La petite fille n'avait pas encore ouvert la bouche que Bastien Larcher avait remarqué ses mains. Elles tremblaient légèrement autour d'une vieille brosse à chaussures, dont le manche en bois était devenu presque blanc à force d'avoir été utilisé. Son manteau descendait jusqu'à ses genoux, beaucoup trop long pour elle, et l'une de ses chaussures laissait entrer l'eau par une couture défaite. Pourtant, elle se tenait devant lui avec une dignité qui contrastait avec son apparence. Lorsqu'il leva enfin les yeux vers son visage, il découvrit deux joues rougies par le froid et un regard qui cherchait désespérément à ne pas paraître suppliant. La fillette prit une inspiration, serra davantage sa brosse et demanda : « Monsieur, est-ce que je pourrais nettoyer vos chaussures en échange d'un repas ? »
Bastien resta immobile. Autour d'eux, les bruits du café semblaient continuer à une distance étrange : les tasses entrechoquées derrière le comptoir, le souffle irrégulier d'un vieux radiateur, la pluie qui frappait les carreaux de l'ancienne gare. Quelques minutes plus tôt, il s'était installé dans cet établissement pour échapper à une journée devenue insupportable. Il n'avait jamais imaginé qu'une enfant viendrait lui proposer un travail aussi dérisoire pour obtenir quelque chose à manger. Il regarda instinctivement les chaussures qu'il portait, de beaux souliers en cuir noir achetés dans une boutique parisienne. Leur prix aurait probablement suffi à nourrir cette petite pendant plusieurs semaines.
« Tu veux vraiment cirer mes chaussures ? » demanda-t-il, non par moquerie, mais parce qu'il voulait être certain d'avoir bien compris.
Elle acquiesça aussitôt. « Je sais le faire correctement. Même sous les talons. Et je ne prends pas beaucoup de temps. »
Il remarqua qu'elle n'avait pas répondu à la question qui lui venait maintenant à l'esprit. Elle ne lui avait pas dit qu'elle avait faim. Elle lui avait seulement expliqué ce qu'elle savait faire. Cette distinction, insignifiante pour beaucoup d'adultes, sembla soudain essentielle à Bastien. Il écarta la chaise en face de lui. « D'abord, dis-moi comment tu t'appelles. »
« Léonie Vidal. J'ai six ans. »
Six ans. Il répéta mentalement cet âge, observant la concentration avec laquelle elle attendait sa décision. À six ans, un enfant devrait se préoccuper de ses dessins, de ses camarades, des histoires qu'on lui raconte avant de dormir. Lui se souvenait encore de l'odeur des cahiers neufs et des goûters préparés par sa mère. Cette fillette, elle, savait déjà proposer ses services à un inconnu sans laisser voir sa peur. « Et tu es venue ici toute seule, Léonie ? »
Elle baissa brièvement les yeux vers ses chaussures mouillées. « Je connais le chemin. » Puis, comme si cette réponse risquait de diminuer ses chances, elle ajouta : « Je peux commencer maintenant. Vous verrez que je travaille bien. »
Ce jeudi de novembre, Bastien avait quitté les bureaux de son entreprise à Besançon avec près de deux heures d'avance. À quarante-trois ans, il dirigeait plusieurs résidences de tourisme réparties dans le Jura. Son nom figurait sur des contrats importants, ses établissements employaient des dizaines de personnes et ses collaborateurs ne cessaient de lui rappeler l'excellente santé financière du groupe. Pourtant, il n'avait pas supporté de rester jusqu'au terme de la réunion consacrée aux investissements de l'année suivante. Pendant qu'un directeur présentait des prévisions de rentabilité, Bastien avait regardé la pluie derrière les vitres, incapable de s'intéresser à des chiffres qui, quelques années auparavant, l'auraient passionné.
Il avait ensuite roulé sans destination précise, traversant les rues humides de Besançon jusqu'à reconnaître la silhouette d'une ancienne gare reconvertie en petit café. Il s'y était arrêté presque machinalement. L'endroit conservait des traces de son passé ferroviaire : une horloge ancienne au-dessus du comptoir, des photographies jaunies de locomotives et une grande baie vitrée donnant sur les voies désormais envahies d'herbes. L'air sentait le café moulu, la cire du parquet et les pâtisseries qui refroidissaient près de la cuisine. C'était exactement le contraire des établissements élégants qu'il possédait, et cette simplicité l'avait aussitôt rassuré.
La patronne, une femme d'une soixantaine d'années portant d'épaisses lunettes rouges, l'avait accueilli sans cérémonie. « Vous avez une tête à avoir besoin d'un café bien chaud », avait-elle annoncé. Bastien avait souri malgré lui. Elle s'appelait Odette, comme l'indiquait une petite plaque en bois suspendue près de la caisse. Elle lui avait servi un café dans une tasse dépareillée avant de proposer une généreuse portion de tarte aux noix. « Ici, monsieur, personne ne vous demandera de vous dépêcher. » Il avait voulu lui répondre qu'il ne savait justement plus quoi faire de son temps libre, mais il s'était contenté de la remercier.
À présent, devant Léonie, Bastien comprenait que le silence qu'il était venu chercher n'avait plus aucune importance. « Tu as mangé aujourd'hui ? » demanda-t-il. La petite passa son pouce sur le manche de sa brosse. Elle hésita si longtemps que Bastien crut qu'elle allait refuser de répondre. « Un petit peu, ce matin », finit-elle par murmurer. « Mais je peux attendre encore si vous voulez finir votre café. » Il sentit quelque chose se contracter dans sa poitrine. Il ne savait pas quelle situation avait conduit cette enfant à se retrouver là, et il se garda d'en tirer des conclusions hâtives. Une seule chose lui semblait certaine : personne ne devrait avoir à négocier son déjeuner de cette manière.
« Je vais te commander un vrai repas », dit-il doucement. « Et tu n'auras pas besoin de travailler pour ça. »
Le visage de Léonie se ferma presque aussitôt. Elle recula d'un demi-pas, rapprochant la brosse de son ventre comme si elle craignait qu'on la lui confisque. « Non, monsieur. Je ne peux pas accepter comme ça. Maman dit qu'il faut toujours donner quelque chose quand quelqu'un nous aide. Elle dit qu'on ne doit pas profiter des gens. » Les mots étaient prononcés avec le sérieux d'une règle apprise depuis longtemps. Bastien comprit alors que ce qu'il avait pris pour une simple proposition cachait quelque chose de plus profond : la fillette ne cherchait pas seulement à obtenir de la nourriture. Elle voulait pouvoir la recevoir sans honte.
Il observa la brosse. Le bois portait de fines entailles, et les poils, quoique usés, avaient été soigneusement nettoyés. « Qui t'a appris à t'en servir ? » demanda-t-il. Une lueur passa dans les yeux de Léonie. « Mon arrière-grand-père travaillait ici, à l'époque où les trains s'arrêtaient encore. Il nettoyait les chaussures des voyageurs. C'était sa brosse. Après, ma maman l'a gardée. Elle m'a montré comment faire. » Elle retourna l'objet pour lui présenter le manche. « Vous voyez ? Il y a une petite marque ici. C'est lui qui l'avait faite pour reconnaître la sienne. »
Bastien distingua une entaille en forme de croix près de l'extrémité du bois. Il imagina cet homme disparu, assis quelque part dans la gare, attendant les voyageurs avec ses outils. À présent, cette même brosse était entre les mains de son arrière-petite-fille, qui semblait y trouver une sorte de sécurité. « Et qu'est-ce que ta mère t'a appris d'autre ? » demanda-t-il. « Qu'on ne doit jamais oublier les talons. Les gens regardent surtout le dessus, mais la poussière reste derrière. Si on laisse cette poussière, le travail n'est pas terminé. »
Odette s'était rapprochée sans bruit. Elle avait entendu une partie de leur conversation et regardait Léonie avec une inquiétude qu'elle tentait visiblement de dissimuler. Bastien le remarqua, mais n'insista pas devant l'enfant. Il tira la chaise près de lui et réfléchit quelques secondes. « D'accord, Léonie. Puisque c'est important pour toi, tu peux me montrer ce que tu sais faire. Mais nous convenons de deux choses : tu travailles seulement quelques minutes et tu manges ensuite tout ce dont tu as besoin. » La fillette releva le menton. « Vous êtes sûr ? » Il répondit sans sourire : « Absolument. Et je veux un travail impeccable. » Cette dernière phrase produisit l'effet attendu. Léonie se redressa, comme une professionnelle à qui l'on venait enfin d'accorder sa confiance.
Odette apporta plusieurs feuilles de journal qu'elle étendit sur une chaise. Bastien retira ses chaussures et posa ses pieds sur le petit tapis sous la table. Léonie s'agenouilla devant le cuir noir avec une concentration extraordinaire. Ses gestes étaient lents, méthodiques, presque cérémonieux. Elle commença par enlever la poussière, insista sur les coutures et retourna chaque chaussure pour examiner le bord des semelles. Une mèche de cheveux lui tombait régulièrement devant les yeux. Elle la repoussait d'un mouvement impatient, puis reprenait son ouvrage au point exact où elle l'avait interrompu. Bastien aurait pu lui demander d'arrêter après une minute. Il comprenait pourtant que ce serait lui retirer quelque chose d'important.
« Vous avez marché sous la pluie », remarqua-t-elle après avoir étudié une trace claire sur le cuir. « Oui. » Elle frotta doucement avec son chiffon. « Il faut faire attention après, sinon ça laisse des marques. » Bastien regarda ses petites mains travailler. Depuis des années, des employés prenaient soin de ses vêtements, de sa voiture et de ses bureaux sans qu'il songe vraiment au travail nécessaire. Il connaissait le prix des choses avec une précision presque excessive. Il avait beaucoup moins souvent réfléchi à ce qu'elles représentaient pour ceux qui les entretenaient.
Lorsque Léonie eut terminé, elle posa les chaussures côte à côte et recula légèrement pour juger du résultat. Puis elle se pencha une dernière fois vers les talons. Elle découvrit une petite trace oubliée, la nettoya et hocha la tête. « Voilà, monsieur. Maintenant, c'est bien. » Bastien examina le cuir qui brillait sous la lumière jaune de la lampe. « C'est même excellent », répondit-il. « Tu avais raison de vérifier les talons. » Pour la première fois depuis qu'elle s'était approchée, Léonie sourit librement. Ce sourire transforma son visage. Il lui rendit pendant un instant l'expression insouciante qui aurait dû être la sienne depuis le début.
Odette arriva presque aussitôt avec une assiette creuse de soupe aux légumes, un croque-monsieur doré et un verre d'eau. Elle posa également une petite serviette en tissu sur la table. « Voilà pour notre travailleuse », dit-elle avec une affection discrète. Léonie regarda le repas sans y toucher. « Tout ça, c'est pour moi ? » demanda-t-elle. « Rien que pour toi », confirma Bastien. « Et si tu veux du pain, nous en demanderons. » Elle prit la cuillère, attendit que la soupe refroidisse un peu et commença à manger avec une application qui rappelait celle qu'elle avait montrée en cirant les chaussures.
Bastien ne lui posa aucune question pendant les premières minutes. Il avait trop souvent assisté, lors de réceptions professionnelles, à ces conversations où l'on forçait quelqu'un à raconter sa vie pour satisfaire une curiosité passagère. Il ne voulait pas que Léonie ait l'impression de devoir justifier le repas qu'elle venait de recevoir. Odette retourna derrière son comptoir, mais jetait fréquemment un regard vers leur table. Dehors, le ciel s'assombrissait malgré l'heure encore précoce. Un camion traversa la rue en projetant de l'eau sur le trottoir. Léonie mangea lentement, puis s'arrêta alors qu'il restait presque la moitié du croque-monsieur.
Elle plia soigneusement la serviette autour du sandwich et le posa près de sa brosse. Bastien pensa d'abord qu'elle n'avait plus faim. « Tu peux le terminer », lui dit-il. « C'est ton repas. » Léonie secoua la tête. « Je voudrais le garder pour maman. » Les mots furent prononcés sans tristesse apparente, comme s'il s'agissait d'une évidence. Bastien inclina légèrement la tête. « Ta maman est chez vous ? » La petite caressa la serviette du bout des doigts. « Non. Elle est dans une maison où les gens sont malades. Là-haut, sur la colline. »
Il posa sa tasse. « À l'hôpital ? » Léonie réfléchit. « Pas exactement. Il y a des chambres et des infirmières. On lui donne des médicaments pour qu'elle ait moins mal. » Elle fit une pause avant d'ajouter : « Parfois, elle dort très longtemps, même quand je lui parle. Mais je sais qu'elle m'entend. » Bastien sentit son estomac se nouer. Il connaissait suffisamment les établissements médicaux de la région pour deviner ce que pouvait signifier une maison de soins installée sur une colline. Il n'osa pourtant pas lui demander davantage. L'enfant avait repris son sandwich emballé et le tenait précieusement, comme si ce simple morceau de pain et de fromage pouvait lui permettre de faire quelque chose pour sa mère.
« Tu voulais lui apporter à manger ? » demanda-t-il. Léonie acquiesça. « Je voulais surtout la voir. Mais si je lui apporte quelque chose, elle sera contente. Avant, elle me préparait toujours ce que j'aimais. Maintenant, je voudrais faire pareil. » Sa voix resta stable jusqu'à la dernière phrase. Ensuite, elle détourna les yeux vers la fenêtre. Bastien comprit que, derrière sa volonté de bien travailler, il y avait aussi le désir douloureux d'être utile à une personne qu'elle ne pouvait pas guérir.
Odette s'approcha alors de leur table. Elle ne portait plus l'expression chaleureuse avec laquelle elle avait servi la soupe. « Léonie, ma chérie, il faut que nous parlions. » L'enfant se raidit immédiatement. « Je n'ai rien volé », répondit-elle. « Je sais, ma belle. Personne ne dit ça. Mais Hélène te cherche depuis tout à l'heure. Elle était très inquiète. Je viens de la prévenir que tu étais ici. » Léonie baissa la tête. Bastien regarda Odette, qui lui adressa un signe discret pour lui demander de ne pas intervenir tout de suite.
« Tu sais bien que tu ne peux pas partir comme ça », reprit la patronne. « Il faut prévenir les adultes qui s'occupent de toi. » La petite serra la serviette contenant le sandwich. « Je voulais juste aller voir maman. Hélène m'avait dit qu'on ne pouvait pas aujourd'hui. Alors j'ai pensé que si je gagnais quelque chose, je pourrais y aller toute seule. » Odette ferma un instant les yeux, puis posa une main sur le dossier de la chaise. Bastien observa ce geste et comprit que la patronne connaissait cette enfant depuis plus longtemps qu'il ne l'avait supposé.
Une voiture sombre portant un petit insigne administratif s'arrêta devant l'établissement. Deux femmes en descendirent. L'une, vêtue d'un manteau bleu, scruta immédiatement l'intérieur du café. L'autre tenait une sacoche remplie de documents. Léonie les aperçut à travers la vitre et son visage perdit toute couleur. Elle rangea précipitamment sa brosse. Ses gestes, jusqu'alors si précis, devinrent maladroits. Bastien eut soudain l'impression de retrouver l'enfant qu'il avait vue entrer : une petite fille qui s'efforçait de paraître brave parce qu'elle ne savait pas ce qui allait lui arriver.
« Est-ce que tu les connais ? » lui demanda-t-il. Léonie hocha la tête. « C'est Hélène. Et l'autre dame vient du service qui s'occupe des enfants. » Elle glissa son chiffon dans la main de Bastien, puis leva vers lui un regard si sérieux qu'il en oublia toutes les questions qu'il s'apprêtait à poser. « Monsieur, quand elles vont me demander ce que j'ai fait ici, est-ce que vous pourrez leur dire que j'ai bien travaillé ? » Bastien referma lentement ses doigts sur le tissu. À cet instant, il comprit que Léonie ne craignait pas seulement d'être grondée pour avoir quitté sa maison d'accueil. Elle craignait que personne ne la croie capable de faire quelque chose de bien.
La porte s'ouvrit, laissant entrer une rafale d'air froid. Bastien se leva avant même que les deux femmes aient franchi le seuil. Ses chaussures, parfaitement cirées, étaient toujours posées sur le journal. Il regarda Léonie, puis les nouvelles arrivantes. Il avait passé une grande partie de son existence à prendre des décisions dont dépendaient des budgets considérables. Celle qu'il s'apprêtait à prendre ne concernait aucun de ses hôtels. Pourtant, il pressentait déjà qu'elle pèserait infiniment davantage sur sa vie. Il décida qu'il ne laisserait pas cette enfant affronter seule le regard des adultes.