Le stage proposé à Lina devait durer six semaines. L'établissement partenaire se trouvait dans une autre région, suffisamment loin de Saint-Cloud pour rendre les trajets quotidiens irréalistes. Les étudiants sélectionnés seraient hébergés à proximité du service et participeraient à des activités d'observation encadrées, des séminaires et des travaux collectifs. Lina relut plusieurs fois la description. Elle savait que cette expérience représenterait une étape importante de sa formation, mais elle mesurait aussi les conséquences sur son quotidien. Depuis son arrivée chez les Delcourt, elle n'avait jamais été absente aussi longtemps. Même les semaines intensives précédentes lui avaient permis de revenir régulièrement auprès des enfants.
Antoine l'écouta exposer les conditions du stage sans l'interrompre. Il lui demanda quelles démarches étaient nécessaires et si elle avait besoin de documents particuliers. Lina expliqua que son dossier était presque complet, mais qu'elle devait confirmer rapidement son acceptation. Elle avait également besoin de régler les aspects pratiques de son hébergement et de son transport. Antoine lui proposa de l'aider à comparer les options disponibles, sans prendre les décisions à sa place. Lina apprécia cette distinction. Elle avait parfois craint qu'il utilise sa situation financière pour rendre leur séparation impossible. Au contraire, il semblait déterminé à l'accompagner dans son projet.
Ils décidèrent d'annoncer la nouvelle aux enfants le week-end suivant, lorsque le calendrier serait suffisamment précis. Lina souhaitait éviter de multiplier les conversations fondées sur des hypothèses. Antoine prit contact avec la psychologue familiale pour préparer cette annonce, particulièrement auprès de Gabriel et de Louise. Il expliqua que les enfants avaient déjà bien supporté les premières modifications d'horaires, mais que six semaines constituaient une étape différente. La professionnelle lui conseilla de présenter des repères concrets, d'expliquer les possibilités de communication et de ne pas promettre que la période serait facile. Elle lui rappela que les enfants pouvaient éprouver de la tristesse tout en étant capables de s'adapter.
Pendant les jours précédant l'annonce, Antoine observa attentivement ses enfants. Hugo et Jules semblaient absorbés par leurs activités scolaires et leurs constructions. Manon préparait un nouveau spectacle avec ses camarades. Louise avait retrouvé une grande partie de son énergie, même si son père continuait de respecter les recommandations médicales. Gabriel, lui, travaillait avec application la partition de Claire. Son professeur de piano avait remarqué ses progrès et lui avait proposé de participer à une petite audition organisée à la fin du trimestre. Le garçon hésitait encore. Il craignait de jouer devant des inconnus, mais semblait tenté par cette nouvelle expérience.
Un soir, Antoine le trouva devant le piano, les mains immobiles au-dessus des touches. Gabriel lui expliqua qu'il avait oublié une partie du morceau pendant sa dernière leçon. Son professeur n'avait pas été sévère, mais il s'était senti humilié. Antoine s'assit près de lui. Il lui raconta que Claire avait souvent commis des erreurs lorsqu'elle apprenait une nouvelle partition. Elle riait parfois de ses maladresses, puis recommençait jusqu'à trouver le bon rythme. Gabriel répondit qu'il avait peur de ne jamais jouer aussi bien qu'elle. Son père lui rappela qu'il n'avait pas besoin de devenir une copie de sa mère pour lui rendre hommage.
Gabriel contempla la photographie de Claire près du piano. Il demanda s'il pouvait retrouver certains de ses anciens carnets. Antoine accepta de les chercher avec lui dans la chambre qu'il avait longtemps conservée intacte. Ils montèrent ensemble et ouvrirent un tiroir où étaient rangés plusieurs cahiers de musique. Gabriel les feuilleta avec précaution. Certaines pages portaient des annotations au crayon, d'autres des dates ou de petites remarques amusées. Sur l'une d'elles, Claire avait écrit qu'elle devait apprendre à jouer un passage sans se précipiter. Gabriel sourit. Il semblait rassuré de découvrir que sa mère avait elle aussi dû travailler patiemment.
Au fond du tiroir, ils trouvèrent un petit carnet bleu contenant des notes personnelles. Antoine reconnut l'écriture de Claire et hésita à l'ouvrir. Il savait que certains souvenirs devaient rester privés. Gabriel lui demanda seulement de regarder s'il s'agissait de partitions. Lorsqu'ils constatèrent que le carnet contenait surtout des listes et quelques réflexions, Antoine proposa de le ranger sans le lire entièrement. Mais une page dépassait légèrement. On y distinguait plusieurs prénoms et des indications concernant les activités préférées des enfants. Antoine comprit que Claire avait commencé à préparer une sorte de guide pour les personnes qui prendraient soin d'eux pendant ses hospitalisations.
Ils examinèrent uniquement les pages liées aux habitudes familiales. Claire y avait noté que Gabriel se calmait souvent en jouant du piano, que Manon aimait danser lorsqu'elle se sentait inquiète et que les jumeaux avaient besoin de bouger après une journée difficile. Elle avait également écrit que Louise s'attachait fortement aux objets familiers. Antoine sentit une émotion profonde en découvrant ces détails. Sa femme avait tenté d'anticiper les besoins de leurs enfants alors qu'elle affrontait sa propre maladie. Pourtant, il avait longtemps ignoré l'existence de ce carnet. Il se reprocha brièvement de ne pas l'avoir cherché plus tôt.
Gabriel remarqua son expression. Il lui demanda s'il regrettait de ne pas avoir lu ces notes auparavant. Antoine répondit que oui, mais qu'il ne voulait pas laisser ce regret lui faire oublier les efforts accomplis depuis. Il avait commis des erreurs après la mort de Claire, et il continuait d'en commettre. Pourtant, il apprenait à mieux connaître ses enfants. Gabriel acquiesça. Il lui demanda si Lina pourrait voir les pages concernant leurs habitudes, afin de comprendre ce que Claire avait prévu. Antoine répondit qu'ils pourraient lui en parler ensemble, en respectant ce qui appartenait à leur mère.
Le samedi, ils réunirent les enfants dans le salon pour annoncer le stage. Antoine expliqua que Lina avait obtenu une affectation importante dans un service spécialisé et qu'elle devrait vivre ailleurs pendant six semaines. Il présenta le calendrier, les dates prévues et les possibilités de communication. Lina ajouta qu'elle reviendrait à Saint-Cloud lorsque ses obligations le permettraient, mais qu'elle ne voulait pas promettre des visites qu'elle ne pourrait pas garantir. Elle leur proposa de réfléchir à des moyens de rester en contact, comme des appels réguliers, des messages ou des dessins qu'ils pourraient lui envoyer.
Hugo demanda immédiatement si six semaines étaient plus longues que les vacances scolaires. Antoine lui montra le calendrier pour rendre la durée concrète. Jules voulut savoir si Lina pourrait leur raconter une histoire par téléphone. Elle répondit que ce serait possible certains soirs, à condition de tenir compte de ses horaires. Manon demanda si elle aurait le temps de venir à son prochain spectacle. Lina vérifia la date et expliqua qu'elle ferait de son mieux, mais qu'elle ne pouvait pas encore confirmer. Louise observa les cases du calendrier avec sérieux. Elle demanda si elle pourrait garder un papillon pour Lina jusqu'à son retour.
Gabriel ne parla pas immédiatement. Antoine lui demanda s'il souhaitait poser une question. Le garçon répondit qu'il avait compris les informations. Puis il demanda si Lina avait peur de partir. Elle reconnut que oui. Elle était heureuse de cette possibilité, mais elle redoutait de quitter ses habitudes et les personnes auxquelles elle tenait. Gabriel sembla surpris. Il avait imaginé que les adultes prenaient ce genre de décision sans éprouver les mêmes contradictions que lui. Lina lui expliqua qu'on pouvait choisir une chose importante tout en étant triste de ce qu'elle exigeait. Le garçon acquiesça lentement.
Après la conversation, Gabriel se rendit dans la chambre de Claire avec son père. Il voulait revoir le carnet bleu. Antoine le sortit du tiroir et lui montra les pages concernant les enfants. Gabriel lut attentivement la note sur le piano. Claire avait écrit qu'il utilisait souvent la musique pour exprimer ce qu'il n'arrivait pas à dire. Le garçon resta silencieux. Puis il demanda pourquoi sa mère avait pris le temps de noter tout cela. Antoine répondit qu'elle voulait probablement aider les personnes qui s'occuperaient d'eux pendant ses absences à comprendre leurs habitudes et leurs besoins. Gabriel passa doucement le doigt sur les mots.
Cette découverte le bouleversa. Pendant longtemps, il avait considéré les hospitalisations de Claire comme une série de départs qu'il n'avait pas compris. Il se souvenait d'elle préparant des sacs, vérifiant des papiers et l'embrassant avant de quitter la maison. Il avait parfois interprété sa fatigue comme un manque d'attention. Maintenant, il découvrait qu'elle avait continué à penser à chacun d'eux jusque dans les moindres détails. Antoine lui expliqua que sa mère avait essayé de les protéger, même lorsqu'elle ne pouvait plus être physiquement présente. Gabriel sentit les larmes lui monter aux yeux.
Il demanda alors à son père s'il pouvait montrer le carnet à Lina avant son départ. Antoine accepta. Ils descendirent ensemble et la trouvèrent dans la bibliothèque, occupée à préparer ses documents de stage. Gabriel lui tendit le carnet sans parler. Lina le parcourut avec précaution, s'arrêtant sur les pages liées aux habitudes des enfants. Elle fut profondément touchée par la précision des observations de Claire. Elle expliqua à Gabriel que sa mère avait manifestement cherché à préserver leurs repères pendant les périodes difficiles. Le garçon répondit qu'il aurait aimé le savoir plus tôt.
Lina lui demanda ce que cette découverte changeait pour lui. Gabriel réfléchit longuement. Il répondit qu'il avait parfois cru que Claire les avait laissés seuls parce qu'elle n'avait plus la force de s'occuper d'eux. Le carnet lui montrait qu'elle avait continué à penser à eux même lorsqu'elle était très malade. Lina acquiesça. Elle lui rappela que l'amour ne disparaissait pas parce qu'une personne ne pouvait plus accomplir les gestes habituels. Gabriel regarda les pages, puis murmura qu'il comprenait peut-être mieux pourquoi sa mère avait écrit la lettre retrouvée quelques semaines auparavant.
Antoine observa leur conversation avec émotion. Il comprit que Claire avait laissé plusieurs traces destinées à soutenir les enfants, mais qu'il avait fallu du temps pour qu'ils puissent les accueillir. La lettre avait permis à Gabriel de déposer une partie de ses responsabilités imaginaires. Le carnet lui révélait maintenant combien sa mère avait cherché à préserver leurs habitudes. Ces découvertes ne supprimaient pas son chagrin, mais elles lui donnaient des réponses plus précises à certaines questions anciennes. Antoine se promit de continuer à explorer les souvenirs de Claire avec prudence, sans transformer chaque objet en obligation de se sentir mieux.
Les jours suivants, Gabriel travailla davantage le piano. Il expliqua à son professeur qu'il souhaitait participer à l'audition de fin de trimestre. L'enseignant l'encouragea à choisir un morceau qu'il maîtrisait suffisamment pour pouvoir le jouer sans se mettre une pression excessive. Gabriel hésita entre la partition destinée à Claire et une composition plus simple. Antoine lui rappela qu'il pouvait garder le premier morceau pour un moment familial et présenter autre chose devant le public. Le garçon accepta cette idée. Il commençait à distinguer le désir de rendre hommage à sa mère de celui de prouver sa valeur.
Lina poursuivit les préparatifs de son stage. Elle rencontra les responsables universitaires, vérifia les conditions d'hébergement et organisa son transport. Elle souhaitait financer elle-même ses dépenses courantes grâce à l'aide accordée par le programme. Antoine respecta cette décision. Il lui proposa toutefois de l'aider à transporter ses affaires le jour du départ. Lina accepta, touchée par cette attention simple. Ils discutèrent également de leur relation pendant les six semaines à venir. Ils convenaient tous deux qu'une période de distance pouvait leur permettre de vérifier la solidité de leur attachement sans précipiter leur avenir.
Un soir, Lina lui demanda s'il avait parfois peur de la voir rencontrer quelqu'un d'autre pendant son stage. Antoine fut surpris par cette question. Il réfléchit avant de répondre qu'il savait ne pas pouvoir contrôler les sentiments d'une autre personne. Il préférait construire une relation fondée sur la confiance plutôt que sur la surveillance. Lina sourit. Elle lui expliqua qu'elle ne cherchait pas à le provoquer. Elle voulait simplement savoir s'il comprenait que leur amour naissant ne devait pas devenir une nouvelle forme d'enfermement. Antoine répondit qu'il y travaillait sincèrement, même si certaines peurs anciennes demeuraient présentes.
Ils parlèrent ensuite de Claire et de Sami. Lina reconnut que sa peur de perdre les personnes aimées revenait parfois lorsqu'elle imaginait plusieurs semaines loin des enfants. Antoine lui rappela que la distance ne constituait pas en elle-même un abandon. Ils pouvaient maintenir des liens sans exiger une présence permanente. Elle acquiesça. Cette conversation leur permit de reconnaître que leurs blessures influençaient encore leur relation, sans pour autant la définir entièrement. Ils ne cherchaient plus à se guérir mutuellement. Ils apprenaient plutôt à avancer ensemble tout en conservant leurs propres responsabilités.
Une semaine avant le départ, Éléonore vint déjeuner à Saint-Cloud. Antoine lui expliqua l'organisation prévue pendant le stage. Sa sœur sembla impressionnée par la précision du calendrier et par les responsabilités qu'il assumait désormais. Elle proposa d'accompagner les enfants à certaines activités, notamment les jours où Sophie ne serait pas disponible. Antoine accepta, à condition qu'elle respecte les habitudes établies et ne cherche pas à modifier les décisions éducatives sans en parler. Éléonore acquiesça. Elle semblait avoir compris que sa place de tante pouvait être importante sans lui donner le droit de diriger toute la maison.
Pendant le déjeuner, Manon demanda à Éléonore si elle viendrait assister à son prochain spectacle. Sa tante répondit qu'elle serait heureuse de le faire. Hugo et Jules lui montrèrent leur nouvelle construction, tandis que Louise lui présenta une poupée réparée. Gabriel parla brièvement de son audition de piano. Éléonore les écouta avec une attention différente de celle qu'elle leur accordait auparavant. Elle ne cherchait plus à corriger immédiatement leurs comportements. Lina remarqua ce changement et en fut sincèrement heureuse. Elle savait combien les enfants avaient besoin de plusieurs adultes fiables autour d'eux.
Après le repas, Éléonore demanda à Lina si elle était heureuse de partir en stage. La jeune femme répondit qu'elle était à la fois impatiente et nerveuse. Sa formation lui tenait profondément à cœur, mais elle savait que les six semaines seraient exigeantes. Éléonore lui souhaita bonne chance. Puis elle ajouta qu'elle admirait sa détermination à poursuivre ses études malgré les responsabilités qu'elle avait assumées auprès de la famille. Lina la remercia. Leur relation demeurait prudente, mais les excuses présentées lors de la réception semblaient avoir ouvert un espace de respect mutuel.
Le dernier week-end avant le départ, Antoine emmena les cinq enfants au cimetière voir Claire. Lina choisit de les accompagner à leur demande, mais resta légèrement en retrait pendant les premiers instants. Gabriel déposa des fleurs près de la pierre et expliqua à voix basse qu'il préparait une audition. Manon raconta ses répétitions de danse. Les jumeaux parlèrent de leurs nouvelles activités sportives. Louise posa un papillon en papier près du bouquet. Antoine écouta chacun, puis évoqua les souvenirs qu'il avait retrouvés dans le carnet bleu. Il remercia silencieusement Claire d'avoir laissé ces traces précieuses.
Sur le chemin du retour, Gabriel demanda à Lina si elle pensait que sa mère aurait aimé la connaître. La question la surprit. Elle prit quelques secondes avant de répondre qu'elle ne pouvait pas savoir exactement ce que Claire aurait pensé. Elle espérait toutefois qu'elle aurait été rassurée de voir ses enfants entourés de personnes attentives à leur bien-être. Gabriel sembla satisfait par cette réponse prudente. Il expliqua qu'il aurait aimé pouvoir leur parler à toutes les deux, sans avoir à choisir. Lina lui répondit qu'il pouvait continuer à aimer sa mère et à construire d'autres liens, même si ces relations étaient différentes.
Le soir précédant le départ, les enfants organisèrent une dernière soirée familiale. Ils ne préparèrent pas de grande fête cette fois. Hugo et Jules choisirent un film, Manon apporta des couvertures et Louise installa ses poupées sur le canapé. Gabriel proposa de jouer quelques minutes de piano avant la projection. Antoine prépara du pop-corn, avec l'aide maladroite des jumeaux. Lina s'assit parmi eux, savourant la simplicité de ce moment. Elle comprit qu'elle n'avait plus besoin d'organiser chaque détail pour se sentir utile. Elle pouvait simplement partager leur présence.
Après le film, Gabriel demanda à parler seul avec Lina. Ils s'installèrent dans la bibliothèque. Le garçon lui expliqua qu'il avait décidé de participer à l'audition scolaire, même si elle ne pouvait pas être présente. Il souhaitait lui envoyer un enregistrement après le concert. Lina le félicita pour cette décision. Il ajouta qu'il avait compris quelque chose en lisant le carnet de Claire. Sa mère avait continué à les aimer pendant ses hospitalisations, même lorsqu'elle ne pouvait pas rentrer. Il savait que la situation de Lina était différente, mais cette découverte l'aidait à ne plus considérer chaque absence comme une disparition définitive.
Lina sentit une émotion profonde monter en elle. Elle lui dit qu'elle était fière du travail qu'il accomplissait pour comprendre ses sentiments. Gabriel répondit qu'il avait encore peur, surtout le soir lorsqu'il se retrouvait seul. Elle lui rappela qu'il pouvait parler à son père, à sa psychologue ou à d'autres adultes de confiance. Il n'avait pas à supporter cette inquiétude sans aide. Le garçon acquiesça. Puis il lui demanda si elle accepterait de garder dans son sac une petite photographie de leur famille prise après le spectacle de Manon. Lina répondit qu'elle serait heureuse de l'emporter.
Le lendemain matin, Antoine conduisit Lina jusqu'à la gare. Les enfants l'avaient saluée avant son départ, chacun avec un geste différent. Hugo et Jules lui avaient donné une nouvelle étoile en carton. Manon avait glissé un dessin dans son sac. Louise lui avait confié un papillon bleu. Gabriel lui avait remis la photographie familiale. Antoine l'aida à porter ses affaires jusqu'au quai. Ils disposaient encore de quelques minutes avant le départ du train. Lina regardait les voyageurs autour d'eux, consciente qu'une étape importante de sa vie commençait.
Antoine lui demanda si elle regrettait sa décision. Elle répondit que non, mais qu'elle avait le cœur serré. Il lui dit qu'il éprouvait la même chose. Puis il ajouta qu'il était fier de la voir avancer vers son rêve. Lina le regarda longuement. Elle lui confia qu'elle avait longtemps pensé devoir choisir entre aimer quelqu'un et rester libre. Avec lui, elle commençait à croire qu'une relation pouvait lui offrir du soutien sans lui retirer son indépendance. Antoine lui prit doucement la main. Il répondit qu'il apprenait la même leçon.
Lorsque le train fut annoncé, Lina l'embrassa et prit son sac. Elle monta à bord, trouva sa place près de la fenêtre et lui adressa un dernier signe. Antoine resta sur le quai jusqu'au départ. Il sentit une tristesse réelle, mais elle ne ressemblait pas à la terreur qui l'avait autrefois paralysé. Il savait où Lina allait, pourquoi elle partait et comment ils resteraient en contact. Il avait surtout compris que sa vie ne devait pas s'arrêter pendant son absence. Les enfants l'attendaient à Saint-Cloud, avec leurs activités, leurs questions et leurs besoins.
En rentrant, il trouva Gabriel devant le piano. Le garçon lui demanda si le train était parti à l'heure. Antoine répondit que oui. Gabriel acquiesça, puis reprit sa répétition. Quelques minutes plus tard, il s'interrompit et demanda à son père de venir écouter un passage difficile. Antoine s'assit près de lui. Il reconnut la mélodie que Claire avait aimée. Gabriel joua lentement, sans chercher à cacher ses erreurs. Lorsque le morceau fut terminé, il sourit timidement. Antoine lui dit qu'il avait beaucoup progressé. Le garçon répondit qu'il voulait continuer, même lorsque certaines journées seraient difficiles.
Cette nuit-là, Antoine monta dans la chambre de Claire. Il ouvrit le tiroir contenant le carnet bleu et relut quelques lignes consacrées aux habitudes des enfants. Il comprit que sa femme avait tenté de lui laisser des indications pour les périodes où elle ne pourrait pas être présente. Pourtant, il savait désormais qu'aucun carnet ne pouvait remplacer l'attention quotidienne d'un parent. Il referma doucement les pages et retourna dans le couloir. Derrière les portes, les enfants dormaient. La maison était calme, mais elle n'était plus figée. Elle continuait de vivre, même lorsque quelqu'un qu'ils aimaient se trouvait loin.