Le jour où Nathan vendit son bateau, je compris que notre projet avait cessé d'être une simple aspiration. Je rentrais du travail lorsqu'une trace rectangulaire, plus pâle que le reste de la pelouse, attira mon attention. La petite embarcation de pêche qu'il conservait près de notre duplex avait disparu, ainsi que sa remorque. Pendant quelques secondes, je crus qu'il l'avait déplacée pour réparer quelque chose. Mais lorsque j'entrai dans la maison, Nathan m'annonça tranquillement qu'un homme du comté voisin venait de l'acheter pour trois mille six cents dollars. Il avait déjà déposé l'argent sur notre compte. Je restai silencieuse. Ce bateau était l'un des rares objets qu'il possédait uniquement pour son plaisir. Il aimait partir avant l'aube, respirer l'air frais du lac et attendre que la lumière atteigne les berges. Je lui demandai pourquoi il ne m'avait pas consultée.
Il répondit qu'il n'avait presque plus le temps de pêcher. Les réparations agricoles occupaient désormais ses soirées et une grande partie de ses week-ends. Le bateau restait inutilisé pendant que nous essayions de réunir assez d'argent pour acheter une maison. Son raisonnement était logique, mais je savais qu'il dissimulait un regret. Je le vis lorsqu'il rangea dans le garage une vieille boîte d'hameçons qu'il avait oubliée dans la camionnette. Il la tint quelques secondes avant de la déposer sur une étagère. Je lui dis qu'il n'était pas obligé de renoncer à tout ce qu'il aimait. Nathan me répondit qu'une maison nous servirait tous les jours, alors que le bateau ne quittait plus la pelouse. Je compris qu'il avait mûri sa décision depuis longtemps. Ce soir-là, pourtant, je ressentis pour la première fois une véritable inquiétude devant l'ampleur des sacrifices que nous étions prêts à consentir.
Deux années passèrent au rythme de nos emplois et de nos comptes. Chaque matin de semaine, je quittais le duplex pour l'hôpital avec mon déjeuner préparé la veille. Je passais la journée à vérifier des dossiers, à répondre au téléphone et à corriger des erreurs administratives. Le vendredi, je rentrais juste assez tôt pour remplacer mes vêtements de bureau par la tenue du restaurant. Le samedi soir, Patty me confiait souvent les tables les plus fréquentées parce qu'elle savait que je gardais mon calme même lorsque plusieurs commandes arrivaient en même temps. Certains dimanches, je travaillais encore quelques heures au service du petit déjeuner. Il m'arrivait de m'endormir sur le canapé avant même d'avoir retiré mes chaussures. Nathan trouvait alors une couverture et éteignait la lampe sans me réveiller.
Au restaurant, j'appris rapidement que la fatigue n'était pas seulement une affaire de muscles douloureux. Elle modifiait aussi la manière de réfléchir. Un soir, je restai devant une commande sans parvenir à me rappeler si un client avait demandé du thé ou du café. Une autre fois, je rentrai avec le ticket d'une table dans ma poche et cherchai pendant plusieurs minutes ce que je voulais faire du linge que j'avais sorti de la machine. Patty remarquait ces moments. Elle me rappelait de boire de l'eau, me donnait parfois une pause supplémentaire et refusait que je porte seule les plateaux les plus lourds. Sous ses manières brusques, elle possédait une générosité discrète. Elle ne posait pas de questions sur mes finances, mais savait que nous économisions pour une maison. Elle me confia un jour qu'elle n'avait jamais regretté l'achat de son propre établissement, malgré les années difficiles qu'il lui avait imposées.
Nathan connaissait une fatigue différente. Pendant la saison des récoltes, les appels arrivaient parfois après la tombée de la nuit. Une moissonneuse arrêtée pouvait immobiliser toute une exploitation, et les agriculteurs se montraient prêts à payer pour une intervention immédiate. Mon mari partait avec sa caisse à outils, une lampe frontale et un thermos de café. Il revenait les manches tachées de graisse, parfois couvert de poussière jusqu'aux cheveux. Il arrivait qu'il doive travailler à genoux dans un champ humide ou démonter une pièce lourde sous un abri mal éclairé. Il connaissait les moteurs diesel avec une précision remarquable. Mais je savais que ses compétences ne lui donnaient pas davantage d'heures dans une journée. Lorsque je le voyais s'endormir devant son assiette, je lui rappelais notre promesse de ne pas nous rendre malades pour devenir propriétaires.
Une nuit d'automne, il rentra près de deux heures du matin avec une tarte à la citrouille posée sur le siège passager. Il venait de réparer une pompe d'injection, et la femme du cultivateur avait insisté pour qu'il accepte ce dessert. Il avait gagné trois cents dollars. Je m'étais assoupie sur le canapé, une lampe allumée près de moi. Nathan me réveilla doucement et souleva la boîte avec un sourire fatigué. Nous mangeâmes chacun une part dans la cuisine, sans prendre la peine de nous asseoir. La pâte était encore légèrement tiède. Il me raconta comment il avait retrouvé une pièce défectueuse alors que tout le monde croyait la machine irréparable avant le lendemain. Je lui racontai une dispute entre deux clients au restaurant. Nous rîmes à voix basse pour ne pas déranger les voisins. Le lendemain, les trois cents dollars rejoignirent notre épargne.
Nous apprîmes à réduire des dépenses auxquelles nous n'avions jamais vraiment prêté attention. Nous cuisinions davantage, achetions les produits en promotion et repoussions le remplacement de vêtements encore utilisables. Nathan entretenait lui-même notre camionnette. Je préparais des repas que nous pouvions réchauffer plusieurs fois. Nous avions renoncé aux petites escapades du week-end et aux achats impulsifs. Rien de tout cela ne ressemblait à une tragédie. Certaines économies étaient même devenues des habitudes agréables. Mais l'accumulation des privations finissait parfois par peser. Lorsque je voyais un couple de notre âge partir en vacances, j'éprouvais une jalousie brève et embarrassante. J'aimais notre projet, mais je regrettais parfois la légèreté avec laquelle nous pouvions autrefois décider de passer une journée au bord du lac.
La famille de Nathan, pendant ce temps, avançait dans ses propres projets. Kim trouva une maison de plain-pied sur Maple Street, avec une cour clôturée pour ses garçons. Ils purent enfin disposer d'un espace où inviter leurs amis. Jeff et sa femme achetèrent une propriété dans un lotissement récent, près des écoles et du nouveau travail qu'il avait réussi à obtenir. Stacy préféra conserver une partie de son argent en attendant la fin de sa formation d'infirmière. À chaque réunion familiale, nous découvrions de nouvelles photographies, des devis ou des plans. Nathan donnait volontiers son avis sur les réparations. Il passa même une journée chez Kim à vérifier des prises et à remettre correctement une porte sur ses gonds. Je préparais des plats pour les pendaisons de crémaillère. Nous étions heureux de les voir progresser, même si chaque nouvelle maison nous rappelait le chemin qui nous restait à parcourir.
Judy me demanda un jour si nous envisagions toujours d'acheter. Je lui répondis que nous économisions avec sérieux. Elle sourit et déclara qu'elle n'était pas inquiète, puisque nous avions toujours su nous organiser. Je faillis lui dire que je travaillais désormais la plupart de mes soirées libres. J'aurais voulu lui montrer mes pieds gonflés après les services et les mains abîmées de son fils. Mais la conversation se déroulait dans la cuisine de Kim, pendant que les enfants jouaient dans leur nouveau jardin. Je gardai donc ces pensées pour moi. De retour chez nous, je racontai l'échange à Nathan. Il ne parut pas surpris. Il me répondit seulement que ses parents nous voyaient encore comme le couple qui trouvait toujours une solution. Nous nous étions tellement efforcés de leur donner cette impression qu'il aurait fallu, maintenant, un événement considérable pour la modifier.
Nous consultions régulièrement les annonces immobilières. La plupart des maisons qui correspondaient à nos moyens étaient trop éloignées de nos emplois ou nécessitaient des réparations que nous ne pouvions pas financer. Certaines étaient déjà vendues lorsque nous appelions. D'autres présentaient des problèmes de toiture, de fondations ou d'assainissement. Nathan refusait de s'engager dans une opération qui nous laisserait sans réserve financière. Il inspectait les photographies avec le même soin qu'il apportait à l'examen d'un moteur. Je le voyais agrandir les images, vérifier les angles du toit et chercher des traces d'humidité autour des fenêtres. Nous avons parfois eu des désaccords. J'étais plus impatiente que lui. Il me rappelait qu'une maison trop chère pouvait devenir une dette bien plus lourde que notre loyer.
Au printemps de la deuxième année, notre compte d'épargne dépassa quarante-deux mille dollars. Lorsque je découvris le solde, je restai longtemps devant mon relevé. Cette somme dépassait tout ce que nous avions réussi à mettre de côté auparavant. Je connaissais l'origine de presque chaque tranche de cent dollars. Il y avait les heures supplémentaires de Nathan, les pourboires du restaurant, la vente du bateau et les économies réalisées sur nos dépenses habituelles. Je proposai de commencer à chercher plus activement. Nathan préférait garder encore quelques mois de marge, mais il reconnut que nous disposions désormais d'une véritable possibilité. Nous étions loin de pouvoir acheter n'importe quelle propriété. Pourtant, pour la première fois, nous pouvions envisager une transaction sans compter uniquement sur un emprunt bancaire important.
C'est pendant une pause à l'hôpital que je découvris l'annonce de la ferme Miller. Je parcourais les pages du journal du comté en mangeant un sandwich. Les annonces légales m'intéressaient depuis longtemps, probablement parce que mon travail m'avait habituée à ne pas négliger les petits caractères. Une liste de propriétés reprises pour impôts impayés occupait presque une page. Je reconnus plusieurs terrains vagues et quelques bâtiments commerciaux. Puis une description retint mon attention : une ancienne maison agricole avec deux acres et trois dixièmes de terrain, située sur la route du nord. La vente aux enchères devait avoir lieu en avril, devant le tribunal. Je relus l'annonce, vérifiai l'emplacement et notai les références de la parcelle avant de retourner travailler.
Je connaissais cette maison de vue. Les habitants du secteur l'appelaient la ferme Miller, bien qu'elle n'ait plus accueilli de véritable exploitation depuis longtemps. Son dernier propriétaire connu, Dale Miller, était décédé plusieurs années auparavant. Ses héritiers habitaient loin et n'avaient manifestement pas entretenu le bâtiment. Depuis la route, on distinguait une façade autrefois blanche, un porche abîmé et des fenêtres couvertes de poussière. Les hautes herbes envahissaient le terrain. Je n'aurais probablement jamais pensé à l'acheter si nous avions disposé d'un budget plus important. Mais je connaissais aussi la rareté des propriétés accessibles dans notre région. J'emportai l'annonce et la posai devant Nathan lorsqu'il rentra. Il l'examina attentivement, sans sourire ni rejeter immédiatement l'idée. Puis il me demanda si nous pouvions aller voir les lieux avant la nuit.
Nous nous rendîmes à la ferme en camionnette. De près, elle paraissait encore plus négligée. Le porche s'affaissait légèrement, plusieurs planches avaient perdu leur peinture et les branches d'un arbre frottaient contre le toit. Une vieille citerne fermée par un couvercle de béton se trouvait à l'écart de la maison. Près d'elle, une plante aux tiges rougeâtres commençait à percer la terre. Nathan fit lentement le tour du bâtiment, examinant les fondations en pierre calcaire et la ligne du toit. Il s'agenouilla pour observer les murs à leur base, puis se glissa sous une partie du porche avec sa lampe. Je restai dehors, à écouter les oiseaux et le bruit lointain des voitures. Quand il reparut, ses manches étaient couvertes de poussière. Mais il n'avait pas l'expression découragée que j'attendais.
Il m'expliqua que le toit semblait conserver une ligne régulière et que les fondations principales ne présentaient pas de déplacement évident. Le porche devait être presque entièrement reconstruit. L'électricité et la plomberie risquaient de nécessiter de gros travaux. Il faudrait vérifier le puits, l'assainissement et les problèmes d'humidité. Comme la vente se ferait en l'état, nous n'aurions pas la possibilité d'inspecter l'intérieur auparavant. Chaque défaut caché pourrait nous coûter beaucoup d'argent. Nathan n'embellissait rien. Il énumérait les risques un à un, sans essayer de me convaincre. Pourtant, lorsqu'il posa sa main sur le bois de la porte d'entrée, il observa la façade avec une attention particulière. Il semblait déjà chercher comment rendre cet endroit habitable. Je lui demandai s'il croyait la maison récupérable. Il répondit qu'elle était peut-être moins perdue qu'elle en avait l'air.
Nous discutâmes longtemps de la somme maximale que nous pouvions engager. Nathan refusait de dépasser notre épargne disponible et m'interdit presque de compter sur un argent que nous n'avions pas encore gagné. Nous préparâmes donc un chèque de banque de quarante mille dollars et conservâmes deux mille dollars en espèces pour compléter éventuellement le prix. Nous savions que cela laisserait très peu de marge pour les premières réparations. Les conditions de vente exigeaient un règlement immédiat, sans garantie sur l'état du bâtiment. Je lus plusieurs fois les documents et contactai le bureau du comté pour confirmer les modalités. Nous n'avions aucune expérience des enchères immobilières. Je craignais de manquer un détail administratif qui pourrait nous faire perdre la propriété ou compromettre nos économies. Nathan, de son côté, vérifiait surtout ce que nous savions des bâtiments vendus pour impôts impayés.
Le matin de la vente, je pris congé de l'hôpital. Nathan arriva directement d'une intervention mécanique, les poignets encore marqués de graisse malgré un lavage rapide. Une vingtaine de personnes s'étaient réunies devant le tribunal. Certaines paraissaient connaître parfaitement la procédure. Elles échangeaient des informations sur les parcelles et comparaient des documents. L'homme chargé des enchères, Dobbs, tenait une planchette et annonçait les propriétés d'une voix forte. Je serrais mon sac contre moi. Notre chèque et l'enveloppe contenant les billets semblaient peser beaucoup plus lourd que leur véritable poids. Plusieurs acheteurs étaient probablement des investisseurs expérimentés. Pour eux, la ferme Miller pouvait représenter une opération parmi d'autres. Pour Nathan et moi, elle était le résultat de deux années de travail presque continu.
Lorsque Dobbs annonça la propriété, les premières offres montèrent rapidement. Le prix de départ était de vingt mille dollars. Nathan proposa vingt-cinq mille, puis d'autres acheteurs intervinrent. À trente mille, je sentis mon cœur accélérer. À trente-cinq mille, je cessai presque de regarder les gens autour de nous. Un homme portant un gilet matelassé continuait d'enchérir. Il semblait avoir étudié la propriété et ne montrait aucune nervosité. Plusieurs participants abandonnèrent à trente-huit mille. Nathan annonça quarante mille dollars d'une voix ferme. Je retins mon souffle. L'homme au gilet répondit quarante et un mille. Il ne restait presque aucune marge. Nathan tourna la tête vers moi. Ce bref regard contenait toutes nos discussions, nos calculs et nos inquiétudes. Je lui fis un signe discret pour une dernière tentative.
« Quarante et un mille cinq cents dollars », déclara-t-il. Dobbs répéta le montant et observa les autres participants. L'homme au gilet baissa les yeux sur ses documents. Il les consulta quelques secondes, puis secoua la tête. Aucun autre acheteur ne se manifesta. Lorsque Dobbs annonça que la propriété était adjugée, je mis un moment à comprendre que nous venions réellement de l'emporter. Nathan demanda immédiatement que l'achat soit enregistré au nom de Nathan et Emily Schafer. Nous nous rendîmes ensuite au bureau du comté pour régler le prix. L'employée encaissa notre chèque de banque, puis compta patiemment les mille cinq cents dollars supplémentaires que je sortis de mon enveloppe. Elle nous remit un reçu, les documents nécessaires et un trousseau de sept clés récupérées après la fermeture du bâtiment.
Nous quittâmes le tribunal sans célébration spectaculaire. Nos économies avaient presque entièrement disparu. À leur place, nous possédions une vieille ferme que personne n'avait sérieusement entretenue depuis des années. Dans la camionnette, Nathan posa les clés sur le tableau de bord. Deux d'entre elles étaient anciennes, avec une forme inhabituelle. Aucune ne portait d'étiquette. Nous roulâmes jusqu'à la route du nord en silence. Lorsque le bâtiment apparut derrière les arbres, je ressentis à la fois une joie profonde et une peur que je ne pouvais plus écarter. Nathan descendit, regarda les planches abîmées du porche et répéta avec un sourire le mot que ses parents utilisaient depuis toujours pour nous décrire : débrouillards. Je me mis à rire, un rire nerveux qui nous soulagea quelques instants.
La quatrième clé ouvrit finalement la porte principale. Une odeur de poussière, d'humidité et de tabac ancien nous accueillit. Le papier peint se décollait à plusieurs endroits. Dans la cuisine, un vieux calendrier était resté ouvert sur un mois de juillet depuis longtemps passé. La lumière traversait difficilement les vitres sales. Malgré les dégâts, je distinguais la disposition d'une maison autrefois confortable : un salon spacieux, une cuisine où l'on pouvait imaginer une grande table et un escalier étroit conduisant à l'étage. Je marchais lentement, attentive à chaque craquement du plancher. Nathan descendit quelques marches vers la cave pour examiner le tableau électrique. Je l'entendis déplacer une pièce métallique, puis il m'appela. Sa voix avait perdu toute légèreté. Je le rejoignis immédiatement.
Il me montra une ancienne installation de soixante ampères. Derrière un fusible, quelqu'un avait placé une pièce de monnaie pour empêcher la protection de fonctionner correctement. Nathan m'expliqua qu'un tel bricolage pouvait provoquer un échauffement dangereux et favoriser un incendie. Ailleurs, les conducteurs étaient encore recouverts de tissu et fixés sur de petits supports de porcelaine. Il faudrait reprendre entièrement l'installation avant d'envisager d'habiter la maison. Je regardai les fils, puis le reçu qui indiquait le montant de notre achat. Nous venions de consacrer quarante et un mille cinq cents dollars à un bâtiment dont le système électrique pouvait nous mettre en danger. Nathan referma prudemment le tableau et m'annonça qu'aucun de nous ne remettrait le courant avant les travaux. Pour la première fois, notre rêve avait une adresse, mais il nous était impossible d'y vivre.