PARTIE 5 – Sophie découvre qu’un appartement peut devenir un refuge, mais une condition inattendue menace l’espoir qu’elle avait enfin osé retrouver

Sophie avait noué trois fois son écharpe avant de comprendre que ce n’était pas le froid qui faisait trembler ses doigts. Elle se tenait devant un immeuble de trois étages, dans une rue tranquille de Tours, avec une chemise de documents serrée contre sa poitrine. Derrière les fenêtres du deuxième étage, des rideaux clairs bougeaient doucement. Elle ignorait si l’appartement qu’elle venait visiter deviendrait un jour le sien. Pourtant, elle connaissait déjà par cœur le trajet jusqu’à l’arrêt de bus, la distance jusqu’à l’école d’Inès et l’emplacement de la petite pharmacie au coin de la rue. Elle avait étudié ces détails la veille, après avoir couché ses enfants, comme si une préparation minutieuse pouvait empêcher une nouvelle déception.

Inès lui avait demandé de téléphoner dès que la visite serait terminée. La fillette avait glissé son dessin de la maison aux volets verts dans la chemise de sa mère, entre les bulletins de salaire et les justificatifs d’identité. Sophie l’avait découvert dans le bus et avait failli le retirer. Le dessin ne figurait sur aucune liste de pièces demandées. Il n’apporterait aucune garantie au propriétaire. Finalement, elle l’avait laissé à sa place. Elle aimait l’idée qu’au milieu de tous ces documents administratifs se trouvait quelque chose qui exprimait mieux que les chiffres ce qu’elle cherchait : une porte qu’elle pourrait ouvrir chaque soir sans craindre qu’on lui en refuse l’accès.

L’agente immobilière, Claire Moreau, arriva avec quelques minutes d’avance. C’était une femme d’une quarantaine d’années, vêtue d’un manteau bleu marine, qui transportait un trousseau de clés et une tablette. Elle salua Sophie sans empressement et lui demanda si elle avait trouvé facilement. « Très facilement », répondit Sophie. « Le bus s’arrête à moins de cinq minutes. » Claire sourit. « C’est un avantage du quartier. Beaucoup de locataires n’ont pas de voiture. » Elle ouvrit la porte de l’immeuble, puis laissa Sophie entrer devant elle. Ce geste ordinaire lui procura un soulagement disproportionné. Personne ne lui demandait de justifier sa présence avant même d’avoir franchi le seuil.

L’escalier sentait le produit d’entretien et la peinture récente. Les marches étaient anciennes, légèrement creusées au centre, mais la rampe semblait solide. Claire expliqua que les parties communes avaient été rénovées l’année précédente. Sophie observa les boîtes aux lettres fixées près de l’entrée. Chacune portait un nom soigneusement imprimé. Elle imagina celui des Vautrin sur l’une d’elles. Cette pensée lui serra la gorge. Pendant les mois passés à la pension, elle avait souvent demandé à une collègue de recevoir certains courriers importants, de peur que Brisset ne les égare ou ne les conserve. Une adresse stable lui avait manqué presque autant qu’une vraie cuisine.

L’appartement se trouvait au deuxième étage. Claire ouvrit une porte blanche dont la poignée de métal portait quelques marques d’usure. Sophie entra dans un petit couloir éclairé par la lumière du salon. Les murs étaient propres. Le parquet grinçait légèrement près de la fenêtre, et une odeur de bois sec flottait dans la pièce. Il y avait deux chambres, une salle d’eau et une cuisine séparée, étroite mais fonctionnelle. Le salon donnait sur une cour intérieure où poussaient deux arbres. Rien n’était luxueux. Sophie remarqua une trace de peinture sur une plinthe et un placard dont la porte fermait mal. Pourtant, elle dut retenir son envie de sourire.

« La cuisine est petite », précisa Claire. « Mais les équipements sont en état de marche. Le propriétaire a fait vérifier l’installation électrique avant la mise en location. » Sophie ouvrit doucement un placard, puis le referma. Elle imagina les assiettes des enfants rangées sur l’étagère du bas, le biberon d’Émile près de l’évier et les dessins d’Inès accrochés au réfrigérateur. À la pension, elle avait dû improviser la plupart des repas avec un équipement limité. Ici, elle pourrait préparer une soupe sans craindre de déranger quelqu’un dans le couloir. Elle pourrait laisser refroidir un gâteau sur une table. Cette dernière idée lui rappela la boîte rose conservée chez Madeleine.

Claire lui montra ensuite les chambres. La première donnait sur la cour. Elle était suffisamment grande pour accueillir deux petits lits et une armoire. La seconde, plus étroite, pouvait contenir un lit double et une commode. Sophie resta un moment dans la chambre des enfants. Elle posa sa main contre le rebord de la fenêtre, vérifia sa fermeture et observa la hauteur de la poignée. Elle demanda si des dispositifs de sécurité pouvaient être installés. Claire répondit que certaines adaptations étaient envisageables avec l’accord du propriétaire. Sophie nota mentalement la question. Émile avait deux ans, et elle savait qu’il suffisait de quelques secondes d’inattention pour qu’un enfant curieux trouve une nouvelle manière de se mettre en danger.

« Vous avez deux enfants, c’est bien cela ? » demanda Claire en consultant sa tablette. « Une fille de huit ans et un garçon de deux ans », confirma Sophie. L’agente immobilière hocha la tête. Elle expliqua que plusieurs dossiers étaient déjà en cours d’examen, puis demanda à Sophie de lui présenter ses justificatifs de revenus. La jeune mère sortit sa chemise avec précaution. Les documents étaient classés dans l’ordre demandé. Elle avait même ajouté une attestation de son employeur concernant ses remplacements réguliers à la maison de retraite. Claire les parcourut attentivement, sans manifester de réaction particulière.

Sophie connaissait les limites de son dossier. Ses revenus variaient selon les semaines et les remplacements disponibles. Elle travaillait avec sérieux, mais sa situation n’avait pas la stabilité rassurante d’un contrat à temps plein. Elle disposait de quelques économies, trop modestes pour constituer une sécurité durable. Quant à son dernier hébergement, il était devenu impossible de demander une recommandation à Brisset. Elle avait préparé une explication concise, mais Claire aborda le sujet avant qu’elle puisse la présenter. « Je vois que votre adresse actuelle est celle d’un commerce. Vous êtes hébergée temporairement ? »

« Oui », répondit Sophie. Elle sentit immédiatement la tension revenir dans ses épaules. « Une connaissance m’accueille avec mes enfants pendant que je cherche un appartement. » Claire leva les yeux. « Et votre logement précédent ? » Sophie hésita. Elle pouvait raconter l’affaire en détail, mentionner les plaintes, le changement de serrure et les menaces. Mais elle ne voulait pas transformer cette visite en audition supplémentaire. « J’occupais une chambre meublée dans une pension. Un litige est en cours avec le gestionnaire. Mon avocate pourra fournir les renseignements nécessaires. » Claire ne posa pas davantage de questions sur le moment. Elle nota simplement l’information.

La visite dura encore une vingtaine de minutes. Sophie vérifia les arrivées d’eau, demanda des précisions sur le chauffage et s’informa du montant des charges. Elle prit des photographies avec l’autorisation de Claire pour les montrer à Inès. L’agente immobilière sembla apprécier son attention aux détails. Pourtant, lorsqu’elles revinrent dans le salon, son expression devint plus réservée. « Votre dossier présente plusieurs éléments favorables », dit-elle. « Mais je préfère être transparente. Le propriétaire souhaite une garantie solide. Avec des revenus variables et un hébergement temporaire, il risque de demander des justificatifs complémentaires. »

Sophie sentit l’espoir reculer, sans disparaître complètement. « Quels justificatifs ? » demanda-t-elle. Claire expliqua les possibilités prévues selon le régime locatif applicable, notamment certaines garanties compatibles avec la situation du propriétaire. Elle précisa qu’il faudrait vérifier si le logement relevait d’une assurance spécifique contre les impayés, car cela pouvait limiter le recours à une caution personnelle. Sophie prit des notes. Elle avait déjà entendu des réponses vagues dans d’autres agences. Cette fois, elle voulait comprendre les conditions exactes avant de se décourager. « Je préfère vous répondre après avoir confirmé les exigences du propriétaire », ajouta Claire.

Dans l’escalier, Sophie remarqua qu’elle tenait toujours la chemise contre elle, comme si les documents risquaient de s’éparpiller. Claire lui promit de la contacter rapidement après avoir étudié le dossier. Elles se séparèrent devant l’immeuble. Sophie marcha jusqu’au petit square voisin et s’assit sur un banc humide qu’elle essuya avec un mouchoir. Elle regarda les photographies prises pendant la visite. La cuisine, les chambres, la fenêtre donnant sur les arbres. Elle aurait voulu appeler immédiatement Inès pour lui annoncer qu’elles avaient trouvé leur maison. Mais elle ne possédait encore qu’une possibilité fragile. Elle choisit d’envoyer un message à Madeleine pour lui dire que la visite s’était bien passée, sans promettre davantage.

Madeleine lui répondit presque aussitôt : « Les enfants vont bien. Prenez le temps de rentrer. » Sophie relut cette phrase plusieurs fois. Depuis son arrivée dans l’appartement au-dessus de la boulangerie, elle découvrait une forme d’aide à laquelle elle n’était plus habituée. Madeleine ne réclamait aucun récit détaillé de ses déplacements. Elle ne lui demandait pas de justifier chaque dépense. Elle ne présentait pas son hospitalité comme une dette qu’il faudrait rembourser par une obéissance sans réserve. Sophie éprouvait parfois une gêne persistante, mais cette gêne s’accompagnait désormais d’une gratitude moins douloureuse.

De retour à la boulangerie, elle trouva Inès installée près du comptoir avec son cahier de lecture. Camille lui faisait réciter un passage pendant qu’Émile empilait des gobelets en carton sur une chaise. Dès qu’elle aperçut sa mère, Inès abandonna son exercice. « Alors ? Il y a une vraie cuisine ? » demanda-t-elle avant même de l’embrasser. Sophie sourit. « Oui, une vraie cuisine. » « Et deux chambres ? » « Deux chambres. » La fillette ouvrit grand les yeux. « On pourrait mettre Émile près de moi ? » Sophie lui expliqua que rien n’était décidé, mais elle lui montra les photographies. Inès les regarda avec une attention passionnée, comme si elle visitait déjà les lieux.

Étienne arriva un peu plus tard pour prendre son café. Il remarqua les photographies sur le téléphone de Sophie, mais ne demanda pas à les voir avant qu’elle les lui montre elle-même. Cette différence, si discrète qu’elle aurait pu passer inaperçue, toucha la jeune femme. Elle lui raconta la visite et les réserves exprimées par Claire. Étienne l’écouta sans l’interrompre. Il connaissait plusieurs dispositifs permettant de faciliter l’accès au logement, mais il avait retenu la leçon du reçu signé chez Brisset. « Souhaitez-vous que je vous indique quelques pistes ? » demanda-t-il. Sophie réfléchit avant d’acquiescer. « Oui. Des renseignements seulement. Je veux faire les démarches moi-même. »

Il lui parla d’organismes capables de conseiller les salariés aux revenus variables et de garanties locatives éventuellement accessibles selon leur situation. Il précisa qu’il faudrait vérifier les critères plutôt que supposer qu’une aide serait automatiquement accordée. Sophie nota les noms, puis demanda si maître Roussel connaissait quelqu’un qui pourrait l’orienter. Étienne répondit qu’il pouvait lui transmettre cette question, avec son autorisation. Elle accepta. Aucun chèque ne fut proposé. Aucun appel ne fut passé derrière son dos. Cette conversation, simple et pratique, permit à Sophie de considérer à nouveau Étienne comme un allié plutôt que comme un homme dont elle devait surveiller les initiatives.

Dans l’après-midi, Claire Moreau téléphona. Le propriétaire acceptait d’étudier la candidature de Sophie, mais demandait un complément d’informations sur la stabilité de ses revenus et sur la garantie envisageable. Il avait également besoin d’une attestation professionnelle plus détaillée. Sophie remercia l’agente immobilière et demanda un délai raisonnable pour réunir les pièces. Elle raccrocha en éprouvant un mélange de soulagement et d’épuisement. Ce n’était pas un refus. Mais ce n’était pas une acceptation non plus. Elle devait maintenant convaincre des personnes qui ne la connaissaient pas qu’elle serait une locataire fiable, alors même qu’elle sortait d’une situation où sa fiabilité avait été injustement mise en doute.

Le lendemain, Sophie se rendit à la maison de retraite avant sa prise de service pour rencontrer sa responsable. Madame Delmas, une femme méthodique qui dirigeait les plannings avec une rigueur parfois intimidante, l’accueillit dans un petit bureau encombré de dossiers. Elle connaissait les difficultés de logement de Sophie, mais pas tous les détails de l’affaire Brisset. Lorsqu’elle apprit que la jeune mère avait trouvé un appartement compatible avec ses déplacements professionnels, elle examina les documents demandés. « Je peux attester de votre présence régulière et de la qualité de votre travail », dit-elle. « En revanche, je ne peux pas promettre des heures que nous n’avons pas encore programmées. »

Sophie approuva. Elle ne voulait pas obtenir une attestation mensongère, même pour une raison aussi importante. Madame Delmas consulta les plannings des derniers mois. Elle remarqua que Sophie avait accepté presque tous les remplacements proposés, y compris ceux que d’autres salariés refusaient en raison des horaires. « Vous êtes fiable », constata-t-elle. « Et lorsque vous avez une difficulté, vous prévenez. Cela compte. » Elle rédigea une attestation précise, indiquant l’ancienneté de leur collaboration, les périodes travaillées et les perspectives de remplacement déjà identifiées. Sophie la remercia avec une émotion qu’elle eut du mal à dissimuler.

En quittant le bureau, elle croisa une collègue qui lui demanda si elle envisageait toujours de chercher un poste plus stable. Sophie répondit qu’elle y pensait, mais qu’elle devait d’abord régler sa situation familiale. La collègue lui apprit qu’un départ prochain pourrait libérer des heures régulières dans un service. Rien n’était confirmé. Pourtant, cette information lui donna l’impression qu’une possibilité supplémentaire venait de s’ouvrir. Elle ne voulait pas compter sur une promesse incertaine, mais elle décida d’en parler à Madame Delmas lorsque le moment serait venu. Pour la première fois depuis longtemps, elle envisageait son travail au-delà de la semaine suivante.

Pendant ce temps, maître Roussel poursuivait l’examen des éléments transmis concernant la pension. Plusieurs anciens occupants avaient répondu aux sollicitations des enquêteurs. Certains témoignages confirmaient des pratiques similaires à celles dénoncées par Sophie. D’autres apportaient des documents qui permettaient de reconstituer des séquences de paiements, de départs administratifs et de nouvelles admissions. Hélène expliqua à sa cliente que ces éléments devaient être vérifiés individuellement. Elle insista cependant sur un point : le dossier ne reposait plus uniquement sur les souvenirs d’une femme confrontée à son ancien gestionnaire. Il existait désormais des traces indépendantes, susceptibles d’éclairer les méthodes employées dans l’établissement.

André Lenoir vivait cette évolution avec une inquiétude grandissante. Brisset avait compris qu’il avait remis des documents aux enquêteurs. Il ne connaissait pas nécessairement toute l’étendue des copies conservées, mais il avait commencé à poser des questions insistantes sur les archives manquantes. André continuait à se présenter à son travail, évitant les discussions inutiles. Un soir, le gérant lui demanda brusquement s’il avait « parlé aux gens de l’extérieur ». André répondit qu’il avait coopéré avec les autorités lorsqu’on l’avait interrogé. Brisset le fixa longuement. « Tu oublies qui t’a donné du travail quand personne ne voulait de toi », dit-il. André sentit la peur lui serrer la poitrine, mais ne retira pas sa déclaration.

Il informa rapidement maître Roussel de cet échange. L’avocate lui rappela qu’il devait conserver toute preuve de pression et demander conseil concernant sa situation professionnelle. Elle ne lui promit pas qu’il ne subirait aucune conséquence. André connaissait assez Brisset pour savoir que les menaces pouvaient devenir concrètes. Mais il avait déjà franchi un point au-delà duquel revenir au silence lui semblait impossible. Il pensa aux familles dont les vêtements avaient été déposés dans la réserve, aux dépôts de garantie jamais rendus et aux départs enregistrés sur des formulaires qu’il avait lui-même préparés. Il avait participé à ce fonctionnement, même sans en concevoir les règles. Il voulait désormais assumer sa part de responsabilité.

Quelques jours plus tard, Sophie reçut une nouvelle demande de l’agence immobilière. Son dossier était jugé recevable, mais la décision finale dépendait de l’examen de la garantie locative. Claire lui indiqua précisément les démarches qu’elle pouvait entreprendre et les documents nécessaires. Sophie passa une partie de sa soirée devant l’ordinateur de Madeleine, comparant les informations et vérifiant les conditions d’éligibilité. Elle avançait lentement, relisant chaque page pour éviter toute erreur. Inès faisait ses devoirs à côté d’elle et Émile jouait sur un tapis. Cette scène aurait pu sembler ordinaire à n’importe quel visiteur. Pour Sophie, elle représentait une forme de liberté retrouvée : travailler à son avenir sans être interrompue par des menaces.

Vers vingt et une heures, son téléphone vibra. Le message venait d’un numéro qu’elle ne connaissait pas. Il contenait une photographie de la façade de l’immeuble qu’elle avait visité. Quelques mots accompagnaient l’image : « Vous croyez vraiment qu’on ne saura pas où vous allez ? » Sophie sentit un froid violent lui traverser le dos. Elle regarda instinctivement les fenêtres, puis les enfants. Inès continuait à écrire. Émile avait renversé ses cubes et riait en les ramassant. Sophie posa le téléphone face contre table. Elle attendit quelques secondes avant de le reprendre, espérant avoir mal lu. Le message était toujours là.

Elle appela immédiatement maître Roussel, qui lui demanda de conserver le message, son numéro d’origine et la photographie sans les modifier. L’avocate lui conseilla de ne pas répondre et d’en informer les enquêteurs. Sophie demanda si elle devait renoncer à l’appartement. Hélène refusa de décider à sa place. Elle expliqua qu’il fallait prendre la menace au sérieux, sans conclure trop vite à l’identité de son auteur. Plusieurs personnes avaient pu connaître l’adresse visitée. La photographie pouvait avoir été prise depuis la rue. Elle n’établissait pas, à elle seule, une surveillance prolongée. Mais son intention intimidante paraissait suffisamment claire pour justifier un signalement.

Sophie raccrocha et resta un long moment immobile. Elle avait imaginé que quitter la pension permettrait de laisser derrière elle les pressions de Brisset. Maintenant, quelqu’un semblait vouloir lui faire comprendre que même un autre logement ne lui offrirait pas la tranquillité. Elle pensa à ses enfants, à leur dessin, aux fenêtres de la chambre donnant sur les arbres. La peur lui suggéra de retirer immédiatement sa candidature. Ce serait plus simple. Personne ne pourrait la retrouver à une adresse qu’elle n’occuperait jamais. Mais une autre pensée l’arrêta : renoncer sans vérifier reviendrait à laisser une menace anonyme décider une fois encore de sa vie.

Elle monta dans la chambre des enfants. Inès avait posé son dessin sur la table de nuit, près d’un livre emprunté à l’école. Sophie contempla les volets verts tracés au crayon, les deux fenêtres et la grande porte. Puis elle prit une décision. Le lendemain, elle transmettrait le message aux enquêteurs et informerait l’agence immobilière de la situation, avec les précautions nécessaires. Elle ne demanderait pas à Étienne de régler le problème à sa place. Elle ne céderait pas non plus au premier mouvement de panique. Elle avancerait avec les personnes compétentes, en gardant le contrôle de ses choix.

Le matin suivant, Claire Moreau reçut son appel avec une surprise manifeste. Sophie lui expliqua qu’elle avait reçu un message intimidant contenant une photographie de l’immeuble visité et qu’elle avait signalé les faits. Elle demanda si l’adresse avait été communiquée à d’autres personnes dans le cadre de l’examen de son dossier. Claire répondit que les informations personnelles étaient traitées selon les procédures de l’agence et qu’elle allait vérifier les accès au dossier ainsi que les échanges avec le propriétaire. Elle ne tenta pas de minimiser l’incident. « Je comprends que cela vous inquiète », dit-elle. « Je vais regarder ce que nous pouvons vérifier sans compromettre votre candidature. »

Dans l’après-midi, Sophie fut contactée par les enquêteurs pour apporter des précisions. Elle remit une copie du message et décrivit les circonstances de la visite. Elle ne prétendit pas avoir reconnu l’auteur. Elle expliqua seulement que cette intimidation intervenait alors qu’une procédure concernait son ancien hébergement. L’agent qui recueillit sa déclaration lui demanda si Brisset ou Perrin avaient récemment tenté de la contacter. Sophie raconta l’échange devant la pension, puis précisa qu’elle n’avait reçu aucune autre menace directe depuis. Elle s’efforça de rester exacte, même lorsque certaines questions ravivaient sa peur.

En rentrant à la boulangerie, elle trouva Étienne près de sa table habituelle. Madeleine l’avait prévenu que Sophie semblait préoccupée, sans entrer dans les détails. Lorsqu’elle lui montra le message, il pâlit. Sa première réaction fut de vouloir appeler plusieurs connaissances pour identifier rapidement son auteur. Il sortit même son téléphone. Puis il s’arrêta. Sophie l’observait sans rien dire. Il rangea l’appareil. « Qu’est-ce que… vous souhaitez faire maintenant ? » demanda-t-il. Elle lui expliqua les démarches déjà engagées. Étienne l’écouta jusqu’au bout. « Alors je peux seulement vous dire que je reste disponible si vous avez besoin de moi », répondit-il.

Cette réponse lui fit du bien. Elle avait passé les dernières semaines à devoir défendre son autonomie jusque dans les gestes d’aide qu’on lui proposait. Étienne venait de lui montrer qu’il avait compris. Sophie lui demanda s’il accepterait de l’accompagner à une prochaine réunion avec maître Roussel, non pour intervenir à sa place, mais parce qu’il connaissait certains aspects du dossier. Il accepta immédiatement. Ils convinrent que toute décision concernant l’enquête ou le logement serait prise avec l’avocate et les professionnels concernés. La confiance entre eux ne reposait plus sur une gratitude aveugle. Elle devenait une relation construite à travers des désaccords, des excuses et des limites respectées.

Le vendredi suivant, Claire Moreau appela de nouveau. La garantie proposée par Sophie avait été jugée compatible avec les conditions du dossier, sous réserve des dernières vérifications habituelles. Le propriétaire souhaitait désormais rencontrer sa future locataire avant de donner son accord définitif. La nouvelle aurait dû réjouir Sophie sans réserve. Elle sentit pourtant une inquiétude immédiate. Le message anonyme lui revenait en mémoire. Claire ajouta qu’elle avait effectué les vérifications possibles concernant la circulation des informations, sans découvrir à ce stade d’accès manifestement irrégulier au dossier. Elle ne pouvait pas expliquer comment l’auteur du message avait obtenu ou identifié l’adresse.

Sophie remercia l’agente immobilière et accepta le rendez-vous. Elle voulait regarder le propriétaire dans les yeux, lui parler de son travail et répondre directement à ses questions. Elle avait assez vécu derrière des portes fermées. Le lendemain, elle se rendit à l’immeuble avec sa chemise de documents, son attestation professionnelle et une liste de points à vérifier. Le ciel était clair, presque printanier malgré le froid. Elle monta les escaliers plus calmement que lors de la première visite. Cette fois, elle ne venait pas seulement découvrir des pièces. Elle venait défendre sa candidature.

Le propriétaire, monsieur Garnier, était un homme âgé qui avait conservé cet appartement après le décès de sa sœur. Il écouta Sophie parler de ses enfants, de ses horaires de travail et des garanties réunies. Il posa des questions précises sur les revenus et l’organisation familiale, sans chercher à connaître les détails du litige avec Brisset. Sophie répondit avec franchise. Elle ne demanda ni faveur exceptionnelle ni traitement de faveur. Elle expliqua simplement qu’elle cherchait un logement durable et qu’elle avait préparé les conditions nécessaires pour honorer ses engagements.

À la fin de l’entretien, monsieur Garnier referma le dossier. Il regarda Claire, puis Sophie. « Votre candidature est sérieuse », dit-il. « Je souhaite seulement vérifier un dernier élément avec l’agence avant de prendre ma décision. » Sophie acquiesça, consciente qu’elle ne pouvait exiger une réponse immédiate. En redescendant l’escalier, elle sentit pourtant une certaine fierté. Elle avait présenté elle-même son dossier, sans laisser sa peur ou l’intervention d’un tiers diriger la rencontre. Elle ignorait encore si l’appartement lui serait accordé, mais elle avait défendu sa place avec dignité.

À peine sortie de l’immeuble, elle reçut un appel de maître Roussel. La voix de l’avocate était plus grave que d’habitude. Elle lui expliqua que des vérifications récentes avaient mis au jour des échanges entre Brisset et le brigadier Perrin au sujet de plusieurs anciens occupants. Les enquêteurs devaient encore établir la portée exacte de ces communications, mais certains éléments semblaient contredire les déclarations initiales des deux hommes. Sophie s’arrêta près du square, le téléphone serré contre son oreille. « Est-ce que cela concerne aussi mes enfants ? » demanda-t-elle. Hélène répondit qu’elle ne pouvait pas encore confirmer tous les détails, mais qu’un passage mentionnant sa famille nécessitait une attention particulière.

Sophie sentit son cœur accélérer. Elle regarda autour d’elle, vers la façade de l’immeuble, la pharmacie et l’arrêt de bus. Tout paraissait calme. Des passants traversaient la rue sans prêter attention à elle. Pourtant, l’affaire qu’elle avait cru pouvoir laisser derrière la porte de la pension semblait désormais s’étendre au-delà de sa chambre et de la somme contestée. Maître Roussel lui demanda de venir au cabinet dès que possible pour examiner les informations communicables et décider des démarches suivantes. Sophie accepta. Elle raccrocha, puis regarda une dernière fois les fenêtres du deuxième étage.

Elle avait commencé cette journée en espérant obtenir un appartement. Elle la terminait avec la certitude qu’une partie de son histoire avait été discutée entre deux hommes qui n’avaient jamais eu le droit de décider de son avenir. Elle pensa au dessin d’Inès, à cette porte assez large pour laisser entrer une mère chargée de courses et un petit garçon dans ses bras. Puis elle serra sa chemise contre elle et se dirigea vers l’arrêt de bus. Quel que soit le résultat de la candidature, elle ne renoncerait pas à faire établir ce qui s’était passé. Pour la première fois, son désir de reconstruire sa vie et son besoin de justice ne lui semblaient plus contradictoires.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 6 : Un témoignage ancien révèle comment Brisset retenait ses locataires dans la peur, tandis que Sophie apprend une vérité difficile à accepter