Le lendemain matin, j'ai commencé par ouvrir le tiroir de la cuisine.
Je voulais voir si je m'étais trompée la veille.
La glissière était toujours de travers.
Le carnet bleu, lui, se trouvait à l'endroit où je l'avais remis.
Je suis restée là quelques instants.
Une partie de moi espérait encore que tout cela aurait une explication simple.
Je n'avais pas envie de soupçonner ma propre famille.
Gemma parlait au téléphone dans la salle à manger.
Sa voix était joyeuse.
Elle riait souvent, comme si elle organisait une surprise particulièrement agréable.
J'ai préparé deux tasses de thé.
Puis je l'ai rejointe.
Le bloc jaune était posé devant elle.
Un stylo noir reposait entre ses doigts.
Lorsque je suis entrée, elle a rapproché la feuille de son corps.
Un tout petit mouvement.
Mais je l'ai vu.
« Je t'ai apporté du thé. »
« Merci, Margaret. »
Elle a posé son téléphone.
« Tu es gentille. »
Je me suis assise à l'autre bout de la table.
« Tu travailles encore sur le voyage ? »
« Je mets quelques idées au propre. »
« Pour les chambres ? »
Elle a regardé le bloc.
« Entre autres. »
J'ai attendu qu'elle m'en dise davantage.
Elle n'a rien ajouté.
Alors j'ai essayé une autre approche.
« Tu pourrais me montrer le plan quand tu auras terminé ? »
Elle a remis le bouchon sur son stylo.
« Ce n'est pas encore définitif. »
« Je n'ai pas besoin d'une version définitive. »
« Il y a plusieurs possibilités. »
J'ai regardé la feuille qu'elle protégeait de son bras.
« Justement, cela m'intéresserait de les connaître. »
Elle a souri.
« Tu n'as pas à t'occuper de tout, Margaret. »
Encore cette phrase.
Depuis des semaines, chaque question semblait produire la même réponse.
Je devais me reposer.
Ne pas m'inquiéter.
Laisser les autres organiser.
Je commençais à trouver curieux qu'on puisse accepter mon argent aussi facilement tout en me demandant de ne pas participer aux décisions.
Pourtant, je n'ai pas protesté.
Nous avons parlé du chien des voisins.
De son habitude d'aboyer contre le facteur.
Puis du prix des canneberges, qui avait encore augmenté au marché.
Des sujets sans importance.
Gemma répondait volontiers tant que nous restions loin de Sun Valley.
Dès que je prononçais le mot « chambres », ses réponses devenaient courtes.
Je me sentais maladroite.
Comme si je posais une question déplacée à une invitée chez moi.
Finalement, Gemma s'est levée.
« Je dois retrouver maman. »
Elle parlait de Beverly.
Les deux femmes avaient encore des préparatifs à terminer.
Elle a fermé son bloc.
Puis elle l'a emporté.
Je n'avais pas vu une seule ligne.
Un peu plus tard, Douglas est arrivé.
Le père de Gemma avait toujours été un homme bruyant.
Il parlait fort.
Marchait fort.
Et riait souvent avant même d'avoir terminé ses propres plaisanteries.
Je l'entendais presque toujours avant de le voir.
Ce jour-là, il était dans l'entrée, ses clés à la main.
Il parlait du voyage avec une assurance étonnante.
Il semblait connaître des détails dont je n'avais jamais entendu parler.
J'ai compris qu'il était question de plusieurs suites.
Je suis venue jusqu'à la porte.
« Douglas, tu sais déjà quelles chambres ont été retenues ? »
Il s'est retourné.
Ses clés ont cessé de bouger.
« Oh, c'est encore en discussion. »
« Gemma vient de me dire la même chose. »
« Alors laisse-la finir son travail. »
Il a ri.
« Ces femmes savent organiser tout ça mieux que nous. »
Je n'ai pas trouvé la remarque amusante.
Ce n'était pas une question d'être une femme ou un homme.
J'avais moi-même effectué les paiements.
Je voulais comprendre ce qui avait été réservé avec mon argent.
« Tu as parlé de suites. Il y en a plusieurs ? »
« Assez pour tout le monde. »
Il a regardé son téléphone.
« Tu verras, ça va être formidable. »
Puis il est sorti.
J'ai entendu son moteur démarrer quelques minutes après celui de Gemma.
Les deux voitures ont quitté l'allée.
Je suis restée devant la fenêtre.
Tout le monde semblait savoir quelque chose.
Tout le monde, sauf moi.
Dans l'après-midi, Beverly est entrée sans frapper.
Je lui avais toujours permis de le faire.
Elle faisait partie de cette grande famille que j'avais espéré réunir.
Elle s'est installée dans la cuisine comme elle en avait l'habitude.
Nous avons parlé des courses.
Puis elle a commencé à évoquer les repas prévus pendant le séjour.
Douglas voulait apparemment que plusieurs dépenses soient réglées avant le départ.
J'ai trouvé cela raisonnable.
Avec trois enfants et un bébé, improviser chaque repas pouvait devenir compliqué.
Mais Beverly parlait des arrangements comme si tout avait déjà été décidé.
« Douglas préfère qu'on ne perde pas de temps avec les comptes là-bas », m'a-t-elle expliqué.
« Il a raison de vouloir simplifier les choses. »
Elle a acquiescé.
« Et les chambres ? » ai-je demandé.
Elle a détourné les yeux.
« Gemma s'en occupe. »
J'ai reposé ma tasse.
« Personne ne semble pouvoir me dire où chacun dormira. »
Beverly a arrangé les manches de son gilet.
« Il ne faut pas te faire de souci pour ça. »
Je n'ai pas insisté.
Je commençais à comprendre qu'une question directe ne produirait pas forcément une réponse honnête.
Plus tard, en allant chercher une écharpe dans le placard de l'entrée, j'ai remarqué deux grandes boîtes.
Elles étaient posées derrière des chaussures.
À l'intérieur se trouvaient les bottes de Douglas.
Il les avait déjà préparées pour la neige.
J'ai touché le carton.
Les autres avaient visiblement avancé bien plus loin dans l'organisation qu'ils ne voulaient l'admettre.
On choisissait les chaussures.
On préparait les bagages.
On répartissait les véhicules.
Mais personne ne voulait me montrer une simple liste de chambres.
J'ai refermé le placard.
À six heures, j'ai retrouvé Lucas devant la télévision.
Le son était coupé.
Il regardait son téléphone.
Je me suis assise près de lui.
« J'ai besoin de te parler du voyage. »
Il a continué à regarder son écran.
« Qu'est-ce qu'il y a encore ? »
Le mot « encore » m'a fait mal.
J'avais posé très peu de questions.
Mais elles semblaient déjà trop nombreuses.
« Je voudrais voir la répartition des chambres. »
« Maman, on en a parlé. »
« Non, justement. Nous n'en avons pas parlé. »
Il a relevé la tête.
J'ai poursuivi calmement.
« Gemma dit que rien n'est décidé. Ton beau-père parle déjà de plusieurs suites. Beverly connaît les préparatifs des repas. Et moi, je ne sais toujours pas où je dois dormir. »
Lucas a posé son téléphone sur son genou.
« Tu compliques une chose qui devrait être agréable. »
J'ai senti une chaleur monter dans mon visage.
« Je cherche seulement à comprendre. »
« Gemma fait plusieurs listes. Elles changent tout le temps. »
« Alors il existe bien des listes. »
Il a soupiré.
« Oui, certainement. »
« Est-ce que tu en as vu une ? »
Il n'a pas répondu tout de suite.
J'ai attendu.
« Pas la dernière. »
Il a repris son téléphone.
« Tu pourrais m'en montrer une ancienne. »
Il s'est levé.
« Je dois passer un appel pour le travail. »
J'ai regardé l'écran de télévision.
Les personnages bougeaient sans bruit.
« Lucas, nous ne sommes même pas en train de nous disputer. »
Il était déjà près de la porte.
« J'aimerais que ça reste ainsi. »
Puis il a quitté le salon.
La porte du bureau s'est refermée.
Je suis restée assise.
Je me souviens de la pendule.
Elle avançait avec son petit bruit sec.
J'avais l'impression d'être la seule personne de cette maison à trouver la situation étrange.
Peut-être que les autres considéraient mon absence comme naturelle.
Peut-être avaient-ils décidé que je préférerais rester chez moi.
Ou peut-être que je m'inquiétais trop.
Je voulais encore croire à cette dernière possibilité.
Quelques minutes plus tard, je suis retournée dans la salle à manger.
La table était propre.
Les chaises avaient été repoussées.
Gemma avait emporté le bloc jaune.
J'ai commencé à remettre les objets en place.
C'est en passant la main sous le bord de la table que j'ai senti quelque chose.
Du papier.
Il était coincé dans la fente de la rallonge.
J'ai tiré doucement sur la partie mobile.
Une petite bande de feuille est apparue.
J'ai pris mon temps pour la dégager.
Je ne voulais pas la déchirer.
Deux feuilles pliées sont finalement tombées dans ma main.
La première contenait des notes de préparation.
Des indications liées au séjour.
La seconde m'a immédiatement arrêtée.
Elle était couverte de rectangles dessinés au stylo noir.
À l'intérieur, des prénoms.
J'ai compris que je tenais enfin un plan des chambres.
Je me suis assise.
Mon cœur battait plus vite.
J'ai commencé par lire les noms que je reconnaissais.
Douglas et Beverly avaient leur suite.
Chloe, Thomas et leur bébé étaient également prévus.
D'autres noms de la famille figuraient sur les espaces attribués.
Je suivais les lignes du doigt.
Une chambre après l'autre.
Une personne après l'autre.
Je cherchais Margaret.
Mon propre prénom.
Il n'était pas là.
J'ai recommencé.
Plus lentement.
Je me suis demandé si Gemma avait utilisé une abréviation.
Peut-être un simple M.
Peut-être une mention comme « grand-mère ».
Mais rien ne correspondait clairement à ma place.
Je me suis attardée sur une annotation au crayon.
L'écriture était petite et serrée.
Je reconnaissais la façon dont Gemma formait ses lettres.
Cette note évoquait la possibilité de me loger séparément.
Je l'ai relue.
Puis encore une fois.
Je n'avais jamais demandé de chambre séparée.
Personne ne m'avait parlé d'une telle possibilité.
Je ne savais même pas qu'elle avait été envisagée.
J'ai tourné la feuille.
Dans un coin se trouvait un autre rectangle.
Il ne portait aucun nom.
On distinguait des marques de gomme.
Quelqu'un avait effacé quelque chose.
Assez fort pour rendre le papier presque fragile à cet endroit.
Je l'ai approché de la lumière.
Je n'ai pas réussi à lire ce qui avait été écrit auparavant.
Je ne voulais pas imaginer des mots qui n'étaient plus visibles.
Mais l'effacement lui-même me troublait.
Pourquoi préparer un plan aussi précis et laisser une place sans nom ?
Pourquoi envisager pour moi un logement différent ?
Pourquoi ne pas simplement m'en parler ?
J'ai regardé la table.
Quelques heures plus tôt, Gemma était assise exactement devant moi.
Elle avait maintenu son bloc jaune contre elle lorsque je lui avais demandé de voir les chambres.
Je comprenais maintenant pourquoi elle avait pu être mal à l'aise.
Il existait bel et bien une répartition.
Elle n'était peut-être pas définitive.
Mais elle était suffisamment avancée pour que plusieurs personnes aient déjà une place.
Moi, non.
J'ai pensé aux bottes de Douglas dans l'entrée.
Aux conversations sur les repas.
Au van prévu pour dix passagers.
Aux réponses de Lucas.
Chaque détail prenait une autre importance.
Je n'avais pas de preuve que ma famille avait décidé de me laisser derrière elle.
Pas encore.
Mais je ne pouvais plus prétendre que personne n'avait commencé à organiser mon absence.
J'ai posé les deux feuilles devant moi.
J'aurais pu aller immédiatement chercher Gemma.
Lui mettre le papier sous les yeux.
Exiger qu'elle m'explique.
Mais je connaissais déjà sa façon de répondre.
Elle m'aurait probablement dit que les chambres changeaient constamment.
Que je m'inquiétais pour rien.
Que le plan n'était qu'un brouillon.
Et Lucas aurait demandé pourquoi je cherchais des problèmes.
Je n'avais pas envie de vivre encore cette conversation.
Pas sans avoir compris davantage.
Alors j'ai déplié ma chemise cartonnée.
Celle marquée « Noël ».
J'y ai glissé les deux feuilles derrière la confirmation du séjour.
Elles n'étaient pas belles.
Le papier était froissé.
Les lignes étaient irrégulières.
Une partie du crayon avait été effacée.
Pourtant, je leur accordais maintenant plus d'importance qu'aux belles photographies de la brochure.
Les photographies montraient l'endroit où nous devions aller.
Ces feuilles montraient ce que ma famille avait réellement préparé.
Avant de fermer la chemise, j'ai regardé encore une fois le rectangle sans nom.
Je ne savais pas ce qu'il signifiait.
Et je refusais de lui faire dire davantage que ce qu'il montrait.
Mais une question ne me quittait pas.
Si ma place avait toujours été prévue, pourquoi était-elle devenue si difficile à trouver sur le papier ?
Source: meilleurehistoire.com