PARTIE 3 – Tandis qu’Esperanza préparait le biberon de son enfant, un silence étrange m’a forcée à revoir tout ce que je croyais savoir

Après le départ d’Esperanza, la pièce m’a paru différente.

Pourtant, rien n’avait bougé.

La chaise était à sa place.

La fenêtre laissait toujours entrer la lumière.

Le téléphone attendait sur mon bureau.

C’était moi qui avais changé.

Je ne pouvais plus regarder ces choses ordinaires avec la même tranquillité.

J’entendais encore la voix de la jeune religieuse.

Elle ne m’avait pas annoncé une grossesse confirmée.

Elle m’avait dit qu’elle pensait être enceinte.

Cette nuance comptait.

Je devais m’y tenir.

J’avais déjà commis suffisamment d’erreurs en laissant mes craintes prendre la place des faits.

Je me suis assise.

Puis je me suis relevée presque aussitôt.

Il m’était impossible de rester tranquille.

J’ai traversé la pièce en regardant les endroits familiers.

Le coin près de la fenêtre.

Le dossier de la chaise.

La surface du bureau où je posais habituellement mes mains pour réfléchir.

Je cherchais une manière de reprendre le contrôle.

Mais je ne savais même plus ce que ce mot voulait dire.

Contrôler quoi ?

La grossesse d’Esperanza ?

Ses paroles ?

Les portes du couvent ?

Aucune de ces choses ne pouvait répondre seule à mes questions.

Je suis revenue près du bureau.

J’ai fermé les yeux un instant.

Je revoyais le bébé contre sa poitrine.

Je revoyais le petit garçon s’accrocher à sa soutane.

Il s’était tenu si près d’elle que son geste semblait instinctif.

Il avait besoin d’elle.

Voilà ce qui était évident.

Tout le reste demeurait obscur.

Je me suis demandé si ma réaction avait effrayé l’enfant.

Je n’avais pas crié.

Mais j’avais parlé avec une fermeté qui cachait mal mon trouble.

Les enfants perçoivent parfois des choses que les adultes essaient de dissimuler.

Je ne savais pas ce qu’il avait compris.

Et cette incertitude m’a donné un sentiment de culpabilité.

Esperanza avait dû quitter la pièce avec les deux enfants et reprendre leurs soins.

Préparer le biberon.

Rassurer le petit garçon.

Porter le bébé.

Elle devait continuer à faire ce qu’elle faisait chaque jour.

Moi, je restais enfermée dans mes questions.

Je pensais à la sérénité de son visage.

Ce calme me dérangeait depuis la première fois.

Je me demandais pourquoi.

Peut-être parce que je l’interprétais comme une absence de peur.

Mais je ne pouvais pas savoir si elle avait peur.

Je ne pouvais pas mesurer ce qu’elle retenait derrière ses paroles.

Elle m’avait simplement affirmé ne pas comprendre.

J’avais voulu entendre davantage.

Et ce désir m’avait poussée à lui poser les mêmes questions sous des formes différentes.

Comme si répéter une interrogation devait finir par produire une autre réponse.

J’ai compris que je risquais de recommencer.

Je n’avais pas le droit de transformer un examen médical en nouvelle accusation.

Je n'avais pas non plus le droit d’ignorer les faits.

Il fallait trouver un chemin entre les deux.

Je me suis approchée de la fenêtre.

La lumière du matin me frappait légèrement le visage.

Je pouvais voir une partie du sol près des meubles.

Les objets projetaient des ombres courtes.

Rien ne semblait déplacé.

Rien ne révélait la présence d’un inconnu.

Et cette normalité me rappelait les deux grossesses précédentes.

Chaque fois, j’avais examiné la vie du couvent à travers les règles que nous connaissions.

Aucun homme ne pouvait entrer.

Nous en étions certaines.

Mais ce que je savais réellement, c’était que l’entrée leur était interdite et que nous n’avions trouvé aucune trace d’intrusion.

Ce n’était pas exactement la même affirmation.

La différence me paraissait maintenant immense.

Dire qu’une chose était interdite ne prouvait pas qu’elle ne s’était jamais produite.

Dire que nous n’avions trouvé aucune preuve ne démontrait pas qu’aucun fait ne nous avait échappé.

Je n’aimais pas suivre cette pensée.

Elle ouvrait trop de possibilités.

Et je ne pouvais en soutenir aucune.

Je me suis rappelé les portes fermées.

Les habitudes surveillées.

Les nuits sans incident signalé.

Je les connaissais depuis longtemps.

Elles avaient toujours représenté pour moi une forme de sécurité.

Mais je m’étais peut-être trompée sur ce qu’elles garantissaient.

Les portes pouvaient être fermées.

Les règles pouvaient être respectées.

Et une question pouvait tout de même rester sans réponse.

Je me suis arrêtée près de la chaise.

Il aurait été facile de supposer un passage secret ou un visiteur dissimulé.

Mon imagination cherchait justement ce genre d’explication.

Mais je n’avais rien vu.

Personne n’avait fourni de témoignage.

Aucun indice matériel ne permettait d’affirmer une entrée clandestine.

Je me suis obligée à ne pas prendre mes propres craintes pour des découvertes.

Il fallait partir de ce que nous possédions.

Deux naissances.

Une troisième grossesse possible.

La parole répétée d’Esperanza.

Et l’absence d’explication.

J’ai murmuré ces faits pour moi-même.

Les dire à voix basse ne les rendait pas plus simples.

Au contraire.

Ils semblaient encore plus étranges une fois réunis.

J’ai repensé à la première grossesse.

À l’espoir que j’avais nourri de voir apparaître une réponse.

Puis à la deuxième.

À ma conviction grandissante que quelque chose nous échappait.

Je m’étais alors promis de rester attentive.

Mais attentive à quoi ?

Aux hommes que personne ne voyait ?

Aux portes qui ne portaient aucune marque ?

Aux comportements d’Esperanza ?

Je cherchais toujours dans la même direction.

Peut-être parce que je ne connaissais aucune autre manière d’aborder cette affaire.

Et je commençais à comprendre que cette habitude pouvait m’aveugler.

Je ne savais pas encore ce qu’il fallait chercher.

Je savais seulement que mes questions habituelles ne suffisaient plus.

Je me suis passée les mains sur le visage.

J’étais fatiguée.

Pas seulement de cette matinée.

J’étais fatiguée de conserver une apparence de certitude alors que je n’en avais aucune.

Une supérieure doit pouvoir reconnaître ses limites.

Je l’avais souvent pensé.

Le faire me paraissait bien plus difficile.

J’ai pensé au docteur Paloma.

La médecine pouvait confirmer l’état d’Esperanza.

Elle pouvait peut-être préciser ce qui se passait dans son corps.

Mais la présence du médecin, à elle seule, ne résoudrait pas nécessairement le mystère.

Je l’avais déjà compris.

Un examen pouvait établir une grossesse.

Il ne pouvait pas raconter à lui seul toutes les circonstances qui l’avaient précédée.

Je devais éviter d’attendre de lui une réponse qu’il ne pourrait pas forcément donner.

Pourtant, je ressentais le besoin de l’appeler.

C’était une démarche concrète.

Une décision qui ne reposait pas sur mes soupçons.

Il fallait la prendre.

Je me suis rapprochée du bureau.

J’ai regardé le combiné.

Je connaissais ce téléphone.

Je l’avais utilisé pour des conversations ordinaires.

Des demandes.

Des décisions.

Des nouvelles qui exigeaient une réponse.

Mais, ce matin-là, il semblait représenter autre chose.

L’obligation de ne plus rester immobile.

Je me suis demandé comment j’allais présenter la situation.

Devais-je commencer par les deux premières grossesses ?

Le docteur connaissait déjà les circonstances de nos inquiétudes.

Devais-je insister sur l’absence de visiteurs ?

Sur le témoignage d’Esperanza ?

Sur ses symptômes actuels ?

Je m’apercevais que j’essayais de raconter toute l’histoire avant même de demander un examen.

C’était inutile.

Je pouvais commencer simplement.

Esperanza pensait être enceinte.

Elle présentait des signes qu’elle reconnaissait.

Nous avions besoin d’une confirmation.

Cela suffisait pour faire venir le docteur.

Le reste viendrait ensuite.

Je me suis rassise.

Mes doigts se sont posés sur le bord du bureau.

Une partie de moi éprouvait presque du soulagement.

Je disposais enfin d’une décision raisonnable.

Mais une autre partie refusait de s’apaiser.

Car je savais qu’une nouvelle confirmation pourrait nous ramener exactement au même point.

Et si Esperanza attendait réellement un troisième enfant, je devrais continuer à chercher.

Non pour satisfaire ma curiosité.

Non pour protéger mon orgueil.

Mais parce que je ne comprenais pas ce qui était arrivé aux deux premiers.

Et parce que je ne pouvais pas accepter de rester aveugle devant une troisième situation identique.

J’ai regardé vers la porte par laquelle Esperanza était sortie.

Je me suis demandé si elle pensait encore à notre entretien.

Ou si elle avait déjà concentré toute son attention sur le biberon et les enfants.

Je n’en savais rien.

Il y avait beaucoup de choses que je ne savais pas.

Je commençais enfin à l'admettre.

Je me suis rappelé une dernière fois son visage.

La manière dont elle avait soutenu mon regard.

Le soin qu’elle prenait à tenir le bébé.

La petite main agrippée à la soutane.

Aucun de ces détails n’expliquait une grossesse.

Mais ils me rappelaient que derrière la question se trouvait une personne.

Une jeune femme qui devait être examinée et écoutée.

J’ai alors cessé de chercher une confession dans ma mémoire.

Je ne pouvais pas fabriquer ce qu’Esperanza ne m’avait pas dit.

Je devais accepter sa réponse pour ce qu’elle était.

Une affirmation.

Ni une preuve absolue.

Ni un aveu caché.

Je me suis relevée pour la dernière fois.

Cette fois, je ne marchais plus pour fuir mon inquiétude.

J’avais arrêté ma décision.

Le docteur Paloma serait appelé.

Et je prendrais soin de distinguer les faits de mes interprétations.

Je croyais que cette décision était le seul progrès possible ce matin-là.

Je me trompais.

Car quelques instants plus tard, un objet minuscule allait attirer mon attention.

Un objet que je n’étais pas venue chercher.

Un objet qui se trouvait simplement au sol.


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