« Déplacez-moi ces fleurs MOCHES ! Elles me cachent la vue ! » a lancé ma belle-mère à ma mère, sur la terrasse de ma mère.

Le samedi 6 juin, premier week-end, Béatrice est arrivée avec quatre valises et un sac isotherme vide. Maman est repartie au Leclerc avant même qu’elle ait enlevé ses lunettes de soleil. Elle est revenue avec un carnet à 1,95 €, une couverture de supermarché, des spirales déjà un peu tordues. J’ai demandé ce que c’était. « Mes comptes, ma chérie », a dit maman, et elle a ouvert la boîte à gâteaux LU où elle gardait ses tickets.

J’ai monté les valises de Béatrice. Je ne suis pas redescendue tout de suite.

Dimanche 16 août, 5 h 40. La cuisine sentait le café réchauffé et le liquide vaisselle.

« Mandat de vente. »

Je l’avais lu à voix haute sans le décider.

« Oui », a dit maman.

« Maman. Tu vends la maison. »

« J’ai signé le 12 juillet, ma chérie. À l’agence des Rives, sur le port. Ils ouvrent le dimanche, l’été. Béatrice faisait sa sieste. J’ai pris la Clio. »

« Et personne a rien vu ? »

« Personne regarde la Clio. »

Elle a presque souri. Elle avait ses pantoufles, celles dont le bout gauche est décousu, et elle les a croisées sous la chaise.

J’ai regardé la page de plus près. Elle n’était pas dans le même sens que les autres. J’avais lu le carnet de l’avant vers l’arrière, comme n’importe qui. Maman, elle, avait écrit celle-là en partant de la quatrième de couverture, la tête en bas. Un deuxième début, de l’autre côté.

« Pourquoi à l’envers ? »

« Pour que ça se mélange pas avec les courses. Les courses, c’est ce que je leur ai donné. Ça, c’est à moi. »

Sous les trois mots soulignés, il y avait un nom d’agence, un nom d’homme, Sébastien Leroy, et un chiffre. Je l’ai suivi avec le doigt, deux fois.

289 000 €.

« Deux cent quatre-vingt-neuf mille euros. »

« C’est le prix de monsieur Leroy. Il dit que c’est honnête pour la maison. »

J’ai pensé aux nuits. Quinze ans de nuits à l’hôpital, les pieds enflés, un sandwich froid à trois heures du matin. Tout ça pour des murs qu’elle venait de mettre dans un tiroir d’agence, un dimanche, entre deux siestes.

« Et qui sonne à neuf heures ? »

« Monsieur Leroy. Avec un jeune couple, Céline et Mickaël. Ils ont un bébé. Ils sont déjà venus un mardi, quand y avait que moi. Ils reviennent voir la maison avec la lumière du matin. »

« Maman, tu leur as dit quoi, pour la terrasse ? Pour… »

« Rien. Ils verront. »

« Et Béatrice ? Elle sait ? »

« Elle sait rien. »

« Et la valise ? »

« Prête depuis jeudi. »

J’ai posé les mains à plat sur la toile cirée. Elles tremblaient. Je les ai glissées sous mes cuisses, comme une gamine en classe.

Je ne sais pas ce que c’était, ce qui me montait dans la gorge. De la colère, peut-être. Ou la honte d’avoir passé onze week-ends à six mètres d’elle, à scroller sur mon téléphone.

« Tu aurais pu me le dire, maman. »

« Tu aurais voulu m’arrêter. »

« Évidemment que… »

« Tu vois. »

Elle a dit ça sans reproche. Elle a juste repris le carnet et elle l’a refermé sur son doigt, pour garder la page.

« Tu comptais le dire à qui, ce matin ? »

« À toi, d’abord. Après, à Théo. Après, on verra. »

« Après quoi ? »

« Après neuf heures. »

Le frigo s’est mis à ronronner. Un robinet laissait tomber une goutte toutes les trois secondes dans l’évier. J’ai compté quatre gouttes. Dehors, derrière la vitre, le lac n’avait toujours pas de couleur.

Dans l’escalier, une marche a craqué. La troisième, celle qui craque toujours.

« Maman, vite, range… »

« Non. Laisse. »

Théo est apparu dans l’encadrement de la porte. T-shirt gris, cheveux à plat, pieds nus sur le carrelage. Il avait dû entendre nos voix à travers le plancher.

Il a regardé la valise près de la porte. Il a regardé le carnet sous la main de maman. Puis maman.

Il ne m’a pas regardée, moi.

« Bonjour, Chantal. »

« Bonjour, Théo. Tu veux du café ? »

« Oui. Merci. »

Il n’a pas demandé pourquoi la valise. Il n’a pas demandé pourquoi nous étions debout à cette heure-là, dans une cuisine qui sentait le liquide vaisselle. Ses oreilles n’étaient même pas rouges.

« Théo. » Ma voix a mal sonné. « T’as pas l’air étonné. »

Il n’a pas répondu.

Maman a rempli une tasse, celle avec l’anse recollée. Elle l’a posée devant la chaise en face d’elle.

Et Théo a tiré cette chaise, doucement, sans faire racler les pieds, comme quelqu’un qui attendait ce moment depuis longtemps.

« Mes parents n’ont plus de maison, Manon. »

Théo l’a dit à la toile cirée, pas à moi. Il tenait sa tasse à deux mains, comme on fait en hiver.

« Quoi ? »

« Villiers Matériaux. La boîte de papa. Elle est en liquidation judiciaire depuis avril. Le tribunal a tout pris. Les stocks, les camions, les comptes. » Il a avalé. « La maison du Vésinet part aux enchères. Le 22 septembre. »

« Ta mère m’a dit que Hubert prenait sa retraite. »

« C’est ce qu’ils disent à tout le monde. »

J’ai pensé au Vésinet. À la grille noire, au gravier ratissé, au service à thé qu’on n’avait pas le droit de toucher. Je n’ai pas réussi à le faire tenir avec le mot « enchères ».

« Depuis quand tu sais ? »

« Depuis mai. Papa m’a appelé après la mairie. Il était garé devant chez eux, dans sa voiture, parce qu’il n’osait pas rentrer. » Théo a regardé le plafond. « Il a pleuré, Manon. Mon père. Je l’avais jamais entendu. »

« Et il t’a demandé quoi ? »

« De demander à Chantal de les prendre pour l’été. Juste l’été. Le temps que ma mère se pose, que lui trouve un appartement à louer. Il disait que ta mère dirait oui. Qu’elle disait toujours oui. »

Je me suis souvenue d’une phrase de Théo, début juin, en voiture. « Ma mère a envie de lac. » J’avais trouvé ça mignon.

« Dans la voiture, le jour de la mairie », j’ai dit, « tu m’as dit : on se dit tout. »

« Je sais. »

« Tu l’as dit. Avec tes mains sur le volant. »

« Papa m’a fait promettre. Ma mère est fière, elle voulait que personne sache, même pas toi. Je me suis dit : c’est un été. Ça fera rien à personne. »

« Ça a rien fait à personne », j’ai répété.

J’ai regardé maman. Sa pantoufle décousue, le doigt coincé dans le carnet, la valise.

« Laisse-le, Manon », a dit maman, très bas.

« Non, maman. »

« Il savait pas, pour le reste. »

Théo a levé la tête.

« Le reste ? »

« Moi, je sais pour eux depuis le 5 juillet. »

Théo a posé sa tasse. Elle a tinté contre la soucoupe, à cause de ses doigts.

« Tu savais ? Et tu as continué ? Chantal, les déjeuners, les draps, les… »

« Les courses pour dix, oui. Tous les week-ends. »

« Mais pourquoi tu m’as rien dit ? »

« Parce que tu l’aurais dit à ta mère. » Maman n’a pas haussé le ton. « Pas par méchanceté, Théo. Parce que c’est ta mère. Tu l’aurais prévenue qu’elle devait faire attention. »

Il a ouvert la bouche. Il l’a refermée. Ses oreilles ont fini par devenir rouges, d’un coup, comme une lampe qu’on allume.

Je voulais crier. J’ai regardé l’horloge du four : 5 h 52. Sur le plancher, au-dessus de nous, quelqu’un a tourné dans son lit. On a tous les trois retenu notre souffle. Rien ne s’est passé.

« Je suis désolé, Chantal », a dit Théo.

« Je sais, Théo. Tu me l’as dit trois fois depuis juin. Avec les yeux, à chaque dîner. »

Il a regardé sa tasse. Le café avait refroidi, personne n’y avait touché.

« Maman, c’est quoi, le 5 juillet ? »

Elle n’a pas répondu tout de suite. Elle a lâché le carnet, enfin, et elle a glissé la main dans la poche de son gilet, celui en laine bouloché qu’elle met pour les nuits froides.

Elle en a sorti un téléphone.

Un vieux Samsung, avec un coin fêlé, une fissure en étoile qui montait jusqu’à l’écran. Je le connaissais. Il traînait au fond de la boîte à gâteaux LU, entre les tickets de la pharmacie et les piles.

« Il marche encore, tu sais. Le micro, surtout. »

« Un enregistrement ? » a dit Théo.

« J’étais là, à cette table. La fenêtre était ouverte. Elle téléphonait sur la terrasse, elle croyait que tout le monde dormait. »

« Qui ? »

« Écoute, ma chérie. Je veux pas le raconter. Tu comprendras mieux comme ça. »

Elle a poussé le Samsung sur la toile cirée. Il a glissé jusqu’à mes mains en laissant un petit bruit de plastique.

Sur l’écran, il y avait un fichier. Un nom de date, sans titre. Une durée : 6 min 14.

Je n’ai pas osé le toucher. Théo non plus. Il regardait l’écran comme on regarde un chien qui n’est pas le sien.

« Maman… »

« Vas-y, Manon. »

« Je peux pas. »

« Alors c’est moi. »

Maman a tendu le bras. Son pouce, un peu gonflé, avec la corne des nuits de service, est resté une seconde au-dessus du bouton.

Puis il s’est posé sur la flèche.

Sur l’écran, la date s’est affichée : 5 juillet, 2 h 12.

« … Chantal, elle est pliable, je te dis. Elle dit pardon quand on lui marche sur le pied. »

Le haut-parleur du Samsung grésillait. Mais c’était elle. Le ton traînant, un peu enroué par le vin, celui qu’elle prend pour parler au personnel.

« Non, Geneviève, je ne m’installe pas pour l’été. Je m’installe. »

Une pause. On entendait une chaise de jardin qui grinçait, loin. Un moustique.

« Hubert fera comme je dis. Il fait toujours comme je dis. Deux mois, trois, et elle sera à genoux. Elle se lève à six heures, tu te rends compte ? Une femme comme ça, ça s’use. Il suffit d’attendre. »

Théo avait posé ses deux mains à plat sur la table. Il ne bougeait plus.

« Et après ? Après, la donation. Bertrand a déjà le texte. Pour les enfants. Pour Théo et la petite. »

« La petite », a répété Théo, tout bas.

C’était moi.

« Elle signera. Elle signe tout, ces gens-là, quand on leur dit que c’est pour les enfants. Et si elle tient pas le coup, il y a les EHPAD. Ou un petit studio, quelque part, du côté de la gare. Ça se trouve très bien. »

Dans la cuisine, personne ne respirait. J’ai regardé maman. Elle fixait la fissure en étoile du Samsung, les yeux secs.

« Et Manon ? Manon ne dira rien. Elle n’a jamais rien dit. »

Une voix d’homme, derrière, étouffée, du fond d’une chambre :

« Béa. Arrête. »

« Toi, tu dors. »

Un clic. Le fichier s’est arrêté, à 6 min 14, sur un petit bruit de plastique.

J’ai compté jusqu’à neuf dans ma tête. Je ne sais pas pourquoi neuf.

Mon pouce tapait contre le bord de la table. Trois fois, quatre. Je l’ai arrêté avec l’autre main.

« C’est Geneviève, au téléphone ? »

« Sa sœur, oui », a dit maman. « La femme de Bertrand Beaumont. »

« Beaumont, le notaire ? »

« Le beau-frère de Béatrice, oui. Celui qui a le texte. »

Théo s’est levé. Il est allé jusqu’à l’évier, il a ouvert le robinet, il l’a refermé. Il est revenu s’asseoir. Il n’avait pas bu.

« Elle parle de moi », a-t-il dit. « Elle dit pour les enfants. Pour moi. Elle se sert de moi comme… »

« Théo. »

« Ma mère a dit ça. Ma propre mère. »

« Je sais, mon grand », a dit maman.

Elle ne l’appelait jamais comme ça. Ça a eu l’air de lui faire plus mal que l’enregistrement.

Je me suis tournée vers elle. Ma voix est sortie trop aiguë.

« Tu as entendu ça le 5 juillet. Tu étais assise là. Et le week-end d’après, tu as refait le lit de Béatrice ? Tu as fait la mayonnaise de l’autre marque ? »

« Oui. »

« Pourquoi ? »

« Parce que j’attendais quelque chose, ma chérie. »

« Quoi ? »

Maman a baissé les yeux. Elle a passé son pouce sur la toile cirée, sur une brûlure de cigarette qui y était depuis dix ans.

« Un merci. »

« Un… »

« Un seul. Un petit merci, juste un, à la fin d’un dimanche. Je me disais : si elle me le dit, une fois, peut-être que j’ai mal compris. Peut-être que c’est une femme qui parle trop quand elle a bu. J’ai fait onze week-ends, Manon. Pas un. »

Elle ne pleurait pas. C’est ça qui me faisait mal. Elle parlait comme on lit une liste de courses.

« Elle m’a jamais dit merci. Elle m’a dit : c’est pas chaud. Elle m’a dit : vous avez repassé ? Elle a dit : pardon, Chantal, c’est la bonne, là ? en montrant la tasse. »

« Et moi je te regardais te faire marcher dessus, et… »

« Toi, tu as essayé. Les géraniums, hier soir. Tu as dit : Maman, tu n’es pas obligée. »

« Ça compte pas. »

« Si. Ça compte. »

Je me suis essuyé la figure du revers de la main. Je ne m’étais pas rendu compte.

Théo a dit :

« Et la donation ? Bertrand a le texte ? »

« Oui. »

« Quand ? »

Maman a regardé l’horloge du four, puis elle a regardé Théo, longtemps, comme on pèse quelque chose.

« À midi et demi. Béatrice a invité son beau-frère à déjeuner. Et sa sœur. C’est elle qui l’a dit mercredi au téléphone, avec sa voix de dimanche : Chantal, vous mettrez huit couverts. »

« Huit ? On est sept », j’ai dit.

« Elle a dit huit. Je mets huit. »

Théo s’est passé la main sur le visage, de bas en haut, plusieurs fois.

« Et à neuf heures, il y a ceux de l’agence. »

« Oui. »

« Et à midi et demi, il y a un notaire avec un papier prêt à signer. »

« Oui. »

« Et ma mère dort encore. »

« Oui, mon grand. »

On est restés comme ça, tous les trois, autour de la toile cirée. Entre nous, le Samsung, le carnet fermé sur le doigt de maman, la valise près de la porte.

Neuf heures. Midi et demi. Deux horloges, et pas un seul endroit où se cacher.

Sur le four, les chiffres verts ont changé.

6 h 41.

Sur le pot de gauche, il y avait encore l’étiquette du Leclerc. 7,90 €, en noir, sur un rond jaune qui s’était décollé d’un coin.

Elle y était depuis juin. Personne ne l’avait vue. Maman n’avait jamais pensé à la gratter.

Théo a pris la jardinière de droite, moi celle de gauche. Elles pesaient plus que je croyais, avec la terre encore humide d’hier soir. Les géraniums rouges, au pied de l’escalier de la terrasse, étaient restés là où Béatrice les avait fait mettre. Un peu penchés. Ils avaient soif.

« Doucement », j’ai dit. « Elle dort au-dessus. »

On a monté les marches sans parler. Dans la cuisine, la lumière était restée allumée, et on voyait maman, de dos, qui ne bougeait pas.

On a posé la première jardinière sur la rambarde, à l’endroit exact où maman l’avait installée la veille, hier, avant que Béatrice dise le mot. Le pot a retrouvé son rond plus clair sur le bois.

« Alors », j’ai dit. « Le notaire. »

« Bertrand Beaumont. » Théo a posé la deuxième jardinière. « Je l’ai vu deux fois dans ma vie, à des anniversaires. »

« Il vient pourquoi, à midi et demi ? »

« Pour… » Il s’est arrêté. Il a regardé le lac, qui devenait rose au bout. « Pour un projet de donation. Maman m’en a parlé en juin. »

« Elle t’en a parlé. »

« Elle m’a dit que ta mère voulait nous donner la maison. À toi et moi. Qu’elle n’osait pas te le dire parce que c’était gênant, à cause de ton père. Que c’était pour éviter les droits de succession, plus tard. Que Bertrand arrangerait ça, gentiment, un dimanche. »

« Et tu l’as cru. »

« Je voulais le croire. »

« Théo, je suis fille unique. Je suis l’héritière de toute façon. Y a pas de droits à éviter, y a pas de cousin qui attend. »

« Je sais pas, j’ai pas posé la question, je… »

« Alors pourquoi une donation ? »

Il a ouvert la bouche. Il n’avait pas de réponse.

« Parce que l’héritage, c’est quand maman sera morte », j’ai dit. « Et ta mère veut la maison maintenant. »

Théo a fermé les yeux.

Il a eu l’air plus jeune. Un garçon de huit ans qui a avoué quelque chose, et qui attend de voir si c’est grave.

Je me suis accroupie devant le dernier pot, celui avec l’étiquette. J’ai gratté le rond jaune avec l’ongle. Il est parti en deux morceaux. Dessous, il y avait la marque pâle du prix, collée sur le plastique.

« Elle a payé ça sur sa paye d’aide-soignante », j’ai dit. « Sept euros quatre-vingt-dix. Pièce. »

« Je sais. »

« Tu sais pas. Tu sais rien. » J’ai entendu ma voix partir. Je l’ai ravalée. « Excuse-moi. »

« Non. Dis. J’ai le droit de… Dis. »

Je me suis relevée. Mes genoux craquaient, comme ceux de ma mère.

« Voilà ce que tu vas faire. À partir de maintenant, tu me dis tout. Tout, tout de suite. Pas ce soir, pas quand ça sera mieux. Si ta mère te dit un truc, si ton père te dit un truc, si t’as un doute, un papier, un texto, tu me le dis dans la minute. »

« Promis. »

« Dis-le en entier. »

« Je te dirai tout, tout de suite. »

« Même si c’est moche. »

« Même si c’est moche, Manon. »

Il a posé sa main sur la mienne, sur le rebord du pot. Elle était froide, il avait dû porter les deux jardinières à pleines paumes. J’ai laissé la mienne, sans la serrer.

Je ne sais pas si je l’ai cru. J’avais envie de le croire. Lui aussi avait eu envie de croire sa mère, en juin.

On a remis le troisième pot, puis le quatrième. Les géraniums avaient retrouvé leur place devant le lac. Rouge sur gris. De loin, ça faisait un petit mur.

« Maman dira rien à Béatrice ? » a demandé Théo.

« Elle dira ce qu’elle a décidé. Elle dit jamais rien, elle décide. »

« Comme toi. »

« Je suis pas comme elle. »

« Si. Un peu. »

J’ai failli répondre. Une planche a craqué en bas, sur le ponton.

On s’est penchés tous les deux par-dessus la rambarde.

Il y avait quelqu’un, au bout de la jetée, debout, de dos. Une veste sombre sur un pyjama rayé. Des cheveux blancs, plats. Il regardait l’eau, les mains dans le dos.

« Papa ? » a dit Théo.

Hubert s’est retourné.

Il avait l’air d’avoir dormi dans un fauteuil. Les yeux gonflés, la barbe de deux jours. Il a levé le bras, doucement, comme pour dire qu’il nous avait vus. Dans l’autre main, il tenait quelque chose de blanc, qu’il serrait trop fort.

« Tu y vas ? » m’a demandé Théo.

« Reste là. »

J’ai descendu l’escalier de la terrasse en baskets sans lacets. J’ai traversé la pelouse mouillée. J’ai posé le pied sur le ponton, et le bois a plié sous moi, comme toujours.

Hubert ne bougeait pas. Il a avancé le bras, au bout, et il m’a tendu ce qu’il tenait.

Une enveloppe. Pas une enveloppe de banque, une enveloppe épaisse, de papeterie. Fermée.

Sur le devant, à l’encre bleue, d’une écriture appliquée, d’écolier qui a peur de faire une tache, il avait écrit un seul mot.

Chantal.

« Chère Chantal,

Je t’écris le 12 juillet, assis sur le banc de ton jardin, pendant que Béatrice dort. J’ai trouvé du papier à lettres dans le tiroir du buffet, celui que tu avais acheté pour les faire-part. J’espère que tu ne m’en voudras pas pour la feuille.

Dans la nuit du 4 au 5, j’étais dans la chambre du fond. J’ai tout entendu. Béatrice parlait à Geneviève sur la terrasse, et elle parlait fort, parce qu’elle croit toujours que personne n’écoute. J’ai dit : Béa, arrête. Rien d’autre. Je l’ai dit comme on dit : passe-moi le sel.

Voilà ce que je suis, Chantal. Quarante ans que je dis : Béa, arrête. Et quarante ans qu’elle continue. »

Je lisais la lettre debout, sur le ponton, à voix basse, parce que les mots n’étaient pas à moi. Hubert me regardait lire, le dos très droit, les mains pendantes, comme un homme qui attend qu’on lui rende une note.

J’ai levé les yeux.

« C’est le 12 juillet, Hubert. »

« Oui. »

« Tu l’as écrite le 12. Et tu l’as gardée jusqu’à ce matin. »

« Dans la poche intérieure de ma veste. J’ai essayé de la lui donner le 18. Et le 25. Et le premier août. Chaque fois, elle me servait un café, et je me disais : après le café. »

Je suis revenue au papier. L’écriture d’écolier, les pleins et les déliés.

« Le projet de donation, ce n’est pas un projet de Bertrand. C’est un projet de Béatrice. Elle l’a écrit sur son ordinateur, en avril, pendant que le tribunal nous envoyait les premiers courriers. Bertrand l’a juste mis en forme. Il ne lui refuse rien. Je ne sais pas pourquoi.

Elle dépense à crédit, Chantal. Le transat, par exemple, celui sur ta terrasse, qu’elle dit avoir “toujours eu”. Huit cents euros. À mon nom. Elle l’a commandé le jour où nous avons reçu l’avis pour la maison du Vésinet. Elle m’a dit : on va être bien chez Chantal, il faut un vrai transat.

Je ne te demande pas de me pardonner. Je te demande de vendre. Vends cette maison avant qu’elle ne prenne tout. Je ne sais pas comment elle y arrivera, mais elle y arrivera, et toi, tu diras pardon. Je t’en supplie, vends.

Hubert »

Je suis restée sur ce dernier mot. Hubert, tout seul, sans rien après.

Vends cette maison.

Le 12 juillet. Le même jour que maman, à l’agence des Rives, avec son stylo qui tremblait. Lui sur un banc, elle sur une chaise de bureau. Aucun des deux n’avait su que l’autre signait le même jour.

« Tu as écrit ça sans savoir qu’elle… »

J’ai fermé la bouche.

« Qu’elle quoi ? » a dit Hubert.

« Rien. »

Maman m’avait demandé de parler doucement. Je n’étais pas sûre de ce que ça voulait dire, ici, sur un ponton, devant un homme que j’appelais par son prénom depuis un an et que je ne connaissais pas.

« Tu as tout entendu, Hubert. Et tu as laissé maman servir. Tous les week-ends. »

« Oui. »

« Pourquoi ? »

« Parce que je suis lâche, Manon. » Il l’a dit sans un tremblement, avec une sorte de calme poli. « Tu veux que je te le dise mieux ? Je n’ai pas de meilleure réponse. »

« Théo sait ? »

« Théo sait pour la liquidation. Pas pour la lettre. Pas pour le reste. »

« Pourquoi tu me la donnes à moi, et pas à elle ? »

Il a eu un petit sourire triste, qui lui a creusé les joues.

« Parce que ta mère dirait que ce n’est pas grave. »

J’ai senti le ponton bouger sous mes pieds. Peut-être le vent. Peut-être moi.

« Elle l’a déjà dit. Hier soir. Pour les géraniums. »

« Je sais. J’étais là. Je regardais mes chaussures. »

Il y a eu un temps. L’eau claquait mollement contre les pilotis. À l’autre bout du lac, un bateau de pêche a démarré, une toux de moteur.

« Je peux la garder ? »

« Pas encore. »

« Hubert… »

« Je la lui donnerai moi-même. Aujourd’hui. Avant la fin du repas, je te le jure. Mais pas devant Béatrice, Manon. Pas devant elle. »

« Elle a le droit de la lire. »

« Je sais. Elle la lira. »

Il a avancé la main. Je ne l’ai pas rendue. Puis je l’ai rendue.

Parce que, au-dessus de nous, une fenêtre s’est ouverte. Et une voix, une vraie, une voix de réveil, rauque, impérieuse, est tombée de la maison jusqu’à l’eau :

« Hubert ! Mon thé ! »

Elle venait de la porte-fenêtre du haut, du palier. Béatrice, debout dans l’escalier, avec ses mules et sa voix du dimanche.

À côté de moi, Hubert n’a pas eu un geste de surprise. Il a plié la lettre en deux, puis en quatre, d’un mouvement mille fois répété. Il l’a glissée dans sa veste, côté cœur.

Et il m’a regardée, sans rien dire, avec les mêmes yeux que ceux de son fils.

À 7 h 30, Béatrice est descendue en pleurant.

Pas des larmes de théâtre. Un mouchoir en papier serré dans le poing, la robe de chambre en soie mal fermée, le nez rouge. Je ne l’avais jamais vue sans son rouge à lèvres.

Elle tenait une pochette cartonnée bleue contre sa poitrine. Hubert la suivait avec le plateau du thé, trois pas derrière, comme un valet qui connaît la route.

Maman avait rangé le carnet dans la poche de son gilet. La valise avait disparu derrière la porte du cellier. Théo et moi, on avait la tête de deux enfants surpris à la cuisine après minuit.

« Chantal. » Béatrice a posé la pochette sur la toile cirée, exactement là où le carnet s’était ouvert à cinq heures. « Je vous demande dix minutes. »

« Asseyez-vous, Béatrice. »

« Non. Lisez. »

Elle a sorti les feuilles une à une. Un en-tête du tribunal judiciaire de Versailles. Un commandement de payer. Un avis de vente aux enchères : Le Vésinet, 22 septembre, 14 h.

Je connaissais déjà le mot. Ça ne m’a pas aidée de le voir imprimé.

« Quarante ans dans cette maison », a dit Béatrice. « Théo y a fait ses premiers pas. Le papier peint de sa chambre, c’est moi qui l’ai choisi. »

« Maman », a dit Théo.

« Tais-toi, mon chéri. Laisse-moi. »

Elle s’est tournée vers ma mère. Ses mains tremblaient. Le vernis de son pouce était écaillé, un petit éclat rose parti sur le côté. Je l’ai regardé plus longtemps que le reste.

« Je ne vous ai jamais demandé la charité, Chantal. Jamais. Mais j’ai soixante et un ans. Je n’ai plus de maison. Hubert n’a plus de société. Je vous demande un toit jusqu’à Noël. Un toit, c’est tout. »

« Jusqu’à Noël », a répété maman.

« Je serai discrète. Je ne ferai plus de réflexions. Je vous le promets. »

Elle a pleuré pour de bon, ou presque. Ses épaules sautaient. J’ai attrapé la boîte de mouchoirs sur le buffet. Je la lui ai tendue. Je me suis entendue dire : « Béatrice, asseyez-vous, s’il vous plaît. » Avec le ton de l’école, celui que j’ai pour un enfant qui s’est fait mal.

Elle s’est assise. J’ai posé la main sur son épaule, sur la soie froide.

« Elle a quand même dit que Maman était pliable », m’a soufflé une petite voix dans la tête. Mais la voix était loin. Là, il y avait une femme qui pleurait dans une cuisine.

Je regardais maman.

Elle tenait sa tasse à deux mains. Elle avait ouvert la bouche. Sa main gauche est partie vers la poche du gilet, là où il y avait le carnet, puis elle s’est arrêtée à mi-chemin.

« Béatrice, je… »

« Oui ? »

« C’est dur, ce que vous traversez. Vraiment. »

« Vous êtes bonne, Chantal. Vous avez toujours été bonne. »

Elle l’a dit avec le doux sourire qu’on a pour le chien qui rapporte la balle.

Je n’ai pas relevé. Je ne voulais pas.

Théo, lui, regardait ses pieds. Puis il m’a regardée, moi, et j’ai vu sa bouche former deux mots, sans le son. Tout, tout de suite. J’ai secoué la tête. Pas encore. Pas devant elle.

« Maman, la donation », a-t-il dit tout haut. « C’était pour quoi ? »

« Pour vous protéger, mon chéri. Pour vous deux. Que vous n’ayez pas à courir chez le notaire un jour de deuil. »

« Je suis fille unique », j’ai dit. « Y a rien à protéger. »

Béatrice a levé les yeux vers moi. Une seconde. Ses yeux étaient secs.

Puis ils se sont de nouveau remplis, comme un robinet qu’on rouvre.

« Vous réfléchirez, Chantal ? »

« Je… Oui. Je vais y penser. »

« Merci. Merci. » Elle s’est levée, elle a lissé sa robe de chambre. « Je monte me recoiffer. Hubert, le plateau. »

Hubert l’a suivie dans l’escalier, sans un regard.

Maman est restée assise. Elle fixait les papiers du tribunal. Elle a passé la main dessus, doucement, comme on lisse une nappe.

« Elle a perdu sa maison, ma chérie », a-t-elle dit. « Moi aussi, j’ai failli. Quand ton père est mort. »

« Maman, l’enregistrement… »

« Je sais. »

Je me suis levée pour débarrasser les tasses. Sur la toile cirée, entre le pot de sucre et la boîte de mouchoirs, il y avait un téléphone retourné. Une coque gris-bleu. Béatrice l’avait oublié.

L’écran était allumé.

Je ne l’ai pas touché. Je me le suis dit deux fois. Je me suis penchée.

Une conversation avec Geneviève. En bas, à droite, une bulle bleue, envoyée à 7 h 52. À 7 h 52, Béatrice avait la tête dans les mouchoirs. Je me suis souvenue de son pouce, sous le bord de la table, qui bougeait. J’avais pris ça pour un tremblement.

Les mots étaient courts.

« Elle craque. Dis à Bertrand d’apporter le dossier. »

« Manon », a dit maman. « Ne regarde pas, ma chérie. »

« Maman. »

Le téléphone a vibré, tout seul, sur la toile cirée, et il a avancé d’un centimètre vers le bord.

« Le toit fuit, vous savez. Quand il pleut, on met des seaux. »

Béatrice était sur le perron, en robe de chambre de soie, les mules aux pieds. Elle avait une tasse dans la main. Pas la sienne : celle de maman, avec l’anse recollée.

En bas, sur le gravier, quatre personnes la regardaient.

Je dois reprendre à 9 h pile.

Le portail avait sonné. Maman avait essuyé ses mains sur son tablier et elle était sortie sans courir. Moi, j’avais suivi, avec Théo. Il y avait un homme en polo bleu, un dossier sous le bras, Sébastien Leroy, de l’Agence des Rives. Il y avait une jeune femme, Céline, brune, la trentaine, une écharpe de portage nouée sur le ventre. Dedans, un bébé endormi, la joue écrasée. Lucas. Et un grand type, Mickaël, qui n’osait pas poser les pieds sur le gravier ratissé.

« Madame Chantal ? Bonjour. On n’est pas trop en avance ? »

« Pas du tout, Sébastien. Entrez. »

Béatrice était à la fenêtre du palier. Elle avait entendu. Elle est descendue en moins de deux minutes, sans se recoiffer.

« Chantal, qui sont ces gens ? »

« Les personnes pour la visite, Béatrice. »

« Quelle visite ? »

Sébastien a eu un petit sourire poli. « La visite de la propriété, madame. Celle que Madame Chantal met en vente. »

J’ai vu le visage de Béatrice. Il ne s’est pas décomposé. Il s’est vidé, d’un coup, puis il s’est remis en place comme un masque qu’on rajuste.

C’est là qu’elle a commencé.

« L’humidité, ma pauvre », a-t-elle dit à Céline. « Vous ne la sentez pas ? Dans la cave, le lac monte chaque printemps. Cinquante centimètres. »

« Cinquante ? » a dit Mickaël.

« Et les moustiques. On ne peut pas dîner dehors à partir de juin. Ni le toit, je vous l’ai dit. Les seaux. Dans la chambre du fond. »

« Le toit a été refait en 2016 », a dit maman. Doucement.

« Chantal, ne vous fatiguez pas. Les gens ont le droit de savoir. »

Céline a serré son bébé. Elle a regardé maman, puis moi, puis les marches de la terrasse.

Béatrice n’avait pas dit un mot des géraniums. Ils étaient là, sur la rambarde, remis par Théo et moi à 6 h 50. Elle était passée devant trois fois. Pas un regard. La première fois de l’été.

« Madame », a dit Sébastien. « Je crois que c’est à la propriétaire de… »

« La propriétaire. » Béatrice a ri. « La propriétaire n’a pas dormi de la nuit, monsieur. Elle ne sait plus ce qu’elle signe. Demandez à la voisine. Demandez à n’importe qui. »

« Béatrice », a dit Hubert, d’une voix d’enfant.

« Tais-toi. »

Je me suis avancée. « Vous parlez de ma mère. »

« Je parle de la vérité, ma chérie. Il y a des choses que tu ne vois pas, parce que tu l’aimes. »

« Je vois très bien, Béatrice. »

« Manon, ma chérie, on ne parle pas comme ça devant des étrangers. »

« Les étrangers, c’est eux ou c’est nous ? »

Mickaël a toussé dans son poing. Sébastien a regardé sa montre, puis maman, puis sa montre encore. Il avait dû en voir, des visites. Pas celle-là.

« Madame Chantal, on peut revenir dans une heure, si… »

« Non, Sébastien. Vous êtes venus pour visiter. Vous visitez. »

« Mais le plafond de la… » a repris Béatrice.

« Le plafond est sec », a dit maman. « Mickaël, vous pouvez toucher. »

Mickaël a hésité. Il a posé la paume sur le mur du perron, comme sur le flanc d’un cheval. Il a regardé sa femme et il a hoché la tête, une fois.

Théo a mis sa main dans mon dos. Je l’ai sentie, tiède, sur ma chemise.

Le bébé s’est réveillé. Il a poussé un petit cri, a tendu la main hors de l’écharpe. Il a attrapé une feuille de géranium qui dépassait de la rambarde. Il l’a serrée dans son poing, il l’a portée à sa bouche.

« Lucas, non. » Céline a ri, gênée. « Pardon. Ils sont magnifiques, vos géraniums, madame. »

« Sept euros quatre-vingt-dix », a dit maman. « Au Leclerc. »

Béatrice a tourné la tête vers elle, comme si on lui avait répondu dans une langue étrangère.

« Vous ne pouvez pas vendre, Chantal. Pas sans en parler à la famille. Cette maison, on y vient tous les week-ends. Théo y a passé ses étés. Hubert et moi… »

« Béatrice. »

C’était la voix de maman. Pas plus forte. Mais Béatrice s’est arrêtée net, la bouche encore ouverte.

« C’est ma maison. »

Elle l’a dit à plat. Pas méchamment. Comme on donne son adresse.

Sur le gravier, personne ne bougeait. Mickaël avait enfin posé un pied. Sébastien tenait son dossier à deux mains, très droit.

Béatrice a regardé la maison, la terrasse, le lac au fond. Elle a pris sa respiration.

« Cette maison, c’est… »

Elle s’est arrêtée.

Ses yeux sont partis sur le côté, vers Hubert.

Quarante secondes plus tard, j’étais au bout du ponton et je ne sentais plus mes mains.

Elles tremblaient sur la rambarde de fer. J’ai essayé de les serrer, elles ont continué. Le bois sous mes baskets pliait comme toujours. L’eau tapait contre les pilotis. Je n’entendais que ça.

Je n’avais pas couru. J’avais marché, droit, sans me retourner. Je sais comment j’y suis arrivée, parce que je l’ai refait cent fois dans ma tête depuis.

Ça s’est passé sur le gravier.

Béatrice avait regardé Hubert. Il n’avait pas baissé les yeux, cette fois. Il la regardait, elle, avec un air que je ne lui connaissais pas, un air de fatigue pure. Elle a eu un mouvement du menton. Elle a pivoté vers moi.

« C’est toi. »

« Pardon ? »

« C’est toi qui as fait ça. Tu as monté ta mère contre nous. »

« Je n’ai rien monté du tout, Béatrice. »

« Tu savais. Tu savais depuis hier soir. Je t’ai vue, avec ces pots de fleurs, ce matin, avec mon fils, à six heures, comme des voleurs. »

« Maman a décidé toute seule. »

« Ta mère ? » Elle a ri, un petit rire mouillé. « Ta mère ne décide pas de la couleur de ses rideaux. »

« Béatrice, s’il vous plaît », a dit maman. « Devant les gens… »

« Les gens. Parlons-en. » Elle s’est tournée vers Céline, vers Mickaël, vers le bébé. Elle leur a souri, comme à la fin d’une soirée. « Excusez-moi. Ce n’est pas très élégant, je sais. Mais vous devez comprendre à qui vous avez affaire. »

Elle m’a regardée.

« Ta mère, c’est le personnel, Manon. Et toi, tu es la fille du personnel. »

Elle l’a dit sans élever la voix. C’était la voix du déjeuner, celle qui demande le sel.

Il y a eu le bruit d’une voiture au loin, sur la route du lac. Un oiseau. Le bébé qui mâchait sa feuille.

Je n’ai pas eu mal tout de suite. J’ai eu froid, aux joues et aux doigts, comme si on m’avait posé une serviette mouillée sur la figure.

Maman n’a rien dit. Elle tenait son tablier à deux mains. Elle a fini par dire : « Pas ici, Béatrice. » Pas fort. Pas comme on aboie. Comme on demande de baisser la musique.

J’ai pensé : crie. Maman, crie. Une fois.

Elle n’a pas crié.

Alors j’ai regardé Théo.

Il était à côté de moi. Il avait sa bouche à moitié ouverte, la même qu’à cinq heures du matin. Son bras est resté collé à son corps.

Un.

Il a regardé sa mère.

Deux.

Il a regardé le gravier.

Trois.

Sébastien Leroy, le polo bleu, a toussé. Céline a couvert la tête de Lucas avec sa main, comme pour lui boucher les oreilles. Mickaël fixait une pierre.

Quatre.

« Maman… » a dit Théo.

Cinq.

Et rien d’autre. Juste ça, ce mot, qui est resté en l’air.

J’ai compté jusqu’à cinq. Cinq secondes, ce n’est rien. C’est le temps qu’il faut pour lacer une chaussure. Pour une gorgée d’eau. Pour regarder sa mère se faire traiter de « personnel » sans bouger.

« Je vais prendre l’air », j’ai dit.

Personne n’a répondu. Maman a juste fermé les yeux.

Je suis passée devant Hubert. Il m’a touché le coude, deux doigts, le temps d’un battement, et il a lâché.

Je suis descendue par la pelouse. Les brins d’herbe mouillés collaient à mes chevilles. J’ai senti dans mon dos les yeux de tout le monde, et, plus loin, celui de ma mère, qui ne m’a pas appelée.

Voilà comment j’ai fini sur le ponton. Les mains sur le fer, le visage tourné vers l’eau grise. Je ne pleurais pas. Je répétais dans ma tête, comme une comptine : le personnel, le personnel, la fille du personnel.

Six ans d’ATSEM. Je mouche des nez. J’attache des tabliers. Je torche. « La dame de la classe », disent les petits. J’en étais fière, avant ce matin. Je gagne 1 450 € net, et ma mère en a gagné moins pendant vingt ans.

Derrière moi, des pas sur la jetée.

Légers. Le bois qui plie. J’ai reconnu la façon de poser le pied, un peu à plat, un peu penché. Théo.

« Manon. »

Je n’ai pas bougé.

« Manon, je… »

« Cinq secondes, Théo. »

« Je sais. »

« Tu as pris cinq secondes. »

« Laisse-moi dire… »

Il a avancé encore d’un pas. Il a ouvert la bouche. Je voyais ses mains, ses mains qui ne savaient pas où se mettre, et ses oreilles, qui n’étaient même pas rouges. Elles étaient blanches.

« Je… »

Je l’ai regardé. Un instant. Puis j’ai tourné les talons, je l’ai contourné sur la planche étroite, et je suis partie vers la rive sans attendre le reste de sa phrase.

« Moi, j’arrivais par le chemin, avec mon flan dans le torchon, et je t’ai vue descendre la pelouse comme si t’avais le feu aux fesses. »

Josiane m’avait rattrapée devant le hangar à bateaux. Soixante-huit ans, la voisine de maman depuis trente ans, des sandales en plastique et un plat Pyrex serré contre le ventre.

« J’ai pas voulu te suivre sur le ponton. Tu avais la tête de ton père quand on lui avait dit pour son dos. Alors j’ai attendu. Ça fait dix minutes que je suis là. »

« Josiane, c’est pas le moment. »

« Justement. »

Elle a posé le flan sur un bidon retourné. Elle a sorti de sa poche de blouse un papier plié en huit.

« J’ai croisé la petite famille sur le chemin, avec la poussette. La jeune dame avait l’air de quelqu’un qui a vu une dispute. J’ai deviné. Et puis je m’étais promis de te le donner depuis le 28 juin. Je savais pas comment. »

« Me donner quoi ? »

« Le 28 juin, c’était un dimanche. Ta belle-mère a frappé chez moi à quatre heures. Avec un stylo, un papier tapé à la machine et le sourire du dimanche. Elle m’a dit : Josiane, vous qui connaissez bien Chantal, vous voudriez bien me rendre un petit service. »

« Quel service ? »

« Lis. »

J’ai déplié le papier. Il avait gardé les plis, il sentait la poche. Un modèle d’attestation, comme celles de la préfecture. En haut : Je soussignée, Josiane, voisine de Madame Chantal depuis trente ans. Au milieu, trois lignes tapées.

« Chantal perd la tête, se perd, ne dort plus. Je confirme que son état ne lui permet plus de gérer seule ses biens. »

En bas, un rectangle vide, pour la signature. Pas de nom de Béatrice. Pas de nom de notaire.

« Elle m’a dit que c’était pour la protéger. Qu’il y avait des démarches, après. Que Chantal serait contente. »

« Tu as signé ? »

« Moi ? » Josiane a levé le menton. « J’ai dit que j’avais pas mes lunettes. Que je repasserais. Elle m’a laissé la feuille. Elle a dit : Prenez votre temps. Elle est revenue deux fois, depuis. Je lui ai dit que j’avais perdu le papier. »

« Et pourquoi tu l’as gardé ? »

« Parce que je voulais voir ta mère. Elle, elle perd la tête ? Elle qui m’a prêté sa voiture quand mon mari a eu son infarctus ? » Elle a craché de côté, sans élégance. « Elle perd pas la tête. Elle la garde, la tête. Elle la garde trop bien. C’est pas pareil. »

J’ai relu la phrase. Se perd. Ne dort plus.

Le 5 juillet, maman n’avait pas dormi. Elle l’avait écrit, dans son carnet. Béatrice avait sans doute vu la lumière de la cuisine. Elle avait préparé le terrain.

« Pourquoi tu me le donnes maintenant ? »

« Parce que ta belle-mère a crié ce matin. Je l’ai entendue depuis le chemin. Je suis pas sourde. » Elle m’a prise par le bras. « Le personnel, elle a dit. Bon sang. Ta mère, elle lui a servi onze week-ends. Avec les draps et la mayonnaise de l’autre marque. »

Je ne pouvais plus rien répondre.

Josiane a repris son flan.

« Je vais le poser à la cuisine. Elle a pas mangé, j’en mettrais ma main au feu. Et toi, tu vas parler à ton mari. Il est derrière le hangar depuis cinq minutes, il se cache mal. »

Elle est partie, sandales qui claquaient, droite comme un i.

Théo était là, en effet, contre le mur de tôle, les bras ballants.

Je suis retournée sur le ponton. Il m’a suivie. Le bois a plié sous nous deux.

« Cinq secondes », a-t-il dit avant moi. « Je les ai comptées aussi. Je les referai pas. »

« C’est facile à dire. »

« Je sais. Alors je vais pas le dire. Je vais le faire. » Il a pris une grande inspiration. « Ma mère a dit ça de ta mère devant des inconnus. Moi, je suis resté là comme un petit garçon. Je suis pas un petit garçon. Je suis ton mari. »

« Et ta mère ? »

« Ma mère, je l’aime. Je sais pas ce que je ferai de ça. Mais elle est pas chez elle ici. Elle l’a jamais été. Et toi, tu es chez toi. »

Il s’est arrêté.

« Si tu me dis de partir, je pars. Si tu me dis de rester et de choisir, je choisis. À midi et demi, devant tout le monde. Je le dirai à voix haute. »

Je l’ai regardé longtemps. Il ne baissait pas les yeux. Ses oreilles étaient rouges, enfin, le rouge normal, celui qu’il a quand il ment mal ou qu’il dit la vérité.

« Tu me dis tout. »

« Tout. Tout de suite. »

Je lui ai pris la main. Je ne l’ai pas serrée. Je l’ai gardée.

« Alors on va voir ton père. »

Hubert était assis sur le banc du jardin, celui où il avait écrit sa lettre, une tasse froide posée entre ses chaussures. Il a levé la tête en nous voyant arriver.

« Hubert. Ta lettre. Il faut que tu la lises à midi et demi. À voix haute, devant ta femme, devant Beaumont. Josiane a un papier. Maman a un enregistrement. Il me faut quelqu’un de la famille, quelqu’un d’elle, qui dise : c’est vrai. Il me faut toi. »

Il a ouvert la bouche. Il a regardé la maison. Sur le palier du haut, un rideau a bougé.

« Je ne peux pas, Manon. C’est ma femme. »

À onze heures, toute la maison sentait la daube.

Le vin rouge, le laurier, l’orange séchée que maman met depuis toujours. La cocotte Le Creuset, celle de sa mère, ronronnait sur le feu depuis huit heures. Maman avait remis son tablier. Elle épluchait des carottes au-dessus de l’évier, comme n’importe quel dimanche.

Je me suis plantée à côté d’elle.

« Maman. Tu as entendu ce qu’elle a dit. »

« J’étais là, ma chérie. »

« Et tu as rien… »

« Passe-moi le couteau, celui avec le manche vert. »

Je le lui ai passé. J’avais envie de le jeter par la fenêtre.

« Josiane m’a donné ça », j’ai dit, et j’ai posé l’attestation sur le plan de travail, à côté des épluchures. Maman l’a lue sans s’essuyer les mains. Elle a lu les trois lignes, lentement. Elle a eu un petit rire sans bruit.

« Elle a une belle écriture, Josiane. Elle l’a recopiée ? »

« Elle ne l’a pas signée, maman. C’est Béatrice qui… »

« Je sais. Josiane me l’a dit le 29. Elle est venue avec une tarte. »

Je me suis assise sur le tabouret. Je n’avais plus de questions.

« Tout le monde savait. Tout le monde, sauf moi. »

« Pas tout le monde. » Elle a posé le couteau. « Théo a su pour sa famille. Hubert, pour la nuit. Josiane, pour son papier. Moi, pour le reste. Toi, tu savais pas, ma Manon, parce que si tu avais su, tu aurais parlé. Et si tu avais parlé, Béatrice se serait méfiée. »

« Tu me prenais pour qui ? »

« Pour ma fille. Qui crie quand on fait du mal aux gens qu’elle aime. C’est ce que j’ai de mieux, tu sais. Ça se voit pas, de loin. »

Elle s’est essuyé les mains sur son tablier et elle a ouvert le tiroir du buffet. Elle en a sorti une chemise cartonnée grise, un peu écornée. Sur le dos, au feutre noir : Moreau.

« Maître Moreau. C’est mon notaire. Pas celui de Béatrice. Le mien. Au village d’à côté, vingt minutes de Clio. Il a rédigé le compromis. Signé vendredi, à l’agence, avec Céline et Mickaël. »

« Vendredi ? Le 14 ? »

« Le 14 août. La veille du pont, le notaire était pressé. » Elle a presque souri. « Il attend mon coup de fil, avec son téléphone dans la poche et son café tiède. Je l’appelle s’il faut. »

« Alors la maison est vendue. »

« Oui, ma chérie. Depuis vendredi, elle l’est. »

« Et à midi et demi, Béatrice va… »

« Elle va faire signer une donation d’une maison que je n’ai plus. » Maman a haussé les épaules. « Je veux qu’elle aille jusqu’au bout. Qu’elle ait le stylo dans la main. Je veux qu’elle soit assise à ma table, avec sa sœur et son beau-frère, et que tout le monde l’entende de la même bouche. »

« L’enregistrement. »

« Au dessert. Après la daube. Après le fromage. Elle aura mangé chez moi une dernière fois. »

« Maman, pourquoi attendre ? Joue-le maintenant. Elle est en haut, je monte, je lui fais écouter… »

« Dans la cuisine, c’est une dispute. À table, devant Bertrand Beaumont, c’est un fait. » Elle a repris une carotte. « Et puis je veux qu’elle me dise merci. »

« Elle te dira jamais merci. »

« Je sais, ma chérie. » Elle a levé les yeux. « Je veux juste lui laisser la place de le dire. »

Théo était arrivé sans bruit sur le seuil, les mains dans les poches. Il a regardé la chemise grise.

« Chantal. Pourquoi 289 000 ? Pourquoi si peu ? »

Maman n’a pas été surprise. Elle avait l’air d’avoir préparé la question depuis deux mois.

« Un promoteur est passé en juin. Pendant que vous étiez sur le lac. Il voulait la maison, le terrain, le ponton. Il m’a proposé 340 000 €. »

« Cinquante et un mille euros de plus », j’ai dit.

« Pour la raser. Ça faisait huit petites maisons, des carrés blancs, avec des haies. À la place de mon jardin. » Elle a regardé par la fenêtre. « Céline m’a demandé, à la visite, si elle pouvait garder les géraniums. Pour le bébé. Qu’il connaisse l’odeur. »

« Tu l’as refusé, le promoteur. »

« Sébastien a gardé l’offre ouverte jusqu’à 14 h. Il m’attend au café du village, place de l’église, avec son dossier. Au cas où. Je ne le rappellerai pas, mais je lui ai promis qu’il aurait une réponse avant. »

« Et si ça tourne mal, à midi et demi ? »

« Alors j’appelle Moreau, j’appelle Sébastien, et on voit. »

Elle a mis les carottes dans la cocotte. Un nuage de vapeur lui a masqué le visage.

« Maintenant, vous deux, vous mettez la table. Huit couverts. Les assiettes à fleurs. »

« Huit ? Sept, maman. »

« Huit », a-t-elle dit. « Comme Béatrice l’a demandé. »

À 12 h 25, j’étais sur la terrasse avec les derniers verres, et j’ai entendu les pneus sur le gravier.

Une Peugeot grise, vitres teintées, lavée de la veille, sans une trace de gravier. Elle a pris le virage doucement. Elle s’est garée juste devant le perron, à la place de la Clio.

Derrière la vitre côté passager, quelque chose de blanc a bougé. Une écharpe de soie, nouée à la façon des femmes qui ont quelque chose à cacher.

Il y avait huit assiettes à fleurs sur la table de la terrasse, et sept personnes pour les remplir.

Je les avais comptées trois fois en posant les verres. Huit chaises en fer blanc, sorties du cellier. La huitième était tout au bout, du côté du lac, avec son assiette, ses couverts, sa serviette pliée en triangle. Personne n’y a touché pendant l’apéritif.

« Bertrand, Geneviève, vous êtes chez vous », a dit Béatrice sur le perron, en les embrassant.

Chez vous. Elle l’a dit à toute la maison.

Elle avait changé de robe, un lin crème, et remis son rouge à lèvres. Pas un mot sur le gravier de neuf heures. Quand je suis passée avec le plateau, elle m’a attrapé le poignet.

« Ma chérie, j’ai été vive, ce matin. C’est la fatigue. Tu ne m’en veux pas ? »

Ses doigts étaient frais. J’ai regardé sa main sur mon poignet, puis son visage. Elle attendait que je dise non.

« Je sers l’apéritif, Béatrice. »

« Voilà. Tu es une brave fille. »

Maître Bertrand Beaumont s’est assis en bout de table, côté maison. Soixante-cinq ans, des cheveux argentés, une chevalière, une chemise cartonnée bleue qu’il a posée contre le pied de sa chaise, bien en vue. Geneviève, à côté de lui, avait une écharpe de soie blanche et le même menton que sa sœur.

Maman était arrivée avec la cocotte. Elle avait gardé son tablier. Elle a servi tout le monde avant elle, comme d’habitude.

« Une daube à l’orange », a dit Geneviève en reniflant. « Comme c’est rustique. »

« C’est ma mère qui la faisait », a dit maman.

« Béatrice a de la chance, d’avoir quelqu’un qui cuisine comme ça. Chez nous, il faut payer. »

« Chantal adore ça », a dit Béatrice. « N’est-ce pas, Chantal ? »

« J’aime bien cuisiner, oui. »

Hubert n’avait rien dit depuis le perron. Il roulait une boulette de pain entre ses doigts. Il en avait fait quatre. Il ne regardait ni sa femme, ni moi.

Théo, en face, serrait la mâchoire. À onze heures, maman nous avait prévenus, tous les deux, dans la cuisine : « Personne ne parle avant le dessert. Personne. » Il tenait. Sous la table, son genou tremblait contre le mien.

Moi, je servais. Le vin, l’eau, le pain. J’ai reposé trois fois la carafe au même endroit.

« Chantal », a dit Beaumont, avec la voix d’un homme qui demande des nouvelles d’une tante. « On m’a raconté, pour ce matin. Ces gens de l’agence. »

« On vous a raconté quoi, Bertrand ? »

« Que vous aviez peut-être signé quelque chose, à la légère. Ça arrive. Un mandat de vente, ça se révoque en cinq minutes. Un coup de téléphone, et on n’en parle plus. »

« Je vois. »

« Et pour protéger Théo et Manon, la donation, à l’étude, demain matin. Je l’ai apportée pour que vous la lisiez au calme. Rien d’urgent. »

Il a tapoté la chemise bleue du bout du pied. Elle a glissé d’un centimètre.

« Chantal est épuisée, Bertrand », a dit Béatrice. « Elle a eu beaucoup d’émotions. »

« Je comprends. Vous réfléchirez, Chantal ? »

Maman a pris le temps de couper un morceau de viande. Elle l’a mangé. Elle a bu une gorgée d’eau.

« Je vais réfléchir, Bertrand. »

Béatrice a regardé Geneviève. Un petit mouvement des sourcils, deux secondes. La même chose que sur la messagerie, à 7 h 52.

J’ai senti mes ongles dans ma paume. J’ai serré plus fort.

« Et cette terrasse, Chantal », a dit Geneviève. « Ces fleurs, c’est charmant. Un peu commun, mais charmant. »

« Sept euros quatre-vingt-dix », a dit maman. « Au Leclerc. »

Geneviève a ri, par politesse, sans comprendre. Hubert, lui, a levé les yeux. C’était la première fois de l’été que je le voyais sourire.

À 13 h 41, d’après mon téléphone, j’ai posé le flan de Josiane au milieu de la table. Je l’avais coupé en huit parts, par réflexe. J’en ai remis une dans le plat.

« Qui a fait ça ? » a dit Geneviève.

« La voisine. Josiane. Elle l’a apporté à dix heures. »

« Ah. La voisine. »

Béatrice n’a rien dit. Elle a fixé le flan, puis moi, comme si elle cherchait un papier perdu.

À 13 h 44, maman a posé sa fourchette. Elle a tapé deux fois, doucement, sur son verre avec le manche de son couteau.

« Un instant, s’il vous plaît. Avant le café, je voudrais qu’on écoute quelque chose. »

« La donation d’abord, Chantal », a dit Béatrice, avec un sourire. « On ne va pas mélanger. »

« Après. »

Maman a glissé la main dans la poche de son tablier. Elle en a sorti le vieux Samsung, avec son coin fêlé, et elle l’a posé sur la huitième assiette, celle qui attendait depuis midi et demi.

« C’est quoi, ce téléphone ? » a dit Geneviève.

« Un vieux modèle. Il a un très bon micro. »

Théo a pris ma main sous la table. Hubert avait cessé de rouler son pain. Beaumont, lui, regardait la chemise bleue, par terre, comme s’il pouvait la faire disparaître d’un regard.

Le pouce de maman, un peu gonflé, avec la corne des nuits de service, est descendu sur l’écran.

Il y a eu un grésillement. Un moustique. Une chaise de jardin qui grince, très loin.

Puis une voix, traînante, un peu enrouée par le vin, a rempli toute la terrasse.

« … Chantal, elle est pliable, je te dis. »

« C’est ta signature, Théo ? »

Beaumont tenait une feuille à deux doigts, par le coin, comme on tient un ticket de caisse douteux. Elle ne venait pas de sa chemise bleue. Elle venait du sac de Béatrice. Ça, je l’ai noté.

Trois minutes avant, le Samsung s’était tu sur un petit bruit de plastique. 6 min 14. Personne n’avait touché au flan.

Béatrice avait été la plus rapide. Elle avait pris sa serviette, elle s’était tamponné les lèvres, et elle avait ri.

« Une conversation entre sœurs, à deux heures du matin. Qui n’a jamais dit des bêtises, à deux heures du matin ? Geneviève, dis-leur. »

Geneviève n’a rien dit. Elle fixait son écharpe blanche.

« Et un enregistrement clandestin, Chantal », a repris Beaumont, doucement, « n’a aucune valeur devant un juge. Vous le savez. »

« Je ne l’ai pas apporté à un juge, Bertrand. Je l’ai apporté à ma table. »

C’est là que Béatrice a ouvert son sac. Elle en a sorti la feuille, une seule, tapée à la machine, avec une ligne de signature en bas.

« Moi aussi, j’ai un papier. Une attestation de mon fils. Lis, Bertrand. »

Il a lu à voix haute. Je soussigné Théo, atteste que ma belle-mère, Madame Chantal, souhaite donner sa maison du lac aux enfants. Daté du 20 juin. Et en bas, un paraphe que je connaissais par cœur : le T avec la barre qui monte trop haut, qu’il fait sur nos chèques de loyer.

« C’est ta signature, Théo ? »

Théo a regardé la feuille. Il m’a regardée, moi. Ses oreilles sont devenues rouges d’un coup.

« Oui. »

« Théo », j’ai dit.

« Attends. » Il a avalé. « Oui, c’est la mienne. C’était le 20 juin, au parking du Leclerc. Maman m’a tendu une feuille sur le capot. Elle a dit : pour l’assurance de la maison, signe là, mon chéri, je suis pressée. Je n’ai pas lu. »

« Tu m’as dit tout, tout de suite », j’ai dit. Ma voix était petite.

« Je l’avais oubliée, Manon. C’est pas une excuse. Je te le dis maintenant. Là. Devant eux. »

« Tu as signé, mon chéri », a dit Béatrice, très douce. « Ça te lie. Ça nous lie tous. Chantal voulait donner. Tu l’as écrit toi-même. »

« Chantal n’a jamais dit ça », a dit Théo. « C’est toi qui me l’as dit. »

« Une attestation de la famille, avec le projet de donation, c’est un faisceau d’indices », a dit Beaumont. « Chantal, si vous voulez bien lire le texte. À l’étude, demain… »

« Je ne peux pas signer votre donation, Bertrand. »

« Et pourquoi donc ? »

« Parce que la maison est vendue. »

Il a levé la tête.

« J’ai signé le compromis vendredi, le 14 août. À l’agence. Maître Moreau était à côté de moi. Céline et Mickaël ont signé aussi. »

« Un compromis, Chantal, n’est pas une vente. Les acquéreurs ont dix jours pour se rétracter. Jusqu’au 24 août, rien n’est joué. »

« Pour eux, Bertrand. Pour eux seulement. Et ce matin, sur le gravier, Mickaël a posé la main sur mon mur, devant tout le monde. Vous voulez que je l’appelle ? Il a laissé son numéro. »

Beaumont n’a pas répondu.

« On ne donne pas ce qu’on a promis de vendre », a dit maman. « Vous le savez mieux que moi. »

Béatrice est devenue grise, d’une pièce, comme un mur sous la pluie. Elle s’est tournée vers Hubert.

« Tu savais ? »

Hubert a regardé sa boulette de pain.

« J’ai demandé quelque chose, Hubert. »

« Je savais pour la lettre », a-t-il dit. « Pas pour le compromis. »

J’ai sorti de ma poche de jean le papier de Josiane, plié en huit. Je l’ai déplié sur la nappe, à côté de l’attestation de Théo. Deux feuilles, la même police de machine à écrire.

« Celle-là, la voisine ne l’a pas signée. Elle a dit qu’elle n’avait pas ses lunettes. »

Beaumont l’a regardée. Il a levé les sourcils, un tout petit peu, ce qui est la façon qu’ont les gens bien élevés de ne pas répondre.

« Bertrand », a dit maman.

Elle avait enlevé son tablier. Je ne l’avais pas vue le faire.

« Je ne vous ai jamais appelé. Jamais pris rendez-vous à votre étude. Pourtant, vous avez ouvert un dossier à mon nom en avril. Un projet de donation, pour une cliente qui n’était pas la bonne. »

« Chantal, je… »

« Maître Moreau a demandé à votre étude pour la provision sur frais. Mille deux cents euros, réglés par chèque le 3 juillet. Sur le compte de Hubert et Béatrice. »

Il n’y a plus eu un bruit sur la terrasse. L’eau, en bas, qui tapait sur les pilotis. Un bateau.

« Vous n’êtes pas son beau-frère, ici, Bertrand. Vous êtes son notaire. Le seul. Et elle vous a payé pour que je signe. »

Geneviève avait tourné la tête, très lentement, vers son mari.

Hubert n’a rien dit. Mais il ne regardait plus son pain. Il regardait Beaumont, droit dans les yeux, comme on regarde un fournisseur qui a falsifié une facture.

Beaumont a ouvert la bouche.

Il a attendu une seconde, peut-être deux. Aucun son n’est venu. Il s’est baissé, il a ramassé la chemise bleue contre le pied de sa chaise, il l’a posée sur ses genoux. Il l’a fermée.

Un seul geste, net, avec les deux mains. Comme on ferme un dossier pour de bon.

À 14 h 10, il ne restait sur la terrasse que Béatrice et huit assiettes.

Huit verres. Le flan de Josiane, entamé d’une seule part, sur laquelle une mouche s’était posée. La chaise vide au bout, avec le Samsung toujours dessus, face contre l’assiette. Béatrice était assise, très droite, devant son verre de vin, qu’elle n’avait pas fini.

Je la regardais par la fenêtre de la cuisine, un torchon à la main. Je n’avais pas essuyé un seul verre.

Voilà comment on en était arrivés là.

Geneviève s’était levée la première, à 13 h 52. Sans bruit, sans dire un mot. Elle avait remis son écharpe blanche sur ses épaules, comme si elle avait froid.

« Bertrand. On y va. »

« Geneviève ! » a dit Béatrice. « Tu ne vas pas… »

« Tu m’as dit que Chantal ne se méfierait de rien. Tu m’as dit ça à Pâques. »

« Je l’ai dit pour rire ! »

« Non. »

Beaumont avait déjà sa chemise sous le bras. Il n’a regardé personne. Pas un « au revoir », pas un merci pour la daube. La Peugeot grise, lavée de la veille, a fait gicler le gravier en démarrant trop vite. Une pierre est venue taper contre un des pots, sur la rambarde. Le pot a tenu.

C’est après que Béatrice s’est retournée vers son fils.

« Théo. »

« Maman. »

« Choisis. »

Elle ne criait pas. Elle avait posé ses deux mains à plat sur la nappe, comme pour une réunion.

« Tu n’es plus un enfant. Cette fille, ou ta mère. Si tu restes assis à cette table, tu n’as plus de mère. »

Théo a regardé son assiette. Il a regardé sa mère. Il a regardé la mienne, au bout de la table, qui n’a pas bougé. Puis moi.

Je n’ai pas compté. J’ai vu sa bouche s’ouvrir.

« Je choisis Manon. »

Il a dit ça sans trembler. Ses oreilles étaient rouges, mais sa voix n’a pas bougé.

« Je t’aime, maman. Je viendrai te voir. Mais je choisis Manon. Et je choisis Chantal. »

« Tu l’entends, Hubert ? » a dit Béatrice, sans se tourner. « Tu entends ton fils ? »

« Je l’entends, Béa. »

Hubert s’est levé. Il a poussé sa chaise sans la faire racler. Il a traversé la terrasse jusqu’à la porte-fenêtre, il est monté.

On l’a entendu au-dessus, un placard, un tiroir. Quand il est redescendu, il tenait une valise à la main. Une seule. La marron, usée aux coins. Pas une des quatre de Béatrice.

Béatrice a ouvert la bouche. Elle l’a refermée.

« Tu pars avec Geneviève », a-t-elle dit, d’une voix qui cherchait où se poser.

« Non. »

Il a posé la valise contre le mur. Il m’a regardée, moi, très vite. Ses yeux étaient ceux de Théo, la même fatigue, cinquante ans plus tard.

À 14 h 05, maman est sortie sur la pelouse avec son téléphone. Je l’ai vue de dos, ses pantoufles dans l’herbe.

« Sébastien ? C’est Chantal. Dites à votre promoteur que c’est non. Définitivement. Oui. Merci d’avoir attendu. »

Elle a raccroché. Elle a regardé le lac un moment. Puis elle est rentrée par la cuisine, elle a posé son téléphone à côté du carnet, et elle a dit, comme on dit la météo : « Je vais laver les casseroles. »

Théo m’a pris le bras, dehors. Il avait besoin de s’asseoir. On s’est assis sur la marche du perron, côte à côte, sans rien dire, jusqu’à ce qu’il pose sa tête contre mon épaule.

C’est ça qui m’a fait pleurer. Pas Beaumont. Pas l’enregistrement. Sa tête sur mon épaule, lourde comme celle d’un gosse.

À 14 h 10, donc, il y avait Béatrice, et les huit assiettes.

Je suis retournée sur la terrasse avec un plateau. Je l’ai posé sur la table. Elle n’a pas tourné la tête.

« Tu peux débarrasser », a-t-elle dit, à l’air devant elle.

« Non. »

Elle a tourné la tête, enfin.

« Pardon ? »

« Non, Béatrice. »

J’ai pris mon plateau vide. Je suis rentrée. Mes mains ne tremblaient pas.

À 14 h 40, un taxi s’est arrêté devant le portail. Hubert avait téléphoné pendant que je faisais semblant d’essuyer des verres.

Je l’ai vu traverser la pelouse avec sa valise marron. Béatrice a pris son sac, sa pochette bleue du tribunal, son lin crème serré contre elle, comme quand il fait frais. Elle ne m’a pas regardée en passant. Elle ne s’est pas retournée vers la maison.

« Hubert », j’ai dit, sur le seuil. « Tu pars avec elle. »

« Oui, Manon. »

« Après ça. Après la lettre. »

« Je sais ce que tu penses. » Il n’a pas baissé les yeux. « Elle n’a plus que moi. »

Il a ouvert la portière arrière du taxi. Il a attendu, la main sur le métal, le temps qu’elle s’installe.

Et il l’a tenue ouverte, comme il avait tenu toutes les portes pendant quarante ans.

Le samedi 30 mai, la veille du premier week-end, j’avais poussé le caddie de maman entre les rayons du jardin, devant le Leclerc.

« Sept euros quatre-vingt-dix », j’avais lu sur l’étiquette. « Pour des fleurs, maman. Pièce. »

« Prends les rouges. Ils aiment le rouge, les gens de la ville. »

« Tu les paies sur quoi ? »

« Sur ma paye, ma chérie. Pas sur la tienne. »

Elle en avait pris quatre. Elle les avait calés dans le coffre de la Clio avec la couverture, pour qu’ils ne se couchent pas. Elle avait roulé à quarante, tout le long du lac, pour ne rien casser. Je m’étais moquée d’elle.

Quatre pots. Trente et un euros soixante.

Dans le taxi, Béatrice regardait droit devant elle. Hubert tenait toujours la portière. Il ne montait pas.

« Une minute », a-t-il dit au chauffeur.

Il a lâché le métal. Il est revenu vers la maison, sa valise marron à la main, et il est monté sur la terrasse. Maman était sortie avec un torchon sur l’épaule. Théo, derrière moi, retenait son souffle.

Hubert a sorti de sa veste deux choses. Une lettre, pliée en quatre, et une enveloppe de papeterie, épaisse.

« Chantal. Je te l’avais promis avant la fin du repas. »

« Le repas est fini, Hubert. »

« Oui. Donc je suis en retard. Comme toujours. »

Il lui a tendu la lettre. Elle l’a prise sans la déplier.

« Elle a le pli de quelqu’un qui l’a relue dix fois, Hubert. »

« Il y a aussi ça. »

L’enveloppe, cette fois, n’avait pas de nom dessus. Maman l’a tenue du bout des doigts. Elle était lourde. Elle a regardé Hubert, puis moi.

« Quatre mille trois cent quatre-vingts euros », a-t-il dit.

Je me suis retenue au montant de la porte.

« Comment tu sais ? »

« À une heure, cette nuit, je suis descendu boire. Le carnet était ouvert sur la table. Je n’ai pas lu, Manon. J’ai vu le total, en bas de la page. J’ai tenu les comptes d’une entreprise pendant quarante ans. Je ne sais pas ne pas lire un total. »

« Mais où tu as trouvé… »

« La montre de mon père. Une montre en or, de 1962. Je l’ai vendue vendredi, chez un bijoutier, au Vésinet. Quatre mille quatre cents euros. Je comptais payer la caution d’un deux-pièces. » Il a haussé une épaule, la gauche, maigre sous la veste. « J’ai gardé vingt euros pour le train. »

À la grille, la vitre du taxi s’est baissée.

« Ta montre ? » a dit Béatrice. Sa voix est venue de très loin. « La montre de ton père ? Hubert ! »

« Oui, Béa. »

« Mais tu n’as pas… »

Il ne s’est pas retourné. Il a gardé les yeux sur maman.

« Hubert, non », a dit maman. « Je ne t’ai jamais rien demandé. »

« Je sais. C’est pour ça. »

« Je ne peux pas prendre ça. »

« Alors ce n’est pas pour toi. »

Elle a regardé l’enveloppe. Elle l’a retournée, une fois, comme on retourne une pièce.

« Il y a un deux-pièces au deuxième étage, sans ascenseur, qui coûte 620 € », a-t-elle dit lentement, mais pas à lui. À moi. « Et une petite qui touche 1 450 € net, avec un mari qui commence. Ça fait combien, la caution, ma chérie ? »

« Maman. »

« Un trois-pièces. Deux mois de caution, plus le premier. »

« Je sais pas, maman. »

« Moi, je sais. » Elle a levé le menton vers Hubert. « C’est pour Manon et Théo. Pour leur appartement. Pas pour moi. »

« C’est pour eux, oui. »

Elle a glissé l’enveloppe dans la poche de mon jean. Je n’ai pas bougé. Je sentais le poids contre ma hanche, comme un galet.

« Merci, Chantal », a dit Hubert.

Il l’a dit tout bas.

« Pour les onze week-ends. »

Maman a pris le torchon sur son épaule. Elle l’a plié en deux, puis en quatre. Elle l’a regardé.

« Je t’en prie », a-t-elle dit.

Ça lui a pris du temps. Je l’ai vue chercher les mots, comme on cherche un vieux porte-monnaie dans un tiroir.

Hubert a hoché la tête. Il est retourné au taxi, il a monté sa valise sur le siège, il s’est assis à côté de Béatrice, qui n’a pas bougé. Il a fermé la portière lui-même.

La voiture a tourné au bout du chemin. Le gravier a craqué, puis plus rien.

Le soir, maman a chargé la Clio.

La valise. Quatre sacs de linge. La cocotte de sa mère, dans une couverture. Théo a descendu les pots, deux d’abord.

« Pas toutes », a dit maman. « Les deux de gauche restent. Céline m’a demandé pour Lucas. »

Il a remonté les deux de gauche sur la rambarde. J’ai effleuré les feuilles du dernier, celui dont j’avais gratté l’étiquette. Une odeur de citron et de poussière.

« Et la maison ? » j’ai demandé, une fois assise à côté d’elle. « Là où tu vas. »

« Une maison. Petite. Deux chambres, un jardin de huit mètres sur douze, un figuier. Je l’ai visitée le 25 juillet, un samedi. Tu étais au marché avec Théo. »

« Où ? »

« À vingt minutes de chez vous. En voiture. Pas plus. »

Elle a démarré la Clio. Elle a regardé le lac dans le rétroviseur, longtemps, juste le temps qu’il fallait.

« Manon. »

« Oui, maman ? »

Elle a ouvert la bouche.

Sa main était restée sur le levier de vitesse, et elle ne passait pas la première.

Le 30 septembre, à 10 h 40, l’acte de vente était signé.

Chez Maître Moreau, dans un bureau qui sentait la cire et le café tiède. Quarante pages, des paraphes en bas de chacune, un stylo à bille attaché au bureau par une chaînette. Maman a signé la dernière avec la même écriture tremblée qu’au dos du carnet. Céline a signé en tenant Lucas sur un genou. Il a essayé de manger le stylo.

« Voilà, Madame Chantal », a dit Moreau. « Les clés, à seize heures, chez vous. »

« Chez moi, plus pour longtemps », a dit maman.

Elle a souri. Elle a reboutonné son gilet.

Dans la Clio, ce soir du 16 août, la main sur le levier, elle avait fini par dire ce qu’elle voulait me dire. Pas grand-chose.

« Tu as dit : je vois très bien. Sur le gravier, à Béatrice. Je l’ai gardé, ma chérie. »

C’est tout. Elle a passé la première.

Entre-temps, il y avait eu septembre. Le 22 septembre, à 14 h, la maison du Vésinet est partie aux enchères pour une somme que Théo ne m’a jamais dite. Hubert et Béatrice louaient maintenant un deux-pièces au deuxième étage, 640 € par mois, au-dessus d’une boulangerie. Hubert faisait les comptes d’un ancien client, trois matinées par semaine. Béatrice n’avait pas rappelé Geneviève. Geneviève n’avait pas rappelé Béatrice.

Beaumont avait fermé son étude « pour raisons de santé ». Maître Moreau avait envoyé un dossier à la chambre des notaires, la veille de la rentrée. Il ne m’a rien dit d’autre. Josiane, elle, savait tout, comme d’habitude, par le village.

Les 4 380 € étaient devenus la caution et le premier mois d’un trois-pièces, à vingt minutes de la petite maison de maman. Théo téléphonait à sa mère le dimanche soir. Vingt minutes, pas une de plus. Elle lui parlait comme à l’accueil d’un hôtel.

À 12 h 30, six assiettes à fleurs sur la table de la terrasse. Six chaises. J’ai compté deux fois. Pas une de plus.

Josiane est arrivée la première, avec un flan dans un torchon.

« Alors, c’est le dernier ? »

« Le dernier, oui », a dit maman.

« Eh bien, on le mangera bien. »

Il restait deux géraniums sur la rambarde, ceux de gauche, pour Lucas. Les deux autres étaient chez maman, depuis le 5 septembre, sur le rebord de la fenêtre de sa cuisine, face au figuier. Le matin, en venant la chercher, j’avais vu leurs têtes rouges derrière la vitre. Elle avait déjà fait ses rideaux.

À 12 h 45, une voiture s’est arrêtée devant le portail. Un taxi. Hubert en est sorti le premier, le poignet gauche nu, avec la marque blanche, là où avait été la montre de son père. Puis Béatrice.

Pas de rouge à lèvres. Un manteau beige. Des perles, quand même.

« Bonjour, Chantal. »

« Bonjour, Béatrice. Asseyez-vous. »

Théo l’avait invitée, de la part de maman. Dis à ta mère qu’il y aura de la daube, avait dit maman, sans lever les yeux de sa liste de courses. Je n’ai pas demandé pourquoi.

On a mangé. Hubert a mangé deux fois. Il a dit que le laurier venait du jardin, que ça se sentait, qu’il n’en avait jamais goûté d’aussi bon. Maman a dit : « Je t’en mettrai un pot. » Il a rougi.

Béatrice n’a pas dit grand-chose. Elle a regardé la terrasse, la rambarde. Elle a regardé les deux pots. Elle a regardé le lac, qui était gris et plat.

« C’est correct, la daube », a-t-elle dit à la fin, à son assiette.

Maman a hoché la tête, comme pour un bulletin de notes. Elle n’a pas attendu autre chose. Je l’ai vue, je l’ai su, au pli de son épaule.

Josiane a coupé le flan en six. Personne n’a repris de la part de trop. Il n’y en avait pas.

À 14 h 10, on s’est levés. Théo et Hubert portaient les chaises dans le cellier. Josiane essuyait la nappe. Je rassemblais les assiettes.

Béatrice était toujours assise.

Elle avait devant elle sa tasse à café. Celle avec l’anse recollée, la plus vieille du placard, celle dont elle avait demandé un jour : « Pardon, Chantal, c’est la bonne, là ? »

Elle l’a regardée. Elle s’est levée.

Elle a pris la tasse par l’anse, avec deux doigts, comme on tient un objet qui peut se casser. Elle a traversé la terrasse, elle est entrée dans la cuisine, sur le carrelage où les pantoufles de maman avaient usé un chemin.

J’ai suivi, avec les assiettes. Maman était déjà devant l’évier, les manches relevées, un torchon sur l’épaule.

Béatrice n’a rien dit. Maman non plus.

Elle a posé la tasse sur l’égouttoir.

Puis elle est repartie, sans se retourner, rejoindre Hubert dans le couloir.

Maman a ouvert le robinet. Elle a lavé l’assiette que j’avais posée. Puis la suivante. Elle est passée devant la tasse sans la regarder, et elle a continué.