Ma femme était enterrée depuis moins d’une heure quand mon fils m’a dit : « Papa, on te COUPE LES VIVRES. Tu te débrouilles maintenant. »

Partie 1: Le dernier mardi de Chantal

Le dernier mardi où Chantal a eu la tête claire, elle m’a mis dehors.

« Rentre dormir, Gérard. T’as une tête de papier mâché. »

« Je reste. »

« Pas aujourd’hui. Le mardi, j’ai ma coiffeuse. Tu vas pas rester là à me regarder me faire coiffer. »

Elle avait un petit filet de voix, mais elle me tendait déjà mon blouson, comme on rend son manteau à un invité.

Je suis rentré au studio. J’ai dormi onze heures, tout habillé, les chaussures aux pieds. Le lendemain, ses cheveux étaient propres et elle avait l’air content.

Je n’ai pas posé de questions. En quarante-six ans de mariage, Chantal finissait toujours par me dire ce qu’elle voulait me dire.

Elle n’a plus eu d’autre journée comme celle-là.

Après, il y a eu les nuits dans le fauteuil de l’unité de soins palliatifs. Le chariot de l’infirmière à cinq heures, l’odeur de javel, la main de Chantal qui devenait de plus en plus légère dans la mienne. Sébastien est venu deux fois. Constance, jamais en même temps que lui.

Le 25, on l’a mise en terre à quatorze heures trente. La cérémonie à l’église avait duré vingt minutes. Le curé s’était trompé sur son deuxième prénom, et personne n’avait osé le reprendre.

Au cimetière, il y avait une trentaine de personnes. Deux anciens du dépôt de bus, les cousines de Nantes, la dame de la boulangerie. Constance regardait son téléphone pendant la prière. Elle le tenait contre sa cuisse, l’écran vers elle.

Ma gerbe était la plus petite. Celle de Sébastien, la plus grosse, avec un ruban doré : « À notre maman ». Il avait payé ça trois fois le prix de mon costume.

Les pompes funèbres m’ont serré la main, m’ont dit « courage, monsieur », et ils sont repartis avec leur fourgon. J’ai attendu que tout le monde ait fini de partir. Je voulais rester seul deux minutes devant la terre fraîche.

Trois quarts d’heure plus tard, le parking se vidait. J’étais près de ma Clio, les clés dans la main, quand mon fils est venu me chercher.

« Papa, viens deux minutes. »

Il avait une main dans la poche. Il ne me regardait pas, il regardait le gravier.

« Faut qu’on parle d’un truc. »

« Sébastien, on vient de la mettre en terre. »

« Je sais. Mais c’est maintenant ou jamais. Constance et moi, on a regardé les comptes. »

Constance nous a rejoints. Manteau noir, talons, le collier de perles remonté sur le col. Elle s’est placée un peu derrière lui, de côté, pour que je la voie bien.

« Gérard, on a pris cette décision ensemble. Il faut que vous le compreniez. »

Elle ne m’avait pas embrassé de la journée. Elle me disait « vous » depuis le premier jour.

Sébastien a pris sa respiration, comme avant de plonger.

« Papa, on te COUPE LES VIVRES. Tu te débrouilles maintenant. »

Constance a baissé les yeux. Elle n’a pas réussi à cacher son sourire.

Une portière a claqué. Dans leur gros SUV noir, garé en travers de deux places, Apolline venait de sortir. Quatorze ans, la robe noire de l’an dernier, trop courte aux poignets.

Elle a couru vers moi. Constance l’a attrapée par le bras.

« Apolline. Voiture. »

« Mais Papi, il… »

« Tout de suite. »

Apolline a dégagé son bras d’un coup sec. Elle a fait deux pas de plus. Puis elle a regardé sa mère, et elle est retournée à la voiture. Derrière la vitre, Côme jouait sur un téléphone, sans lever la tête.

J’ai regardé mon fils. Quarante-cinq ans. Il avait encore le menton de ma mère, et ses yeux à elle, quand elle se mettait en colère.

J’ai conduit un bus toute ma vie. Quand un passager crie, on dit oui et on continue de rouler.

« T’as raison, fils. »

Il a cligné des yeux. « Quoi ? »

« T’as raison. Chacun se débrouille. »

Il a soufflé, les épaules tout d’un coup plus basses.

« Le 5 du mois prochain, y aura plus rien, hein. T’as bien compris ? »

« J’ai compris. »

Il m’a tapé deux fois sur l’épaule, comme à un collègue du dépôt. Constance a juste dit :

« Merci de votre compréhension. »

Le SUV est parti sans se presser. Je suis resté debout devant ma Clio, avec le gravier qui crissait sous mes chaussures de cérémonie.

J’ai ouvert le coffre. Le cabas du Lidl était là, avec le pain de la veille dedans. Je l’avais acheté la veille de l’enterrement, parce que je savais pas si j’aurais faim. Je l’ai regardé un moment.

Le 5, tous les mois, il y avait 2 000 € de Sébastien sur mon compte. Il croyait que je vivais avec. Mes courses, mon chauffage, ça sortait de ma retraite : 1 380 €. Juste.

Les 2 000 €, je les envoyais le jour même. Avec 2 000 € de plus, que Chantal avait sortis de sa poche. Ça faisait 4 000 €. Toujours au même endroit.

Mon fils croyait me tenir par ce virement. Moi, je savais où allait chaque euro.

Je n’ai rien dit. Pas encore.

Partie 2: Six mots sur la commode

Mon prénom était écrit en lettres d’imprimerie, au stylo noir.

Chantal n’écrivait jamais comme ça. À la maison, elle avait des Bic bleus et une écriture penchée qui montait vers la droite. Là, les lettres étaient droites, appliquées, comme sur un formulaire de la Sécu.

J’ai tourné l’enveloppe entre mes doigts un bon moment. Je n’avais même pas enlevé mon manteau.

Le studio, c’est l’ancien garage, derrière la grande maison, chemin des Granges. Un lit, une table, deux chaises, une plaque à deux feux. Les fenêtres donnent sur le mur du voisin. Ça sentait le chauffage éteint et le café du matin.

Sous le lit, les pantoufles de Chantal. Des carreaux, la semelle usée jusqu’au carton, le talon écrasé. Elle les avait rangées elle-même, bien parallèles, le jour où elle était partie pour l’hôpital. Je n’y avais pas touché depuis.

Je me suis assis sur le bord du lit. Le rabat de l’enveloppe n’était même pas collé. J’ai sorti la feuille, pliée en quatre, et je l’ai dépliée sur mon genou.

Six mots. Je les ai lus trois fois. Puis j’ai pleuré, la tête baissée, jusqu’à ce que mes lunettes soient pleines de buée.

J’ai repris la feuille. J’ai regardé le papier de plus près. Épais, crème, pas du tout le papier à lettres du Leclerc qu’on gardait dans le tiroir de la table. L’encre aussi : noire, pas bleue. Elle n’avait pas écrit ça ici, à la table de la cuisine. Je me suis demandé où.

Je l’ai posée sur la commode, contre le miroir, comme elle faisait avec les cartes postales. Je me suis dit qu’elle ne bougerait plus de là.

Quand j’ai levé la tête, il faisait nuit. Je n’avais pas allumé la lumière. J’ai pensé à la cuisine de la grande maison, à un soir précis, et je me suis rappelé toute la scène.

C’était il y a quatorze ans. Apolline était encore au biberon. Sébastien venait de se marier, il n’avait pas d’apport, et il voulait une maison pour sa famille.

« On la met à son nom, ai-je dit à Chantal. Comme ça, il est tranquille. »

« Non. »

« C’est notre fils. »

« C’est pour ça. On la lui prête. Elle reste à nous. »

On a acheté par une SCI, elle et moi, cent pour cent des parts. Sébastien est entré dans la maison de six chambres avec Constance, un déménageur et zéro loyer. C’est moi qui ai payé la taxe foncière, l’assurance, la toiture quand elle fuyait.

Il a dit merci une fois, le jour des clés. Après, plus jamais.

Je n’ai jamais fait le calcul à voix haute. Un jour, Michel, au dépôt, m’a dit qu’une famille qui vit sans loyer dans une maison pareille, ça économise près de 80 000 euros par an.

« Arrête, Michel », j’ai dit. J’ai changé de sujet.

Le soir, Chantal m’a demandé pourquoi j’avais l’air ailleurs. Je lui ai dit que c’était rien.

Chantal essuyait une assiette, ce soir-là. Elle m’a dit, sans me regarder :

« La générosité devient dangereuse quand les gens la prennent pour de la faiblesse. »

Je l’avais trouvée dure. J’ai mis quatorze ans à comprendre qu’elle parlait de nous.

Il y a trois ans, Sébastien a voulu « participer ». 2 000 € le 5 de chaque mois, pour papa et maman. Il adorait le dire. Il l’a dit à Noël, devant tout le monde.

« Prends, m’a dit Chantal. Laisse-le se croire généreux. »

« On en a pas besoin. »

« Nous, non. Les petits, si. »

Elle a ajouté 2 000 € de sa poche, l’argent de l’appartement de sa mère à Nantes. Et chaque 5, je les voyais partir ensemble, 4 000 €, sur un contrat d’épargne études au nom d’Apolline et de Côme.

Nous, on vivait avec ma retraite de 1 380 €. Le pain de la veille, le cabas du Lidl, le chauffage à dix-neuf. Chantal aurait pu s’acheter des pantoufles neuves. Elle disait que les siennes tenaient encore.

« On le garde pour nous, Gérard. Si ça se sait, ça devient un dû. »

Elle avait raison, comme toujours. Alors je me taisais. À Noël, je laissais Sébastien découper la bûche. Au repas du dimanche, je disais que tout allait bien. Je mangeais mon assiette, je rentrais au studio, je comptais ce qui restait sur mon compte.

Voilà. Je n’avais jamais rien dit, à personne. J’avais cru que Sébastien comprendrait un jour de lui-même.

Vers neuf heures du soir, j’ai pris mon téléphone. Un vieux Samsung que Sébastien m’avait réglé l’an dernier. « Comme ça on sait toujours où tu es, papa. Pour ta sécurité. » Je savais à peine m’en servir.

Dans les contacts, il y avait « Moreau notaire ». Le numéro de l’étude, gardé depuis l’achat de la maison. J’ai pas regardé l’heure.

« Maître Moreau ? C’est Gérard. Pour ma femme. »

Deux sonneries. Une voix de femme, calme, qui n’était pas surprise.

« Monsieur, je suis désolée. Je pensais que vous viendriez plus tard. »

Partie 3: Deuxième étage, sans ascenseur

Douze heures plus tard, j’étais au pied de l’escalier de l’étude.

Huit heures quarante, le 26. Une porte cochère verte, une plaque en cuivre, « Maître Moreau, notaire ». Et au fond du couloir, des marches étroites. Pas d’ascenseur.

J’ai monté en comptant. Trente-quatre marches. J’avais ma veste du dimanche, celle de l’enterrement, et le cabas du Lidl sur l’épaule avec dedans le livret de famille, l’acte de décès, une facture EDF, au cas où. Au premier palier, mes genoux ont protesté. J’ai fait semblant de lire les noms sur les boîtes aux lettres.

Elle m’attendait en haut, debout, les lunettes relevées sur le front. Une femme d’une cinquantaine d’années, tailleur gris, aucun bijou. Derrière elle, un bureau en bois sombre et un radiateur qui cognait contre le mur.

Elle ne m’a pas donné la main tout de suite. Elle l’a tenue un instant devant elle, comme pour me laisser reprendre mon souffle. Puis elle a dit mon nom, en entier, avec « monsieur » devant. Personne ne m’avait appelé comme ça depuis l’église.

« Avant que vous vous asseyiez, monsieur. Madame est venue ici deux fois. »

« Deux fois ? »

« Il y a quatre mois, seule, avant d’entrer à l’unité. Elle est restée deux heures à ce bureau. Et il y a deux mois, avec une aide-soignante. Nadine. »

J’ai regardé l’escalier derrière moi.

« Elle a monté tout ça ? »

« Une marche à la fois. Ça lui a pris dix minutes. »

Je me suis assis. Il y avait un coussin sur la chaise. Maître Moreau a dit que Chantal l’avait demandé, la deuxième fois.

Quatre mois. Je me suis rappelé un matin où elle était sortie en taxi, avec son gilet bleu. « Prise de sang », elle m’avait dit. Je l’avais crue. Et deux mois, c’étaient les mardis. La coiffeuse.

Je n’ai pas dit un mot. Moreau a posé devant moi le classeur gris et les deux enveloppes blanches.

« Elle parlait de vous tout le temps, vous savez. Le premier jour, elle a dit : “Mon mari ne sait pas demander. Il sait seulement donner. Aidez-moi à ce qu’on ne lui prenne pas tout.” »

« Elle a dit ça ? »

« Mot pour mot. J’ai gardé ma note. »

Elle m’a tendu un mouchoir en papier. Je l’ai pris, je l’ai roulé en boule dans ma paume. Je ne m’en suis pas servi.

« Vous avez quelque chose d’elle sur vous ? »

J’ai sorti la feuille pliée. Elle l’a regardée une seconde, sans la lire.

« C’est mon papier. Mon encre aussi. Elle a tout écrit ici, d’un seul coup. La lettre, les deux enveloppes. Et elle a emporté la sienne. »

Elle a ouvert le classeur. Les statuts de la SCI, vingt pages, avec mon nom en gérant et celui de Chantal en associée. Cent pour cent des parts, à nous deux.

« Ça, vous le saviez. Voici ce que vous ne saviez pas. »

Trois pages agrafées. En bas, un S avec une boucle, la même qu’à neuf ans sur ses cahiers.

« Votre fils a signé ça il y a trois ans. Une convention d’occupation à titre gratuit de la maison. Révocable sur un simple courrier de votre part. »

« Il m’a jamais dit. »

« Il a dû croire que c’était une formalité. Madame l’a glissée entre deux papiers de banque, un jour où il était pressé. »

J’ai regardé la date. Le 5. Le jour du premier virement.

« Je l’ai cru généreux pendant trois ans », j’ai dit.

« Pas elle. Elle savait », a répondu Moreau.

Mon téléphone a vibré sur le bureau. Sébastien. Trois fois de suite. Puis un message de Constance. Je l’ai lu tout haut, sans savoir pourquoi :

« Gérard, studio libre avant le 30. Nous avons des visites. »

« Des visites de quoi ? »

Moreau n’a pas répondu. Elle a juste écrit quelque chose dans la marge de son dossier, très petit, et elle a souligné.

« Monsieur, Madame m’a laissé une consigne. Je ne devais ouvrir la deuxième enveloppe qu’une fois cette convention lue par vous. »

« Pourquoi ? »

« Elle disait que vous auriez pardonné avant d’avoir lu. »

Chantal me connaissait mieux que moi. C’est tout ce que j’ai pensé. J’ai serré les mains sur mon cabas, entre mes genoux, pour qu’elles arrêtent de bouger.

Moreau a pris la première enveloppe, celle qu’elle avait déjà posée de côté. Elle a pris la deuxième. Elle l’a retournée devant moi.

Une ligne, de l’écriture de Chantal. Appuyée. Soulignée deux fois, comme quand elle écrivait « important » sur les courses.

« Pour Apolline et Côme. »

Mon fils, ma belle-fille : pas un mot. Rien pour eux. Rien pour moi non plus.

« Je dois l’ouvrir maintenant, monsieur. Mais vous avez le droit de me dire non. »

Je n’ai pas dit non.

Moreau a glissé son pouce sous le rabat.

Partie 4: Le papier pour la mutuelle

Constance avait apporté un stylo au lit de ma femme. Un stylo, et un papier à signer.

Je l’ai appris à neuf heures vingt, le 26, sur une chaise avec un coussin.

Le papier de l’enveloppe a fait un petit bruit sec en s’ouvrant. Maître Moreau en a sorti trois choses. Elle les a posées l’une à côté de l’autre devant moi, sans rien dire.

La première, une lettre pliée en trois, fermée avec un bout de scotch. J’ai reconnu l’écriture penchée, la bleue, celle de la maison. Celle des listes de courses collées sur le frigo, celle des cartes de Noël pour les petits.

« Vous pouvez la lire », a dit Moreau.

J’ai décollé le scotch avec l’ongle. J’ai lu la première ligne, pas plus.

« Mes chéris, ce que je vous laisse est à vous seuls. »

J’ai replié la feuille et j’ai recollé le scotch en appuyant fort.

« Je lis pas la suite, ai-je dit. C’est pas pour moi. »

« C’est ce qu’elle m’a dit que vous feriez. »

Je n’ai pas répondu. Je commençais à en avoir assez qu’elle ait tout prévu, et que je sois le dernier au courant.

La deuxième chose, c’était un contrat d’assurance-vie. Le nom de Chantal en haut. 38 000 €. Et en dessous, deux bénéficiaires : Apolline, Côme.

« Son argent à elle, a précisé Moreau. Ce qu’elle avait mis de côté sur son livret, plus un peu de sa mère. Elle a signé le contrat ici, il y a quatre mois. »

38 000 €. Chantal, qui portait des pantoufles trouées pour « les faire durer ».

Je me suis frotté le visage avec la main. Elle avait un livret. Je savais même pas qu’elle avait un livret. Quarante-six ans de mariage, et je n’avais jamais ouvert son sac à main.

« Elle avait peur de quoi ? j’ai demandé. De moi ? »

« De votre cœur, monsieur. Elle disait que vous donneriez tout, si on vous le demandait gentiment. Et que quelqu’un le demanderait. »

Elle l’a dit doucement. Ça m’a fait mal quand même. Et elle avait raison.

La troisième chose était un papier tapé à la machine, sur lequel on lisait « PROCURATION » en haut. Rien d’écrit en bas : pas de nom, pas de signature. Dessus, un Post-it jaune, de la main de Chantal.

« C. m’a apporté ça pour “la mutuelle”. C’est pour vendre la maison. J’ai lu. Je n’ai pas signé. »

Je l’ai relu deux fois.

« C. », c’était Constance. Il n’y avait que ma belle-fille qui lui apportait des papiers à l’hôpital.

Je l’ai revue, un dimanche, dans le couloir de l’unité. Son sac en cuir sous le bras, un dossier cartonné dans l’autre main. Elle m’avait dit en passant : « La mutuelle, Gérard. Il faut bien que quelqu’un s’en occupe. » Et j’avais dit merci.

J’avais dit merci.

Sur la procuration, il y avait une tache ronde en bas à droite. Une goutte de thé, peut-être. Chantal buvait son thé en lisant, même là-bas.

« Elle l’a apporté à votre épouse à l’unité, a dit Moreau. Madame m’a fait passer l’original par Nadine le soir même. Elle ne voulait pas que vous le voyiez. Elle disait que vous auriez couru voir Sébastien, avec le papier à la main. »

« J’aurais couru. »

« Je sais. »

Je me suis levé. Mes jambes ont tenu.

« Elle voulait vendre la maison ? Mais elle est à la SCI. »

« Justement, monsieur. Pour vendre une maison de SCI, il faut une signature. Votre belle-fille cherche à la vendre. Et elle a essayé d’obtenir celle de Madame, sur son lit, avant qu’il soit trop tard. »

J’ai repensé au parking. À Constance qui remettait ses perles. À Apolline, qu’on ramenait par le bras.

« Les visites, j’ai dit. Le 30. »

« Je pense, oui. »

Je me suis rassis. Je ne sentais plus mes mains. Pendant trois ans, j’avais donné 2 000 € tous les mois à des gens qui comptaient déjà ce qu’ils allaient tirer de la maison de Chantal.

Moreau a rangé la lettre et le contrat dans le classeur gris. Elle a gardé la procuration devant elle, à plat. Elle y a mis la main dessus.

« Monsieur, il y a une chose que je dois vous demander. Quand ils… »

Mon téléphone a vibré. J’ai regardé l’écran : Sébastien, encore. Je l’ai retourné face contre le bureau.

Et j’ai repensé à ce qu’il m’avait dit, en réglant l’appareil. « Comme ça on sait toujours où tu es, papa. »

Un bruit montait dans la cage d’escalier. Des pas, vite. Un escarpin, puis une semelle de ville. Trente-quatre marches, et quelqu’un les prenait deux par deux.

Moreau s’est tue. Elle a levé les yeux vers la porte.

Elle s’est ouverte sans qu’on frappe. Sébastien est entré le premier, essoufflé, la veste de l’enterrement de travers.

Constance était derrière lui. Elle avait remis son collier de perles.

Partie 5: Sébastien lit sa signature

Maître Moreau a glissé la procuration dans le tiroir avant que la porte soit grande ouverte. Elle a tourné la clé. Elle l’a fait sans un bruit, comme on plie un journal.

« Papa ! T’es là ! On t’a appelé dix fois. »

« Je sais. »

« T’étais pas dans ta Clio, t’étais pas au studio, j’ai… » Il a regardé le bureau, la plaque en cuivre derrière nous, puis Moreau. « C’est quoi, ça ? »

« C’est mon rendez-vous, ai-je dit. Avec le notaire de ta mère. »

Constance a avancé d’un pas. Elle avait son sourire des cérémonies.

« Maître, bonjour. Nous venons chercher Gérard. Il est épuisé, avec l’enterrement. Il ne devrait pas être seul. »

« Votre beau-père est ici à ma demande, madame, a répondu Moreau. Et vous êtes concernés. Asseyez-vous. »

Il y avait deux chaises. Sébastien s’est assis. Constance est restée debout, la main sur le dossier.

Moreau a sorti du classeur gris une copie des trois pages agrafées. Elle l’a poussée vers mon fils avec un seul doigt.

« Lisez la dernière page. »

Il a lu. Ses lèvres bougeaient. « À titre gratuit… révocable à tout moment, sur simple courrier du gérant… » Il a levé les yeux vers moi, puis il a regardé en bas, la signature.

« C’est ma signature. »

« Le 5, il y a trois ans, a dit Moreau. »

« J’ai signé ça, moi ? Maman m’a fait signer des papiers de la banque, un jour, c’est tout. J’ai pas lu. J’étais pressé. »

« Je vois ça. »

Il a eu un petit rire, un seul, qui n’allait nulle part. Il a passé la main sur sa nuque, comme quand il avait dix ans et qu’on lui montrait un carnet de notes.

« Entre deux papiers de la banque, oui. »

Constance a tendu la main. Il lui a passé la feuille sans la regarder. Elle a lu vite, deux fois.

« Gérard, c’est ridicule. Sébastien est votre fils. Vous n’allez pas mettre votre propre famille à la porte d’une maison pour une histoire de formulaire. »

« J’ai rien dit de tel, ai-je répondu. C’est Sébastien qui m’a mis dehors hier. À l’enterrement de sa mère. »

Constance n’a pas cillé. Elle a regardé le plafond, les moulures, la lampe en laiton sur le bureau. Elle évaluait la pièce, comme une cliente.

Personne n’a parlé. Dehors, un camion de livraison faisait marche arrière, avec son bip. Le radiateur a cogné deux fois contre le mur.

Moreau a croisé les mains sur le buvard.

« Monsieur Sébastien, vous êtes assis chez moi depuis quatre minutes. Vous avez déjà appris deux choses sur la maison de vos parents. Je vous conseille d’en apprendre une troisième avant de parler : vous n’en êtes pas propriétaire. »

« Mais on y habite depuis quatorze ans ! »

« À titre gratuit. C’est écrit. Avec votre nom. »

C’est Sébastien qui a craqué le premier.

« Papa, on a un revolving. »

« Sébastien », a dit Constance.

« Soixante-trois mille euros. J’ai fait le calcul hier soir. Et février, Courchevel, le chalet, c’est déjà payé. On peut pas annuler. Faut bien que ça rentre quelque part. »

« C’est pour ça que tu me coupes mes 2 000 € », j’ai dit.

« C’était pas à toi, ces 2 000 €, de toute façon. Tu les dépensais même pas. »

J’ai failli lui demander comment il savait ça. Je me suis tu.

« Gérard, a repris Constance, d’une voix très égale, il y a une solution. On a visité l’EHPAD de Néris-les-Bains. Une chambre au rez-de-chaussée, une fenêtre sur le parc. La directrice vous attend. »

« Vous avez visité un EHPAD. Pour moi. »

« Avant l’enterrement », a murmuré Sébastien, et il a regardé ses mains.

Avant l’enterrement. Chantal respirait encore, quand ils sont allés choisir ma chambre.

« Et mon téléphone ? » j’ai demandé. « Pour ma sécurité, hein. »

« Il partage ta position, papa. C’est moi qui l’ai réglé. On s’inquiétait pour toi. »

« Vous êtes arrivés en douze minutes. »

Constance a posé la copie sur le bureau. Elle a refermé son sac. Elle a gardé les yeux sur moi, très calme, et elle a parlé tout bas, pour que Moreau entende quand même.

« Vous signez ce que Sébastien vous apportera. Vous quittez le studio ce soir. Sinon, les petits, c’est FINI, Gérard. Vous ne les reverrez plus. »

Sébastien n’a pas dit non. Il n’a pas dit oui non plus. Il fixait la moquette.

J’ai regardé Moreau. Elle a posé la main à plat sur le tiroir fermé. Elle a secoué la tête, à peine. Pas maintenant.

Alors j’ai fait ce que j’avais fait toute ma vie, derrière un volant. J’ai attendu que ça passe.

« Ce soir, a répété Constance en remettant son collier en place. Et le 30, à dix heures, des gens viennent visiter. »

On était le 26. Il était dix heures cinq. Il me restait une journée, et une nuit, avant que des inconnus marchent sur le jardin de Chantal.

Partie 6: La boîte à gâteaux LU

Le soir du 26, je me suis lavé les dents à l’eau froide, dans un studio où Constance avait coupé le chauffe-eau.

Je l’ai su en tournant le robinet. Le disjoncteur était relevé dans le tableau du garage, à côté du compteur. Personne n’avait fait ça par accident.

J’avais passé la journée dans la Clio, sur le parking du Leclerc, à regarder les gens pousser leurs caddies. J’avais mangé du pain de la veille avec un bout de fromage, sorti du cabas. Je n’avais pas eu envie de rentrer. Je n’avais pas eu envie de ne pas rentrer non plus.

À dix-huit heures, j’avais pris le chemin des Granges. Le portail était fermé. J’ai tapé le code, celui que je connaissais depuis quatorze ans. Le voyant est resté rouge. J’ai recommencé. Rouge.

J’ai garé la Clio dans le fossé. Je suis passé par le portillon du fond du jardin, celui que Chantal me faisait huiler chaque printemps. Il a grincé quand même.

Le jardin sentait la terre mouillée. Les rosiers étaient taillés court, comme elle les aimait. Dans la maison, la lumière de la cuisine était allumée. Je n’ai vu personne. Je suis passé devant, courbé, comme un voleur chez moi.

Dans le studio, il faisait quatorze degrés. J’ai gardé mon manteau. J’ai posé le cabas sur la toile cirée. Les pantoufles de Chantal étaient toujours sous le lit, côte à côte, le bout usé.

Je me suis assis sur le lit. Je les ai regardées longtemps.

À vingt heures dix, une voiture s’est arrêtée au bout du chemin. Des phares, puis plus rien. Quelqu’un a poussé le portillon. Quelqu’un qui connaissait le loquet.

J’ai ouvert la porte du studio. Une femme d’une cinquantaine d’années, en anorak, les cheveux gris attachés en queue. Elle tenait contre son ventre une boîte à gâteaux LU, de celles en fer, avec le bleu qui s’écaille.

« Monsieur Gérard ? »

« C’est moi. »

« Nadine. Du troisième étage, à l’unité. Maître Moreau m’a dit que vous seriez peut-être là. Elle m’a dit aussi de pas sonner chez eux. »

« Entrez. Il fait froid, par contre. »

« J’ai l’habitude, a-t-elle dit. Chez nous, les fenêtres ferment mal. »

Elle s’est assise sur la seule chaise. Elle a posé la boîte sur ses genoux. Elle n’a pas ouvert tout de suite. Elle a passé le pouce sur le couvercle, là où la peinture manquait.

« Elle me l’a donné il y a trois semaines, a-t-elle dit. Avant qu’elle puisse plus tenir un stylo. Elle voulait que je vous le remette après l’enterrement. Pas avant. »

« Pourquoi pas avant ? »

« Parce que vous auriez été voir votre belle-fille. »

Elle a soulevé le couvercle. Il y avait un carnet à spirale, un de ceux de la papeterie, à petits carreaux. La couverture était molle, tachée de thé. Dans un coin, de l’écriture bleue, penchée : « Comptes ».

J’ai reconnu le mot avant de le lire. Chantal avait toujours tenu les comptes de la maison dans un carnet comme celui-là. Le gaz, la mutuelle, l’argent des petits à Noël.

Je l’ai ouvert au milieu. Ce n’étaient plus des comptes.

« 3 septembre. C. est venue à 15 h. Elle est restée onze minutes. Elle a regardé la perfusion, pas moi. »

« 10 septembre. C. : “On a pensé à une chambre à Néris, pour Gérard, après.” J’ai dit que j’étais encore là. Elle a dit : “Bien sûr.” »

« 17 septembre. C. m’a demandé, dans le couloir, à l’infirmière : combien de temps il lui reste. Elle croyait que je dormais. »

J’ai fermé le carnet. Je l’ai rouvert. J’ai relu la date.

« Elle croyait que je dormais, j’ai répété. »

« Elle dormait pas, a dit Nadine. Elle dormait jamais, la journée. Elle faisait semblant, pour entendre. »

Je me suis levé et j’ai marché jusqu’à la porte. Je suis revenu. Dans un studio de dix-huit mètres carrés, on n’a pas beaucoup de place pour ça.

« Elle a tout noté, ai-je dit. Même ça. »

« Elle a tout noté. Les visites, les heures, ce qu’on lui disait. Elle me demandait de lui lire en fin de journée. Elle disait que ça la tenait éveillée. »

Les pages suivantes étaient pareilles. Neuf visites de Constance en trois mois. Je n’en avais vu qu’une, dans le couloir, avec le dossier cartonné.

Puis il y avait une page plus longue, au milieu. Pas de date. Les lettres étaient plus grosses, comme quand elle écrivait fatiguée.

« Sébastien : il est faible, pas mauvais. Il fait ce qu’on lui dit, quand c’est elle qui le dit. Gérard, ne le juge pas trop vite. Mais ne lui laisse pas la maison pour autant. »

Je suis resté avec le carnet ouvert dans les mains. Le radiateur ne marchait pas. J’avais honte. Je ne savais pas de quoi, au juste. De n’avoir rien vu, sans doute. De devoir lire ça de la bouche d’une morte, un soir, dans un garage.

« Faible, pas mauvais, a murmuré Nadine. Elle me l’a dit aussi. Plusieurs fois. »

« Elle avait raison pour le faible. »

« Pour l’autre partie, je sais pas. »

Je me suis rassis. J’ai posé les mains à plat sur le carnet, comme sur un volant arrêté.

« Nadine, ai-je dit. Il y a une chose que je comprends pas. Chantal m’a dit, un mardi, qu’elle avait sa coiffeuse. Elle en a parlé deux fois. Elle revenait avec les cheveux… pas faits. »

Nadine a eu un petit sourire fatigué. Elle a regardé ses mains.

« Elle avait pas de coiffeuse, monsieur. »

« Alors c’était qui ? »

« C’était moi. Le premier mardi, j’ai pris ma matinée. Le deuxième, j’ai échangé mon service avec une collègue. Je l’ai conduite chez Maître Moreau dans ma voiture. Deux fois. Elle tenait à peine debout, la deuxième. Elle a refusé le fauteuil roulant. »

Je n’ai rien dit.

« Elle m’a fait promettre de rien vous dire avant l’enterrement. J’ai tenu. »

« Vous avez tenu. »

Elle a sorti de la boîte une dernière chose, en dessous du carnet. Une enveloppe kraft, fine, scotchée sur les quatre côtés. Elle me l’a tendue.

« Ça, c’est la dernière page, monsieur. Elle l’a arrachée du carnet, un soir, quand elle pouvait encore. Elle m’a demandé de la scotcher pour elle. »

« Vous l’avez lue ? »

« Jamais. »

Je l’ai prise. Elle ne pesait rien. Dessus, au stylo bleu, il n’y avait pas de nom. Juste une date.

Partie 7: Michel et la soupe au poireau

Le 27, à midi, je n’avais toujours pas ouvert l’enveloppe kraft de Nadine.

Je l’avais posée sur la table, contre le bol de café de ce matin. À côté, il y avait la lettre de Chantal, celle de six mots, que je n’avais pas lâchée depuis deux jours. Deux enveloppes sur une toile cirée. Le reste du studio ne comptait plus.

J’avais dormi trois heures, tout habillé, sous deux couvertures et mon manteau. Au réveil, j’avais trempé le pain de la veille dans le café, parce que le grille-pain avait disjoncté avec le reste. J’avais compté ce qu’il y avait dans mon portefeuille. Quarante-deux euros. Ma retraite tombait le 8.

À midi dix, quelqu’un a frappé à la porte du garage. Trois coups, puis deux. Je connaissais ce code-là aussi.

« Gérard ? C’est Michel. Ouvre, j’ai les mains prises. »

Michel avait soixante-quatorze ans, une hanche qui ne marchait plus qu’à moitié, et trente et un ans de ligne 4 derrière lui, comme moi. On avait partagé le même dépôt, les mêmes pauses, les mêmes cafés de machine. Il est entré en portant un grand Tupperware avec les deux mains, le téléphone coincé sous le menton.

« Ma femme a fait de la soupe. Poireau, pommes de terre. Elle en a fait pour un régiment, elle sait pas faire autrement. »

« T’aurais pas dû. »

« Si, j’aurais dû, a dit Michel. J’aurais dû venir hier. Vu comment tu m’as regardé au cimetière, avec ton cabas, j’aurais dû venir hier. »

Il a posé le Tupperware sur la table. Il a regardé le radiateur, puis le bol, puis moi. Il n’a pas fait de commentaire. Il a juste mis la main sur le robinet, il l’a ouvert, il a attendu.

« Il y a pas d’eau chaude. »

« Constance a coupé. »

« Ah. »

Il a dit ça comme on dit « ah » devant un pneu crevé. Puis il a sorti deux bols du placard, des bols à moi, il les a remplis. La soupe fumait. Je l’ai bue debout, près de la porte, sans m’en rendre compte. Elle était brûlante, avec du sel et un peu de beurre. J’ai fini mon bol avant lui.

« Reprends-en. »

« Non. »

« Reprends-en, a-t-il dit. Tu fais pas le fier avec moi. »

Je me suis resservi. Michel a attendu que je pose la cuillère. Ensuite il a sorti son téléphone, un grand, avec une coque noire qui se décollait. Son petit-fils lui avait montré comment agrandir les photos.

« Faut que je te montre un truc. Mon petit-fils m’a envoyé ça ce matin, par curiosité. Il a vu passer le nom de la rue. »

Il m’a tendu l’écran. C’était une annonce. J’ai reconnu la façade avant de lire le texte, le crépi beige, les volets bleus que j’avais repeints au printemps d’il y a six ans.

« Maison de famille, six chambres, chemin des Granges, Montluçon. 439 000 €. Libre de toute occupation. Visites le 30. »

« Libre de toute occupation, j’ai lu à voix haute. C’est moi, l’occupation. »

« Et le studio, ils en parlent pas. Regarde en bas. »

En bas, il y avait un nom d’agence : Beaumont Immobilier, rue du Commerce. Et un numéro de téléphone avec « Guillaume » écrit en petites lettres.

Je me suis assis sur le bord du lit. Les pantoufles de Chantal étaient à vingt centimètres de ma jambe.

« Ils ont publié ça quand ? »

« Hier soir. Il y a vingt-quatre heures, à peu près. »

« Hier soir, c’est le jour de l’enterrement plus un. »

« Ben oui. Ils ont pas traîné. »

J’ai fait défiler les photos du bout du doigt. Le salon, vide, sans les cadres. La cuisine, avec le plan de travail dégagé. Quelqu’un avait enlevé les magnets du frigo, ceux des petits, ceux des vacances. Je ne savais pas qu’ils étaient déjà partis.

Dans la dernière photo, c’était le jardin. Les roses étaient en fleurs, malgré la saison, les dernières. Elle les avait taillées en juillet, quand elle pouvait encore sortir un peu.

Mon téléphone a vibré sur la table. C’était Sébastien.

« Papa, on a été durs. Moi le premier. Viens dîner ce soir, 19 h 30. Les petits veulent te voir. Constance a fait un gratin. »

Il y avait un cœur, à la fin. Un petit cœur jaune.

Michel a lu par-dessus mon épaule, parce qu’il lit toujours par-dessus l’épaule.

« Méfie-toi. »

« C’est mon fils. »

« C’est ce que tu disais déjà pour les 2 000 € du 5. »

« Comment tu sais ça ? »

« Tu me l’as dit, Gérard. Un jour de décembre, au café. Tu m’as dit : “C’est pour les petits.” Je t’ai cru. »

Je n’ai rien répondu. Je ne m’en souvenais plus.

« Tu vas y aller ? »

« Je sais pas. »

« Tu y vas, a dit Michel. Je te connais. Tu y vas parce que les petits sont là. »

« Peut-être. »

Il avait un rendez-vous à quatorze heures, sa femme au kiné. Il a refermé le Tupperware en appuyant sur les coins avec ses doigts gonflés.

« Je te laisse la soupe. Y en a pour trois jours. Tu la chauffes sur le réchaud. »

« Merci, Michel. »

« Dis pas merci. Dis-moi plutôt ce que tu comptes faire. »

« Passe-moi ton téléphone. »

Il me l’a donné. Je n’ai pas su dire pourquoi. J’ai agrandi la photo du jardin avec deux doigts, comme il m’avait appris à le faire sur le mien. J’ai regardé le fond, derrière les roses.

Il y avait la chaise de jardin de Chantal. La verte, celle au dossier ripé, qu’elle déplaçait pour suivre le soleil. Sur le dossier, un gilet beige.

Je connaissais ce gilet. Elle l’avait oublié là un après-midi d’été, la veille de son entrée à l’unité. Je l’avais vu, et je n’avais pas osé y toucher. Depuis, personne n’avait mis les pieds au fond du jardin. Personne, sauf quelqu’un qui avait pris cette photo, après son départ, quand elle était encore vivante, dans son lit, à deux kilomètres de là.

« Michel. Cette annonce, elle date pas d’hier soir. »

« Pourquoi ? »

« Parce que la photo, elle a été prise avant. »

Partie 8: Le gratin de Constance

Constance m’a pris le cabas des mains avant que j’aie dit bonsoir.

« Donnez, Gérard, vous allez vous faire mal au dos. »

Elle l’a posé sur le banc de l’entrée, entre les chaussures des petits. Elle ne l’a pas ouvert. Dedans, il y avait deux Kinder Bueno que j’avais achetés au Leclerc avec la monnaie de ma poche, et un reste de baguette de la veille que j’avais oublié de sortir.

Il était dix-neuf heures vingt-huit. Sébastien m’avait ouvert le portail lui-même, planté sur le gravier, les mains dans les poches. Il n’avait pas parlé du code. Moi non plus.

La maison sentait le fromage fondu et la lessive. Sur le buffet, les cadres étaient revenus. Les photos de Chantal aussi. Quelqu’un les avait remis là dans la journée, bien alignés, avec un chiffon.

« Papi ! »

Côme a traversé le couloir en chaussettes. Il m’a pris par la taille, la tête contre mon ventre. Il a onze ans, il est déjà grand pour son âge. Il a les cheveux de sa grand-mère, fins et raides, qui ne tiennent jamais en place.

« T’as faim ? Maman a fait du gratin avec du jambon. Y en a trop. »

« Alors je vais t’aider à finir. »

Apolline était dans l’encadrement de la porte de la salle à manger. Quatorze ans, un sweat gris trop large, le téléphone à la main. Elle a dit « Salut, papi » sans lever tout à fait les yeux. Puis elle a tourné les talons.

On s’est assis. Constance m’avait gardé la place près du radiateur. Elle m’a servi la première, une grosse part, avec des pommes de terre bien dorées sur le dessus. Elle a rempli mon verre d’eau, puis elle a posé la carafe de mon côté.

« Je suis désolée pour hier, a-t-elle dit. On était à bout, tous les deux. L’enterrement, la fatigue. On a dit des choses. »

Je n’ai rien répondu. J’ai mangé. C’était bon, il faut le dire. Chaud, salé, avec de la muscade. Je n’avais rien avalé de chaud depuis le bol de Michel.

« Vous voyez, a-t-elle repris, on veut juste que ça se passe bien. Pour les petits. »

« Je sais. »

« Et vous n’êtes pas obligé de partir du studio, évidemment. Sébastien a été maladroit. »

Sébastien a baissé les yeux sur son assiette. Il a coupé son jambon en petits carrés très réguliers.

« Papi, a dit Côme, la bouche pleine. Tu pars, toi ? »

La fourchette de Constance s’est arrêtée au-dessus de son assiette.

« Qui t’a dit ça, mon grand ? »

« Papa. Il a dit à maman, dans la voiture, que tu partirais bientôt. Dans un endroit avec un parc. »

« Côme. On mange. »

« Mais c’est vrai ou pas ? »

« C’est pas vrai, ai-je dit. Mange ton gratin. »

Apolline a levé la tête pour la première fois. Elle m’a regardé une seconde, droit, avec les yeux de Chantal. Puis elle a repris sa fourchette, comme si elle n’avait rien fait.

On a fini le gratin. Côme a eu droit à son Kinder, et Apolline au sien, que j’ai posé à côté de son verre sans rien dire. Elle l’a glissé dans la poche de son sweat. Constance a débarrassé les assiettes toute seule, en refusant mon aide. Elle chantonnait presque.

À vingt heures vingt, elle a envoyé Côme se brosser les dents. Apolline a obéi sans histoire, ce qui n’arrive jamais. Elle a dit qu’elle montait faire ses devoirs. Elle a traîné un peu devant la porte. Puis elle est revenue s’asseoir, sur la chaise à côté de la mienne, sans un mot.

Sébastien a sorti de sous son assiette une chemise cartonnée bleue. Je ne l’avais pas vue. Elle était restée là pendant tout le repas, sous la vaisselle, comme une carte d’avance.

« Papa. J’ai un truc à te montrer. C’est pas grave. C’est juste pour simplifier. »

« Simplifier quoi ? »

« La succession de maman. Les papiers. Ça va être long, il y aura des frais, des délais. Avec ça, on évite tout. » Il a ouvert la chemise. « C’est le cousin de Constance qui l’a préparé. Il est clerc de notaire à Vichy. Il l’a fait gratuitement. »

Il m’a glissé deux feuilles agrafées. En haut, en gras : « Acte de cession de parts sociales ». Je me suis arrêté à la deuxième ligne. Moi, Gérard, cédant. Mon fils, cessionnaire. Toutes les parts. Pour un euro.

« Un euro, j’ai lu. »

« C’est symbolique, a dit Constance, très doucement. C’est une formalité, Gérard. Une pure formalité. Vous restez au studio, vous gardez tout ce que vous voulez. Sébastien s’occupera de la gestion à votre place. Vous n’aurez plus à vous soucier de rien. »

« Plus à me soucier de rien. »

« Chantal l’aurait voulu comme ça. Elle voulait que vous soyez tranquille. »

Elle a posé sa main sur mon avant-bras. Elle sentait la crème pour les mains, la même que dans la chambre de l’unité.

« Et le 30, j’ai demandé. Il y a des gens qui viennent, il paraît. »

Sébastien a regardé Constance. Constance n’a pas bougé.

« Des amis, a-t-elle dit. Qui voulaient voir la maison. Rien de sérieux. »

Elle a sorti de la poche de son cardigan un stylo noir, sans marque, de ceux qu’on trouve dans les banques. Elle a fait cliquer le capuchon. Elle me l’a tendu, par le bout, comme on tend des ciseaux.

Je l’ai pris.

Un stylo comme celui de l’hôpital, j’ai pensé. Celui qui n’avait pas servi.

« Là, a dit Sébastien. En bas, à droite. Et la date. Le 27. »

La feuille était un peu froide. Ma main ne tremblait pas, je ne sais pas pourquoi. J’ai regardé la ligne. Je me suis dit que j’étais fatigué. Que Chantal était morte depuis peu et que j’avais mal partout. Qu’ils avaient fait un gratin. Qu’ils me remettaient la photo de ma femme sur le buffet.

Sous la table, quelque chose a touché ma main gauche. Un petit rectangle chaud, avec des bords arrondis.

Apolline n’a pas tourné la tête. Elle fixait son assiette vide. Mais sa main était sous la nappe, et elle avait glissé son téléphone entre mes doigts. L’écran était allumé. Je sentais la lumière contre ma cuisse. Un écouteur blanc pendait au bout de son fil, tout contre mon genou.

J’ai refermé le poing dessus.

Constance me regardait. Sébastien me regardait. La pointe du stylo touchait le papier, à l’endroit où il fallait mettre mon nom.

ans. Qu’est-ce que vous allez en faire, de six chambres ? »

« Je vais les garder. »

« Pour qui ? Votre Chantal est MORTE, Gérard. Elle ne paiera pas mon crédit. »

Elle a attrapé la poignée de la porte d’entrée. Elle me l’a tenue, comme pour un invité.

« Bonne nuit. Dormez bien. Le 30, à dix heures, il y a des visiteurs. Avec ou sans vous dans le jardin. »

J’ai pris mon cabas. Sur le chemin des Granges, sous le lampadaire, j’ai regardé l’heure sur mon téléphone. Vingt et une heures douze.

On était le 27. Dans soixante et une heures, des inconnus allaient marcher sur les roses de Chantal.

Partie 10: Le bureau de Moreau, huit heures trente

À neuf heures dix, le 28, j’avais signé la première lettre de ma vie qui disait non à mon fils.

Trois lignes. Une date, un nom, un paragraphe tapé par Moreau. Je l’ai relue deux fois. Puis j’ai signé avec mon propre stylo, celui du dépôt, parce que je ne voulais pas écrire ça avec un autre.

Mais ça, c’était après. D’abord, il y avait eu les trente-quatre marches.

Je les avais montées à huit heures vingt-cinq, le cabas au bras. Je n’avais presque pas dormi. J’avais réécouté la voix de Chantal dans ma tête toute la nuit, sans le téléphone. Ce matin-là, j’ai eu droit à un vrai café, dans une tasse avec une soucoupe. Moreau l’a posé devant moi sans rien demander.

« Vous avez une sale tête, monsieur. »

« J’ai dîné chez mon fils. »

« Racontez. »

Je lui ai tout dit. Le portail, le gratin, Côme, l’acte de cession pour un euro, le stylo de Constance, la phrase de la cuisine que la petite avait retenue. Elle écoutait sans écrire. De temps en temps, elle ôtait ses lunettes et les remettait.

« Vous n’avez pas signé ? »

« Non. »

« Bien. Parce que cet acte-là, il ne tient pas debout. Une cession de toutes les parts pour un euro, ça s’appelle une cession à vil prix, et le cousin de votre belle-fille, clerc ou pas, le sait très bien. Mais il vous aurait fallu un procès de deux ans pour le prouver. Alors je préfère que vous ayez dit non. »

Elle a ouvert le classeur gris. Elle en a sorti plusieurs feuilles, un petit tas, qu’elle a étalées sur le buvard.

« Voilà ce que vous avez le droit de faire, monsieur. Premièrement. Vous êtes le gérant de la SCI, seul. Vous pouvez révoquer par simple courrier la convention d’occupation que Sébastien a signée il y a trois ans. C’est ce que vous venez de faire, ou presque. Le préavis, c’est soixante jours. Pendant ce temps, il reste chez lui. Après, non. »

« Soixante jours. »

« Deuxièmement. La maison ne peut pas être vendue sans vous. Les statuts exigent la signature du gérant et l’accord de l’associé. L’associée, c’était Chantal. Aujourd’hui, c’est vous seul. Si vous refusez, il n’y a pas de vente. Il n’y en aura pas. »

« Et Sébastien ? Il aura quoi ? »

J’ai failli dire « il aura rien ». Je me suis arrêté à temps.

« Sébastien n’est pas déshérité, a dit Moreau, comme si elle avait entendu. La loi ne le permet pas. Il a droit à sa part de ce que vous laisserez un jour, en valeur. De l’argent, pas la gérance, pas les clés. La clause d’agrément l’empêche d’entrer dans la société sans votre accord. Il touchera ce qui lui revient. Quand vous ne serez plus là. »

« Pas avant. »

« Pas avant. Et sans qu’il ait besoin de vous mettre dans un parc pour ça. »

Elle a glissé vers moi une petite carte, jaunie, un bristol de la papeterie de la rue de la République. Au dos, une écriture bleue, penchée.

« Donne-leur du temps. Pas la maison. »

Je l’ai lue. Je ne sais plus combien de fois. Chantal avait écrit ça, assise à ce bureau, il y a quatre mois, avant d’aller se faire soigner.

« Elle vous l’a laissé pour moi ? »

« Elle l’a glissé dans le classeur, a répondu Moreau. Avec ce qu’elle appelait “mes munitions”. »

Je me suis essuyé le nez avec le dos de la main. Elle a regardé par la fenêtre, poliment.

« Il y a autre chose », a-t-elle dit quand j’ai eu fini.

« La procuration. »

« Oui. Hier après-midi, j’ai appelé l’agence Beaumont, rue du Commerce. Je me suis présentée comme notaire de la SCI, ce qui est la vérité. J’ai demandé au secrétariat les pièces du mandat de vente, pour vérifier la régularité. Une jeune femme très zélée m’a envoyé le tout par courriel dans l’heure. Sans rien demander à son patron. »

Elle a posé devant moi une photocopie. Je l’ai reconnue avant de lire. C’était la procuration, la même que celle de l’hôpital, la tache de thé en moins. Sauf qu’en bas à droite, il y avait une signature.

« Chantal », elle disait. Une grande boucle à la première lettre. Ça ressemblait. Ça ressemblait presque.

« Regardez la couleur de l’encre, monsieur. »

« Noire. »

« Votre épouse n’a jamais signé autre chose qu’à l’encre bleue. Vous le savez mieux que moi. La signature est datée du 17 septembre. Ce jour-là, d’après l’original que Nadine m’a rapporté le soir même, et d’après le Post-it, Madame Chantal n’avait rien signé. J’ai l’original vierge dans le classeur. Je l’ai gardé précisément pour ça. »

« C’est un faux. »

« Je ne dis pas ça. Je dis que ce papier ne prouve pas ce qu’on lui fait dire. Le mot “faux”, on le gardera pour plus tard. »

Je me suis levé. J’ai fait trois pas jusqu’à la fenêtre. La rue était normale. Un type avec une baguette sous le bras, une voiture mal garée. Les gens allaient travailler.

« Elle a imité l’écriture de ma femme. Ma belle-fille. Dans son lit d’hôpital. »

« Pendant que Madame Chantal était vivante, oui. À une date où elle ne pouvait pas contredire. »

« Et personne n’a rien vu. »

« Si. Madame votre épouse. Et elle l’a noté. »

Je suis revenu. Mes jambes tenaient. J’ai pensé à la boîte LU, à l’enveloppe kraft toujours fermée dans ma poche intérieure.

« Le mandat, j’ai demandé. Qui l’a signé, du côté de l’agence ? Il y a un acheteur ? »

« C’est ce que je voulais vous montrer en dernier. »

Moreau a sorti du dessous du tas une dernière liasse, quatre pages agrafées. En haut, en lettres noires : « Projet de compromis de vente ». Elle a posé son doigt sur la première page, à la ligne du dessous. Elle ne m’a rien dit. Elle a attendu.

J’ai lu à voix haute, lentement, comme je lisais le règlement au dépôt.

« Le vendeur, la SCI… représentée par Madame Constance… en vertu d’une procuration datée du 17 septembre. »

« Continuez. »

« L’acquéreur : une société à responsabilité limitée, immatriculée à Moulins, représentée par son gérant. Monsieur Thibault… »

Je me suis arrêté. Je connaissais ce prénom. Je l’avais entendu dans la bouche de Constance, au repas du réveillon, deux ans de suite. Je l’avais serré, au cimetière, il y a trois jours : un grand type en manteau gris, qui avait regardé le toit de la maison par-dessus mon épaule.

Le frère de ma belle-fille.

Partie 11: Beaumont Immobilier, rue du Commerce

Le premier mot que m’a dit Guillaume Beaumont, c’était : « Le garage Renault, c’est à côté. »

J’avais pourtant mis ma veste du dimanche. La grise, avec le col repassé. Je tenais mon cabas contre moi, comme à l’hôpital.

Il était quatorze heures dix, le 28. Avant d’entrer, j’étais resté deux minutes devant la vitrine, à regarder les photos de maisons sous cellophane. Au milieu, il y avait la nôtre. Chemin des Granges, six chambres, 439 000 €, « libre de toute occupation ». Les rosiers de Chantal au premier plan, bien nets.

Quelqu’un avait pris cette photo en septembre. Pendant qu’elle était encore vivante, à l’unité, avec sa perfusion.

Beaumont avait la quarantaine, un gilet sans manches et une montre trop grosse. Il ne s’est même pas levé.

« Je viens pour la maison du chemin des Granges », ai-je dit.

« Ah, une visite ! C’est le 30, monsieur, sur rendez-vous. Vous êtes voisin ? Les voisins, on les voit le jour de la visite, pas avant. »

« Je suis le propriétaire. »

Il a ri. Pas méchamment. Comme on rit quand un client demande une remise.

« Le propriétaire, c’est la SCI, monsieur. Représentée par Madame Constance, en vertu d’une procuration. Tout est en règle. »

« La SCI, c’est moi. Je suis le gérant. »

Il a levé les yeux. Il m’a regardé de haut en bas : la veste, le cabas, le pain qui dépassait. Derrière lui, une jeune femme a arrêté de taper.

« Ah. Le beau-père. » Il s’est enfin appuyé au dossier. « On m’avait prévenu que vous étiez fatigué. Après le deuil, ça arrive. Madame Constance m’a dit que vous aviez donné votre accord et que vous préfériez ne plus vous occuper de tout ça. »

« Elle a dit ça. »

« Bah oui. Pour vous ménager. »

Je n’ai pas répondu. J’ai sorti de mon cabas trois feuilles et je les ai posées sur son bureau, l’une à côté de l’autre. Comme Moreau l’avait fait avec moi.

La première, une lettre de la SCI, tapée le matin même. Trois lignes. Le gérant retire tout pouvoir donné à qui que ce soit et déclare que la vente n’a jamais été autorisée.

La deuxième, une photocopie de la procuration vierge. Avec le Post-it de Chantal collé dessus : « Je n’ai pas signé. »

La troisième, la copie que Beaumont tenait de Constance. Avec la signature en bas à droite.

« Regardez la couleur de l’encre, ai-je dit. »

« Pardon ? »

« Noire. Ma femme a jamais signé qu’en bleu. Quarante-six ans que je vois ça sur les chèques. Et la date, le 17 septembre. Ce jour-là, elle était dans un lit, elle tenait plus un stylo. »

Il a pris la copie. Il l’a tenue loin de ses yeux, puis près.

« Je suis pas expert en écritures, monsieur. »

« Moi non plus. J’ai conduit un bus toute ma vie. Mais un ticket pas composté, je le vois à deux mètres. »

La jeune femme, derrière, a posé ses mains à plat sur son clavier. Elle ne tapait plus du tout.

Beaumont a toussé. Il s’est redressé, et sa voix a changé de dossier.

« Écoutez. Un agent reçoit un mandat avec une procuration. Il n’a pas à… Ma cliente m’a affirmé que… »

« Maître Moreau, la notaire de la SCI, dit que si. Qu’un agent qui vend sans vérifier engage sa responsabilité. Elle dit aussi que le mandat est nul, et que le tribunal aimerait sûrement savoir qui a fabriqué la signature. »

« Fabriqué ? Moi, je l’ai jamais… Je jure que je savais pas ! »

« Je vous crois pas. Mais je vous laisse une chance. »

Il a mis un moment à comprendre que j’attendais.

« Tous les messages entre vous et ma belle-fille. Et vous retirez le mandat. Là, tout de suite. »

« Les échanges sont confidentiels, c’est… »

« Le mandat est nul. Donc c’est mon dossier. »

Il a regardé la porte. Puis la jeune femme. Puis le plafond, où il n’y avait rien.

« Mademoiselle, a-t-il dit. Imprimez-lui la conversation. Toute. »

L’imprimante était dans l’arrière-boutique. Elle a mis longtemps. Pendant ce temps, Beaumont a tapé la lettre de retrait lui-même, à deux doigts, en s’y reprenant trois fois. Il l’a signée. Il a mis son tampon, un peu de travers.

« Et l’annonce ? »

« Je la supprime. »

« Pas sur l’écran. Dans la vitrine. »

Il a fait signe. La jeune femme est sortie sur le trottoir avec un cutter. Je l’ai regardée à travers la vitre décoller le scotch, un coin après l’autre. La photo de la maison s’est détachée d’un coup. Les roses de Chantal ont plié en deux dans sa main.

Elle m’a rapporté la feuille et me l’a tendue sans lever les yeux.

« Je peux la garder ? »

« Elle est à vous, monsieur. »

Je l’ai pliée en quatre et je l’ai mise dans mon cabas, sur le pain de la veille. Derrière elle, l’imprimante a fini de cracher. Quinze pages, encore tièdes, agrafées en haut à gauche.

Dans la rue, il y avait du monde. Un type qui tenait une baguette, une dame avec un caddie. Je me suis assis sur un banc, en face du Crédit Agricole, les pages sur les genoux.

Constance écrivait vite, sans majuscules, avec des abréviations. Beaumont répondait toujours pareil. « Aucun souci. » « Je m’en occupe. » « Je préviens pas le beau-père tant que ce n’est pas ficelé. »

Le 3 septembre : « Thibault confirme son offre. Il faut que ça soit réglé avant Noël. »

Le 9 septembre : « Le vieux n’y verra que du feu. Il a toujours signé ce qu’on lui met sous le nez. »

J’ai lu ça deux fois. Elle avait raison. C’était bien comme ça que je faisais.

Puis j’ai tourné la page. Et sur la sixième, en haut, une date que je connaissais par cœur, parce qu’elle était aussi dans le carnet de Chantal.

Le 17 septembre, 15 h 12. Constance à Beaumont :

« C’est signé. Plus qu’à attendre. »

Partie 12: Un coup léger sur la porte du garage

Ce soir-là, à vingt-deux heures dix, l’eau du robinet était chaude.

Je me suis lavé les dents dessus, longtemps, juste pour la sentir. Dans le tableau du garage, le disjoncteur était relevé. Je n’y avais pas touché. J’avais passé la soirée dans la Clio, sur le parking du Leclerc, à relire quinze pages tièdes.

Quelqu’un était venu pendant que j’étais dehors. Quelqu’un qui savait où était le tableau.

J’ai mis une casserole sur la plaque. J’ai sorti la tasse ébréchée. Les pantoufles de Chantal étaient toujours sous le lit. Il faisait seize degrés, le radiateur cliquetait.

À vingt-trois heures cinq, on a frappé. Pas un coup de poing : un coup léger, deux fois, comme quelqu’un qui espère presque qu’on n’entende pas.

J’ai ouvert.

Sébastien était sur le seuil, sans manteau, en chemise. Il tremblait de partout. Le froid, sûrement, mais pas seulement.

« C’est moi, papa. »

« J’ai vu. L’eau. »

« J’ai remonté le disjoncteur ce matin. À six heures. Elle dormait. »

« Entre. »

Il s’est assis sur la seule chaise. Moi, sur le lit, à côté des pantoufles. Entre nous, la toile cirée avec ses cercles de tasses. J’ai versé l’eau chaude dans deux verres. Pas de thé, il n’y en avait plus.

Je n’ai rien dit. J’ai sorti les quinze pages du cabas et je les ai posées devant lui, retournées. Puis j’ai retourné la sixième.

Il a lu. Il a lu les yeux fixes, le doigt sous les lignes, comme quand il avait dix ans devant ses devoirs. À la date du 17 septembre, son doigt s’est arrêté.

« Elle dit “c’est signé”. Maman a signé ? »

« Maman a rien signé. Elle a collé un Post-it dessus. “J’ai pas signé.” Elle l’a écrit de sa main, le jour même. »

« Mais alors… »

« Alors c’est ta femme qui a signé à sa place. À l’encre noire. »

Il a ouvert la bouche. Rien n’est sorti. Il a posé la main à plat sur sa poitrine, comme pour vérifier que ça battait encore.

« Je savais pas, papa. Je te jure. Pour la signature, je savais pas. Elle m’avait dit que maman était d’accord, de vive voix, que c’était juste une formalité pour la mutuelle, que… »

« Sébastien. »

« Je te jure sur les petits. »

Je l’ai regardé. Il a laissé ses yeux se faire regarder. Je crois que c’était la première fois depuis l’enterrement.

« Je te crois pour ça, ai-je dit. Dis-moi le reste. »

« Quel reste ? »

« Celui que tu portes depuis que t’es entré. »

Il a pris son verre à deux mains. L’eau tremblait dedans.

« Je suis allé voir maman deux fois, a-t-il dit. Seulement deux. Constance y allait presque tous les jours, elle disait que c’était mieux, que moi je pleurais devant les petits et que ça faisait peur à maman. Bah, c’était commode. »

« Deux fois. »

« La première, on a parlé de la gym d’Apolline. La deuxième… »

Il s’est arrêté. Il a avalé.

« La deuxième, elle m’a tout dit. La SCI, la maison, l’acte que j’avais signé sans lire. Les quatre mille euros par mois, tu te rends compte ? Et elle m’a dit… Elle avait une voix toute petite, papa. Elle m’a dit : “Tu peux être mon fils, ou tu peux être le locataire de ton père. Je te laisse y penser. Je te demande pas de réponse aujourd’hui.” »

« Et tu as répondu quoi ? »

« J’ai dit que j’en parlerais à Constance. »

Je n’ai pas bougé. J’ai regardé la tasse ébréchée.

« Elle m’a dit que maman était fatiguée, que les médicaments la faisaient divaguer, qu’on devait pas prendre ça pour argent comptant. Et j’ai… » Il a ravalé sa salive. « Je l’ai choisie, en fait. C’est ça. Elle. Ce soir-là, dans la voiture. Sans que personne me le demande, vraiment. »

Il a pleuré. Pas fort. Les épaules seulement, comme un gamin qui a fait une bêtise et qui sait que son père va payer le vitrier.

J’aurais pu l’écraser avec une phrase. J’en avais plusieurs, prêtes, depuis le matin. Je les ai gardées. Dans le carnet de Chantal, il y avait une ligne : « Faible, pas mauvais. » Je me suis surpris à penser qu’elle l’avait écrite pour ce soir-là.

Je me suis levé. J’ai rempli son verre.

« Demain matin, neuf heures, un monsieur va sonner chez toi avec un papier. Un commissaire de justice. »

« Un… »

« Un huissier, si tu veux. C’est toi qui ouvres. Pas Constance. Et c’est toi qui prends le papier, dans ta main. Pas à travers la fenêtre, pas par le courrier. »

« Qu’est-ce qu’il y a dedans ? »

« Soixante jours. Tu liras. »

« C’est tout ? »

« C’est tout ce que je te demande. »

Il a hoché la tête. Il a essuyé son nez avec sa manche, comme à dix ans. Puis il a sorti son téléphone à lui et l’a tourné vers moi, sans rien montrer.

« J’ai coupé le partage de position de ton vieux portable, a-t-il dit tout bas. Cet après-midi. Elle regardait la carte sur son téléphone pour savoir où tu étais. Elle a vu que t’étais rue du Commerce. Elle est devenue blanche. »

« C’est elle qui t’a envoyé ? »

« Non. Elle est dans sa chambre. Elle croit que je suis à la salle de sport. »

Il s’est levé. Il est allé jusqu’à la porte, la main sur la poignée. Dehors, la nuit sentait la terre mouillée. De l’autre côté du jardin, une fenêtre de la grande maison était allumée, au premier.

Je ne sais pas pourquoi je lui ai posé cette question-là. Je l’avais pas préparée. Elle est sortie toute seule.

« Sébastien. Quand ta mère t’a demandé de choisir. Si c’était à refaire. Fils ou locataire ? »

Il s’est retourné. Il a pris son souffle, longuement, les lèvres déjà ouvertes sur le premier mot.

Partie 13: Le commissaire de justice à neuf heures

Sébastien a pris le papier des mains du commissaire de justice. Il ne l’a pas arraché. Il l’a pris, comme on prend un plateau.

Il était neuf heures deux, le 29. Je regardais ça depuis l’angle du garage, mon manteau boutonné jusqu’en haut.

Sa réponse de la veille, je l’avais encore dans l’oreille. Il avait dit : « Fils. Je voudrais dire fils. » Un « voudrais », pas un « je suis ». Je n’avais pas commenté. J’avais fermé la porte, et j’avais dormi trois heures.

Le commissaire était un jeune homme en veste bleu marine, avec une pochette en plastique contre le ventre. Moreau m’avait prévenu au téléphone, la veille : « Ne dites plus huissier, monsieur, on dit commissaire de justice maintenant. » Lui, il avait l’air de s’en moquer. Il avait déjà fait trois adresses depuis le matin.

Il a lu à voix haute, sur le perron, d’un ton de speaker de gare.

« À la requête de la SCI propriétaire du bien situé chemin des Granges, je vous signifie la révocation de la convention d’occupation à titre gratuit signée le 5. Un préavis de soixante jours court à compter de ce jour. Je vous notifie également le retrait de tout mandat de vente, et que nulle vente ne peut intervenir sans la signature du gérant. »

« Du gérant », a répété Sébastien.

« Monsieur Gérard, ici présent. »

La porte d’entrée s’est ouverte derrière lui. Constance est sortie en peignoir de soie, les cheveux pas coiffés, un téléphone à la main. Elle a regardé le commissaire, puis le papier, puis moi.

« C’est quoi, ça ? »

« Une signification, madame, a dit le jeune homme. Je vous en laisse une copie. »

« Une signification de quoi ? Gérard ! »

Elle avait changé de voix. Plus de gratin, plus d’employée de banque non plus. Une voix qui monte, qui cherche un plafond.

« Vous n’avez AUCUN droit de nous mettre dehors, vous entendez ? Ce n’est pas vous, c’est Sébastien qui habite ici depuis quatorze ans ! Vous êtes un vieil homme qui perd la tête ! Je préviens le juge, je préviens l’avocat de mon cousin, je… »

« Constance », a dit Sébastien.

Il ne l’avait pas dit fort. Il lisait toujours le papier, les deux mains dessus. Elle s’est arrêtée au milieu d’un mot.

« Arrête. »

C’était la première fois que je l’entendais lui dire ça. Elle l’a regardé comme on regarde une porte qui s’ouvre toute seule.

Alors je suis sorti de l’angle du garage. J’ai traversé la pelouse. Je me suis arrêté à trois mètres des marches, pas plus près.

« Le mandat de vente est retiré. J’ai les messages de l’agence. Ça fait quinze pages. Tu peux les lire. »

« Vous… vous avez été chez Beaumont ? »

« Hier. Il a signé le retrait. L’annonce est décrochée de la vitrine. »

« Les acheteurs. » Elle a eu un petit rire sec. « Vous ne savez même pas qui c’est. »

« Ton frère. »

Elle n’a plus rien dit. Elle a serré le téléphone contre sa hanche.

« Il y a une autre copie, Constance. Celle du 17 septembre, avec la signature en noir. Elle est dans le classeur gris, chez Maître Moreau. Elle y reste. »

« Quelle copie ? »

« Je dépose pas plainte. Tant que vous vous tenez bien, tous les deux. C’est Moreau qui garde le papier. Pas moi. Moi, je veux plus y penser. »

Elle a regardé Sébastien. Lui, il regardait les marches. Le commissaire, poli, avait trouvé un point à fixer sur la boîte aux lettres.

« Soixante jours, ai-je dit. Vous avez le temps de chercher. Et pour la part de Sébastien, il y a la loi. Il touchera ce qui lui revient. Plus tard. En valeur, pas en clés. »

« Plus tard », a murmuré Sébastien.

« Quand je serai plus là. »

Il a relevé la tête. Il a eu l’air de vouloir dire quelque chose. Puis le jeune homme a demandé : « Madame, vous signez l’accusé de réception ? » Et Constance est rentrée en claquant la porte, sans signer.

Sébastien a signé à sa place. Sa main tenait presque.

À neuf heures vingt, j’étais dans le studio avec une valise ouverte sur le lit.

La valise marron, celle du dessus de l’armoire, qui sentait la naphtaline et Royan. Trois chemises. Deux pulls. Le rasoir, la brosse à dents, le savon de Marseille. Mes chaussettes, en tas, parce que Chantal les roulait en boule et moi je ne savais pas.

Puis les pantoufles. Je les ai prises sous le lit. Elles étaient plus légères que dans mon souvenir. Le bout usé, le talon écrasé. Je les ai glissées entre les pulls, côte à côte.

J’ai sorti la boîte LU de l’étagère. Le carnet. Le bristol de la rue de la République. Je les ai calés au fond.

Il restait l’enveloppe kraft. Dans ma poche intérieure depuis le 26. Je l’ai retournée. Sur le côté, au stylo bleu, la date. Le 29.

Je ne l’avais pas ouverte parce que j’avais peur qu’elle soit mauvaise. Ou qu’elle soit bonne. Maintenant, c’était le jour.

J’ai coupé les quatre côtés scotchés avec le couteau à pain. À l’intérieur, une seule feuille à petits carreaux, arrachée au carnet, les bords en dents de scie. L’écriture de Chantal, plus grosse que d’habitude.

« Gérard,

Si tu lis ça, c’est que tout est fait. Alors tu ne restes pas.

Nadine a réservé pour toi. Sept nuits, dans un petit hôtel au bout de l’île de Noirmoutier. C’est payé, à mon nom, avec l’argent de l’appartement de maman. Pas avec le tien. Ne va pas rembourser.

J’ai toujours voulu voir la mer en hiver. Je n’ai jamais pu. Il y avait toujours un Noël, un devis, une rentrée.

Tu iras pour deux.

Prends mes pantoufles. Elles n’ont jamais rien vu. Et mets une écharpe, je te connais.

Chantal »

J’ai lu ça debout. Puis assis. Puis j’ai relu la ligne des pantoufles, et j’ai ri tout seul dans le garage, parce qu’elle avait deviné que je les prendrais.

Au fond de la boîte LU, sous le carnet, il y avait un ticket de caisse Leclerc plié en deux. Nadine y avait noté l’adresse de l’hôtel. Je ne l’avais pas vu avant.

J’ai refermé la valise. J’ai posé la main dessus.

On a frappé au chambranle de la porte restée ouverte. Sébastien était là, le papier plié dans la main, les yeux rouges de la nuit.

« Papa. Les petits veulent te voir avant que tu… »

Il s’est arrêté. Il a regardé la valise. Il n’a pas fini sa phrase, et je ne l’ai pas aidé.

Partie 14: La lettre pour Apolline et Côme

À seize heures, la valise était dans le coffre de la Clio, et je n’étais toujours pas parti.

Constance était sortie à dix heures, au volant du gros SUV, sans un regard. Sébastien m’avait dit qu’elle allait voir son frère. Je n’avais pas demandé pourquoi, je savais.

Il avait attendu que sa voiture ait tourné au bout du chemin. Puis il était remonté chercher les petits.

Ils sont entrés par le portillon du fond, celui qui grince. Apolline devant, Côme derrière, en baskets, la capuche sur la tête. Sébastien est resté au portail, de l’autre côté de la grille, les mains dans les poches. Il n’est pas entré. Je l’ai remarqué.

« Tu pars, papi ? »

« Je pars, Côme. »

« Pour longtemps ? »

« Sept nuits. Je vous enverrai une carte. »

« Une vraie ? Avec un timbre ? »

« Avec un timbre. »

Il a hoché la tête comme quelqu’un qui note une promesse sur un papier. Apolline, elle, regardait mes mains. Elle avait compris avant lui que j’avais quelque chose à lui donner.

Je les ai fait asseoir sur le lit, côte à côte, parce que la chaise n’en tenait qu’un. J’ai sorti de ma poche intérieure la deuxième enveloppe, celle de Moreau. Elle me l’avait confiée la veille, avec le contrat, pour que je la remette moi-même. Dessus, deux fois soulignés : « Pour Apolline et Côme ».

« C’est de mamie. »

Apolline n’a pas touché tout de suite. Elle a passé le doigt sur les deux traits bleus.

« Je l’ai ouverte chez la notaire, ai-je dit. J’ai lu la première ligne. Pas plus. Elle est pas à moi. »

« Tu l’as pas lue ? » a dit Côme.

« Non. »

« Même pas un petit peu ? »

« Même pas. »

Apolline a décollé le scotch. Elle a sorti la feuille, pliée en trois. Elle l’a dépliée sur ses genoux.

« Je lis à voix haute ? »

« Si tu veux. »

Elle a pris son souffle, avec le menton qui bougeait un peu. Puis elle a lu. Chantal parlait dans sa bouche, ça m’a presque fait lever la tête pour voir si elle était dans la pièce.

« Mes chéris, ce que je vous laisse est à vous seuls.

Pas à papa, pas à maman. Pas à papi non plus, même s’il va essayer de le refuser. Il y a 38 000 € qui sont à moi, et il y a un contrat que papi a rempli tous les mois sans le dire à personne. Ça va servir à vos études, à votre premier appartement, à ce que vous voudrez. Quand vous serez grands. Pas avant.

Si un adulte vous demande d’y toucher, même gentiment, même avec des larmes, vous répondez : “Voyez Maître Moreau.” Je sais que vos parents vous aiment. Je sais aussi que l’argent peut rendre bête les gens qu’on aime.

Papi donne toujours tout, si on lui demande bien. Vous allez veiller sur lui. Mais vous ne lui laisserez pas porter vos vies à sa place.

Et une dernière chose, chacun pour soi : vis un peu pour toi. Pas pour qu’on soit fier de toi. Pas pour rembourser quelqu’un. Pour toi. Je l’ai appris trop tard.

Votre mamie. »

Elle a plié la feuille. Elle s’est essuyé la joue avec le poignet. Côme regardait ses baskets.

« Ça veut dire quoi, “vis un peu pour toi” ? »

C’est Apolline qui a répondu, d’une toute petite voix.

« Que si maman et papa te demandent un truc qui te fait mal, t’as le droit de dire non. »

« Et aussi ? » a demandé Côme.

Ils m’ont regardé tous les deux. J’ai pris le temps. Je regardais la toile cirée.

« Elle me l’a dit à moi aussi, ai-je dit. Un soir, à l’unité. Que j’avais passé ma vie à payer pour qu’on m’aime, et que ça marchait pas. Que je devais aller quelque part. Manger une chose que j’aime. Pas pour quelqu’un. »

« C’est pour ça que tu pars ? »

« C’est pour ça, oui. »

Apolline a sorti de sa poche un Kinder Bueno un peu écrasé. Elle me l’a mis dans la main sans rien dire. Puis elle a ajouté :

« Pour la route. »

« Le fonds, ai-je dit. Vous devez savoir. Maître Moreau l’a verrouillé. Même moi je peux plus y toucher. Ni votre père, ni votre mère. C’est à vous, il y a vos noms dessus. »

« Même si maman demande ? »

« Même si elle demande très gentiment. »

Côme a souri pour la première fois depuis le cimetière. Un sourire de travers, auquel il manquait une dent.

Je suis sorti avec eux jusqu’au portail. Je les ai laissés passer. Sébastien tenait la grille d’une main. Les petits se sont arrêtés à côté de lui, sans le toucher.

« Papa. »

« Les petits ont la lettre. »

« J’ai entendu. La porte était ouverte. Tout. »

« Alors t’as entendu. »

« J’ai lu ton papier aussi. Soixante jours. Moreau m’a appelé ce matin pour ma part. Plus tard, en valeur. J’ai rien demandé, papa. »

« C’est la loi. C’est pas moi. »

« Je sais. » Il a regardé la Clio, le coffre. « Je peux t’appeler ? »

« Pas ce soir. »

« Quand ? »

« Quand tu auras quelque chose à dire que c’est toi qui le dis. Pas elle. »

Il a mis un moment. Il a serré la grille.

« D’accord. »

« Les soixante jours, je te mets pas dehors avant. Mais cherche. »

« Je cherche déjà. »

Je me suis approché de lui. Je l’ai pris dans mes bras, une seconde, pas plus. Il a sursauté. Il sentait la lessive et la sueur froide. J’ai senti sa tête appuyer sur mon épaule, lourde, comme à neuf ans sous la banquette.

Puis je l’ai lâché.

Apolline a levé la main, Côme aussi. Sébastien a passé le bras sur leurs épaules. Ils sont repartis le long du mur, vers la maison, tous les trois, en tenant la distance.

Je suis allé au coffre de la Clio. J’ai posé la main sur la valise, comme au matin. Dans mon dos, il y a eu un bruit de moteur, un seul, qui coupait court.

Je me suis retourné.

Constance remontait le chemin des Granges, à pied, le SUV garé de travers au bout. Elle avançait droit sur moi, un téléphone levé devant elle à hauteur d’épaule, pour me filmer.

Partie 15: Les pantoufles de Chantal à Noirmoutier

En février 1992, on devait aller à Noirmoutier. Chantal avait posé ses congés, j’avais échangé mes services au dépôt, on avait versé des arrhes.

Sébastien a eu une angine la veille du départ. On a rendu la réservation. Les arrhes, on ne les a jamais revues. Chantal a dit : « On ira l’an prochain. » Elle l’a redit tous les ans pendant trente-trois ans.

Le 29 octobre, à dix-sept heures quarante, c’était Constance qui me filmait, au bout du chemin des Granges.

« Dites-le devant la caméra, Gérard. Dites que vous abandonnez votre fils. »

« Je pars sept nuits. »

« Vous croyez que c’est fini ? »

« C’est soixante jours. »

Elle a avancé d’un pas, le téléphone à la hauteur de mon visage. Derrière elle, au loin, j’ai vu bouger un rideau, au premier. Je n’ai pas su si c’était Apolline.

J’ai ouvert la portière de la Clio. Je me suis assis. J’ai tourné la clé, elle a démarré au deuxième coup, comme toujours. Quand j’ai passé le portail, dans le rétroviseur, Constance avait baissé le bras. Elle ne filmait plus personne.

Je ne me suis pas retourné.

Ce soir-là, il y a eu Châteauroux, un plein à 71 €, et un sandwich au jambon mangé sur le capot, en regardant les camions. Poitiers à vingt et une heures. Puis la nuit, tout droit, avec les phares de la Clio qui éclairaient un tiers de la route et le reste en pointillé.

Le téléphone était posé sur le siège passager, face contre la housse. Il vibrait toutes les trois ou quatre minutes. Au début, je comptais. À Niort, j’ai arrêté.

Je l’ai éteint à une station. Il s’est rallumé tout seul en vibrant, parce que j’avais mal appuyé. Je l’ai remis en place.

Après Challans, il n’y avait plus que des champs plats et des panneaux. L’air a changé. Je baissais la vitre de deux doigts, et ça sentait le sel et la vase, une odeur de fond de port.

J’ai garé la Clio dans un renfoncement avant le pont, vers minuit moins deux. Il n’y avait personne. Une barrière, un lampadaire, un panneau bleu avec le nom de l’île.

Je suis descendu. J’ai mis l’écharpe, celle que j’avais prise parce qu’elle me l’avait écrit.

Le vent m’a pris le visage. Il y avait un bruit, en dessous, régulier, qui n’était pas la route. Je ne voyais rien d’abord. Puis, sous le lampadaire, une bande noire plus mouillée que le ciel, qui bougeait.

Je suis resté là, les mains dans les poches de la veste du dimanche. Longtemps.

À minuit pile, le téléphone a vibré dans ma poche, une dernière fois. Je l’ai sorti. L’écran était éclairé comme un aquarium.

Cent quarante appels en absence. J’ai compté deux fois, avec le doigt. Cent quarante.

Constance, surtout. Du chemin des Granges, puis d’un numéro que je ne connaissais pas : le frère, sans doute. Quelques-uns de Beaumont, tôt. Et trois de Sébastien, à vingt-deux heures, à vingt-trois heures dix, à vingt-trois heures quarante, qu’il avait laissés sonner sept fois chacun, pas plus.

Je n’ai répondu à aucun.

Un message est arrivé pendant que je regardais. Une ligne, de Moreau :

« La visite du 30 est annulée. Les acheteurs sont prévenus. Bonne route, monsieur. »

Je l’ai lu une fois. J’ai pensé aux roses. À dix heures demain, personne n’allait marcher dessus.

J’ai mis le téléphone dans la boîte à gants, sur le carnet d’entretien de la Clio, et j’ai claqué le petit clapet.

Le pont m’a pris vingt secondes. Au-dessous, rien, une eau qu’on ne voyait pas, mais qui avait un bruit.

L’hôtel était au bout de l’île. Trois étages, des volets bleus, un néon éteint. Une lumière à la réception, un homme d’une soixantaine d’années en pull qui lisait un journal sportif.

« Je suis désolé, j’arrive tard. J’ai une réservation. »

« Au nom de ? »

« Chantal. »

Il a cherché sur son cahier, du bout du stylo. Il a trouvé.

« Sept nuits. Payées. Et Madame, elle suit ? »

« Elle est déjà là. »

Il m’a regardé une seconde. Il n’a pas insisté. Il a pris une clé en laiton, avec un porte-clé en bois, et il a dit : « Chambre onze, au deuxième. Vue sur la mer, mais vous verrez ça demain. »

J’ai monté l’escalier avec la valise. J’ai fait les marches une à une, la main sur la rampe. Il n’y avait pas d’ascenseur, et ça m’a presque fait plaisir.

La chambre sentait le propre et la peinture. Un lit à deux places, que j’ai regardé longtemps. Une table de nuit. Un radiateur chaud. Un vrai.

J’ai posé la valise. J’ai sorti les pantoufles. J’ai posé la main à plat sur le drap, du côté gauche, qui était le sien.

Je me suis couché tout habillé. Je me suis réveillé à sept heures dix, dans une lumière grise, avec un bruit de vagues qui entrait par les murs.

J’ai ouvert les rideaux.

Elle était là. La mer. Pas bleue, pas belle, pas comme sur les cartes. Grise, étalée, avec des crêtes blanches très loin, et un ciel de la même couleur. Un vieux bateau jaune sur le sable. Un homme avec un chien, tout petit.

« Voilà, ai-je dit à voix haute. Voilà, Chantal. »

Il n’y a eu que le vent contre la vitre. Je n’ai pas pleuré. Je me suis habillé.

Dehors, à cent mètres, il y avait une boulangerie ouverte, avec de la buée sur la vitrine. J’y suis allé en écharpe, les mains dans les poches. La femme m’a rendu la monnaie sur une baguette à 1,20 €. Encore tiède, dans un papier.

Je ne savais plus que ça pouvait être chaud, le matin. À la maison, depuis des mois, c’était toujours du pain de la veille.

Je suis remonté dans la chambre. J’ai pris les pantoufles de Chantal dans la valise et je les ai posées sur le rebord de la fenêtre, côte à côte, le bout usé tourné vers le large.

Il était dix heures moins cinq. Personne ne se garait chemin des Granges.

J’ai cassé le croûton, et j’ai mangé debout, devant la vitre, avec les miettes sur ma veste du dimanche.