PARTIE 1 – J’avais traversé six cents kilomètres pour trouver du travail, mais quelques mots prononcés devant des inconnus ont suffi à me faire douter de toute ma vie

Je pensais qu’il suffisait de vouloir travailler pour mériter une chance.

À Lyon, j’ai compris que certaines personnes vous jugeaient avant même de vous avoir écoutée.

Ce matin-là, j’étais assise dans une salle d’attente avec plusieurs candidats.

Mon chemisier était propre, mais un peu usé aux poignets.

Je l’avais repassé deux fois dans ma petite chambre.

J’avais même vérifié mes chaussures avant de partir.

Je voulais donner une bonne impression.

Je voulais surtout qu’on me laisse parler.

Le recruteur avait mon dossier devant lui.

Il avait parcouru les premières lignes, puis s’était arrêté sur mon parcours scolaire.

« Vous n’avez aucune qualification particulière ? »

J’avais redressé le dos.

« Non, monsieur. Mais j’apprends vite et je suis prête à travailler dur. »

Il avait levé les yeux vers moi.

Son expression avait changé.

« Vous venez d’une exploitation agricole ? »

« Oui. Mes parents ont une petite ferme dans le Cantal. »

Il avait posé mon dossier sur la table.

Puis il avait parlé assez fort pour être entendu par les autres candidats.

« Vous croyez vraiment qu’une personne sans diplôme, élevée à la campagne, peut travailler dans une entreprise comme celle-ci ? »

Personne n’avait répondu.

Moi non plus.

« Vous feriez mieux de chercher quelque chose qui corresponde à votre niveau. »

J’avais senti mon visage devenir brûlant.

Un homme assis près de la fenêtre avait baissé les yeux.

Une jeune femme avait fait semblant de regarder son téléphone.

Je ne leur en ai pas voulu.

J’aurais probablement fait la même chose.

Je m’étais levée avec mon dossier contre la poitrine.

« Merci de m’avoir reçue. »

C’était tout ce que j’avais trouvé à dire.

Dans le couloir, mes jambes tremblaient.

J’avais attendu de sortir du bâtiment avant de laisser couler mes larmes.

Ce qui m’avait blessée n’était pas seulement le refus.

C’était la manière dont cet homme avait parlé de mes origines.

Comme si venir d’une ferme était une faute.

Comme si les mains de mon père, abîmées par le travail, valaient moins que celles des gens assis derrière un bureau.

J’avais parcouru six cents kilomètres pour cet entretien.

Six cents kilomètres avec une valise, quelques vêtements et un vieux mouchoir plié au fond de ma poche.

Ce mouchoir appartenait à mon père.

Il contenait trois cent quatre-vingts euros lorsqu’il me l’avait confié.

Je savais exactement d’où venait cet argent.

Et c’était peut-être ce qui me faisait le plus honte en sortant de cet entretien.

Trois semaines auparavant, j’habitais encore chez mes parents.

Notre ferme se trouvait dans le Cantal, loin des grandes rues et des immeubles.

Elle n’avait rien d'impressionnant.

Quelques poules.

Des rangées de légumes.

Une maison qui demandait toujours une réparation supplémentaire.

Et un vieux pommier près de la cour.

Mon père, Marcel Moreau, avait passé sa vie sur cette terre.

Je l’avais rarement vu prendre une journée entière pour se reposer.

Même le dimanche, il trouvait quelque chose à faire.

Une clôture à redresser.

Une roue à réparer.

Un tuyau à déboucher.

Quand je lui disais de s'asseoir, il répondait qu'il le ferait après.

Après était un mot qui revenait souvent chez nous.

Ma mère, Jeanne, faisait fonctionner la maison avec presque rien.

Elle connaissait le prix de chaque chose.

Elle savait aussi préparer un repas pour quatre personnes avec ce qui restait dans le jardin.

Son poulet mijoté aux légumes et aux herbes était mon préféré.

Elle le faisait lentement, dans une vieille cocotte.

Je me souviens encore du bruit du couvercle quand elle le soulevait pour vérifier la cuisson.

Mon petit frère, Lucas, avait treize ans.

Il aimait étudier et parlait souvent de ce qu’il ferait plus tard.

Je voulais qu'il puisse continuer ses études sans entendre nos parents discuter des factures après le dîner.

Ces discussions étaient devenues fréquentes.

Les récoltes rapportaient moins.

Les dépenses, elles, ne diminuaient jamais.

La pompe du puits tombait régulièrement en panne.

Mon père passait parfois des heures à essayer de la remettre en marche.

Quand elle refusait de fonctionner, il transportait l'eau lui-même.

Je le voyais rentrer avec les épaules basses.

Il disait que ce n'était rien.

Je savais que ce n'était pas vrai.

Il y avait aussi le prêt agricole.

Je ne connaissais pas toutes les sommes.

Mais je reconnaissais les enveloppes de la banque.

Je reconnaissais surtout le silence de mes parents lorsqu'une de ces lettres arrivait.

Un soir, j'avais annoncé que je voulais partir chercher du travail à Lyon.

Ma mère avait arrêté d'éplucher les pommes de terre.

Mon père avait posé sa fourchette.

« Tu as trouvé quelque chose là-bas ? »

« J'ai obtenu un entretien. »

Il avait attendu la suite.

« Ce n'est pas une promesse d'embauche. Mais je veux essayer. »

Ma mère m'avait regardée longtemps.

« C'est loin, ma chérie. »

Je le savais.

Je savais aussi que rester à la ferme sans revenu ne réglerait rien.

Je voulais aider mes parents.

Je voulais que Lucas puisse penser à son avenir.

Et je voulais apprendre à vivre par mes propres moyens.

Mon père avait finalement hoché la tête.

« Alors, tu dois tenter ta chance. »

Il n'avait pas ajouté grand-chose.

C'était sa façon de m'encourager.

Les jours suivants, j'avais préparé mon départ.

Je n'avais presque rien à emporter.

Quelques vêtements, mes papiers et des chaussures que ma mère avait soigneusement nettoyées.

Le matin où je suis partie, mon père m'avait attendue devant la maison.

Il tenait son vieux mouchoir à carreaux.

Je l'avais vu l'utiliser pendant des années.

Il s'en servait pour essuyer son front lorsqu'il travaillait au soleil.

Il le lavait, le repliait et le remettait dans sa poche.

Ce matin-là, il me l'avait tendu.

« Garde ça avec toi. »

J'avais senti quelque chose à l'intérieur.

En ouvrant le tissu, j'avais découvert plusieurs billets.

Trois cent quatre-vingts euros.

Je les avais comptés une seule fois.

Puis j'avais regardé mon père.

« C'était l'argent de la pompe. »

Il avait détourné les yeux vers la cour.

« On peut encore attendre un peu. »

« Papa, elle ne fonctionne presque plus. »

« Je trouverai comment faire. »

Je n'avais pas accepté immédiatement.

Cet argent représentait trop d'efforts.

Trop de journées passées dans les champs.

Trop de choses auxquelles mes parents avaient déjà renoncé.

« Je ne peux pas te prendre ça. »

Il avait refermé mes doigts sur le mouchoir.

« Ce qui compte, c'est que tu puisses avancer. »

Je l'avais serré contre moi.

Je lui avais promis que je reviendrais dès que ma situation serait meilleure.

Je ne savais pas encore combien de temps il me faudrait pour tenir cette promesse.

À Lyon, les premiers jours avaient été difficiles.

La ville me paraissait immense.

Je me trompais parfois de direction.

Je regardais les noms des rues plusieurs fois pour être certaine de ne pas me perdre.

J'avais trouvé une chambre près de Perrache.

Elle était petite.

Le loyer, lui, me semblait énorme.

Je posais ma valise au pied du lit parce qu'il n'y avait presque pas de rangement.

La fenêtre donnait sur des bâtiments que je ne connaissais pas.

Le soir, j'entendais les voitures.

Chez mes parents, j'entendais surtout le vent et les poules.

Je ne pensais pas que ces bruits me manqueraient autant.

Après l'entretien, j'avais continué mes recherches.

J'entrais dans les boulangeries.

Je demandais dans les hôtels.

Je déposais des candidatures dans les commerces et les restaurants.

Parfois, on me répondait gentiment.

Parfois, on ne me laissait même pas expliquer ce que je cherchais.

Je rentrais chaque soir avec les pieds douloureux.

Je vérifiais mon argent.

Puis je recommençais le lendemain.

Les trois cent quatre-vingts euros diminuaient.

Je ne voulais pas appeler mon père pour lui demander davantage.

Je savais qu'il n'en avait pas.

Un soir, je m'étais assise sur un banc avec ma valise.

Je venais de comprendre que je ne pourrais pas payer longtemps ma chambre.

J'avais les yeux fixés sur mes chaussures.

Quelqu'un avait prononcé mon prénom.

« Émilie ? »

J'avais levé la tête.

Un jeune homme me regardait avec surprise.

Il m'avait fallu quelques secondes pour le reconnaître.

« Julien ? »

Il avait souri.

Julien venait de notre village.

Il était parti à Lyon quatre ans plus tôt.

Je l'avais connu avant son départ, mais nous nous étions perdus de vue.

Il travaillait maintenant comme chauffeur VTC.

Il faisait aussi des livraisons pour compléter ses revenus.

Il avait regardé ma valise.

Puis mon visage.

« Tu attends quelqu'un ? »

J'avais secoué la tête.

Il s'était assis près de moi.

Je lui avais raconté une partie de ce qui m'arrivait.

L'entretien.

Les refus.

Le loyer.

Je n'avais pas prévu de tout lui dire.

Mais il connaissait ma famille.

Je n'avais pas besoin de lui expliquer d'où je venais.

Il m'avait écoutée sans m'interrompre.

Puis il m'avait parlé d'une propriétaire qu'il connaissait à Vaise.

Une chambre était disponible chez elle.

Le loyer était presque trois fois moins élevé que celui que je payais.

J'avais cru avoir mal compris.

« Pourquoi tu me proposerais ton aide ? »

Il avait haussé les épaules.

« Tu viens d'arriver. Je connais un peu mieux la ville. Ça ne coûte rien de t'éviter quelques difficultés. »

Je n'avais rien trouvé à répondre.

Depuis mon arrivée, j'avais surtout eu l'impression de déranger.

Julien venait de me parler comme si j'avais ma place quelque part.

Le lendemain, j'avais visité la chambre.

Elle n'était pas grande.

Mais elle était propre et je pouvais payer le loyer sans compter chaque centime avec la même peur.

J'avais accepté.

Pour la première fois depuis plusieurs jours, j'avais dormi sans penser au lendemain toute la nuit.

Je continuais à chercher du travail.

Je déposais encore des candidatures.

Je faisais attention à mes dépenses.

Et chaque fois que je touchais le mouchoir dans ma poche, je pensais à mon père.

Je n'avais pas le droit d'abandonner aussi facilement.

Quelques semaines plus tard, une brasserie m'avait enfin proposé un poste.

Il s'agissait de faire la plonge.

Je savais que le travail serait pénible.

J'avais accepté immédiatement.

Le premier matin, j'avais commencé avant d'avoir vraiment compris l'organisation de la cuisine.

Il fallait nettoyer des casseroles couvertes de graisse.

Porter des caisses.

Laver les sols.

Ranger le matériel.

Tout allait vite.

Je rentrais le soir avec les bras lourds.

Mes doigts étaient parfois irrités par l'eau et les produits de nettoyage.

Je ne disais rien.

J'avais enfin un emploi.

Et ce simple fait comptait énormément.

Quand j'avais reçu ma première paie, j'étais restée quelques instants devant le montant.

Puis j'avais préparé un virement pour mes parents.

J'avais gardé juste assez pour mes dépenses essentielles.

Le reste était parti vers le Cantal.

Mon père m'avait appelée le lendemain.

« Tu aurais dû garder davantage pour toi. »

« Je m'en sors, papa. »

« Nous aussi, ne t'inquiète pas. »

Je l'avais cru.

Ou plutôt, j'avais choisi de le croire.

Avec le recul, je regrette de ne pas lui avoir posé davantage de questions.

Mais mon père avait toujours été cet homme qui cachait ses problèmes pour ne pas nous inquiéter.

Je savais qu'il le faisait.

Je ne savais pas encore à quel point.

Je préparais mes repas chez moi pour économiser.

Je cuisinais le soir, après mes journées à la brasserie.

Un jour, Julien était passé pendant que je terminais un poulet aux légumes.

Je lui avais servi une assiette.

Il avait goûté une bouchée.

Puis une deuxième.

Il avait reposé sa fourchette.

« C'est toi qui as préparé ça ? »

J'avais ri.

« Tu vois quelqu'un d'autre dans cette cuisine ? »

« Je te demande parce que c'est vraiment bon. »

J'avais senti mes joues chauffer.

Mais cette fois, ce n'était pas de honte.

« C'est une recette de ma mère. »

Julien avait repris une bouchée.

« Elle t'a bien appris. »

Cette petite phrase m'avait fait du bien.

Quelques jours plus tard, j'avais apporté mon déjeuner à la brasserie.

Monique, une collègue, avait remarqué l'odeur de mon plat.

Elle m'avait demandé ce que j'avais préparé.

Je lui avais expliqué.

Elle avait voulu goûter.

Je lui avais donné une petite portion.

À la fin du service, elle était revenue vers moi.

« Tu pourrais m'en préparer une pour demain ? Je te paierai. »

J'avais hésité.

Puis j'avais accepté.

Deux autres employées avaient entendu notre conversation.

Elles avaient demandé la même chose.

Je n'avais pas imaginé qu'un simple repas puisse intéresser autant de monde.

Au bout de quelques jours, je préparais plusieurs portions supplémentaires.

Je faisais les courses avec soin.

Je calculais le prix de chaque ingrédient.

Je ne voulais pas perdre d'argent.

Je voulais surtout que les gens soient contents de ce qu'ils achetaient.

En moins de quinze jours, six personnes commandaient régulièrement mes repas du midi.

Six.

Ce chiffre me paraissait incroyable.

Pour la première fois depuis mon arrivée à Lyon, je pouvais économiser un peu.

J'avais commencé à regarder les formations professionnelles.

Je pensais que, si j'apprenais davantage, je pourrais peut-être trouver un meilleur emploi.

Je n'avais pas encore compris que mes casseroles m'ouvraient déjà une autre possibilité.

Je continuais pourtant à travailler comme avant.

Je nettoyais.

Je portais.

Je rangeais.

Je pensais avoir trouvé un équilibre.

Puis, un jeudi, le directeur de la brasserie avait appris que je préparais des repas pour mes collègues.

Il m'avait demandé de venir lui parler.

Son visage était fermé.

« Vous vendez de la nourriture aux employés ? »

« Oui, monsieur. Je prépare les plats à la maison. »

Il avait croisé les bras.

« Vous trouvez normal de développer votre activité pendant que vous travaillez ici ? »

J'avais essayé d'expliquer que je n'utilisais ni ses produits ni sa cuisine.

Il m'avait coupée.

« Ce n'est pas acceptable. Vous faites concurrence à l'établissement. »

J'avais senti la même chaleur monter dans mon visage qu'au jour de l'entretien.

« Je peux arrêter dès aujourd'hui. »

Il avait secoué la tête.

« La décision est prise. Vous ne restez pas. »

Je n'avais pas compris immédiatement.

« Vous voulez dire que je suis renvoyée ? »

« Rendez vos affaires de travail avant de partir. »

Je me souviens du bruit de mon uniforme lorsqu'il avait touché le comptoir.

Je me souviens aussi de l'heure.

Seize heures.

Je me retrouvais dehors avec mon sac.

Plus de salaire.

Plus de poste.

Plus rien de certain pour le mois suivant.

J'avais marché jusqu'à ma chambre sans appeler personne.

J'avais peur que Julien entende ma voix et comprenne immédiatement.

Je voulais d'abord réfléchir.

Je voulais trouver une solution avant d'avouer que j'avais encore échoué.

En arrivant chez moi, j'avais découvert une enveloppe.

Elle portait le nom de mon père.

Je l'avais ouverte debout, près de la porte.

Le courrier concernait le prêt de notre exploitation.

Plusieurs échéances n'avaient pas été réglées.

L'établissement prêteur réclamait une régularisation.

Le délai était de trente jours.

Après cela, des poursuites pouvaient commencer.

J'avais relu les dernières lignes.

Puis je m'étais assise sur le lit.

J'avais perdu mon travail.

Et mon père risquait de perdre la ferme.

J'avais sorti son vieux mouchoir de ma poche.

Je l'avais serré entre mes mains.

Pour la première fois depuis mon arrivée à Lyon, je ne savais plus quelle promesse je pouvais encore tenir.

Source: readnews.nvt-blog.com


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