Le cercueil de Théo était trop léger.
Je l’ai su quand les six porteurs l’ont soulevé à Orléans, sous le drapeau : ils marchaient comme des gens qui portent moins que prévu. J’ai posé la main à plat sur le tricolore et j’ai pensé : il a maigri, là-bas. Personne n’a ouvert le couvercle, il était scellé. J’ai rangé cette pensée au fond, avec le reste.
Six ans plus tard, elle est revenue d’un coup, dans un cockpit qui sentait l’huile chaude.
Le chasseur était toujours là. Aile dans l’aile, à vingt mètres. Je voyais son casque, et dessus, cet écusson.
Un écusson de manche. Cousu sur un casque, ce qui ne se fait pas. Et recousu de travers, au fil blanc, sur un fond sombre. Théo ne savait pas coudre. Il avait fait ça lui-même, un soir, en jurant contre l’aiguille. Je connaissais ces points. Quatre trop longs en haut, un nœud qui dépassait en bas.
J’avais lancé le chrono de bord sur le dernier mot de Faucon. Il affichait six minutes quarante.
« Capitaine ? » a dit Garcia. « Vous avez vu quelque chose ? »
« Non. »
« Vous avez la tête de quelqu’un qui a vu quelque chose. »
« Je regarde mes compteurs, Garcia. »
C’était faux. Le moteur numéro un crachait, la pression d’huile descendait, et je n’avais pas regardé une seule aiguille depuis dix secondes.
Le chasseur s’est décalé. Il a repris sa place dans la formation, très calmement, comme un type qui rentre dans le rang après avoir demandé l’heure. Les sept autres se sont ouverts autour de nous, en cercle large. Ils attendaient.
Puis il y a eu un clic dans mon casque.
Un autre canal. Pas celui de la base, pas celui du brouillage. Garcia n’a pas bronché sur l’interphone : il n’entendait rien.
Une voix. Rauque, déformée par le masque, plus basse que dans mon souvenir.
« Tiens bon, Walkyrie. »
Les mêmes mots que sur la plaque. Dans le même ordre.
J’ai serré le manche. Sous mon pouce, le métal de la plaque était tiède.
« Qui est à l’appareil ? »
Rien. Un souffle. Puis le clic, et le canal s’est refermé.
« Capitaine, » a repris Garcia, « vous parlez toute seule. »
« Je jure. C’est pas pareil. »
« Si vous le dites. »
Il a essayé de rire. Ça n’a pas pris. Il avait son gobelet de café coincé entre les genoux, vide depuis le premier tir, et il le serrait comme une poignée de porte.
J’ai regardé le chrono. Six minutes dix.
Un des sept s’est détaché sur la droite. Je l’ai vu piquer, se mettre en ligne, et j’ai senti le verrouillage monter dans l’alarme, de plus en plus aigu.
« Il va tirer. »
« Vous avez un plan ? »
« J’en ai la moitié. »
J’ai poussé le manche à gauche, j’ai fermé les gaz du moteur sain, et l’Hercules est tombé de la hauteur d’un immeuble de dix étages. Mon estomac est resté en haut. Le missile est passé au-dessus de l’empennage et il a explosé trois cents mètres plus loin, dans le vide.
« Il est passé où ? » a demandé Garcia, d’une voix toute petite.
« Derrière nous. Loin. »
« On a de la chance. »
« Ça, c’est vous qui le dites. »
Je remettais de la puissance quand j’ai senti l’avion tirer à gauche. Pas à cause du moteur touché. Autre chose. Une lourdeur dans le fuselage, comme si on avait posé un sac de ciment sur l’aile.
J’ai crié le cap à Garcia. Il ne répondait pas. Il avait sa tablette de chargement sur les genoux et il fixait un chiffre.
« Garcia ? »
« Il y a un truc qui me gêne depuis le décollage, capitaine. »
« Pas maintenant. »
« Si, maintenant. Le groupe électrogène. Je l’ai pesé sur le palan avant de l’arrimer. »
Je n’ai pas lâché le manche. J’ai écouté, parce que sa voix venait de changer. Plus de blague. Plus de café.
« Deux cent douze kilos. »
« Et sur le manifeste ? »
« Cent quarante. »
Soixante-douze kilos de différence. Un groupe de rechange ne grossit pas en route.
« Vous avez peut-être mal lu. »
« J’ai pesé trois fois. Même chiffre. C’est pour ça que j’ai remis une deuxième sangle. Je me suis dit, bon, c’est un modèle plus ancien, ils ont dû changer le… »
« Garcia. »
« Je sais, je sais. Pas le moment. Mais je vous dis que ce truc, c’est pas un groupe de rechange normal. Il y a quelque chose dedans, capitaine, et je… »
Faucon est arrivé sur la fréquence, haché par le brouillage.
« Cargo 72, ici Faucon. Six minutes. Je répète, six minutes. Gardez le cap, gardez l’altitude. »
« Je ne peux pas garder l’altitude, Faucon. J’ai un moteur en moins. »
« Alors gardez-vous en vie. »
Le chasseur au casque cousu venait de repasser devant ma verrière. Si près que j’ai revu le fil blanc. Il a battu des ailes. Une seule fois. Comme on fait un signe de la main.
Garcia a repris, plus fort, par-dessus le bruit :
« Capitaine, ce groupe, il est pas… »
Un obus a frappé l’aile.
J’avais le manche à deux mains et la tôle de l’aile gauche qui hurlait. Le moteur numéro deux a toussé, il a repris, et une odeur de métal brûlé est entrée par la ventilation.
« On tient ? » a crié Garcia.
« On tient. »
« C’est quoi, le mot, pour une aile qui perd un morceau ? »
« Je ne sais pas, Garcia. Regardez plutôt si ça continue. »
Le chrono disait cinq minutes cinquante. Une heure plus tôt, je livrais des radios. Maintenant, je comptais les secondes comme un chronométreur de marathon.
Dans le casque, la voix de la base est revenue. Saint-Pierre. Toujours posée. Toujours la voix de quelqu’un qui commande un café.
« Cargo 72, je répète mon ordre. Posez-vous sur l’îlot au sud. Abandonnez le fret. Confirmez. »
« Mon colonel, j’ai huit chasseurs autour de moi et un moteur en feu. Je ne peux pas me poser sur un caillou. »
« Vous pouvez, Leroy. Vous allez le faire. »
« Et mon équipage ? »
« Votre équipage suivra. »
Pas de « tenez bon ». Pas de « on arrive ». Il parlait comme on parle à un chauffeur de livraison en retard.
« Mon colonel, un avion touché qui se pose sur un îlot sans piste, c’est… »
« C’est un ordre. Et je vous préviens : si vous refusez, ce sera un refus d’obéissance en opération. Conseil d’enquête, capitaine. Votre carrière s’arrête là. »
Ma carrière. Je l’avais déjà rangée dans un tiroir six ans plus tôt. Il ne le savait pas, ou il s’en moquait.
« Une dernière chose, Leroy. » Il a baissé la voix, à peine. « Personne ne touche à la soute. Vous m’entendez ? Personne. »
J’ai regardé Garcia. Garcia m’a regardée.
« Il vient de dire quoi ? » a-t-il murmuré.
« Qu’on ne touche à rien. »
« Alors on y va. »
Il a défait sa ceinture avant que je réponde.
« Garcia, assis. »
« Capitaine, ou j’ouvre ce groupe maintenant, ou on le découvre à l’atterrissage, et peut-être qu’à l’atterrissage on ne sera plus là pour… »
« Allez-y. Vite. Accrochez-vous à quelque chose. »
Il a attrapé la lampe torche, la clé à cliquet, la grosse pince du kit de bord. Il s’est glissé vers l’arrière en s’agrippant aux sangles, plié en deux, pendant que je remettais l’avion à plat. Son casque pendait à un fil. J’entendais tout.
Le plancher vibrait. L’odeur du kérosène remontait depuis l’aile.
« Je suis devant le truc. J’ouvre. »
Un grincement. Un juron. Le bruit d’un capot que l’on arrache.
« Capitaine, il y a un deuxième fond. »
« Un quoi ? »
« Sous le moteur. Une plaque soudée à la va-vite, avec des vis neuves. Le reste du groupe est vieux, graisseux, d’époque. Les vis, elles brillent. »
« Ouvrez. »
« J’ouvre. »
J’ai vu un éclair de lampe, au fond, dans le reflet de la vitre. Les sept chasseurs gardaient leurs distances. Celui à l’écusson, devant, battait un peu des ailes, comme s’il faisait la circulation.
« Capitaine. Une mallette. »
« Quel genre ? »
« Noire, rigide. Scellée. Il y a des plombs sur les fermoirs. » Il a eu un petit rire sec. « Et c’est pas les plombs de chez nous. Je les connais, moi, les nôtres. Ils sont jaunes, avec le numéro de l’escadron. Ceux-là sont gris, série différente, deux lettres que je n’ai jamais vues. »
« Vous les cassez ? »
« Vous me dites de les casser ? »
« Cassez. »
Un claquement net. La pince.
Silence dans l’interphone. Cinq minutes vingt. Je regardais l’aiguille du moteur numéro deux et je priais à moitié, à voix basse, comme on le fait quand on n’a plus de religion.
« Capitaine… Il y a un disque. Un petit boîtier noir, un SSD, calé dans de la mousse. Il y a des câbles. Rien de médical. Rien d’électrogène. »
« Prenez-le. »
« Et la mallette ? »
« Laissez-la. »
« Si on laisse la mallette vide, ils verront que quelqu’un a ouvert. »
« Ils verront de toute façon. Prenez le disque, Garcia. »
Quelques secondes de bruit. Le raclement d’un plastique sur le plancher.
« J’ai un problème », a dit Garcia. « Je n’ai pas de poche. »
« Dans votre pantalon. »
« Si on m’attrape, ils fouillent les poches en premier. »
Il y a eu un temps. Puis un bruit que j’ai reconnu : celui d’un couvercle en plastique qu’on décroche.
« Le Tupperware. »
« Quoi ? »
« Mon riz. Il est tombé tout à l’heure, il a roulé jusqu’ici. Il reste la moitié. Qui va fouiller du riz de sergent-chef ? »
J’ai souri. Mon premier sourire de la journée. Il a duré une seconde.
« Garcia, vous êtes un génie. »
« Je suis un type qui a faim, capitaine. »
Ma radio a crépité. Le radar a bipé, deux fois, de ce petit bip qu’on n’aime jamais entendre.
Un écho nouveau, au sud. Gros, lent, presque immobile, tout près de l’îlot que Saint-Pierre m’ordonnait de viser. Pas d’identification. Pas de transpondeur. Un navire qui n’était sur aucun plan de vol, aucune liste de la base.
Il nous attendait.
« Garcia, » ai-je dit. « Revenez. »
« J’arrive. J’ai juste un truc. Sur la mallette. Une étiquette, collée sous la poignée. »
« Lisez. »
« Je lis. Un tampon. Rond, bleu. ÉCHO BASE, SERVICE DU FRET. Et en dessous, une signature en trois lettres. »
Je n’avais pas besoin de la dire. Mais il l’a dite.
« B.S.P. »
Mon frère était mort depuis six ans et il respirait dans mon casque.
Le clic est revenu pendant que Garcia remontait vers l’avant, à quatre pattes sur le plancher qui tremblait. Le même canal. Le même souffle, un peu plus fort.
J’ai tourné le sélecteur. L’interphone s’est coupé. Plus de Garcia, plus de brouillage de la base, plus que moi et ce souffle.
« Manon. »
Un seul mot. Pas « Walkyrie » cette fois.
J’ai regardé droit devant, la verrière, l’horizon qui penchait de dix degrés à cause de l’aile. Je n’ai pas répondu tout de suite. Mes mains ont fait ce qu’elles savaient faire : garder l’avion.
« Manon, c’est moi. »
« Non. »
« Écoute. »
« Non. Vous êtes un des leurs. Vous avez trouvé ce nom quelque part. Un dossier. Une bande. N’importe quoi. »
« Je sais que ça ressemble à ça. »
« Ça ne ressemble à rien. Mon frère est au cimetière d’Orléans. Je lui ai apporté des chrysanthèmes à la Toussaint, six fois. »
Le souffle s’est arrêté. Il a repris plus lentement.
« Six fois ? » a dit la voix, très bas. « Je suis désolé. »
Ça m’a mise en colère. Une colère nette, froide, de celle qui aide à piloter.
« Pose-moi une question. Vas-y. Une seule. Celle que personne ne connaît. »
« C’est moi qui dois la poser. »
« Alors pose-la, bon sang. »
J’ai réfléchi. Quatre minutes cinquante au chrono. Je n’avais pas le temps de bien faire, seulement de faire vrai. Je me suis rappelé la cuisine de l’F2. La lumière jaune de l’ampoule nue. La toile cirée avec ses tomates imprimées qui se décollaient au coin.
« Qu’est-ce qu’on a mangé la veille de ton départ ? »
J’ai dit « ton », sans le vouloir. Il a pris ce « ton » comme on prend une main tendue.
« Des pâtes au beurre. »
J’ai fermé les yeux une demi-seconde. Un avion qui pique, ça peut attendre une demi-seconde.
« Et ? »
« Et j’ai cramé la casserole. Tu m’avais dit de baisser le feu, j’ai pas baissé. Elle a fumé pendant dix minutes. Tu as ouvert la fenêtre en hurlant que j’étais un danger public. »
« Ça, n’importe qui peut… »
« Je continue. Le voisin est monté, vers dix heures, pour récupérer son marteau. Il en avait besoin pour le lendemain matin, il a dit. Et j’avais pas fini. J’ai gravé le dernier mot devant lui. Il m’a regardé comme si j’étais fou. Il m’a laissé finir. »
Je ne bougeais plus.
Une alarme de proximité s’est mise à piauler. Un des sept se rapprochait par la gauche. Je l’ai ignoré. Je l’ai regardé sans le regarder. Il s’est arrêté à trois cents mètres, comme un chien qui reçoit un ordre.
L’ordre venait de celui qui parlait dans mon casque. Ça, je l’ai vu tout de suite.
« Ça prouve rien », ai-je dit. Ma voix s’était cassée au milieu. « Il y a eu des gens dans la cuisine. Le voisin. Le voisin est au courant. »
« Le voisin ne sait pas ce que j’ai dit en partant. »
« Dis-le. »
Un temps.
« Tu m’as demandé pourquoi je gravais ça au dos. Tu m’as dit que ça porte malheur, une plaque gravée. »
Je tenais la plaque, sous mon pouce, comme un galet.
« Et j’ai répondu : ça porte ton vrai nom, Manon. C’est mieux. »
Je n’ai plus rien entendu. Ni le moteur numéro deux, ni la fumée qui sifflait sur l’aile. Un bruit sourd dans les oreilles, comme quand on sort de l’eau.
Cette phrase, personne ne l’avait entendue. La cuisine était petite. Nous étions deux.
Pas trois. Pas dix. Deux.
« Théo ? »
Je l’ai dit si bas que j’ai cru ne pas avoir parlé.
« Je t’entends, » a-t-il dit.
« Tu as maigri. »
C’est sorti tout seul. Je ne sais pas pourquoi cette phrase-là. J’ai entendu un rire dans la radio, un rire cassé, un rire qui ressemblait à un sanglot qu’on aurait attrapé au vol.
« Je sais. J’ai maigri. »
« Et ton écusson. Tu l’as recousu avec du fil blanc. »
« J’ai pas trouvé d’autre couleur. »
Un obus a traversé le ciel à ma droite, trop loin, tiré par un autre. Théo a crié quelque chose sur la fréquence ennemie. Une seule syllabe, très sèche. Le tireur s’est retiré.
J’ai respiré. Longtemps.
« Pourquoi tu es avec eux ? » ai-je demandé. « Pourquoi tu es là, Théo ? »
« Pas maintenant. Je te dirai. Je te dirai tout, mais je n’ai pas beaucoup de temps. Ils me surveillent. Il y en a un qui m’écoute. »
« Qui ? »
« Je te le dis dans une minute. D’abord… »
« D’abord quoi ? »
« D’abord, tiens bon. »
Quatre minutes quarante. Quelque part derrière nous, deux Rafale fonçaient vers une position que je ne verrais pas. Autour de moi, sept chasseurs furtifs attendaient un signe d’un homme que j’avais enterré.
Dans l’interphone coupé, j’ai vu la lampe de Garcia s’approcher du poste. Il agitait la main devant mon visage. Il disait quelque chose que je n’entendais pas.
Je n’ai pas remis le sélecteur.
« Manon. Tu es là ? »
« Je suis là. »
« C’est moi, Manon. C’est Théo. »
Trente secondes plus tard, j’avais un frère mort dans l’oreille gauche, un cargo qui perdait cent pieds par minute, et Garcia qui me tapait sur l’épaule.
Je lui ai fait signe de la main : attends. Il a reculé de deux pas, les yeux ronds, son Tupperware serré contre le ventre comme un bébé. Il n’a rien dit. Pour la première fois depuis le décollage, il n’a rien dit.
« Théo. Parle. Vite. »
« D’accord. Je vais faire court, il y a trop de choses. »
Sa voix tremblait un peu, mais pas de peur. Il parlait comme on parle quand on a répété la même phrase mille fois, seul, dans le noir, et qu’on la dit pour la première fois à quelqu’un.
« On m’a abattu il y a six ans. Au-dessus de la mer. Ce n’était pas un accident, Manon. Le plan de vol avait été changé. Deux heures avant le décollage. Personne n’était au courant, sauf ceux qui l’avaient changé. »
« Qui ? »
« Je ne sais pas encore le nom. Je sais seulement que c’est quelqu’un de chez nous. Quelqu’un qui a accès aux plans. »
Quelqu’un de chez nous. J’ai regardé le groupe électrogène, au fond de la soute, et j’ai pensé à trois lettres collées sous une poignée.
« Je me suis éjecté », a-t-il continué. « J’ai flotté quatre heures. Un bateau m’a repêché. Pas le nôtre. »
« Vektor. »
Un silence très court.
« Tu connais ? »
« Une société militaire. Il y a des bruits à la base. »
« C’est ça. Des gens payés pour faire des guerres que personne n’a déclarées. Ils m’ont gardé parce que je savais piloter. »
Il s’est arrêté. J’ai entendu la respiration dans son masque, longue, laborieuse.
« Ils m’ont dit que si je refusais de voler pour eux, ils iraient te chercher, Manon. À Orléans. Dans l’F2. Ils avaient ton adresse, ton étage, la couleur de ta porte. Et qu’ils me laisseraient regarder. »
« Théo. »
« Alors j’ai volé. Six ans. J’ai tiré sur des gens dont je ne savais pas le nom. Je ne sais pas combien. Ne me demande pas. »
Je ne lui ai pas demandé. Je tenais la plaque si fort que le bord m’entrait dans la paume.
« Et le cercueil ? »
Il a mis longtemps à répondre.
« Du sable. Je l’ai appris plus tard, par un gars qui a causé après un verre de trop. Ils ont rapporté un cercueil plombé, sous le drapeau. Rempli de sable pour faire le poids. Avec le poids de moi qu’on avait en tête. Sauf qu’ils ont mal calculé. »
« Il était trop léger. »
« Tu l’as senti ? »
« Je l’ai senti. »
« J’aurais dû être plus lourd, » a-t-il dit, d’une voix presque drôle. « Je mangeais bien, à l’époque. »
Je n’ai pas ri. Je ne crois pas que lui non plus. Mais ce fut un son que nous avons fait ensemble, quelque part entre le rire et l’autre chose, et il m’a servi de pilier pendant dix secondes.
« Pourquoi tu es à la tête des dix, aujourd’hui ? »
« De huit, maintenant. »
« Huit. Pourquoi ? »
« Parce qu’ils ont reçu l’ordre de te descendre. Ce matin. Un contrat. Ils devaient t’abattre, te forcer à te poser sur l’îlot, et te laisser là. Je l’ai su hier soir. J’ai demandé à prendre la tête. J’ai dit que je connaissais la manière dont les pilotes de transport pensent. Ils m’ont cru parce que je n’ai jamais demandé quoi que ce soit en six ans. »
« Tu voulais me parler. »
« Je voulais t’atteindre. Avant qu’on te tue, avant qu’ils te prennent. Je ne pouvais pas te le dire autrement. »
« Tu aurais pu m’écrire. »
« À qui ? À un cercueil ? »
Il avait raison. Je me suis mordu l’intérieur de la joue.
Sur le haut-parleur de secours, Faucon a percé, haché : « Cargo 72, trois minutes. Cargo 72, vous me recevez ? »
J’ai basculé une seconde sur sa fréquence. « Je vous reçois. Tenez-vous prêt. » Puis je suis revenue sur Théo.
« C’était qui ? » a-t-il demandé.
« Mon renfort. Deux Rafale. Trois minutes. Il s’appelle Faucon. »
« Julien. » Un temps, très court. « C’est mon ami. Il ne m’a jamais cru mort. »
Une chose chaude m’a traversé la poitrine, sans nom, et je n’ai pas cherché à lui en donner un.
« Il y a un problème, Manon. »
« Lequel ? »
« Le numéro deux de la formation. Celui qu’on appelle Vautour. Il m’écoute. Il m’écoute depuis ce matin. Il n’a pas aimé que je prenne la tête. Chaque fois que j’ai coupé la formation pour te parler, il a regardé son écran, il a… »
La voix de Théo s’est arrêtée net.
J’ai senti, avant d’entendre. Dans la nuque. Dans les épaules. Le vieux réflexe.
Mon alarme de proximité a hurlé. Un seul son, continu, aigu, que je n’avais pas entendu depuis six ans, sauf dans mes rêves.
Garcia, penché derrière mon siège, a dit une phrase que je n’ai pas comprise.
Le radar a donné l’écho. Un chasseur, plein six heures, à quatre cents mètres, qui venait de quitter le cercle pour se glisser dans notre sillage.
Verrouillé.
La soute sentait le kérosène et le riz brûlé.
Les deux odeurs ensemble, c’est une chose qu’on n’invente pas. Du riz était tombé sur un conduit chaud, derrière le siège de Garcia, et il grillait en fumant, avec un petit crépitement de cuisine. Garcia a rattrapé son Tupperware, a regardé le conduit, m’a regardée.
« Ça, je le raconterai plus tard, » a-t-il dit.
« Si on a un plus tard. »
« C’est ce que je dis. »
L’alarme de verrouillage n’avait pas cessé. Un son plat, sans pitié, qui ne laisse pas de place pour une autre pensée.
« Manon, » a dit Théo dans mon oreille. « C’est lui. C’est Vautour. »
« Je sais. »
« Il va tirer dans cinq secondes. Il ne m’obéit plus. »
« Alors je descends. »
« Descends où ? »
« Sur l’eau. »
Il y a eu un silence si bref que je l’ai à peine entendu.
« Tu es folle. »
« C’est ce qu’on me dit depuis ce matin. »
J’ai poussé le manche. Pas doucement. Pas comme un transporteur. Comme on le faisait sur Rafale, à la verticale d’un exercice, quand on voulait voir l’instructeur pâlir.
L’altitude a fondu. Trois mille pieds. Mille. Cinq cents. Mes doigts connaissaient la route avant moi. Le radio-altimètre égrenait les chiffres, de plus en plus vite, et Garcia, à côté, a commencé à compter à voix haute.
« Cent mètres. Soixante. Capitaine. Quarante. »
« Je vois. »
« Trente. Capitaine, on ne peut pas… »
« Si. »
La mer est devenue un mur gris rayé de blanc, qui défilait sous le ventre. J’ai senti le souffle des hélices lisser la crête des vagues. Un banc d’écume a giflé le pare-brise. J’ai gardé l’altitude à la main, avec la jambe qui tremblait un peu sur le palonnier.
Trente mètres au-dessus de l’eau, avec un moteur en moins. Aucun manuel ne dit de faire ça.
« Il nous suit, » a dit Garcia.
« Je sais. »
« Il descend aussi. »
« Il n’a pas le choix. Il doit rester sur nous. »
Vautour était un bon pilote. Il est venu se coller derrière, à six cents mètres, puis cinq, puis quatre, plus bas qu’il n’osait, ce qui lui faisait perdre un peu de sa précision. Le ton de l’alarme a changé. Il avait tiré.
« Leurres ! »
J’ai frappé le bouton du pouce, deux fois, trois fois. Les cartouches sont parties sous le fuselage dans un grésillement de pétards, des paillettes d’aluminium et des boules de feu qui ont dansé derrière nous. Le missile a hésité, s’est tourné vers la lumière, et a explosé dans la mer, très proche, en dressant un mur d’eau blanche que j’ai traversé les yeux fermés.
« On est vivants », a dit Garcia.
« Pas encore. »
« Il lui en reste combien ? »
« Assez. »
Dans mon casque, un souffle bref. Théo.
« Reste droite, Manon. Cinq secondes. Ne bouge pas. »
« Ne bouge pas ? Tu es sûr ? »
« Fais-moi confiance. »
J’ai tenu l’avion droit. Je n’ai pas bougé. J’ai fait la chose qui contredit tout ce qu’on m’avait appris, j’ai offert ma queue à un chasseur ennemi pendant cinq secondes qui ont duré aussi longtemps que six ans.
J’ai vu apparaître une traînée blanche sur ma gauche, très haut, qui plongeait.
Un seul missile. Venu de l’avion à l’écusson.
Il est passé au-dessus de nous, si près que l’Hercules a sursauté dans son souffle, et il a rejoint Vautour. L’explosion a éclairé toute la soute. Une boule orange. Puis des morceaux, très petits, qui sont tombés dans la mer sans un bruit.
Garcia a lâché son Tupperware pour la deuxième fois.
« Il l’a eu. »
« Il l’a eu. »
« Pourquoi il a tiré sur un des siens ? »
Je n’ai pas répondu. Je regardais le casque du chasseur à l’écusson, qui montait déjà en virage serré, au milieu des six restants.
Les six ont arrêté leur cercle. Pendant un instant, ils sont restés immobiles dans le ciel, comme un banc de poissons qui cherche d’où vient le danger.
Puis ils ont tourné. Tous. Vers lui.
« Manon, » a dit Théo, d’une voix très calme. « Ça y est. Ils savent. »
« Tu n’avais pas dit que ça se passait comme ça. »
« Je n’avais pas le choix. »
« Théo, ils sont six. »
« Et moi, un. Je m’en occupe. Toi, tu t’éloignes. Plein sud-ouest. »
« Je ne te laisse pas. »
« Écoute-moi. Il me reste trois minutes de carburant, peut-être moins. Je ne pourrai pas rentrer. Pas là-bas. Je ne veux pas. »
« Alors tu comptes faire quoi ? »
« Tenir assez longtemps pour que Faucon arrive. »
La voix de Faucon est tombée comme un caillou sur le tableau de bord, claire, sans parasites, pour la première fois depuis le début.
« Cargo 72, ici Faucon. J’ai une vue radar. Six appareils qui convergent sur un seul, et un autre qui vient de disparaître de l’écran. Quarante secondes. »
Il a respiré.
« Dites-moi, capitaine. Qui est l’ami ? »
J’ai répondu à Faucon par la phrase la plus bête de ma carrière.
« L’ami, c’est celui qui a un fil blanc sur son casque. »
« Un fil blanc. » Sa voix a grésillé. « Capitaine, j’ai six cibles sur l’écran. Je vois pas de fil. »
« Celui qu’ils attaquent tous. Faucon, vous le touchez pas. »
« Reçu. Je sais pas pourquoi, mais je le touche pas. »
Quarante secondes, c’est long. Je les ai passées à trente mètres de la mer, avec un moteur en moins, à imaginer ce que je ne pouvais pas voir. Six chasseurs en grappe. Un seul qui montait, qui plongeait, qui faisait des choses que le manuel interdit. Théo volait comme avant. Il volait comme quelqu’un qui n’a plus rien à garder.
« Manon. Deux minutes de carburant. »
« Tu tiens. »
« Je tiens. »
Il mentait. Je l’entendais respirer court, dans son masque, avec le petit sifflement qu’il avait toujours quand il mentait.
Garcia avait remis son Tupperware sous son bras. Il regardait par le hublot de la soute, la bouche entrouverte, comme un gamin devant un feu d’artifice.
« Capitaine. Là. En haut. »
Ils sont arrivés par le haut, comme on l’apprend. Deux traits gris, très fins, qui ont déchiré les nuages sans bruit, puis le bruit est venu après, un grondement qui a fait tinter la tôle. Deux Rafale. Faucon et son ailier, ailes dans les ailes, à une vitesse qui n’avait rien à voir avec la mienne.
Ils ont lâché des leurres au nez des six. Une gerbe de lumière, blanche et orange, qui a mis le ciel en plein jour.
Je croyais à un combat. Il n’y en a pas eu.
Les six se sont repliés. Tous ensemble, sans un tir, sans un mot sur la fréquence. Ils sont partis au sud comme un banc de poissons qui sent le requin, et le ciel s’est vidé autour de nous.
« Ils ont peur de quoi ? » a demandé Garcia.
« Des images, » a dit Théo. Sa voix était plate. « Un cargo qui prend un coup, on met ça sur le compte de l’ennemi. Deux Rafale avec des caméras, c’est une preuve. Ils aiment pas les preuves. »
« Alors c’est fini ? »
« Non. Ils vont revenir quand les caméras seront rentrées. »
J’ai tiré sur le manche et j’ai repris de l’altitude. Cinq cents pieds. Mille. Mes cuisses tremblaient d’un coup, maintenant que c’était calme. Sous mon pouce, le gaffer gris de la plaque était humide.
Dans mon casque, une voix que je connaissais trop bien. Pas posée, cette fois.
« Faucon, ici Echo Base. »
« Echo Base, j’écoute. »
« Vous avez le Cargo 72 en visuel ? »
« Affirmatif, mon colonel. »
« Alors vous allez l’abattre. »
Je n’ai pas bougé. Garcia, derrière moi, a arrêté de respirer.
« Et tout ce qui vole autour de lui, » a ajouté Saint-Pierre. Il a laissé passer une seconde. « C’est un ordre, capitaine Moreau. Cet appareil transporte du matériel qui ne doit pas atteindre la base. Je vous demande de l’abattre maintenant, sur-le-champ, avant qu’il se pose. »
« Il répète ça comme on commande un café, » a murmuré Garcia.
« Chut. »
J’ai fermé les yeux une demi-seconde. Je me suis dit : voilà. Il a enfin dit la phrase à voix haute. Il n’a pas besoin de l’ennemi pour tuer un équipage. Il lui suffit d’un Rafale et d’un micro.
Faucon a mis du temps. Trois secondes, quatre. J’ai entendu son souffle, dans la radio, le même souffle que sur la piste d’Orléans, avant les décollages.
« Echo Base, ici Faucon. Ordre non reçu, mon colonel. »
« Répétez ? »
« Brouillage. Je vous reçois très mal. Vous grésillez. »
« Moreau. »
« Je vous reçois très mal, mon colonel. Je crois que c’est le brouillage. »
« Je répète l’ordre. »
« Vous grésillez beaucoup. »
Il y a eu un blanc sur la fréquence. Pas long, mais on l’a tous remarqué.
« Ce sera consigné, capitaine. »
« Consignez, mon colonel. »
Garcia a lâché un petit rire nerveux, sans joie, qui s’est étranglé dans sa gorge. Il a levé son Tupperware, comme on lève un verre.
« À Faucon, » a-t-il dit.
« À Faucon. »
Mes mains étaient mouillées. Saint-Pierre venait de comprendre qu’il avait un problème. Un colonel qui donne l’ordre d’abattre un appareil français devant témoins, ce n’est pas un détail. Il allait faire ce qu’on fait quand on a un problème : le faire disparaître. Je ne savais pas encore comment.
« Faucon, » ai-je dit, « merci. »
« Pas de quoi, capitaine. J’ai pas eu d’ordre. »
Puis, sur la fréquence, un clic.
Un souffle dans un masque. Cette voix rauque, qui n’avait plus rien de l’ennemi.
« Faucon. »
Un seul mot. Il l’avait dit sur la fréquence ouverte, pas sur la nôtre. Je n’ai pas compris tout de suite pourquoi. Il savait qu’il lui restait peu de carburant et peu de temps, et qu’il n’y aurait pas de seconde occasion.
« Faucon, ne tire pas. Je suis seul. Je suis à sec. »
Je regardais l’écran. Les deux Rafale, qui virent, très lentement, autour du chasseur à l’écusson. Faucon, qui ne répondait plus.
Cinq secondes. Dix. Je n’ai jamais su si le silence venait de lui ou du brouillage.
Puis la voix de Faucon, très bas. Une voix que je ne lui avais jamais entendue.
« Théo ? C’est toi qui es dans ce chasseur ? »
Quarante et une minutes plus tard, je roulais sur la piste d’Echo Base avec un moteur et demi, et deux camions de pompiers qui me suivaient comme des chiens.
Je raconte dans l’ordre. Sinon je vais la perdre, cette demi-heure.
Après la phrase de Faucon, Théo n’a pas répondu. Il y a eu un souffle, puis une voix très calme qui disait une position, un cap, une distance. Faucon a pris la main sans transition. Il parlait à Théo comme on parle à un cheval qui a peur.
« Théo, écoute-moi. L’Aquilon est à onze milles dans ton trois heures. Tu me suis. »
« Je n’ai plus rien, Julien. »
« Tu me suis. Cap deux-six-zéro. Tu rallumes ton balisage. Tu me laisses faire. »
« Et Manon ? »
« Elle se débrouille mieux que nous deux. »
J’ai failli dire quelque chose. Je n’ai rien dit. Je volais avec le front contre la verrière, et je comptais les points lumineux sur l’écran qui s’éloignaient vers le nord.
Puis Faucon, plus sec : « Éjection. J’ai un parachute. Je le vois. Il est bon. »
Garcia a poussé un cri, un vrai, qui m’a fait sursauter au point de lâcher la manette une demi-seconde.
« Pardon, capitaine. »
« Pas grave. »
« Il est vivant ? »
« Il est dans l’eau, Garcia. La frégate met un canot. »
« C’est pas la même chose. »
« Non. C’est mieux que rien. »
Après ça, plus de chasseurs. Plus de tirs. Pendant vingt minutes, j’ai piloté avec une seule idée en tête, celle que je n’avais pas quittée depuis le cercueil : il est vivant, et je ne peux pas aller le chercher.
Saint-Pierre a repris la radio à trois minutes de l’arrivée.
« Cargo 72. Posez-vous sur l’îlot. Je répète. L’îlot. »
« Je me pose chez moi, mon colonel. À Echo Base. »
« Vous désobéissez. »
« Je pose un avion sur une piste. »
« Leroy, je vous préviens… »
J’ai coupé. Je sais, on ne coupe pas. Je l’ai fait quand même, et ça m’a fait du bien, un bien petit et mauvais, comme un cachet qu’on avale à sec.
L’atterrissage, je ne m’en souviens pas bien. Une hélice en drapeau. L’aile gauche qui vibrait comme une scie. Le train qui est sorti à la main, en tirant sur une manivelle que je n’avais jamais touchée qu’au simulateur. Garcia a crié les hauteurs. Je crois que j’ai posé l’avion à peu près droit. Il y a eu un grand bruit de ferraille, une gerbe d’étincelles sur le côté, et on s’est arrêtés au bout de la piste, dans une odeur de caoutchouc brûlé.
L’horloge de bord disait zéro heure cinquante-deux.
J’ai détaché ma ceinture. Mes doigts ne voulaient pas.
« Capitaine, » a dit Garcia. « Il y a du monde. »
Je me suis penchée. Sur la piste, devant le nez de l’avion, il y avait quatre voitures grises. Des gendarmes de l’air, en rang, en tenue de service. Les pompiers restaient derrière, à distance. Pas d’ambulance. Quatre voitures de la prévôté, avec leurs gyrophares éteints, et un adjudant qui attendait les mains dans le dos.
Ils n’étaient pas là pour nous aider.
« Capitaine Leroy ? »
« C’est moi. »
« Vous êtes placée en garde à vue pour refus d’obéissance en opération et… » Il a regardé sa feuille. « … détournement de matériel. »
« Quel matériel ? »
« Vous le saurez en temps voulu. Mains devant, s’il vous plaît. »
Je n’ai pas discuté. J’ai sorti les mains, doucement, avec une lenteur d’enfant. Pendant qu’il vérifiait mes poches, j’ai laissé tomber la main gauche sur la manette de poussée, comme pour m’appuyer.
Le gaffer a cédé d’un coup. La plaque est venue avec, froide, plus petite que dans mon souvenir. Je l’ai glissée dans ma botte, contre la cheville, le bout de scotch collé à la chaussette.
Je n’ai pas su pourquoi je le faisais. Je sais seulement que j’aurais tué quiconque la touchait.
Derrière moi, ils ont ouvert la soute. J’ai entendu le chariot, les sangles qu’on défait, les bottes sur la rampe. Deux gendarmes ont sorti le groupe électrogène en le portant à quatre. Un autre a posé la mallette sur un drap, vide, avec ses plombs gris cassés.
« Elle était comme ça ? » a demandé l’adjudant.
« Je ne sais pas, » ai-je dit. « Je livre des radios. »
Ils ont pris la tablette de chargement. Le téléphone de Garcia, aussi, dans un sachet transparent. Il a protesté. Un gendarme a demandé :
« Et ça ? »
Il tenait le Tupperware.
« Mon repas, adjudant. »
« C’est quoi ? »
« Du riz. »
Le gendarme a soulevé le couvercle. Un instant. Il a regardé. Du riz, un peu brûlé, avec une tache de graisse. Il l’a refermé, avec la grimace de quelqu’un qui n’aime pas les restes, et il l’a rendu.
Garcia ne m’a pas regardée. Il avait posé la boîte contre son ventre, très serrée, avec ses deux mains, et il l’a gardée comme ça jusqu’au bout du couloir.
On nous a séparés dans un couloir gris. Il m’a lancé un regard, rapide, un seul. Pas de blague. Pas de café.
Ma cellule faisait trois mètres sur deux, avec un banc, une ampoule dans une cage, et une odeur de peinture fraîche. J’ai posé mes bottes à côté de la porte, avec la plaque dedans. Je me suis assise.
J’ai pensé à Théo, dans l’eau. Aux six ans.
J’ai entendu des pas dans le couloir. Lourds. Une clé dans la serrure.
La porte s’est ouverte. Un homme est entré, sans se presser, la casquette sous le bras.
Saint-Pierre.
Saint-Pierre avait apporté deux gobelets de café, et le mien n’avait pas de sucre.
Il l’a posé sur le banc, à côté de moi, sans un mot. Moi, je ne prends pas de sucre. Je n’en ai jamais pris. Au briefing de ce matin, il ne m’avait même pas regardée. Et il savait ça.
« Asseyez-vous, Leroy. »
« Je suis assise, mon colonel. »
« Ah. Oui. »
Il est resté debout. Il a tourné son gobelet entre ses doigts, puis il s’est mis à regarder sa montre. Une belle montre, lourde, qui n’allait pas avec le reste. Les poignets de sa chemise étaient élimés. Je l’ai remarqué parce que je n’avais rien d’autre à regarder.
« Vous avez posé un Hercules à un moteur sur ma piste, » a-t-il dit. « Techniquement, c’est très beau. Je vous le dis parce que personne d’autre ne vous le dira. »
« Merci. »
« Ne me remerciez pas. Écoutez. »
Il a sorti une feuille de sa poche, pliée en quatre, et il l’a dépliée sur son genou.
« Voilà ce qui se passe. Ce soir, vous avez désobéi à un ordre direct. Vous avez ouvert un colis scellé de l’état-major, vous l’avez vidé, et vous avez perdu un avion à quarante millions. J’ai de quoi vous envoyer devant un conseil d’enquête. Après, devant le tribunal des armées. »
« Je sais. »
« Voilà ce que je propose. »
Il a replié la feuille. Il s’est penché.
« Vous me dites où est le disque. Vous signez que vous avez agi seule, sans équipage. Et la semaine prochaine, vous reprenez une combinaison de pilote de chasse. Un Rafale, Leroy. Votre ancienne escadrille. Je m’en occupe personnellement. »
Je n’ai pas répondu. Il a pris ça pour de la réflexion.
« Vous en rêvez depuis six ans. Ne mentez pas, je lis vos demandes de mutation. Vous les avez toutes faites. Toutes refusées. »
« Je sais qui les a refusées. »
« Moi. » Il a souri, à peine. « Quelqu’un devait le faire. Une évaluation, ça se rédige, capitaine. “Instable sous charge.” Trois mots. Vous seriez surprise de voir à quel point une rumeur tient bien quand elle est écrite en bas d’une page. »
Mes mains se sont mises à trembler. Je les ai coincées sous mes cuisses.
Six ans. Les regards à la cantine. Les silences quand j’entrais dans une salle. « Elle a craqué, la petite Leroy. » Un papier tapé à la machine, et une rumeur qui marchait toute seule.
« Pourquoi ? » ai-je dit.
« Pourquoi quoi ? »
« Pourquoi moi ? »
Il a levé un sourcil. Il n’a pas dit « parce que ». Il a dit : « Un pilote de chasse pose des questions. Un pilote de transport livre des colis. C’est une question de répartition, capitaine. »
Il venait d’avouer, sans le dire. Il le savait.
« Et mon frère ? »
« Votre frère n’est pas mort en héros, Leroy. Il a vendu sa patrouille. Il a pris l’argent et il a disparu. Je vous épargne les détails. Ce n’est pas joli. »
« Il est dans un cercueil. »
« Il est dans un cercueil. » Il a répété ça lentement, comme on cale une porte. « Un cercueil, ça ne contredit personne. »
Je n’ai pas bougé. J’ai regardé mes mains. J’ai pensé à une plaque dans une botte, à deux mètres de moi. J’ai pensé à ne pas regarder la botte.
« Vous avez voulu faire abattre mon avion. Mon équipage était dedans. »
« Vous avez de la chance, Leroy : un cargo, ça se remplace. Un colonel, jamais. »
Il a dit ça doucement. Avec l’air de ceux qui expliquent une règle de grammaire.
Je n’ai rien dit. Je crois que j’ai souri. Je ne sais pas pourquoi. Ça l’a rendu nerveux.
« Le disque, Leroy. »
« Quel disque ? »
« Ne jouez pas. La mallette est vide. Quelqu’un a pris ce qu’il y avait dedans. Votre sergent-chef ? »
« Je livre des radios, mon colonel. »
« Il va nous le dire. Un sergent-chef, ça tient moins bien qu’un capitaine. » Il a regardé sa montre une dernière fois. « Réfléchissez. Vous avez jusqu’à six heures. À six heures, on me remet un prisonnier, et je n’aurai plus besoin de vous. »
« Quel prisonnier ? »
« Un pilote. Une épave que la marine a ramassée. Vous ne voulez pas le savoir. »
Il est sorti. Il a laissé l’autre gobelet sur le banc, plein. J’ai entendu la clé, puis le pas qui s’éloignait, régulier, sûr de lui.
Je n’ai pas bu son café. Je l’ai laissé refroidir en regardant la peinture fraîche sur le mur. Un prisonnier, une épave, ramassée. Pas de naufragé. Pas de blessé. Un mot de colonel pour dire un homme.
Il est vivant. Saint-Pierre venait de me le dire sans s’en rendre compte.
La clé a de nouveau tourné. Une femme est entrée, avec un plateau et un carnet sous le bras. Cinquante-huit ans à peu près, cheveux gris coupés court, lunettes sur une chaîne. L’adjudante Nadine Robert. La secrétaire de Saint-Pierre. Je l’avais croisée douze fois en six ans. Elle ne m’avait jamais dit bonjour.
« Votre déposition, capitaine. Pour la prévôté. »
Elle a posé le plateau sur le banc. Elle a déplié une serviette en papier, lentement, comme si elle avait des problèmes de doigts, et elle y a glissé un petit papier plié en huit.
« Je dois vous lire le règlement. »
« Lisez. »
Elle l’a lu. Trois minutes, sans se tromper d’un mot. Pendant ce temps, je lisais ce qu’elle avait écrit à la main, sous la serviette, en minuscules.
« Rapport de l’Aquilon, 01 h 30 : aucun naufragé recueilli. »
Et dessous, plus petit :
« Je tape ses courriers depuis onze ans. Il a appelé la frégate à une heure. »
Je l’ai relu deux fois. Quand j’ai levé les yeux, elle me regardait. Pas avec de la pitié. Avec la même attention qu’on met à surveiller une casserole qui va déborder.
« Vous voulez un peu d’eau, capitaine ? »
« Oui. »
« Je reviens. »
Elle a repris le papier avec la serviette, sans geste inutile.
On est venu me chercher dix minutes plus tard. Deux gendarmes, un couloir, une porte vitrée. Derrière la vitre, une salle de déposition, une table métallique, une lampe. Un homme assis, de dos, dans une combinaison de vol froissée. Un Tupperware posé à sa gauche.
Garcia.
Un officier de la prévôté lui tendait un stylo. Il a pris le stylo. Il a regardé la feuille. Puis il a levé les yeux, vers la vitre, vers moi.
Il n’a pas souri. Il n’a pas fait un signe.
Il a signé.
À 3 h 12, j’avais les ongles pleins de colle grise et sur les genoux une plaque que je lisais pour la première fois.
Je raconte comment j’en suis arrivée là. Ça a commencé par un bruit de clé.
Un gendarme a ouvert ma cellule. Il avait la mine d’un type qu’on a réveillé pour rien. Derrière lui, Garcia portait un plateau en plastique avec un Tupperware dessus.
« Cinq minutes, » a dit le gendarme. « Le repas du détenu. Ordre de l’adjudant. »
« Merci, chef. »
« J’ai pas de chef. »
« Merci quand même. »
La porte s’est refermée, pas fermée à clé. Je l’ai entendu rester derrière, dos au mur, avec un bâillement.
Garcia a posé le plateau sur le banc. Il avait les yeux rouges et une trace de stylo bleu sur le pouce. Je n’ai pas réussi à le regarder en face.
« Vous avez signé. »
« Oui. »
« Contre moi. »
« Contre vous. » Il s’est assis par terre, adossé au mur, les genoux relevés. « J’ai dit que vous m’aviez ordonné d’ouvrir le groupe. Ce qui est vrai, d’ailleurs. »
« Garcia. »
« Écoutez-moi, capitaine. Un témoin qui signe, on le laisse circuler. On lui donne un badge, on lui laisse son plateau, on lui dit de rester à disposition. Un témoin qui refuse, on l’enferme dans la cellule d’à côté. Moi, j’ai besoin de marcher dans cette base. »
« Pour quoi faire ? »
Il a posé le doigt sur le couvercle du Tupperware.
« Pour ça. »
Il l’a ouvert. Du riz. Un peu brûlé, avec une tache de graisse, froid. Il a plongé la main dedans jusqu’au poignet, sans fierté, comme on cherche ses clés au fond d’un sac, et il a sorti un sachet de congélation, plié en trois, plein de grains collés.
Dedans, un petit boîtier noir, de la taille d’un briquet.
« Ils ont pris la mallette, le groupe, la tablette, mon téléphone. Ils ont pas touché au riz. »
« Qui va fouiller du riz de sergent-chef, » ai-je dit.
« C’est ce que j’ai dit à votre place. »
J’ai pris le sachet. Il pesait presque rien. Pour un machin qui valait un avion, un colonel et une carrière. Je l’ai retourné entre mes doigts, et c’est là que j’ai vu l’étiquette. Une bande de papier blanc, collée sur la tranche, avec trois lignes à l’encre bleue.
Une écriture que je connaissais. Pas par cœur, mais assez, après six ans de notes de service signées en bas.
« PDV T. LEROY. Modifié 02:14. »
Je n’ai pas bougé. J’ai relu. Mon pouce a glissé sur les chiffres.
« Capitaine ? »
« Donnez-moi une minute. »
« Vous avez deux minutes. Pas plus. »
J’ai retiré ma botte. Elle sentait la graisse et le métal brûlé. La plaque était là, contre la chaussette, avec son vieux gaffer gris qui avait pris la forme de ma cheville.
Six ans. Je n’avais jamais décollé ce gaffer. Quand il lâchait, j’en remettais une couche par-dessus, avec les dents, avec les doigts, à l’aveugle, dans le noir du cockpit. J’avais peur de ce qu’il y avait dessous. J’avais peur qu’il n’y ait rien.
Je me suis mise à l’arracher. Un bout, puis un autre. La colle a cédé avec un petit bruit de tissu déchiré. Garcia m’a passé son gobelet pour que je pose les morceaux dedans. Il n’a rien dit. Il tenait le gobelet comme on tient la main de quelqu’un.
Quand la dernière couche est tombée, j’ai tourné la plaque de côté.
Sur la tranche, à la pointe d’un clou, gravé gauche-droite, très petit :
0214 SP
Quatre chiffres. Deux lettres.
Je suis restée longtemps sans respirer. Le temps qu’il faut à une lampe pour s’allumer.
« 02 h 14, » a dit Garcia, lentement. « C’est l’étiquette. C’est pareil. »
« C’est pareil. »
« Et SP… »
« Saint-Pierre. »
Il a refermé la bouche. Il l’a rouverte.
« B.S.P. sur la mallette. S.P. sur la plaque. »
« Mon frère l’a gravé la veille de son départ. »
Je me suis rappelée la phrase de Théo, sur la fréquence : « Je ne sais pas encore le nom. » Il ne mentait pas. Il avait écrit ces deux lettres un soir de briefing, parce que le changement de plan l’avait fait tiquer, comme on note un truc qu’on ne comprend pas pour le redemander après. Il a gravé avec le clou du voisin, sur la plaque que je portais à ma manette. Il me l’a donnée le lendemain en me disant « tiens bon ».
Il m’avait laissé le nom du traître sur une plaque, et il était parti sans savoir qu’il le faisait.
Je ne l’ai pas dit à voix haute. J’ai juste serré la plaque contre ma poitrine, une seconde, comme on le fait avec un enfant qui s’est fait mal.
« Capitaine, » a repris Garcia. Il a baissé la voix. « Il y a autre chose. »
« Quoi ? »
« Dans le couloir, quand j’attendais pour signer. J’ai entendu deux gendarmes. L’Aquilon a un pilote à bord. Vivant. Il est pas blessé, ou peu. Ils disent “le prisonnier”. L’hélico l’amène à six heures. Saint-Pierre vient le chercher lui-même, en personne, sur l’hélistation. »
Le cœur m’a donné un coup, un seul, très sec.
« Vivant. »
« Vivant. »
« À six heures. »
« Il le prend en main. Une fois qu’il l’a, il en fait ce qu’il veut. Un prisonnier qui tombe dans un escalier, ça arrive. »
« Garcia. »
« Je dis ce que j’ai entendu. »
Je me suis assise sur le banc. J’avais la plaque dans une main, le boîtier dans l’autre. Mon frère, un colonel, une heure. Des preuves, mais personne devant qui les poser.
« Il y a un général qui arrive, » a dit Garcia. « Pour la cérémonie. Huit heures. Tout le monde en tenue. Le général d’Harcourt. »
« Je sais. »
« Si on arrive devant lui avec ça… »
« On n’arrive pas, Garcia. On est en garde à vue. »
« On est en garde à vue, vous. Moi, j’ai un badge. »
Il a ramassé le sachet, l’a replongé dans le riz, l’a recouvert avec le dos de la cuillère. Il a refermé le couvercle, très doucement.
Il a levé son poignet. Une montre en plastique noir, sans marque, qu’il avait gardée alors que tout le reste était confisqué.
« Il est 3 h 40. »
Il m’a regardée, enfin. Il avait l’air plus vieux que ce matin. Plus calme aussi.
« Il nous reste deux heures vingt. »
Je compte. C’est la seule chose qui m’est restée de six ans.
Sept marches pour descendre à l’infirmerie de l’Aquilon. Quatre vis au plafond. Une couverture grise, un thé sans sucre dans un gobelet en inox, et une chaise vissée au sol. La chaise, c’est ce que j’ai préféré. Elle ne bougeait pas.
Je suis Théo Leroy. Enfin, j’étais mort, jusqu’à hier. Le médecin du bord m’a regardé les poumons, les poignets, les dents. Il n’a rien dit sur les dents. Il a écrit deux lignes et il est sorti.
Dix minutes plus tard, elle est entrée.
« Capitaine Leroy. »
« Commandante. »
Constance de La Roche. Quarante-cinq ans peut-être, la casquette à plat sous le bras, des cernes bleus qui disaient qu’elle n’avait pas dormi non plus. Elle s’est assise en face de moi, sur une autre chaise vissée. Elle n’a pas posé de dossier. Elle n’a pas sorti de magnétophone. Elle m’a regardé comme on regarde une carte qu’on pensait connaître.
« Mon rapport de 1 h 30 dit : aucun naufragé recueilli. »
« Alors je n’existe pas. »
« Pas sur le papier. »
Elle n’a pas souri. Elle a pris une feuille dans sa poche et elle l’a lissée sur son genou, doucement.
« À une heure moins dix, Echo Base m’a appelée. Un colonel. Il m’a dit qu’un pilote ennemi allait tomber à l’eau près de moi. Que je devais le ramasser, ne rien consigner, et le lui remettre à six heures, en main propre. »
« Il vous a dit mon nom ? »
« Il a dit “un prisonnier”. » Elle a levé les yeux. « Faucon m’a dit votre nom un quart d’heure avant. Sur une fréquence qui n’est pas la mienne. Le nom d’un homme enterré à Orléans il y a six ans. »
« Et vous l’avez cru. »
« Je n’ai rien cru. J’ai écrit ce qu’on m’a demandé d’écrire. Je n’ai pas écrit que vous étiez mort. »
Je l’ai remerciée. Elle a haussé une épaule, comme si je venais de lui rendre un stylo.
Elle m’a posé les questions une à une, dans l’ordre, avec une patience de comptable. Où. Quand. Combien d’avions. Pour qui. J’ai répondu. Un hangar de tôle, dans une zone dont je n’ai jamais su le nom. Huit appareils, puis dix. Des contrats qu’on m’annonçait la veille. Aucun papier. Un type qui me servait mon repas dans une boîte en carton, à midi, tous les jours, avec la même cuillère.
« Vous avez tiré sur des cibles ? »
« Oui. »
« Combien ? »
« Je ne sais pas. J’ai arrêté de compter la première année. J’ai commencé autre chose. »
« Quoi ? »
« Les jours. Deux mille cent quatre-vingt-dix, à peu près. J’ai perdu le compte deux fois. »
Elle a pris une note. Elle n’a pas relevé.
« Pourquoi avoir volé pour eux ? »
« Ils avaient l’adresse de ma sœur. Son étage. La couleur de sa porte. » Ma voix est restée calme, c’est le plus bizarre. Six ans à me répéter ça, la phrase ne me faisait plus rien. « Vous avez une sœur, commandante ? »
« Oui. »
« Alors vous savez. »
« Je ne suis pas sûre. »
« Vous le seriez. »
Il y avait une chose que je n’avais dite ni à elle, ni à Manon. Troisième mois. Je la gardais, dans la poche gauche de ma tête, avec le reste. Ce n’était pas le moment.
« Elle va bien ? » ai-je demandé.
« Votre sœur ? »
« Manon. »
La Roche a eu un petit mouvement de mâchoire.
« Elle a posé un Hercules sur un moteur à Echo Base. Elle est en garde à vue pour refus d’obéissance. Je ne sais rien d’autre. »
« Elle a refusé d’aller sur l’îlot. »
« Elle a refusé. »
J’ai pensé à elle, une main sur la manette, face à un colonel. Je suis resté un moment sans rien dire. Je regardais la couverture grise sur mes genoux.
« Je ne veux pas descendre, commandante. »
« Je sais. »
« Si vous me livrez à Saint-Pierre à six heures, je ne remonterai pas. Il a besoin que je sois mort. Il l’a déjà fait une fois, et ça lui a coûté un cercueil de sable. Il n’aura pas de scrupule la deuxième. »
« Et si je vous cache ? »
« Alors ils diront que la marine détourne un prisonnier. »
« Exactement. » Elle s’est penchée en avant. « Vous seriez un déserteur, capitaine. Votre sœur une complice. Votre Faucon un parjure. Votre colonel écrirait tranquillement le rapport. »
Je n’ai pas répondu. J’ai entendu la machine du bord, sous mes pieds, cogner à intervalles réguliers. Elle avait raison. Je le sais, d’ordinaire, quand quelqu’un a raison : ça se sent dans les genoux.
« Il y a une autre façon, » a-t-elle dit. « Vous descendez par la porte. Je vous accompagne jusqu’à l’hélistation. Je consigne dans mon livre de bord l’heure à laquelle vous montez dans l’appareil, vivant, et celle à laquelle je vous remets. Un homme qu’on a consigné, on ne peut pas dire qu’il a disparu. »
« Et si Saint-Pierre… »
« Il a un général qui arrive à huit heures. Il ne fera rien devant lui. Entre six et huit, je ne vous promets rien. »
« Deux heures. »
« Deux heures. »
Deux heures, c’est long, quand on a six ans de pratique.
« D’accord, » ai-je dit.
Elle s’est levée. Elle m’a laissé là, sans un mot de plus. Un matelot est venu me porter une combinaison de vol propre, trop courte aux manches. Je l’ai enfilée. Elle sentait la lessive et le gasoil.
J’ai sorti l’écusson de ma poche. Je l’avais décousu du casque dans le canot. La veille, il m’avait fallu une heure pour le coudre dessus.
« Vous avez une aiguille ? »
« Une aiguille ? »
« Et du fil blanc. »
Le matelot est revenu avec une pelote et un dé. Il m’a regardé coudre. Je jurais, à voix basse, comme à l’école. Quatre points trop longs. Un nœud qui dépassait.
La Roche est revenue au moment où je cassais le fil avec les dents. Elle a regardé mon travail. Elle a regardé mon épaule.
« Vous ne savez toujours pas coudre. »
« C’est pour ça qu’elle me reconnaîtra. »
Elle n’a rien répondu. Elle a juste remis ma manche droite, que j’avais mal tirée, avec les deux doigts, comme on arrange un enfant avant une photo.
Le pont, dehors, était gris. Un hélicoptère attendait, les pales déjà lentes, avec un gendarme maritime qui regardait ses chaussures. Cinq heures vingt-deux. Sept marches à descendre. J’ai compté.
J’ai monté la dernière, le patch de travers sur l’épaule, et je suis entré.
Le gendarme m’a poussé dans le dos, et j’ai marché sous le drapeau.
Hangar 2. Huit heures moins une. Deux cents personnes en tenue, sur trois rangs, les mains derrière le dos. Ça sentait la cire et le kérosène froid. Quelqu’un avait lavé le sol pour le général, on voyait encore les traces de serpillière.
Je n’avais pas dormi. Entre 3 h 40 et 7 h 40, personne n’était venu. À six heures, j’avais entendu un hélicoptère se poser, quelque part derrière le mur. Rien d’autre. J’avais compté jusqu’à neuf cents, deux fois, puis j’avais arrêté.
La plaque était dans ma botte gauche, contre la cheville. Sans le gaffer, le bord coupait. Je la sentais à chaque pas.
« Là, capitaine, » a dit le gendarme. « Au pied de l’estrade. Ne bougez pas. »
Il y avait un pupitre, un écran blanc tendu sur le mur du fond, et au milieu de l’estrade un homme de soixante ans, droit, les cheveux blancs ras. Le général d’Harcourt. Il ne m’a pas regardée. Il regardait ses gants.
Au premier rang, Faucon. Tenue de sortie, mâchoires serrées. Il m’a regardée une seconde, pas plus. Deux rangs derrière, Garcia, avec son badge de témoin et, sous le bras, un sac plastique qui avait la forme d’une boîte.
Sur le côté, à une petite table avec un ordinateur et un câble qui traînait, l’adjudante Robert. Elle avait mis du rouge à lèvres. Je ne l’avais jamais vue en mettre.
À huit heures pile, Saint-Pierre a pris le pupitre.
« Mon général. Avant la remise des décorations, je dois vous rendre compte d’un fait grave. »
Il a parlé six minutes. Une voix lisse, sans une bavure. Refus d’obéissance. Colis scellé de l’état-major ouvert en vol. Appareil perdu, quarante millions. Il a lu mon évaluation, à voix haute, comme on lit une ordonnance : « Instable sous charge. » Quelqu’un, dans les rangs, a toussé.
« Le capitaine Leroy a, de plus, communiqué cette nuit avec un pilote ennemi, sur une fréquence privée. Ce pilote a été ramassé par la marine et remis à ma garde à six heures. Il est en cours d’interrogatoire. »
À six heures. Donc il l’avait. J’ai serré les doigts dans mon dos jusqu’à ne plus les sentir.
« Quant à son frère, » a continué Saint-Pierre, plus bas, « certains ici l’ont pleuré. Je dois dire que le dossier ne permet plus de… »
« Mon colonel. »
« Capitaine Leroy, vous n’avez pas la parole. »
Il a fait un signe. Le gendarme à ma gauche m’a pris le bras. L’autre a arraché l’écusson d’escadron de ma manche, le scratch a fait un bruit de toile déchirée, devant tout le monde. Il l’a posé sur le coin du pupitre. Une petite chose bleue, sur le bois verni.
Je n’ai pas bougé. J’ai regardé l’écran blanc. C’est le seul endroit où personne ne me regardait.
« Reste un point, mon général. Un disque contenant des données chiffrées a disparu d’une mallette de l’état-major. Le capitaine Leroy en est responsable. Et probablement… »
« J’ai du riz, mon colonel. »
La voix venait du deuxième rang. Rauque, un peu trop forte.
Saint-Pierre s’est arrêté. « Pardon ? »
Garcia est sorti du rang. Deux pas, trois. Il a sorti le Tupperware du sac plastique, et il l’a tenu devant lui, à deux mains, comme on présente un gâteau.
« Sergent-chef Garcia, retournez à votre place. »
« J’ai signé contre le capitaine, mon général. Cette nuit, à la prévôté. » Il parlait au général, pas à l’autre. « J’ai signé pour qu’on me laisse circuler. Je voulais amener ça ici. »
Il a ouvert le couvercle. Le riz, la tache de graisse. Il a plongé la main dedans jusqu’au poignet, sans se presser, et deux cents personnes l’ont regardé faire.
Quelqu’un a ri, au fond. Un seul rire, très court.
Il a sorti le sachet de congélation. Le boîtier noir, avec ses grains de riz collés dessus. Il a soufflé dessus, comme sur une pièce tombée par terre.
« Il était sous le riz depuis le décollage. Personne a regardé dans le riz. »
« Gendarmes, » a dit Saint-Pierre. « Saisissez ça. »
« Non, » a dit le général d’Harcourt.
Un seul mot. Il n’avait pas levé la voix. Les gendarmes se sont arrêtés net, un pied en l’air.
« Madame Robert, » a dit le général. « Vous avez un port, sur votre machine ? »
« Oui, mon général. »
« Branchez ça. »
Garcia a traversé le hangar avec le disque dans la paume, sous le regard de Saint-Pierre. Il est passé à côté de moi. Il n’a rien dit. Son bras a touché le mien, deux secondes, comme on le fait sans y penser.
L’adjudante a branché. Le projecteur a ronronné. L’écran blanc s’est allumé en bleu, puis une fenêtre s’est ouverte, avec une colonne de fichiers.
« Ouvrez le premier, » a dit le général.
Elle a cliqué.
Un tableau. Des lignes de chiffres, un cap, une heure de décollage. En haut, trois mots gris : PLAN DE VOL. En dessous : T. LEROY. Et à droite, sous la ligne « dernière modification », un horodatage que tout le hangar pouvait lire, en caractères de deux mètres.
02:14.
Saint-Pierre a ouvert la bouche. Rien n’est sorti.
Derrière nous, à l’autre bout du hangar, la grande porte a grincé. Un rectangle de jour s’est ouvert sur le béton. Deux cents têtes se sont tournées.
Un homme est entré, en combinaison trop courte aux manches.
« C’est un imposteur. »
Saint-Pierre l’a dit avant que l’homme ait fait trois pas. Sa voix était montée d’un cran, et ça s’entendait dans tout le hangar.
L’homme s’est arrêté dans la lumière de la porte. Maigre. Une combinaison empruntée, avec dix centimètres de poignet qui dépassaient. Sur l’épaule droite, un écusson cousu au fil blanc, de travers, avec un nœud qui pendait.
Derrière lui, la commandante de La Roche, casquette sous le bras, un livre de bord contre la poitrine. Elle ne disait rien. Elle avait l’air de quelqu’un qui a signé quelque chose.
« Mon général, » a repris Saint-Pierre. « Théo Leroy repose au cimetière d’Orléans depuis six ans. Cet homme est un agent de Vektor. Je l’ai remis à ma garde à six heures. Il s’est évadé. Gendarmes ! »
Les gendarmes ont regardé le général. Le général n’a pas bougé.
« Laissez-le venir, » a-t-il dit.
Théo a traversé le hangar. Il marchait comme on marche sur un pont qu’on ne connaît pas, en regardant ses pieds, puis en les oubliant. Il est passé devant les rangs. Faucon est sorti du sien, sans en avoir l’ordre, et il l’a regardé de très près. Il lui a pris la nuque dans la main, une demi-seconde, puis il est retourné à sa place, droit comme un piquet.
« C’est lui, mon général, » a dit Faucon. « Je mets ma carrière là-dessus. »
« Capitaine, » a répondu Saint-Pierre, « votre carrière… »
« Silence, » a dit d’Harcourt.
Théo s’est arrêté à un mètre de moi. Il m’a regardée. Six ans, et le visage avait changé de place, les os plus près de la peau. Mais l’œil gauche, un peu plus fermé que le droit. Ça, je le connaissais.
Je n’ai pas trouvé un seul mot. Je me suis baissée. J’ai défait ma botte, devant deux cents personnes, devant le général, et j’ai sorti la plaque.
« Qu’est-ce que c’est, capitaine ? » a demandé d’Harcourt.
« La plaque de mon frère, mon général. Je l’ai gardée six ans, scotchée à ma manette. »
Je l’ai retournée. J’ai lu à voix haute, parce que les mains ne tenaient plus assez pour la lui tendre.
« “Walkyrie, tiens bon.” Et sur la tranche : “0214 SP”. »
« Qui l’a gravée ? »
« Moi, » a dit Théo. « Avec un clou et le marteau du voisin. La veille du départ. J’avais vu le plan changer à deux heures quatorze, ça m’avait agacé. J’ai écrit l’heure. Et les initiales de celui qui l’avait signé, sur le registre de la salle de ops. »
« Il ment, » a dit Saint-Pierre. « Une plaque, ça se fabrique. »
« Une plaque, ça se fait avec des doigts, » a dit le général. « Adjudant. »
Le chef de la prévôté s’est avancé avec une mallette grise. Un tampon, un lecteur, une tablette. Il a pris la plaque dans un mouchoir en papier, par les bords. Il a pris la main de Théo, doigt par doigt, sans un mot, comme un coiffeur. Le hangar entier attendait. J’ai entendu un téléphone vibrer dans une poche, puis cesser.
Quatre minutes. J’ai compté.
« Concordant, mon général, » a dit l’adjudant. « Avec la fiche de l’engagement. Pouce droit, index droit, les deux. Sur la plaque, côté gravure, et dessous, sur la colle. »
« Merci. »
Le général s’est tourné vers Théo.
« Capitaine Leroy. Vous avez quelque chose à dire. »
« Oui, mon général. Mais pas ça. »
Il a pris une inspiration. J’ai vu ses mains. Elles tremblaient, avec le rythme régulier de quelqu’un qui s’est entraîné à ne pas le montrer.
« Avant que le colonel le dise à ma place. Au troisième mois, chez Vektor, j’ai donné l’indicatif de ma sœur. Walkyrie. Je leur ai donné son nom aussi. Manon Leroy. Et le nom de son escadrille. »
Le hangar n’a plus bougé.
« Ils m’avaient laissé quatre jours sans dormir. Je dis pas ça pour m’excuser. Je l’ai dit le cinquième. C’est comme ça qu’ils ont su, ce matin, qui il y avait dans le cargo. »
Je le regardais. Je n’avais pas encore décidé ce que j’allais lui répondre. Ma bouche a décidé toute seule.
« Quatre-vingt-quatre jours. »
« Quoi ? »
« T’as tenu quatre-vingt-quatre jours, Théo. Moi, je t’aurais donné en une semaine. »
Il a eu un petit souffle par le nez, presque un rire, qui s’est cassé en route.
« Ce matin, t’as tiré sur Vautour, » ai-je dit. « T’as dit “tiens bon” avec huit missiles dans le dos. Les deux, c’est toi. »
« Manon… »
« Et ton écusson est de travers. »
« Je sais. J’ai cousu dans un canot. »
« Ça se voit. »
Le général d’Harcourt ne souriait pas, mais il avait baissé les yeux un instant, comme on le fait à une cérémonie.
Puis il a levé la tête vers l’estrade.
« Colonel de Saint-Pierre. Ce plan de vol, vieux de six ans, porte une modification à 2 h 14 avec votre identifiant en bas de page. Je vous demande de m’expliquer cette heure. »
« Mon général, ce disque a été falsifié par… »
« Madame Robert. »
L’adjudante s’est levée. Elle n’avait pas l’air d’avoir peur. Elle avait l’air d’avoir attendu onze ans.
« Mon général, il y a un deuxième dossier sur le disque. Un fichier de virements. Il était classé avec les clés. »
« Je demande que l’on ouvre le compte du colonel de Saint-Pierre, » a dit le général. « Le sien, et celui de son épouse. Devant moi, maintenant. Contrôle général des armées en ligne dans dix minutes. »
« Inutile, mon général. »
Elle a cliqué.
Sur l’écran, en gros, une ligne : donneur d’ordre, VEKTOR. Montant : 1 850 000 euros. Bénéficiaire, un nom de femme, avec une adresse au Vésinet.
Quarante secondes. C’est le temps qu’il a fallu à Saint-Pierre pour sortir du hangar.
Il n’a pas couru. Pas au début. Il a descendu les trois marches de l’estrade, il a pris sa casquette sur le pupitre, et il a marché vers la porte de service en regardant droit devant lui, comme un type qui va chercher un dossier. Les gendarmes l’ont suivi des yeux. Personne n’avait reçu l’ordre.
« Arrêtez-le, » a dit le général.
C’est là qu’il s’est mis à courir.
Je suis partie derrière lui. J’avais une botte déchaussée, l’autre lacée, et j’ai couru comme ça, un pied nu dans la chaussette, sur le béton froid. Théo m’a crié quelque chose. Je n’ai pas entendu quoi. J’ai entendu seulement sa voix, la même qu’à la radio, mais sans le masque, et ça m’a fait courir plus vite.
Dehors, la lumière m’a prise en plein visage, trop blanche après le hangar. L’hélistation était à deux cents mètres, au bout d’un chemin de ciment bordé de bidons. L’hélicoptère de la nuit était toujours là, les pales attachées, avec un mécanicien qui mangeait une barre de céréales. Saint-Pierre courait vers lui, la casquette à la main, et il était étonnamment rapide pour un homme de cinquante-six ans.
« Colonel ! » ai-je crié. « Colonel de Saint-Pierre ! »
Il ne s’est pas retourné.
J’ai entendu un moteur derrière moi. Un vrai, pas un bruit d’avion. Un diesel poussif, avec un sifflement de vérin.
Le chariot élévateur est passé à côté de moi, à pleine vitesse, c’est-à-dire douze à l’heure. Garcia était dessus, debout sur le marchepied, une main sur le volant, l’autre qui tenait encore le Tupperware vide. Les fourches étaient relevées à hauteur de poitrine.
« Poussez-vous, capitaine ! »
Il a coupé le chemin d’un quart de tour. Les fourches se sont plantées de part et d’autre de Saint-Pierre, à vingt centimètres de ses hanches, dans un bruit de métal sur le ciment. Il s’est arrêté net, le souffle court, la casquette tombée. Il a regardé les deux dents d’acier, puis Garcia, puis l’hélicoptère, à vingt mètres, qu’il ne toucherait pas.
« Sergent-chef. Dégagez ça. C’est un ordre. »
« Mon colonel, » a dit Garcia, très poli, « j’ai pas reçu d’ordre. Brouillage. »
Je ne sais pas qui a sorti ça en premier, de lui ou de Faucon. Je me suis rendu compte que je souriais, avec la bouche sèche.
Je suis arrivée à un mètre de lui. Il s’est retourné. Il avait changé. La veste ouverte, du sable de piste sur les genoux, et ses poignets élimés qui dépassaient. Les cheveux en désordre. On voyait tout le travail qu’il faisait, d’habitude, pour avoir l’air de quelqu’un.
« Trois semaines, Leroy. »
« Quoi, trois semaines ? »
« Trois semaines que le Cargo 72 est sur le planning. » Il parlait vite, sans me regarder. « J’ai envoyé le message le jour où il y a eu votre nom. Équipage laissé sur l’îlot. Pas de retour. Pas de témoin. C’est moi qui l’ai tapé. Vous croyez que ça ne se retire pas, un message ? »
« Vous avez écrit ça. Sur mon équipage. »
« Sur un cargo. Sur un cargo, Leroy. J’ai un prêt sur le pavillon. J’ai une femme qui… » Il a eu un geste de la main, comme pour balayer une table. « Vous n’avez jamais eu à choisir. »
« Il y avait Garcia dedans, mon colonel. Avec son riz. »
« Un sergent-chef. »
« Il s’appelle Mickaël. »
Derrière nous, des bottes sont arrivées sur le chemin. Ceux-là ne couraient pas. Ils marchaient, la prévôté tout entière avec son adjudant en tête, la mallette grise sous le bras. Le général suivait, à dix pas, avec Théo à sa gauche et la commandante de La Roche à sa droite. Pas pressé. Il savait que ce n’était plus la peine.
Saint-Pierre les a vus venir. Il a regardé l’hélicoptère. Il a regardé le chemin. Il a regardé les fourches, de chaque côté.
« Vous voulez que je vous dise, Leroy ? » Il a ramassé sa casquette, il l’a époussetée du revers de la main. « Je me suis toujours demandé si vous seriez venue, pour moi. Si c’était moi, sur l’îlot. »
« J’aurais atterri. »
« Je sais, » a-t-il dit. « C’est ça qui me gêne chez vous. »
Il a lâché sa casquette. Elle est tombée sur le ciment, la visière en l’air.
Il a levé les mains. Doucement, les paumes ouvertes, à hauteur d’épaules, comme à l’école quand on a fini un exercice.
L’adjudant est arrivé le premier, essoufflé. Il a sorti ses menottes et il s’est arrêté devant moi, un peu gêné, parce que j’étais encore là, un pied nu, entre eux et lui.
Je n’avais pas lâché la plaque. L’adjudant me l’avait rendue au hangar, dans son mouchoir en papier, sans un mot, et je l’avais gardée dans ma main depuis. Le bord m’avait fait une ligne rouge dans la paume, et je ne l’avais pas remarqué.
Il y a six ans, j’avais posé la main à plat sur le drapeau, à Orléans, pendant que six hommes portaient le cercueil.
Ils marchaient trop vite. Comme des gens qui portent une valise vide, le pas qui rebondit. Je m’étais dit : il a maigri, là-bas. Je l’avais répété à voix basse pendant toute la sonnerie.
Trois semaines après le hangar, je suis retournée à Orléans, au même endroit. Mêmes allées de gravier. Même carré militaire, avec les pierres blanches alignées.
Cette fois, il y avait une bâche verte, deux fossoyeurs en combinaison, un huissier avec une écharpe, et un tracteur qui ronflait au bout de l’allée. La pierre de Théo avait été mise de côté, posée sur des palettes, avec ses lettres dorées dans le gravier : LEROY THÉO. Quelqu’un lui avait mis un pot de chrysanthèmes dessus. C’était moi. Le pot de la Toussaint de l’année d’avant, que je n’avais jamais changé.
Théo se tenait à côté de moi, en civil. Un pantalon de chez Kiabi acheté la veille, une veste trop large qui venait de mon placard à moi. Il dormait sur mon canapé depuis trois semaines et il laissait la lumière de la cuisine allumée toute la nuit.
« C’est bizarre, » a-t-il dit. « De regarder ça. »
« C’est ta tombe. »
« C’est celle d’un autre. D’un type qui avait ma tête. »
Le plus âgé des fossoyeurs a fait un signe. Le tracteur a relevé la dalle. On a vu la terre sombre, les racines, la cavité. Les sangles sont descendues. Elles ont remonté un cercueil gris, plombé, sans une poignée cassée, avec un morceau du drapeau encore collé dessous.
Il est sorti de terre avec un bruit que j’ai connu tout de suite. Un bruit d’étagère. Rien dedans qui glissait.
L’huissier s’est avancé. L’adjudant de la prévôté a cassé les scellés avec une pince. Le couvercle a mis longtemps à venir.
Du sable. Dans des sacs de toile beige, serrés, cousus à la main. Quatre sacs, plaqués contre le bois, et par-dessus, une couche de gravats pour faire le volume.
« Soixante-deux kilos, » a dit l’adjudant, quand ils ont pesé. « Soixante-deux. »
« Mon frère faisait soixante-quinze, » ai-je dit. « Avec les bottes. »
« Je mangeais bien, à l’époque, » a dit Théo.
Il n’a pas souri. Moi non plus. Mais il m’a pris la main, sans me regarder, et il l’a gardée jusqu’à ce que l’huissier ait fini d’écrire.
On s’est assis sur un banc à l’ombre d’un thuya, à vingt mètres. Un pigeon marchait sur le gravier. Au bout de l’allée, une voiture noire est arrivée, lentement, avec deux fanions.
Le général d’Harcourt est descendu le premier. Faucon, le second, en tenue de vol, sans casquette. Il a regardé le cercueil ouvert, puis la pierre sur ses palettes. Il s’est arrêté devant Théo, et il est resté là, les bras le long du corps.
« J’étais un des six qui l’ont porté, » a-t-il dit. « J’ai senti, moi aussi. Je me suis tu pendant six ans. »
« T’as pas à… »
« Si. » Il a regardé le cercueil ouvert. « J’ai jamais cru au rapport. Je l’ai pas dit assez fort. »
Théo s’est levé. Il lui a posé la main sur l’épaule, une seconde, puis il s’est rassis, parce que les jambes ne suivaient pas.
« Capitaines Leroy, » a dit le général. « Vous deux. »
Il s’est assis sur le banc, avec nous, son képi sur le genou. Il avait l’air plus fatigué qu’au hangar.
« Le colonel de Saint-Pierre sera jugé devant le tribunal des armées. Dossier complet. Le contrôle général a gelé le compte, et la prévôté a retrouvé les messages envoyés à Vektor. Les clés de chiffrement n’ont pas été livrées. Vous avez sauvé la liaison de données de l’ensemble de l’escadre. »
« Et Théo ? »
« Le capitaine Théo Leroy a volé six ans pour une société privée, sous menace avérée contre sa famille. Il devra répondre devant le conseil d’enquête, et peut-être devant le tribunal. Je ne vous cache rien. Mais le rapport de la commandante de La Roche est très clair. Et il y a un général qui le dira à la barre. »
« Merci, mon général, » a dit Théo.
« Ne me remerciez pas. Vous ne l’avez pas encore gagné. »
Il s’est tourné vers moi.
« Capitaine. Votre évaluation est annulée. Elle a été rédigée pour vous nuire, et elle sera retirée de votre dossier. L’escadre de chasse vous reprend. Un Rafale, dès le mois prochain. Votre ancien indicatif. »
Je n’ai pas répondu. J’ai regardé le pigeon, sur le gravier, qui avait trouvé quelque chose.
« Alors ? » a dit Faucon, très doucement.
Théo ne bougeait pas. Il avait posé les deux mains sur ses genoux. Il attendait, comme on attend un verdict qui n’est pas le sien.
Le général m’a regardée, et Faucon aussi. Un tracteur, au loin, a remis la dalle à sa place.
J’avais passé six ans à vouloir cette phrase. J’avais écrit les lettres. J’avais appris le texte par cœur.
« Je vais te dire ce que je veux faire, » ai-je dit à Théo.
Un dimanche de juin, à dix heures, Théo a sonné chez le voisin pour lui emprunter un marteau.
Je l’ai entendu depuis la cuisine. Le voisin a mis du temps à ouvrir. Il a dit : « Ah, c’est vous ? » Puis il y a eu un long silence dans l’escalier, et un « Mais vous étiez pas… » que Théo a coupé par un « Si, si, c’est compliqué ». Le marteau est monté quatre étages sans ascenseur dans la main de mon frère, avec un petit rire derrière.
J’avais mis la table. La toile cirée avec ses tomates, décollée au coin depuis six ans. Théo l’avait recollée la veille avec de la colle à bois, et il avait posé une casserole dessus pour que ça tienne.
Trois assiettes. Garcia arrivait à midi. Il avait dit qu’il apportait le riz.
« Un Tupperware ? » avais-je demandé au téléphone.
« Un plat, capitaine. Un vrai. »
« Vous êtes sûr qu’il n’y a pas de disque dedans ? »
« Il y a de la saucisse. »
Sur la porte du frigo, tenu par un aimant de la Poste, il y avait l’écusson. Je lui avais proposé de le recoudre droit. Théo avait dit non, deux fois, à deux jours d’écart, sans me regarder. Je l’avais laissé de travers. À côté, dans le gobelet de Garcia, la boule de vieux gaffer gris, que personne n’avait eu le cœur de jeter.
Entre-temps, il y a eu le conseil d’enquête, en avril. La commandante de La Roche à la barre, son livre de bord ouvert. Une avocate qui disait « contrainte » toutes les deux phrases. L’audience de Théo est fixée à septembre. Le général a dit « avec réserve ». Un mot de général. Saint-Pierre, lui, avait déjà un numéro d’écrou.
Et moi, j’avais répondu au cimetière, assise sur un banc, devant un cercueil de sable.
« Je reprends l’escadrille de transport, » avais-je dit. « Le commandement. Orléans. Je veux mes équipages, je veux Garcia, je veux ce Hercules réparé avec son moteur et demi. »
Le général n’avait pas bronché.
« Et le Rafale ? »
« Je le garde. Une séance par mois. Au contrôle, à l’entraînement, avec Faucon. Pas en escadre. »
« Pourquoi pas en escadre ? »
« Parce que six ans, j’ai porté des colis, mon général. Dans la soute, je savais les prénoms. » J’avais cherché mes mots. « En escadre, je ne les saurai plus. »
Il avait hoché la tête. Faucon avait regardé le pigeon.
Théo est entré dans la cuisine avec le marteau.
« Il m’a demandé si je lui rendais l’autre, » a-t-il dit. « Celui de la dernière fois. Il croit que je l’ai gardé six ans. »
« T’as pas gardé son marteau. »
« Non. » Il a regardé le tiroir à couverts. « Mais toi, t’as gardé le clou. »
J’ai ouvert le tiroir. Entre les bougies et les piles, un clou gris, tordu au bout, que je n’avais jamais jeté. Je l’ai posé sur la toile cirée, à côté du marteau.
J’ai posé la plaque sur la toile cirée. Plus de gaffer. Un rectangle de métal gris, avec son trou pour la chaîne, ses lettres un peu penchées, et sur la tranche, deux lettres et quatre chiffres.
Il s’est assis. Il a tourné la plaque deux fois, il l’a calée contre le bord de la table, sur un torchon. Il a pris le clou entre le pouce et l’index, la pointe sur le métal, sous la dernière ligne.
« Je grave quoi ? »
« T’as une idée. »
« J’en avais mille. Six ans à y penser. Ça tient pas dans une plaque. »
« Alors prends celle qui tient. »
Il a posé le marteau dessus. Un petit coup. Puis un autre, très mesuré, le bruit d’une horloge dans une pièce vide. L’odeur de métal chauffé est montée jusqu’à la hotte.
Je me suis assise en face de lui. Six ans plus tôt, c’étaient des pâtes au beurre, une casserole cramée, un voisin qui attendait son marteau sur le palier. Cette fois, personne n’attendait. Je n’ai pas regardé la plaque. Je regardais ses mains, les mêmes qu’avant, avec une cicatrice en plus sur le pouce.
On a entendu la sonnette. Garcia, avec un plat à la main, très en avance.
« Une minute, » a dit Théo, sans lever les yeux.
« Il a apporté du riz, » ai-je dit.
« Je sens. »
Le dernier coup est tombé. Il a soufflé sur le métal, il a passé le pouce dessus, comme sur un verre qu’on essuie. Puis il l’a poussée vers moi, de l’autre côté de la toile cirée, sans rien dire.
Sur la plaque, sous « WALKYRIE, TIENS BON », une deuxième ligne, plus petite, un peu penchée :
« JE SUIS LÀ. »
