PARTIE 7 – Les dépenses que Daniel prétendait ne pas reconnaître révélèrent bientôt qu’une autre personne avait utilisé son système bien plus loin qu’il ne l’imaginait

Je passai une grande partie de la nuit à penser à cette dernière phrase.

Ils ont trouvé des dépenses que je ne reconnais même pas.

J’aurais voulu l’écarter comme une nouvelle tentative d’échapper à ses responsabilités.

Une partie de moi le fit.

Daniel avait menti suffisamment souvent pour que son étonnement ne mérite plus automatiquement confiance.

Pourtant, quelque chose dans son visage m’avait troublée.

Pas de colère.

Pas d’indignation théâtrale.

De la peur.

Le lendemain matin, je me rendis au bureau plus tôt que d’habitude.

À sept heures dix, j’étais déjà devant mon ordinateur.

Je travaillai pendant près de deux heures avant que Rachel appelle.

« Mercer Development a demandé des documents. »

Je cessai de taper.

« À toi ? »

« À notre cabinet. Plus précisément, ils veulent savoir si nous avons des copies de certains reçus présentés par Daniel comme biens matrimoniaux. »

« Tu vas leur répondre ? »

« Avec ton autorisation, uniquement sur ce qui nous appartient légalement et après vérification. »

« D’accord. »

« Ils ont aussi envoyé une liste partielle des transactions qui les préoccupent. »

Je me redressai.

« Qu’est-ce qu’il y a dessus ? »

Rachel hésita.

« Je ne devrais probablement pas te lire tout ça au téléphone. »

« Rachel. »

« Je savais que tu dirais ça. »

J’attendis.

Elle soupira.

« Plusieurs achats de mobilier. Des frais de restauration. Des voyages. Et des achats dans des boutiques de décoration qui ne correspondent à rien dans votre maison. »

Je me rappelai la phrase de Daniel.

« Des montants importants ? »

« Certains, oui. »

« Dates ? »

« Plusieurs remontent à trois ans. »

Trois ans.

Bien avant Erin, si Daniel disait vrai sur la durée de leur liaison.

« Daniel dit qu’il ne reconnaît pas certaines dépenses. »

« Il m’a dit la même chose par l’intermédiaire de Thomas ce matin. »

« Tu le crois ? »

Rachel resta silencieuse un moment.

« Je crois que, pour la première fois depuis le début, son avocat ne considère pas cette possibilité comme absurde. »

Je regardai la ville s’éveiller derrière la fenêtre.

« Tu penses à quoi ? »

« Je ne pense à rien tant qu’on n’a pas les documents. »

« Moi, si. »

« Évidemment. »

Je souris malgré moi.

« Margaret. »

Rachel ne répondit pas.

Puis :

« N’accuse personne sans preuve. »

« Je n’accuse pas. Je pense. »

« Pense moins fort. »

Après l’appel, je tentai réellement de me concentrer sur mon travail.

À dix heures trente, une réceptionniste m’annonça qu’une femme voulait me voir.

Sans rendez-vous.

« Qui ? »

« Margaret Mercer. »

Je fermai les yeux.

« Elle a dit pourquoi ? »

« Non. »

Je réfléchis quelques secondes.

J’aurais pu la renvoyer.

Probablement aurait-ce été la décision la plus prudente.

Mais je pensai aux dépenses inconnues.

« Faites-la monter dans la petite salle de conférence. »

Margaret entra cinq minutes plus tard.

Elle semblait avoir vieilli depuis la veille.

Ses cheveux étaient parfaitement coiffés, mais son visage ne portait presque pas de maquillage.

Elle tenait un sac à main contre elle comme un bouclier.

« Je ne resterai pas longtemps », dit-elle.

Je pris place en face d’elle.

« Tant mieux. »

Elle sortit une enveloppe.

« Les informations pour l’argenterie. »

Je la regardai sans la toucher.

« Toutes ? »

« Je crois. »

« Rachel doit recevoir ça. »

« Je sais. »

Elle poussa l’enveloppe vers moi.

« Mais je voulais venir moi-même. »

Je ne savais pas où elle voulait en venir.

« Pourquoi ? »

Elle baissa les yeux.

« Deux acheteurs ont accepté de rendre les pièces. Je vais les racheter. »

Une pointe de soulagement me traversa.

« Et les autres ? »

« Je n’ai pas encore réussi à les joindre. »

« Combien manque-t-il ? »

« Onze pièces. »

Je serrai les dents.

Onze.

Moins que je ne le craignais.

Plus que ce que j’étais prête à accepter.

« Tu m’avais dit quatre ou cinq lots. »

« Oui. »

« Combien de pièces au total ? »

« Vingt-sept. »

Je la regardai.

Elle ne chercha pas à se défendre.

« Pourquoi ? »

La question sortit avant que je puisse la retenir.

« Pourquoi vendre quelque chose que tu savais venir de ma famille ? »

Margaret fixa ses mains.

« Parce que j’étais en colère. »

« Contre moi ? »

« Oui. »

« Pour quoi ? »

Elle eut un rire triste.

« Aujourd’hui, je ne sais même plus. »

Je ne répondis pas.

Elle leva les yeux.

« Daniel me disait que tu l’avais humilié. Que tu avais toujours un contrat, un compte, une maison, quelque chose qui lui rappelait qu’il dépendait de toi. »

« Et vendre l’argenterie de ma grand-mère devait réparer ça ? »

« Non. »

« Alors quoi ? »

« Ça devait te faire mal. »

Au moins, elle ne mentait plus.

La franchise me coupa presque davantage que ses excuses possibles.

« Ça a marché. »

Ses yeux se remplirent de larmes.

Je ne ressentis aucune satisfaction.

« Je suis désolée », dit-elle.

Je la regardai longtemps.

« Tu ne peux pas réparer ça avec une phrase. »

« Je sais. »

« Et je ne vais pas te dire que tout va bien. »

« Je sais. »

Elle essuya rapidement une larme.

Puis elle resta immobile.

Je demandai :

« Pourquoi es-tu vraiment venue ? »

Son silence confirma que l’argenterie n’était pas la seule raison.

Elle posa son sac sur ses genoux.

« Daniel m’a appelé après sa réunion avec l’entreprise. »

Je ne bougeai pas.

« Et ? »

« Ils lui ont montré des transactions. »

« Certaines qu’il ne reconnaît pas. »

Elle me regarda brusquement.

« Il te l’a dit ? »

« Hier. »

Margaret inspira.

« Il pense que je les ai faites. »

Mon intuition se transforma en poids.

« Les as-tu faites ? »

Elle ne répondit pas.

Je sentis la colère monter lentement.

« Margaret. »

« Certaines. »

Le mot tomba doucement.

Je restai silencieuse.

« Comment ? »

Elle ferma les yeux.

« Daniel m’avait donné sa carte professionnelle pour acheter des choses lors d’un événement de l’entreprise il y a quelques années. »

« Et tu l’as gardée ? »

« Une carte supplémentaire. À mon nom. »

Je fronçai les sourcils.

« Mercer Development t’avait autorisée comme utilisatrice ? »

« Je ne crois pas. »

« Tu ne crois pas ? »

« Daniel l’avait demandée. Il m’a dit qu’il s’en occupait. »

Je respirai lentement.

« Et tu l’as utilisée pour quoi ? »

Margaret regarda la porte.

« Des achats. »

« Lesquels ? »

« Des meubles. Quelques voyages. »

Je la fixai.

« Voyages ? »

« Des week-ends. »

« Payés par l’entreprise de ton fils ? »

« Je pensais qu’il régularisait. »

« Pourquoi aurait-il régularisé tes week-ends personnels ? »

Elle se crispa.

« Il avait dit que la carte donnait des avantages. »

Je dus me retenir de rire, tant l’explication était absurde.

« Une carte professionnelle n’est pas un programme familial de récompenses. »

« Je sais maintenant. »

« Depuis combien de temps ? »

« Trois ans environ. »

Les dates correspondaient.

« Daniel savait ? »

Elle hésita.

Cette hésitation était essentielle.

« Au début, oui. »

« Et ensuite ? »

« Pas toujours. »

Je me penchai.

« Qu’est-ce que ça veut dire ? »

« Il ne regardait pas chaque relevé. »

« Donc tu as continué à utiliser la carte sans lui dire. »

Elle acquiesça.

« Combien ? »

« Je ne sais pas. »

« Margaret. »

« Je ne sais vraiment pas. »

Son visage se décomposa.

« Peut-être soixante mille. Peut-être plus. »

Je restai immobile.

Soixante mille dollars.

Peut-être davantage.

« Tu as dit ça à Daniel ? »

« Ce matin. »

« À l’entreprise ? »

« Pas encore. »

Je me levai.

Elle sursauta.

Je pris mon téléphone.

« Je vais appeler Rachel. »

Margaret se leva à son tour.

« Non. »

Je la regardai.

« Tu es venue dans mon bureau et tu viens de m’avouer que tu as peut-être utilisé frauduleusement une carte professionnelle liée à une enquête qui touche mon divorce. Je ne vais pas garder ça pour moi. »

« Je voulais juste que tu comprennes que Daniel n’a pas tout fait. »

« Alors dis-le aux bonnes personnes. »

« Je pourrais aller en prison. »

La peur dans sa voix était réelle.

Je m’arrêtai.

Elle ajouta :

« J’ai soixante-huit ans. »

Je la regardai.

« Et ça change quoi à ce que tu as fait ? »

Elle pâlit.

« Rien. »

Je composai le numéro de Rachel.

Margaret se rassit lentement.

Lorsque Rachel décrocha, je lui expliquai uniquement les faits nécessaires.

Elle resta silencieuse plusieurs secondes.

Puis elle demanda :

« Margaret est avec toi ? »

« Oui. »

« Mets-moi sur haut-parleur. »

Je le fis.

Rachel parla directement à Margaret.

« Madame Mercer, je ne suis pas votre avocate. Vous devez absolument obtenir votre propre conseil juridique avant de parler davantage à qui que ce soit. »

Margaret hocha la tête machinalement.

Rachel poursuivit :

« Mais vous ne devez surtout pas détruire, modifier ou supprimer des documents, messages, relevés ou comptes liés à ces dépenses. »

« Je ne l’ai pas fait. »

« Très bien. Et ne contactez pas les acheteurs, l’entreprise ou Daniel pour coordonner une version des faits. »

Margaret se crispa.

« Daniel est mon fils. »

« Justement. »

Après l’appel, Margaret resta assise.

Je retournai à ma place.

« Tu devrais partir. »

Elle se leva.

Puis elle s’arrêta près de la porte.

« Claire. »

Je ne répondis pas.

« Je suis réellement désolée pour l’argenterie. »

Je regardai l’enveloppe sur la table.

« Récupère-la. »

Elle hocha la tête.

Puis elle partit.

Je restai seule.

Quelques minutes plus tard, Daniel m’appela.

Je laissai sonner.

Il envoya un message.

Maman est venue te voir ?

Je répondis uniquement :

Parle à ton avocat.

Il répliqua presque immédiatement.

Donc elle t’a dit.

Je ne répondis plus.

Une heure plus tard, Thomas Hale contacta Rachel.

Puis Mercer Development contacta l’avocat de Margaret.

À seize heures, le dossier avait changé de nature.

Encore.

Daniel n’était plus seulement l’employé soupçonné d’avoir transformé des biens personnels en dépenses professionnelles.

Il pouvait aussi être celui qui avait laissé un membre de sa famille utiliser des moyens de paiement internes sans contrôle.

Responsable ou négligent.

Complice ou imprudent.

La nuance serait examinée par d’autres.

Mais en fin d’après-midi, Rachel m’appela avec une nouvelle information.

« Tu vas vouloir t’asseoir. »

« Je suis déjà assise. »

« L’entreprise a trouvé une chose supplémentaire. »

Je sentis mon ventre se serrer.

« Quoi ? »

« Certains des achats de Margaret ont ensuite été remboursés une deuxième fois par Daniel. »

Je fronçai les sourcils.

« Comment ça ? »

« La carte professionnelle réglait la dépense directement. Puis Daniel soumettait parfois le reçu comme s’il avait payé personnellement et demandait un remboursement. »

Je compris immédiatement.

Double paiement.

Une dépense réglée par l’entreprise.

Puis remboursée encore à Daniel.

« Il savait donc pour certaines transactions. »

« C’est exactement la question. »

Je regardai la porte par laquelle Margaret était partie.

Pendant un instant, j’avais cru que sa confession rendait Daniel moins responsable.

En réalité, elle venait peut-être d’ouvrir une piste bien pire.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 8 : Lorsque les doubles remboursements apparurent, Daniel dut choisir entre protéger sa mère et admettre le système qu’ils avaient tous deux laissé prospérer