PARTIE 3 – Quarante repas par jour semblaient impossibles dans notre petite cuisine, jusqu’à ce que Julien et moi acceptions de risquer nos économies pour bâtir quelque chose de durable

J'avais écrit quarante au milieu de la page.

Je regardais ce nombre comme s'il pouvait changer si je le fixais assez longtemps.

Quarante repas.

Chaque jour.

Pendant six mois.

Et ce n'était même pas tout.

Nous avions déjà des clients qui comptaient sur nous.

Si nous acceptions ce contrat, nous devrions préparer près de soixante portions quotidiennes.

Je n'avais jamais imaginé produire autant.

Julien était assis en face de moi.

Il attendait que je termine mes calculs.

« Tu crois qu'on peut le faire ? »

Je lui avais répondu franchement.

« Pas dans cette cuisine. »

Il avait hoché la tête.

« Je sais. »

Nous avions regardé autour de nous.

Le local partagé nous avait permis de démarrer.

Nous y avions appris à organiser une petite production.

Mais l'espace était limité.

Nous ne pouvions pas multiplier les casseroles simplement parce qu'une commande importante venait d'arriver.

Il fallait de la place.

Du matériel.

Des installations adaptées.

Et la possibilité de travailler sans gêner les autres professionnels qui utilisaient le lieu.

J'avais fermé mon cahier.

« Il nous faut un autre atelier. »

Julien avait souri.

« C'est aussi ce que je pense. »

Je n'étais pas aussi calme que je voulais le paraître.

Nous avions mis du temps à constituer nos petites économies.

Je connaissais le prix de chaque erreur.

J'avais encore en tête la lettre concernant la ferme.

Mes parents avaient un prêt à rembourser.

Je leur envoyais de l'argent dès que je le pouvais.

Accepter un contrat important pouvait améliorer notre situation.

Mais se tromper pouvait aussi nous faire perdre ce que nous avions construit.

Nous avions passé plusieurs soirées à en discuter.

Je faisais les comptes.

Julien cherchait des renseignements.

Nous avions prévu les dépenses liées à un changement de local.

Nous avions aussi calculé ce qu'il nous faudrait pour acheter les équipements manquants.

Certains chiffres me décourageaient.

D'autres me semblaient presque possibles.

Un soir, Julien avait posé son stylo.

« On doit décider avec des chiffres, pas seulement avec notre peur. »

J'avais regardé les pages remplies de calculs.

« Et pas seulement avec notre envie non plus. »

Il avait approuvé.

C'est ainsi que nous avons commencé à préparer sérieusement notre projet.

Nous avions demandé un accompagnement auprès de la chambre de commerce.

Je m'étais présentée avec mon carnet.

Je posais des questions chaque fois qu'un terme m'échappait.

Je n'avais plus envie de faire semblant de tout comprendre.

Je m'étais suffisamment sentie ignorante le jour de cet entretien à Lyon.

Cette fois, je voulais apprendre.

Nous avions travaillé sur un prévisionnel.

Il fallait estimer les ventes.

Prévoir les achats.

Tenir compte des charges.

Calculer ce qu'il resterait réellement après toutes les dépenses.

Je découvrais que gagner de l'argent et en garder pour faire vivre une entreprise étaient deux choses différentes.

À la ferme, mon père disait souvent que la récolte n'était pas un bénéfice tant que les factures n'étaient pas payées.

Je comprenais enfin ce qu'il voulait dire.

Nous avions aussi cherché un local professionnel.

Le premier atelier nous avait semblé intéressant.

Mais le propriétaire réclamait une garantie trop importante.

Nous étions sortis de la visite sans prendre d'engagement.

Sur le trottoir, Julien avait regardé son carnet.

« Ça absorberait une trop grande partie de notre réserve. »

J'avais approuvé.

Je ne voulais pas commencer une nouvelle étape en dépensant tout notre argent avant même d'avoir acheté les ingrédients.

Nous avions visité un deuxième local.

Il était suffisamment grand.

Mais plusieurs installations devaient être refaites.

J'avais regardé les travaux nécessaires.

Je savais ce que coûtait une réparation qui paraissait simple au premier coup d'œil.

La pompe de mon père m'avait appris cela.

Un appareil ne se réparait jamais simplement parce qu'on le souhaitait très fort.

Nous avions donc continué nos recherches.

Le troisième atelier se trouvait à Villeurbanne.

La rue était plus calme que celles où j'avais commencé mes recherches d'emploi.

Quand nous étions entrés, j'avais immédiatement regardé la cuisine.

Il y avait de vrais espaces de travail.

Une chambre froide.

Un endroit pour stocker les marchandises.

Des équipements professionnels.

Je marchais lentement.

Je regardais les surfaces.

Les arrivées d'eau.

La place disponible pour préparer les repas.

Julien était resté près de la porte quelques instants.

« Alors ? »

Je n'avais pas répondu tout de suite.

Je m'étais imaginée arriver ici très tôt.

Allumer les équipements.

Préparer les ingrédients.

Travailler sans avoir à déplacer constamment une casserole pour faire de la place à une autre.

« On pourrait vraiment cuisiner ici. »

Il avait souri.

« Avec assez de place pour inviter ta mère à nous montrer ses recettes. »

J'avais ri.

Je voyais déjà Jeanne inspecter les casseroles avant de demander si nous avions assez de persil.

Ce souvenir m'avait réchauffé le cœur.

Mais nous n'avions pas signé immédiatement.

Nous avions repris les chiffres.

Nous avions examiné les conditions du bail.

Nous nous étions assurés de pouvoir financer les équipements nécessaires.

Nous avions vérifié les démarches et les autorisations indispensables.

Je ne voulais pas construire quelque chose sur une décision prise trop vite.

Mon père avait travaillé toute sa vie pour garder notre petite ferme.

Je savais ce qu'il en coûtait lorsqu'une mensualité devenait difficile à payer.

Après avoir sécurisé notre financement, nous avions enfin signé le bail.

Je revois encore mon nom sur les documents.

Émilie Moreau.

La fille qui avait quitté le Cantal avec une valise et trois cent quatre-vingts euros.

Je venais de m'engager dans une entreprise qui porterait une partie de notre avenir.

En sortant, Julien m'avait demandé si je réalisais ce que nous venions de faire.

J'avais répondu que non.

Pas complètement.

Mais je savais une chose.

Nous ne cherchions plus seulement à survivre au mois suivant.

Nous essayions de construire quelque chose qui pourrait durer.

Il fallait maintenant donner un nom à notre entreprise.

Nous avions cherché plusieurs idées.

Je voulais un nom simple.

Un nom qui parle de cuisine.

Mais aussi de ce qui nous avait poussés à continuer lorsque nous n'avions presque rien.

J'avais pensé à la ferme familiale.

La Ferme de l'Espérance.

Mes parents l'appelaient ainsi depuis toujours.

Ce nom figurait dans tant de souvenirs que je ne pouvais pas imaginer mon enfance sans lui.

J'en avais parlé à Julien.

Il avait réfléchi quelques instants.

Puis nous avions choisi ensemble.

Les Saveurs de l'Espérance.

Quand j'avais prononcé ces mots à voix haute, j'avais senti quelque chose se nouer dans ma gorge.

Je pensais au pommier.

Aux légumes du jardin.

À ma mère devant sa cocotte.

Et à mon père qui me tendait son mouchoir sans me demander ce que je lui rendrais un jour.

J'avais appelé mes parents pour leur annoncer le nom.

Ma mère avait été émue.

Mon père était resté silencieux quelques secondes.

Puis il avait demandé si nous avions vraiment décidé de donner à notre entreprise un nom aussi proche de celui de la ferme.

« Oui, papa. C'est de là que viennent mes recettes. »

Il avait simplement répondu qu'il était content.

Je connaissais cette retenue.

Chez lui, quelques mots pouvaient contenir beaucoup.

L'étape suivante avait été de préparer l'atelier.

Nous avions fait entrer les équipements.

Nous avions organisé les espaces.

Je vérifiais les conditions de conservation.

Je regardais les circuits de préparation.

Je voulais que notre travail soit propre, sérieux et régulier.

Julien se chargeait d'une grande partie de l'organisation des livraisons.

Nous avions passé plusieurs journées à mesurer, déplacer et vérifier.

Je rentrais le soir avec les jambes lourdes.

Mais je n'avais plus la même fatigue que lorsque je faisais la plonge.

Ce n'était pas parce que le travail était devenu facile.

C'était parce que je comprenais pourquoi je le faisais.

La production prévue demandait aussi de l'aide.

Julien et moi ne pouvions pas tout assurer seuls.

Nous avions donc décidé de recruter deux personnes.

Deux femmes du quartier cherchaient un emploi depuis longtemps.

Elles avaient connu de nombreux refus.

Je reconnaissais cette manière de parler doucement de leurs recherches.

Je l'avais eue moi-même.

Elles voulaient travailler.

Elles avaient besoin qu'on leur fasse confiance.

Je ne prétendais pas leur offrir une solution à tous leurs problèmes.

Nous avions une petite entreprise.

Beaucoup de responsabilités.

Et encore peu de marge pour les erreurs.

Mais je pouvais leur proposer un travail réel.

Avec des tâches précises.

Des horaires organisés.

Et le respect que j'aurais tant aimé recevoir à mon arrivée à Lyon.

Je leur avais expliqué ce que nous attendions.

Je leur avais aussi dit que nous apprendrions à travailler ensemble.

Je ne voulais pas devenir quelqu'un qui jugeait les autres uniquement à partir de leur passé.

J'avais trop souffert de cela.

Le premier matin dans notre nouvel atelier, j'étais arrivée à cinq heures.

La rue était encore calme.

J'avais ouvert la porte.

L'odeur des produits propres et des équipements neufs me semblait étrange.

Je connaissais mieux celle de la terre humide et de la vieille cuisine familiale.

J'avais posé mon sac.

Puis j'avais mis mon tablier.

Je l'avais noué avec soin.

Les autres étaient arrivés.

Nous avions commencé à préparer les ingrédients.

À neuf heures, les premières portions étaient assemblées.

Je contrôlais les quantités.

Je vérifiais les préparations.

Je voulais que chaque repas soit aussi bon que ceux que je servais autrefois à Julien dans ma petite chambre.

À onze heures, les premières livraisons devaient partir.

Julien avait organisé sa tournée.

Je le voyais consulter les adresses.

Vérifier les commandes.

Puis transporter les repas préparés.

Je pensais parfois à son accident.

Chaque fois qu'il partait, j'avais envie de lui demander d'être prudent.

Souvent, je le faisais.

Il me répondait avec un sourire.

Je ne crois pas que cette inquiétude ait complètement disparu.

Nous avions aussi mis en place les informations nécessaires sur les repas.

Les ingrédients.

Les allergènes.

Les indications de conservation.

Je relisais les étiquettes.

Je savais que des personnes nous faisaient confiance pour ce qu'elles allaient manger.

Je ne voulais pas traiter cela à la légère.

Les premières semaines ont été éprouvantes.

Le contrat de l'entreprise de transport occupait une grande partie de nos journées.

Nos clients habituels continuaient eux aussi à commander.

Il fallait gérer les achats.

Les factures.

Les fournisseurs.

Les livraisons.

Les dépenses qui arrivaient parfois avant les paiements.

Je me souviens des soirs où nous restions devant le cahier pour vérifier une différence de quelques euros.

Je pouvais cuisiner des dizaines de portions sans hésiter.

Mais une facture mal comprise suffisait encore à m'empêcher de dormir.

Julien prenait le temps de revoir les comptes avec moi.

Nous n'étions pas toujours d'accord.

Il m'arrivait de vouloir garder davantage de réserves.

Il pensait parfois qu'une dépense pouvait nous faire gagner du temps et éviter des erreurs.

Nous en parlions.

Nous vérifiions.

Puis nous décidions ensemble.

Je commençais à comprendre que nous pouvions construire quelque chose de solide sans penser exactement de la même manière.

Les employés prenaient leurs habitudes.

Les commandes étaient préparées plus régulièrement.

Les clients donnaient leurs avis.

Certains réclamaient le retour d'une recette.

D'autres nous remerciaient pour un repas qui leur rappelait leur enfance.

Ces mots me touchaient.

Je n'avais pas inventé une cuisine extraordinaire.

J'avais simplement continué à préparer ce que ma mère m'avait appris.

Mais dans notre atelier, ces plats avaient trouvé une place que je n'avais jamais imaginée.

Un soir, après la fermeture, j'avais terminé de vérifier les dernières dépenses.

Julien était encore là.

Je pensais qu'il attendait que je range mon cahier.

Il avait l'air un peu nerveux.

Je lui avais demandé s'il y avait un problème avec les livraisons.

Il avait secoué la tête.

« Non. Pas avec les livraisons. »

Je l'avais regardé.

Il avait glissé une main dans sa poche.

Puis il avait sorti une petite boîte.

J'avais arrêté de respirer pendant une seconde.

Je crois que j'avais compris avant même qu'il parle.

Il s'était approché de moi.

« Tu sais, je ne peux pas te promettre que tout sera simple. »

J'avais souri malgré mes larmes.

« Je m'en doute. »

Il avait ouvert la boîte.

« Mais je veux continuer avec toi, même les jours où il faudra tout recommencer. »

Je regardais la bague.

Puis son visage.

Il avait pris ma main.

« Émilie, est-ce que tu veux devenir ma femme ? »

Je n'avais pas réussi à répondre immédiatement.

Je pensais au banc où il m'avait retrouvée.

À ma petite chambre de Vaise.

À son accident.

À nos premières portions invendues.

Et à tous ces soirs où il était resté près de moi sans me demander de cacher ma peur.

J'avais fini par dire oui.

Un oui entre deux larmes.

Puis j'avais ri.

Julien avait ri aussi.

Il avait passé la bague à mon doigt.

Nous étions seuls dans notre atelier.

Les casseroles étaient rangées.

Les lumières étaient encore allumées.

Et je n'aurais voulu être nulle part ailleurs.

Je n'avais jamais rêvé d'une demande parfaite devant beaucoup de monde.

Ce que je voulais, c'était quelqu'un qui connaisse mes journées ordinaires.

Quelqu'un qui sache combien je pouvais être têtue quand les comptes ne tombaient pas juste.

Quelqu'un qui ne se moque pas de mes origines.

Julien connaissait tout cela.

Et il voulait quand même m'épouser.

Ce soir-là, j'avais appelé mes parents.

Ma mère avait pleuré au téléphone.

Mon père avait demandé à parler à Julien.

Il lui avait dit quelques mots.

Je n'avais pas entendu toute leur conversation.

Mais lorsque Julien m'avait rendu le téléphone, il avait le sourire.

Nous avons commencé à préparer notre mariage.

Nous ne voulions pas dépenser une somme que notre entreprise ne pouvait pas supporter.

Nous avions déjà tant de responsabilités.

Un mariage simple nous convenait.

Quelques semaines plus tard, nous nous sommes mariés à la mairie de Villeurbanne.

Des proches avaient pu venir.

Deux témoins étaient présents.

Je portais une tenue que j'avais choisie avec soin.

Julien avait l'air aussi ému que moi.

Mes parents ne pouvaient pas faire le déplacement.

Les difficultés de l'exploitation continuaient.

Et le voyage coûtait trop cher.

J'avais dit que je comprenais.

C'était vrai.

Mais j'aurais aimé que mon père puisse m'accompagner ce jour-là.

J'aurais aimé que ma mère me voie entrer dans la mairie autrement qu'à travers un écran.

Lucas avait organisé un appel vidéo.

Grâce à lui, ils pouvaient suivre la cérémonie.

Je voyais ma mère près de mon père.

Marcel avait mis sa chemise réservée aux grandes occasions.

Je connaissais chaque pli de ce vêtement.

Je l'avais vu le porter lors des événements importants de notre famille.

Quand il était apparu sur l'écran, mes yeux s'étaient remplis de larmes.

Il avait essayé de sourire normalement.

Il n'avait pas réussi à cacher son émotion.

Après la cérémonie, il avait voulu parler à Julien.

Il lui avait demandé de veiller sur moi.

Julien avait répondu qu'il le ferait.

Puis mon père avait ajouté quelque chose qui m'avait fait rire.

Il lui avait dit qu'il pouvait désormais l'appeler Marcel.

Ce n'était qu'un prénom.

Mais dans sa bouche, c'était une façon de l'accueillir dans notre famille.

Je regardais mon mari.

Puis mes parents sur l'écran.

Je me sentais heureuse.

Et un peu triste aussi.

Je crois qu'on peut ressentir les deux en même temps.

Nous avions fêté notre mariage simplement.

Puis nous étions retournés à nos journées de travail.

L'atelier nous attendait.

Les commandes ne s'arrêtaient pas parce que nous venions de nous marier.

Le lendemain de notre retour, j'avais retrouvé mes casseroles.

Julien avait repris l'organisation des livraisons.

Nous avions échangé un regard au milieu de la cuisine.

Cela nous avait fait sourire.

Nous étions mariés.

Mais nous avions toujours des factures à payer.

Et c'était très bien ainsi.

Les semaines suivantes, notre entreprise avait continué à avancer.

Le contrat de transport se déroulait correctement.

Nos équipes connaissaient mieux les procédures.

Je pouvais consacrer davantage de temps à la qualité des repas.

Julien s'assurait que les livraisons restent régulières.

Nous commencions à avoir une vraie organisation.

Je pensais parfois à l'homme qui m'avait humiliée pendant mon entretien.

Je ne savais pas s'il se souvenait de moi.

Probablement pas.

Pendant longtemps, ses paroles m'avaient suivie.

Je les entendais lorsque je doutais.

Puis, peu à peu, elles avaient perdu de leur importance.

Je n'étais plus seulement la candidate qu'on avait refusée.

Je travaillais.

Je formais des habitudes.

Je prenais des décisions.

Et deux femmes comptaient maintenant sur l'emploi que nous avions créé.

Je n'avais pas eu besoin de devenir une autre personne pour trouver ma place.

J'avais simplement appris à utiliser ce que je savais déjà faire.

Mais chaque fois que je fermais l'atelier, une partie de moi retournait au Cantal.

Je pensais à la vieille ferme.

À mon père.

À la pompe.

Et au prêt qui n'avait pas encore disparu.

J'avais fait un long chemin depuis mon départ.

Je savais pourtant que ma promesse ne serait vraiment tenue que lorsque mes parents pourraient vivre sans cette peur.

Source: readnews.nvt-blog.com


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 4 : Notre atelier commençait enfin à trouver son équilibre, mais chaque dimanche une ligne de mon cahier me rappelait la promesse faite à mon père avant mon départ