La tablette de Thibault s’est allumée toute seule sur la table de la cuisine, à 2 h 14 du matin.
C’était il y a un an, une nuit où je ne travaillais pas. Thibault dormait à l’étage. Moi, je buvais un verre d’eau dans le noir, en chaussettes, ma blouse d’aide-soignante pliée sur le dossier d’une chaise.
Sur l’écran, une seule ligne : « Virement exécuté. 9 000,00 €. Bénéficiaire : SCI Les Lilas d’Or. » Au-dessus, le nom de sa société. Beaumont & Fils.
Je ne connaissais aucune société qui s’appelait comme ça.
J’ai tapé le code, la date de naissance d’Emma. J’ai pris trois photos avec mon téléphone. J’ai reposé la tablette comme je l’avais trouvée, coque vers le haut.
Le lendemain, j’ai imprimé les photos à la médiathèque de Colombes, dix centimes la page. Je les ai glissées dans une boîte à gâteaux LU, au fond du placard, derrière le sel.
La boîte a commencé comme ça. Avec 9 000 €, une nuit, un verre d’eau.
Dans l’avion, j’ai éteint mon téléphone quand l’hôtesse est repassée dans l’allée. Je l’ai fait en regardant Théo, pas l’écran.
Nous avons décollé à 15 h 05.
Emma, près du hublot, m’a observée longtemps.
« Maman, t’as pleuré ? »
« Non. J’ai un truc dans l’œil. »
« Dans l’avion ? »
« Dans l’avion aussi. »
Elle a sorti son carnet à dessins du sac Lidl qui lui sert de cartable. Elle a dessiné une maison avec quatre fenêtres, puis elle n’a plus rien demandé.
Huit heures de vol. Je n’ai regardé aucun film. J’ai donné ma lasagne à Théo, qui s’est réveillé deux fois pour demander si on était arrivés chez Sandrine.
Pendant tout ce temps, j’ai refait le même calcul dans ma tête. Le virement datait de février. Le reçu, du 11 mars. Quatre semaines d’écart, et une signature que je reconnaissais sur chaque carte de vœux de ma vie.
Je n’avais pas de mot pour ce qui reliait les deux. Je n’avais que deux dates et des chiffres.
Nous avons atterri à 17 h 12, heure de Montréal. Il a fallu marcher dix minutes dans un couloir moquetté, Théo sur mon dos, Emma accrochée à la bretelle de mon sac. Un agent a tamponné nos trois passeports sans lever les yeux.
J’ai rallumé mon téléphone dans la file des bagages.
Il a vibré pendant presque une minute, sans s’arrêter.
Douze appels en absence. Thibault, douze fois. Le premier à 14 h 58, heure de Paris. Le dernier à 23 h 04, huit minutes avant notre atterrissage.
Puis les messages de Nadine, l’un sous l’autre, comme si elle les avait tapés debout.
« Je t’écris en vrac, j’ai pas le temps de faire des phrases. »
« Le reçu derrière la feuille, c’est moi qui l’ai agrafé. J’aurais dû te prévenir. »
« 11 mars. 2 400 €. Motif : mise à jour dossier patiente. Reçu par J. Lambert. Signé G. Beaumont. »
« Le jour où Lambert l’a rempli, j’étais au guichet d’à côté. J’ai gardé le double. »
« Je m’occupe du reste. »
J’ai relu la dernière ligne plusieurs fois.
Je ne sais pas ce que Nadine entendait par « le reste ». Je sais seulement qu’en quatre ans de nuits à l’EHPAD, elle n’avait jamais dit « je m’occupe de » sans que ce soit fait le matin.
2 400 €. C’est plus que mon salaire d’un mois et demi, à quelques euros près. Geneviève les avait versés à une secrétaire médicale pour un papier qui s’appelait « mise à jour ». Une mise à jour de quoi ?
Un dernier message, de Sandrine, arrivé pendant qu’on volait.
« On est au niveau des arrivées. Je tiens un carton avec vos prénoms. Théo va rire. »
Théo n’a pas ri. Il dormait de nouveau, la joue contre mon épaule, une main refermée sur la manche de mon manteau.
Dans la file, une dame a poussé son chariot contre ma hanche et s’est excusée en anglais. Je lui ai répondu en français, sans savoir pourquoi.
« Maman. »
Emma tirait sur mon sac.
« Quoi, ma puce ? »
« Ton téléphone, il sonne. »
Je baissais déjà les yeux.
THIBAULT. Un treizième appel, avec sa photo, celle où il tient Théo sur les épaules à la plage. Je ne l’avais pas changée. Je ne sais pas si c’était de l’oubli ou autre chose, et je n’ai pas envie de trancher ici.
« C’est papa », a dit Emma.
« Je sais. »
« Tu réponds ? »
« Je ne sais pas encore. »
« Pourquoi il appelle autant de fois ? »
Parce qu’à Neuilly, un docteur avait ouvert une enveloppe. Parce qu’une feuille était tombée de la main de mon mari. Parce que sa mère était sûrement en train de hurler quelque part dans un bureau de clinique.
Je n’ai rien dit de tout ça à ma fille de neuf ans.
« Parce qu’il s’inquiète », ai-je dit.
Emma m’a regardée comme on regarde une adulte qui vient de mentir et qui le sait. Elle n’a pas insisté.
Autour de nous, la file avançait. Le tapis roulant des bagages a craché une première valise noire, puis une deuxième.
Le téléphone a continué de sonner contre ma paume.
Mon pouce est resté au-dessus du bouton vert.
« Tu viens d’enlever mes enfants, Céline. »
Pas de bonjour. Pas de « vous êtes bien arrivés ». C’était la voix de Thibault, mais vide, comme un message d’accueil.
Je m’étais écartée du tapis roulant, jusqu’à un pilier couvert d’une publicité pour du sirop d’érable. Emma tenait Théo par la main, à dix mètres. Je les gardais dans le coin de l’œil.
« Ils sont avec moi. Ils vont bien. »
« Ils sont au Canada. »
« Je sais où ils sont, Thibault. »
« Clause 7. » Il a dit ça comme on lit une ordonnance. « Aucun des deux parents ne quitte le territoire français avec les enfants sans l’accord écrit de l’autre. Je ne t’ai donné aucun accord. »
Cette clause, je l’avais lue. Trois fois, sur ma table de cuisine, à côté de ma blouse. Je m’étais dit que c’était du papier, que des gens qui posent 400 000 € devant moi ne se battraient pas pour un billet d’avion.
Je ne sais pas si j’ai vraiment cru ça, ou si j’ai voulu ne pas comprendre.
« Les avocats de maman ont appelé le parquet de Nanterre à 16 heures », a continué Thibault. « Déplacement illicite. C’est le terme. La Convention de La Haye, ça te dit quelque chose ? »
« À 16 heures, on était déjà en l’air. »
« Justement. »
L’écran de mon téléphone est passé à 4 %. Le chargeur dormait dans ma valise, quelque part sur le tapis, parmi deux cents sacs identiques.
« Thibault. La feuille. Celle du 11 mars. »
Il y a eu un long souffle dans l’appareil. Puis un bruit de portière, de gravier. Il était dehors. Il avait dû sortir de la maison de sa mère.
« Je sais pas ce que c’est. Je te jure que je sais pas. »
« Tu croyais quoi ? »
« Que le bébé existait. »
Il l’a dit tout bas, comme on avoue un vol.
« Je l’ai rencontrée en août, Céline. À l’Île de Ré, devant la maison de maman. Elle cherchait une adresse. C’était un hasard. »
« Un hasard. »
« Oui, un hasard ! Elle m’a dit en octobre qu’elle était enceinte. Elle m’a montré une feuille de la clinique. Je l’ai passée à maman, au réveillon, comme tout le monde. Je n’ai pas lu la date. Je l’ai pas lue. »
Je me suis appuyée contre le pilier. Sur la pub, un bûcheron souriait avec une bouteille de sirop sous le bras.
Un hasard, en août, devant la maison de Geneviève. Une jeune femme qui ne se trompe pas d’adresse sur une île où il n’y a qu’une route.
Je n’ai pas relevé. Je voulais d’abord entendre tout ce qu’il avait à dire.
« Et ta mère ? Elle sait que tu m’appelles ? »
« Elle est au téléphone avec ses avocats depuis la clinique. Elle voulait la feuille, Dubois a refusé de la rendre. Apolline s’est enfermée dans la chambre d’amis. Moi, je suis sorti. » Sa voix a descendu d’un ton. « Hier soir, elle m’a pris à part, dans le bureau de papa. Elle m’a dit : “Si tu parles, la boîte tombe.” »
Beaumont & Fils. Nanterre. Les matériaux, les camions, les salariés de l’entrepôt de Nanterre.
« Parler de quoi ? »
« Tu le sais très bien. »
« Non, Thibault. Dis-le-moi. »
Une main a tiré sur ma manche.
Théo. Réveillé, les cheveux collés d’un côté, son doudou sous le bras.
« Maman, c’est papa ? »
J’ai mis la main sur le micro.
« Oui, mon cœur. »
« Dis-lui que j’ai pas eu peur dans l’avion. »
J’ai fermé les yeux une seconde. Emma, derrière lui, regardait ses chaussures.
« Théo dit qu’il n’a pas eu peur dans l’avion », ai-je répété dans le téléphone.
Rien n’est revenu pendant quatre ou cinq secondes. J’entendais seulement le gravier, et peut-être, au loin, une voiture sur le boulevard de Neuilly.
« Dis-lui », a fini par dire Thibault, d’une voix que je ne lui connaissais plus. « Dis-lui que papa est fier. »
Je l’ai dit. Théo a hoché la tête, très sérieux, et il est retourné se coller contre la jambe de sa sœur.
Le Thibault de tout à l’heure est revenu d’un coup, comme une porte qui se referme.
« Mais ça ne change rien. Tu dois rentrer, Céline. Si tu ne reviens pas, maman va aller jusqu’au bout. Elle m’a dit que tu allais en prendre pour des années. Que ce serait toi, la coupable, devant un juge, avec une avocate qui touche la moitié d’un smic. »
« Ta mère t’a dit ça. »
« Elle dit toujours ce qu’il faut dire, c’est ça le problème. »
J’ai failli répondre que ce n’était pas elle, le problème. J’ai attendu.
« Les virements », a repris Thibault. Presque rien, un filet.
Mon estomac s’est serré. Dans ma boîte LU, au fond d’un sac que je portais sur le dos, il y avait douze pages imprimées à dix centimes.
« Quels virements ? »
« Ne joue pas à ça avec moi. »
« Je ne joue à rien. Dis-moi. »
« Les virements, ce n’est pas seulement maman, c’est aussi— »
L’écran est devenu noir.
Pas de bip, pas de dernière phrase. Juste mon visage, fatigué, dans la vitre noire de l’appareil.
Théo m’a tendu son doudou, comme si c’était à moi qu’il fallait le prêter.
Le docteur Dubois m’a dit de ne pas bouger de la porte, alors je n’ai pas bougé.
Moi, c’est Nadine. J’ai cinquante-huit ans, et à l’accueil de la clinique de Neuilly, on me prend pour un meuble. C’est pratique. Un meuble entend tout.
Je venais d’envoyer la photo du reçu à Céline. J’ai glissé mon téléphone dans la poche de ma blouse bleue, avec le badge qui tourne au bout de son lacet.
Ils étaient sept dans le bureau. Geneviève Beaumont au milieu, le manteau camel posé sur les épaules. Béatrice et Bertrand près de la fenêtre, le nez dans leurs écharpes. Guillaume, debout, qui regardait sa montre. Thibault assis, les mains vides. Apolline contre le mur.
Et Constance, tout au fond, avec son petit Côme, cinq mois, qui dormait contre sa joue.
Dubois tenait la feuille d’une main, le reçu de l’autre.
« Madame Beaumont, c’est bien votre signature, ici ? »
« Je règle beaucoup de choses pour la famille, docteur. Je ne me rappelle pas chaque papier. »
« Deux mille quatre cents euros. Le 11 mars. Motif : mise à jour dossier patiente. »
Il s’est tourné vers la porte.
« Madame, c’est vous qui avez agrafé ces deux pages ? »
« Oui, docteur. »
« Pourquoi ? »
« Parce que je l’ai vu naître, ce papier. Le 11 mars, j’étais au guichet d’à côté. Madame Lambert a compté des billets devant moi, et Madame Beaumont a signé sans lever la tête. »
« Une employée d’accueil », a dit Geneviève en regardant les autres. « On écoute les employées d’accueil, maintenant ? »
« Moi, je l’écoute », a répondu Dubois.
Il n’a pas élevé la voix. Trente ans de salle d’accouchement, ça vous apprend à parler bas quand tout le monde crie.
Il est allé à la fenêtre. Il a tenu la feuille à contre-jour, à dix centimètres de ses lunettes.
« Cette étiquette n’a pas la même police que le reste. Et elle est décalée de deux millimètres. »
« Docteur, c’est un document médical privé », a dit Geneviève. « Vous n’avez aucun droit… »
« C’est mon service, Madame. C’est mon appareil. »
Il a sorti une lingette de la boîte sur son bureau. Il a frotté un coin de l’étiquette avec l’ongle.
Un coin s’est soulevé.
Sous le papier blanc, deux lettres noires, tapées à la machine. Un B. Un E.
« Arrêtez », a murmuré Apolline.
C’était la première fois que je l’entendais parler. Une toute petite voix, pas celle d’une future mère de famille.
Dubois a tiré. L’étiquette est venue d’un seul bloc, avec un petit bruit sec.
« De Saint-Pierre Apolline », a-t-il lu à voix haute. Puis, sur la feuille, à l’endroit où le papier collant avait laissé sa trace brillante : « BEAUMONT Constance. 11 mars. »
Personne n’a respiré.
Côme a grogné dans son sommeil. Constance a porté sa main libre à sa bouche.
Je regardais Geneviève. Elle n’a pas bronché. Elle a seulement serré son manteau sur ses épaules, comme quelqu’un qui a un peu froid.
« Apolline », a-t-elle dit doucement. « Dis-leur que c’est ta feuille. »
Apolline a ouvert la bouche. Rien n’est sorti.
« Madame Lambert, dans mon bureau », a dit Dubois dans l’interphone. « Tout de suite. »
Josiane Lambert est arrivée en moins d’une minute. Tailleur gris, lunettes au bout d’une chaîne, un stylo encore dans la main. Elle a vu la feuille. Elle a vu l’étiquette sur le bureau.
« Docteur, je peux expliquer. »
« Josiane », a dit Geneviève.
Un seul mot, très doux. Lambert a sursauté comme si on lui avait posé un fer chaud sur le bras.
« C’est vous qui avez collé cette étiquette ? » a demandé Dubois.
« Madame Beaumont m’a dit que c’était pour une mise à jour. Un dossier à régulariser. Je pensais… » Elle a cherché ses mots, ses doigts tordaient le stylo. « Et il y a le certificat, aussi. »
« Quel certificat ? »
« Le certificat de grossesse. Pour le notaire. Pour vendredi. Elle voulait que je le prépare avec votre tampon, docteur, et que je signe à votre place. Je l’ai commencé. Il est dans mon tiroir, à moitié rempli. Je n’ai pas dormi depuis quinze jours. »
Elle a pleuré tout de suite, sans bruit, la bouche ouverte comme une enfant.
« Josiane est épuisée, vous le voyez bien », a dit Geneviève.
Elle a posé la main sur le bras de Lambert, très tendrement. Sa voix était parfaite. Je l’avais entendue toute l’année à l’accueil, quand elle venait chercher Thibault pour un déjeuner.
« Elle fait de la tension. Elle dit n’importe quoi. Docteur, vendredi, il y a un rendez-vous de famille chez maître d’Harcourt. Un rendez-vous qui compte. Vous ferez ce que vous voudrez de votre papier, mais vendredi, on signe. Je ne laisserai pas une secrétaire fatiguée tout gâcher. »
« Tout gâcher quoi, maman ? » a demandé Thibault.
C’était la première fois qu’il parlait depuis que la feuille lui avait échappé des doigts.
« Lève-toi. On s’en va. »
Il n’a pas bougé.
Je voudrais dire que j’ai été fière de lui. Je ne l’ai pas été. Il est resté assis, les yeux sur la moquette, et il a laissé sa mère le regarder comme on regarde un chien qui n’obéit plus.
Moi, je pensais à Céline.
À cinq heures du matin, dans la salle de repos de l’EHPAD, avec son dos qui lui faisait mal et sa boîte de biscuits LU posée entre nous. Elle me laissait toujours le dernier. Elle disait qu’elle n’avait pas faim. Je savais qu’elle mentait. Elle savait que je savais.
Cette femme-là, on la traitait de « fille de la blouse » dans la maison de Neuilly.
Constance s’est levée.
Elle a traversé le bureau avec Côme dans les bras, sans un regard pour sa mère. Elle a pris la feuille sur le bureau du docteur, de sa main libre, doucement. Elle a lu son propre nom. Son nom de jeune fille, tapé à la machine, resté caché neuf mois sous un autre.
Puis elle s’est tournée vers moi, vers la porte, vers le meuble de l’accueil.
« Madame », a-t-elle dit. Sa voix tremblait, mais elle ne baissait pas les yeux. « Donnez-moi le numéro de Céline, pas celui de Thibault. »
Je vidais l’eau bouillante des pâtes dans l’évier de Sandrine quand mon téléphone s’est rallumé sur le comptoir.
Il avait mis vingt minutes à reprendre vie sur le chargeur qu’elle m’avait prêté. Le temps de se connecter, il affichait un appel en cours. Pas Thibault.
GENEVIÈVE.
J’ai posé la passoire. J’ai essuyé mes mains sur mon jean. Dans la pièce d’à côté, Théo racontait aux dessins animés de Sandrine qu’il avait pris l’avion.
« Allô. »
« Tu es arrivée. Bien. »
La voix de Neuilly, polie, sans une fêlure. La voix qui me disait « bonne fille » en me tendant un stylo.
« Je n’ai pas envie de te parler, Geneviève. »
« Moi non plus. Je serai brève. » Un bruit de verre posé sur du bois. « Tu as quarante-huit heures pour ramener Emma et Théo à Neuilly. Passé ce délai, maître d’Harcourt dépose la requête au titre de La Haye. À Montréal, et à Nanterre. »
« Ce sont mes enfants. »
« Ce sont les enfants de Thibault aussi. Tu as signé la clause 7, ma petite. Tu as signé tout ce qu’on t’a mis sous le nez. C’est ce qu’il y a de commode avec toi. »
Je me suis appuyée au frigo. Sur la porte, un aimant en forme de homard tenait une facture de gaz.
« Et mes 400 000 euros ? »
« Sous séquestre, chez maître d’Harcourt, depuis cet après-midi. Tu les auras quand les enfants seront rentrés. »
« Ce n’est pas ce qu’on a signé. »
« Tu as signé la clause 7. »
Elle l’a répété comme une comptine.
« Leurs parts ne se gèrent pas depuis Longueuil, Céline. »
« Leurs parts ? »
Le silence a duré une demi-seconde de trop.
« Leurs études, je voulais dire. »
Je n’ai rien répondu. J’ai seulement noté, dans un coin de ma tête, le mot qu’elle venait de laisser tomber par terre.
« Je sais que tu as pris cette feuille sur mon buffet, au réveillon », a repris Geneviève. « Une voleuse, en plus du reste. Tu le diras au juge, si tu veux. Il sera sûrement touché par une aide-soignante qui fait les poches de sa belle-mère. »
« Je t’ai pris une feuille que tu avais laissée traîner derrière ma bûche. »
« Quarante-huit heures. Je les compte. »
Elle a raccroché.
Le chargeur de Sandrine tenait encore dans la prise. Mon pouce tremblait sur l’écran.
Il y avait un message vocal de maître Garcia, reçu à midi, heure d’ici. Trente secondes. Je l’ai écouté debout, le téléphone collé à l’oreille pour que les enfants n’entendent pas.
« Madame Leroy, rappelez-moi, quelle que soit l’heure. »
Elle a décroché à la deuxième sonnerie.
« Vous êtes arrivée. Bien. Je ne dors pas de toute façon. »
« Maître, la clause 7… »
« Je vous en avais parlé en décembre. » Sa voix n’avait pas de reproche, juste de la fatigue. « Vous aviez dit que vous aviez compris. »
« J’ai compris. Je suis partie quand même. »
« Écoutez-moi bien. Si le juge de Montréal ordonne le retour et que vous refusez, vous perdez la garde. Pas seulement ici : en France aussi. Ils ont un dossier tout prêt, ils ont les billets, la date, l’heure du vol. Vous êtes, pour l’instant, la mère qui est partie avec les enfants un jour de divorce. »
« Et si je prouve qu’ils m’ont piégée ? »
« Alors il vous faut une preuve qu’ils ne pourront pas contester. Pas des photos de cuisine, pas des impressions de médiathèque. Quelque chose de solide, avant l’audience. »
Je n’ai pas dit à Garcia que je venais d’entendre Geneviève dire « leurs parts ». Je ne savais pas encore ce que ça pesait.
« Merci, maître. »
« Reposez-vous, Madame Leroy. Si vous le pouvez. »
Je ne pouvais pas.
Sandrine avait servi les pâtes dans trois bols différents, tous ébréchés. Théo mangeait avec les doigts. Emma tournait sa fourchette sans la lever.
« C’était qui, au téléphone ? »
« Une dame qui s’occupe des papiers. »
« Mamie va venir nous chercher ? » a demandé Théo, la bouche pleine de sauce tomate.
J’ai glissé mon téléphone sous la toile cirée, à côté de ma main.
« Non, mon cœur. Pas ce soir. »
« Quand ? »
Je n’ai pas su répondre à la question d’un enfant de cinq ans. Sandrine m’a regardée par-dessus son bol. Elle a pris la parole à ma place pour parler de neige.
À 20 h 40, mon téléphone a affiché un numéro français que je ne connaissais pas.
« Céline ? C’est Constance. »
J’ai poussé ma chaise. J’ai marché jusqu’au balcon, dans le froid, en pantoufles.
« Je sais qui c’est. »
« J’ai eu ton numéro par Nadine. Je voulais… » Elle a pris une inspiration qui sonnait mouillée. Un bébé pleurait dans le fond. « Le docteur Dubois a décollé l’étiquette de la feuille. Sous le nom d’Apolline, il y avait le mien. »
« Ton nom. »
« Mon écho du 11 mars. Celle de Côme, avant qu’il naisse. »
J’ai fermé les yeux dans le noir.
« Maman me l’avait demandée en mars », a continué Constance. « Elle m’a dit que la mutuelle remboursait mieux avec l’original. Je lui ai donné la feuille. Je ne l’ai jamais revue. »
« Tu savais pour Apolline ? »
« Non. Je te le jure sur Côme. Je croyais qu’elle était enceinte comme moi. Je lui avais même offert un body. »
« Constance. »
« Oui ? »
« Tu m’appelles à 2 h 40 du matin, heure de Paris. Pourquoi ? »
« Parce que Josiane Lambert a dit “vendredi”. Chez d’Harcourt. Et que maman n’a pas bougé de son salon, elle téléphone depuis des heures. Elle prépare quelque chose, Céline. Je ne sais pas quoi. »
Elle a pleuré un peu, puis elle s’est reprise. Elle aussi avait appris à pleurer sans bruit chez les Beaumont.
Je suis rentrée. J’ai regardé l’horloge de Sandrine, au-dessus de la cuisinière, qui avait la forme d’une théière.
Vendredi, 10 h à Paris.
Il était 22 h à Longueuil, jeudi.
Le 25 décembre, au moment de partir de Neuilly, Geneviève avait glissé une vieille tablette dans le sac d’Emma.
« Pour tes jeux, ma chérie. Elle ne sert plus à rien, autant qu’elle serve à quelqu’un. »
J’y avais vu de la gentillesse. Je l’ai dit à Sandrine, ce soir-là, quand elle m’a demandé pourquoi une tablette traversait l’Atlantique avec nous.
À 23 h 10, dans le salon de Longueuil, Emma me l’a tendue.
Le canapé-lit de Sandrine avait une barre de métal pile au milieu de mon dos. Je m’étais couchée tout habillée, ma blouse d’aide-soignante pliée au fond du sac, celle que je n’avais pas eu le courage de laisser en France. Les trois billets avaient allégé le Livret A. Je comptais les semaines que je pouvais tenir, en additionnant dans ma tête les fins de mois, quand j’ai entendu le premier sanglot.
Un petit sanglot de garçon, qui essaie de ne pas faire de bruit.
Je suis allée dans la chambre d’amis. Théo était assis dans le lit, le pyjama collé aux cuisses, les draps trempés autour de lui.
« J’ai pas fait exprès, maman. »
« Je sais, mon cœur. »
« Je veux pas que Sandrine le voie. »
« Elle ne verra rien. »
Je l’ai porté jusqu’à la salle de bains. Je lui ai enlevé son bas de pyjama, je l’ai rincé, j’ai cherché une serviette propre. Il n’avait pas mouillé son lit depuis ses trois ans.
Quand je suis revenue, Emma était debout au bord du matelas, les bras serrés autour d’elle.
« J’ai mis les draps dans la baignoire », a-t-elle dit. « Je te les avais préparés. »
« Tu n’avais pas besoin. »
« Je m’occupe de lui, maman. »
Elle me l’a dit sur le même ton que je prenais, moi, avec les anciens de l’EHPAD, quand il fallait les rassurer pour une toilette difficile. Une phrase de grande personne, dans une bouche de neuf ans.
Théo s’est rendormi sous une couverture de Sandrine, dans mes bras, sur le canapé. Emma s’est assise à côté de nous, sur le bord, sans bruit.
« Maman. »
« Oui ? »
« C’est vrai que tu vas aller en prison ? »
Je n’ai pas bougé. J’ai senti le petit corps de Théo se soulever contre ma poitrine, puis redescendre.
« Qui t’a dit ça ? »
« Mamie. La semaine d’avant le divorce, quand elle m’a emmenée acheter des chaussons. Elle a dit que les mamans qui partent avec leurs enfants vont en prison. Que les enfants, eux, restent chez leur père, avec elle. » Elle a avalé sa salive. « Elle a dit de ne pas te le dire. »
« Emma, regarde-moi. »
Elle a levé les yeux. Elle avait les cernes de quelqu’un de quarante ans.
« Personne ne va en prison parce qu’il aime ses enfants. »
« Mais mamie a dit… »
« Mamie dit beaucoup de choses. »
Je ne suis pas sûre d’avoir cru ma propre phrase. Garcia m’avait parlé de garde, de poursuites en France. Pas de prison. Mais personne n’avait dit non plus que c’était impossible.
Emma a hoché la tête, sans me croire tout à fait. Puis elle a plongé la main dans son sac Lidl, et elle en a sorti la tablette de mamie.
« J’ai un truc à te montrer. Je sais pas si c’est important. »
« Tu n’as pas à… »
« C’est des photos. Je les ai prises avec, en vacances. Elles vont toutes dans le même dossier. Je crois que c’est mamie qui l’a appelé comme ça. »
Elle a allumé l’écran. Une lumière bleue lui a éclairé le menton.
Le dossier s’appelait « Projet T. ».
Elle a fait défiler des photos de sable, du chat d’un voisin, de Théo en maillot, les genoux pleins de terre. Une photo de la cuisine de la maison de l’Île de Ré, floue, prise de travers, comme les prend un enfant qui fait semblant d’être photographe.
« Celle-là. »
Elle l’a agrandie avec deux doigts.
Une cuisine avec des carreaux bleus, un plan de travail en bois. Une jeune femme, de profil, cheveux châtains rassemblés sur la nuque, qui se retournait comme si on l’avait appelée.
Apolline.
« C’est la dame de papa, a dit Emma. Je l’ai vue le 14 juillet. Mamie m’avait dit que c’était une amie qui aidait pour le repas. »
J’ai pris la tablette dans mes mains. J’ai appuyé sur les trois petits points, en bas. « Informations ». Date de prise de vue : 14 juillet, 16 h 52.
Quatorze juillet. Pas août.
Thibault, au téléphone, m’avait juré que c’était un hasard, un jour d’août, devant le portail de sa mère. Il n’avait pas menti, probablement. Il avait juste répété ce qu’on lui avait fait croire.
Emma me regardait. Elle a murmuré :
« Tu vas pas dire à papa que j’ai pris la photo ? »
« Non. »
« Parce que j’ai désobéi à mamie. »
« Tu n’as rien fait de mal. »
Elle a posé sa tête sur mon épaule, de l’autre côté de Théo. J’ai senti sa joue chaude, un peu humide.
Dans le salon de Sandrine, il y avait la tablette, mes deux enfants, une barre de métal dans mon dos et un chargeur de téléphone qui clignotait au sol.
Je suis revenue à la photo.
Je l’ai agrandie encore, avec deux doigts qui ne tremblaient plus.
Apolline tenait quelque chose contre sa hanche. Une enveloppe blanche, un peu pliée, comme si on venait de la lui remettre. Dans le coin, un tampon rond, bleu, aux lettres nettes, impossible à confondre.
CLINIQUE DE NEUILLY.
À 23 h 40, j’avais regardé la photo quarante fois.
Apolline de profil. L’enveloppe contre sa hanche. Le tampon bleu.
Emma dormait contre mon épaule, la bouche entrouverte, la tablette coincée entre nous deux. Théo avait roulé de l’autre côté du canapé-lit, un pied sur mon genou. Je n’osais plus bouger.
Trois coups ont retenti à la porte d’entrée.
Pas forts. Réguliers. Comme quelqu’un qui s’est entraîné dans l’escalier.
Sandrine est sortie de sa chambre en t-shirt de nuit, un élastique dans les cheveux.
« T’attends quelqu’un ? »
« Non. »
« Moi non plus. »
Elle a collé son œil au judas. Elle a reculé d’un pas, comme si la porte avait chauffé.
« C’est une fille. Toute seule, avec une valise. »
J’ai posé Emma sur l’oreiller. J’ai regardé à mon tour.
Des cheveux châtains tirés sur la nuque. Un manteau beige trop grand. Le profil de la photo.
« N’ouvre pas, m’a soufflé Sandrine. Céline. N’ouvre pas. »
J’ai ouvert. La chaîne est restée mise.
« Madame Leroy ? »
Je connaissais cette voix. Au réveillon, elle disait « merci, Geneviève » en levant son verre d’eau gazeuse. Ce soir, elle tremblait.
« Qu’est-ce que tu fais là ? »
« Je peux entrer ? Cinq minutes. Je vous en supplie. »
« Comment tu as eu l’adresse ? »
« Elle est sur la convention. Thibault l’a laissée ouverte sur la table de la cuisine. »
Elle a défait les boutons de son manteau. Personne ne le lui avait demandé. Dessous, un pull fin, collant. Et devant, rien. Un ventre plat.
Je suis aide-soignante. Je sais à quoi ressemble une femme enceinte de plusieurs mois.
J’ai décroché la chaîne.
Sandrine est restée dans le couloir, les bras croisés. Elle a quand même mis l’eau à chauffer. Je la connais.
Dans la cuisine, Apolline s’est assise sur la chaise du bout, celle où j’avais posé ma blouse bleue à côté du classeur de la convention. Elle a tenu le bol de tisane à deux mains sans y toucher. La toile cirée avait un trou de cigarette près de son coude, vieux de dix ans.
Elle a sorti de son sac un petit dictaphone gris. Elle l’a posé entre nous. Un voyant rouge s’est allumé.
« C’est pour vous, a-t-elle dit. Pour que vous ayez ma voix. Pas seulement mes mots. »
« Vas-y. »
Elle a respiré.
« Je m’appelle Apolline de Saint-Pierre. J’ai vingt-sept ans. Je n’ai jamais été enceinte. »
La cuillère de Sandrine est tombée dans l’évier.
« Jamais ? »
« Jamais. Il n’y a pas de bébé. Il n’y en a jamais eu. »
Je n’ai rien dit. J’ai regardé mes mains sur la toile cirée. Je ne sais pas combien de temps ça a duré.
« Geneviève m’a payée, a repris Apolline. Quatre-vingt-dix mille euros. En trois fois. »
« Pour quoi faire ? »
« Ma mère. Marguerite. Le château est saisi depuis l’automne, et il y a une vente aux enchères au printemps. Geneviève l’a su par son notaire. Elle est venue me voir avec une proposition. Un rôle. Quelques mois. Une grossesse, un réveillon, et une fausse couche en mars. »
« En mars. »
« Quand la signature serait passée. Elle a dit que personne n’en mourrait. »
J’ai pensé à la bûche du Lidl. Neuf Noëls, neuf bûches à 4,99 € posées derrière celle de Geneviève, et elle versait quatre-vingt-dix mille euros pour un ventre en carton. Je ne sais pas pourquoi j’ai pensé à ça à ce moment-là.
« Tu as regardé mes enfants dans les yeux, ai-je dit. À Noël. Théo t’a donné la moitié de sa clémentine. »
Apolline a pleuré sans bruit, le menton collé contre sa poitrine.
« Je sais. Je l’ai mangée. »
« Pourquoi tu viens ce soir ? »
« À cause de la feuille. L’écho. Geneviève me l’a donnée la veille du réveillon, dans la voiture, pour que je la tienne bien devant tout le monde. Un coin de l’étiquette se décollait. J’ai gratté avec l’ongle. »
« Et ? »
« Il y avait des lettres dessous. Trois. B, E, A. »
Sandrine s’est tournée vers moi. Je n’ai pas bougé.
Beaumont.
Constance, au téléphone, l’après-midi même : « Maman m’a demandé mon écho en mars. Pour la mutuelle. »
« Elle n’avait pas fait faire un faux, a murmuré Apolline. Elle avait pris l’écho d’une vraie femme. Une qui attendait vraiment un enfant. Là, j’ai eu peur. Si elle prend le bébé de quelqu’un d’autre pour moi, qu’est-ce qu’elle me prend à moi, après mars ? »
« Et l’enveloppe, sur la photo d’Emma ? »
Elle a levé les yeux.
« Quelle photo ? »
« Celle de la cuisine, à Ré, le 14 juillet. Tu tiens une enveloppe avec le tampon de la clinique. »
« L’acompte. Le premier. » Elle a avalé sa salive. « Je ne l’ai jamais ouverte devant elle. »
« Pourquoi pas la police ? »
« Qui croira une fille qui a pris quatre-vingt-dix mille euros ? » Elle a essuyé son nez sur sa manche. « Vous, peut-être. Je ne sais pas. J’ai le reste, mais pas sur moi. »
« Le reste de quoi ? »
Elle n’a pas eu le temps de répondre.
Son téléphone, posé à côté du dictaphone, s’est allumé. Il a vibré deux fois sur la toile cirée, avec un bruit de guêpe dans un verre.
Apolline n’a pas touché l’appareil. Elle l’a regardé comme on regarde un chien qui n’est pas à soi.
J’ai lu l’écran à l’envers.
« Tu es chez elle ? Bien. »
Une seule lettre en dessous, à la place de la signature.
G.
À 8 h 40, un huissier a fait signer Sandrine sur le palier. Sandrine a fini la matinée assise par terre dans sa cuisine, un papier de trois pages à la main.
Apolline, à ce moment-là, avait quitté l’immeuble depuis deux heures et demie.
Pour comprendre, il faut revenir à 23 h 52, au message.
« Elle voit tout, a dit Apolline. Ce téléphone est à elle. Elle me l’a prêté en janvier, le mien n’avait plus de batterie. »
« Elle sait où tu es depuis quand ? »
« Roissy. Peut-être avant. »
Sandrine a ramassé l’appareil du bout des doigts. Elle l’a retourné face contre la toile cirée. Elle a posé le bol de tisane dessus. Comme si ça pouvait suffire.
« On l’éteint ? »
« Si je l’éteins, elle saura que j’ai compris. Et elle enverra quelqu’un. »
« Qui ? »
« Un homme. Un détective. Il était à Ré en juillet, dans une voiture grise. Je l’ai croisé trois fois. »
« Je veux pas d’elle chez moi, a dit Sandrine, très bas, dans le couloir. Céline. Elle a vendu son nom pour de l’argent. »
« Et sa mère a vendu le reste. Une nuit, Sandrine. »
« Une seule. »
« Demain matin, on appelle maître Garcia. »
Sandrine a regardé le plafond. Elle a sorti une couverture du placard. C’est comme ça que Sandrine dit oui.
Apolline s’est endormie dans le fauteuil, tout habillée, son manteau beige remonté jusqu’au menton. Moi, j’ai réglé mon réveil à 3 h 50.
Dix heures à Paris. Quatre heures ici. L’heure où maître d’Harcourt allait faire signer la donation sur les parts de mes enfants. Je ne pouvais rien y faire. J’ai décidé d’être réveillée quand même.
À 4 h pile, je me suis assise sur le canapé-lit. Dans le noir, l’écran de la tablette éclairait le plafond d’un carré blanc.
« Il est quatre heures. »
C’était Apolline. Elle avait les yeux ouverts.
« Je sais. »
« Je devais être là. À côté de Thibault, avec le certificat. »
« Et tu n’y es pas. »
« Elle m’avait dit que ça s’arrangerait. Elle dit toujours ça. »
On est restées sans parler pendant quatre minutes. J’ai compté sur l’horloge du four. Puis les paupières m’ont lâchée.
À 6 h 20, le fauteuil était vide.
La couverture pliée en quatre sur l’accoudoir. Le dictaphone sur la toile cirée, le voyant éteint. Pas de manteau beige. Pas de valise.
Je suis allée à la fenêtre. En bas, une voiture grise en double file, le moteur allumé. Un homme en doudoune noire tenait la portière arrière ouverte.
Apolline a traversé le trottoir, tête baissée, sans courir. Elle est montée sans regarder l’homme. Juste avant de s’asseoir, elle a levé les yeux vers ma fenêtre.
Une seconde. Pas plus.
La voiture est partie. J’ai tenu le rideau jusqu’à ce que les feux rouges tournent au coin.
J’ai ouvert le dictaphone avec mon ongle. Un petit logement vide, du genre où l’on glisse une carte. Pas de carte.
« Maman. »
Théo était debout dans le salon, en pyjama de dinosaures, une chaussette seulement. Il tirait sur ma manche.
« J’ai pipi. »
« Va, mon cœur. »
« Maman. La dame a mis un truc dans ma boîte. »
Je me suis accroupie.
« Quelle dame ? »
« Celle du fauteuil. Elle est venue quand tu dormais. Elle a dit que c’était un secret et que je devais le garder, comme les billes. »
Sa boîte, c’est une boîte de Kinder Bueno vide que Sandrine lui a donnée la semaine dernière. Il y range trois billes, un camion sans roue, un ticket de caisse Leclerc plié en huit qu’il appelle sa carte au trésor.
Elle était sur la table basse. Je l’ai ouverte.
Elle cliquetait. Pas à cause des billes.
Sous le camion, glissée dans un petit étui en plastique transparent, il y avait une carte SD. Rien d’autre qu’un bout de papier arraché à un carnet, avec trois lignes à l’encre bleue.
Écoutez jusqu’au bout. Pas Thibault. Pardon. A.
« Tu as bien fait de me le dire, ai-je murmuré. Très bien fait. »
« C’est un vrai secret ? »
« Oui. Le plus grand de la boîte. »
Il a hoché la tête, très sérieux, et il est parti aux toilettes en traînant sa chaussette.
À 8 h 40, la sonnette.
Sandrine a ouvert en croyant que c’était la voisine du deuxième. C’était un homme en costume sombre, avec une chemise cartonnée sous le bras.
« Madame est bien la locataire du troisième étage ? »
« Oui, pourquoi ? »
« Je dois vous signifier une requête déposée au titre de la Convention de La Haye. Deux enfants mineurs, Emma et Théo Beaumont, hébergés à cette adresse. Vous voulez bien signer ici, que vous l’avez reçue ? »
Elle a signé. Elle n’avait pas lu. Pour Sandrine, un huissier, c’est un uniforme.
Quand il est parti, elle a lu les trois pages debout, dans l’entrée. Elle a lu une phrase à voix haute.
« Déplacement illicite. »
Puis une autre.
« Il est demandé aux autorités locales de procéder au retour immédiat. »
Elle a glissé le long du mur, jusqu’au sol.
« Tu m’avais dit que c’était juste quelques semaines, Céline. »
« Je sais. »
« J’ai un bail, moi. J’ai mon travail. Ils vont venir ici avec la police ? »
« Non. C’est un papier. Une audience. »
« Toi, t’as une audience. Moi, j’ai quoi ? »
Je n’ai pas su répondre. Je me suis assise à côté d’elle, le dos contre le mur, dans l’odeur de tisane froide.
Quand elle a arrêté de trembler, je lui ai demandé son vieux portable. Celui des années passées, avec la fente sur le côté. Elle me l’a donné sans poser de question. Il a mis quatre minutes à s’allumer.
J’ai glissé la carte.
Un seul dossier. Un seul fichier audio, avec un nom que je n’ai pas eu besoin de relire deux fois.
Geneviève_Île_de_Ré_juillet.
« Trois mois, ma chérie. Tu perds le bébé, la signature sera passée, et tout le monde te plaindra. »
C’était la voix de ma belle-mère. Elle sortait des haut-parleurs d’un vieux portable posé entre le sucrier et la boîte de thé, dans la cuisine de Sandrine, à 9 h 20 du matin.
Cette voix-là, je la connaissais. Celle qui demande « tu reprendras un peu de café, Céline ? » en regardant ailleurs. Aucun éclat dedans. Du velours.
J’ai mis pause. Sandrine me regardait, la main sur la bouche.
« Continue, a-t-elle dit. Mais baisse. »
J’ai baissé. Théo regardait un dessin animé dans la chambre avec le casque de Sandrine sur les oreilles, Emma à côté de lui, un crayon à la main. Je les entendais respirer à travers la cloison.
J’ai remis play.
Une cuisine. Des carreaux, ça s’entendait à la résonance. Des verres qu’on pose. Puis la voix d’Apolline, toute petite.
« Et si Thibault veut un contrôle ? Un autre médecin ? »
« Thibault ne demande jamais rien, a dit Geneviève. Il signe. »
« Et Céline ? »
« La fille de la blouse ? » Un petit rire, bref. « Elle prendra ses enfants et elle prendra l’avion. La clause 7, ma chérie. Elle croira s’enfuir. Elle sera en faute. »
J’ai arrêté la lecture. Sandrine a retenu un cri entre ses dents.
« Elle l’avait prévu, a-t-elle dit. Elle savait que tu partirais. »
« Elle comptait là-dessus. »
J’ai pensé à la file d’attente de Roissy. Aux trois billets payés avec le Livret A. À mon sac plastique de chez Lidl, plein de chaussettes d’enfants.
J’ai repris.
Trois minutes plus tard, il y avait la partie que je n’attendais pas. Apolline a demandé pourquoi une femme qui a tout aurait besoin de ça. Geneviève n’a pas répondu tout de suite. On a entendu une chaise.
« Tu veux la vérité ? Je te la donne, comme ça tu comprendras que tu ne risques rien. Le casino d’Enghien. Trois ans. Hubert est mort, et il m’a laissé une belle maison, un joli nom, et rien dedans. La villa est hypothéquée jusqu’au toit. Il y a les Lilas d’Or, tu n’as pas à comprendre. Retiens que ça existe et que ça mange. »
« Et les parts ? » a demandé Apolline sur la bande.
« Les seules qui valent encore quelque chose sont celles des petits. Cinquante-cinq pour cent. Hubert a voulu faire joli, avec sa donation. Je ne peux pas y toucher tant qu’ils ont deux parents. Il me faut un autre héritier, une nouvelle donation chez Aymeric, la fille de la blouse hors du chemin. Et Thibault au volant. »
« Thibault sait ? »
« Thibault a signé huit des douze virements. Il ne lit pas. Son père non plus ne lisait pas. »
J’ai arrêté. Mes mains étaient posées à plat sur la toile cirée, comme pour la tenir en place.
Huit des douze.
Je l’avais pensé coupable. Je l’avais pensé cerveau, des mois durant. Un homme qui m’avait regardée dans les yeux le matin du divorce et qui m’avait dit « fais-moi confiance ». Il n’avait même pas ouvert le dossier.
Je ne sais pas ce qui est pire. Je ne sais pas, aujourd’hui, ce que j’aurais préféré.
« Maman ? »
Emma était dans l’encadrement de la porte, pieds nus, le crayon à la main. Je n’avais pas entendu la cloison.
J’ai tendu la main vers le portable. Trop tard.
« C’est mamie. »
« Oui. »
« Elle parle gentil. » Elle a fixé le téléphone. « Elle parle comme quand elle me donne des bonbons et que papa regarde pas. »
Je l’ai prise sur mes genoux. Elle est restée raide quelques secondes, puis elle a posé sa tête sur mon épaule. Elle sentait le crayon de couleur.
« Tu retournes dans la chambre, ma puce ? J’arrive. »
« Tu pleures ? »
« Non. »
« Alors pourquoi t’as la joue mouillée ? »
« C’est de la tisane. »
« Y en a pas, de la tisane. »
Elle est repartie en traînant des pieds. Sandrine s’est essuyé le nez avec un torchon.
À 10 h 05, mon téléphone s’est allumé.
Un numéro de Montréal. J’ai décroché.
« Madame Leroy ? Bonjour, c’est la responsable de la résidence. Pour le poste de préposée. »
Le poste. Le seul que j’avais dans le monde. Trente-cinq heures, de nuit, que Sandrine m’avait trouvé. Il commençait lundi.
« Oui, bonjour madame. »
« Je dois vous dire que nous avons reçu un appel ce matin. De France. D’un avocat. Je n’ai pas le droit de vous en dire plus, mais votre dossier est mis en suspens. Vous comprenez que nous ne pouvons pas engager quelqu’un qui fait l’objet d’une procédure de ce type. »
« Je n’ai fait de mal à personne. »
« Je n’en doute pas. Mais c’est la politique de la maison. »
Elle a raccroché poliment. J’ai posé le téléphone sur la toile cirée, à côté du dictaphone. J’ai regardé la carte SD, dans son petit étui.
Une heure plus tôt, j’avais trois choses : une preuve, un avocat, une place. À 10 h 07, j’en avais deux.
J’ai composé le numéro de maître Garcia.
Elle a décroché à la deuxième sonnerie. Pas de bonjour.
« Madame Leroy. »
« Maître, j’ai quelque chose. Des enregistrements. Geneviève explique tout. Le piège, la ruine, la clause 7. J’en ai quarante minutes. »
Elle n’a pas répondu. J’entendais sa respiration. Derrière elle, un bruit de porte qui claque, des voix d’hommes.
« Maître ? »
« Ne me dites rien de plus au téléphone. »
« Mais… »
« Madame Leroy, écoutez-moi bien. On est venu me voir ce matin à 8 h. Deux personnes. Elles n’ont pas élevé la voix. Elles ont regardé mes dossiers, un par un, avec beaucoup de politesse. »
« Qui ? »
« Je ne répondrai pas à cette question. » Elle a repris son souffle. « Je me retire, Madame. Ils ont mon cabinet. »
Le 16 janvier, dans le bureau de maître Garcia, j’avais signé la convention de divorce quatorze fois.
Une fois par page, en bas à droite. Un C rond, puis « éline », avec la boucle du l bien fermée. Thibault disait toujours que je signais comme une gamine. Il avait signé avant moi, vite, sans reposer le stylo. Maître Garcia m’avait tendu le sien, un Bic bleu qu’elle gardait dans son chignon. Elle avait dit : « Prenez votre temps. » J’avais pris mon temps.
À 15 h 12, ce vendredi, dans la cuisine de Sandrine, mon téléphone a sonné.
Un numéro de France. Pas de nom.
C’était un message. Pas de texte. Un PDF, onze pages, nommé « scan0043 ». Puis un second message, tapé à toute vitesse, avec des fautes.
C’est Constance. Maman l’a laissé sur le buffet. Je l’ai scanné avec mon téléphone. Je suis désolée. Je suis tellement désolée.
J’ai posé le téléphone sur la toile cirée. Je l’ai regardé comme on regarde un colis qu’on n’a pas commandé.
Puis je l’ai ouvert.
La première page était à en-tête de l’étude de maître d’Harcourt. Des lignes bien justifiées. Des « comparaissent », des « ci-après dénommés ».
Madame Geneviève Beaumont, usufruitière.
Monsieur Thibault Beaumont, en son nom et en qualité d’administrateur légal.
Madame Céline Leroy, épouse Beaumont, en son nom et en qualité d’administratrice légale, présente.
J’ai lu ce dernier mot trois fois. Présente.
« Sandrine. »
Elle est arrivée avec un torchon sur l’épaule. Elle a lu par-dessus mon bras.
« Qu’est-ce que c’est ? »
« L’acte. La donation-partage. Elle a été signée ce matin. À 10 h, heure de Paris. »
« Mais t’étais pas là. »
« Ils s’en fichent. »
« Et le bébé ? Apolline n’était pas là non plus. Il leur fallait un certificat. »
J’ai fait défiler jusqu’à l’annexe. Page 8. Une feuille à en-tête de la clinique de Neuilly, un certificat de grossesse au nom de Madame de Saint-Pierre. Une date de la semaine précédente. En bas, un tampon rond, bleu, et une signature que je ne connaissais pas.
« Le directeur, a lu Sandrine à voix haute. Le directeur de l’établissement. »
« Un ami de Geneviève. »
« Comment tu le sais ? »
« Je ne le sais pas. Je le crois. » Je n’avais pas besoin d’autre chose. « Si Apolline ne vient pas, on prend un autre certificat. Elle avait un autre certificat. Elle avait tout prévu, comme pour le reste. »
Page 9. Page 10. Une annexe en petits caractères, deux colonnes. J’ai lu le titre sans comprendre, puis en comprenant : « Acte de nantissement. »
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
« Que les parts d’Emma et de Théo sont données en garantie à une banque. Pour un prêt. Un prêt que Geneviève a pris, et qu’ils paieront. »
« Elle peut faire ça avec les parts de deux enfants ? »
« Elle vient de le faire. »
Je me suis levée. Je suis allée chercher un ticket de caisse Leclerc sur le frigo, avec un stylo, et j’ai écrit dessus, comme pour me rappeler que c’était réel : 10 h Paris. 4 h ici. Signé sans moi.
J’ai pensé à maître Garcia et à son « Je me retire ». La veille, j’avais encore quelqu’un à qui envoyer ce PDF. Là, j’avais une cuisine, un téléphone à 14 % de batterie et un Livret A que je n’osais plus ouvrir sur l’appli.
« Rappelle-la, a dit Sandrine. Elle doit bien garder une copie de la convention, elle, elle peut comparer la signature. »
« Elle a dit de ne plus l’appeler. »
« Alors t’en trouves une autre. »
« Avec quoi ? C’est l’aide juridictionnelle qui m’a donné celle-là. Il faut redéposer un dossier. Ça prend des semaines. »
« L’audience, elle prend combien ? »
« Je ne sais pas. Je ne sais pas encore. »
Je ne pleurais pas. Je ne tremblais pas non plus. Il y avait juste cette chose qui se passe quand on est de garde la nuit et que le monitoring d’un résident passe au plat : on ne se met pas à crier, on fait les gestes. Je me suis lavé les mains. Je me suis rassise.
« Maman. »
Emma était derrière moi, sa boîte LU de crayons sous le bras. Elle avait lu l’écran par-dessus mon épaule. Elle lit vite, Emma. Trop.
« C’est quoi, présente ? »
« Ça veut dire que j’étais là. »
« Mais t’étais là, avec nous. »
« Oui. »
« Alors pourquoi ils écrivent que t’étais pas là ? »
« Parce que c’est plus facile pour eux. »
Elle a réfléchi. Elle a posé ses crayons sur la toile cirée, un par un, par ordre de couleur.
« C’est pas juste. »
« Non. »
« Tu peux leur dire ? »
« Je vais leur dire. »
Elle est repartie vers la chambre. Je ne lui ai pas dit comment.
Je suis revenue au PDF.
Page 11. La dernière. Quatre blocs, quatre signatures, quatre noms tapés en dessous. Celui de Geneviève, grand, penché, avec la boucle du B. Celui de Thibault, en deux traits, pressé. Celui du notaire, noir, appuyé.
Et celui du bas.
Céline Leroy.
Je l’ai agrandi avec deux doigts.
Un C rond. « éline ». Une signature que ma main n’avait jamais faite ce matin-là, dans aucune étude, à aucune heure.
Je l’ai agrandi encore.
C’était mon propre prénom, écrit comme sur la convention de janvier, avec la boucle du l bien fermée.
Le samedi, à 11 h 20, j’avais dormi quatre heures en tout et mangé deux tartines.
Sandrine avait lavé la vaisselle pour la troisième fois. Emma dessinait. Théo avait trouvé un nouveau camion, un camion sans roue aussi, c’était sa spécialité.
On a sonné.
Je n’ai pas regardé par le judas. J’étais trop fatiguée pour avoir peur.
Sur le palier, il y avait un biberon posé par terre, à côté d’une valise à roulettes, et une femme de mon âge, cheveux en vrac, manteau camel, un bébé de cinq mois contre la poitrine dans un porte-bébé noir. Côme dormait, la joue écrasée, une main fermée sur le col de sa mère.
« Constance. »
« Tu m’as dit que je pouvais venir. »
« Au téléphone, oui. J’ai pas dit que tu viendrais le lendemain avec un bébé. »
« J’ai pris le vol de nuit. J’ai pas d’excuse. »
Elle avait les yeux rouges. Elle ne s’est pas excusée de l’avoir fait, elle s’est excusée d’être là, elle a regardé le palier.
« Guillaume sait ? »
« Je lui ai laissé les clefs et un mot. Je lui ai dit que je partais un week-end. Il m’a répondu de ne pas me mêler de ça. » Elle a serré Côme plus fort. « Je l’ai déjà fait pendant neuf ans. »
Je me suis écartée. Elle est entrée.
Elle a posé son manteau sur le dossier de la chaise, à côté de ma blouse. Elle a regardé la blouse. Elle n’a rien dit. Elle a juste baissé les yeux, comme on le fait devant un mur qu’on a longtemps ignoré.
On s’est assises dans la cuisine. Sandrine a mis de l’eau à chauffer, en silence. Côme s’est réveillé, a regardé le plafond, puis la toile cirée, puis moi. Il a souri avec deux gencives.
« Raconte-moi l’écho, ai-je dit. Depuis le début. »
« Ce que je t’ai dit au téléphone. Maman m’a demandé ma feuille pour la mutuelle. Un dossier égaré, un double à fournir. Je la lui ai donnée dans son salon, quelques heures plus tard. Elle l’a glissée dans son sac et elle m’a remerciée. Je n’ai jamais pensé à la redemander. »
« Et elle a réapparu au réveillon. »
« Avec un autre nom collé dessus, oui. » Elle a regardé le fond de sa tasse. « Tu comprends ce que ça veut dire ? Mon fils était dans son sac, Céline. Mon fils, avant sa naissance. Et elle l’a prêté à une autre pour te détruire. »
J’ai posé ma main sur la sienne. C’est tout ce que j’ai su faire.
Théo est arrivé en trottinant, son camion à la main. Il s’est arrêté devant le porte-bébé, a regardé Côme très sérieusement, puis il a posé le camion sur la toile cirée, à portée de ses doigts.
« Il peut le prendre, a-t-il dit. Il a pas de billes. »
Côme a attrapé le camion et l’a mis directement dans sa bouche. Constance a éclaté d’un rire mouillé, la main devant les yeux.
« Merci, Théo. »
« De rien. C’est le camion sans roue. »
Mon téléphone a vibré. Sandrine, qui se tenait derrière moi, a incliné la tête.
« C’est Nadine. »
Je l’ai ouvert. Un message court. Trois photos.
Josiane tient un cahier de reçus. Je l’ai pris en photo pendant qu’elle déjeunait. Il y en a d’autres. Même signature. Même phrase. Je m’occupe du reste. N.
J’ai ouvert la première photo. Une page de cahier à petits carreaux, une écriture ronde, des dates à gauche. Une ligne entourée au stylo rouge. Une phrase que je connaissais déjà par cœur : « mise à jour dossier patiente ». Et en dessous, une signature, grande, penchée, avec la boucle du B.
G. Beaumont.
La deuxième photo. La même phrase. La même signature.
La troisième. La même.
Trois autres reçus. Pas un seul. Trois.
« Elle l’a fait quatre fois, ai-je dit à voix basse. Pas seulement avec toi. »
« Quatre fois quoi ? »
« Payé pour des papiers de patientes. Quatre fois, depuis mars. »
Sandrine a posé sa tasse. Elle avait pris cette expression qu’elle a quand un client du Leclerc lui rend de la fausse monnaie.
« C’est pas une erreur, ça. C’est une habitude. »
Constance a ouvert la bouche. Elle l’a refermée. Elle a sorti son téléphone de la poche de son manteau.
« Attends. J’ai autre chose. Je n’ai jamais osé t’en parler. Je ne supprime jamais rien, tu sais. Mon téléphone est un cimetière. »
« De quoi ? »
« Un message vocal. De maman. »
Elle a fait glisser son pouce sur l’écran. Elle a hésité, le doigt en l’air. Côme, sur ses genoux, tendait la main vers la lumière.
« Je l’ai réécouté pendant des semaines, sans savoir pourquoi. Je me disais que je devenais folle. Une mère qui demande l’écho de sa fille pour la mutuelle, c’est normal. C’est tellement normal. »
Elle a posé le téléphone sur la toile cirée, entre Sandrine et moi, et elle a appuyé.
Un souffle. Un bruit de rue, de klaxon lointain.
Puis la voix. La voix de velours, celle du café, du « tu reprendras un peu de gâteau ».
« Constance, c’est maman. Apporte-moi ton échographie quand tu passes, c’est pour la mutuelle. Merci, ma chérie. »
Un clic.
Sous le message, en petits caractères gris, la date de réception.
11 mars, 9 h 12.
Je m’appelle Dubois, je suis gynécologue-obstétricien depuis trente-deux ans, et le dimanche à 8 h 40 j’étais à genoux devant le tiroir du bas de mon bureau.
Personne n’ouvre ce tiroir. Moi non plus, d’habitude.
Dedans, il y a vingt ans de petits papiers jaunes. « Dossier à rappeler avant 14 h. » « Mutuelle, courrier arrivé. » « Docteur, votre café est froid. » Toujours la même écriture ronde, toujours au stylo bleu. Josiane Lambert me les collait sur l’écran depuis mon arrivée à la clinique de Neuilly, et je n’en ai jamais jeté un seul.
Vendredi, devant les sept Beaumont, j’ai décollé l’étiquette avec l’ongle. Dessous, il y avait « BEAUMONT Constance », imprimé avec le même appareil que le reste. Je l’ai pliée en deux et je l’ai glissée dans ce tiroir, avec les papiers jaunes.
Je ne sais pas pourquoi. Un médecin garde les pièces, voilà tout.
Samedi à 22 h, j’ai écrit trois pages à l’Ordre des médecins. Ce matin à 7 h 45, j’ai porté le même texte au commissariat de Neuilly, pour le parquet de Nanterre. Le brigadier tapait avec deux doigts. Il m’a demandé si j’avais quelque chose à ajouter.
« Oui. Vingt ans de petits papiers jaunes. »
« Pardon, docteur ? »
« Laissez tomber. Écrivez : faux dans un dossier médical. Madame Lambert, secrétaire. »
Il a écrit. J’ai signé en bas de chaque page, comme sur une ordonnance.
À 8 h 15, Josiane m’a appelé. Je n’ai pas décroché la première fois. À la deuxième, si.
« Docteur, c’est moi. J’ai rendu mes clefs à la gardienne. »
« Je sais, Josiane. »
« Elle m’a dit que c’était la dernière fois. Madame Beaumont. Elle m’a dit que ça ne servirait que pour une mutuelle. » Sa voix partait dans les aigus. « Je savais pas pour le bébé, je vous jure. Je savais pour l’argent. »
« Il y a quatre reçus, Josiane. »
Elle n’a rien répondu. J’ai entendu une télévision, très loin, un présentateur de météo, des gens qui riaient pour de faux. Puis elle a raccroché.
Je suis resté avec le téléphone à la main. Je n’ai pas honte de dire que je n’avais rien vu. En vingt ans, j’ai regardé des milliers d’échographies. Je n’ai pas regardé la femme qui rangeait les dossiers dans la pièce d’à côté.
À 9 h, on a sonné au cabinet. Nadine. Manteau boutonné de travers, un ticket de caisse froissé dans la main, celui sur lequel elle avait écrit mon numéro le premier jour.
« Docteur, j’ai pas dormi. »
« Entrez. Je n’ai pas de café, il est froid. »
« J’en ai pas besoin. » Elle a posé son téléphone sur mon bureau. « Constance vous a transféré un mail à 8 h 40. Vous l’avez vu ? »
Je l’avais vu. Une ancienne directrice comptable de Beaumont & Fils avait écrit à Constance dans la nuit. Licenciée l’automne dernier, par Madame Beaumont, huit jours après avoir refusé de signer un virement vers une SCI qui s’appelle Les Lilas d’Or. Elle l’attestait, noir sur blanc, sur l’honneur : douze virements, une société vide, une signature qu’elle ne reconnaissait pas toujours.
« Elle voulait un témoin, a dit Nadine. Elle en a trouvé deux. »
« Je l’ai transmis au brigadier, Nadine. Il m’a dit que ça compterait. »
« Et pour Céline ? »
« Il y a autre chose. »
Elle a retourné son ticket de caisse. Au dos, de son écriture à elle, serrée, trois lignes.
Audience La Haye. Montréal. Mercredi 9 h.
« Soixante-douze heures, a-t-elle dit. L’avocate de Céline s’est retirée. Les Beaumont ont déposé la requête depuis Paris, avec la signature du père. La clause 7. Le juge n’aura qu’à lire. »
« Et Madame Beaumont, elle compte y aller ? »
« Béatrice a dit à Constance qu’elles prenaient l’avion demain. Geneviève et Thibault. Elle a même ajouté : “Mamie va récupérer ses petits.” »
Elle a dit ça en imitant la voix. Une voix de velours. Elle s’est arrêtée au milieu de la phrase, la main sur la bouche.
Je me suis levé. J’ai ouvert à nouveau le tiroir du bas. J’ai pris l’étiquette pliée en deux, je l’ai mise dans une enveloppe, et sur l’enveloppe j’ai écrit : pièce 1.
« Vous faites quoi ? »
« Je classe. Je classe, Nadine. C’est la seule chose que je sache faire. »
Elle est repartie à midi avec la photocopie de ma déclaration pour Céline. Je l’ai regardée traverser la cour de la clinique, petite, courbée, un sac Lidl à l’épaule. Elle s’est retournée une fois, comme pour vérifier que le bâtiment était toujours là.
Le soir, j’ai dîné devant mon écran éteint. Je n’ai pas allumé la télévision. J’ai relu mes trois pages, ligne par ligne, et à chaque ligne il manquait quelque chose que je ne savais pas nommer.
À 21 h 12, mon téléphone a vibré sur le bureau.
Nadine.
Ils sont dans l’avion. Ils ont réservé au Fairmont.
Le lundi à minuit, Thibault était sur mon palier avec une clé USB dans la poche, et c’est moi qui lui ai ouvert, pas Sandrine.
J’avais regardé par le judas, cette fois. Sa parka grise, ses cheveux collés par la pluie fine, ses mains vides. Pas de valise. Pas de mère derrière lui.
« Céline. »
« Comment tu as eu l’adresse ? »
« Nadine. » Il a regardé ses chaussures. « C’est moi qui lui ai demandé de me la donner. Il y a trois semaines. »
J’ai tenu la porte à moitié fermée. Derrière moi, la cuisine était allumée. Constance, qui n’avait pas dormi non plus, était assise à la table avec Côme endormi contre son épaule.
« Tu es arrivé quand ? »
« À 16 h. Maman a pris la suite au Fairmont. Elle dort. Je lui ai dit que j’allais marcher. » Il a ri, un petit rire sans air. « J’ai marché quarante minutes, puis j’ai pris un taxi. Le chauffeur m’a demandé si j’allais voir ma femme. »
« Et tu lui as répondu quoi ? »
« Que oui. »
Je l’ai laissé entrer. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce qu’il avait l’air d’un gamin qui s’est trompé de classe.
Constance a levé la tête. Elle n’a rien dit. Lui non plus, pendant dix secondes. Ils se regardaient comme on regarde quelqu’un à qui on doit un service depuis quarante ans.
« T’as signé huit fois, a dit Constance, très bas. »
« Je sais. »
« Huit, Thibault. »
« Je sais, Constance. Je les ai comptés, je les compte toutes les nuits. »
Sandrine est sortie de sa chambre en peignoir, a regardé la scène, a rempli un verre d’eau et l’a posé devant lui sans un mot. Puis elle est retournée se coucher en laissant la porte ouverte. Elle écoutait.
J’ai attendu qu’il s’assoie. Il a posé la clé USB sur la toile cirée, à côté de ma blouse, qui était toujours sur la même chaise, et il n’a pas su où regarder.
« Dis-moi pourquoi Nadine, ai-je dit. »
« Parce qu’elle t’avait appelée un jour. Il y a un an. Pour un autre sujet, un planning, je ne sais plus. Je l’ai vue sourire quand elle a dit ton prénom. J’ai compris qu’elle t’aimait bien. » Il a avalé sa salive. « Le jour où maman a demandé à Josiane le papier de mars, j’ai vu le ticket. J’ai dit à Nadine : si Céline te donne quelque chose, ne la laisse pas seule. »
« Tu savais pour le reçu ? »
« Je savais que maman avait payé quelque chose. Je croyais que c’était pour Apolline. Pour la mutuelle d’Apolline. » Il a secoué la tête. « J’étais con, Céline. Je voulais un bébé de plus. Elle me l’avait donné. »
Constance a fait un bruit avec sa gorge. Côme s’est agité, a rendormi sa tête sur son épaule.
« Et ça, c’est quoi ? » Je désignais la clé.
« Une copie de l’acte de donation complémentaire. Celui de vendredi dernier. Et tous les mails de maman avec d’Harcourt, depuis octobre. Je les ai copiés pendant qu’elle dormait, à Neuilly, avant qu’on parte. »
« Tu les avais lus ? »
« Pas tous. Les derniers, oui. »
Il a sorti son téléphone, a cherché, m’a tendu l’écran. Un mail de 22 h 04. Objet : Séquestre et calendrier. Je n’ai lu que la première ligne. Elle me suffisait.
Cher Aymeric, comme convenu, la petite Leroy ne comprendra rien avant mercredi.
J’ai posé le téléphone face contre la table. J’ai regardé la blouse, la clé, mes mains.
« Tu veux témoigner, ai-je dit. »
« Oui. Mais il faut que je te demande quelque chose. » Il a levé les yeux. Ils étaient rouges, ils n’avaient pas l’air faux. « Que les enfants restent à Neuilly cet été. Avec moi. Juste l’été. Pour que maman voie que tu… pour qu’elle croie que je suis de son côté, jusqu’à l’audience. Après, je te les rends. »
Constance s’est levée si vite que sa chaise est tombée. Côme a poussé un cri.
« Tu entends ce que tu dis ? »
« Je suis pas en train de… »
« Si, justement. Tu proposes à Céline de te prêter ses enfants comme caution. »
Je ne me suis pas levée. J’ai regardé Thibault, et j’ai pensé à Théo qui mouillait son lit. À Emma qui m’avait demandé si on allait m’enfermer. À Thibault, il y a neuf ans, à la mairie, qui m’avait tenu la porte.
« Non, ai-je dit. »
« Céline… »
« Non, Thibault. Tu témoignes, ou tu ne témoignes pas. Mais mes enfants ne sont la monnaie de personne. »
Un silence. Dans la chambre du fond, Théo a toussé dans son sommeil. Personne n’a bougé.
« D’accord, a-t-il dit enfin. D’accord. »
Il n’a pas discuté. Il a juste rapproché la clé de moi, du bout de l’index, sur la toile cirée.
« Il y a une dernière chose. Celle que j’ai trouvée hier. Je l’ai pas dit à Nadine, j’avais honte. »
« Quoi ? »
« L’acte de vendredi. La signature, la tienne. Avec la boucle du L. Je me suis demandé pendant dix jours qui avait pu la refaire aussi bien. Une femme comme maman n’a pas ce talent. Josiane non plus, elle écrit en rond. »
« Et ? »
Il a sorti de sa poche une feuille pliée en quatre, un fichier imprimé, un entête que je connaissais : l’étude de maître d’Harcourt, papier épais. Il l’a dépliée devant moi.
C’était un brouillon de signature, répété vingt fois en travers de la page. Mon prénom, mon nom, la boucle du L. Vingt fois. La dernière était parfaite.
« Je l’ai trouvé dans la poubelle du bureau de Neuilly, avec les mails. Maman ne l’a même pas jeté elle-même. »
Il a posé le doigt sur le bas de la page. Une écriture fine, penchée, au crayon, dans la marge.
À reproduire. A. d’H.
« Ta signature, a dit Thibault, c’est maître d’Harcourt qui l’a refaite. De sa main. »
« Un million deux cent mille euros, Céline. Pour une aide-soignante de nuit, ça fait plus de soixante ans de salaire. »
Geneviève avait dit ça avant même que je m’assoie, en tournant sa cuillère dans son thé.
Le mardi à 16 h, le salon du Fairmont sentait la moquette chaude et le café brûlé. Elle avait choisi une table dans le fond, sous un lustre, avec deux fauteuils bas. Foulard en soie, perles aux oreilles, le même sourire qu’au réveillon. Thibault ne l’accompagnait pas. Il avait dit qu’il avait besoin de dormir. Il avait menti, comme toujours, mais cette fois pour moi.
Dans la poche de mon manteau, mon téléphone enregistrait. J’avais lancé l’appli dans l’ascenseur, comme Nadine me l’avait montré par message. Je l’ai posé sur la table, écran contre le bois, à côté de mon ticket de métro.
« Tu as mauvaise mine, a dit Geneviève. »
« J’ai dormi quatre heures en trois jours. »
« Ça se voit. » Elle a plié sa serviette. « Je vais être simple. Demain à neuf heures, il y a cette audience. Tu la perds. Tu le sais, je le sais, ton avocate le sait, elle s’est d’ailleurs retirée, quelle prudence. La clause 7, ma chérie. Tu as signé toi-même. »
« Je n’ai pas signé la donation. »
« Tu as signé la convention. Le reste est une affaire de notaires. »
Elle a glissé une enveloppe sur la nappe. Pas kraft, cette fois. Blanche, épaisse.
« Un virement de un million deux cent mille euros, ce soir, avant minuit. Ton nom. Pas celui de Thibault, pas celui de la société. En échange, je retire la requête. Tu gardes les enfants. Tu ne dis rien à personne. Ni sur l’acte, ni sur la clinique, ni sur ce que cette petite Apolline a pu te raconter. »
« Parce que tu sais ce qu’elle m’a raconté. »
« Je sais que les gens racontent n’importe quoi quand ils ont peur. »
Une serveuse s’est arrêtée près de nous. Geneviève lui a fait un signe de la main, très léger, le signe qu’on fait aux gens qu’on ne regarde pas. La serveuse est repartie.
J’ai regardé l’enveloppe. Il y avait sûrement un chèque dedans, ou une carte de visite de banque. J’ai pensé à mon Livret A. 6 200 €. Trois billets Roissy-Montréal, il en restait 1 940.
« Tu me paies pour quoi exactement ? »
« Pour la paix. »
« La paix, c’est le 11 mars ? »
Elle n’a pas bougé. Elle a continué à sourire, puis le sourire est resté en place un peu trop longtemps, comme une affiche qu’on ne décolle pas.
« Je ne vois pas de quoi tu parles. »
« Le reçu agrafé. 2 400 €, mise à jour dossier patiente. Ton écriture, Geneviève. »
« Il y a beaucoup de reçus dans une vie. »
« Il y en a quatre à ton nom. »
Elle a reposé sa tasse sur la soucoupe, lentement, sans bruit. C’était la première fois que je la voyais faire attention à un bruit.
« Tu veux savoir ? » Elle s’est penchée. Sa voix était descendue d’un étage, plus douce, presque tendre. « Très bien. Le 11 mars, ma fille avait une échographie magnifique. Un joli dossier, bien propre. Je l’ai racheté deux mille quatre cents euros à cette pauvre Lambert. Une femme de soixante ans, vingt ans de loyaux services, et pas un sou de côté. On ne devient pas riche en rangeant des dossiers. »
« Tu as acheté l’enfant de ta fille. »
« J’ai acheté un papier. Un papier ne souffre pas. »
Je ne bougeais pas. Mon téléphone, sous mon coude, chauffait un peu contre le bois.
« Et Apolline ? »
« Elle a fait ce qu’on lui a demandé. Elle était bien payée. Elle est moins douée pour la discrétion que sa mère pour les dettes. » Elle a soupiré. « Mais ça, c’est fini. Tout ça est fini. Tu comprends ? »
Elle a repoussé l’enveloppe vers moi, du bout des doigts.
« Tu as perdu, Céline. Prends tes enfants, prends l’argent, et disparais. »
Je me suis souvenue de la bûche du Lidl, posée derrière la sienne pendant neuf Noëls. Je me suis souvenue de la coupe qu’elle tenait en l’air, au réveillon.
« Je ne signe rien. »
« Alors tu iras dormir à la rue, dans un pays où tu ne connais personne, avec deux enfants et une mère de famille sans emploi. Les juges québécois adorent les enfants. Ils adorent encore plus les pères qui font le voyage. »
« Ils adorent aussi les pièces. »
« Quelles pièces ? »
Je n’ai pas répondu. Je me suis contentée de croiser les doigts sur la table, à côté de mon téléphone retourné.
C’est à ce moment-là que le serveur est arrivé. Un grand jeune homme en veste blanche, avec une assiette sous cloche. Il a posé l’assiette devant moi, a soulevé la cloche.
Une part de bûche au chocolat. Ronde, glacée, une petite feuille de houx en pâte d’amande plantée au sommet. En mars.
« Madame avait commandé ça en réservant, a-t-il dit. Il n’en restait qu’une. »
J’ai levé les yeux vers Geneviève. Elle me regardait, un coin de bouche relevé.
« Pour le réveillon, a-t-elle dit doucement. Tu me dois toujours un Noël. »
Je n’ai pas touché à la bûche. J’ai tourné la tête, juste un peu, vers la table.
Mon téléphone était retourné. Mais l’écran, sur le côté, laissait filtrer une lueur bleue. Une toute petite ligne de lumière. Et dessus, des chiffres qui défilaient.
00:47:12.
Geneviève a suivi mon regard.
Elle ne souriait plus.
« Madame Leroy, restez assise, s’il vous plaît. »
J’étais déjà à moitié debout. Je me suis rassise.
Le mercredi à 9 h, à la Cour supérieure du Québec, la salle sentait le café de distributeur et le bois ciré. Un plafond bas, une horloge au-dessus de la porte, un drapeau bleu sur un pied. La juge, une femme d’une cinquantaine d’années, lunettes sur le bout du nez, avait devant elle un dossier épais comme un annuaire.
À ma gauche, l’avocate de l’aide juridique, commise la veille, qui n’avait pas dormi non plus. À ma droite, de l’autre côté de l’allée, Geneviève, en tailleur gris, et un avocat de Montréal que je ne connaissais pas. Thibault, lui, s’était assis au dernier rang, seul, les mains jointes entre les genoux.
Dans la salle, Sandrine. Constance, avec Côme dans le porte-bébé noir. Nadine, arrivée à 23 h la veille avec un sac Lidl en guise de valise, et le cahier de reçus de Lambert dans une pochette plastique. Elle avait dit à l’aéroport : « J’ai pris le vol avec mes congés, ne discute pas. »
« Madame la juge, a commencé l’avocat de Geneviève, ma cliente demande le retour immédiat des enfants. Le départ a été effectué sans l’accord du père, en violation de la clause 7. »
« Je l’ai lue, maître. »
« Il s’agit d’un déplacement illicite au sens de la Convention. »
« Je sais ce que c’est. Vous aurez la parole. »
On a parlé de la clause 7 pendant vingt minutes. Je tenais mes mains sous la table pour qu’elles arrêtent de trembler.
À 9 h 40, la juge a levé la main.
« J’entendrai maintenant l’enfant. En chambre. »
Emma est entrée par une petite porte, derrière un greffier. Elle avait mis son gilet rouge, celui qu’elle garde pour les grandes occasions. Elle ne m’a pas regardée. Elle serrait contre elle la boîte LU, ma boîte, celle des photos de la tablette, que j’avais vidée la veille pour y mettre ses feutres.
Elle est restée dix-neuf minutes derrière la porte. J’ai compté.
Quand elle est ressortie, la juge a dit simplement :
« Madame Leroy, votre fille a un dessin à me montrer. Je le joins au dossier. »
Je ne sais pas ce qu’il y avait dessus. Je l’ai su après, dans le couloir, quand Emma me l’a donné. Une cuisine. Une table. Une grande femme debout, énorme, un foulard, deux perles. Et une petite fille dans l’ombre derrière elle, avec une enveloppe à la main. Sous le dessin, d’une écriture appliquée : Mamie m’a dit que maman irait en prison.
« C’est tout ce que j’ai dit, m’a soufflé Emma. Je lui ai pas dit pour la tablette. Elle m’a pas demandé. »
La juge a reposé son stylo.
« Je voudrais maintenant entendre une autre personne, par visioconférence. Elle est actuellement au commissariat de Nanterre. »
L’écran, sur le mur, s’est allumé. Un bureau gris, un néon, un drapeau tricolore dans un coin. Et devant, assise très droite, Apolline.
Elle n’avait plus son manteau camel. Un pull gris, les cheveux tirés en arrière, les yeux gonflés. À côté d’elle, une policière en uniforme.
« Madame de Saint-Pierre, vous avez prêté serment ? »
« Oui, madame la juge. »
« Dites-moi ce que vous avez à dire. »
Apolline a regardé l’écran. Elle nous regardait tous. Elle m’a regardée, moi. Elle a avalé sa salive.
« Je n’ai jamais été enceinte. »
Dans la salle, quelqu’un a lâché son stylo. Geneviève, très calme, a levé la main pour toucher son collier.
« Madame Beaumont m’a payée quatre-vingt-dix mille euros pour jouer ce rôle. Pour sauver le château de ma mère. La fausse couche était prévue en mars. Je l’ai enregistrée en juillet, à l’Île de Ré. Elle est dans ce dossier. »
« Objection, a dit l’avocat de Geneviève. Cette personne est manifestement… »
« Asseyez-vous, maître. »
Nadine s’est levée. Petite, boutonnée jusqu’au cou. Elle a avancé jusqu’à la barre avec sa pochette plastique, l’a posée devant la juge et a dit, à voix haute :
« Le cahier de reçus de Josiane Lambert. Quatre reçus signés G. Beaumont. Même phrase à chaque fois. Je m’occupe du reste. »
« Et vous êtes ? »
« Agent d’accueil, madame. Clinique de Neuilly. J’ai tout pris en photo pendant qu’elle déjeunait. »
Constance a suivi, Côme sur la hanche. Elle a posé sur le bureau la feuille d’échographie, étiquette décollée, avec le nom en dessous. BEAUMONT Constance.
« C’est mon échographie, madame. Ma mère me l’a demandée le 11 mars. Pour la mutuelle. »
Puis la juge a fait lancer l’enregistrement du Fairmont. J’ai entendu la voix de Geneviève sortir des haut-parleurs. « Un papier ne souffre pas. » « Tu as perdu, Céline. » « Je l’ai racheté deux mille quatre cents euros à cette pauvre Lambert. »
Une minute. Deux. Trois.
Dans la salle, plus personne ne bougeait.
Geneviève s’est levée à la fin de l’extrait. Doucement, comme on se lève d’un dîner. Elle a posé une main à plat sur la table. L’avocat a tenté de la retenir, par la manche.
« Madame, asseyez-vous, a dit la juge. Ce n’est pas votre tour. »
Elle ne s’est pas assise. Elle a regardé Thibault, tout au fond. Elle a regardé Apolline, sur l’écran. Elle m’a regardée, moi, et j’ai vu pour la première fois sa bouche trembler.
« Mais enfin, c’est moi qui ai— »
Le jugement est tombé trois jours après l’audience, un vendredi à 14 h 30, et il tenait en trois pages.
La juge a refusé le retour des enfants. Elle a écrit que la clause 7 ne pouvait pas être invoquée par celui qui l’avait obtenue au moyen d’un faux, et que la requête était rejetée. Elle a ajouté une phrase pour Emma. Emma l’a recopiée sur un papier qu’elle garde dans la boîte LU.
Geneviève n’était déjà plus à Montréal. Elle avait pris l’avion le jeudi, avec Béatrice, qui ne lui a pas adressé la parole pendant huit heures. À Roissy, devant la porte où j’étais passée trois semaines plus tôt, deux policiers l’attendaient.
Le parquet de Nanterre avait ouvert son enquête le mercredi soir. Faux et usage de faux. Escroquerie. Abus de confiance, pour les douze virements vers les Lilas d’Or. Geneviève a été mise en examen à la fin du mois. Contrôle judiciaire, passeport confisqué. La villa de Neuilly a été saisie par la banque en juin, à cause d’une hypothèque que personne ne connaissait.
La donation-partage complémentaire a été annulée en mai. Les 55 % reviennent à Emma et à Théo, comme Hubert l’avait voulu. Un administrateur judiciaire dirige Beaumont & Fils à la place de Thibault, qui a perdu sa place le jour même.
« Tu as vu ce que j’ai fait ? m’a-t-il demandé au téléphone, un soir. »
« Oui. »
« Je ne te demande pas de me pardonner. »
« Tant mieux. »
Il a témoigné trois heures devant un magistrat français, en visioconférence. Il est témoin assisté, pour ses huit signatures. On ne sait pas s’il sera poursuivi. Les enfants le voient en visio le dimanche à 11 heures. Théo lui montre ses camions. Emma dit bonjour, elle dit au revoir. Je ne lui demande pas d’en dire plus.
Maître d’Harcourt a été mis en cause en juin. Le brouillon de ma signature, vingt fois répétée, avec ses initiales dans la marge, est dans le dossier, sous scellé. Le directeur de la clinique a démissionné avant qu’on vienne le chercher. Josiane Lambert a tout avoué, a dit le docteur Dubois, qui m’a appelée pour me l’apprendre. Il m’a dit qu’il avait gardé l’étiquette dans une enveloppe, et que l’enveloppe portait un numéro. Nadine m’avait raconté qu’il classait. C’est ce qui a servi.
Apolline coopère. Elle a rendu ce qui restait des 90 000 euros. Sa mère a perdu le château quand même. Elle m’a écrit en septembre, une seule ligne : Je sais que je ne mérite pas de réponse. Je n’ai pas répondu. Je n’ai pas effacé le message.
Constance est restée trois semaines chez Sandrine, sur le deuxième matelas. Elle a quitté Guillaume en avril. Côme marche. Il dit « Théo » à peu près.
Nadine est rentrée à Neuilly avec le cahier de reçus dans un sac Lidl. La clinique l’a gardée à l’accueil. Elle m’écrit le dimanche, des photos de ses plantes.
Maître Garcia a rappelé en mars. Elle reprend le volet français, si je veux bien. J’ai dit oui. Elle n’a pas parlé des gens qui l’avaient menacée. Moi non plus.
Sandrine a gardé le canapé-lit. Elle ne le replie plus, elle dit qu’il a une place à l’année. En juillet, j’ai trouvé un deux-pièces à Longueuil, au troisième, avec ascenseur. Je travaille de nuit dans une résidence pour personnes âgées de la Rive-Sud. Ma blouse tient sur la chaise de la cuisine, à côté d’un cahier de coloriage.
La boîte LU est sur l’étagère. Il n’y a plus de photos de tablette dedans. Il y a les dessins d’Emma. Une maison avec une fenêtre ronde. Un chat que nous n’avons pas. Une grande femme, deux perles, qu’elle a rayée au feutre noir et recouverte d’un soleil jaune.
Le 24 décembre, il y avait de la neige sur Longueuil. Sandrine est venue avec ses enfants. Constance est venue avec Côme. Nadine a pris le vol du 23, avec une valise et un carton blanc sur les genoux. Théo lui avait demandé au téléphone, trois fois : « Tu peux ramener la bûche ? »
Dans le four, il y avait un poulet. Sur la table, des huîtres que personne n’aimait et que tout le monde a mangées.
À 22 h, Nadine a posé le carton devant Théo.
« C’est la bûche de maman, a dit Théo à Emma. Celle du Lidl. »
« Elle est écrasée. »
« Ça fait rien. »
Il a soulevé le couvercle. Une bûche chocolat-praliné, un peu enfoncée d’un côté, 4,99 €, une feuille de houx en plastique plantée au sommet. Constance a planté une bougie. Nadine l’a allumée avec le briquet de Sandrine.
Personne n’a rien dit. Emma a posé sa joue contre mon épaule. Côme a tendu la main vers la flamme et Constance l’a retenue.
Il n’y avait pas d’autre bûche sur la table. Elle était posée au milieu, entre les huîtres et la corbeille de pain, sans personne pour la mettre derrière une autre.
