sait que je suis là ? »
« Je ne peux rien vous dire. »
« Alors ça veut dire oui. »
Au premier étage, un rideau a bougé. Un doigt qui l’écartait, juste une seconde. Une blouse tachée. Il s’est refermé.
La porte vitrée s’est ouverte derrière moi avec un chuintement. Deux policiers en uniforme, un homme d’une cinquantaine d’années, grisonnant, et un plus jeune qui n’a pas dit un mot. Le premier avait une écharpe noire autour du cou et des yeux fatigués.
« Lucas Martin ? »
« Oui. »
« Brigadier-chef Garcia, commissariat de Vierzon. Une plainte a été déposée hier soir à 20 h 05 contre vous par madame Josiane Martin. Vol de documents appartenant à la communauté, introduction dans un bien. »
« Un bien ? C’est un cabanon, il m’a laissé une clé. »
« Je ne juge pas. J’applique. Vous avez des documents dans ce sac ? »
« Oui. »
« Ils sont à vous ? »
« Ils sont à mon père. Ils sont pour le juge. C’est écrit dessus. »
Garcia a tendu la main. Pas de menace. Une main ouverte, large, avec une alliance un peu jaune.
« Je dois les voir. »
J’ai pensé à courir. Un quart de seconde. Mes baskets sans lacets ne m’auraient pas fait traverser le parking. Alors j’ai posé le sac sur le comptoir et j’ai sorti le carton.
Il l’a ouvert. Il a soulevé la pochette plastique, a regardé le premier bordereau, le deuxième. Il a plissé les yeux sur la signature. Il est resté deux secondes de trop sur le L.
Puis il a refermé, d’un coup sec.
« Saisie conservatoire. Pièces visées par la plainte. Vous notez : un carton, un cahier à spirale, une pochette, une lettre manuscrite, un magnétophone de poche, une cassette, deux piles. »
« Vous n’avez pas le droit. C’est la preuve que… »
« C’est ce que dira un juge, monsieur Martin. Pas moi. »
Il avait dit ça sans méchanceté. Presque doucement. Il a rempli un formulaire sur le comptoir, avec un stylo qu’il a emprunté à la directrice, en s’appuyant sur le registre.
Je regardais le carton disparaître dans un sac transparent, avec l’étiquette « Pour le juge » qui se retournait au fond. La tasse de papa, au moins, était restée au cabanon. Je n’avais pas osé la prendre.
« Tendez les poignets. »
Le plus jeune a sorti les menottes. Je ne l’avais pas vu bouger. Elles étaient froides et un peu humides, comme un métal qu’on a eu dans la poche.
« Chaussures. »
« Quoi ? »
« Lacets. On les retire. »
« J’en ai pas. »
Le jeune policier a baissé les yeux. Il a regardé mes baskets, longtemps, puis il a regardé Garcia. Garcia a pris son carnet et a écrit quelque chose qui ressemblait à : « sans lacets ».
Dehors, le parking sentait la terre mouillée. Il y avait une voiture banalisée, grise, des sièges en simili. Garcia s’est assis à côté de moi à l’arrière. Il a sorti un papier de sa poche, l’a posé sur son genou et a lu à voix haute, d’un ton de lecture de compteur.
« Garde à vue notifiée à neuf heures zéro zéro ce mercredi. Fin au plus tard jeudi, neuf heures zéro zéro. Vous avez le droit à un avocat, à un médecin, à prévenir un proche. »
Je n’ai pas entendu la suite. Je faisais un calcul, dans ma tête, avec les doigts de la main qui restait libre.
Jeudi, neuf heures. Le notaire signait à dix.
Il me restait une heure.
Je comptais les carreaux du mur de la cellule quand la porte s’est ouverte, à quatorze heures dix.
Quatorze carreaux en hauteur, vingt-deux en largeur, tous de la couleur d’un yaourt à la vanille. Une banquette en béton, un matelas en mousse bleue, une couverture grise qui sentait le désinfectant. Dans un coin, un sandwich triangle jambon-beurre que j’avais ouvert sans l’avoir mangé.
« Monsieur Martin. Maître Moreau. »
Je l’avais vue trois fois au tribunal, et une fois au parloir. Une petite femme brune, la quarantaine, avec un sac de cuir trop plein et des lunettes remontées dans les cheveux. Elle s’est assise en face de moi sur le tabouret fixé au sol. Elle ne m’a pas serré la main.
« On m’a prévenue à dix heures. Je suis venue dès que j’ai pu. »
« C’est gentil. »
« Ne soyez pas ironique. Pas avec moi, pas aujourd’hui. » Elle a sorti une chemise cartonnée de son sac. « Je dois vous dire quelque chose avant qu’on parle de la garde à vue. »
Elle a posé la chemise sur ses genoux. Elle ne l’a pas ouverte tout de suite.
« Il y a dix mois, j’ai reçu au cabinet une enveloppe sans nom d’expéditeur. Oblitérée à Vierzon. Dedans : la photocopie d’un bordereau de retrait, la photocopie d’une page de cahier. Aucun mot. Aucune lettre. »
Je n’ai pas bougé.
« Vous avez reçu ça avant l’appel ? »
« Pendant le délai. Il me restait trois semaines pour faire appel. »
« Et ? »
« Et rien. » Elle s’est tournée vers le mur, vers les carreaux, et elle les a regardés comme si elle les comptait aussi. « J’avais soixante-dix dossiers de commis d’office. Je me suis dit que c’était un mauvais plaisant. Un parent qui voulait me faire croire à l’innocence de son fils, comme ils font tous. Je l’ai rangée dans votre dossier. J’ai même pas vérifié la signature. »
« Vous avez pas regardé mon L. »
« Non. »
C’était tout. Elle n’a pas demandé pardon. Je lui en ai su gré, bêtement. J’aurais pu lui dire cent choses, des vraies, des méchantes. Elles sont restées dans ma gorge, avec le goût du jambon.
« Qu’est-ce qu’on fait ? »
« On demande l’audition de votre père. On demande une expertise de l’écriture. Et on demande à ce que ce qu’il y avait dans votre carton soit versé au dossier. Le brigadier-chef Garcia est prêt à me recevoir à vingt heures. Il a l’air de… » Elle a cherché le mot. « Intéressé. »
« Il m’a menotté. »
« Il vous a surtout gardé à vue, ce qui est la seule manière légale de garder vos pièces dans un coffre sans qu’elles disparaissent. » Elle a rouvert sa chemise. « Je ne dis pas que c’est son intention. Je dis que c’est le résultat. »
J’ai regardé ses mains. Elle avait les ongles rongés. Ça m’a rassuré d’un coup, sans que je sache expliquer pourquoi.
Elle est restée une heure. Elle a pris des notes en écrivant très vite, sans me quitter des yeux. À seize heures, un agent m’a apporté une soupe en sachet et un gobelet de café. Je les ai bus tous les deux, sans rien sentir.
À une heure vingt-cinq de la nuit, la porte s’est ouverte pour la deuxième fois.
Garcia. En chemise, sans son écharpe, une tasse dans une main. Dans l’autre, un sac transparent. Dedans, le Sony.
« Vous dormez pas. »
« Non. »
« Moi non plus. »
Il est entré, a refermé derrière lui sans la verrouiller, puis il a posé le magnétophone sur le tabouret. Il a mis deux piles, les mêmes, celles de chez Daniel, à 2,99 €. Il a appuyé sur la touche. Le haut-parleur a craché.
La voix de Beaumont est sortie, grave, avec son petit bruit de salive au bout des phrases.
« … le médecin signera l’inaptitude, madame. Je vous l’ai dit. Cent dix-huit mille, pour une maison qui en vaut presque le double. Vous êtes consciente que ce n’est pas la bonne affaire du siècle ? »
Garcia a arrêté la cassette. Il a regardé la tasse qu’il tenait.
« Cette voix-là, je la connais. »
« C’est le notaire. Il vient jeudi. »
« Je sais. » Il s’est assis par terre, le dos au mur, comme un gamin. « Il a fait la succession de ma mère, il y a quatre ans. Une maison à Vierzon, une petite. Il m’a dit “cent dix mille, monsieur Garcia, c’est un bon prix, ne faites pas estimer, ça vous coûtera plus cher que ça rapporte”. Je l’ai cru. J’avais enterré ma mère quinze jours avant. »
Il s’est tu. Dehors, un camion de livraison s’est arrêté, a repris sa route.
« J’ai pas dormi depuis quatre ans sur cette maison, Martin. Sans le savoir. »
J’ai remarqué qu’il avait dit mon nom sans « monsieur » devant. Je n’ai rien dit.
Il a sorti de sa poche une feuille pliée en quatre.
« La plainte de votre belle-mère contenait des pièces jointes. Pour montrer que le carton lui causait un préjudice. Elle a joint une promesse de vente, toute neuve, avec le montant, l’adresse, et l’acquéreur. Elle n’a pas pensé que quelqu’un la lirait vraiment. »
Il me l’a tendue. Une page photocopiée, tamponnée. J’ai lu : « Promesse de vente. 14 rue des Lilas, Vierzon. Prix : cent dix-huit mille euros. »
« Qui achète ? »
« Lisez en dessous. »
J’ai fait glisser mon doigt sur le papier. Une ligne, en gras, en dessous de l’adresse.
« Acquéreur : SCI Les Lilas. Gérante : Madame Véronique Beaumont, née Robert. »
À six heures dix, jeudi matin, un agent m’a rendu mon sac Lidl, mon Samsung et l’enveloppe avec mes 41 €. Il n’y manquait rien. J’ai vérifié deux fois, à cause de la prison.
Garcia m’attendait dans le couloir, assis sur un banc en plastique, une tasse vide dans la main. Il avait l’air d’avoir dormi comme moi. Pas du tout.
« Le procureur de permanence a levé la garde à vue à cinq heures cinquante. Maître Moreau l’a appelé à minuit, puis à quatre heures. Elle est têtue. »
« Et le carton ? »
« Reste chez moi. Scellé. Avec la cassette, le cahier et la lettre. » Il s’est levé en grimaçant, une main sur le genou. « Vous ne les récupérez pas. Ce sont des pièces. Si vous repartiez avec, la défense de votre belle-mère dirait que vous les avez trafiquées. »
« Alors je vais à la maison les mains vides. »
« Pas tout à fait. »
Il m’a tendu une enveloppe kraft, fine. Dedans, trois photocopies. La lettre de papa. Le premier bordereau, avec le L à boucle entouré au stylo rouge. Et la page collée au fond du cahier, que j’avais déchirée en haut avec la clé.
« Gardez ça sur vous. Ce n’est pas du solide, c’est un papier. Mais ça sert à ne pas se raconter d’histoires. »
« Le notaire signe à dix heures. »
« Je sais. » Il a regardé sa montre. « Je ne peux pas vous empêcher d’y aller. Je ne peux pas non plus intervenir avant d’avoir une réquisition du parquet pour un domicile privé, et le parquet ouvre à neuf heures trente. Il faudra une signature, un déplacement, une voiture. » Il a pris une inspiration. « Dix heures cinq. C’est le plus tôt que je peux être rue des Lilas. Je vous le promets. »
« Dix heures cinq, ça veut dire cinq minutes après. »
« Oui. Alors vous tiendrez cinq minutes. »
Il a ouvert un tiroir de bureau, plus loin, et il en a sorti un petit sachet en papier. Deux lacets noirs, longs, avec leurs embouts métalliques. Il me les a mis dans la paume sans rien dire.
« J’ai acheté ça pour mes chaussures de rando et je les ai jamais mises. Ça s’est trouvé. »
Je me suis assis sur le banc. J’ai enfilé le premier lacet dans les œillets de ma basket droite. Je n’avais pas fait ça depuis trois ans. Mes doigts avaient oublié le geste. Le nœud est sorti tout de travers, un nœud de gamin. J’ai senti que ma gorge se serrait et j’ai refait le nœud.
« Un mot de plus, a dit Garcia, et ça va devenir gênant pour nous deux. »
J’ai ri. C’était la première fois depuis mardi.
Dehors, le ciel ne s’était pas encore décidé entre le noir et le gris. Une Twingo rouge était garée en double file devant le commissariat, moteur tournant, phares éteints. La portière s’est ouverte avant que je n’arrive.
« Lucas ? C’est Manon. »
Elle avait un manteau noir par-dessus sa blouse. Elle ne m’a pas serré la main. Elle m’a pris dans ses bras, comme on prend un enfant qui revient de l’école, une seconde, très serré, puis elle m’a lâché et a démarré.
« Maître Moreau m’a appelée à minuit. Elle avait mon numéro sur votre téléphone. Le message que j’ai laissé. » Elle regardait la route. « Dubois m’a mise à pied hier à midi. Je m’en fiche. Je fais le tour par la porte des livraisons, Brigitte nous ouvre. »
« Il sait ? »
« Il a vu quelqu’un au parking hier. Il a compris. »
On a roulé quinze minutes sans parler. La radio donnait les infos du matin, du bruit blanc. Je regardais mes lacets dans le fond de la voiture. Ils étaient à moi.
À sept heures trente-cinq, Manon a garé la Twingo derrière les poubelles, côté cuisine. Une femme en blouse blanche, plus âgée, nous attendait avec un chariot de petits pots de compote. Brigitte. Elle n’a rien dit non plus. Elle a seulement posé un doigt sur sa bouche. Ça faisait beaucoup de doigts sur beaucoup de bouches, ces derniers jours.
L’ascenseur sentait l’eau de Javel. Premier étage, couloir de linoléum gris, une rampe de bois. Chambre 12. Un petit panneau plastifié : « M. MARTIN Gérard. Ne pas déplacer sans l’accord de Mme Martin. »
Manon a poussé la porte.
La pièce était étroite. Un lit médicalisé, une table de nuit, un fauteuil. Sur le mur, une pendule électrique qui tictaquait. Et dans le lit, avec le dos calé par deux oreillers, un homme en pyjama bleu, mince, voûté, des cheveux blancs que je ne lui connaissais pas.
Il avait tourné la tête vers la porte avant même qu’elle s’ouvre. Il me regardait.
Il n’a pas regardé mon visage. Il a regardé ma veste. La veste bleue de l’usine, trop large aux épaules, avec l’odeur d’huile de coupe.
Sa main gauche s’est levée, un tout petit peu, et est retombée.
« Papa. »
Il a ouvert la bouche. J’ai vu sa mâchoire travailler, ses lèvres chercher. Je m’attendais à tout. Au silence, à des larmes, à un mot au hasard.
« Lucas. »
Un seul mot, droit, comme un clou.
Puis il a fermé les yeux, très fort. Il a respiré. Il a rouvert la bouche, une deuxième fois, avec un effort qui lui a creusé les joues.
« Mon… grand. »
Je me suis agenouillé près du lit. J’ai posé mon front sur le drap, sur sa main gauche, qui sentait le savon d’hôpital. Il a posé l’autre sur ma nuque. Elle tremblait. Elle n’a pas lâché.
Je ne sais pas combien de temps on est restés comme ça. Quand j’ai levé la tête, la pendule faisait son bruit de grillon et les chiffres avaient bougé, sans que personne ne s’en aperçoive.
Dans le couloir, des talons ont claqué sur le linoléum. Deux coups secs. Une pause. Deux coups secs.
Manon a blêmi. Papa a serré ma nuque d’un coup.
« Où elle est, l’aide-soignante de nuit ? » a dit une voix de femme, à dix mètres de la porte. « Elle a pas pris son service, il paraît. Je veux la voir. Tout de suite. »
Il était huit heures vingt.
Le jour de l’enterrement de maman, papa m’a fait mes lacets.
J’avais onze ans. Des chaussures noires achetées la veille, une pointure trop grande. Sur le gravier du cimetière de Vierzon, mes doigts ne voulaient plus rien faire. Papa s’est accroupi en costume, il a pris un lacet dans chaque main et il a serré les nœuds un par un, comme une pièce d’usine.
« Regarde-moi, mon grand. »
« Oui. »
« Quoi qu’il arrive, je viens te chercher. Où que tu sois. »
Je l’ai cru vingt ans. Après le procès, j’ai arrêté.
Dans le couloir, les talons se rapprochaient. Deux coups secs. Une pause.
« Là ! » a soufflé Manon.
Elle a ouvert une porte à deux mètres de la chambre 12. Un placard à linge, large comme un homme, des draps empilés jusqu’au plafond, une odeur de lessive industrielle. Elle m’a poussé dedans et elle a rabattu le battant, presque. Il restait une fente de deux doigts.
« Madame Martin ! » Sa voix était trop haute. « Je passais récupérer mes affaires. »
« Vous passez récupérer rien du tout. »
Les talons se sont arrêtés devant le placard. J’ai vu un manteau camel, un sac à main marron, la hanche de ma belle-mère à vingt centimètres de mon visage.
« Madame Dubois est dans son bureau ? »
« Oui. »
« Parfait. On va discuter toutes les trois. »
Elles sont parties. Manon est revenue une seconde, très vite, et m’a glissé un sachet de compote dans la main.
« Elle va crier sur Dubois une demi-heure. Elle fait toujours ça. Tu bouges pas. »
Pomme-poire. Je ne l’ai pas ouvert.
Par la fente, je voyais le coin de la chambre 12, le pied du lit, une pantoufle. J’entendais la pendule électrique, même d’ici. Je me suis laissé glisser sur une pile de draps. Mon Samsung affichait 38 %, grâce au chargeur de Daniel. Un seul message, de six heures du matin : « Je suis chez moi. Réveille-moi si t’as besoin. »
J’ai tapé avec deux doigts : « Mehun. Les Glycines. Elle est là. »
Pas de réponse.
À neuf heures dix, les talons sont revenus, avec des mocassins derrière. La directrice, Madame Dubois, grande, en tailleur bleu marine, une chemise cartonnée serrée contre la poitrine comme un bouclier.
« Je vous rappelle que la décharge de sortie doit être validée par le médecin coordonnateur. »
« Le docteur Bernard l’a signée hier. » Josiane a sorti un papier de son sac. « Il certifie que mon mari ne peut pas s’exprimer. Un acte chez le notaire, c’est dans les textes. Vous voulez que j’appelle le procureur ? »
« Non, madame. Non. »
J’ai entendu le stylo gratter. Une directrice d’EHPAD qui tremble devant une coiffeuse à la retraite. Je ne l’oublierai pas, celle-là.
Elles sont entrées dans la chambre. La porte n’a pas claqué.
« Gérard. »
Rien.
« Gérard, regarde-moi. On y va. »
Un grincement de roues. Le fauteuil. Puis le bruit d’un corps qu’on soulève et qu’on pose, sans douceur, comme un sac de linge.
« Les pieds. Lève les pieds. »
« Je… »
« Tu parles pas. » Sa voix était basse. Pas méchante. C’était pire : elle était calme. « Dans une demi-heure, tu es chez toi. Maître Beaumont te pose une question. Tu hoches la tête. C’est tout. »
« Lu… Lucas. »
« Le petit est encore au commissariat. Garcia m’a dit qu’il le garderait jusqu’à midi s’il pouvait. » Un silence. « Et si tu dis un mot de travers devant le notaire, tu sais ce qui se passe. La Creuse pour toi. Et dix ans pour lui. Pas trois. Dix. »
Dans mon placard, mes ongles se sont enfoncés dans ma paume.
Un téléphone a sonné. Elle a décroché et mis le haut-parleur, les mains prises. Une voix de jeune femme, nette, pressée, que je ne connaissais pas.
« Madame Martin ? Clémence, de l’étude. Maître Beaumont sera chez vous à neuf heures quarante-cinq. Le docteur est déjà garé devant. Madame Beaumont arrive à dix heures moins dix. Vous êtes en route ? »
« On part. »
Elle a raccroché. Les roues ont grincé jusqu’à la porte, qui s’est ouverte en grand.
Le fauteuil est passé devant la fente, à trente centimètres de mes genoux. Papa avait mis sa veste du dimanche, boutonnée de travers. Sa tête était penchée, ses mains à plat sur ses cuisses. Sa main gauche tenait un coin de drap, qu’il n’a pas lâché tout de suite.
Il a tourné la tête. Pas vers le couloir. Vers le placard.
Il a cligné des yeux, une seule fois, lentement.
Puis le fauteuil a disparu au bout du couloir, poussé par des talons.
Mon téléphone a vibré dans ma main.
« Parking. Clio verte. Je les vois sortir. »
Daniel. Il avait fini par me répondre.
Manon a rouvert le battant en grand. « Escalier de service. Brigitte t’ouvre en bas. Cours. »
J’ai couru. Une volée de marches en béton, une cuisine qui sentait la purée, Brigitte devant une marmite qui a poussé la porte coupe-feu sans lever les yeux. Dehors, l’air m’a pris en pleine gueule. Au fond du parking, une Peugeot blanche manœuvrait. Un homme en blouse repliait un fauteuil dans son coffre.
La Clio de papa était garée derrière une camionnette, le moteur allumé, la bosse sur l’aile gauche. J’ai tiré la portière arrière.
Daniel tenait le volant à deux mains. Il ne s’est pas retourné.
Sur l’horloge de l’église, en face, il était neuf heures trente et une.
Si Daniel n’avait pas grillé le feu de la rue de la République, on perdait la Peugeot de Josiane. Il l’a grillé.
« Accroche-toi », a dit Daniel, trop tard.
Un klaxon nous a hurlé dessus. Je me suis cogné l’épaule contre la portière. Devant nous, à cent mètres, le toit blanc tournait déjà sur la départementale.
« Tu conduis comme un type qui a acheté sa voiture quatre cents euros. »
« Ça t’amuse. » Il n’a pas souri. « C’est la voiture de ton père. Je te la rends. »
« Elle est à ton nom. »
« Elle est à lui. Elle a toujours été à lui. »
Je n’ai rien répondu. Les champs défilaient, plats, mouillés, avec des corbeaux sur les sillons. Je serrais dans ma poche l’enveloppe kraft de Garcia. Trois photocopies. Le L à boucle entouré en rouge.
« T’as quoi sur toi ? »
« Des papiers. »
« Ça suffit pas ? »
« Garcia dit que c’est pas du solide. »
Il a hoché la tête. Il a regardé sa montre, puis la route, puis sa montre.
« J’ai passé la nuit à me demander ce que je pouvais faire d’utile, Lucas. J’ai trouvé que ça. Conduire. »
« C’est déjà ça. »
Au dos de l’enveloppe, Garcia avait écrit un numéro de portable au stylo bille. J’ai appelé. Il a décroché à la deuxième sonnerie, une voiture derrière sa voix.
« Où êtes-vous ? »
« Derrière la voiture de ma belle-mère. Elle l’a sorti de l’EHPAD. Elle l’emmène rue des Lilas. »
« Je sais. Madame Dubois m’a appelé il y a vingt minutes. » Il a respiré. « Le parquet a répondu à neuf heures trente-cinq. J’aurai la réquisition à dix heures moins le quart. Il me faut un substitut, deux collègues, le magnétophone. Je vous ai dit dix heures cinq. »
« Il faut combien de temps à un notaire pour faire signer un homme qui parle pas ? »
« Pas longtemps. » Il a hésité. « Avec le certificat du médecin, un signe suffit. Un hochement de tête. L’acte est authentique tout de suite. Après, pour l’annuler, c’est des mois. Des années. Ne rentrez pas avant moi. »
« Je rentre. »
« Lucas… »
J’ai coupé.
On a quitté la nationale à Vierzon, à neuf heures quarante-deux. Rue des Lilas, Daniel a ralenti devant les jardins ouvriers, garé la Clio derrière une camionnette de plombier, face au numéro 14, de l’autre côté de la rue, à quarante mètres. Il a coupé le moteur. Le silence nous est tombé dessus, avec le tic-tac du moteur qui refroidit.
Notre maison. Les volets neufs, gris anthracite, fermés au rez-de-chaussée. Dans l’allée, une berline noire et un monospace. Josiane n’avait pas encore garé sa Peugeot. Elle l’a laissée sur le trottoir, devant le portail. Elle a sorti le fauteuil du coffre elle-même. Elle l’a poussé jusqu’à la porte, sans se retourner.
Je n’ai pas bougé. Mes jambes ne voulaient pas.
Daniel s’est penché, il a ouvert la boîte à gants. Il a sorti ses jumelles. Les mêmes que dans le cabanon, pour les rapaces au-dessus de la voie ferrée. Elles sentaient le tabac froid.
« Tiens. T’as de meilleurs yeux que moi. »
Je les ai levées. Le monde a sauté vers moi. Le portail. La boîte aux lettres, sans le nom de papa. Un caillou plat, coincé dans la porte d’entrée, pour la tenir ouverte.
Une portière a claqué. À neuf heures cinquante, un SUV beige s’est arrêté à ma hauteur. Une femme en est descendue : manteau clair, chignon, un dossier de cuir sous le bras. La cinquantaine, très droite. Elle a regardé la maison de haut en bas, comme on regarde un meuble avant de l’acheter.
« Qui c’est ? » a dit Daniel.
« Je sais pas. »
Je savais. Elle a monté les trois marches. La porte s’est ouverte avant qu’elle sonne. Un grand homme gris, costume sombre, lunettes fines, est sorti à sa rencontre. Il l’a prise par les épaules. Il lui a embrassé les deux joues, puis le front. Pas un baiser de client à cliente. Un baiser de mari.
« Hubert Beaumont », j’ai murmuré. « Et Véronique. Née Robert. La gérante de la SCI Les Lilas. »
Daniel a sifflé entre ses dents.
« Elle achète à son mari. »
« À cent dix-huit mille. Pour une maison qui en vaut cent quatre-vingt-dix. »
« Et ton père… »
« Ils ont juste besoin qu’il baisse la tête. »
Il s’est tourné vers moi. Il avait vieilli de dix ans depuis le cabanon.
« Alors on y va », a-t-il dit.
« Avec quoi ? Trois photocopies ? Un certificat de médecin contre le mot d’un condamné ? Si je rentre sans preuve, ils m’écrasent en deux minutes. Garcia a raison. »
« Alors on attend dix heures cinq. »
« C’est dans onze minutes. »
J’ai regardé ma montre, celle de la prison, un cadran en plastique qui avançait de trois minutes par jour. Neuf heures cinquante-quatre.
Je suis retourné aux jumelles. Le salon de la rue des Lilas donnait sur la rue par une grande fenêtre, rideaux de maman décrochés, plus rien. Je voyais la table des dimanches, dégagée. Quatre chaises. Une cinquième, qu’on poussait. Le fauteuil de papa, sa nuque, ses cheveux blancs.
Sur la table, devant la chaise du notaire, des feuilles étalées. Un stylo posé en travers.
J’ai réglé la molette.
En haut de la première feuille, en capitales, une ligne : « DÉCLARATION DU FILS ». Plus bas, une signature à l’encre bleue, déjà sèche. Un L majuscule, avec sa grande boucle de rien du tout.
« Lucas Martin. »
Je n’avais jamais signé ça.
La porte du 14 était tenue ouverte par un caillou. La grosse pierre plate du massif d’hortensias, celle que maman avait ramenée d’un vide-grenier, un dimanche, pour border ses fleurs.
Je l’ai regardée une seconde. Puis j’ai poussé la porte.
L’entrée sentait le café et le parfum. Pas celui de maman, pas celui de Josiane non plus. Un parfum de bureau, froid. Les carrés plus clairs sur le papier peint étaient toujours là, une rangée, juste au-dessus du portemanteau. Mes baskets, avec leurs lacets neufs, ont fait un bruit mouillé sur le carrelage.
Des voix, dans le salon. Une voix d’homme, posée, qui lisait. Je connaissais ce ton-là. Je l’avais entendu une semaine plus tôt, dans un magnétophone, au fond d’un cabanon.
« … l’acquéreur déclare avoir pris connaissance de l’état du bien, et le vendeur… »
Je suis entré.
Ils étaient six. Josiane, debout derrière le fauteuil de papa, une main sur son épaule. Le notaire en bout de table, les lunettes sur le nez. Véronique Beaumont, assise en face, les mains croisées sur son dossier. Un vieux monsieur en nœud papillon, avec une mallette, que je n’avais jamais vu : le docteur Bernard. Dans l’angle, près de la fenêtre, une fille d’une vingtaine d’années, tailleur gris, tablette sous le bras. Clémence. Elle a levé les yeux, et elle a failli lâcher sa tablette.
Et papa. Droit dans son fauteuil. Il ne regardait que moi.
« Bonjour », j’ai dit.
La lecture s’est arrêtée. Josiane a changé de couleur, le temps d’un battement. Puis elle a souri.
« Tu devrais pas être là, Lucas. »
« C’est ma maison. »
« C’était ta maison. » Elle s’est penchée vers le notaire. « Hubert. Je vous avais dit qu’il sortirait. »
« Monsieur Martin fils, a dit Beaumont, sans se lever. Un condamné. Vous n’avez aucune qualité pour assister à cet acte, et je vous demande de quitter les lieux. »
« J’ai une qualité. Je suis son fils. »
« Votre père n’a plus de fils au sens de ce document. Vous avez signé une déclaration. » Il a poussé la feuille du bout du doigt. « Vous renoncez à tout recours. Vous avez même eu l’élégance de la signer avant de venir. »
J’ai sorti l’enveloppe kraft. Mes mains tremblaient. J’ai étalé les trois photocopies sur la table, à côté de la déclaration.
« Le bordereau de La Poste. Le L à boucle. Vous voyez ? C’est le même que sur votre papier. Je ne signe pas comme ça. Mon père a un cahier qui prouve que j’étais à l’entrepôt les jours où on a retiré l’argent. Le brigadier-chef Garcia l’a. »
« Des photocopies », a dit le docteur Bernard, avec douceur.
« C’est vous qui avez signé que mon père ne peut plus dire ce qu’il veut ? »
« Je constate un état clinique. »
« Il m’a dit “Lucas” ce matin. À huit heures. Et “mon grand”. »
Le docteur a regardé Josiane. Elle n’a pas cillé.
« Il dit “Lucas” à tout le monde, a-t-elle répondu. Il dit “chaise”. Il dit “yaourt”. Tu as vu un homme qui s’exprime ? »
Papa ne bougeait pas. Je voyais sa mâchoire travailler, très légèrement, sous la peau.
« Papa. T’es pas obligé de faire ce qu’ils disent. »
« Lucas. » Josiane n’a pas élevé la voix. « Arrête. »
« C’est pas moi qui ai volé, Josiane. C’est lui que tu as vidé. Trente-huit mille quatre cents euros. J’ai les lignes. »
Alors elle a lâché l’épaule de papa et elle a fait deux pas vers moi. Sur son visage, il n’y avait plus aucune douceur, plus de peignoir, plus de café. Rien que quelqu’un qui compte.
« Tu crois que ça change quoi ? » Elle a presque chuchoté. « T’as fait trois ans. Tu es sorti de prison mardi. Tu as dormi dehors, tu as une veste d’usine et quarante et un euros. Tu veux que le juge croie qui ? »
Je n’ai pas répondu. J’avais la gorge pleine de sable.
« Mademoiselle, a dit Beaumont, sans se retourner. Veuillez raccompagner Monsieur. »
Clémence n’a pas bougé. Elle regardait les photocopies sur la table, puis le L en rouge, puis la déclaration. Ses lèvres se sont entrouvertes. Elle les a refermées.
« Mademoiselle. »
« Oui, maître. » Elle a fait un pas. Un seul. Elle s’est arrêtée.
Le notaire a soupiré. Il a pris la déclaration, l’a glissée dans son dossier, comme on range une carte de visite. Puis il s’est tourné vers papa.
« Monsieur Martin. Nous reprenons. Vous avez entendu l’acte. Vous comprenez que vous vendez la maison du 14 rue des Lilas à la société Les Lilas pour la somme de cent dix-huit mille euros. Vous êtes d’accord ? »
Papa me regardait toujours.
« Un signe suffit, a ajouté Beaumont, d’une voix très douce, comme au dentiste. Pour la signature, la main gauche, si vous voulez bien. »
Il a pris le stylo sur la table. Un stylo noir, lourd, avec un petit liseré doré. Il a ouvert les doigts de papa, un à un. Il a refermé la main sur le stylo. Ça m’a pris tout le corps, ce geste, comme si on me l’avait fait à moi.
« Madame Martin, tenez-lui le poignet. »
Josiane a posé sa main sur celle de papa. Le stylo a tremblé au-dessus de la ligne, à un centimètre du papier.
« Papa, j’ai dit. Papa, regarde-moi. »
Il m’a regardé.
À la pendule du salon, il était dix heures deux.
Le stylo est tombé sur le parquet. Papa avait ouvert la main.
Il a roulé sous la table, a tourné sur lui-même, s’est arrêté contre le pied de Madame Beaumont. Personne ne l’a ramassé.
« Non. »
Un mot. Sorti droit, comme « Lucas » le matin. Josiane a eu un geste de recul, comme si on lui avait jeté de l’eau.
« Gérard, ce n’est pas… »
« Non. »
« Il est confus, a dit le docteur Bernard, déjà debout, déjà sa mallette ouverte. Une aphasie, des mots qui sortent au hasard. Monsieur Martin ne sait pas ce qu’il… »
Papa a fermé les yeux, très fort. J’ai vu ses épaules monter, son cou se tendre. Il a ouvert la bouche et il en est sorti « chaise ». Il a serré les dents. Il a recommencé.
Je ne respirais plus. Personne dans le salon ne respirait plus.
« Je suis pas confus. »
Il a repris son souffle. Chaque phrase lui coûtait une marche.
« Lucas a rien volé. »
Beaumont a ouvert la bouche. Papa a levé sa main gauche, juste un peu, la paume vers lui. Le notaire a fermé la bouche.
« Elle m’a fait peur. »
Son regard est allé sur Josiane, sans haine, sans rien. Comme on regarde un compteur qui tourne.
« Ça suffit. »
Il y a eu un silence dans le salon, un vrai, celui où on entend le frigo de la cuisine. La pendule faisait son travail. Dix heures quatre.
« Il est manipulé, a dit Josiane, d’une voix qui montait. C’est lui. C’est lui qui lui a dit de… »
Trois coups secs ont fait trembler le cadre de la porte d’entrée, restée ouverte.
« Dix heures cinq », a dit Garcia.
Il était sur le seuil, en manteau, le col relevé, deux policiers derrière lui. Maître Moreau, juste après, avec son sac de cuir et ses lunettes dans les cheveux. L’un des agents portait un sac transparent scellé. Dedans, le Sony.
« Brigadier-chef Garcia, commissariat de Vierzon. J’ai une réquisition du parquet de Bourges pour ce domicile. » Il a levé un papier. « Je vous prie de ne toucher à aucun document. »
« Il n’a pas le droit… » a commencé Beaumont.
« Si, maître. Il a le droit. »
J’ai croisé son regard. Il m’a fait un tout petit signe de tête. Cinq minutes. J’avais tenu cinq minutes.
« Vous êtes entré avant moi, m’a-t-il dit, sans m’adresser la parole vraiment. Je ne l’ai pas vu. »
Il a posé le sac sur la table, à côté de la déclaration du fils. Un agent a cassé le scellé, a sorti le magnétophone, a mis deux piles. Les mêmes. Celles de chez Daniel, à 2,99 €.
« Madame Martin. Vous reconnaissez votre voix, je pense. »
Il a appuyé sur la touche.
Le haut-parleur a craché. Puis elle est sortie, la voix de Josiane, un peu métallique, un peu lasse, dans le salon où elle l’avait enregistrée sans le savoir :
« … personne ira chercher plus loin. »
Une autre voix, masculine, grave, qui se dessinait dans le grésillement :
« Cent dix-huit mille, chère Madame, c’est un très bon prix. Pour une maison dans cet état. »
Beaumont a blêmi. Pas d’un coup. Par le bas, comme de l’eau qui monte dans une cave.
« Cet enregistrement est illicite… »
« Il sera apprécié par le juge d’instruction, a dit Maître Moreau, d’une voix très douce. Moi, je le trouve très clair. »
Josiane m’a regardé. Pas lui. Pas Garcia. Moi.
« Tu crois que tu as gagné quoi ? Tu as vu l’état de ta vie ? »
« Madame Martin, a dit Garcia, vous êtes placée en garde à vue pour faux et usage de faux, abus de faiblesse sur personne vulnérable et escroquerie. Maître Beaumont, docteur Bernard, vous aussi. Madame Beaumont, vous restez, vous êtes partie à l’acte. »
« Mais je n’ai… »
« Vous restez. »
Véronique Beaumont s’est laissée retomber sur sa chaise. Elle a serré son dossier contre elle, très fort, comme un enfant avec un cartable.
Josiane a reculé, les mains en avant. Pour la première fois depuis mardi, elle a crié.
« Quatre-vingt-quatorze mille euros ! J’avais quatre-vingt-quatorze mille euros de dettes ! Qu’est-ce que vous vouliez que je fasse ? Il y avait plus rien ! Plus rien ! »
Un agent lui a pris le bras. Elle s’est débattue, une seconde. Puis elle a vu les carrés plus clairs sur le papier peint, dans l’entrée, par la porte ouverte, et elle a cessé de bouger.
« Il m’a laissée seule dans cette maison avec ses dettes à lui, a-t-elle dit, tout bas. Ses factures. Son fauteuil. »
Ce n’était pas vrai. Mais elle y croyait presque.
Ils sont sortis un par un. Le notaire en premier, la tête droite, le regard au plafond, sans un mot. Le docteur Bernard derrière lui, sa mallette serrée contre le ventre. Josiane la dernière, sans se retourner. Sa mule gauche est restée dans le couloir, tombée du pied.
Clémence a posé sa tablette sur la table, devant Garcia, sans attendre qu’on lui demande.
« Il y a le dossier, a-t-elle dit. Tout est dedans. Le mail de mardi. Le prix. Je voulais dire… j’ai posé la question à maître Beaumont. Il m’a répondu que c’était l’usage. »
Garcia l’a regardée longtemps. Puis il a pris la tablette, doucement.
« Merci, mademoiselle. »
Je me suis agenouillé devant le fauteuil. Papa a posé sa main gauche sur ma joue, avec la paume ouverte, comme sur le front d’un enfant qui a de la fièvre.
« Lucas. »
« Oui, papa. »
« Mon grand. »
« Oui. »
Les agents sortaient les pièces. Maître Moreau remplissait un formulaire sur le coin de la table. Daniel, sur le seuil, la casquette à la main, ne savait pas où se mettre.
Papa a tourné sa tête vers moi, très lentement. Il a cherché les mots, très longtemps. Sa mâchoire travaillait.
Il m’a pris par la veste, la veste bleue de l’usine, et m’a attiré à lui.
« Il y a une dernière chose au cabanon, a-t-il soufflé, à mon oreille. Pas pour le juge. »
Dimanche, onze heures, le cabanon 27 sentait la terre mouillée et le café froid.
Trois jours avaient passé. Josiane dormait à la maison d’arrêt de Bourges, dans la même aile que celle où j’avais passé trois ans, côté femmes. Hubert Beaumont avait un avocat de Paris et une étude fermée par la chambre des notaires. Le docteur Bernard avait rendu son tampon. Maître Moreau avait déposé la demande en révision le vendredi à seize heures, en personne, avec ses ongles rongés. Elle m’avait dit : « Ça prendra des mois. Mais cette fois, je lis tout. »
Papa était assis dans son fauteuil, devant la porte, sur le chemin de gravier. Daniel l’avait poussé depuis la grille. Manon avait garé la Twingo juste derrière. Le juge des tutelles avait accordé une sortie à la journée, avec elle pour accompagnatrice. Marcel, en gilet orange même un dimanche, attendait près du portail, son râteau à la main. Il a serré la main gauche de papa dans les deux siennes.
« Je l’ai gardée, Gérard. Je l’ai gardée. »
« Merci, a dit papa. Mar… »
Il a fermé les yeux. Rouvert.
« Marcel. »
Ça m’a fait rire, et ça m’a presque fait pleurer.
« Où ? » j’ai demandé.
Papa a levé sa main gauche vers le fond du cabanon, vers l’angle derrière le poêle. Il n’y avait rien d’autre que les bêches, le sac de terreau et une planche posée sur deux briques. Je l’avais vue dix fois. J’avais dormi à côté.
Je l’ai poussée. Derrière, il y avait un trou dans la terre battue. Pas profond. Un couvercle de plastique, une pierre dessus. Sous le couvercle, une boîte à gâteaux LU, de celles avec le biscuit rond sur le dessus, la rouille qui mangeait un coin.
Je l’ai posée sur l’établi. Elle était plus lourde que je ne croyais.
Dedans, il y avait des photos. Des dizaines, serrées par un élastique. Maman à vingt-cinq ans devant la mer, les cheveux dans les yeux. Moi à six ans sur un vélo trop grand. Le mariage de mes grands-parents. Moi à onze ans, en costume, au cimetière de Vierzon, avec des chaussures noires.
Sous les photos, une enveloppe. Dans l’enveloppe, des billets. De vingt, de cinquante. Pliés en deux, un par un, soigneusement, par des mains qui avaient longtemps compté de petites sommes.
Je les ai comptés. Six mille cent cinquante euros.
Et un morceau de carton de boîte de sucre, plié en deux. Au crayon, l’écriture penchée de papa, celle de l’enveloppe kraft, celle du 14 mars :
« Pour que tu repartes. »
Pas de signature. Pas de pardon. Seulement ça.
Je n’ai pas pleuré tout de suite. J’ai regardé la boîte. J’ai regardé les billets. Puis j’ai refermé le couvercle, doucement, comme sur un animal qui dort.
« C’est ce qu’il y avait sur les murs, a dit Manon derrière moi. Les carrés plus clairs. En octobre, il marchait encore, avec la canne. Josiane avait dit qu’elle vendrait les cadres. Il les a décrochés pendant qu’elle était à la poste. Une par une. Il les a cachées ici. »
« Elle savait pas ? »
« Elle croyait qu’il venait jardiner. Même elle, elle a pas imaginé qu’il viendrait cacher des photos. » Elle regardait la parcelle de Daniel, ses poireaux oubliés. « Et en mars, c’est moi qui l’ai amené. Il voulait finir la boîte, mettre le carton, et donner l’enveloppe à Marcel. Il m’a dit : “Si Lucas revient, il saura où chercher.” Il avait raison. »
« Il a mis six mille cent cinquante euros là-dedans. »
« Ce sont les billets de sa retraite que Josiane ne voyait pas. Il en mettait un peu chaque mois dans la poche de son gilet. »
Daniel s’est éclairci la gorge, derrière nous. Papa, lui, ne regardait pas la boîte. Il me regardait, moi.
« Lu… cas. »
« Je repars pas, papa. »
« Pour que… tu repartes. »
« Je repars nulle part. Je reste. »
Il a fermé les yeux. Sa main gauche a tapoté l’accoudoir, une fois, deux fois, comme quand j’avais onze ans.
Sur l’étagère, derrière la lampe de Daniel, il y avait toujours la tasse. Je l’ai prise. Une tasse blanche, avec un liseré bleu, ébréchée au bord, avec au fond un croissant de café séché, brun, qui datait de l’année dernière. Je l’ai tenue dans ma paume. Elle était froide, et plus légère que dans mon souvenir.
On est rentrés vers midi. Le fauteuil grince toujours au troisième pas dans le couloir. Papa a regardé le salon, les rideaux de maman qui manquaient, la table des dimanches, dégagée, nue. Il n’a rien dit. Il a serré le bord de son accoudoir.
J’ai posé la boîte LU sur le buffet. Avec du ruban adhésif neuf, j’ai remis les photos au mur, une par une, dans leurs carrés plus clairs. Elles tombaient presque juste. Il y en avait une qui dépassait d’un doigt. Je l’ai laissée comme ça.
Garcia avait retiré les scellés la veille. Dans le placard de la cuisine, il restait un paquet de café soluble et un sucrier. Rien d’autre. Pas une cuillère, comme elle l’avait promis. J’ai ouvert le tiroir à côté de l’évier. Une seule cuillère, au fond, qu’elle n’avait pas vue. Une cuillère de mon enfance, avec le manche tordu.
J’ai lavé la tasse à l’eau chaude. Le café séché est parti en trois passages d’éponge. J’ai fait chauffer l’eau. J’ai mis une cuillère de poudre, deux sucres. J’ai porté la tasse dans le salon.
Papa l’a prise de sa main gauche. Il l’a tenue à deux centimètres de sa bouche, un instant, comme s’il écoutait.
« Elle est… ébréchée », a-t-il dit.
« Oui. »
« Je… l’aime. »
Il a bu. Puis il l’a reposée, lentement, sur la table du 14 rue des Lilas. La tasse ébréchée, avec le soleil dedans.
