PARTIE 9 – Dans une lettre jamais envoyée, Marc Delcourt dévoila la peur qui avait guidé ses pires décisions, tandis que ma famille cherchait enfin à se retrouver

La première phrase de la lettre m'a obligée à interrompre ma lecture. Marc Delcourt avait écrit : « Pendant des années, j'ai eu plus peur de perdre votre admiration que de perdre votre confiance. » J'étais assise devant mon bureau, dans la lumière pâle d'un matin parisien, lorsque ces mots sont apparus sur mon écran. La pièce jointe ne comportait que trois pages, mais je comprenais déjà pourquoi Marc avait hésité à l'envoyer à Thomas Varenne. Il ne s'y présentait ni comme un entrepreneur visionnaire ni comme un homme ayant appris de ses erreurs. Il y décrivait quelque chose de beaucoup moins flatteur : le besoin presque maladif d'être reconnu comme celui qui savait, celui qui décidait et celui dont personne ne pouvait contester l'autorité.

J'ai repris la lecture depuis le début. Marc y revenait sur les premières années de Nexalys, lorsqu'il avait découvert le pouvoir que lui procuraient ses succès. Au départ, écrivait-il, il voulait simplement construire une entreprise capable de survivre. Puis les investisseurs avaient commencé à le féliciter, les journalistes à solliciter son avis, et les salariés à attendre ses décisions. Il avait aimé cette attention davantage qu'il ne voulait l'admettre. Peu à peu, les objections lui étaient devenues insupportables parce qu'elles menaçaient l'image qu'il s'efforçait de conserver. Thomas, qui le connaissait depuis les débuts, continuait à lui parler comme à un associé ordinaire. C'était précisément ce que Marc n'avait plus supporté.

Une phrase, au milieu de la deuxième page, m'a particulièrement frappée. Marc reconnaissait qu'il avait fini par préférer les personnes qui confirmaient ses certitudes à celles qui pouvaient l'aider à prendre de meilleures décisions. Il n'avait pas consciemment décidé de s'entourer de collaborateurs dociles. Le changement avait été progressif, presque invisible. Il remerciait davantage ceux qui approuvaient ses propositions, confiait les projets prestigieux à ceux qui partageaient ses opinions et recevait les critiques avec une froideur qui décourageait toute discussion ultérieure. Lorsqu'il avait enfin compris que les réunions étaient devenues silencieuses, il avait interprété cette absence de contestation comme une preuve de compétence collective.

Je me suis levée pour préparer du café. Dans ma cuisine, la machine faisait entendre son ronronnement familier tandis que je repensais à Adrien. Il n'avait jamais dirigé une entreprise comparable à Nexalys, mais j'avais reconnu chez lui le même besoin de transformer chaque rencontre en confirmation de son importance. Le mariage avait donné une forme presque grotesque à cette obsession. Il avait organisé la salle comme un organigramme, plaçant les personnes qu'il admirait près de lui et celles dont il ne tirait aucun prestige à distance. Ce qui m'avait le plus blessée n'était pas d'avoir passé la soirée avec des enfants. C'était de découvrir que mon propre frère avait cru nécessaire de m'effacer pour protéger l'image qu'il voulait offrir de lui-même.

De retour à mon bureau, j'ai terminé la lettre. Marc expliquait à Thomas qu'il avait longtemps imaginé leurs retrouvailles comme une conversation au terme de laquelle chacun reconnaîtrait une part de responsabilité et repartirait soulagé. Leur récente rencontre lui avait fait comprendre que cette attente était encore une manière de contrôler la situation. Thomas n'avait aucune obligation de lui pardonner, ni de contribuer à son apaisement personnel. Il avait le droit de conserver sa colère, ses réserves et sa propre interprétation des événements. Marc concluait en écrivant qu'il devait apprendre à vivre avec les conséquences de ses décisions sans exiger que ceux qui les avaient subies le rassurent sur la personne qu'il était devenu.

J'ai refermé le document sans prendre immédiatement de notes. J'avais passé des mois à recueillir les témoignages de Marc, à examiner ses archives et à écouter ceux qui avaient travaillé à ses côtés. Pourtant, ces trois pages formulaient plus nettement que beaucoup d'entretiens la contradiction centrale de son parcours. Il avait bâti une entreprise grâce à son énergie et à sa capacité de convaincre, puis avait laissé ces qualités se transformer en autorité presque incontestable. Sa réussite ne l'avait pas rendu incapable d'écouter. Elle lui avait progressivement permis de ne plus en ressentir la nécessité. Et les personnes qui auraient pu l'alerter avaient souvent été celles qu'il s'était le plus empressé d'éloigner.

J'ai appelé Marc dans l'après-midi. Il a décroché après quelques sonneries, et j'ai entendu derrière lui les bruits d'un couloir. Je lui ai demandé s'il avait quelques minutes pour parler de la lettre. Il m'a répondu qu'il attendait cet appel. « Elle vous paraît trop personnelle ? » J'ai réfléchi avant de répondre. Elle était personnelle, évidemment, mais cette qualité ne la rendait pas inadaptée au livre. Ce qui me préoccupait était autre chose : il fallait décider si ces mots représentaient une réflexion qu'il était prêt à assumer publiquement ou simplement une confidence qu'il regrettait déjà de m'avoir transmise.

« Je ne veux pas que vous utilisiez la lettre telle quelle », a-t-il précisé. « Thomas n'en est pas le destinataire, puisqu'elle n'a jamais été envoyée. Et je ne veux pas faire semblant de lui avoir dit ce que je n'ai pas eu le courage de lui écrire. » J'ai approuvé cette distinction. Nous pouvions reprendre les idées essentielles dans le manuscrit, à condition de les présenter comme ses réflexions actuelles et non comme des excuses déjà formulées. Marc a accepté. Il m'a ensuite demandé si je pensais qu'il avait vraiment changé. La question m'a surprise. Après plusieurs mois de travail, je connaissais ses efforts, mais aussi les limites de ce que je pouvais affirmer.

Je lui ai répondu que je ne pouvais pas certifier une transformation intérieure. Je pouvais observer des décisions, vérifier des faits et constater qu'il avait accepté des démarches auxquelles il se serait probablement opposé autrefois. Il avait rencontré Thomas sans exiger son pardon, autorisé un examen indépendant et reconnu publiquement certains manquements. Ces gestes avaient du poids. Mais ils ne lui garantissaient pas que ses anciennes habitudes avaient disparu. « Je crois que vous devrez continuer à vous poser la question lorsque personne ne sera là pour admirer votre réponse », ai-je ajouté. Marc est resté silencieux, puis m'a remerciée. Il n'avait pas cherché à obtenir une conclusion plus confortable.

Nous avons fixé une séance de travail pour reprendre la fin du manuscrit. Avant de raccrocher, Marc m'a annoncé que plusieurs anciens salariés avaient commencé à recevoir des réponses concernant leurs dossiers. Certaines demandes nécessitaient encore des vérifications, et l'entreprise s'était engagée à communiquer régulièrement sur les avancées du dispositif. Thomas avait accepté de participer ponctuellement à un comité consultatif indépendant, non comme représentant de Marc, mais pour veiller à ce que les personnes concernées ne soient pas oubliées. Cette décision me paraissait importante. Elle donnait une place réelle à celui qui avait été écarté autrefois parce qu'il refusait de se taire.

Le samedi suivant, j'ai retrouvé ma mère dans un petit café du quartier des Batignolles. Elle était arrivée avant moi et avait choisi une table près de la fenêtre. Devant elle se trouvait une tasse de thé presque intacte. Lorsqu'elle m'a aperçue, elle s'est levée trop rapidement, faisant légèrement trembler la soucoupe. Nous nous sommes embrassées avec une maladresse que je ne nous connaissais pas. Elle portait un manteau beige et tenait son sac serré contre elle. J'ai commandé un café, puis nous avons échangé quelques nouvelles ordinaires. Elle m'a demandé si je travaillais beaucoup. J'ai répondu que oui, sur un livre important. Elle n'a pas immédiatement cherché à connaître le nom de mon client.

Cette retenue m'a touchée. Autrefois, notre mère avait l'habitude d'évaluer chaque information professionnelle en fonction de la réputation des personnes concernées. Elle demandait rarement ce qui m'intéressait dans mon travail. Elle voulait savoir si les clients étaient connus, si les contrats étaient durables ou si je pouvais enfin envisager une situation qu'elle jugeait respectable. Ce jour-là, elle m'a demandé comment se déroulait l'écriture d'un livre. Je lui ai parlé des entretiens, des archives, des contradictions entre les témoignages et des longues heures nécessaires pour trouver une structure honnête. Elle m'a écoutée sans interrompre. Lorsqu'elle a posé une question, elle concernait une difficulté d'écriture, pas la célébrité de Marc.

Au bout d'un moment, elle a sorti de son sac une photographie ancienne. On y voyait Adrien et moi dans le jardin de notre maison d'enfance. Il devait avoir dix ans et moi sept. Nous étions assis sur une couverture, entourés de morceaux de carton et de crayons. Adrien avait construit une sorte de château miniature, tandis que je tenais une feuille couverte d'écriture. Notre mère a posé la photographie entre nous. « Tu inventais déjà des histoires », a-t-elle murmuré. J'ai souri malgré moi. Je me souvenais de cet après-midi. Adrien voulait construire une forteresse, et j'avais rédigé les règles de son royaume imaginaire, avec des passages secrets et des personnages dont il fallait décider le sort.

« Je crois que je n'ai jamais compris à quel point cela comptait pour toi », a poursuivi ma mère. Elle a regardé ses mains. « Quand tu as choisi de travailler seule, j'ai eu peur. Je pensais à la sécurité, aux revenus, à tout ce qui pouvait mal tourner. Et comme Adrien suivait un parcours que je comprenais mieux, j'ai fini par parler de sa réussite comme si elle devait devenir ton modèle. » Elle s'est interrompue pour reprendre son souffle. « Je ne me rendais pas compte que je te demandais de vivre une vie qui ne te ressemblait pas. » Sa voix était basse, mais elle ne cherchait pas à dissimuler sa responsabilité derrière ses inquiétudes.

Je lui ai expliqué que je comprenais sa peur. L'indépendance professionnelle comportait des incertitudes, et mes premières années avaient effectivement été difficiles. J'avais connu des périodes où les contrats tardaient à arriver, où je calculais mes dépenses avec prudence et où je travaillais tard pour respecter des échéances. Mais j'avais aussi construit des compétences, trouvé des clients fidèles et développé une activité dont j'étais fière. Ce qui m'avait blessée n'était pas qu'elle s'inquiète. C'était qu'elle continue à me considérer comme une personne en attente d'une vraie réussite, même lorsque je lui racontais les progrès accomplis. « J'avais parfois l'impression que mes mots n'étaient pas entendus parce qu'ils ne décrivaient pas la vie que tu avais imaginée pour moi », lui ai-je dit.

Ma mère a essuyé discrètement le coin de ses yeux. Elle n'a pas contesté mon souvenir. Elle m'a raconté qu'après le mariage, elle avait longuement parlé avec notre père. Ils avaient d'abord été impressionnés par ma collaboration avec Marc, puis avaient commencé à se demander pourquoi cette information changeait autant leur regard. Notre père avait reconnu qu'il associait encore la stabilité à un poste salarié, à une hiérarchie identifiable et à des horaires réguliers. Il avait du mal à comprendre qu'une personne puisse bâtir une carrière solide en travaillant de manière indépendante. Mais il avait également admis que cette incompréhension ne justifiait pas les remarques qu'il m'avait adressées pendant des années.

Nous avons parlé près de deux heures. Il y eut des moments difficiles, lorsque je rappelai certaines phrases qui m'avaient blessée et dont elle ne gardait aucun souvenir. Ma mère a parfois semblé tentée de se défendre, puis s'est arrêtée pour me laisser terminer. Je ne lui demandais pas de partager exactement ma version de chaque événement. Je souhaitais simplement qu'elle accepte que ses paroles avaient pu produire des effets qu'elle n'avait pas prévus. À la fin, elle m'a demandé si je voulais bien participer au déjeuner familial qu'Adrien envisageait d'organiser. J'ai répondu que oui, à condition que cette rencontre ne serve pas à faire semblant que toutes nos difficultés étaient désormais résolues. Elle a accepté sans discuter.

Quelques jours plus tard, notre père m'a téléphoné. Il n'était pas à l'aise avec les longues conversations personnelles. Il a commencé par me demander si mon ordinateur fonctionnait correctement, puis si je n'avais pas besoin d'aide pour réparer une étagère. J'ai reconnu sa manière de chercher un sujet familier avant d'aborder ce qui le préoccupait réellement. Finalement, il m'a dit que notre mère lui avait raconté notre rencontre. Il souhaitait lui aussi me présenter des excuses. Sa voix était raide, presque solennelle. « J'ai souvent parlé de ton travail comme si ce n'était qu'une occupation provisoire », a-t-il reconnu. « Je n'aurais pas dû. »

Je lui ai répondu que j'appréciais ses paroles. Il a ajouté qu'il avait essayé de comprendre plus précisément ce que faisait une rédactrice de discours. Il avait lu plusieurs entretiens de professionnels exerçant ce métier et découvert la quantité de préparation nécessaire. Je me suis surprise à sourire. Pendant des années, je lui avais proposé de lui expliquer mon activité, et il avait rarement dépassé les premières minutes. Maintenant, il avait pris l'initiative de se renseigner. Il m'a demandé si nous pourrions un jour parler de mes projets sans entrer dans les informations confidentielles. J'ai accepté. Avant de raccrocher, il m'a dit qu'il était fier de moi. Cette phrase m'a émue, mais je savais que notre relation aurait besoin de davantage qu'une déclaration tardive.

Pendant que ma famille cherchait ainsi de nouvelles façons de communiquer, le travail sur le livre avançait vers sa dernière étape. J'avais terminé une première version complète du manuscrit. Il restait des corrections importantes, notamment sur la chronologie de certaines acquisitions et sur les témoignages concernant les restructurations. Mais l'architecture générale tenait désormais debout. Le récit commençait par la réunion au cours de laquelle Marc avait humilié Thomas, puis revenait sur les origines de Nexalys avant d'examiner les décisions qui avaient fait grandir l'entreprise. Les succès étaient présents, mais ils n'effaçaient pas les contradictions du parcours. Les erreurs n'étaient pas utilisées comme de simples obstacles destinés à rendre la réussite plus admirable.

Marc a lu le manuscrit pendant plusieurs jours. Lorsqu'il m'a invitée à son bureau pour en discuter, je l'ai trouvé entouré de pages couvertes d'annotations. Certaines concernaient des détails factuels, d'autres des passages qu'il souhaitait approfondir. Il n'avait demandé la suppression d'aucun épisode important. Il m'a cependant signalé plusieurs situations où ses souvenirs différaient de ceux des anciens collaborateurs. Nous avons repris les documents disponibles, comparé les dates et décidé de présenter clairement les divergences lorsque les faits ne permettaient pas de trancher. Cette rigueur me semblait indispensable. L'honnêteté d'un récit ne consiste pas à choisir systématiquement la version la plus sévère, mais à reconnaître ce que l'on sait et ce que l'on ignore.

À la fin de notre séance, Marc m'a demandé si je trouvais la conclusion suffisamment forte. Je lui ai répondu qu'elle était encore trop explicative. Nous avions passé des pages à raconter les choix, les conflits et leurs conséquences. Terminer par une grande leçon sur l'humilité risquait de réduire toute cette complexité à une formule agréable. Je lui ai proposé une fin plus simple : Marc retournant dans une réunion ordinaire, confronté à une objection qui l'irritait, et choisissant cette fois de laisser son collaborateur terminer. Ce n'était pas une victoire spectaculaire. C'était un geste modeste, répétable, dont la valeur dépendrait de sa capacité à le renouveler.

Il a réfléchi longtemps avant de répondre. Puis il m'a raconté qu'une scène semblable s'était produite récemment. Un jeune responsable avait contesté une décision concernant un projet international. Marc avait senti monter en lui son ancienne impatience. Il avait eu envie d'interrompre la discussion et de rappeler son expérience. Mais il avait demandé au collaborateur de poursuivre. Celui-ci avait présenté des données que personne n'avait encore examinées. La décision avait finalement été modifiée. « J'ai eu honte de constater que j'avais encore envie de le faire taire », a reconnu Marc. Je lui ai répondu que le changement ne consistait peut-être pas à ne plus ressentir cet élan, mais à ne plus lui obéir automatiquement.

Nous avons décidé de terminer le livre sur cette scène, sans prétendre que Marc avait définitivement vaincu ses anciennes habitudes. Il a accepté d'y laisser apparaître son irritation, sa tentation de reprendre le contrôle et le silence volontaire qu'il s'était imposé pour entendre la suite. Cette fin me semblait fidèle à tout ce que nous avions découvert. La véritable transformation ne serait pas une réputation nouvelle, mais une série de choix quotidiens. Marc a refermé le manuscrit et m'a remerciée. Il a ajouté qu'il n'avait jamais imaginé qu'écrire un livre sur sa vie l'obligerait à revoir autant de choses dans son présent.

Le déjeuner familial a eu lieu le dimanche suivant, chez nos parents. Lorsque je suis arrivée, l'odeur du poulet rôti et des pommes de terre au thym remplissait la maison. Tante Madeleine était déjà installée dans le salon, un petit coussin derrière le dos. Camille aidait notre mère à préparer la table, tandis qu'Adrien discutait avec notre père près de la fenêtre. L'atmosphère était légèrement tendue, mais personne ne cherchait à l'ignorer par des plaisanteries forcées. Adrien est venu m'embrasser. Il m'a demandé si j'avais fait bon voyage, puis a pris mon manteau. Ce geste était ordinaire. Pourtant, après le mariage, j'ai remarqué qu'il ne cherchait plus à m'orienter vers un endroit précis de la maison comme s'il devait décider de ma place.

Nous nous sommes assis autour de la grande table familiale. Ma mère avait préparé les plats que nous aimions depuis l'enfance. Tante Madeleine racontait une histoire ancienne concernant notre grand-père, et Camille riait en découvrant certains détails sur les premières années d'Adrien. J'ai participé à la conversation avec plaisir, sans chercher constamment à anticiper les remarques sur mon travail. À un moment, notre père m'a demandé comment avançait mon livre. Je lui ai expliqué que j'en étais aux dernières corrections. Il a voulu savoir ce que je trouvais le plus difficile dans ce projet. J'ai parlé de la responsabilité de raconter une vie sans simplifier les erreurs ni transformer les réussites en justification de tout le reste.

Adrien m'a écoutée attentivement. Puis il a fait une remarque qui m'a surprise. « C'est un peu comme diriger une équipe, finalement. Tu dois accepter que plusieurs personnes aient vu la même chose différemment. » J'ai acquiescé. Il a ajouté qu'à Angers, il avait découvert combien ses collaborateurs possédaient des informations différentes sur les projets. Lorsqu'il cherchait à imposer trop rapidement une conclusion, il perdait une partie de cette connaissance. Notre père lui a demandé si son nouveau poste lui plaisait. Adrien a répondu que oui, même s'il restait exigeant. Il a parlé de Sophie et des autres membres de l'équipe avec une estime que je ne lui avais jamais entendue auparavant.

Notre mère a alors évoqué le mariage. Elle l'a fait sans dramatiser, mais sa voix s'est légèrement assombrie. « Je crois que nous avons tous quelque chose à apprendre de cette journée. » Adrien a posé ses couverts. « Surtout moi », a-t-il répondu. Il s'est tourné vers moi, puis vers nos parents. « J'ai traité Claire comme si son importance dépendait des personnes qu'elle connaissait. Et je crois que j'avais appris à penser comme ça bien avant le mariage. » Un silence s'est installé. Notre père a baissé les yeux. Ma mère a pris une inspiration. Aucun d'eux n'a cherché à contester immédiatement cette observation.

Adrien a poursuivi en expliquant qu'il avait longtemps eu l'impression de devoir être le plus brillant, le plus ambitieux et le plus reconnu. Il ne savait plus très bien à quel moment cette envie s'était transformée en besoin permanent de comparaison. Il ne rejetait pas la responsabilité sur nos parents, mais reconnaissait que certaines attentes familiales avaient nourri cette attitude. Notre père a admis qu'il félicitait souvent Adrien pour ses promotions tout en demandant à Claire quand elle trouverait un emploi stable. Il pensait encourager ses enfants, sans voir qu'il utilisait deux mesures différentes pour évaluer leurs parcours. Cette reconnaissance n'effaçait pas les années passées, mais elle rendait enfin possible une conversation que nous avions longtemps évitée.

Tante Madeleine, qui avait suivi nos échanges avec attention malgré ses difficultés d'audition, a posé sa serviette sur la table. « Vous avez passé beaucoup de temps à vous demander qui réussissait le mieux », a-t-elle déclaré. « Pendant ce temps, vous avez oublié de vous demander si chacun était heureux. » Sa phrase était simple, presque sévère. Personne n'a répondu immédiatement. Puis elle a ajouté qu'elle n'avait jamais compris pourquoi les adultes se compliquaient autant la vie avec des comparaisons que les enfants abandonnaient rapidement lorsqu'ils trouvaient un jeu intéressant. Camille a souri. Adrien a baissé les yeux vers son assiette, puis a laissé échapper un petit rire. La tension s'est légèrement dissipée.

Après le repas, nous avons débarrassé ensemble. Adrien a lavé les assiettes pendant que je les essuyais. Nous nous sommes retrouvés côte à côte devant l'évier, comme lorsque nous étions adolescents et que nos parents nous confiaient la vaisselle du dimanche. Pendant quelques minutes, nous avons parlé du livre, de son équipe et de nos projets à venir. Puis Adrien a arrêté l'eau. « Claire, je voudrais te demander quelque chose. » J'ai posé l'assiette que je tenais. Il semblait hésiter. « Est-ce que tu crois qu'on pourra redevenir proches ? » La question m'a touchée par sa fragilité. Il ne me demandait plus de lui confirmer que tout était pardonné. Il cherchait à savoir si notre relation avait encore un avenir.

Je lui ai répondu que je le souhaitais, mais que nous ne pourrions probablement pas revenir exactement à ce que nous avions connu autrefois. Nous étions devenus des adultes différents, avec des vies que nous avions parfois cessé de chercher à comprendre. Si nous voulions reconstruire notre proximité, il faudrait apprendre à nous connaître de nouveau, sans supposer que les souvenirs d'enfance suffisaient à nous définir. Adrien a acquiescé. Il m'a demandé si je serais prête à lui raconter davantage mon travail et à écouter ses difficultés lorsqu'il en aurait besoin. J'ai accepté, à condition que ces échanges restent réciproques. Il a souri. « Ça me paraît raisonnable. »

Nous avons terminé la vaisselle dans une tranquillité nouvelle. Je savais que cette conversation ne garantissait rien. Adrien pouvait encore retomber dans ses anciennes habitudes. Nos parents pourraient prononcer d'autres remarques maladroites. Moi-même, je devrais apprendre à exprimer plus rapidement ce qui me blessait au lieu d'attendre que le ressentiment s'accumule. Mais quelque chose avait changé dans notre manière de nous parler. Personne ne cherchait à remporter la discussion. Nous essayions simplement de comprendre ce que chacun avait vécu. Cette différence me semblait plus importante qu'une réconciliation spectaculaire où tout aurait été déclaré résolu en quelques phrases.

Avant de partir, tante Madeleine m'a demandé de lui montrer la photographie du mariage qu'Adrien m'avait offerte. Je l'avais enregistrée sur mon téléphone. Elle l'a examinée longuement, rapprochant l'écran de ses yeux. Lorsqu'elle a reconnu Jules et son dragon, elle a ri. « Voilà une belle table », a-t-elle déclaré. Adrien, qui se trouvait derrière nous, a entendu sa remarque. Il s'est approché et a regardé la photographie à son tour. Puis il a dit doucement : « Oui. Je crois que c'était la meilleure de toute la salle. » Tante Madeleine lui a tapoté la main. Elle n'a pas ajouté de commentaire. Il n'en fallait pas davantage.

En rentrant à Paris, j'ai éprouvé une fatigue agréable, celle qui suit les conversations difficiles mais nécessaires. Le ciel du soir prenait une teinte rose au-dessus des immeubles. J'ai posé mon manteau, préparé une tasse de thé et ouvert une dernière fois le manuscrit de Marc. Il me restait à intégrer quelques corrections avant l'envoi à l'éditeur. Je me suis arrêtée sur la scène finale, celle où Marc choisissait d'écouter un collaborateur qu'il aurait autrefois interrompu. J'ai relu le passage, puis j'ai regardé la photographie du mariage et le dessin de Jules. Il me semblait que ces deux histoires, si différentes par leur échelle, parlaient finalement de la même difficulté humaine : reconnaître la valeur de quelqu'un sans attendre qu'une autorité extérieure nous y oblige.

À vingt-trois heures, j'ai reçu un dernier message de Marc. L'éditeur venait de confirmer que le manuscrit entrerait bientôt dans la phase finale de préparation. Marc souhaitait me remercier personnellement pour le travail accompli. Il ajoutait cependant qu'il avait une proposition à me faire lors de notre prochain rendez-vous. Il ne s'agissait pas d'une modification du livre. Il voulait réfléchir à la manière dont Nexalys pourrait transmettre à ses futurs responsables les enseignements tirés de cette période. J'ai lu son message avec intérêt. Puis j'ai refermé mon ordinateur. Le livre n'était pas encore publié, et les mesures internes de l'entreprise devaient toujours produire leurs effets. Mais je savais que la suite de cette histoire ne dépendrait plus d'un discours parfait. Elle dépendrait de la capacité de chacun à agir autrement lorsque les circonstances redeviendraient ordinaires.


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