PARTIE 16 – Avant que le mystère d’Esperanza ne puisse être éclairci, j’ai dû choisir entre préserver mes anciennes certitudes et regarder enfin les faits sans détour

Je savais que quelque chose devait changer.

Pas nécessairement dans les murs du couvent.

Pas dans les règles.

Pas même dans les habitudes quotidiennes.

Le changement devait d'abord venir de moi.

Cette pensée n'avait rien de confortable.

Je m'étais toujours considérée comme une femme attentive à ses responsabilités.

Je veillais sur un lieu.

Sur des engagements.

Sur des personnes qui avaient choisi d'y vivre.

Je croyais avoir appris à prendre des décisions difficiles.

Mais les grossesses d'Esperanza m'avaient confrontée à une responsabilité différente.

Celle de reconnaître que je ne comprenais pas.

Je suis restée assise devant mon bureau.

Le téléphone était là.

Le fragment de ruban médical aussi.

Ces deux objets n'avaient pas changé depuis que je les avais posés.

Mais ils occupaient désormais une place précise dans mes pensées.

Le téléphone me rappelait la démarche médicale.

Le ruban me rappelait une question matérielle encore sans réponse.

Je ne voulais plus les confondre.

Je ne voulais pas davantage les ignorer.

J'ai regardé le morceau blanc.

Je connaissais sa nature.

Je connaissais son odeur.

Je savais où je l'avais trouvé.

Cela ne suffisait pas à expliquer son origine.

Encore moins celle des grossesses.

Je l'avais répété tant de fois que cette phrase m'était devenue familière.

Mais elle restait nécessaire.

Je me suis demandé si je n'avais pas passé une grande partie de ma vie à rechercher des réponses trop rapidement.

Une situation se présentait.

Je cherchais à la classer.

À lui donner un nom.

À déterminer ce qui devait être fait.

Cette méthode fonctionnait parfois.

Mais elle avait échoué devant Esperanza.

Je n'avais jamais réussi à faire entrer les événements dans une explication que je maîtrisais.

Alors j'avais insisté.

J'avais répété mes questions.

J'avais observé son visage.

Je m'étais accrochée aux règles du couvent.

Et je n'avais toujours pas compris.

Je me suis levée.

J'ai approché la fenêtre.

Le matin n'était plus aussi jeune.

La lumière avait avancé sur le sol.

Je pouvais voir l'endroit où le ruban avait été ramassé.

Rien ne le distinguait désormais du reste de la pièce.

Je me suis demandé combien de temps ce fragment serait resté là si je ne l'avais pas remarqué.

Je ne pouvais pas le savoir.

Je me suis demandé s'il aurait fini par être balayé ou déplacé.

Peut-être.

Mais je n'avais aucune raison d'inventer ce qui aurait pu lui arriver.

Je savais seulement que je l'avais trouvé.

Et que cette découverte avait modifié mon regard.

Je ne voyais plus le couvent comme un lieu dont la fermeture suffisait à tout expliquer.

Je continuais à respecter nos règles.

Je continuais à savoir qu'aucun homme n'était autorisé à entrer.

Mais je ne pouvais plus transformer cette interdiction en réponse aux grossesses.

Elle ne répondait à rien.

Elle rendait seulement notre incompréhension plus profonde.

Je suis revenue au bureau.

J'ai pensé à Esperanza.

Elle avait parlé de symptômes précis.

La fatigue.

Les nausées.

La sensation de revivre ce qu'elle avait déjà connu.

Je m'étais immédiatement concentrée sur l'impossibilité apparente de sa situation.

Mais je devais revenir à ce qu'elle avait réellement déclaré.

Elle pensait être enceinte.

Elle ne l'avait pas présenté comme un fait médicalement confirmé.

Et elle avait accepté l'idée d'un examen.

Je devais respecter cet ordre.

D'abord vérifier.

Ensuite comprendre.

Pas l'inverse.

Je me suis souvenu de son calme.

Je savais maintenant que je lui avais accordé trop de significations.

J'avais cherché à y voir une preuve de sincérité.

Puis une preuve possible de dissimulation.

J'avais oscillé entre ces interprétations sans posséder d'éléments nouveaux.

Ce n'était pas honnête.

Un visage ne racontait pas toute une histoire.

Et je ne pouvais pas décider de ce qu'elle ressentait simplement parce que ses réactions me surprenaient.

Je me suis assise.

J'ai pensé aux enfants.

Le petit garçon et le bébé.

Je ne connaissais pas leur avenir.

Je ne savais pas comment ce mystère pèserait sur leur vie.

Je savais seulement qu'ils étaient déjà là.

Et qu'ils dépendaient d'Esperanza.

Je me suis rappelé le baiser qu'elle avait donné au bébé avant de quitter mon bureau.

Ce geste m'était resté en mémoire.

Il était tendre.

Simple.

Il n'avait rien à voir avec mes questions.

Je me suis rendu compte que c'était précisément pour cela qu'il comptait.

Il me rappelait qu'une personne peut continuer à aimer et à prendre soin des autres tout en traversant une situation qu'elle ne comprend pas.

Je ne savais pas ce qu'Esperanza ressentait intérieurement.

Mais je pouvais reconnaître les gestes que j'avais vus.

Je ne devais pas les transformer en preuves d'autre chose.

Je me suis demandé comment j'avais pu laisser mes questions occuper autant de place.

La réponse me paraissait désormais claire.

J'avais peur de ce que je ne contrôlais pas.

Je voulais comprendre les grossesses parce qu'elles bouleversaient l'ordre que je croyais connaître.

Je voulais une explication parce que l'absence de réponse me donnait le sentiment de ne pas remplir ma fonction.

Mais ma responsabilité ne disparaissait pas lorsque je reconnaissais mes limites.

Au contraire.

Elle devenait plus exigeante.

Je devais continuer à agir sans prétendre savoir ce que j'ignorais.

Je me suis appuyée contre le dossier de ma chaise.

J'ai pensé au docteur Paloma.

Il avait été sollicité pour examiner Esperanza.

Je ne pouvais pas lui demander de résoudre toute l'affaire d'un seul geste.

Mais je pouvais attendre de lui une évaluation médicale.

Je devais également rester attentive aux faits qui pourraient aider à comprendre les circonstances.

Le fragment de ruban faisait partie de ces faits possibles.

Mais il ne constituait pas une accusation.

Je me suis répété cette distinction.

Je ne voulais pas que ma peur du mystère devienne une peur automatique du médecin.

Je n'avais aucune preuve contre lui.

Et je ne devais pas en inventer.

Je me suis rappelé les deux premières naissances.

Chaque fois, l'enfant avait rendu la grossesse incontestable.

Mais aucune naissance n'avait expliqué à elle seule les circonstances de la conception.

Je m'étais heurtée à cette limite.

Et je risquais de m'y heurter encore.

Je ne devais pas attendre qu'un troisième bébé apparaisse pour reconnaître que certaines questions exigeaient des informations distinctes.

Les symptômes pouvaient être vérifiés médicalement.

L'origine des grossesses exigeait d'autres faits.

Et le lien éventuel avec le ruban devait être établi avant d'être affirmé.

Je voyais enfin ces questions séparément.

Cela ne les rendait pas faciles.

Mais elles me semblaient moins impossibles à examiner.

Je me suis levée.

J'ai marché lentement jusqu'à la porte.

J'ai posé ma main sur le bois.

Je savais qu'Esperanza se trouvait quelque part dans le couvent avec les enfants.

Je savais qu'elle avait quitté mon bureau pour préparer le biberon.

Je ne savais pas ce qu'elle avait fait ensuite.

Je ne voulais pas inventer ses pensées.

Je voulais seulement me préparer à notre prochain échange.

Je devais lui parler sans la juger d'avance.

Je devais lui demander comment elle allait.

Je devais accepter ce qu'elle pouvait me dire.

Et reconnaître ce qu'elle ne savait pas.

Je me suis demandé si elle me faisait encore confiance.

Je n'avais aucune réponse.

Cette ignorance me faisait mal.

Mais je ne pouvais pas décider à sa place.

Je pouvais seulement lui montrer, par mes actes, que j'étais prête à mieux l'écouter.

Je suis restée près de la porte.

Puis j'ai pensé aux deux enfants.

Je ne voulais pas qu'ils grandissent avec le sentiment d'être responsables des questions des adultes.

Je ne savais pas comment éviter toutes les conséquences futures de cette histoire.

Mais je pouvais commencer par refuser de les traiter comme des anomalies.

Ils étaient des enfants.

Ils avaient besoin de soins.

D'attention.

De sécurité.

Leur existence ne devait pas être réduite au mystère de leur naissance.

Je me suis rappelé le petit garçon tenant la soutane.

Je revoyais son geste avec une précision étonnante.

Ses doigts.

Le tissu sombre.

La manière dont il restait près d'Esperanza.

Je me suis rendu compte que cette image resterait probablement en moi longtemps.

Parce qu'elle représentait ce que je risquais d'oublier lorsque mes questions devenaient trop insistantes.

Il y avait des personnes derrière les faits.

Et elles ne pouvaient pas être mises de côté pendant que je cherchais une explication.

Je suis retournée au bureau.

J'ai regardé le ruban.

Je l'ai pris une dernière fois entre mes doigts.

Je ne lui ai pas demandé de me révéler son histoire.

Je savais qu'il ne le pouvait pas.

J'ai simplement retenu ses caractéristiques.

Blanc.

Médical.

Propre en apparence.

Avec cette odeur que je connaissais des visites du docteur Paloma.

Je n'en savais pas davantage.

Je l'ai reposé.

J'ai pensé aux années précédentes.

Trois ans de questions.

Deux naissances.

Aucune explication établie.

Et maintenant, une nouvelle grossesse possible.

Je me suis demandé si j'avais perdu trop de temps.

Je ne pouvais pas répondre avec certitude.

Je ne savais pas quelles informations auraient pu être obtenues autrement.

Je ne pouvais pas refaire le passé.

Mais je pouvais reconnaître que mes interrogations répétées n'avaient pas suffi.

Il fallait une autre manière d'avancer.

Je me suis assise.

Le téléphone était toujours devant moi.

Je savais que le résultat de l'examen constituerait une étape importante.

Pas nécessairement la réponse finale.

Mais une étape réelle.

Je me suis demandé comment je réagirais si Esperanza était enceinte.

Je ressentirais probablement la même peur.

La même incompréhension.

Peut-être même une inquiétude plus grande encore.

Mais je ne voulais plus que ces émotions décident seules de mes paroles.

Je devais accueillir le résultat pour ce qu'il serait.

Puis agir en conséquence.

Je me suis demandé comment je réagirais si ses symptômes n'étaient pas liés à une grossesse.

Je serais soulagée pour certaines raisons.

Mais cela ne ferait pas disparaître le mystère des deux premières naissances.

Je ne devais pas confondre la fin d'une inquiétude immédiate avec la résolution de toute l'histoire.

Cette pensée me paraissait importante.

Car j'avais trop souvent attendu qu'un événement nouveau fasse disparaître les questions anciennes.

Cela ne s'était jamais produit.

Je me suis appuyée contre le dossier.

J'ai fermé les yeux.

Je me suis souvenu de la première fois où j'avais pensé que tout finirait par s'expliquer.

Je croyais alors que la vérité arriverait rapidement.

Que les contradictions apparentes se dissiperaient.

Que je pourrais reprendre le cours ordinaire de notre vie.

Mais les années avaient passé.

Les enfants étaient nés.

Et les questions étaient restées.

Je ne voulais plus m'accrocher à l'idée d'une solution facile.

Je voulais seulement une solution vraie.

Même si elle demandait du temps.

Même si elle remettait en cause certaines de mes certitudes.

Même si elle m'obligeait à reconnaître mes erreurs.

Je me suis levée une dernière fois.

J'ai regardé le bureau.

Puis la fenêtre.

Puis la porte.

La pièce était exactement celle dans laquelle Esperanza m'avait annoncé ses soupçons.

Mais je n'étais plus dans le même état d'esprit.

Je n'avais pas appris l'origine des grossesses.

Je n'avais pas découvert le rôle exact du ruban médical.

Je n'avais reçu aucune révélation concernant le cercueil auquel cette affaire finirait par me conduire.

Je ne savais même pas encore ce que ce cercueil aurait à voir avec les événements.

Mais je savais ce que je devais changer.

Je ne pouvais plus laisser mon besoin d'avoir raison guider mes questions.

Je ne pouvais plus confondre le silence avec la sécurité absolue.

Je ne pouvais plus demander à Esperanza d'expliquer seule une réalité dont personne n'avait établi les circonstances.

Je devais chercher autrement.

Je me suis approchée de la porte.

Cette fois, je n'ai pas posé la main sur le bois pour hésiter.

Je savais ce que je voulais faire lorsque nous nous reverrions.

Écouter.

Vérifier.

Ne pas accuser sans preuve.

Je ne savais pas encore quelle vérité nous attendait.

Mais j'avais enfin renoncé à lui imposer la forme que je souhaitais.

Et cette décision, je pouvais la tenir dès maintenant.


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