PARTIE 2 – Les petites humiliations se sont accumulées autour de la table, jusqu’au soir où Elena a cessé d’attendre que Gabriel intervienne

Le lendemain, Elena retrouva au bureau une pile de dossiers déposée sur son clavier. Une collègue lui demanda si elle voulait l'accompagner déjeuner. Elena refusa, prétextant qu'elle avait apporté quelque chose. Elle ouvrit sa petite boîte contenant du riz et quelques haricots, puis mangea devant son écran en relisant un contrat. La sauce de la veille lui revint à l'esprit, et surtout la boîte bleue de Raúl, remplie sans qu'il ait songé à lui demander si elle souhaitait garder une portion.

À l'agence d'assurances, elle savait négocier avec des clients furieux, expliquer pourquoi un sinistre n'était pas couvert et réclamer des documents manquants sans perdre son calme. Ses collègues lui confiaient volontiers les dossiers difficiles parce qu'elle trouvait les mots justes. Cette assurance professionnelle rendait son attitude à la maison d'autant plus troublante. Elle pouvait tenir tête à un inconnu au téléphone pendant vingt minutes, mais hésitait à demander à sa propre belle-sœur de laver son assiette.

En fin de journée, elle passa devant une boucherie où elle avait l'habitude d'acheter de la viande pour les dîners. Le commerçant la salua depuis son étal. Elena ralentit, parcourut les prix inscrits à la craie et continua son chemin. Elle entra plutôt dans une petite épicerie pour comparer le prix des légumes. Des courgettes, des haricots secs et du riz lui permettraient de préparer plusieurs repas. Elle reposa une bouteille de soda qu'elle avait machinalement prise sur une étagère.

Sur le trajet du retour, un autobus freina brusquement et son sac heurta le dossier du siège devant elle. Une courgette roula au fond du cabas. Elena la récupéra, essuya la poussière sur sa manche et se sentit soudain ridicule. Elle consacrait une partie croissante de ses soirées à satisfaire des gens qui trouvaient toujours quelque chose à redire, alors qu'elle devait compter les pièces avant d'acheter son propre déjeuner.

Gabriel était déjà rentré lorsqu'elle ouvrit la porte. Il avait laissé ses chaussures près du canapé et regardait son téléphone. « Tu as acheté du poulet ? » demanda-t-il en apercevant les sacs.

« Pas aujourd'hui. »

« Ah. Verónica m'a dit que Camila en avait envie. »

Elena posa ses courses sur la table. « Alors Verónica peut lui en préparer. »

Gabriel releva les yeux, surpris par sa réponse. Il n'y avait rien de particulièrement agressif dans sa voix, mais le simple fait qu'elle n'ait pas immédiatement cherché une solution semblait l'embarrasser.

« Qu'est-ce qui t'arrive ? »

« J'ai eu une longue journée. »

« Moi aussi. »

Elle ne répondit pas. Cette comparaison permanente l'épuisait presque autant que le travail lui-même. Ils étaient tous les deux fatigués, elle n'en doutait pas, mais un seul d'entre eux devait encore nourrir six personnes avant de pouvoir s'asseoir.

Elle se mit à cuisiner pendant qu'il lui racontait un problème rencontré avec un collègue. À plusieurs reprises, elle tenta de l'interrompre pour lui demander de couper les courgettes. Il continua son récit comme s'il ne percevait pas ses demandes. Finalement, elle prit le couteau et s'occupa seule des légumes.

Les invités arrivèrent à l'heure habituelle. Verónica s'approcha immédiatement des casseroles. « Qu'est-ce qu'on mange ? »

« Du riz, des courgettes et des haricots. »

Sa belle-sœur la regarda avec étonnement. « Seulement ça ? »

« C'est ce que j'ai préparé. »

Raúl, qui venait d'entrer, entendit la conversation. « J'espérais quelque chose de consistant. Je n'ai presque rien mangé ce midi. »

Elena eut envie de lui demander pourquoi un homme adulte, disposant d'une cuisine et d'un salaire, attendait chaque soir qu'une autre personne règle ce problème. Mais Camila se tenait à côté de lui, attentive au moindre mot. Elena prit une assiette et commença à servir sans prolonger la discussion.

Doña Ofelia examina les plats avec une attention sévère. « Il faut faire attention à l'alimentation de Gabriel. Un homme qui travaille a besoin de bonnes choses. »

« Il y a de quoi manger », répondit Elena.

« Personne n'a dit le contraire, ma fille. Mais il y a une différence entre remplir un estomac et tenir correctement une maison. »

Gabriel toussota. Elena tourna la tête vers lui. Elle avait entendu suffisamment de remarques de ce genre pour savoir que la suite dépendrait moins des paroles de sa belle-mère que de la réaction de son mari. Il lui adressa un petit sourire prudent, celui qu'il utilisait lorsqu'il espérait que tout le monde passerait rapidement à autre chose.

Pendant le dîner, Verónica parla des prix dans les magasins, puis d'une connaissance qui préparait de véritables repas malgré un emploi exigeant. Elle ne prononça pas le nom d'Elena, mais plusieurs de ses regards se dirigèrent vers elle. Raúl réclama davantage de sel. Camila demanda s'il y aurait un dessert. Lorsqu'Elena répondit que non, l'enfant fit la moue et regarda sa mère.

« Tu vois », souffla Verónica, « c'est pour ça que je te dis de prendre un goûter avant de venir. »

Elena sentit ses doigts se raidir autour de sa fourchette. Elle aurait voulu demander pourquoi personne ne considérait leur présence comme un privilège plutôt que comme un droit. Elle ne le fit pas. Elle avait appris, au fil des mois, qu'une remarque directe se transformait facilement en histoire familiale où elle devenait celle qui manquait de générosité.

Après le départ de ses invités, Raúl ayant emporté le reste de riz, Elena demanda à Gabriel de rester dans la cuisine. Cette fois, elle ne voulait pas ouvrir une discussion à travers le couloir pendant qu'il se préparait à dormir. Elle posa les deux mains sur le dossier d'une chaise et attendit qu'il range son téléphone.

« Il faut fixer une limite. »

« Encore cette histoire ? »

« Ce n'est pas une histoire. C'est notre quotidien. »

Il s'assit, la mine fatiguée. Elena lui expliqua qu'elle ne pouvait plus faire les courses et préparer un dîner complet pour six personnes chaque soir. Elle insista sur les remarques de sa mère et de sa sœur, sur le temps passé à nettoyer, sur les dépenses qui s'accumulaient. Gabriel hocha la tête plusieurs fois, mais son attention semblait s'arrêter sur certaines phrases sans atteindre leur sens.

« Maman a toujours parlé comme ça », répondit-il enfin. « Elle ne cherche pas à te blesser. »

« Elle me blesse quand même. »

« Tu prends tout trop personnellement. »

Elena recula légèrement sa chaise. Ce n'était pas la première fois qu'il utilisait cette expression, mais elle lui parut particulièrement injuste ce soir-là. On lui demandait de recevoir les critiques avec bonne humeur, de ne pas compter l'argent et de continuer à servir. La moindre protestation devenait une preuve de susceptibilité.

« Je ne te demande pas de te disputer avec ta mère », dit-elle. « Je te demande d'être mon mari lorsque je parle. »

Gabriel baissa les yeux. Il frotta son pouce contre le bord de son téléphone, cherchant visiblement une réponse qui n'obligerait personne à changer de comportement. Il finit par répéter qu'ils formaient une famille et que chacun devait faire des efforts pour préserver la paix.

« Quels efforts font-ils ? » demanda Elena.

Il resta silencieux.

Cette absence de réponse fut plus éloquente qu'une dispute. Elena se leva et commença à débarrasser les derniers verres. Gabriel proposa vaguement de l'aider, puis retourna dans le salon lorsque son téléphone vibra. Elle entendit quelques secondes plus tard le son d'une vidéo. Il riait à voix basse tandis qu'elle versait du produit sur la cuisinière.

Vers vingt-trois heures, l'appartement était enfin propre. Elena avait frotté les brûleurs, lavé le sol et rangé les assiettes. Ses mains étaient rouges, la peau tendue autour des articulations. Elle ouvrit le robinet pour les rincer et grimaça lorsque l'eau toucha une petite coupure près de son pouce.

Gabriel dormait déjà. La lumière de la chambre éclairait une partie du couloir, et elle apercevait son bras abandonné sur l'oreiller. Elle resta immobile quelques instants, le chiffon humide à la main. Il n'était pas cruel dans ses gestes ordinaires. Il savait parfois lui préparer du café, lui rappeler de prendre un parapluie ou la couvrir lorsqu'elle s'endormait sur le canapé. C'était précisément ce contraste qui la désorientait. Comment pouvait-il faire preuve d'attention pour de petites choses et demeurer aussi indifférent devant un épuisement devenu évident ?

Elle s'assit sur le bord du lit sans se déshabiller. Son regard se posa sur les chaussures qu'elle portait depuis l'aube. Elle imagina le lendemain, le trajet vers l'agence, les dossiers à traiter, les provisions à acheter, les remarques à supporter. Cette succession de gestes lui donna une impression d'enfermement qu'elle n'avait jamais ressentie avec une telle netteté.

Elle se releva et retourna dans la cuisine. Elle ouvrit les placards, examina les réserves et nota ce qu'elle possédait déjà. Plusieurs paquets de riz, des haricots, quelques tortillas, des courgettes et un peu d'huile. Il y avait de quoi cuisiner correctement sans acheter de viande, de desserts ou de boissons sucrées. Personne ne mourrait de faim. Personne ne serait privé d'un repas.

Elle repensa à la manière dont doña Ofelia avait parlé de la bonne alimentation des hommes, comme si le temps d'une femme n'avait aucune valeur. Puis elle pensa aux repas qu'elle-même avalait trop vite, à son déjeuner du lendemain, à l'argent qu'elle aurait pu conserver. La colère qui montait en elle n'avait rien de spectaculaire. Elle était froide, précise, presque calme.

Avant de se coucher, Elena prit une décision. Elle cesserait d'organiser les menus autour des préférences de ses invités. Elle achèterait uniquement ce que leur budget permettait raisonnablement. Il n'y aurait plus de portions supplémentaires préparées pour Raúl, plus de plats spécialement conçus pour Verónica, plus de desserts destinés à éviter les commentaires de Camila.

Elle ne prévint pas Gabriel. Après leurs conversations sans résultat, elle n'avait plus envie de présenter une nouvelle décision comme une demande d'autorisation. Elle éteignit la lumière et rejoignit la chambre. Pour la première fois depuis des mois, elle savait exactement ce qu'elle ferait le lendemain, même si elle ne pouvait pas encore mesurer les conséquences de ce choix.


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