PARTIE 14 – Au-dessus des nuages, mon père m’a confié ses petites ailes argentées, et ce geste m’a bouleversée bien davantage que ses révélations

Nous volions depuis un moment lorsque mon père a ouvert la main.

Les petites ailes argentées reposaient toujours dans sa paume.

Je les avais presque oubliées.

Après tout ce que nous avions entendu dans le terminal, cet objet avait pris une place immense dans mon esprit.

Pourtant, il était minuscule.

Deux ailes métalliques.

Une inscription discrète.

Quelques marques laissées par les années.

Rien qui aurait attiré l'attention d'un inconnu.

Mais pour papa, elles avaient représenté presque cinquante ans de souvenirs.

Je regardais ses doigts passer lentement sur le métal.

Il faisait cela avec une attention particulière.

Comme si la broche risquait de disparaître.

« Tu sais », a-t-il murmuré, « je ne les avais jamais regardées de cette façon. »

Je me suis redressée légèrement.

« Comment ça ? »

Il a examiné l'objet.

« Je pensais toujours à ce qui était arrivé. »

Il a marqué une pause.

« Aujourd'hui, j'ai aussi pensé à ce qui est venu après. »

J'ai senti mon cœur se serrer.

Je savais de quoi il parlait.

Le commandant.

Ses trois enfants.

La femme enceinte qui avait survécu.

Son fils devenu cet homme d'affaires qui venait de nous demander pardon.

Toutes ces existences liées à l'accident.

Toutes ces années qui avaient continué après cette journée de janvier 1977.

Mon père a levé les yeux vers moi.

« C'est étrange. »

J'ai attendu.

« Pendant si longtemps, je n'ai pensé qu'aux personnes qui n'étaient pas rentrées. »

Sa voix tremblait légèrement.

« Et ce matin, j'ai rencontré quelqu'un qui avait grandi. »

Je lui ai pris la main.

« Un homme qui est devenu commandant de bord. »

Il a souri.

« Oui. »

Puis il a ajouté :

« Et père de trois enfants. »

Je l'ai regardé.

Il semblait encore émerveillé par cette information.

Comme si les années écoulées entre l'accident et notre voyage venaient soudain de devenir réelles.

Je me suis demandé combien de fois il avait imaginé le sort du petit garçon.

Peut-être avait-il espéré qu'il allait bien.

Qu'il avait retrouvé sa mère.

Qu'il avait pu reprendre une vie normale.

Mais il n'avait jamais pu savoir.

Jusqu'à ce matin.

Mon père a baissé les yeux vers les ailes.

« Je crois que j'ai gardé cet objet pour ne pas oublier. »

J'ai acquiescé.

« Je comprends. »

Il a réfléchi.

« Mais peut-être que je n'ai pas besoin de le porter toujours de la même manière. »

Je ne savais pas exactement ce qu'il voulait dire.

Je l'ai regardé faire tourner doucement la broche entre ses doigts.

Puis il m'a tendu la main.

« Tiens. »

J'ai baissé les yeux.

Les ailes argentées étaient posées au creux de sa paume.

« Quoi ? »

Il a souri.

« Prends-les. »

Je suis restée immobile.

Je pensais avoir mal entendu.

« Papa, ce sont tes ailes. »

« Je sais. »

Il a avancé légèrement sa main.

« Je veux te les donner. »

J'ai regardé son visage.

Il ne plaisantait pas.

Il ne s'agissait pas d'un simple geste pour me permettre de regarder la broche.

Il voulait réellement me la confier.

J'ai secoué la tête.

« Mais tu les as toujours gardées. »

Il a acquiescé.

« Oui. »

« Tu ne t'en es jamais séparé. »

« C'est vrai. »

Je sentais ma voix devenir plus fragile.

« Pourquoi maintenant ? »

Mon père a regardé l'objet.

Il semblait réfléchir à la réponse.

Puis il a levé les yeux.

« Parce que je crois qu'elles peuvent représenter autre chose désormais. »

Je n'ai rien dit.

Il a poursuivi :

« Pendant longtemps, elles m'ont rappelé une journée terrible. »

Ses doigts se sont refermés légèrement autour de la broche.

« Je les gardais près de moi parce que je ne voulais oublier personne. »

Je sentais les larmes monter.

« Et aujourd'hui ? »

Il a regardé vers le hublot.

« Aujourd'hui, je sais que cette journée n'a pas seulement laissé de la peine. »

Il a pris une inspiration.

« Elle a aussi permis à des vies de continuer. »

Je l'ai regardé.

Il semblait parler à voix haute d'une pensée qu'il venait seulement d'accepter.

Je ne voulais pas l'interrompre.

Il a baissé les yeux.

« Je ne pourrai jamais changer ce qui est arrivé au commandant et à cette jeune hôtesse. »

Sa voix s'est brisée.

« Je penserai toujours à eux. »

Je lui ai serré la main.

« Je sais, papa. »

Il a continué :

« Mais je peux peut-être regarder ces ailes sans me souvenir uniquement des deux personnes perdues. »

J'ai senti une larme glisser sur ma joue.

Il a ouvert de nouveau sa main.

« Alors je voudrais que tu les gardes. »

J'ai regardé la broche.

Elle semblait plus lourde qu'avant.

Pas dans sa main.

Dans ce qu'elle signifiait.

Je savais qu'en l'acceptant, je recevrais bien davantage qu'un souvenir matériel.

Je recevrais une partie du passé de mon père.

Une histoire qu'il avait tenue à l'écart de notre famille pendant presque cinquante ans.

Une histoire de peur.

De responsabilité.

De courage.

De perte.

Et maintenant, peut-être, de réconciliation.

J'ai tendu doucement la main.

Puis je me suis arrêtée.

« Tu es sûr ? »

Il a souri.

« Oui, ma chérie. »

« Tu pourrais les regretter. »

Il a secoué la tête.

« Je ne te les donne pas pour les oublier. »

Il a posé les ailes dans ma paume.

« Je te les donne pour qu'elles continuent leur chemin. »

J'ai refermé mes doigts autour du métal.

Il était légèrement tiède.

Je me suis demandé combien de fois papa l'avait tenu de cette manière.

Combien de fois il avait caressé les chiffres gravés.

Combien de fois il l'avait regardé sans en parler à personne.

Je l'ai approché de mes yeux.

417\.

Le numéro était toujours lisible.

Je l'ai touché du bout du doigt.

Je pensais à la photographie.

À l'avion posé dans la neige.

Au jeune pilote portant un enfant.

Et je sentais toute l'émotion de cette journée revenir.

« Je ne sais pas quoi dire », ai-je murmuré.

Mon père a souri.

« Tu n'es pas obligée de dire quelque chose. »

Je l'ai regardé.

Il semblait plus calme.

Comme si ce geste lui avait apporté un peu de paix.

J'ai ouvert la main.

Les petites ailes brillaient faiblement sous la lumière de la cabine.

« Elles ont toujours été importantes pour toi. »

« Oui. »

« Et maintenant tu veux qu'elles le soient pour moi. »

Il a acquiescé.

« C'est exactement ça. »

Je me suis sentie incapable de parler pendant quelques secondes.

Je regardais l'objet.

Il ne ressemblait plus du tout à la vieille broche que j'avais aperçue tant de fois.

J'avais parfois pensé qu'il ferait mieux de la laisser à la maison.

Qu'il risquait de la perdre.

Qu'elle ne valait probablement pas grand-chose.

Je me souvenais même de lui avoir demandé pourquoi il la gardait toujours.

Il avait répondu qu'elle ne prenait pas beaucoup de place.

J'ai eu un sourire triste en repensant à ces mots.

Elle ne prenait pas beaucoup de place dans sa veste.

Mais elle avait occupé une place immense dans sa vie.

Mon père a remarqué mon expression.

« Qu'est-ce qui te fait sourire ? »

Je lui ai raconté ce souvenir.

Il a ri doucement.

« Je m'en souviens. »

J'ai secoué la tête.

« Je n'avais aucune idée de ce que ça représentait. »

Il a posé sa main sur mon bras.

« Tu ne pouvais pas le savoir. »

J'ai baissé les yeux.

« Tu aurais pu me le dire. »

Il m'a regardée avec tendresse.

« Oui. »

Il n'a pas cherché d'excuse.

Il n'a pas essayé de justifier son silence une nouvelle fois.

Il a simplement reconnu que les choses auraient pu être différentes.

Et cette réponse m'a fait du bien.

Je me suis tournée légèrement vers lui.

« Papa, est-ce que tu me permets de te demander quelque chose ? »

Il a acquiescé.

« Bien sûr. »

J'ai respiré profondément.

« Est-ce que tu regrettes d'avoir gardé ce secret ? »

Il a réfléchi longtemps.

Je regardais son visage.

Ses yeux se sont tournés vers les nuages.

Puis il a répondu :

« Je regrette peut-être de ne pas t'avoir laissé comprendre plus tôt. »

J'ai senti ma gorge se serrer.

Il a poursuivi :

« Mais je ne regrette pas la vie que nous avons eue. »

Je lui ai pris la main.

« Moi non plus. »

Il a souri.

« Alors c'est l'essentiel. »

Je regardais les petites ailes dans ma paume.

Je savais que ce souvenir allait désormais m'accompagner.

Je ne le porterais pas comme mon père l'avait fait.

Je n'avais pas vécu l'accident.

Je ne pouvais pas connaître exactement sa douleur.

Mais je pouvais respecter ce qu'il m'avait confié.

Et je pouvais me souvenir de cette journée à l'aéroport.

Du commandant bouleversé.

De l'homme d'affaires honteux.

De la photographie ancienne.

Et de mon père me tendant enfin les ailes qu'il avait gardées pendant presque cinquante ans.

Je me suis appuyée contre son épaule.

Il a posé doucement sa main sur ma tête.

Pendant quelques minutes, nous avons regardé les nuages sans parler.

Puis j'ai murmuré :

« Je vais en prendre soin. »

Il a serré légèrement ma main.

« Je le sais. »

Et pour la première fois depuis le début de ce voyage, j'ai eu l'impression que mon père n'avait plus besoin de garder ses ailes serrées contre lui pour se souvenir.


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