« C’est le rôle d’une MÈRE », m’a dit mon mari en partant, le soir du réveillon, alors que nos jumeaux avaient 39 de fièvre.

Elle l’a posée sur mes genoux. Une enveloppe kraft, épaisse, avec le logo vert de la Caisse d’Épargne et, dans la fenêtre, le nom de maman. Pas le mien.

Le 14 octobre, déjà, elle m’avait dit : « Manon, j’ai quelque chose à te montrer. Pas au téléphone. »

J’étais en train de faire chauffer un biberon. J’avais répondu : « T’es jalouse, maman. Guillaume me l’a dit. » Et j’avais raccroché.

Elle n’avait pas rappelé. Pendant deux mois et demi, elle n’avait pas rappelé.

Dans le couloir, à 1 h 20 du matin, Emma s’est mise à geindre contre l’épaule de maman. Théo toussait par saccades, la joue brûlante contre mon bras.

« Ouvre », a dit maman.

« C’est quoi ? »

« Ce que j’aurais dû t’envoyer en septembre. »

J’ai glissé deux doigts dans l’enveloppe. Des feuilles agrafées, huit, pliées en trois. J’ai déplié la première sur mon genou.

En haut, en gras : COMPTE JUMEAUX LAMBERT-DUVAL. Et dessous : Titulaires : Mme Manon Lambert-Duval, M. Guillaume Lambert-Duval. Tiers informé : Mme Chantal Dubois.

« Tiers informé ? »

« Sandrine m’a fait signer ça en juillet. Je reçois les relevés tous les mois. Je peux regarder. Je peux pas toucher. »

« Sandrine, de l’agence de Lens ? »

« C’est elle qui a ouvert le compte. Le 24 juin. Tu t’en souviens pas, tu étais… »

« À la clinique. Oui. »

Je me souvenais surtout des 12 500 €. L’argent de papa, l’assurance-vie de Gérard. Maman me l’avait donné pour les petits, dans une enveloppe pareille, en pleurant à moitié au pied de mon lit d’hôpital.

« Regarde la deuxième page », a dit maman.

J’ai tourné. Des lignes grises, une par ligne, sous une colonne « Débit ».

PAIEMENT CB. 4 860,00.

J’ai reconnu le chiffre avant d’avoir lu le reste. Je l’avais encore, ce chiffre, au bout des doigts, sur le ticket plié de la commode.

« C’est le collier. »

« Oui. »

« Et les autres ? »

« Lis. »

J’ai lu. 1 240,00. 980,00. 860,00. 640,00. 580,00. 480,00. Des noms de restaurants, des noms d’hôtels. Aucun supermarché, aucune pharmacie. Pas un seul paquet de couches.

J’ai pris le téléphone et ouvert la calculatrice. Je n’ai pas l’habitude de faire ça avec les mains qui tremblent.

Sept paiements. 9 640 €.

« Il en reste combien ? »

« Deux mille huit cent soixante. »

Je l’ai dit à voix haute, parce que ça ne rentrait pas dans ma tête autrement. « Sur douze mille cinq cents. »

« Oui, ma chérie. »

Dans l’entrée, le frigo a fait son bruit de moteur qui se remet en route. Le même depuis qu’on avait emménagé. J’ai pensé à la semaine d’avant, au ticket de pharmacie. 23,40 €. Le lait infantile entouré au stylo. Guillaume qui me demandait, doucement, devant la table de la cuisine, si je « comprenais bien l’effort que ça représentait ».

Vingt-trois euros quarante.

« Il m’a fait justifier un ticket de lait », j’ai dit.

Maman n’a rien répondu. Elle avait ce regard de quelqu’un qui reconnaît une scène qu’elle a déjà vue passer.

« Tu savais depuis quand ? »

« Depuis juillet pour les relevés. Pour le reste… » Elle a baissé les yeux sur Emma. « Depuis octobre. »

« Octobre. »

« Le 14, j’ai essayé de te le dire. »

« Je t’ai raccroché au nez. »

« Oui. »

Ce « oui » tout plat m’a fait plus mal que si elle avait crié.

J’ai relu les lignes une deuxième fois, parce qu’une première lecture, ça ne compte pas. Les relevés étaient propres, bien agrafés, avec des petits post-it jaunes de maman collés en marge. Des dates, des points d’interrogation, une flèche. Hôtel ? Qui ? Pas à Lens. Elle avait travaillé là-dessus, seule, sur la table de sa cuisine, pendant que je lui expliquais qu’elle se mêlait de tout.

« T’as écrit ça toute seule ? »

« Je ne savais pas à qui le montrer. »

Théo a toussé plus fort. J’ai posé la paume sur son front. Chaud. Trop chaud encore, pour un bébé de six mois.

« Il faut que je lui redonne du Doliprane. »

« Tout à l’heure. Manon, écoute-moi. »

« J’écoute. »

« Cette nuit, tu ne lui dis rien. Tu ne lui montres rien. Pas un mot. »

« Il m’a écrit pareil. “Pas un mot à ta mère.” »

Maman a eu un petit rire sec, sans joie.

« Il me connaît bien, alors. »

Elle a regardé sa montre, une vieille Casio à bracelet plastique que papa lui avait offerte pour ses quarante ans. 1 h 38.

« À quelle heure il rentre, d’habitude, quand il dit “dîner clients” ? »

Je n’ai pas su répondre tout de suite. J’ai compté dans ma tête. Trois heures, quatre heures. Parfois il ne rentrait pas du tout, et le lendemain il me parlait de la « pression du poste ». Je n’avais jamais compté avant.

« Après deux heures. Souvent. »

« Alors il n’est pas encore rentré, ce soir. » Elle s’est redressée sur ses genoux. « Donne-moi la boîte. »

« Pourquoi ? »

« Donne-la-moi. »

Je me suis levée, Théo calé contre moi. J’ai pris la boîte bleu pâle sur la commode, à côté des lingettes. Le ticket, je l’ai gardé dans mon poing.

Elle a refermé le couvercle sans regarder le collier. Elle a glissé la boîte dans son sac, au fond, sous la boîte à gâteaux LU où elle range ses mouchoirs et ses ordonnances.

« Maman, c’est à lui. »

« Non. C’est à ton compte. C’est à Théo et à Emma. »

J’ai ouvert la bouche. Dans le couloir, le plancher a craqué, trois étages plus bas. La porte de l’immeuble, d’abord. Puis des pas dans l’escalier, réguliers, qui montaient sans se presser.

Maman a refermé la fermeture éclair de son sac.

Un pas, deux pas. J’ai reconnu la cadence. Je l’avais entendue chaque soir depuis deux ans.

À 1 h 40, une clé a tourné dans la serrure.

« Rends-moi la boîte. »

C’est la première chose que Guillaume m’a dite. Avant « bonsoir ». Avant « les petits dorment ? ». Il était encore sur le paillasson, son manteau sur le bras, la clé à la main.

Il sentait l’eau de toilette qu’il met pour les clients. Et autre chose, en dessous. Un parfum de femme.

« Quelle boîte ? » j’ai dit.

« Manon. »

« Quelle boîte, Guillaume ? »

Il a regardé la commode. Les lingettes, le tube de crème, la pile de couches. Rien de bleu.

Puis il a regardé maman, assise par terre contre le mur, Emma dans les bras, son grand sac serré contre la hanche.

« Bonsoir, Chantal. »

« Bonsoir, Guillaume. »

« Il est 1 h 40. Vous n’habitez pas à côté. »

« Manon m’a appelée. »

« Je vois ça. »

Il a posé son manteau sur la poignée de la porte, très lentement, comme on le ferait devant un client qu’on ne veut pas brusquer. Puis il a ri. Un petit rire fatigué, de mari qui rentre tard.

« Bon. La photo. C’était une blague. »

Je n’ai pas répondu.

« Une blague pour Aymeric. Il a fait le con avec mon téléphone au bar de l’hôtel, il a pris la photo, et moi, comme un idiot, je l’ai envoyée à la mauvaise personne. On était dix à ce dîner. »

« Dans une chambre. »

« C’était la chambre d’Aymeric. On s’est servis de la lumière, c’est tout. Franchement, Manon. Tu me connais. »

Je l’ai regardé. Je cherchais quelque chose à répondre, et ce qui me venait, c’était la phrase de Constance en septembre : « Tu as bonne mine pour une jeune maman. » Elle avait dit ça avec un grand sourire, en reposant son verre.

« Et ton alliance, sur la hanche de Constance, c’était aussi pour la lumière ? »

Il n’a pas cillé. J’ai vu sa mâchoire bouger, une fois.

« Je suis fatigué, Manon. Je viens de passer neuf heures à faire sourire des gens qui m’insultent dans leur tête. Les petits ont quelle fièvre, ce soir ? »

« Trente-neuf. Depuis 18 h. »

« Voilà. Tu vois. Tu exagères. Théo a l’air normal. »

Théo toussait contre mon cou. Il avait les joues rouges, les yeux mi-clos. Je l’ai changé de bras.

« Tu es parti à 18 h 10, Guillaume. »

« J’avais une obligation. Ne commence pas. »

Il a enlevé sa cravate d’un geste, comme on retire un pansement. Il l’a accrochée sur la patère. Puis il s’est accroupi devant moi, à ma hauteur, la voix tout à coup très douce.

« Écoute. J’ai une semaine à tenir. Une seule. Le 31, il y a la soirée de la boîte, la soirée de fin d’année. Ils annoncent les nominations. Directeur commercial, Manon. Tu m’entends ? Directeur commercial. »

« Et alors ? »

« Alors, une semaine. Juste une semaine, Manon. Pas de scène, pas d’histoires, pas de maman qui débarque à 1 h du matin avec ses idées. Après le 31, tout ira mieux. Un plus grand appartement, des vacances, ce que tu voudras. »

« Ce que je voudrai. »

« Oui. »

« Je voudrais savoir pourquoi un collier de 4 860 € était dans mon placard à couches. »

J’ai dit ça d’une voix presque plate. Je ne reconnaissais pas ma voix.

Guillaume a fermé les yeux une seconde. Quand il les a rouverts, ils étaient redevenus ceux de la réunion du lundi matin.

« C’est un cadeau de société. Pour la fille du PDG, pour la soirée. Ça se fait. Tu ne peux pas comprendre, tu n’as jamais travaillé dans une entreprise de cette taille. »

« J’ai travaillé. Auxiliaire de vie. Jusqu’à ce que tu me demandes d’arrêter. »

« Tu sais ce que je veux dire. »

« La carte dit : Ça valait le coup d’attendre. »

« C’est une plaisanterie. Entre collègues. »

« Avec la carte des jumeaux. »

Il s’est arrêté. Juste une demi-seconde, mais j’ai vu.

« Quelle carte ? »

« La 4417. »

Il s’est relevé, lentement. Il a tourné la tête vers maman.

« C’est toi qui lui as dit ça. »

« Je ne lui ai rien dit », a répondu maman, d’une voix très calme. « Elle sait lire. »

« Tu reçois les relevés, Chantal. Je sais que tu les reçois. Ta procuration de la Caisse d’Épargne, je l’ai vue passer en juillet. Tu n’avais pas à signer ça. »

« Tu l’avais vue passer et tu n’as rien dit. »

« C’est un compte famille. Tu n’as pas à fouiller. »

« C’est un compte que j’ai rempli, Guillaume. Avec l’argent de mon mari. »

Il n’a pas haussé le ton. Il ne le hausse jamais devant témoin. Il s’est contenté de se pencher vers elle, de poser une main sur le mur, au-dessus de sa tête.

« Rends-moi la boîte, Chantal. Elle est dans ton sac. Je le sais. Elle y est, tu l’as serré sur toi depuis que j’ai ouvert la porte. »

Maman n’a pas bougé. Emma, dans ses bras, avait fini par se rendormir.

« Tu n’as aucune raison de la prendre. Elle n’est même pas à toi. »

« Elle n’est pas à toi non plus. »

« Maman », j’ai dit.

« Tais-toi, Manon. »

C’était Guillaume. Un ton que je connaissais, mais que je n’avais jamais entendu devant quelqu’un d’autre.

Il s’est redressé. Il a passé une main dans ses cheveux. Il s’est tourné vers moi, avec son sourire des soirs de réunion.

« Tu sais ce qu’elle t’a pas dit ? C’est pour ça que je ne voulais pas qu’elle vienne. Parce qu’elle a des choses à se reprocher. »

« Guillaume… »

« Dis-lui, Chantal. »

Maman a levé la tête.

« Dis-lui ce que tu as fait en octobre. »

Dans la chambre, Théo a eu un petit hoquet et s’est tu. Plus un bruit dans l’appartement. Même le frigo s’était arrêté.

Maman a regardé Guillaume, puis moi. Elle a pris une grande respiration, la bouche déjà ouverte.

Maman avait ses pantoufles. Je ne l’avais pas vu en arrivant. Les vieilles à carreaux, celles de papa, trop larges pour elle, qu’elle porte l’hiver à la maison.

Elle avait monté quatre étages avec ça aux pieds. À 1 h du matin, en plein décembre.

« C’est le 11 octobre », a dit maman. « Un samedi. »

Guillaume a croisé les bras. Il s’est adossé au mur du couloir, juste sous le cadre de notre mariage.

« Je venais à Lille pour déposer un sac devant ta porte. Des brassières, un gilet que j’avais fini. Tu ne répondais plus à mes messages, alors j’ai pensé : je le laisse, je repars. »

« J’étais pas là ? »

« Tu étais chez le pédiatre. Je suis revenue à la gare pour le train de 17 h 41. Et il était là, Manon. À Lille-Flandres, sous le grand panneau des départs. »

« Qui ? »

« Lui. Avec une jeune femme, un manteau camel. Je l’ai reconnue. Tu m’avais montré une photo de la soirée de l’entreprise, cet été. Tu m’avais dit : “C’est Constance.” »

Guillaume a laissé échapper un petit souffle par le nez.

« Elle ne sait pas de quoi elle parle, Manon. »

« Je les ai regardés se dire au revoir, c’est tout. Une minute et demie. Je sais, j’ai regardé ma montre. » Maman a levé son poignet. « Il l’a embrassée. Pas sur la joue. »

J’ai senti Théo se raidir légèrement dans mes bras, puis se détendre. J’ai changé la main qui le tenait.

« Et ensuite ? »

« Le lundi, je suis allée voir Sandrine. À la Caisse d’Épargne. »

« Pourquoi Sandrine ? »

« Parce que c’est elle qui avait ouvert le compte et que je ne savais pas à qui parler d’autre. » Maman serrait son sac contre elle, des deux mains. « Elle m’a répondu qu’elle ne pouvait rien bloquer, que moi, je n’étais que “tiers informé”. Pour geler le compte, il fallait un des deux représentants légaux. Toi, ou lui. »

« Toi, ou lui. »

« Alors, le mardi, j’ai voulu t’appeler. J’ai attendu le 14, parce que je n’osais pas. »

« Le 14, je t’ai raccroché au nez. »

« Tu m’as dit que j’étais jalouse. »

« Guillaume me l’avait dit. »

Je me suis tournée vers lui.

« Tu me l’avais dit. »

« Je t’avais dit qu’elle était à cran. Qu’elle supportait mal que tu aies fondé une famille sans elle. C’est différent. »

« Et le 17 ? » a demandé maman, d’une voix toute simple. « Dis-lui, pour le 17. »

Guillaume n’a pas répondu.

« Je suis allée à son bureau, Manon. Beaumont Équipements, à Lille. Je me suis présentée à l’accueil. J’ai demandé monsieur Lambert-Duval. J’avais mon manteau des dimanches. J’ai dit que j’étais sa belle-mère. »

« Elle a hurlé dans le hall », a dit Guillaume.

« J’ai dit : “Je veux lui parler de l’argent des petits.” Deux fois. Ils ont appelé la sécurité. Un monsieur très poli m’a prise par le coude et m’a raccompagnée dans la rue. Il m’a dit : “Rentrez chez vous, madame.” »

« Et Guillaume ? Il est descendu te voir ? »

« Non. »

« J’avais un rendez-vous avec le PDG », a dit Guillaume. « Elle a fait un scandale devant toute la direction. C’est ça que j’ai dit à Manon le soir même. »

Je m’en souvenais. J’étais dans la cuisine, un biberon à la main. Il avait posé son téléphone sur la table, très doucement, et il avait dit : « Ta mère a fait un scandale à mon travail. Je ne peux pas laisser ça passer. » Il avait ajouté, avec cette voix de médecin : « Je suis inquiet pour elle, tu sais. Pour sa tête. »

Le dimanche d’après, j’avais écrit à maman : Pas là cette semaine. Puis la semaine suivante. Puis la troisième.

Trois dimanches. Trois fois, je lui avais envoyé un message de six mots pour annuler son hachis parmentier, sa cocotte Le Creuset et son paquet de Kinder Bueno qu’elle achète rien que pour son café. Et trois fois, elle avait répondu : D’accord ma chérie. Embrasse les petits.

Pas une seule fois : Pourquoi ?

« Je vais prendre une douche », a dit Guillaume.

Il s’est décollé du mur. Il a pris son manteau sur la patère, l’a rejeté sur son bras, puis l’a raccroché.

« Je ne dormirai pas dans ce couloir. On en reparlera demain, quand tout le monde aura repris ses esprits. Manon, tu as besoin de repos. Vraiment. »

« Guillaume… »

« Demain. »

Il est parti vers la salle de bains. La porte s’est refermée, puis le verrou. Le bruit de l’eau, très fort, a couvert le reste de l’appartement.

Maman a attendu que j’entende le jet. Puis elle a posé Emma sur mes genoux, à côté de Théo.

« Il y a une dernière chose. »

« Quoi encore ? »

« Je ne voulais pas te la montrer devant lui. »

Elle a fouillé dans son sac, sous la boîte bleu pâle, sous la boîte à gâteaux LU. Elle en a sorti une feuille pliée en quatre, comme le ticket.

« Sandrine m’en a fait une photocopie en octobre. Elle n’aurait pas dû. Elle a dit : “Je ne vous l’ai pas donnée, Chantal.” »

J’ai déplié le papier sur la couverture d’Emma.

Un formulaire de la banque, un tampon Clinique de Lille. Modification du titulaire de la carte bancaire rattachée au compte enfants Théo et Emma Lambert-Duval. Une case cochée. Seul titulaire désigné : M. Guillaume Lambert-Duval.

En bas, une date. 25 juin. 7 h 50.

Le lendemain de la naissance. J’avais encore la perfusion au bras, ce matin-là. Je me suis souvenue d’une seule chose : une blouse blanche qui tirait mon drap, une voix d’homme qui disait : « Signe là, ma puce, c’est pour la mutuelle des petits. »

« Tu l’as signé ? » a demandé maman.

« Je sais pas. »

« Regarde. »

J’ai regardé. Manon Lambert-Duval, en bas à droite, à l’encre bleue.

Le M était trop grand. Le L du Lambert ne remontait pas, il glissait vers la gauche comme un truc en train de tomber. Et le trait de soulignement, que je fais depuis le lycée, qui plonge toujours vers la droite, n’y était pas.

C’était mon nom. Mais ce n’était pas ma main. Une main d’avant que je ne reconnaissais plus, ou une main d’un autre.

À 11 h 30, le matin de Noël, Guillaume chantait dans la cuisine.

Du Aznavour. Faux, comme toujours, avec la poêle qui grésillait en rythme. Il avait mis son tablier gris et préparé des crêpes pour ceux qui n’avaient pas dormi.

Je l’écoutais depuis le salon, assise sur le canapé, Emma contre moi. Je n’avais pas fermé l’œil. Je n’avais pas pleuré non plus.

Maman était partie à 7 h 30. Avant ça, elle avait dormi trois heures sur ce canapé, son manteau sur les genoux, sans lâcher son sac.

Juste avant la porte, elle avait parlé très bas, dans mon cou.

« Demain. Huit heures et demie, devant l’agence de Lens. Sandrine sera là à neuf heures. On ne dit rien d’ici là. »

« Et s’il pose des questions ? »

« Tu dis que tu es fatiguée. Il adore ça. »

Elle avait raison. C’était la seule chose que je savais faire convenablement, depuis six mois.

À 6 h, avant que quiconque se lève, j’étais descendue à la cave. Quatre étages à descendre, puis l’escalier de la cave, la lumière à minuterie qui s’éteint toutes les deux minutes. Le carton marqué Noël était sous les valises. J’avais trouvé l’ange en feutre tout de suite, enveloppé dans du papier de soie qu’il avait fallu défaire avec des doigts qui n’obéissaient pas.

Puis je l’avais accroché au sapin. Tout en haut, à droite, là où personne ne regarde jamais.

« Tu as bien dormi ? »

Guillaume était dans l’encadrement de la porte. Pieds nus, la poêle dans une main.

« Un peu. »

« Les petits ? »

« Trente-sept huit. Deux Doliprane cette nuit. Ça baisse. »

« Tu vois. Je te disais. »

Il m’a embrassée sur le front. Il sentait le beurre et le café. Pour un peu, on aurait cru n’importe quel couple, n’importe quel matin de Noël.

« Je suis désolé pour hier soir. J’ai dit des choses. La fatigue, la pression. Tu comprends. » Il a tendu la main vers ma joue. « Ça va aller. Je te promets. »

« D’accord. »

« Dis-moi. » Il s’est retourné, toujours léger, en reposant la poêle sur le rebord de la cuisinière. « Ta mère est repartie avec ma boîte, c’est ça ? »

« Quelle boîte ? »

« Manon. »

« J’ai rien vu. »

« Elle la gardera jusqu’au 31, je suppose. Ça fait partie de son plaisir, on dirait. » Il a souri. Un sourire plein de dents. « Et le ticket ? Tu l’as encore, le ticket ? »

« Quel ticket ? »

« Celui qui était dessous. »

« J’ai tout jeté. »

« Dans quelle poubelle ? »

« Celle de la salle de bains. »

Il m’a regardée deux secondes de trop. Puis il est allé dans la salle de bains. Je l’ai entendu ouvrir le couvercle, remuer des cotons.

Le ticket n’y était pas. Il était dans la boîte de Doliprane des petits, rangée sur la commode de la chambre, pliée en huit entre deux notices. Il ne fouillerait jamais la boîte d’un médicament de bébé.

Il est revenu en s’essuyant les mains.

« Bon. Si tu l’as jeté, tant mieux. » Il a repris sa poêle. « Tu veux une crêpe ? »

J’ai dit oui. J’ai mangé la crêpe, assise sur un tabouret. Elle n’avait aucun goût.

À midi, la sonnette a retenti. Trois coups, courts, secs.

Béatrice est entrée avant que j’aie fini d’ouvrir. Manteau long, écharpe en soie, un sac de traiteur au bout du bras, une coiffure qui ne bouge pas.

« Bonjour, Manon. »

« Bonjour, Béatrice. »

« Voici la bûche. Chocolat-marrons, trente-huit euros, ça se mange. J’ai pensé que vous n’aviez pas eu le temps. »

Elle me vouvoie depuis trois ans. Ça ne l’a jamais gênée.

« Merci. C’est gentil. »

« Ce n’est pas gentil. C’est Noël. »

Elle a embrassé Guillaume, longuement. Elle l’a pris par les épaules, l’a regardé de haut en bas comme on regarde un enfant qui a grandi pendant qu’on ne regardait pas. Puis elle a posé son sac, enlevé ses gants.

Et elle a vu le sapin.

Elle a avancé, deux pas. Elle s’est arrêtée devant la branche du haut, les lèvres pincées.

« C’est nouveau, ça ? »

« C’est un ange. Maman l’a fait pour les petits. »

« Je le vois bien qu’il est fait main. » Elle a hoché la tête, une seule fois. « Guillaume m’a dit que ça jurait avec le reste. Je comprends mieux, maintenant. »

« C’est… c’était à la cave. Je l’ai remonté ce matin. »

« Hm. »

J’ai senti mes joues chauffer. J’ai regardé Guillaume. Il regardait le plafond, les mains dans le dos, très intéressé par le lustre.

« Il est tout petit, cet ange », a dit Béatrice en se tournant vers moi. « Il tiendra jusqu’à l’Épiphanie ? »

« Il tiendra. »

« Si vous le dites. »

Elle s’est assise au bout du canapé, droite, sans toucher le coussin. Elle m’a regardée plus longtemps que d’habitude. J’ai compris qu’elle cherchait mes cernes. Qu’elle les trouvait.

« Vous avez une mine terrible, ma chère. »

« Je dors pas beaucoup. »

« Évidemment. À votre âge, avec les jumeaux, c’est normal. Il faut juste se faire aider. » Elle a pris la main de Guillaume, qui venait de s’asseoir à côté d’elle. « Il y a des gens très bien, vous savez. J’ai appelé ma cousine hier, elle n’a eu que des éloges de la doctoresse. »

« Maman, ça suffit », a dit Guillaume, trop vite.

« Je ne dis rien de mal. C’est pour le bien de Manon. » Elle s’est penchée vers moi, une main sur mon genou. « Guillaume m’a prévenue pour jeudi, dix heures, le rendez-vous avec la doctoresse, pour vos… »

Elle s’est arrêtée net. Sa main s’est retirée de mon genou.

Guillaume avait cessé de respirer. Son sourire, lui, tenait encore.

La pédale de frein de la Clio a grincé quand maman a coupé le moteur.

8 h 20. Le 26 décembre. Le rideau métallique de la Caisse d’Épargne était encore à moitié baissé, avec un papillon de Noël scotché dessus et une affichette : Ouverture 9 h.

« On attend », a dit maman.

« Dans la voiture ? »

« Dans la voiture. Il fait cinq degrés. »

Elle a sorti de la boîte à gants un thermos de café et deux Kinder Bueno qu’elle avait déjà entamés. Elle m’en a tendu un, sans me regarder. Je l’ai mangé en trois bouchées. Je n’avais rien avalé depuis la crêpe de la veille.

À l’arrière, Théo et Emma dormaient dans leurs coques, les bonnets de travers. Trente-sept deux, ce matin. J’avais vérifié trois fois.

Guillaume était parti à 7 h 15. « La boîte ouvre entre Noël et le jour de l’An, les clients ne prennent pas de vacances. » Je lui avais dit que j’emmenais les petits chez maman pour la journée. Il avait répondu : « Bonne idée. Ça te fera du bien. » Il n’avait même pas levé les yeux de son téléphone.

C’est le détail qui m’a le plus frappée. Il n’avait pas hésité une seconde.

À 8 h 55, une femme en doudoune noire a tourné la clé du rideau. Cinquante ans, des lunettes sur la tête, un gobelet de la machine à la main.

« Chantal ? »

« Sandrine. »

« Vous êtes là depuis longtemps ? Entrez, entrez. Madame Lambert-Duval, je suppose. »

« Manon. »

« Sandrine. Vous avez les mêmes yeux que votre mère. Venez, on va s’installer au fond. »

Le bureau de Sandrine sentait le café réchauffé et le papier. Un calendrier des Postes au mur, une photo de deux ados à la montagne. Elle a posé son gobelet, ouvert son écran, et m’a regardée droit dans les yeux.

« Madame Lambert-Duval, je vais être claire. Je vous dis ça en tant que conseillère, pas en tant qu’amie de votre mère. Avez-vous connaissance des mouvements sur le compte de vos enfants ? »

« Depuis cette nuit. »

« Je vois. »

Elle a tourné son écran vers moi. Le même tableau que sur les relevés. Mais l’écran, lui, donnait les heures. 24 juin, 14 h 12. 4 860 €.

« Cette ligne, c’est la bijouterie. Les autres… » Elle a fait défiler. « Deux nuits d’hôtel, 1 240 € et 980 €. Le 24 et le 25 juin. »

« Le 24 et le 25 juin. »

« Oui. »

« Moi, j’étais à la maternité. Les deux jours. »

Sandrine n’a pas répondu. Elle a juste enlevé ses lunettes de sa tête pour les poser sur le bureau, d’un geste très lent.

Le 24 juin, à 14 h 12, j’en étais à ma sixième heure de contractions. Théo est né à 16 h 07, Emma six minutes après. À 18 h, Guillaume m’avait tendu un bouquet de la gare et dit qu’il avait « couru partout ». Il m’avait dit qu’il dormait à l’appartement, ces nuits-là, pour être « frais » à mon retour.

« Madame, il y a autre chose, et c’est la raison pour laquelle j’ai demandé à votre mère de venir tôt. »

« Quoi ? »

« Votre mari a pris rendez-vous ici, dans mon agenda. Pour aujourd’hui. 14 h. » Elle a ouvert un onglet. « Il a appelé le 18 décembre. Objet : clôture du compte enfants et virement du solde sur un compte joint. »

« Le solde. »

« 2 860 €. »

Maman, assise à côté de moi, a posé sa main sur mon poignet. Pas pour me retenir. Pour me tenir.

« Il peut faire ça seul ? »

« Il est titulaire de la carte et représentant légal. Il y a un formulaire de juin… » Elle s’est arrêtée. « Je vous l’ai déjà dit, Chantal, je n’aurais pas dû vous le photocopier. »

« Je ne l’ai montré qu’à Manon. »

« Je sais. »

« Et nous, qu’est-ce qu’on peut faire ? » j’ai dit. « Moi. Aujourd’hui. »

« Vous êtes, vous aussi, représentante légale. Chacun des deux parents peut demander le blocage du compte d’un mineur. Pas besoin de l’accord de l’autre. Un blocage, c’est plus rapide qu’un recours. Mais il faut que vous le demandiez en personne, que vous signiez devant moi… »

« Je signe. »

« …et que je scanne votre pièce d’identité et le livret de famille. Le logiciel ne l’enregistre pas avant. Deux pièces, deux scans. C’est automatique, je n’y peux rien. »

« Ma carte d’identité… »

J’ai fouillé mon sac. J’ai sorti le portefeuille, l’ai ouvert. Une carte Vitale. Une carte de bibliothèque de Lens que je n’avais pas renouvelée. Une carte de fidélité du Leclerc, avec cinq tampons.

Pas de carte d’identité.

« Elle est dans l’appartement. »

« Où exactement ? »

« Dans le classeur des papiers. Sur l’armoire de la chambre. Avec le livret de famille. »

Maman a fermé les yeux.

Je ne pouvais pas tout emporter devant Guillaume, à 7 h 10, pendant qu’il vérifiait ses messages. Un classeur de papiers sous le bras, l’air de partir déjeuner chez ma mère. Je m’étais dit : Demain, on verra. C’était hier soir. C’était déjà ce matin.

« Combien de temps pour aller et revenir ? » a demandé Sandrine.

« Cinquante-cinq minutes, à l’aller. »

« Et votre mari est où, en ce moment ? »

« Au bureau. Il a dit qu’il rentrerait peut-être déjeuner. »

Sandrine a regardé sa montre. Puis le plafond. Puis maman.

« Chantal, si elle est de retour avant 14 h, je peux enregistrer le blocage dans les temps. Mais s’il arrive avant elle, ou s’il vient à l’agence plus tôt, il aura accès au compte comme n’importe quel titulaire. Je n’ai aucun droit de lui refuser. »

« Il sera à l’appartement ? » a demandé maman.

« Je ne sais pas », j’ai dit. « Je ne sais jamais. »

Maman s’est levée. Elle a pris les clés de la Clio dans son sac, a regardé les petits qui dormaient derrière la vitre du bureau, puis moi.

« On y va. »

« Les bébés ? »

« On les emmène. »

Sandrine est sortie dans le couloir pour nous raccompagner jusqu’à la porte. Le hall de l’agence était silencieux, une dame âgée comptait des billets au guichet.

Au-dessus de la porte, sur le mur, il y avait une horloge ronde, avec une aiguille rouge pour les secondes.

10 h 07.

Je l’ai regardée avancer, une seconde, deux, trois. Il restait trois heures cinquante-trois minutes. Et Lille, c’était cinquante-cinq minutes dans chaque sens.