La casserole déborda au moment précis où la sonnette retentit. Elena retira précipitamment le couvercle, se brûla le bout des doigts et étouffa un juron. Dans la pièce voisine, Gabriel était installé devant la télévision. Il avait entendu la sonnette, elle en était certaine, mais il ne bougea pas. Un second coup retentit, plus long, impatient. Elena regarda l'horloge accrochée au-dessus du réfrigérateur. Dix-neuf heures quarante-deux. Elle travaillait depuis le matin et, pourtant, sa véritable journée semblait à peine commencer.
« Gabriel, tu pourrais ouvrir ? » lança-t-elle en remuant la sauce.
« J'y vais », répondit-il sans conviction.
Elle entendit les ressorts du canapé grincer, puis la voix sonore de Verónica envahir l'appartement. Sa belle-sœur ne connaissait pas l'art d'entrer discrètement chez quelqu'un. Derrière elle se trouvaient son mari Raúl, leur fille Camila et doña Ofelia, la mère de Gabriel. Comme presque tous les soirs depuis sept mois, ils arrivaient ensemble, à l'heure du dîner, avec cette assurance tranquille des gens persuadés que leur présence constitue un cadeau.
Elena essuya ses mains sur son tablier. Une odeur de tomates grillées, de piment chipotle et d'oignons revenus flottait dans la petite cuisine. Elle avait prévu des boulettes de viande accompagnées de riz, mais elle s'aperçut en soulevant le couvercle que la sauce avait légèrement attaché au fond. Elle gratta doucement avec une cuillère de bois, espérant que personne ne remarquerait ce défaut. Ce n'était pas la première fois qu'elle appréhendait le jugement de ses invités avant même qu'ils aient franchi la porte.
« Ça sent fort, ce soir », déclara Verónica en apparaissant dans l'encadrement. Elle regarda la casserole, puis le visage fatigué d'Elena. « Tu as mis beaucoup de piment ? Camila n'aime pas quand ça pique. »
« J'en ai mis très peu. Je peux lui servir davantage de riz. »
Verónica pinça les lèvres comme si cette proposition ne répondait pas entièrement au problème. Elle portait un chemisier impeccable et ses cheveux noirs, parfaitement lissés, étaient retenus par une barrette dorée. Elena, qui avait quitté son bureau à dix-huit heures, puis traversé plusieurs rues de Puebla avec deux sacs de provisions, sentit soudain le poids de son propre corps. Sa blouse était froissée sous son tablier et une mèche humide lui collait au front.
Camila entra derrière sa mère. Elle se dirigea vers la table sans demander la permission et posa son téléphone près de son assiette habituelle. Raúl suivit, portant une boîte en plastique vide qu'il déposa ostensiblement sur le plan de travail. Elena connaissait cette boîte. Elle avait un couvercle bleu légèrement déformé et servait depuis des semaines à transporter les restes du dîner vers le bureau de Raúl.
« J'espère qu'il en restera un peu », dit-il en désignant la casserole. « Demain, je n'aurai pas le temps d'acheter à manger. »
Elena lui adressa un sourire qu'elle sentit se figer avant d'atteindre ses yeux. « On verra après que tout le monde aura mangé. »
Doña Ofelia arriva la dernière. Elle avançait lentement, appuyée sur une canne dont elle n'avait pas toujours besoin, mais qu'elle utilisait volontiers lorsqu'elle souhaitait attirer l'attention. Elle embrassa son fils, effleura la joue de Camila et s'assit à la place qu'elle considérait comme la sienne. Elle ne demanda pas comment s'était passée la journée d'Elena.
Gabriel, lui, avait déjà retrouvé le canapé. À trente-quatre ans, il conservait quelque chose de l'adolescent qui préfère laisser les adultes régler leurs désaccords. Elena l'avait longtemps trouvé doux, patient et conciliant. Aujourd'hui, lorsqu'elle voyait son mari disparaître derrière son téléphone pendant qu'elle préparait six assiettes, ces mêmes qualités lui semblaient de plus en plus difficiles à distinguer de la lâcheté.
Sept mois auparavant, tout avait commencé par un arrangement présenté comme provisoire. Verónica et Raúl traversaient, selon Gabriel, une période financière compliquée. Quelques repas chez eux permettraient à sa sœur de souffler. Doña Ofelia, qui vivait non loin de là, pourrait également profiter de cette occasion pour passer davantage de temps avec ses enfants et sa petite-fille. Elena avait accepté sans hésiter. Dans sa propre famille, personne n'aurait songé à refuser un repas à un parent en difficulté.
Les premiers jours avaient même été agréables. Les conversations animaient l'appartement, Camila racontait ses histoires d'école, et doña Ofelia évoquait les souvenirs d'enfance de Gabriel. Elena avait préparé de la tinga, puis des enchiladas, heureuse de faire plaisir. Après le dîner, cependant, les invités repartaient en laissant derrière eux les assiettes, les verres, les serviettes sales et parfois des miettes jusque sous les chaises. Gabriel promettait de l'aider, puis oubliait.
La troisième semaine, Verónica avait commencé à faire des suggestions. Elle préférait le poulet sans peau. Raúl voulait des portions plus importantes. Doña Ofelia estimait que certains plats manquaient de sel. Elena s'était adaptée, persuadée que ces ajustements étaient insignifiants. Quand les semaines s'étaient transformées en mois, elle n'avait pas trouvé le moment de demander pourquoi l'arrangement provisoire n'avait jamais pris fin.
Elle déposa le grand plat au centre de la table et appela Gabriel. Tous se servirent rapidement. Raúl prit quatre boulettes avant même que Camila ait reçu son assiette. Verónica goûta la sauce et fronça légèrement les sourcils. « Elle aurait gagné à cuire plus longtemps. Chez moi, je laisse toujours les tomates réduire jusqu'à ce qu'elles deviennent presque sucrées. »
« Je suis rentrée un peu tard », répondit Elena.
« Nous avons tous des journées chargées », fit remarquer sa belle-sœur, comme si cette évidence réglait la question.
Gabriel leva brièvement les yeux de son assiette. Elena attendit une réaction, même discrète. Il aurait suffi qu'il dise que le repas était bon, ou qu'elle avait fait de son mieux après huit heures à l'agence d'assurances. Mais il continua de manger. Le bruit régulier des couverts contre la vaisselle devint étrangement pénible.
Doña Ofelia repoussa son verre. « Il n'y a pas d'eau fraîche ? »
« Il reste de l'eau dans la carafe. »
« Je parle d'eau vraiment fraîche. Gabriel a toujours eu l'habitude de boire frais à table. Sa grand-mère y veillait. »
Elena se leva pour prendre une autre bouteille dans le réfrigérateur. Elle aurait pu répondre que Gabriel possédait deux jambes et connaissait parfaitement l'emplacement des bouteilles. Elle aurait pu ajouter que doña Ofelia avait un fils adulte, et non un enfant auquel il fallait encore servir à boire. Pourtant, elle ouvrit le réfrigérateur sans un mot. Elle s'entendit même demander si quelqu'un voulait autre chose.
À la fin du repas, Raúl remplit sa boîte bleue avec presque tout ce qui restait des boulettes. Elena observait ses gestes en débarrassant les assiettes. Il tassait soigneusement la viande avec une cuillère afin de pouvoir ajouter davantage de riz. « Parfait », annonça-t-il en refermant le couvercle. « Au moins, je mangerai correctement demain. »
Elena pensa à son propre déjeuner du lendemain. Depuis plusieurs semaines, elle emportait souvent une tortilla avec des haricots ou achetait quelque chose de peu coûteux près de l'agence. Le prix de la viande avait augmenté, comme celui de l'huile, des légumes et des produits d'entretien. Pourtant, personne autour de cette table ne paraissait considérer qu'elle avait, elle aussi, besoin de manger le lendemain.
Lorsque les invités furent partis, il était presque vingt et une heures trente. La cuisine ressemblait à celle d'un petit restaurant après le dernier service. Gabriel revint chercher un verre d'eau, bâilla et demanda si elle comptait bientôt se coucher. Elena avait encore les casseroles à récurer, la table à nettoyer et les déchets à sortir.
« Tu pourrais m'aider dix minutes ? » demanda-t-elle.
Il regarda les assiettes empilées dans l'évier. « Je suis épuisé. Demain, promis. »
Elle aurait voulu lui rappeler qu'il avait donné la même réponse la veille. Au lieu de cela, elle ouvrit le robinet. L'eau chaude fit apparaître de petites plaques rouges sur ses poignets déjà irrités par le savon. Elle se concentra sur le fond brûlé de la casserole pour ne pas prononcer les paroles qu'elle retenait.
À vingt-deux heures passées, elle s'assit enfin avec son téléphone et consulta son application bancaire. Le solde affiché lui causa une sensation désagréable sous les côtes. Elle ouvrit les mouvements récents, additionna mentalement les courses et vérifia l'échéance prochaine de la facture d'électricité. Une dépense à laquelle elle n'avait pas pensé, même modeste, suffirait à déséquilibrer le mois.
Elle travaillait avec rigueur à l'agence d'assurances, traitant les dossiers, répondant aux clients mécontents et vérifiant des chiffres jusqu'à ce que les colonnes se brouillent parfois devant ses yeux. Gabriel percevait également un salaire, et ils avaient toujours parlé de leur foyer comme d'une entreprise commune. Pourtant, depuis quelque temps, Elena avait l'impression d'être la seule à calculer les conséquences de leurs habitudes.
Elle ouvrit ensuite une ancienne note où elle avait inscrit leurs objectifs d'épargne. Chaque montant représentait des heures de travail, des déplacements en autobus plutôt qu'en taxi, des vêtements qu'elle avait choisi de ne pas remplacer et des sorties auxquelles ils avaient renoncé. Elle se souvenait de la fierté qu'ils avaient éprouvée en commençant à mettre de l'argent de côté. Cette réserve devait leur permettre d'aborder l'avenir sans craindre chaque imprévu.
Un bruit de porte lui fit relever la tête. Gabriel traversait le couloir en pyjama. « Tu viens ? »
« Il faut qu'on parle des repas », répondit-elle.
Il s'arrêta, une main posée sur le chambranle. « Maintenant ? »
« Cela fait sept mois, Gabriel. Sept mois que je fais les courses et la cuisine pour tout le monde. Les dépenses deviennent trop importantes. »
Il soupira doucement. « Verónica et Raúl ont encore besoin de nous. Tu sais dans quelle situation ils sont. »
« Ils n'apportent jamais rien. Pas même un paquet de tortillas. »
« Tu sais comment est ma famille. On s'entraide sans tenir les comptes. »
Elena baissa les yeux vers les chiffres lumineux de son téléphone. Elle aurait aimé lui demander comment une entraide pouvait toujours aller dans la même direction. Elle se contenta de lui expliquer que son salaire ne suffisait plus à absorber les courses quotidiennes. Gabriel l'écouta avec une expression vaguement soucieuse, puis lui promit qu'ils trouveraient une solution.
Lorsqu'il rejoignit la chambre, Elena resta assise à la table. Elle examina de nouveau ses dépenses, prit une feuille et inscrivit le coût approximatif de leurs dîners pendant une semaine. Elle multiplia le résultat par quatre, puis par sept. Le chiffre obtenu dépassait ce qu'elle s'était autorisée à imaginer.
Elle posa son stylo. Dans l'appartement silencieux, le réfrigérateur se mit en marche avec un léger grondement. Elena comprit qu'elle ne pouvait plus attendre que quelqu'un remarque son épuisement. Si la situation devait changer, il faudrait qu'elle prenne elle-même la décision que Gabriel refusait de prendre.