PARTIE 13 – Pendant le décollage, mon père contemplait les nuages en silence, et je découvrais peu à peu ce que cet avion représentait pour lui

L'avion a commencé à bouger.

J'ai senti une légère vibration sous mes pieds.

Mon père a relevé la tête.

Il regardait par le hublot avec cette attention particulière que je lui connaissais depuis mon enfance.

Seulement, cette fois, je ne trouvais plus son comportement étrange.

Je savais enfin pourquoi le ciel occupait une place aussi importante dans sa vie.

Il avait été pilote.

Il avait connu la responsabilité de transporter des passagers.

Il avait vécu une catastrophe.

Et il avait quitté ce métier sans jamais réussir à oublier la journée qui avait changé son existence.

Je l'ai regardé ajuster légèrement sa position.

Ses mains reposaient sur les accoudoirs.

Il ne semblait pas inquiet.

Mais il était attentif au moindre mouvement.

Je me suis demandé s'il reconnaissait certains bruits.

Certaines vibrations.

Ces petits changements que les autres passagers remarquaient à peine.

« Tu es bien installé ? » lui ai-je demandé.

Il a tourné la tête.

« Très bien. »

Puis il a souri.

« Tu vas finir par croire que je n'ai jamais voyagé. »

J'ai ri doucement.

« Je sais maintenant que tu as même fait beaucoup plus que voyager. »

Son sourire s'est atténué.

Il a regardé les petites ailes argentées qu'il avait gardées dans sa main.

Puis il les a posées délicatement sur ses genoux.

« C'était une autre époque. »

Je n'ai pas répondu immédiatement.

J'avais entendu cette expression des dizaines de fois.

Une autre époque.

Je croyais qu'il parlait simplement de sa jeunesse.

De ses années de travail.

Du temps où ma mère et lui construisaient leur vie.

Désormais, ces mots contenaient aussi un avion.

Un champ enneigé.

Un accident survenu dans l'Ohio en janvier 1977.

Et deux personnes dont mon père n'avait jamais réussi à oublier la mort.

L'appareil a continué à rouler.

Les bâtiments de l'aéroport défilaient derrière la vitre.

Je regardais papa.

Il avait les yeux fixés sur l'extérieur.

Je me suis demandé s'il se souvenait de son dernier vol comme pilote.

S'il avait su, au moment de quitter l'aviation, qu'il n'y retournerait jamais.

Ou s'il avait simplement essayé de continuer jusqu'au jour où cela lui était devenu impossible.

Je n'ai pas posé ces questions.

Il m'avait déjà donné tant de réponses.

Je craignais de transformer cette rencontre en une nouvelle épreuve.

Pourtant, une interrogation continuait de m'accompagner.

Pourquoi n'avait-il jamais parlé de son passé à sa propre fille ?

Je comprenais sa douleur.

Je comprenais son besoin de tranquillité.

Mais une petite partie de moi restait blessée.

Pas parce qu'il avait gardé un secret.

Parce que je réalisais combien de fois j'avais cru le connaître entièrement.

Je savais ce qu'il aimait manger.

Je connaissais ses habitudes du matin.

Je savais quel fauteuil il préférait.

Je connaissais la manière dont il cherchait ses lunettes.

Mais je n'avais jamais imaginé qu'il avait un jour tenu les commandes d'un avion transportant cinquante-quatre personnes.

Je n'avais jamais su qu'il était retourné dans une cabine pleine de fumée pour chercher un enfant.

Je n'avais jamais compris ce qui se cachait derrière ses petites ailes argentées.

J'ai senti mes yeux se remplir de larmes.

Je les ai essuyées rapidement.

Mon père l'a remarqué.

« Qu'est-ce qu'il y a, ma chérie ? »

J'ai secoué la tête.

« Rien. »

Il m'a regardée avec un petit sourire.

« Tu sais, je reconnais cette réponse. »

J'ai baissé les yeux.

« C'est celle que tu me donnes toujours. »

Il a laissé échapper un rire discret.

Puis il a posé sa main sur la mienne.

« Tu es bouleversée. »

J'ai acquiescé.

Je ne voulais plus faire semblant.

« Oui. »

Il a attendu.

Il avait toujours été capable de rester silencieux jusqu'à ce que je trouve les mots.

Quand j'étais enfant, il faisait déjà cela.

Il ne me pressait pas.

Il restait simplement près de moi.

Je regardais nos mains.

La sienne était plus ridée que dans mes souvenirs.

Sa peau était fine.

Ses doigts légèrement déformés par l'âge.

Mais sa façon de tenir ma main n'avait pas changé.

« Je suis heureuse d'avoir découvert tout ça », ai-je murmuré.

Il a hoché la tête.

« Je comprends. »

J'ai pris une inspiration.

« Mais j'aurais aimé que tu me le racontes avant. »

Son sourire a disparu.

Il a baissé les yeux.

Je me suis immédiatement sentie coupable.

« Je ne te reproche rien. »

Il a secoué doucement la tête.

« Tu as le droit de me le dire. »

J'ai regardé son visage.

Il semblait fatigué.

Pas seulement physiquement.

Il avait cette expression que je lui avais vue lorsque nous étions assis avec le commandant.

Celle d'un homme qui cherchait comment expliquer quelque chose qu'il avait lui-même du mal à comprendre.

« Je ne savais pas comment en parler », a-t-il dit.

Je suis restée silencieuse.

Il a regardé les ailes argentées.

« Chaque fois que j'y pensais, je revoyais les mêmes choses. »

Sa voix était basse.

« La neige. La fumée. Les personnes que nous avions perdues. »

Il a fermé les yeux quelques secondes.

« Je ne voulais pas que ces souvenirs deviennent toute ma vie. »

J'ai serré sa main.

« Je comprends mieux maintenant. »

Il a ouvert les yeux.

« Je voulais que tu connaisses ton père. »

Je l'ai regardé avec surprise.

Il a poursuivi :

« Pas seulement l'homme qui se trouvait dans cet avion. »

J'ai senti quelque chose se détendre en moi.

Pendant des années, je m'étais demandé pourquoi il évitait parfois de parler de sa jeunesse.

Je pensais qu'il n'avait simplement rien de particulier à raconter.

Je découvrais maintenant qu'il avait choisi de donner davantage de place à ce qu'il avait construit après l'accident.

Sa vie avec ma mère.

Ses études reprises.

Son travail.

Notre famille.

Il voulait que nous l'aimions pour l'homme présent devant nous.

Pas pour les articles publiés presque cinquante ans auparavant.

Je lui ai souri à travers mes larmes.

« Mais je connaissais déjà mon père. »

Il m'a regardée.

« Oui ? »

« Celui qui m'a appris à faire du vélo. »

Son visage s'est adouci.

« Je m'en souviens. »

« Celui qui restait près de moi quand j'avais peur. »

Il a serré ma main.

« Bien sûr. »

J'ai pris une inspiration.

« Celui qui n'a jamais eu besoin d'être célèbre pour compter dans ma vie. »

Ses yeux sont devenus humides.

Il a détourné la tête vers le hublot.

Je savais qu'il essayait de reprendre ses esprits.

Je ne voulais pas le faire pleurer davantage.

Mais je tenais à lui dire ces choses.

Parce qu'il semblait avoir passé une grande partie de sa vie à croire que la journée du vol 417 le définissait malgré lui.

Et je voulais qu'il comprenne qu'il avait aussi été beaucoup d'autres choses.

Un mari.

Un père.

Un homme attentif.

Une présence rassurante.

L'avion s'est arrêté quelques instants avant le décollage.

Nous avons entendu une annonce provenant du cockpit.

Je n'ai pas distingué tous les mots.

Mais la voix masculine m'a immédiatement rappelé le commandant.

L'enfant de neuf ans.

Le petit garçon de la photographie.

L'homme qui avait grandi, était devenu pilote et avait eu trois enfants.

Je me suis tournée vers papa.

Il écoutait lui aussi.

Son expression avait changé.

Il y avait de l'émotion dans ses yeux.

Mais aussi quelque chose de plus doux.

« C'est lui », ai-je murmuré.

Mon père a acquiescé.

« Oui. »

Il a baissé les yeux vers ses ailes argentées.

Puis il a souri.

Je me suis demandé ce qu'il ressentait.

Peut-être une fierté qu'il ne s'autorisait pas encore à nommer.

Peut-être du soulagement.

Peut-être simplement la joie de savoir qu'un enfant qu'il avait cru perdu avait construit une vie entière.

L'avion a repris son mouvement.

Je me suis appuyée contre mon siège.

Mon père a regardé droit devant lui.

Lorsque l'appareil a commencé à accélérer, j'ai senti sa main se refermer légèrement sur l'accoudoir.

J'ai posé la mienne dessus.

Il ne m'a pas regardée.

Mais il a retourné sa paume pour serrer mes doigts.

Nous avons quitté le sol.

Je sentais les vibrations changer.

Les bâtiments ont commencé à paraître plus petits.

La piste s'est éloignée.

Puis l'avion a traversé une première couche de nuages.

Mon père les observait avec une attention silencieuse.

Je me suis demandé s'il avait pensé à janvier 1977.

Au ciel devenu blanc.

À ce moment où il avait cherché un champ pour poser son appareil.

Je ne lui ai pas demandé.

J'ai simplement continué à tenir sa main.

Quelques minutes plus tard, le mouvement de l'avion est devenu plus régulier.

Mon père a desserré ses doigts.

Il a regardé dehors.

Puis il a pris une longue inspiration.

« C'est beau, n'est-ce pas ? »

J'ai suivi son regard.

Les nuages s'étendaient sous nous.

Le soleil éclairait leur surface.

« Oui, papa. »

Il a souri.

« J'ai toujours aimé cette vue. »

Je l'ai regardé.

Je savais maintenant que son amour du ciel avait survécu à une terrible journée.

Il avait renoncé à son métier.

Mais il n'avait pas cessé de lever les yeux.

Cette pensée m'a touchée plus profondément que je ne pouvais l'expliquer.

Je me suis appuyée contre son épaule.

Il a posé doucement sa joue contre mes cheveux.

Pendant plusieurs minutes, nous n'avons rien dit.

Je n'avais plus besoin de le questionner.

Je voulais seulement être sa fille.

Et lui permettre, pour une fois, de ne plus porter seul ce qui lui pesait depuis si longtemps.


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