Le mercredi matin, j'entendis quelqu'un ouvrir la porte d'entrée avant même d'avoir terminé mon café. Pendant une seconde, mon cœur bondit. Je crus reconnaître les pas de Garrett dans le hall, cette manière régulière qu'il avait de poser ses clés sur la console et de retirer son manteau avant de me rejoindre. Puis une voix féminine appela mon prénom. C'était Margaret. Je reposai ma tasse, consciente que la journée venait de commencer sans me laisser le temps de me préparer. Elle entra dans la cuisine avec une serviette remplie de documents et m'annonça qu'elle avait plusieurs décisions à prendre concernant les funérailles.
Je n'avais dormi que quelques heures. Mes yeux étaient gonflés, et j'avais passé une partie de la nuit à chercher la position dans laquelle Garrett avait l'habitude de s'endormir. Margaret ne parut pas remarquer mon état. Elle étala sur la table plusieurs brochures et une liste de noms. Elle avait contacté l'entreprise funéraire qu'utilisait traditionnellement leur famille. Elle souhaitait organiser une cérémonie au cimetière où Patricia reposait. Je lui répondis que Garrett m'avait parfois parlé de cet endroit et qu'il aurait probablement apprécié de reposer près de sa première épouse. Margaret releva brusquement les yeux, surprise que je connaisse ce détail.
« Nous avons évidemment pensé à cela », répondit-elle. Je ne protestai pas. La proximité de Patricia ne m'avait jamais paru menaçante. Elle avait partagé des décennies avec Garrett, élevé ses enfants et construit avec lui une partie considérable de son existence. Je savais qu'il aurait voulu respecter cette histoire. J'ajoutai simplement que le pasteur Wells souhaitait participer à la cérémonie. Margaret sembla hésiter. Elle demanda pourquoi ce pasteur devrait intervenir alors que leur famille connaissait déjà un autre ministre du culte. Je lui expliquai que Wells avait célébré notre mariage et qu'il connaissait Garrett depuis nos retrouvailles.
Elle feuilleta ses notes. « Nous verrons si le programme le permet », déclara-t-elle. Je sentis monter une irritation inhabituelle. Ce n'était pas un rendez-vous professionnel dont il fallait optimiser l'horaire. Nous préparions les adieux à un homme qui avait aimé, travaillé, élevé des enfants et recommencé une vie sentimentale à un âge où beaucoup renoncent à tout projet nouveau. Je voulais que la cérémonie raconte cette existence dans sa totalité. Pourtant, Margaret semblait déterminée à préserver exclusivement la partie qu'elle avait connue. Je ne savais pas comment lui expliquer cela sans déclencher une nouvelle confrontation.
Daniel arriva une heure plus tard. Il portait une chemise sombre et tenait un carnet dans lequel il avait noté plusieurs renseignements. Il me salua doucement, puis demanda si j'avais pu dormir. Je répondis que très peu. Il baissa les yeux. Son visage portait les traces d'une nuit difficile. Je me rappelai qu'il avait lui aussi perdu son père et qu'il était injuste de réduire son chagrin à son silence habituel. Nous nous installâmes tous les trois dans le salon pour discuter des arrangements nécessaires. Je gardais près de moi un mouchoir déjà froissé, incapable d'empêcher mes mains de trembler.
Margaret proposa une liste de personnes à prévenir. Elle connaissait les anciens associés de Garrett, plusieurs amis de Patricia et de nombreuses relations familiales. Je mentionnai Marlene, quelques bénévoles de notre église et les personnes avec lesquelles Garrett avait récemment partagé des activités. Elle nota leurs noms, mais je remarquai qu'elle les plaça au bas de la page. Je lui demandai si les invités seraient séparés selon les différentes branches de la famille. Elle répondit que non, bien entendu, puis ajouta qu'il fallait surtout laisser suffisamment de place aux personnes qui avaient connu Garrett pendant toute sa vie.
« Ses amis récents ont aussi compté pour lui », répondis-je. Margaret leva les yeux de son carnet. Je poursuivis en expliquant que notre mariage l'avait rapproché de plusieurs personnes qu'il appréciait sincèrement. Elle répliqua qu'elle ne contestait pas cela, mais qu'une cérémonie devait demeurer fidèle à l'histoire familiale. Daniel intervint pour proposer que le pasteur Wells puisse prononcer quelques paroles. Sa sœur le regarda avec surprise. Il soutint brièvement son regard, puis ajouta qu'il ne voyait aucune raison de refuser. Ce fut la première fois que je l'entendis défendre ouvertement un souhait me concernant.
Nous parlâmes ensuite des fleurs, de la musique et des photographies qui seraient présentées. Margaret souhaitait utiliser plusieurs portraits anciens. Je lui dis que Garrett aimait particulièrement une image où il apparaissait près d'un lac, une canne à pêche à la main. Elle répondit qu'elle préférait éviter les photographies trop récentes, parce qu'elle voulait représenter toute sa vie. Je lui expliquai que cette image datait d'avant nos retrouvailles. Pendant quelques secondes, elle sembla déconcertée. Puis elle déclara qu'ils avaient suffisamment de portraits. Je compris qu'il serait inutile d'insister davantage sur le moment.
Ce refus me fit plus mal que je ne l'aurais cru. La photographie n'était pas particulièrement belle d'un point de vue artistique. Garrett y portait un vieux chapeau et semblait se moquer gentiment du photographe. Mais elle représentait l'homme que j'avais connu pendant nos derniers mois ensemble : quelqu'un capable de trouver du plaisir dans une journée ordinaire, de rire d'une plaisanterie et de revenir heureux d'avoir passé quelques heures au bord de l'eau. Je voulais que ses amis voient aussi cette partie de lui. Margaret semblait préférer un portrait plus officiel, où il apparaîtrait avant tout comme un père respectable et un homme ayant réussi.
Lorsque la discussion prit fin, elle demanda où se trouvait la clé du bureau. Je répondis qu'elle était rangée dans le petit tiroir du meuble du couloir, là où Garrett la conservait habituellement. Elle me demanda si j'avais ouvert la chemise en cuir depuis la veille. Je répondis que non. Les papiers de mon mari étaient la dernière chose à laquelle j'avais pensé. Margaret me regarda attentivement. « Il faudra pourtant les examiner », déclara-t-elle. Je lui dis que monsieur Whitfield connaissait probablement les dispositions nécessaires. Elle répondit que leur famille s'en occupait déjà.
Daniel sembla mal à l'aise. Il demanda si certaines formalités pouvaient attendre la fin des funérailles. Margaret répliqua que les questions urgentes devaient être réglées sans tarder. Je ne connaissais pas suffisamment les démarches administratives pour contester ses paroles. Mais je trouvais étrange qu'elle paraisse si pressée de consulter les dossiers de son père alors que nous n'avions pas encore fixé tous les détails de la cérémonie. Je regardai la porte du bureau au fond du couloir. Garrett y avait passé tant d'heures pour mettre ses affaires en ordre. Je me demandais ce qu'il aurait pensé de voir ses enfants s'y précipiter avant même son enterrement.
Ils montèrent ensemble quelques minutes plus tard. Je restai dans le salon. Je n'avais pas envie de les suivre. Le bureau contenait les dernières traces des activités de Garrett : son stylo, son fauteuil, les livres qu'il consultait et cette chemise en cuir qu'il refermait soigneusement lorsque j'entrais. Je me souvenais de ses conversations avec monsieur Whitfield, de son insistance à vérifier certaines dispositions et de sa promesse de me protéger. Pourtant, je n'arrivais pas à relier ces souvenirs aux questions de Margaret. Je ne cherchais pas à comprendre ce qui m'attendrait matériellement. Je voulais seulement retrouver la présence de mon mari.
Une demi-heure plus tard, j'entendis une discussion vive à l'étage. La voix de Margaret dominait celle de Daniel. Je distinguai quelques mots concernant une copie, une signature et une date. Puis le silence revint. Je me levai pour préparer du thé, sans chercher à écouter davantage. Lorsque les enfants redescendirent, Margaret tenait plusieurs feuilles agrafées. Elle les glissa dans son sac dès qu'elle m'aperçut. Je lui demandai si elle avait trouvé ce qu'elle cherchait. « Les documents essentiels », répondit-elle. Son ton ne m'invitait pas à poser d'autres questions.
Après leur départ, je montai dans notre chambre. Le lit était encore défait. Je pris le pyjama de Garrett dans le tiroir et le posai soigneusement sur la couverture. Je ne savais pas pourquoi j'avais besoin de voir ses vêtements à leur place. Peut-être parce que les objets conservaient la forme d'une présence que je ne pouvais plus retrouver. Je m'assis, puis regardai la photographie de Ruth près de la fenêtre. Ma sœur aurait su me parler avec franchise. Elle m'aurait probablement rappelé que je n'étais pas obligée de supporter toutes les décisions de Margaret sans donner mon avis.
Je téléphonai à Marlene pour lui demander si elle pouvait m'accompagner à l'entreprise funéraire. Elle accepta immédiatement. Lorsque nous arrivâmes, Margaret avait déjà rencontré un responsable et discutait du programme. Daniel était assis près d'une table, l'air épuisé. On nous montra plusieurs options pour la cérémonie. Je répondis aux questions que l'on me posa, mais j'avais l'impression d'assister à une réunion organisée pour quelqu'un d'autre. Le nom de Garrett figurait sur une feuille imprimée. Le voir ainsi, suivi de dates et de renseignements administratifs, me fit comprendre de nouveau qu'il ne reviendrait pas.
Le responsable nous demanda si nous souhaitions prévoir un moment pendant lequel son épouse pourrait prononcer quelques mots. Margaret répondit avant moi qu'elle préférait limiter les interventions pour éviter une cérémonie trop longue. Marlene tourna lentement la tête vers elle. Je connaissais cette expression. Elle était sur le point de dire quelque chose de très direct. Je posai discrètement une main sur son genou. Puis je pris la parole. « J'aimerais dire quelques mots à mon mari, si cela est possible. » Ma voix tremblait, mais je ne baissai pas les yeux.
Un silence suivit. Margaret sembla chercher une objection. Daniel intervint avant qu'elle puisse la formuler. « Je crois que papa aurait aimé qu'Eleanor parle. » Sa sœur le fixa pendant plusieurs secondes. Puis elle détourna le regard et déclara que cela ne devait pas désorganiser le programme. Le responsable nous rassura en expliquant qu'il suffisait de prévoir quelques minutes supplémentaires. Je le remerciai. Je ne savais pas encore ce que je dirais. Je savais seulement que je ne supporterais pas de laisser la cérémonie se terminer sans lui adresser une dernière parole devant les personnes qui l'avaient aimé.
En sortant, Marlene me prit le bras. Elle attendit que Margaret et Daniel soient suffisamment éloignés avant de me demander si je voulais lui parler. Je répondis que je n'avais plus la force de me défendre à chaque étape. Elle s'arrêta près de la voiture. « Eleanor, tu es sa femme. Tu n'as pas à demander pardon pour vouloir lui dire adieu. » Je baissai la tête. Je savais qu'elle avait raison. Pourtant, une partie de moi continuait de craindre qu'une dispute avec ses enfants ne transforme les funérailles en scène pénible. Je voulais préserver un peu de dignité pour Garrett.
Le jeudi, plusieurs personnes de notre paroisse vinrent me voir. Le pasteur Wells s'assit avec moi dans le salon et me demanda comment je souhaitais évoquer Garrett pendant la cérémonie. Je lui racontai notre première rencontre à l'église, ses plaisanteries sur les carrés au citron et les cafés que nous avions partagés chaque mardi. Le pasteur sourit avec tristesse. Il me dit que Garrett lui avait souvent parlé de notre bonheur, avec une gratitude presque étonnée. J'ignorais qu'il s'était confié ainsi. Cette révélation me fit pleurer doucement, mais elle m'apporta aussi un réconfort réel.
Wells me demanda si je voulais mentionner Patricia dans mon intervention. Je répondis que oui. Je ne souhaitais pas présenter notre amour comme si les années précédentes n'avaient jamais existé. Garrett avait aimé une femme, élevé deux enfants et construit une vie dont il était fier. Puis il m'avait retrouvée. Ces histoires n'étaient pas contradictoires. Le pasteur approuva. Il me conseilla de parler de ce que j'avais personnellement connu, sans chercher à raconter toute l'existence de Garrett. Je compris que quelques souvenirs sincères auraient davantage de sens qu'un discours destiné à satisfaire chaque personne présente.
Je passai une partie de l'après-midi à écrire quelques phrases sur une feuille de papier. Je les recommençai plusieurs fois. Rien ne me semblait assez juste. Comment résumer un amour interrompu pendant cinquante-trois ans, puis retrouvé pour quelques mois de mariage ? Je voulais parler du garçon derrière les gradins, mais je craignais que ce souvenir paraisse déplacé devant les enfants de Patricia. Je voulais évoquer nos matins dans la cuisine, mais la douleur de notre dernier petit déjeuner était encore trop vive. Finalement, je décidai de raconter simplement ce que Garrett avait changé dans ma vie.
Le vendredi, Margaret revint accompagnée de Daniel. Elle souhaitait récupérer les vêtements que Garrett porterait pour la cérémonie et plusieurs objets destinés à être présentés aux invités. Je lui montrai la garde-robe. Elle choisit rapidement un costume sombre. Je remarquai qu'elle hésitait devant une cravate que Garrett portait souvent. Je lui expliquai qu'il l'aimait particulièrement, parce qu'elle était confortable et facile à nouer. Margaret répondit que sa mère lui avait offert plusieurs cravates plus élégantes. Je ne protestai pas. Je savais que ce détail avait peu d'importance pour Garrett désormais, même s'il me faisait souffrir.
Pendant qu'elle examinait les vêtements, Daniel resta près de la fenêtre. Il remarqua le carnet de recettes de Ruth sur une petite étagère et me demanda à qui il appartenait. Je lui parlai brièvement de ma sœur et de la caravane que j'avais conservée après sa mort. Il parut surpris d'apprendre que je continuais à payer l'emplacement. Je lui expliquai que je n'avais jamais trouvé le courage de m'en séparer. Il hocha la tête. « Je suppose que certains endroits deviennent difficiles à abandonner », murmura-t-il. Je pensai immédiatement à la grande maison et à l'attachement de Margaret. Mais je ne fis aucun commentaire.
Avant de quitter la chambre, Margaret demanda ce que je comptais faire des vêtements de Garrett après les funérailles. Je la regardai, décontenancée. Je n'avais pas encore envisagé de vider son armoire. « Je préfère attendre », répondis-je. Elle expliqua qu'il serait préférable de trier les affaires rapidement afin d'éviter des complications. Je lui dis que je n'étais pas prête. Elle pinça les lèvres. « Papa n'aurait pas voulu que nous restions prisonniers de ses objets. » Je faillis lui répondre qu'elle refusait pourtant depuis des mois de déplacer ceux de Patricia. Mais je gardai le silence.
Daniel sembla percevoir la contradiction. Il demanda à sa sœur de laisser cette question pour plus tard. Elle répondit qu'elle essayait simplement d'être pratique. Puis elle referma l'armoire avec une fermeté excessive. Je regardai les chemises alignées, les vestes soigneusement suspendues et les chaussures que Garrett avait cirées lui-même quelques jours auparavant. Il m'était impossible d'imaginer qu'on puisse déjà vouloir répartir ces objets. Je ne ressentais aucun désir de les posséder. Je voulais seulement qu'ils restent à leur place assez longtemps pour que je puisse accepter l'absence de l'homme qui les avait portés.
Le soir, je retrouvai Marlene à l'église pour répéter les quelques phrases que j'avais écrites. Elle m'écouta attentivement. Lorsque je terminai, elle avait les yeux humides. Elle me dit que le texte était simple et juste. Je lui demandai si elle pensait que Margaret le trouverait convenable. Marlene posa la feuille sur ses genoux. « Ce n'est pas à Margaret que tu dois dire adieu », répondit-elle. Je baissai la tête. Elle avait raison. Depuis la mort de Garrett, j'avais consacré tant d'énergie à éviter les reproches de ses enfants que j'avais presque oublié mon propre chagrin.
Nous restâmes longtemps dans la petite salle de répétition. Marlene me demanda si je voulais dormir chez elle la veille des funérailles. Je refusai doucement. Je souhaitais passer une dernière nuit dans notre chambre avant la cérémonie. Elle n'insista pas. Elle me rappela simplement que je pouvais l'appeler à tout moment. Lorsque je rentrai, la maison était plongée dans le silence. Je montai lentement l'escalier, puis m'arrêtai devant le bureau de Garrett. La porte était entrouverte. Je distinguai son fauteuil et quelques livres posés près de la fenêtre. J'avais l'impression qu'il venait seulement de sortir.
Je pénétrai dans la pièce et m'assis à son bureau. Une légère odeur de papier et de bois ciré flottait encore dans l'air. Sur un coin de la table reposait un sous-main marqué par l'usage. Je passai la main sur sa surface. Garrett avait passé tant d'heures ici pour organiser ses affaires et protéger ce qu'il aimait. Je repensai à ses paroles : il ne voulait pas que je dépende de la bonne volonté de qui que ce soit. À l'époque, j'avais cru qu'il parlait simplement des tensions avec ses enfants. Maintenant, je me demandais si ses inquiétudes avaient été plus profondes que je ne l'avais compris.
Je n'ouvris aucun tiroir. Je ne cherchai pas la chemise en cuir. Je me contentai de rester assise dans son fauteuil quelques minutes, en regardant les arbres par la fenêtre. Il avait souvent parlé d'un endroit au bord d'un lac, d'une petite maison lumineuse et de matins tranquilles. Je pensais à ces projets comme à des rêves ordinaires que nous aurions peut-être réalisés un jour. Leur souvenir me faisait maintenant souffrir. Nous avions passé tant de temps à attendre la possibilité d'être ensemble. Et lorsque nous l'avions enfin obtenue, nous avions découvert combien elle pouvait être brève.
Le samedi matin, je choisis une robe noire simple. Je l'avais portée lors d'autres cérémonies, mais jamais elle ne m'avait semblé aussi lourde. Je pris le temps de coiffer mes cheveux en chignon bas, comme je le faisais depuis des décennies. Dans le miroir, je reconnus à peine mon visage. Mes traits semblaient plus marqués, mes yeux plus fatigués. Je pensai au samedi d'avril où Garrett m'avait retrouvée devant la table de pâtisseries et m'avait dit que je portais toujours les cheveux de la même manière. Ce souvenir me fit sourire à travers les larmes.
Avant de quitter la chambre, je pris la photographie où Garrett pêchait au bord du lac. Je la regardai longuement, puis la remis sur la cheminée. J'aurais voulu l'emporter avec moi au cimetière, la garder près de mon cœur pendant la cérémonie. Mais je craignais de l'abîmer. Je me contentai d'effleurer le cadre et de murmurer que je reviendrais bientôt. Je ne savais pas pourquoi cette image comptait autant. Peut-être parce qu'elle montrait Garrett heureux, sans autre préoccupation que le soleil et l'eau. Peut-être parce qu'elle représentait une journée où il avait encore tout le temps de vivre.
Marlene arriva pour m'accompagner. Elle me regarda avec inquiétude, puis me demanda si j'étais prête. Je répondis que non, mais qu'il fallait partir. Nous traversâmes le hall en silence. Sur la console, les clés de Garrett reposaient encore dans leur petite coupelle. Je m'arrêtai pour les regarder. Depuis son décès, personne n'avait pensé à les déplacer. Je tendis la main, puis la retirai. Je ne voulais pas toucher à ces objets avant d'avoir trouvé la force de comprendre ce qu'ils représentaient désormais. Marlene m'attendit près de la porte sans me presser.
Lorsque nous montâmes dans sa voiture, je regardai une dernière fois la façade de la maison. Les fenêtres reflétaient le ciel gris. Je pensais que j'y reviendrais après la cérémonie, que je retirerais ma robe noire et que je passerais peut-être la soirée à regarder les photographies de Garrett. Je croyais encore que, malgré la douleur et les tensions avec ses enfants, cette maison resterait le lieu où je pourrais pleurer mon mari en paix. Je ne savais pas que Margaret et Daniel avaient déjà commencé à envisager mon départ. Et je n'imaginais pas que mes derniers instants devant cette porte seraient aussi proches.