À 4 h 30 du matin, mon mari est entré dans la cuisine et a dit un seul mot : « Divorce. »

Il y a deux ans, un dimanche, Marie-Christine a signé un papier sur la table de la cuisine, avec le stylo-plume de son mari.

Elle avait mis son chemisier beige. Celui qu’elle gardait pour la banque.

« Voilà, ma chérie. Comme ça, c’est carré. »

Apolline venait de descendre du bureau de Thibault, la feuille encore tiède de l’imprimante. Elle l’avait tapée sur son ordinateur portable pendant que sa mère faisait le café.

Marie-Christine a signé en bas à droite. Large, avec la boucle au M.

« Je vais en faire une photocopie, a dit Apolline. Pour que chacune ait la sienne. »

« Tu es un amour. Manon, tu as vu ? Elle pense à tout, cette petite. »

J’ai dit oui. J’étais debout près de l’évier, un torchon à la main, parce que personne ne m’avait dit de m’asseoir.

Apolline est remontée avec la feuille. Elle est restée dix minutes. Je les ai comptées, parce que le café refroidissait et que Marie-Christine regardait l’horloge du four.

Quand elle est redescendue, elle m’a tendu la page sans me regarder.

« Tiens. Mets-la quelque part. »

Je l’ai glissée dans la chemise bleue. Je ne l’ai jamais relue.

Voilà. C’est ça que j’avais sur les genoux, deux ans après, dans la Clio, sur le parking du Leclerc.

Il était 8 h 24. Augustin dormait la bouche ouverte dans son siège-auto.

J’ai lu la mention à voix haute, doucement, pour ne pas le réveiller.

« Bon pour caution solidaire de ma mère, à hauteur de 312 400 euros. »

Puis la signature. Petite, serrée. Un A avec une queue qui part vers la gauche.

Je sais ce que ça veut dire, caution solidaire. À l’EHPAD, une fille avait signé la même chose pour la chambre de son père. Trois mois plus tard, c’est elle que l’établissement relançait, pas lui. Pour tout. Jusqu’au dernier euro.

Alors Apolline avait écrit ça pendant les dix minutes. Debout dans le bureau, sa mère en bas qui regardait l’horloge. Et elle m’avait rendu la feuille avec un « mets-la quelque part ».

Je ne sais pas pourquoi elle a fait ça. Je ne sais même pas si c’était pour moi ou contre moi.

Apolline, c’était la seule. Le jour du mariage, elle m’avait glissé une carte dans la main, trois mots écrits au stylo. « Bienvenue dans la famille. Je suis là. »

Je l’avais gardée dans mon portefeuille, derrière la carte Vitale. Je la regardais encore de temps en temps, aux pauses, à l’EHPAD.

J’ai appelé Apolline. Quatre sonneries. La messagerie, sa voix polie de stagiaire.

Je n’ai pas laissé de message.

À 8 h 31, mon téléphone a vibré. Pas un appel. Une notification grise, en haut de l’écran.

« Thibault partage sa position avec vous. »

J’ai ouvert l’application. Un point bleu, tout petit, sur le plan. Rue des Lilas. Le pavillon.

Un deuxième message est arrivé juste après.

« Dis-moi où t’es. Je viens seul. »

« Pourquoi ? »

« Parce que j’ai ouvert le tiroir. »

Je suis restée un moment sans bouger. La chemise ouverte sur mes genoux, la dernière page par-dessus. Le point bleu n’avait pas bougé.

J’ai tapé : « Leclerc. Le parking du fond. »

« J’arrive. »

Le point a démarré. Il a descendu la rue des Lilas, tourné à gauche au rond-point, longé le stade. Je le regardais avancer comme on regarde un colis sur le site de La Poste.

Il a appelé aussi. Je n’ai pas décroché. Il a rappelé.

« Manon, s’il te plaît. Décroche. »

« Je suis là. »

« Maman est dans la cuisine. Elle téléphone à papa. Elle dit que papa arrive, qu’il comprendra tout. Elle me regarde plus. »

« Et toi, t’as fait quoi ? »

« J’ai pris un tournevis. »

Il a dit ça comme on avoue une bêtise de gamin.

Je n’ai pas demandé pourquoi un tournevis. Chez nous, la clé du bureau, c’est sa mère qui l’a. Elle l’a toujours eue.

Puis il a raccroché, parce que le point bleu venait d’entrer sur le parking.

Je me suis redressée. J’ai refermé la chemise, je l’ai posée sur le siège passager et j’ai mis mon sac Lidl dessus, celui avec le tire-lait.

Pour le cacher. Pas de lui. Je ne sais pas de qui.

Une Golf blanche est entrée en bas de la rangée des caddies. Elle a roulé lentement, elle est passée devant la Clio, elle est revenue. Elle s’est garée de travers, sur deux places.

Thibault est descendu sans fermer la portière. Il était en chemise de baptême. Blanche, repassée par sa mère à 6 h du matin. Boutonnée de travers.

Dans sa main droite, il tenait un carnet noir. Une couverture en toile cirée, un coin décollé.

Il a marché jusqu’à ma vitre. Il a frappé deux fois.

J’ai baissé la vitre de deux doigts. Pas plus.

« Ouvre, Manon. »

« Parle comme ça. »

Il a regardé la fente, puis moi. Il avait les yeux rouges et une trace de poussière blanche sur la manche.

« T’as peur de moi ? »

« J’ai un bébé de huit semaines dans la voiture. Je vérifie, c’est tout. »

Derrière, Augustin s’est réveillé. Un petit bruit de gorge, puis le grincement de sa couverture. Il a ouvert les yeux, il a regardé le plafond de la Clio, il a commencé à chercher mon doigt dans le vide.

Thibault s’est penché pour le voir par la vitre arrière. Il a eu un petit sourire qui est tombé tout de suite.

« Il est réveillé. »

« Il a toujours faim vers neuf heures. »

J’ai passé la main entre les sièges, j’ai donné mon index à Augustin. Il l’a attrapé.

Thibault a levé le carnet.

« Le tiroir était fermé à clé. La clé est dans son sac à main. Maman a pas lâché son sac depuis ce matin, même pour pleurer. »

« Alors ? »

« Alors je suis monté pendant qu’elle était dans la cuisine. J’ai pris le tournevis dans le tiroir à gauche de l’évier. Le cruciforme. J’ai appuyé. Ça a craqué. »

Il a montré sa main. Un bout de peau arraché sur le pouce.

« Elle va hurler quand elle verra le bois. »

« Ouvre-le. Lis-moi. »

« Là, dehors ? »

« Là, dehors. Moi, je reste là-dedans. »

Il a feuilleté. Des pages quadrillées, une écriture fine, bleue, à l’encre. Des colonnes. Des dates. Des initiales. Il tournait les pages avec le pouce qui saignait, il laissait des petites marques roses dans les coins.

« C’est l’écriture de maman. Elle a tout noté. Depuis… je sais pas, depuis des années. »

Il s’est arrêté. Il a lu en articulant, comme à l’école.

« M. — 312 400 — pavillon — T. ne doit pas savoir. »

Il a relevé la tête.

« M., c’est toi. »

« Y a pas d’autre M. à la maison. À part elle. »

« Et T., c’est moi. Pourquoi je dois pas savoir ? Savoir quoi ? »

J’ai attrapé la chemise bleue sur le siège passager, j’ai sorti la troisième feuille. L’acte. Je l’ai collée contre la fente de la vitre pour qu’il lise.

« La ligne du dessus. Le prix de vente. »

« Deux cent quatre-vingt-neuf mille euros. »

« En dessous. »

« Frais d’acte. Vingt-trois mille quatre cents. »

J’ai sorti mon téléphone. J’ai ouvert la calculette, parce que je ne voulais pas faire le calcul dans ma tête devant lui.

289 000 plus 23 400.

J’ai tourné l’écran vers la vitre.

312 400.

Il a lu. Il a relu. Ses lèvres ont bougé.

« Non. »

« Si. »

« Non, Manon. Le pavillon, c’est un cadeau. C’est un cadeau de mes parents. Maman me l’a dit devant papa, le jour de la signature. Elle a dit : “C’est pour toi, mon grand, pour que tu aies un toit à toi.” Papa a signé. Il a même pleuré un peu. »

« Ta mère a payé le notaire avec mon argent, Thibault. Le prix et les frais. À l’euro près. »

« Ça peut pas être… »

« Le virement est dans la chemise. Le jour où j’ai vendu la maison de ma grand-mère. »

Il s’est assis sur le bord du trottoir, entre la Clio et la Golf, le carnet sur les genoux. Il a regardé un caddie abandonné pendant au moins une minute.

« J’ai dit que t’avais rien apporté. »

« Tu l’as dit ce matin. À 4 h 30. »

« Je le croyais. Franchement, Manon, je le croyais. »

Je n’ai pas répondu. Pour une fois, je n’ai pas essayé de le rassurer.

Augustin s’est mis à pleurer pour de bon. Pas fort. Le petit pleur qui monte. J’ai ouvert ma portière, j’ai sorti le biberon de la valise, celui que j’avais rempli à la maison avant de partir.

Thibault s’est relevé. Il avait le carnet serré contre sa chemise de baptême.

« Y a autre chose. »

« Quoi ? »

« Je voulais pas le lire en entier. J’ai tourné les pages pour voir si c’était que ça. Et il y a une ligne, plus loin. Datée d’il y a neuf jours. Un jeudi. »

Il a cherché la page avec ses doigts qui tremblaient. Il l’a trouvée du premier coup. Elle était déjà cornée.

« Lis », j’ai dit.

Il a lu d’une voix qui n’était pas la sienne.

« Sam. 4 h 30 : T. demande le divorce. Il dit : “J’en discuterai pas.” »

Il a relevé les yeux. Il n’avait plus de couleur nulle part.

« Elle a écrit ma phrase. Mot pour mot. »

Page 12. J’ai reconnu ma propre signature.

Mais d’abord, il y a eu le reste de la matinée, et le reste, c’était Thibault assis à la place passager de ma Clio, le carnet sur les genoux, le sac Lidl à ses pieds.

Je l’avais laissé monter. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce qu’il pleurait sans bruit, comme un enfant qui a peur qu’on l’entende.

« Je prends des photos, a-t-il dit. Au cas où elle le reprend. »

« Prends. »

Il a sorti son téléphone. Il a photographié quatorze pages, une par une, en les tenant à plat contre sa cuisse. Celles où il y avait un M. Je comptais les clics.

« Envoie-les à mon avocate. »

« Elle a un mail ? »

« Elle répond le samedi. Je te donne le numéro. »

Il a tapé avec ses pouces. Un petit son de whoosh. Quatorze photos parties, une pour chaque feuille. Il a posé le téléphone à l’envers, comme si ça brûlait.

J’ai appelé Maître Moreau.

Elle a décroché à la deuxième sonnerie. Elle était dans son cabinet de Lille, j’entendais une porte se fermer, puis plus rien.

« Madame Lambert-Duval. J’ai reçu les photos. Vous êtes toujours dans la voiture ? »

« Oui. Avec mon mari. Il a cassé le tiroir. »

« Il a bien fait. Ça nous arrange, d’ailleurs. Je ne vous le conseillais pas, mais je ne vais pas me plaindre. Vous avez l’acte du pavillon avec vous ? »

« Oui. »

« Prenez la page 12. »

J’ai feuilleté. L’acte faisait trente et une pages, agrafées en haut à gauche. Je ne l’avais jamais lu plus loin que la première. Les mots étaient serrés, avec des alinéas minuscules.

« Voilà. »

« Lisez-moi le paragraphe qui commence par “Intervention”. »

J’ai lu. Ma voix a fait un petit saut au deuxième mot.

« Madame intervient pour déclarer que les fonds ne lui appartiennent pas et ne revendique aucun droit. »

Il y a eu un silence au bout du fil. Pas long.

« C’est votre signature, en bas de la page ? »

« Oui. À côté de celle de Thibault. »

« Et vous vous rappelez l’avoir signée ? »

« Chez le notaire. À Enghien. Maître Beaumont avait une pile de papiers. Belle-maman m’a mis le doigt sur la page et elle a dit : “Signe là, c’est pour l’assurance.” »

« Elle a dit ça exactement ? »

« Oui. Je le sais mot pour mot. Parce que j’ai demandé : “Quelle assurance ?” Et elle a dit : “La nôtre, ma chérie. Dépêche-toi, Maître Beaumont a d’autres clients.” »

Thibault m’a regardée. Il avait la bouche entrouverte.

« Tu savais pas ? » a-t-il dit tout bas.

« Tais-toi. »

J’ai remis le téléphone contre mon oreille. Moreau parlait doucement, comme elle fait toujours quand elle va dire quelque chose de dur.

« Madame, voilà ce que ça veut dire. Sur le papier, vous avez déclaré que cet argent n’était pas le vôtre. Votre belle-mère va s’en servir. Elle va dire que le pavillon est un don à son fils, et que vous l’avez reconnu devant notaire. »

« Mais le virement… »

« Le virement prouve que vous avez prêté. Le SMS tamponné prouve qu’elle a reçu. La reconnaissance de dette prouve qu’elle doit. Ce sont trois pièces solides. La page 12 est un obstacle, pas un mur. »

« Et la dette ? »

« Elle est échue depuis trois semaines. Vingt-quatre mois, vous l’avez dit vous-même au premier rendez-vous. Le commissaire de justice a remis la mise en demeure à 8 h pile, ce matin, au pavillon. Votre belle-mère a huit jours pour payer. »

« Elle les a pas. »

« Alors voilà ce qui se passe. Si elle ne paie pas dans les huit jours, je l’assigne. En même temps, je demande au juge de l’exécution une inscription conservatoire sur le pavillon. Il ne pourra plus être vendu, ni donné, ni mis en garantie. »

Je regardais Thibault. Il avait compris avant moi. Il se tenait à l’accoudoir de la portière comme si la Clio roulait.

« C’est la maison de mon fils, j’ai dit. »

« Oui. Et c’est aussi l’objet du litige. »

« Et les huit jours, ça commence quand ? »

« Ce matin. À 8 h. Donc samedi prochain, huit heures. Après, c’est le tribunal. »

Elle a ajouté quelque chose sur les pièces à garder, sur le fait de ne rien signer, de ne répondre à personne. Je l’ai à peine entendue.

J’ai raccroché. J’ai posé le téléphone sur le tableau de bord, face contre le plastique.

Thibault a levé le doigt, très lentement.

« Y a un baptême à onze heures, a-t-il dit.

— Je sais. »

« Y a la salle réservée. Le traiteur. Papa a payé les dragées. »

« Je sais, Thibault. »

« Maman va faire comme si c’était normal. Elle fait toujours comme si. »

J’ai retourné le téléphone. J’ai regardé l’heure. 9 h 03.

Deux heures. Il restait moins de deux heures.

Sur l’écran, sous l’heure, il y avait une ligne que je n’avais pas vue.

14 appels manqués. Belle-maman.

Le dernier datait de deux minutes. Il y en avait un autre qui commençait à sonner.

À 14 h, j’étais assise sur le clic-clac de ma mère, à Roubaix, avec un bébé qui tétait et une valise encore fermée devant la porte.

J’avais monté les quatre étages avec le siège-auto d’une main, la valise de l’autre et le sac Lidl sur l’épaule. Ma mère avait voulu m’aider. Je lui avais dit non. Sa hanche ne lui laisse pas dix marches de suite.

Elle m’avait fait des tartines avec le pain de la veille, grillé, du beurre dessus. Elle m’avait regardée manger la première sans rien dire.

Thibault m’avait laissée devant le Leclerc, à 9 h 40. Il avait ramené le carnet dans sa Golf, dans le coffre, sous le gilet de sécurité. Il ne voulait pas le laisser à la maison.

« Je vais à l’église, avait-il dit. Si je n’y suis pas, elle va me chercher. »

« Et après ? »

« Après, je sais pas. »

Voilà. Voilà l’homme qui m’avait dit « divorce » à 4 h 30.

Ma mère s’est assise en face de moi, sur la chaise pliante. Elle a mis sa main sur mon genou. Elle sentait le café et la lessive.

« Raconte-moi depuis le début, ma chérie. »

J’ai raconté. Le virement. Le SMS. L’acte. Page 12. Les huit jours.

Elle ne m’a pas interrompue. Quand j’ai dit le chiffre, elle a fermé les yeux.

« Trois cent douze mille quatre cents. »

« Oui, maman. »

« Le prix de la maison d’Odette. »

« Au centime. »

Elle s’est levée avec la main sur la hanche. Elle est allée à la fenêtre, elle a regardé en bas, vers le trottoir, les poubelles, le bar-tabac.

« J’ai renoncé à ma part chez le notaire, a-t-elle dit. Tu te rappelles ? Tu m’as dit de pas le faire. »

« Je me rappelle. »

« Je l’ai fait pour que t’aies un toit à toi. Un vrai. Pas une chambre chez les autres. »

Elle s’est retournée. Elle avait les yeux brillants, mais sa voix tenait.

« Je savais qu’il y avait un prêt. Tu m’avais dit un prêt. Je savais pas que c’était tout. »

« Je te l’ai pas dit, parce que j’avais honte. »

« De quoi ? »

« D’avoir tout donné. »

Elle est revenue s’asseoir. Elle a pris Augustin dans ses bras, doucement, avec son bon bras. Il a posé la tête contre son épaule.

Mon téléphone a vibré sur l’accoudoir. Puis une deuxième fois.

Le groupe WhatsApp de la famille. Celui qui s’appelle « Famille Lambert-Duval ». Il y a deux ans que j’y suis, et je n’y ai écrit que quatre fois, toujours pour souhaiter une fête.

Le message de Marie-Christine datait de 11 h 52. Pendant le baptême.

« Chers tous, Manon est partie ce matin avec le petit, sans prévenir personne. Elle est fragile depuis la naissance, elle dort mal, elle a beaucoup de choses en tête. J’ai prévenu la PMI par précaution. Priez pour eux. »

Dessous, trois cœurs. Deux pouces.

Apolline n’avait rien écrit. Thibault non plus.

J’ai tendu le téléphone à ma mère. Elle a lu à bout de bras, elle a remonté ses lunettes.

« Elle a prévenu qui ? »

« La PMI. La puéricultrice. Elle va venir voir si je m’occupe bien du petit. »

« Elle peut venir. Je lui ferai un café. »

« Maman… »

« Je lui ferai un café, Manon. Et elle verra le lit que t’as fait au petit avec le tiroir de la commode. »

Elle avait raison. Mais j’ai senti mes mains se serrer sur le coussin, très fort, pendant que le téléphone vibrait encore.

À 15 h 50, on a sonné.

Pas la sonnette. On a frappé à la porte, deux coups lents. Avant, il y avait eu des pas dans l’escalier. De grosses chaussures. Un souffle qui s’arrêtait à chaque palier.

Ma mère m’a regardée.

« Quelqu’un monte comme un vieux cheval. »

J’ai ouvert.

Hubert était sur le paillasson. Costume gris du baptême, cravate desserrée, les lunettes remontées sur le front. Il avait ses grandes mains de menuisier pendues le long du corps, un peu ouvertes, comme s’il ne savait pas où les mettre.

Il respirait par la bouche. Il s’est appuyé au mur.

« Quatre étages, a-t-il dit. Je… Quatre étages. »

« Entre, Hubert. »

« Je peux pas rester longtemps. J’ai quitté l’église avant le repas. Ils pensent que je suis aux toilettes. »

Il s’est assis sur la chaise pliante. Il a regardé ma mère, le bébé, le clic-clac, la valise toujours fermée. Il n’a rien dit sur le salon. Il n’a pas fait la grimace qu’avait Marie-Christine, la première fois.

« Madame Bernard. Bonjour. »

« Monsieur. »

Il s’est tourné vers moi. Il a plissé les yeux, penché la tête, l’oreille droite vers moi. C’est la seule qui entend encore.

« Je savais pas, Manon. »

« Quoi ? »

« Pour le prêt. Pour l’argent. Je l’ai appris ce matin, quand le commissaire de justice a sonné à huit heures. J’étais encore sur l’autoroute. Marie-Christine m’a rappelé trois fois. Elle disait rien, elle respirait. »

« Tu savais pas qu’elle avait signé ? »

« Je signe ce qu’on me met sous le nez. Pour la donation, le pavillon, j’ai signé, je me suis dit : elle s’occupe des papiers, c’est son rôle. »

Il a baissé les yeux sur ses mains.

« Tu me montres ce que t’as ? »

J’ai ouvert la chemise bleue sur la table pliante. Il n’a pas touché les feuilles. Il a sorti son téléphone, un vieux modèle à gros boutons, et il a photographié chacune, une par une, de très près, en tenant le téléphone à deux mains.

Le relevé. Le SMS tamponné. L’acte. La reconnaissance de dette. La page de la signature d’Apolline, longtemps.

Il n’a pas posé une seule question.

Je n’ai pas parlé du carnet. Je ne sais pas pourquoi.

« Merci, a-t-il dit. Je te rappelle. »

« Hubert. Tu vas faire quoi ? »

« Je vais réfléchir. »

Il s’est levé, il a salué ma mère d’un signe de tête, il est parti. Ses pas ont redescendu les quatre étages, plus vite que dans l’autre sens.

Je suis allée à la fenêtre de la cuisine.

Il était sur le trottoir, devant le bar-tabac. Il avait déjà son téléphone à l’oreille. Il parlait, avec l’autre main qui coupait l’air, la manche de son costume qui montait.

Il a levé la tête. Il a regardé ma fenêtre.

Puis il est monté dans sa voiture et il a démarré sans raccrocher.

« Je suis ta caution, Manon. Depuis deux ans. »

Elle l’a dit sur le palier du quatrième, avant même que je lui aie dit bonjour. Il était 7 h 02, le dimanche.

Je n’avais pas compris qui frappait. J’avais ouvert en tee-shirt, Augustin contre l’épaule, pensant que c’était la voisine du dessous qui venait se plaindre des pleurs.

Apolline était là. Manteau boutonné de travers, un sac de sport à la main, le visage défait. Du mascara jusqu’au menton.

« Je sais. Laisse-moi entrer. »

« Tu peux pas être là. »

« Si. Thibault m’a donné l’adresse hier soir. »

J’ai reculé d’un pas. Elle est entrée. Elle s’est arrêtée au milieu du salon, entre le clic-clac et la table pliante, sans savoir où poser son sac.

Ma mère est sortie de sa chambre en peignoir, la main sur la hanche.

« C’est qui, ça ? »

« C’est Apolline, maman. La sœur de Thibault. »

« Ah. »

Ma mère a regardé Apolline pleurer. Elle n’a rien dit. Elle est allée à la cuisine, elle a mis l’eau à chauffer, puis elle a posé trois tasses sur la table. Sans commentaire. Elle est comme ça.

Apolline s’est assise. J’ai pris la chaise en face. Augustin s’est endormi contre moi, d’un coup.

« J’ai vu ton appel, hier, a-t-elle dit. À 8 h 28. J’ai pas osé rappeler. »

« Pourquoi ? »

« Parce que je savais pourquoi tu appelais. »

« Dis-moi. »

Elle a pris la tasse à deux mains, sans boire.

« Le papier. C’est moi qui l’ai tapé. Dans le bureau de Thibault, sur mon portable. Maman m’a dicté le montant. Elle a dit : “Fais ça propre, que ça fasse sérieux.” »

« Et le “à titre personnel” ? »

« Ça, c’est moi. J’ai écrit ça exprès. Pas “au nom de la société”. »

« Pourquoi ? »

« Parce qu’une société, ça fait faillite. Quand tu réclames à une société, on te dit qu’il y a plus rien. Elle, c’est elle, avec son nom, son compte, ses affaires. Elle peut pas se cacher derrière la menuiserie. »

Je la regardais. Elle était jeune. Vingt-six ans, des cernes de quarante.

« Tu savais déjà qu’elle te rendrait pas. »

« Maman ne rembourse jamais, Manon. »

Elle a dit ça très bas.

« Tante Geneviève, au Vésinet. À Noël, il y a deux ans. Je l’ai vue pleurer dans le couloir de l’EHPAD. Maman lui devait de l’argent. Elle avait promis de le rendre. Elle a dit : “On en reparlera.” »

« Combien ? »

« Je sais pas. Je sais que ça faisait longtemps. »

Ma mère a posé un sucrier au milieu. Elle s’est assise au bout de la table, sans un mot.

« Et chez le notaire ? j’ai demandé. Tu étais là ? »

Apolline a fermé les yeux. Elle a hoché la tête.

« J’étais stagiaire chez Maître Beaumont, ce jour-là. Au bout de la table, avec la pile de copies. »

Je me suis rappelé. Une fille en tailleur, tout au bout, qui tenait un stylo. Je l’avais prise pour la secrétaire.

« C’était toi. »

« Oui. Je t’ai vue arriver, tu avais ton manteau gris. Maman a mis sa main sur la tienne. Elle a tourné la page, elle a dit : “Signe là, c’est pour l’assurance.” J’ai vu ta main. Elle tremblait pas. Tu lui faisais confiance. »

« T’as rien dit. »

« Non. »

« Pourquoi t’as rien dit ? »

« Parce que j’avais vingt-quatre ans et que je voulais finir mon stage. Parce que maman me regardait. Parce que j’avais honte déjà avant d’avoir honte. »

Elle a bu une gorgée enfin. Elle a fait une grimace, le café était trop chaud ou trop fort.

« Et il y a eu ce dimanche, la reconnaissance. Je savais que c’était toi qui allais te faire avoir. Alors j’ai ajouté ma mention. Je suis montée avec la page. Dix minutes. Je l’ai écrite à la main, bien en dessous, petit. »

« Pour que je la voie pas. »

« Pour que maman la voie pas. Elle signe sans lire, elle aussi. »

Elle a sorti de son sac un petit objet. Une clé. Elle l’a posée sur la table.

« C’est la clé de mon studio. Rue Oberkampf. Papy me l’a laissé. C’est tout ce que j’ai, Manon, et c’est ça que tu peux saisir. Je le sais. Je l’ai signé les yeux ouverts. »

Ma mère a levé la tête. C’était la première fois qu’elle regardait Apolline vraiment.

« Et maman me vire tous les mois ce qu’elle appelle mon loyer. Je lui dois tout, enfin je croyais. »

« Et si tu témoignais ? »

« Je peux le dire. Devant le commissaire, devant un juge, devant n’importe qui. J’ai dormi trois heures cette nuit pour te le dire en face. »

« Pourquoi maintenant ? »

« Parce que Thibault m’a appelée hier. Il m’a lu une ligne du carnet. Et que le carnet, Manon… il y a pas que toi dedans. Il y a… »

Elle s’est arrêtée. Elle a regardé son téléphone, posé à l’envers à côté de la clé.

« Si maman apprend que je t’ai dit que le carnet… »

Son écran s’est allumé.

Elle l’a retourné d’un geste. Je me suis penchée.

« Maman : Ton loyer de ce mois est annulé. »

Il manquait trois choux.

Je l’ai vu avant de voir qui tenait la boîte. Une grande boîte blanche de pâtissier, ficelle rouge et blanche, couvercle de travers. Un Post-it jaune collé dessus : « Pour le petit. »

Il était 21 h. J’avais ouvert en pensant que c’était Chloé, qui devait passer me déposer des couches.

C’était Marie-Christine.

Manteau beige, sac à main serré contre le ventre. Derrière elle, dans l’escalier, personne. Ni Thibault, ni Hubert.

« Bonsoir, Manon. »

Elle n’a pas dit « ma chérie ». Je l’ai remarqué tout de suite.

« T’as monté quatre étages, j’ai dit. T’aurais pu appeler. »

« Vous n’auriez pas décroché. »

Elle a dit « vous ». Je suis restée sur le seuil, la porte tirée derrière moi. Ma mère dormait. Augustin aussi, pour une fois, avec le tire-lait encore sur la table de la cuisine.

« Voilà ce qu’il reste de la pièce montée, a-t-elle dit en me tendant la boîte. Celle du baptême. Il y en avait pour quarante. »

« Y a pas eu de baptême. »

« Si. Onze heures, à l’église de Sarcelles. Le curé a béni un landau vide. »

Elle l’a dit doucement, les yeux dans les miens. Elle savait que ça allait rentrer.

J’ai pris la boîte. Elle pesait presque rien. Trois trous dans le caramel, là où les choux manquaient. J’ai pas demandé.

« Je ne reste pas, a-t-elle repris. J’ai une proposition. »

Elle a ouvert son sac. Une chemise grise. Pas bleue. Elle l’a gardée contre elle, sans me la donner.

« Maître de Villiers a rédigé une transaction. Trente mille euros. Virement lundi. »

« Trente mille. »

« Vous retirez votre mise en demeure. Vous signez que l’affaire est close. Et vous ne parlez de rien à personne. Ni à la police, ni à Hubert, ni à votre avocate de Lille. »

« Ma mère a vendu la maison de mamie Odette trois cent douze mille quatre cents euros. »

« Je sais combien elle a été vendue. »

La minuterie du palier a cliqué. Lumière jaune, deux minutes. Un voisin a toussé derrière une porte, plus bas.

« C’est un prêt, Marie-Christine. T’as écrit : “Je te rembourse dès que la maison sera finie.” »

« Un SMS. »

« Tamponné par un commissaire de justice. »

Ses lèvres se sont serrées.

« Vous avez été bien conseillée. »

Elle a regardé la boîte dans mes mains. Puis elle a sorti une feuille de la chemise grise et l’a lue, comme à la banque.

« Maître Leroy a laissé une copie du dossier sur le guéridon, samedi. Je l’ai lue hier soir. La dernière page. »

J’ai rien dit.

« Une petite écriture penchée vers la gauche. J’ai reconnu la mention tout de suite. Ma fille s’est portée caution de moi. »

« Elle me l’a dit. »

« Évidemment qu’elle vous l’a dit. »

Elle a fait un pas. Je suis pas reculée, mais j’ai senti la rampe dans mon dos.

« Alors vous savez ce que vous réclamez, Manon. Apolline a vingt-six ans. Elle a un studio rue Oberkampf, et c’est tout. Chaque euro que vous exigez de moi, c’est elle qui le paiera. Maître de Villiers a déjà chiffré la vente. »

« C’est pas moi qui l’ai fait signer. »

« Non. Mais c’est vous qui allez la mettre à la rue. »

J’ai regardé la boîte. Le Post-it. L’écriture ronde de quelqu’un qui a appris à écrire proprement.

« Tu m’as dit que j’étais de la famille, j’ai dit. Deux ans. À chaque repas du dimanche. »

Elle a refermé le fermoir de son sac. Clac.

« Vous n’avez jamais été de la famille, Manon. Vous avez été un virement. »

Je me suis rendu compte que mon pouce était enfoncé dans un chou. La crème coulait sur mon poignet. Je l’ai pas essuyée.

« Du coup, trente mille euros, a-t-elle dit. C’est généreux. C’est même plus que ce que vous auriez eu devant un juge, vu la page 12. »

Page 12. J’avais pas encore vu cette page. Thibault m’avait parlé de photos, rien de plus.

« C’est quoi, la page 12 ? »

« Demandez à votre avocate. Elle vous expliquera mieux que moi. »

« Je vais en parler à mon avocate. »

« Faites. »

« Et à Hubert. »

« Hubert est fatigué. Il a soixante et un ans. Ne le mêlez pas à ça. »

Il y a eu un temps. J’entendais ma mère ronfler derrière la porte. Le néon bourdonnait.

« Elle va faire quoi, Apolline ? »

Marie-Christine m’a regardée. Longtemps. Elle avait l’air de savoir déjà ce qui allait se passer, et de me laisser le découvrir.

« Demandez-lui pourquoi elle ne vous a pas rappelée. »

« Elle me l’a dit, pourquoi. Elle a pas osé. »

Elle n’a rien répondu.

Elle a remis la chemise grise dans son sac, et elle a descendu. Une marche. Une autre. Son talon sur le carrelage, régulier, jusqu’au premier. Puis la porte de l’immeuble.

J’sais pas pourquoi j’ai pas claqué la porte avant. J’sais pas pourquoi j’ai attendu.

La minuterie a cliqué une dernière fois.

Le palier s’est éteint. Je suis restée là, debout dans le noir, la boîte contre le ventre, le Post-it collé au bout de mes doigts.

Lundi, 9 h 02, j’étais une faussaire.

C’est l’heure d’arrivée du mail. Je l’ai ouvert sur le Samsung de ma mère, parce que mon téléphone n’avait plus que 4 % et que le chargeur était resté à Sarcelles. Objet : « Maître de Villiers, pour le compte de Madame Marie-Christine Lambert-Duval ».

Une pièce jointe. Une page.

« Je soussignée Apolline Lambert-Duval, avocate stagiaire, atteste sur l’honneur ne jamais avoir apposé ma signature sur le document intitulé reconnaissance de dette. »

Dessous, une date. Une signature. La sienne.

Ma mère était derrière moi, en peignoir, avec Augustin sur l’épaule. Elle lisait par-dessus.

« C’est quoi, ce charabia ? »

« Ça veut dire que quelqu’un a falsifié la signature d’Apolline, maman. »

« Qui ? »

« Moi. »

Elle a ri. Un rire court, sec.

« Toi ? Tu sais même pas falsifier un ticket de cantine. »

J’ai pas ri. Il y avait une deuxième pièce jointe. Une plainte. « Faux et usage de faux, article 441-1 du code pénal. » Déposée dimanche à 18 h 40 au commissariat de Sarcelles. Nom de la plaignante : Marie-Christine Lambert-Duval.

Dimanche, 18 h 40. Deux heures et demie avant qu’elle sonne chez ma mère avec sa pièce montée.

J’ai branché mon chargeur dans la prise de la cuisine, à côté du grille-pain. À 9 h 40, un numéro inconnu. Un 01.

« Madame Lambert-Duval ? Lieutenant Garcia, commissariat de Sarcelles. »

« Oui. »

« Une plainte a été déposée contre vous. Je vous convoque pour une audition libre. Mercredi, 10 h. Vous pouvez venir avec un avocat. »

« C’est obligatoire ? »

« L’audition libre, non. Mais je vous conseille de venir, madame. »

Il avait une voix tranquille. Pas méchante. Il lisait ses notes.

« Je viendrai. »

« Merci. Mercredi, 10 h. Apportez une pièce d’identité. »

J’ai raccroché. Mes mains tremblaient sur la table, alors j’ai posé les deux à plat sur la toile cirée jusqu’à ce que ça s’arrête.

J’ai appelé Maître Moreau à 9 h 52. Elle a décroché à la deuxième sonnerie.

« Madame Lambert-Duval. Je vous attendais. Villiers m’a envoyé le même mail, à 9 h 03. »

« Je vais être poursuivie. »

« Vous êtes convoquée. C’est pas pareil. »

Sa voix ne bougeait pas. Elle parlait comme on remplit un formulaire.

« Respirez. Dites-moi une chose. Le virement de 312 400 euros. D’où vient-il ? »

« De la vente de la maison de ma grand-mère. Odette. À Roubaix. Ma mère a renoncé à sa part. »

« Et où est allé l’argent ? »

« Sur le compte de Marie-Christine. »

« Avec la mention ? »

« “Prêt famille.” J’ai tapé ça moi-même. »

« Parfait. Un faux, madame, ça se fabrique à la main. Un virement bancaire, ça se fabrique pas. Il a une date, une banque, un numéro. Et le SMS que Maître Leroy a tamponné samedi, elle l’a écrit toute seule. »

« Elle dira que c’est pas elle. »

« Elle dira ce qu’elle voudra. Le téléphone a un opérateur, et l’opérateur garde les messages. »

Je me suis appuyée contre le frigo. Il tremblait un peu, comme toujours.

« Et l’attestation d’Apolline ? »

« Je l’ai lue trois fois. Ça m’intéresse beaucoup, cette attestation. »

« Pourquoi ? »

« Parce qu’Apolline Lambert-Duval est avocate stagiaire. Elle sait ce que risque une fausse attestation. Soit elle a menti en connaissance de cause. Soit elle n’a pas signé ça. »

J’ai pensé à la clé sur la table de ma mère, dimanche. Au mascara jusqu’au menton.

« Elle était chez moi hier matin. Elle pleurait. Elle m’a dit qu’elle était prête à témoigner. »

« Elle vous a dit ça devant quelqu’un ? »

« Devant ma mère. »

« Alors on a un témoin. Pas assez, mais on a. Écoutez-moi bien. Vous ne contactez personne de la famille Lambert-Duval en dehors de moi. Pas un SMS. »

« Même Apolline ? »

« Surtout Apolline. »

« Elle m’a donné son numéro, j’ai dit. »

« Madame. »

« D’accord. »

J’ai raccroché. Je suis restée devant le grille-pain à regarder la prise.

Ma mère a posé une assiette devant moi. Du pain perdu, fait avec le pain de la veille. Elle a mis le sucre sans demander.

« Mange. »

« Maman, j’ai pas faim. »

« Mange quand même. T’as un bébé à nourrir. »

J’ai mangé. Trois bouchées. Augustin faisait des bulles dans le couffin.

À 11 h, j’ai craqué. J’ai pris mon téléphone et j’ai écrit à Apolline. Je me suis dit que Moreau comprendrait. Peut-être pas.

« Dis-moi que c’est pas toi. »

J’ai regardé l’écran. Un petit rond tournait. Puis une ligne en dessous, en gris :

« Non distribué. »

J’ai recommencé. Même chose.

J’ai appelé. Messagerie. Pas la sienne. Une voix de robot : « Le numéro que vous avez demandé n’est plus attribué. »

Plus attribué. Depuis dimanche, donc.

Je suis restée assise longtemps. Ma mère a débarrassé, Augustin s’est mis à pleurer, j’ai changé sa couche sur le clic-clac, j’ai refermé les pressions du body une par une.

À 14 h 12, mon téléphone a vibré sur le clic-clac.

Un SMS. Un numéro que je connaissais pas, un 06 sans nom.

Un seul mot.

« Pardon. »

Mardi, 23 h 10. Les urgences de Roubaix, couloir B, un brancard avec ma mère dessus.

Moi sur une chaise en plastique orange, Augustin dans le porte-bébé, le sac à langer entre les pieds. Un distributeur de café à 1,50 € qui avait mangé ma pièce sans rien rendre.

Je vais reprendre depuis le matin.

À 7 h 48, mon téléphone a vibré. Thibault. Premier message depuis samedi.

« Maman dit que si je te crois, je perds tout. Je suis désolé. »

J’ai lu ça trois fois, debout dans la cuisine de ma mère. Puis j’ai tapé : « Tu perds quoi, exactement ? » J’ai effacé. J’ai tapé : « Tu me crois ? » J’ai effacé aussi.

J’ai rien envoyé. Moreau avait dit pas un SMS.

À 16 h, on a sonné. Un homme en veste sombre, une mallette, un badge.

« Madame Lambert-Duval ? Maître Leroy, commissaire de justice. »

Le même qu’à Sarcelles, samedi. Il m’a tendu une enveloppe blanche, épaisse, avec une fenêtre transparente.

« Assignation en divorce. Et une requête pour fixer la résidence de l’enfant au domicile conjugal. À Sarcelles. »

« Au pavillon ? »

« C’est ce que demande Monsieur Lambert-Duval. »

« Il demande pas. C’est sa mère. »

« Je ne fais que remettre l’acte, madame. »

Il m’a fait signer sur une tablette. Il a regardé Augustin, un quart de seconde, et il est parti.

J’ai appelé Moreau. Calme, comme d’habitude.

« C’était prévu. Ils veulent un enfant au pavillon pour dire que vous êtes partie. On répondra. Le juge ne retire pas un nourrisson de huit semaines à sa mère parce qu’une belle-mère le demande. »

« Vous êtes sûre ? »

« Je suis sûre de ce que dit la loi. Je suis moins sûre de ce que dira Villiers. »

À 20 h 30, ma mère a dit qu’il manquait du lait et des couches.

« Je descends, j’ai dit. »

« Tu restes avec le petit. J’y vais, moi. »

« Maman. Ta hanche. »

« Ça fait trente ans que je les descends, ces escaliers. Donne-moi le cabas. »

Elle a pris le cabas Leclerc, celui à carreaux avec la poignée rafistolée au scotch. Elle a pris mon billet de dix euros, et je l’ai laissée partir.

À 21 h 05, j’ai entendu un bruit entre deux étages. Des boîtes de lait qui roulaient. Puis un autre bruit, plus sourd.

J’ai posé Augustin sur le clic-clac. J’ai couru.

Elle était assise au bout de la deuxième volée, la jambe sous elle, le poignet gauche plié dans le mauvais sens. Les couches en vrac. Un pot de yaourt éclaté sur la marche.

« Bouge pas, maman. »

« J’ai pas mal. »

« Maman. »

« J’ai un peu mal. »

Les pompiers sont arrivés à 21 h 24. Quatre étages sans ascenseur, ils ont dû la descendre sur une chaise portoir. Je suis passée derrière avec le bébé, le sac à langer, et le cabas dont j’avais ramassé la moitié du contenu.

Voilà comment je me suis retrouvée là, à 23 h 10.

La radio : poignet fracturé, hanche contusionnée. Pas cassée, merci. Le médecin voulait la garder en observation jusqu’à jeudi. Elle était sur un brancard dans le couloir, parce qu’il y avait plus de box.

J’ai sorti mon téléphone. J’ai ouvert l’appli de la banque, sans trop savoir pourquoi.

Livret A : 1 412,36 €.

Compte courant : 87,12 €.

Un congé maternité, ça donne pas grand-chose. Et il y avait Maître Moreau, ses honoraires, la dépense d’une audition, les 312 400 euros que j’avais mis dans un pavillon sans le savoir.

Mille quatre cent douze euros et trente-six centimes. C’était tout ce que j’avais, contre une famille avec un avocat qui s’appelle de Villiers.

J’ai fermé l’appli.

À 2 h 05, Chloé est arrivée. Blouse sous le manteau, une thermos de café dans chaque main, ses cheveux roulés en chignon.

« J’ai fini ma nuit à 1 h 30. Donne-moi le petit. »

« Chloé, tu dois être crevée. »

« Je suis aide-soignante de nuit, Manon. Ça, je sais faire. Va voir ta mère. »

Elle s’est assise sur ma chaise orange. Elle a pris Augustin dans ses bras sans réveiller personne. Elle m’a tendu une thermos.

« Y a du sucre dedans. »

« J’en prends jamais. »

« Là, tu en prends. »

J’ai bu. C’était brûlant, trop sucré, et ça m’a fait du bien.

Je suis allée m’asseoir au bord du brancard. Ma mère avait les yeux mi-clos, sa main valide sur le drap. Un bracelet en plastique blanc au poignet valide. Josiane Bernard, 61 ans.

« Tu dors pas, j’ai dit. »

« Toi non plus. »

« Pardon pour l’escalier. »

« C’est pas toi qui m’as poussée. »

J’ai pris sa main. Elle sentait le savon d’hôpital.

« T’as l’air d’un chat noyé, m’a-t-elle dit. C’est pour elle, hein. La belle-mère. »

« Elle dit que j’ai tout falsifié. Que j’ai jamais rien prêté. Elle a un avocat, maman. Moi j’ai que mon SMS. »

« Ton SMS. »

« Et un virement. »

Ma mère a fermé les yeux. Puis elle les a rouverts, d’un coup, comme quelqu’un qui se rappelle avoir laissé le gaz.

« Passe-moi mon sac. »

« Maman, dors. »

« Passe-le-moi. »

Elle a fouillé à tâtons de sa main valide. Elle en a sorti son Samsung, l’écran fendu en étoile depuis deux ans. Elle me l’a mis dans la paume.

« Écoute-le. Je l’ai gardé. »

« Gardé quoi ? »

« Elle m’a laissé un vocal. À l’époque. Je l’ai jamais effacé. »

Elle a appuyé sur l’écran à ma place, deux doigts.

Une voix. Basse, polie, que je connaissais par cœur.

« Josiane ? C’est Marie-Christine… »

« C’est un prêt, hein, pas un cadeau. »

C’est la phrase que j’ai entendue en premier, dans le couloir des urgences, à 3 h 12 du matin, le Samsung de ma mère collé contre l’oreille.

La voix a continué.

« Josiane ? C’est Marie-Christine. Je vous laisse un message parce que je ne voulais pas déranger. Pour l’argent de Manon. C’est un prêt, hein, pas un cadeau. Je tiens à ce que ce soit clair. Dites à Manon que ça reste entre nous. Thibault est fier, il ne faut pas qu’il sache. Je vous embrasse. »

Fin. Une seconde de grésillement.

Je l’ai réécouté. Puis encore.

« C’est de quand ? »

« Deux ans, a dit ma mère. Le lendemain du virement. »

Elle avait toujours les yeux mi-clos. Chloé, à deux mètres, berçait Augustin sans lever la tête.

« Maman. Pourquoi tu m’as rien dit ? »

« Elle m’a demandé de pas le faire. “Entre nous.” J’ai trouvé ça gentil. »

« Gentil. »

« Elle m’a dit “Je vous embrasse”, Manon. À moi. La femme de ménage. »

Elle a tourné la tête vers le mur.

« Je l’ai gardé parce que c’est tout ce qui me reste de ta grand-mère, la voix d’Odette, dans les vieux messages. Alors j’efface rien. Même celui-là. »

J’ai pas répondu. J’ai fait défiler la liste des vocaux. Des dizaines. Des « Josiane, rappelle-moi », des « Ma petite Josiane ». La voix d’une vieille dame qui riait.

J’ai transféré le message sur mon numéro. Deux barres de réseau, le petit rond qui tournait. 3 h 21. Envoyé.

Puis à Maître Moreau. Elle avait dit qu’elle répondait même la nuit.

Elle a rappelé à 5 h 04.

« Je viens de l’écouter. Deux fois. »

« C’est assez ? »

« C’est une pièce. Le SMS tamponné, le virement, et maintenant sa propre voix. Elle ne peut pas dire qu’elle a donné. Ni qu’elle n’a pas reçu. »

« Elle va dire que c’est faux, aussi. »

« Elle dira ce qu’elle veut. L’opérateur gardera l’horodatage. Venez à Sarcelles avec le téléphone de votre mère, il faut que le lieutenant le voie. »

« Ma mère est aux urgences. »

« Elle vous le prêtera. Ce n’est pas une audition, c’est un dépôt. »

J’ai demandé à ma mère. Elle a hoché la tête, les yeux fermés. J’ai laissé Augustin à Chloé, avec deux biberons de lait tiré dans une glacière de pique-nique et une pochette de couches. J’ai embrassé son front, qui sentait la lessive.

À 5 h 40, j’étais dans la Clio, sur l’A1, direction Sarcelles.

Deux cent trente kilomètres. Un plein à 71 €, que j’ai pas regardé passer.

À 9 h 51, je garais la Clio devant le commissariat de Sarcelles. Moreau m’attendait sur le trottoir, tailleur gris, cheveux relevés, une pochette cartonnée sous le bras. Plus petite que je l’avais imaginée au téléphone.

« Madame Lambert-Duval. »

« Maître. »

Elle m’a serré la main. Sa paume était sèche, chaude.

« Pas un mot sans moi. Si vous ne savez pas, vous dites que vous ne savez pas. »

« D’accord. »

Le lieutenant Garcia nous a reçues au premier étage. Un bureau avec deux écrans, une plante en plastique, un gobelet de machine à café à 50 centimes, vide. Il avait la quarantaine, des lunettes de lecture sur le nez, et un ordinateur dont il se servait avec deux doigts.

« Madame Lambert-Duval. Vous êtes entendue librement. Vous pouvez partir à tout moment. »

« Je sais. »

« Avez-vous apposé, ou fait apposer, la signature de Mme Apolline Lambert-Duval sur un document ? »

« Non. »

« Avez-vous écrit la mention manuscrite au bas de la reconnaissance de dette ? »

« Non. L’écriture est penchée vers la gauche. La mienne penche à droite. »

Il a levé la tête.

« Ça, on peut vérifier. »

« Je vous en prie. »

Moreau a posé sa pochette. Elle a sorti trois feuilles : le virement, le SMS tamponné par Maître Leroy, la copie de la reconnaissance. Puis elle a posé le Samsung de ma mère sur le bureau, l’écran fendu vers le haut.

« Lieutenant, j’ai une pièce nouvelle. Un message vocal, enregistré il y a vingt-quatre mois, de Mme Marie-Christine Lambert-Duval à la mère de ma cliente. »

« Je vous écoute. »

Elle a appuyé sur lecture.

« … C’est un prêt, hein, pas un cadeau… »

La voix de Marie-Christine a rempli le bureau. Polie, basse. Garcia a retiré ses lunettes.

« Vous pouvez le rejouer ? »

« Autant que vous voulez. »

Il l’a écouté trois fois. Il a tapé quelque chose, très lentement.

« Je le verse au dossier. Je garde le téléphone une heure, le temps d’une copie. »

« Ma mère y tient », j’ai dit.

« Je lui rendrai tel quel. »

Moreau a attendu qu’il ait fini. Puis elle a sorti une quatrième feuille, de sa pochette. L’attestation d’Apolline.

« Lieutenant, relisez celle-ci. Regardez la signature. Le L de Lambert-Duval. »

Il a chaussé ses lunettes. Il a rapproché la feuille d’une autre, la copie de la reconnaissance.

« Le trait est trop régulier. »

« Pas de pression. Pas de rupture. »

« Calqué ? »

« À mon avis. Je ne suis pas expert. Mais comparez avec sa mention manuscrite sur la reconnaissance : là, le trait est vivant. Ici, il a été tracé sur un modèle. »

Garcia a posé les deux feuilles côte à côte. Il s’est frotté le menton.

« Qui a le modèle ? »

« Quelqu’un qui possédait un original de sa signature. »

Il a pas répondu. On a entendu un classeur claquer dans le couloir.

La porte du bureau s’est ouverte.

Pas un coup, pas un « pardon ». Quelqu’un a poussé la porte à fond, d’un seul geste.

Apolline.

Même manteau boutonné de travers que dimanche. Les cheveux collés d’un côté. Elle avait dormi dans ses vêtements, ou pas dormi du tout.

« Lieutenant, a-t-elle dit. La signature, c’est la mienne. Et je peux prouver qui m’a demandé de dire le contraire. »

Il y avait un sac Lidl sur la chaise des visiteurs, et le fond était mouillé.

Un yaourt, j’ai compris après. Thibault avait acheté deux pots pour ma mère à la supérette en bas de l’hôpital, et un des couvercles avait lâché. Une tache blanche sur le plastique jaune, qui gouttait sur le lino.

Mercredi, 19 h 35, chambre 14, deuxième étage. Ma mère avait un plâtre bleu au poignet et les yeux sur la télé, sans le son.

Thibault était debout près de la porte. Même veste, même jean que samedi. Pas rasé. Il tenait la poignée du sac à deux mains.

Mais je dois revenir au matin.

Au commissariat, Apolline avait posé son téléphone sur le bureau du lieutenant Garcia et elle avait dit : « Lisez. »

Un SMS de sa mère, dimanche, 17 h 55 :

« Si tu signes pas l’attestation, tu n’es plus ma fille. »

Un autre, lundi, 8 h 10 :

« Maître de Villiers t’attend à 8 h 45. Il a le texte. Ne fais pas l’idiote. »

Puis une capture de son appli bancaire. Le virement mensuel que sa mère appelait son loyer. Dimanche : « Virement annulé. »

« J’ai refusé de signer, a dit Apolline. Ils ont pris ma signature sur l’ancienne mention. Ils l’ont calquée. Quelqu’un chez Villiers, un stagiaire, je crois. Moi, j’ai pas bougé. »

« Vous êtes sûre que c’est votre mère qui a demandé ça ? » a dit Garcia.

« Elle m’a laissé un vocal. Elle crie, dessus. »

Elle l’a joué. Une voix que j’avais jamais entendue comme ça. Haute, cassée. « Tu vas faire ce que je te dis, Apolline. Je t’ai tout donné. Tout. »

Garcia a tout enregistré. Il a fait signer une déposition à Apolline. Il lui a dit de rester disponible. Elle a hoché la tête.

« Où vous dormez ? lui a demandé Moreau. »

« Je sais pas. Chez une copine. J’ai plus de téléphone, ils ont coupé la ligne. C’était le forfait de maman. »

« Vous venez avec nous, a dit Moreau. »

J’ai dit : « Dans la Clio ? »

« Dans la Clio, a dit Apolline. »

Elle a dormi sur la route, la tête contre la vitre. Elle ouvrait la bouche à chaque virage.

Voilà. Retour au 19 h 35.

Thibault a posé le sac sur le lit de ma mère. Il en a sorti un objet noir, gondolé, la couverture en toile cirée marquée aux coins.

Le carnet.

« Je l’ai lu à papa, mardi soir, a-t-il dit. Dans l’atelier. »

Sa voix tremblait un peu, il parlait vite, comme quelqu’un qui récite pour pas oublier.

« Il m’a demandé de le lire à voix haute. Il entend mal de l’oreille gauche, alors j’ai lu fort, à droite. Quatre-vingt-seize pages. J’ai lu jusqu’à 4 h du matin. »

« Et lui ? j’ai demandé. »

« Il a rien dit. »

« Rien du tout ? »

« Il était assis sur son tabouret. Les mains sur ses genoux. À un moment j’ai arrêté, il m’a fait signe de continuer. À 6 h, il s’est levé, il a pris ses lunettes dans sa poche, il les a mises sur l’établi. Il m’a dit : “Va voir l’avocate de Manon. Donne-lui ça. Tout.” »

« Il t’a dit pourquoi ? »

« Non. »

Ma mère avait éteint la télé. Elle regardait Thibault comme elle regarde une casserole qui déborde.

« Assieds-toi, jeune homme, a-t-elle dit. T’es blanc. »

Il s’est assis sur le bord de la chaise, à côté du sac Lidl. Il a ouvert le carnet à une page marquée par un vieux ticket de caisse.

« Les chiffres, a-t-il dit. Je les ai additionnés trois fois. »

Il a tendu le carnet à Apolline. Elle était là aussi, depuis 18 h, adossée au mur, avec le gilet de laine que Chloé lui avait prêté.

« M., trois cent douze mille quatre cents. C’est toi, Manon. G., quatre-vingt-six mille, assurance-vie. Tante Geneviève. Société, cent quarante-trois mille quatre cents. »

« Tu les as additionnés, j’ai dit. »

« Cinq cent quarante et un mille huit cents euros. »

Personne n’a rien dit. Dans le couloir, un chariot est passé. Ma mère a plié son drap.

« Cinq cent quarante et un mille, a-t-elle répété. Et elle me disait “je vous embrasse”. »

Thibault a levé les yeux. Il avait ceux de sa mère, gris, en plus doux, et ils étaient rouges.

« Je te demande pardon, Manon. Je savais pas. Je te le jure. J’ai pensé tout ce temps que c’était un cadeau de papa et maman. J’ai dit à tout le monde que tu m’avais rien apporté. Je l’ai dit devant toi, au dîner, et tu as rien dit. »

« J’avais signé page 12, Thibault. J’avais pas le droit de dire. »

Il a baissé la tête. Il regardait ses chaussures, des baskets blanches avec un lacet défait.

Les visites finissaient à 21 h.

Moreau est entrée à 20 h 35, son imperméable plié sur le bras. Elle est restée sur le seuil, a vu le carnet, a vu Thibault, a vu le sac mouillé. Elle a rien dit. Elle a sorti une pochette plastique et un stylo.

« Monsieur Lambert-Duval. Vous me le remettez, je vous fais un reçu. Et vous le décrivez, page par page, pour le procès-verbal. Vous l’avez ouvert, vous l’avez lu, vous n’avez rien arraché ni rien ajouté ? »

« Non. »

« Ça compte. »

Elle prenait le carnet quand son téléphone a vibré dans sa poche. Elle a regardé l’écran. Elle a hésité, puis a décroché.

« Moreau. »

Un temps.

« Il a laissé un message ? »

« Transférez-le-moi. »

Elle a raccroché. Son téléphone a bipé. Elle a ouvert la transcription du message et elle l’a lue à voix haute, sans lever les yeux, d’une voix égale.

« “Maître Moreau, bonsoir, c’est le secrétariat de l’étude de Maître Beaumont, à Enghien-les-Bains. Maître Beaumont m’a demandé de vous prévenir. Il a retrouvé quelque chose dans le dossier de l’acte. Il souhaite vous voir rapidement. Il ne veut pas en parler au téléphone.” »

Elle a regardé l’heure. 20 h 40.

Ma mère s’était rendormie. Thibault fixait toujours ses chaussures.

Je secouais le siège-auto du bout du pied et, de l’autre main, je fouillais mon sac Lidl pour trouver la tétine.

Augustin hurlait. Un vrai cri, celui qu’il pousse quand on le sort de la Clio sans biberon prêt.

En face, la secrétaire avait posé son Tupperware sur le bureau. Des pâtes au thon, le couvercle à côté. Elle a regardé mon bébé, puis ses pâtes. Elle a remis le couvercle.

« Pardon, j’ai dit. Il a faim. »

« Faites, faites, a-t-elle dit. Il y a un petit salon derrière, avec un fauteuil. »

Je l’ai pris contre moi. Le fauteuil sentait le cuir et le café de la veille. J’ai donné le sein, une main sur sa tête, et j’ai regardé Moreau par la porte entrouverte.

Elle n’avait pas bougé. Assise droite, la chemise bleue à plat sur les genoux, les deux mains dessus.

Mon téléphone a vibré. Thibault. « Papa m’a demandé ton numéro. Je lui ai donné. Pardon si c’est pas bien. » Je n’ai pas répondu.

Jeudi, Maître Beaumont n’était pas libre. Il avait dit vendredi, 9 h, et rien d’autre. On avait quitté Roubaix à 5 h 40, chacune dans sa voiture. Apolline était restée avec ma mère, elle lui faisait ses mots fléchés.

Il est arrivé à 9 h 25, essoufflé, son manteau sur le bras. Soixante ans, les cheveux gris, des lunettes remontées sur le front.

« Maître Moreau. Madame Lambert-Duval. »

« Manon, j’ai dit. Ça ira. »

Il nous a fait entrer dans son bureau. Je suis restée debout avec Augustin endormi contre l’épaule. Beaumont ne s’est pas assis. Il a ouvert un dossier, l’a refermé, l’a rouvert.

« Je vais être direct, a-t-il dit. Page 12 de l’acte. Je ne vous l’ai pas expliquée. »

« Vous me l’avez pas lue du tout, j’ai dit. »

« Je vous ai lu les pages quatre et neuf. La douze, je l’ai fait passer. Je devais vous dire ce que c’était. C’est mon devoir de conseil. Je ne l’ai pas fait. »

Moreau a noté une ligne. Elle n’a pas levé les yeux.

« Pourquoi ? a-t-elle demandé. »

« Madame Marie-Christine m’avait prévenu. Vous sortiez d’une garde. Vous étiez pressée. »

Je m’en souvenais. J’étais en blouse. Mon badge de l’EHPAD pendait encore à ma poche, mes chaussures blanches couinaient sur le parquet de l’étude. Marie-Christine avait posé sa main entre mes omoplates et elle avait dit : « Signe là, ma chérie, c’est pour l’assurance. »

Je l’ai répété à voix haute. Beaumont a baissé la tête.

« Je l’ai entendue, a-t-il dit. Et j’ai laissé faire. »

« Vous saviez d’où venait l’argent ? j’ai demandé. »

« Elle m’a dit que c’était de l’argent de famille. J’ai pas demandé quelle famille. »

Il a sorti une feuille de son dossier, glissée dans une pochette plastique. Il l’a posée devant Moreau, pas devant moi.

« Elle est arrivée à l’étude trois jours avant la signature. Je ne devrais pas vous la montrer sans réquisition. Je préfère. »

L’écriture ronde, penchée à droite. Je la connaissais. Je l’avais lue pendant deux ans sur le frigo du pavillon : « Sortir le rôti à 11 h. »

Là, c’était écrit : « S’assurer que la bru signe sans lire. »

Moreau a pris la feuille par un coin. « C’est bien son écriture, Maître ? »

« Oui. Je la dépose. Je témoignerai s’il le faut. »

J’ai regardé Augustin. La bouche ouverte, un fil de lait au coin. J’ai passé mon pouce dessus.

Beaumont a repris, plus vite, comme quelqu’un qui a répété dans sa voiture.

« Les fonds. Vous avez viré 312 400 euros sur le compte de Madame Marie-Christine. Le lendemain, 312 400 euros sont partis de ce compte vers l’étude. 289 000 pour le prix. 23 400 pour les frais. J’ai les relevés. »

« Le lendemain exact ? a dit Moreau. »

« Le lendemain. »

« Et l’acte dit quoi ? j’ai demandé. »

« Donation de Madame Marie-Christine Lambert-Duval à son fils. Monsieur Hubert Lambert-Duval a signé aussi. Sans lire non plus. »

« Comme moi, j’ai dit. »

Il n’a rien répondu.

Moreau a refermé son carnet. Elle a posé deux doigts sur la chemise bleue.

« Le juge de l’exécution a rendu son ordonnance hier à 17 h. Maître Leroy signifiera l’inscription conservatoire sur le pavillon demain, à 8 h. »

« Je ne m’y opposerai pas, a dit Beaumont. »

« Vous n’avez pas à vous y opposer. Vous avez à me remettre le dossier complet avant ce soir. »

« Vous l’aurez. »

Demain, 8 h. Le jour du délai. J’ai compté sur mes doigts, la main libre, pour être sûre que c’était bien demain.

Moreau s’est levée. Elle avait déjà son sac sur l’épaule.

Beaumont n’a pas bougé. Il regardait un autre dossier, gris, posé tout seul au coin du bureau.

« Il y a autre chose, a-t-il dit. »

Moreau s’est arrêtée.

« Il y a une chose que Hubert Lambert-Duval m’a demandée il y a trois ans, et que je n’ai jamais faite. »

Augustin a fait un petit bruit dans son sommeil. Dans l’entrée, la secrétaire a rouvert son Tupperware.

Beaumont n’a rien ajouté. Sa main est restée à plat sur une chemise grise, fermée.

Hubert avait seize ans la première fois qu’il a demandé à son père où passait l’argent de la caisse.

C’est lui qui me l’a raconté, vendredi, 18 h 10, debout derrière son établi. Son père rabotait une planche. Il n’a pas arrêté. Il a dit : « On ne regarde pas dans les poches de sa femme. » Puis il a continué à raboter.

Hubert n’a plus jamais posé la question.

L’atelier sentait le bois coupé et la colle. Des rabots au mur, rangés par taille. Une radio éteinte sur une étagère, un café froid dans un gobelet en carton.

Sur l’établi, les 96 pages du carnet en photocopie, agrafées par paquets de dix. Moreau les lui avait fait porter jeudi.

Il m’avait appelée à 14 h. « Manon, c’est Hubert. Viens à l’atelier. Seule. » Moreau avait dit non, puis oui, puis : « Appelez-moi à la minute où vous sortez. »

Augustin dormait dans son siège-auto, posé sur un tabouret près de la porte. Je me suis mise à la droite d’Hubert, côté bonne oreille.

« Assieds-toi, il a dit. »

« Y a qu’un tabouret, Hubert. »

« Prends-le. »

Il est resté debout. Il tenait ses lunettes à la main, il les a posées sur la première pile de photocopies.

« Je savais, Manon. »

« Pour mon argent ? »

« Non. Pour la société. Ça fait trois ans qu’il manque de l’argent. Les comptes tombaient pas juste. Cent mille, cent vingt. Je regardais les chiffres, je refermais le classeur. »

« Pourquoi ? »

« Parce que c’est elle qui tient les comptes depuis dix-neuf ans. Si je regardais, il fallait que je demande. Si je demandais, il fallait qu’elle réponde. »

Il a repris ses lunettes, les a frottées sur sa chemise. Elles n’étaient pas sales.

« Le chiffre pour toi, Beaumont me l’a dit. 312 400. C’est la maison de ta grand-mère. »

« Deux pièces en briques, à Roubaix. Avec un jardin comme un mouchoir. »

« Je l’ai appris ce matin, Manon. À soixante et un ans. »

« Pour toi, j’ai rien su. Pour Geneviève non plus. Quatre-vingt-six mille euros, son assurance-vie. Elle avait signé une procuration à Marie-Christine pour les papiers de l’EHPAD. »

« Elle sait ? »

« Je l’ai appelée à midi. Elle m’a dit : “Hubert, t’es un imbécile.” Puis elle m’a dit que Maître Moreau l’avait prévenue jeudi, et qu’elle avait déjà appelé son avocat. Elle a l’esprit plus clair que nous deux. »

Il a presque souri. Pas tout à fait.

« Beaumont m’a téléphoné ce matin, après votre visite. Il a un dossier gris. »

« Il l’a pas ouvert devant moi. »

« C’est le mien. Il y a trois ans, j’ai demandé à Beaumont de faire contrôler les comptes de la société par un expert. Il a dit oui. Marie-Christine l’a appelé le soir même. Elle a pleuré au téléphone. Il a rien fait. »

« Et toi ? »

« Moi non plus. J’ai pas relancé. »

Je regardais ses mains. Des mains de menuisier, larges, avec un pouce déformé. Elles ne bougeaient pas.

« Tu venais à table tous les dimanches, j’ai dit. Tu disais “ça va, Manon”. Tu mangeais. T’as jamais rien demandé. »

« Non. »

Il n’a pas cherché d’excuse. C’est ce qui m’a le plus gênée.

Augustin s’est mis à geindre. Hubert s’est tourné vers lui, d’un coup, comme si quelqu’un l’avait appelé.

« Je peux ? »

Je l’ai détaché. Hubert l’a pris à deux mains, le dos du bébé contre sa chemise pleine de sciure.

« Il pèse rien. »

« Cinq kilos trois. »

Il l’a gardé comme ça, sans parler, pendant que je préparais le tire-lait dans le coin, derrière une pile de planches.

À 19 h, Hubert avait appelé Marie-Christine. Je l’ai entendu, sur le haut-parleur. Elle avait dit : « Demain, Hubert. » Il avait répondu : « Ce soir. »

Après, on a attendu.

Il a sorti du pain de la veille de sa musette, du beurre dans du papier alu. On a mangé debout, au bord de l’établi, sans table. Il m’a donné le plus gros morceau. Il a fait chauffer de l’eau sur un réchaud à gaz pour un thé que personne n’a bu.

À 20 h 30, Augustin a tété, puis il a dormi. À 21 h, Thibault a envoyé : « Elle est partie de la maison. » À 22 h, plus rien.

À 22 h 40, des phares ont balayé la vitre de l’atelier.

Une portière. Des pas sur le gravier. Hubert n’a pas levé la tête, mais il avait entendu, il avait reposé Augustin dans mes bras avant même que la porte s’ouvre.

Marie-Christine est entrée. Son manteau beige boutonné jusqu’en haut, son sac à main serré contre le ventre, ses gants encore aux mains.

Elle m’a regardée. Elle a regardé Augustin, puis les pages agrafées sur l’établi.

« Hubert, elle a dit. Ferme ce carnet. »

« Ma mère, elle disait “la petite bonne” comme on dit “la petite fille”. »

Hubert a dit ça à 22 h 52, debout au milieu de l’atelier, une main sur l’établi. Pas à moi. À sa femme.

Elle ne s’était pas assise. Elle était restée près de la porte, gantée, son sac contre elle. Elle m’a regardée du haut en bas, Augustin compris.

« Vous êtes là, Manon. Évidemment. »

« Bonsoir, Marie-Christine. »

« Vous avez mis mon mari dans cet état avec une photocopie. »

« C’est pas une photocopie qui a écrit 541 800 euros, a dit Hubert. »

Elle a ouvert la bouche. Elle l’a refermée. Elle a regardé les gobelets en carton, le pain, le réchaud. Le dîner de deux personnes qui l’avaient attendue.

Puis elle a enlevé ses gants. Un doigt après l’autre. Elle les a posés sur son sac, bien alignés, et elle s’est assise sur l’escabeau de l’atelier, les genoux serrés.

« Tu veux savoir, Hubert ? Je vais te dire. »

Elle a dit « tu » à Hubert, comme toujours. Mais quand elle s’est tournée vers moi, je l’ai senti avant qu’elle parle.

« Je m’appelle Dubois. Ma mère faisait le ménage chez les Lambert-Duval. Elle m’emmenait le mercredi, j’avais neuf ans, je restais dans la cuisine. La mère de ton mari m’a donné un morceau de pain d’épices. Et elle a dit à ma mère : “Elle est mignonne, la petite bonne.” »

« Elle m’a appelée comme ça jusqu’au mariage. Après, elle a arrêté. Elle m’a appelée “ma fille”. C’était pire. »

« Je l’ai su, a dit Hubert. Je suis resté à côté. »

« Je voulais qu’on soit assez. Le chalet, le pavillon, les études d’Apolline, le loyer. Que plus personne puisse nous regarder comme ma mère était regardée. »

« Avec mon argent, j’ai dit. »

« Avec l’argent qui était là. »

Elle s’est tournée vers moi. Et le “vous” est tombé, comme un manteau qu’on ôte.

« Toi, tu avais une grand-mère qui t’a laissé une maison. Moi, j’ai dû la voler. »

Je n’ai pas crié. J’ai mis Augustin sur mon autre épaule.

« Odette m’a rien laissé, j’ai dit. Elle l’a laissée à ma mère. Ma mère a dit non, elle a dit “donne à Manon, elle aura un toit à elle”. Ma mère a un F2 au quatrième sans ascenseur. Elle a une hanche qui marche plus. »

« Et ce toit, t’en as fait un au nom de Thibault. »

« Je referais pareil. Tu aurais fait pareil à ma place. »

« Non. »

Elle a haussé les épaules. Elle n’avait pas honte. Je cherchais où elle cachait ça, la honte, et je ne l’ai pas trouvée.

« Dix-neuf ans de carnet, Marie-Christine, j’ai dit. »

« J’écrivais tout. Chaque euro. Je comptais rembourser. »

« Quand ? »

« Quand on aurait été assez. »

Personne n’a su dire quand c’était, assez. Hubert regardait le sol, plein de copeaux. Augustin a hoqueté contre mon cou.

Hubert a bougé. Il a fait un pas vers l’établi, il a pris les lunettes, il les a gardées dans le poing.

« Une seule question, Marie-Christine. »

« Hubert, je—»

« Le loyer d’Apolline. Le studio, les virements tous les mois. C’est l’argent de Geneviève ? »

Elle a regardé ses gants. Elle a mis longtemps.

« Oui. »

Hubert a hoché la tête, une seule fois. Il a posé ses lunettes dans la poche de sa veste de travail.

« Demain, huit heures, à la maison. Tout le monde. »

« Hubert, les enfants n’ont pas à— »

« Tout le monde, j’ai dit. Thibault. Apolline. L’avocate de Manon. Maître Leroy. Beaumont. Toi, tu seras assise à ta place. »

Il s’est tourné vers moi.

« Toi aussi, Manon. À la tienne. »

Je n’ai pas su quelle était la mienne, de place. Je n’ai pas demandé.

Je suis sortie avec le siège-auto. Dans la cour, j’ai appelé Moreau. Elle a décroché à la première sonnerie.

« Il a dit huit heures, à la maison. »

« On y sera à 7 h 30, a dit Moreau. Ne dormez pas trop loin. Allez dormir. »

Apolline m’avait écrit à 21 h 12, depuis un téléphone à 19,90 € acheté chez le buraliste de la gare du Nord. « Studio, rue Oberkampf. La clé est sous le paillasson. Dors. »

Derrière moi, par la vitre de l’atelier, j’ai vu Marie-Christine rester sur l’escabeau. Hubert ne s’était pas rassis. Ils n’ont pas parlé.

J’ai attaché Augustin à l’arrière, la sangle trois fois vérifiée. J’ai regardé l’heure sur le tableau de bord de la Clio.

23 h 41. Huit heures et dix-neuf minutes.

Sur le siège passager, la boîte à gâteaux LU était vide, le couvercle de travers. Je l’ai remise droit avant de démarrer.

Samedi, 7 h 30. Huit chaises autour de la table de la cuisine, et une neuvième, en plastique, pour le siège-auto d’Augustin.

C’était la même table. Celle où Marie-Christine avait signé la reconnaissance de dette, deux ans plus tôt, un dimanche, entre le rôti et le fromage.

La même gazinière aussi. Blanche, quatre feux, le bouton de gauche usé jusqu’au métal. Pendant deux ans, j’avais fait la cuisine ici tous les dimanches. Je n’avais jamais eu le droit de toucher à un bouton.

« Laisse, ma chérie, tu vas tout dérégler. »

Thibault avait mis la cafetière sur le petit feu. Personne n’avait de tasse.

Hubert était au bout de la table, en veste de travail, les lunettes sur le nez. À sa droite, Beaumont, son dossier gris fermé devant lui. Maître Leroy près de la porte, son porte-documents sur les genoux, un œil sur sa montre.

Thibault à côté d’Apolline. Elle n’avait pas dormi, ses mains ne tenaient pas en place. Moreau à ma gauche. Marie-Christine tout au bout, le manteau beige sur le dossier de sa chaise, le sac sur les genoux.

Elle n’a pas dit bonjour. Elle ne m’a pas regardée.

« Maître Moreau, a dit Hubert. Vous commencez. »

Moreau a posé la chemise bleue au milieu de la table. Elle l’a ouverte, une feuille après l’autre, sans se presser. Le virement de 312 400 euros. L’acte, avec le nom de Thibault seul. La reconnaissance de dette.

« Et le SMS, tamponné par Maître Leroy. »

Elle l’a lu à voix haute : « Bien reçu ma chérie. Je te rembourse dès que la maison sera finie. Ne t’inquiète pas, tu es de la famille. »

Marie-Christine a serré son sac.

« Ce n’était qu’un message entre elle et moi. »

« Il y en a un autre, a dit Moreau. »

Elle a posé sur la table le Samsung de ma mère, l’écran fendu en étoile. Elle a appuyé.

Un grésillement. Puis la voix de Marie-Christine, deux ans plus jeune, sûre d’elle : « Josiane ? C’est Marie-Christine. C’est un prêt, hein, pas un cadeau. Dites à Manon que ça reste entre nous. Thibault est fier, il ne faut pas qu’il sache. »

La cafetière a chuinté sur le petit feu.

« Cette conversation était privée, a dit Marie-Christine. »

« Elle l’a été pendant deux ans, a dit Moreau. »

« Joue-la encore, a dit Hubert. »

Moreau l’a rejouée. Thibault regardait la table, la mâchoire dure. Il a fermé les yeux sur la dernière phrase.

Moreau a tourné la dernière feuille vers Apolline.

« Mademoiselle Lambert-Duval. »

Apolline s’est penchée. Elle avait la voix cassée mais elle a lu droit.

« “Bon pour caution solidaire de ma mère, à hauteur de 312 400 euros.” Apolline Lambert-Duval. »

« Apolline, a dit Marie-Christine. »

« C’est mon écriture, maman. Je l’ai écrite à cette table. Tu étais là. Tu m’as regardée faire et tu as dit merci. »

« Je l’ai dit pour ton bien. »

« J’ai signé parce que t’as jamais rien remboursé. Tante Geneviève a pleuré. Je l’ai vue. »

Thibault a levé la tête.

« Maman, j’ai lu le carnet. »

« Thibault. »

« J’ai essayé de te défendre, dans la voiture, hier. Je trouve pas comment. Je peux pas. »

Elle l’a regardé comme on regarde un enfant qui a renversé son verre.

« Tu es mon fils. »

« Je sais. C’est pour ça que je peux pas. »

Elle a posé les deux mains à plat sur son sac. Puis elle s’est tournée vers moi, et ça y était, le « vous » froid.

« Vous voulez de l’argent, Manon. Très bien. Je vous paierai. Dans quelques mois. Le temps que je—»

« Avec quoi ? a dit Hubert. »

Il n’avait pas élevé la voix. Il l’avait posée, comme on pose une planche.

« Le compte est à zéro, Marie-Christine. Le chalet est loué jusqu’à la fin de la saison avec l’argent de Geneviève. Le loyer d’Apolline, pareil. Tu n’as plus rien pour payer. »

« Maître de Villiers va— »

« Je l’ai appelé hier soir. Il ne vient pas. »

« Madame, a dit Beaumont, d’une voix qui n’allait pas. J’ai apporté votre note, celle de l’étude. Je l’ai remise à Maître Moreau. Je ne la reprendrai pas. »

Elle ne s’est pas tournée vers lui. Elle l’avait appelé, trois ans plus tôt, pour qu’il ne fasse rien. Il avait suivi.

« Il est 7 h 52, a dit Maître Leroy, sans lever les yeux. Madame, j’ai une inscription à vous signifier à 8 h. Ici, ou chez votre avocat. »

Marie-Christine a regardé Hubert. Longtemps. Il tenait ses lunettes dans la main. Il ne les a pas remises.

« Hubert, elle a dit. Si je signe, je—»

Elle n’a pas fini.

La pendule au-dessus du frigo a fait un petit bruit. 7 h 59.

J’avais la main à plat sur la chemise bleue. Je n’avais pas senti qu’elle y était.

Sous la cafetière, la petite flamme du four brûlait encore.

Depuis vendredi matin, avait dit Thibault en m’ouvrant la porte. Il l’avait allumée pour réchauffer un reste, et personne n’y avait plus touché. J’avais pensé la tourner. Je n’avais pas bougé. Ce n’était pas ma cuisine.

« Huit heures, a dit Maître Leroy. »

« Gardez votre papier une minute, Maître, a dit Hubert. »

Il a sorti de sa veste une enveloppe blanche. Il en a tiré un chèque de banque, il l’a glissé sur la table jusqu’à moi.

« Quarante mille euros. Faits hier, à 16 h 50, sur mon compte à moi. C’est un début. »

Je ne l’ai pas pris tout de suite. Moreau a posé son stylo à côté.

« Le protocole, a-t-elle dit. Quatre points. Un : le pavillon est vendu. Beaumont s’en charge. Deux : sur le prix, les 312 400 euros reviennent à Madame Lambert-Duval en premier, avec les intérêts, sous soixante jours. Trois : l’inscription conservatoire reste en place jusqu’au dernier euro. Quatre : la plainte déposée contre ma cliente est retirée. »

« Je signe, a dit Hubert. »

Il a signé. Grosse écriture, appuyée, le stylo qui grattait. Beaumont a signé en dessous. Il avait les mains moites, il a essuyé le papier.

« Thibault, a dit Moreau. »

« Je signe aussi. »

« Pas le protocole. L’accord de divorce, par consentement mutuel. La résidence d’Augustin chez Madame. Les conventions seront rédigées par nos cabinets. »

Il a pris le stylo. Il me regardait, pas la feuille.

« Je te le dois, Manon. Tu peux le voir quand tu veux, le petit. Enfin, c’est toi qui décides. »

« Je sais, j’ai dit. »

Il a signé. Sa main tremblait sur le « T ».

Moreau a sorti une dernière feuille. « Une décharge, Madame. Elle libère Mademoiselle Lambert-Duval de sa caution. C’est à vous de voir. »

Apolline ne bougeait plus.

J’ai regardé son bras, la manche du gilet de Chloé, un fil qui pendait. J’ai pris le stylo.

« T’as signé pour moi pendant deux ans, j’ai dit. Sans rien me dire. Tiens. »

J’ai signé. Apolline a mis la main sur sa bouche.

« Et moi ? a dit Marie-Christine. »

Hubert s’est levé. Il est resté debout au bout de la table.

« Toi, tu retires ta plainte ce matin. Tu appelles Villiers. Et tu quittes la table. »

« Tu ne peux pas— »

« Je peux. »

Elle s’est tournée vers moi. Elle avait gardé son « vous » pour la fin.

« Vous êtes satisfaite ? »

« J’ai rien dit, Marie-Christine. Je porte pas plainte. Je veux juste mes sous. »

Elle a regardé Apolline.

« Tu n’as plus de mère. »

« Tu me l’as déjà écrit, a dit Apolline. Dimanche, 17 h 55. »

Marie-Christine a pris son manteau, son sac, ses gants. Elle les a enfilés un à un à la porte, sans se presser. Elle est sortie sans claquer.

On a entendu le moteur de sa voiture démarrer dans l’allée, puis s’éloigner.

Moreau a posé le carnet noir à côté du chèque. Hubert l’a pris, l’a mis sous son bras.

« Je le porte à Geneviève. L’avocat de ma sœur passe à 14 h. »

Il a regardé la chemise bleue, ouverte sur la table, les feuilles étalées. Puis il a regardé la table, pas moi.

« Elle a tout apporté dans cette maison. Nous, on a tout pris. »

Personne n’a répondu. Augustin a fait un petit bruit dans son siège.

J’ai refermé la chemise. Moreau l’a glissée dans sa sacoche. J’ai pris le chèque, je l’ai plié en deux dans la poche de mon jean.

*

Un mois plus tard, dimanche, la messe était finie à Roubaix et on montait chez ma mère par l’escalier. Quatre étages.

Hubert est arrivé le dernier. Il s’est arrêté à chaque palier, une main sur la rampe, son costume trop serré aux épaules, une baguette sous le bras.

« Quatre étages, a-t-il dit en entrant. Je les ai comptés, cette fois. »

Ma mère lui a servi un verre d’eau. Son poignet n’avait plus de plâtre. Chloé tenait Augustin, en longue robe blanche un peu froissée. Apolline coupait le pain avec un couteau qui ne coupait pas.

Sur mon téléphone, l’appli de la banque : Livret A, 41 412,36 €.

Sur le gaz, la cocotte d’Odette, la rouge, écaillée au bord. La carbonade mijotait depuis 9 h. La cuisine sentait l’oignon et la bière brune.

La boîte LU était sur le frigo. Vide. Je l’avais lavée.

« Tu la gardes ? m’a demandé ma mère. »

« Oui. »

« Pour mettre quoi ? »

« J’sais pas encore. »

Elle a haussé les épaules et elle est allée chercher les verres.

« Manon, la cocotte. C’est prêt. »

Je me suis approchée du feu. J’ai tourné le bouton jusqu’au bout. La flamme est descendue, puis elle s’est éteinte.