Valeria rappela immédiatement le numéro.
Messagerie.
Elle ne laissa aucun message.
À la place, elle contacta Lucía et lui raconta mot pour mot la conversation. Elle évita même d’interpréter l’intonation de Nicolás. La seule chose vérifiable était sa phrase : Álvaro aurait eu besoin de cinq cent mille euros avant l’arrivée d’Arcos.
Lucía soupira.
« Il essaie peut-être de t’orienter. »
« Je sais. »
« Donc nous ne le laissons pas choisir la question. Mais nous vérifions le chiffre. »
Valeria ouvrit à nouveau les projections financières du projet.
L’opération de Getafe nécessitait un apport initial de 480 000 euros avant financement bancaire. Les investisseurs devaient en couvrir une partie.
« Il y a quelque chose autour de cinq cent mille dans le plan. »
« Ça peut être ça. »
« Pourtant Nicolás a dit “avant même de rencontrer Arcos”. »
Lucía répondit :
« Alors il existait peut-être un engagement antérieur. »
Valeria ressentit cette fatigue particulière qui arrive lorsque chaque réponse ne ferme aucune porte mais en ouvre trois nouvelles.
« Tu peux chercher dans les registres de la société d’Álvaro ? »
« Oui. Et je vais demander à Javier de vérifier les annexes déjà reçues. Toi, dors. »
Valeria regarda l’heure.
« Je doute que ça marche. »
« Essaie quand même. Tu es enceinte de six mois, Valeria. La prudence juridique n’est pas la seule prudence qui compte. »
Cette fois, elle obéit.
Elle monta dans la chambre qu’elle partageait habituellement avec Álvaro. Son côté du lit était intact, presque trop propre. Valeria resta debout dans l’encadrement, frappée par le nombre d’objets qui appartenaient encore à une vie apparemment normale : sa montre de chevet, un roman commencé, ses chaussures sous un fauteuil.
Elle choisit de dormir dans la chambre d’amis.
Le sommeil vint par fragments.
À 5 h 37, elle se réveilla après un rêve dans lequel elle essayait de signer un document mais découvrait que sa main écrivait le nom d’Álvaro à la place du sien.
Elle resta allongée jusqu’à six heures.
Puis elle se leva.
Le rendez-vous avec les avocats était prévu à 9 h 30. Le gala aurait lieu le soir suivant, lui laissant encore une journée entière pour gérer la crise.
À 7 h 04, Álvaro envoya la liste des affaires qu’il voulait récupérer.
Deux costumes.
Un disque dur personnel.
Un classeur fiscal.
Des chaussures.
Quelques médicaments.
Valeria transmit la liste à Lucía.
« Prépare uniquement ce qui est clairement personnel. Pas le disque dur sans témoin, et surtout rien qui puisse contenir des documents liés à l’affaire. »
Valeria relut.
« Il dira que je retiens ses biens. »
« Alors il le dira. Je préfère qu’il le dise devant un avocat. »
À 7 h 42, Mercedes arriva.
Elle sonna.
Une seule fois.
Valeria regarda la caméra avant d’ouvrir.
Sa belle-mère tenait contre elle le classeur gris d’Horizonte Norte.
« Lucía m’a demandé de l’apporter. »
Valeria s’écarta pour la laisser entrer.
Mercedes s’arrêta dans le vestibule.
« Je peux ? »
La question concernait clairement davantage que le seuil.
Valeria hocha la tête.
« Oui. »
Elles s’installèrent dans la cuisine.
Mercedes posa le classeur devant elles comme s’il contenait quelque chose de contaminé.
« J’ai lu toute la nuit. »
Valeria ne répondit pas.
« Il y a des choses que j’avais oubliées. Et d’autres que j’avais décidé de ne pas comprendre. »
« Ce n’est pas pareil. »
« Non. »
Mercedes ouvrit le classeur.
Plusieurs relevés, lettres et contrats étaient classés par année.
« Quand la première société s’est effondrée, Álvaro me devait presque cent mille euros. Mais il y avait autre chose. Nicolás avait avancé une partie des frais avec un investisseur privé. »
Valeria se pencha.
« Qui ? »
« Rafael Cárdenas. »
Le nom ne lui disait rien.
Mercedes tira une copie d’accord.
« Je pensais que tout avait été réglé. »
Le document indiquait qu’Álvaro et Nicolás reconnaissaient une obligation financière envers Rafael à hauteur de 310 000 euros, liée à plusieurs opérations anciennes.
Valeria sentit son ventre se serrer.
« Trois cent dix mille. »
« Ils ont remboursé une partie. »
« Combien reste-t-il ? »
Mercedes secoua la tête.
« Je ne sais pas. »
Valeria photographia le document puis l’envoya à Lucía.
La réponse arriva rapidement.
« Le nom Rafael Cárdenas apparaît également dans les registres récents de la société d’Álvaro. Je vérifie. »
Mercedes referma lentement le classeur.
« Je suis désolée. »
Valeria leva les yeux.
« Pour quoi cette fois ? »
La question n’était pas cruelle. Elle était simplement épuisée.
Mercedes le comprit.
« Pour avoir participé à tout ce silence. »
Valeria posa les mains autour de sa tasse.
« Vous pensiez le protéger. »
« Oui. »
« Vous l’avez surtout aidé à ne jamais sentir les conséquences assez longtemps pour changer. »
Mercedes encaissa.
« Je sais. »
À 8 h 12, Álvaro arriva.
Il avait demandé sept heures, mais n’avait pas obtenu l’autorisation de venir seul. Lucía avait envoyé Javier, non en qualité d’avocat, mais comme témoin chargé de superviser la récupération des affaires et d’identifier tout support électronique nécessitant une conservation.
Lorsque Valeria ouvrit, Álvaro aperçut Mercedes dans la cuisine.
Son visage se ferma.
« Toi aussi ? »
Mercedes se leva.
« J’ai apporté les anciens dossiers. »
Il blanchit.
« Pourquoi ? »
« Parce que j’aurais dû le faire il y a longtemps. »
Álvaro regarda Valeria.
« Tu retournes ma mère contre moi. »
Mercedes réagit immédiatement.
« Arrête. »
Il se tourna vers elle.
« Tu ne comprends même pas ce qui se passe. »
« Je comprends que Nicolás est de nouveau là. »
Álvaro ne répondit pas.
« Je comprends aussi que tu as utilisé le nom de Valeria comme tu avais autrefois utilisé ma société. »
« Ce n’est pas la même chose. »
« Bien sûr que si. »
La voix de Mercedes se brisa.
« C’est exactement la même chose. Sauf que cette fois, tu l’as fait à ta femme. »
Javier intervint calmement.
« Nous ne sommes pas ici pour organiser une confrontation. Monsieur Serrano, vos effets personnels ont été rassemblés dans l’entrée. Pour le disque dur, nous proposons qu’il soit dupliqué par un tiers indépendant avant remise, afin de préserver les données pertinentes et vos informations privées. »
Álvaro eut un rire nerveux.
« Vous êtes sérieux ? »
« Oui. »
« C’est mon disque. »
« Et personne ne conteste votre propriété. »
Álvaro fixa Valeria.
« Tu me traites comme un criminel. »
Elle répondit :
« Je traite les documents comme des preuves potentielles. »
Il resta immobile.
Puis son regard tomba sur le classeur gris.
« Maman, donne-moi ça. »
Mercedes posa une main dessus.
« Non. »
« Ces documents concernent mon ancienne société. »
« Ils concernent aussi la mienne. »
« Tu ne sais pas ce qu’il y a dedans. »
« Maintenant, si. »
Álvaro se rapprocha.
Javier fit un pas discret entre eux.
Ce simple mouvement sembla rappeler à Álvaro qu’il y avait un témoin.
Il s’arrêta.
« Vous êtes tous devenus fous. »
Mercedes répondit :
« Peut-être que c’est seulement la première fois que personne ne te facilite le mensonge. »
Álvaro la regarda comme s’il avait reçu une gifle.
Puis il saisit les sacs préparés pour lui.
« Gardez le disque. Je récupérerai tout par voie légale. »
Il se dirigea vers la porte.
Valeria l’arrêta d’une phrase.
« Qui est Rafael Cárdenas ? »
Álvaro se figea.
Lentement, il se retourna.
« Où as-tu entendu ce nom ? »
Mercedes baissa les yeux.
Valeria répondit :
« Dans les dossiers d’Horizonte Norte. »
Son mari regarda sa mère.
« Tu n’avais pas le droit. »
Mercedes serra les lèvres.
« Tu me dois encore la vérité après six ans. J’ai peut-être au moins ce droit-là. »
Álvaro posa ses sacs.
« Rafael n’a rien à voir avec Valeria. »
« Nicolás affirme que tu avais besoin de cinq cent mille euros avant Arcos. »
Cette fois, Álvaro regarda Valeria avec une véritable inquiétude.
« Nicolás t’a appelée ? »
« Oui. »
« Ne parle pas avec lui. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’il mentira sur tout. »
Valeria eut presque envie de rire.
« Ça devient difficile de savoir lequel de vous deux utilise cette phrase le plus sincèrement. »
Álvaro passa une main dans ses cheveux.
« Rafael est un ancien investisseur. Il restait un accord à solder. C’est tout. »
« Combien ? »
« Je ne connais pas le montant exact. »
Mercedes ouvrit le classeur.
« Trois cent dix mille au départ. »
Il lui lança un regard furieux.
« Je sais lire », dit-elle.
Valeria resta concentrée sur son mari.
« Combien reste-t-il ? »
« Environ deux cent mille. Peut-être moins. »
« Et le reste des cinq cent mille ? »
Il hésita.
« Le nouveau projet exigeait des fonds propres. »
« Donc tu cherchais de l’argent neuf pour payer une vieille dette et lancer une nouvelle opération. »
« Ce n’est pas comme ça. »
« Alors explique-le correctement. »
Álvaro prit une longue inspiration.
« Rafael menaçait de faire exécuter une ancienne reconnaissance de dette. Si ça arrivait, aucun investisseur sérieux ne toucherait au nouveau projet. Nicolás a proposé une restructuration. »
Valeria sentit la pièce se refroidir.
« Quelle restructuration ? »
« On remboursait Rafael lors de la première levée. Ensuite tout repartait proprement. »
« Avec l’argent des nouveaux investisseurs ? »
« Une partie. »
Javier ne disait rien, mais Valeria vit qu’il notait chaque phrase.
« Est-ce qu’Arcos savait qu’une partie de ses fonds servirait à ça ? »
Álvaro se tut.
« Álvaro. »
Il regarda la porte.
« Pas directement. »
Mercedes porta une main à sa bouche.
Valeria resta parfaitement immobile.
« Qu’est-ce que ça veut dire, “pas directement” ? »
« Nicolás avait structuré ça comme des frais de lancement et des remboursements d’avances. »
« Donc non. »
Álvaro serra la mâchoire.
« Ce n’était pas censé être permanent. On aurait régularisé après la première opération. »
Encore cette logique.
On corrigerait plus tard.
On expliquerait après.
On rembourserait quand le succès serait arrivé.
Valeria comprit soudain que les documents falsifiés n’étaient pas seulement destinés à obtenir du capital.
Ils étaient nécessaires parce que le projet démarrait déjà avec un trou.
« Les deux cent cinquante mille d’Arcos », demanda-t-elle. « Où sont-ils ? »
Álvaro détourna les yeux.
Personne ne bougea.
« Où est l’argent ? »
Sa voix fut plus basse.
« Une partie a été transférée. »
« À qui ? »
Il regarda enfin Valeria.
« Rafael. »
La cuisine devint silencieuse.
« Combien ? »
Álvaro murmura :
« Cent quatre-vingt mille. »
Valeria eut l’impression que chaque élément de la veille venait de se transformer.
Le quart de million n’attendait même plus dans la société.
L’argent obtenu grâce à des documents portant son faux soutien avait déjà servi à rembourser une dette ancienne qu’elle ignorait.
À 8 h 42 exactement, son téléphone vibra.
Lucía.
« Valeria, ne laisse pas Álvaro partir avant que tu voies ça si c’est possible légalement. Nous venons d’obtenir le relevé de la société. 180 000 € ont été virés hier à une entité liée à Rafael Cárdenas. Et 40 000 € supplémentaires sont partis vers Vega Gestión Patrimonial. »
Valeria releva lentement les yeux.
« Quarante mille euros sont aussi partis chez Nicolás. »
Le visage d’Álvaro se vida.
Il regarda Javier.
Puis Mercedes.
Puis Valeria.
Et dans ce bref silence, elle sut qu’il restait encore un paiement qu’il n’avait aucune intention d’expliquer volontairement.
