NE ME TOUCHE PLUS JAMAIS ! » a hurlé ma belle-fille de seize ans devant toute la famille, et mon mari m’a répondu : « Excuse-toi ou pars.

La clé USB portait le logo de la mutuelle de l’EHPAD. Huit giga, offerte à Noël avec un stylo qui ne marchait plus. Samedi soir, à 21 h 03, je l’ai plantée dans la vieille tablette du salon.

Je portais déjà ma blouse. J’avais vingt minutes avant de partir en garde. Christophe écoutait la radio dans le garage, Manon était dans sa chambre, la porte fermée.

L’écran s’est allumé sur la messagerie. Le mot « Maman » était tout en haut de la liste. Je n’ai rien ouvert. Ma règle depuis octobre : copier, ne pas lire.

À 3 h du matin, à l’infirmerie, j’ai tout imprimé. La machine grinçait comme un portail. Les feuilles sont restées pliées en quatre dans ma poche de blouse jusqu’à 7 h.

Dimanche vers 10 h, dans la buanderie, j’ai glissé les six dernières pages dans la boîte, par-dessus les quarante et une autres. Sans les regarder. Celles-là, je ne les ai lues qu’à 15 h 40, debout, avec mes chaussures aux pieds.

Voilà d’où venaient les quarante-sept pages.

Maintenant, j’étais assise sur la chaise de Christophe. La pendule du four disait 16 h 20. Mon téléphone était retourné sur le torchon à carreaux, face contre la table.

La dernière feuille était devant moi. Sous la signature, deux mots écrits à la main, de son écriture penchée : « le 18 mai ».

Je connaissais ce soir-là. Je l’ai revu en entier, comme une vidéo.

J’étais devant la cuisinière, une cocotte de lentilles, les manches relevées. J’avais encore ma blouse, parce que je partais à 21 h. Manon avait posé une chemise cartonnée sur la table, sur ce même torchon.

« Juste là, papa. »

« Là ? »

« Et là aussi. »

Christophe tenait le stylo comme un gamin. Il plissait les yeux, il tenait la feuille à bout de bras. Ses lunettes n’étaient pas sur son nez.

« C’est quoi ? » j’ai demandé, sans me retourner.

« Des trucs. Pour Manon. »

J’ai remué les lentilles. Manon a refermé la chemise, elle a dit « merci papa » et elle est montée. Il n’y a pas eu une seule autre phrase.

Je ne sais pas pourquoi je n’ai pas insisté. J’ai une idée, mais elle ne me plaît pas.

Je suis restée longtemps sur cette feuille. Je l’ai tenue à deux mains, loin de moi, comme Christophe ce soir-là. Une photo prise de travers, le pouce de quelqu’un dans un coin. Manon avait photographié la requête sur ma table, avec mon torchon, et elle l’avait envoyée à sa mère.

Alors j’ai repensé à 14 h 50.

Josiane était dans sa cuisine, la carafe de citronnade à la main. Elle me l’a tendue avec les deux mains, comme un plat qui brûle.

« Tu passes par la gauche, Céline. Y a de l’ombre. »

« Y a de l’ombre partout, Josiane. »

« Par la gauche. Fais-moi plaisir. »

Elle avait insisté deux fois. Josiane n’insiste jamais. Elle laisse faire, elle dit « bah, vous êtes grands ».

Il n’y avait pas d’ombre à gauche. Il y avait la chaise en plastique de Manon, à un mètre du chemin.

J’avais pris la gauche en pensant que j’étais gentille de lui obéir. Je m’étais même dit : tiens, elle m’aime bien aujourd’hui.

À 16 h 45, j’ai relu la page de samedi. Puis la page de mars, celle de la pension. J’ai posé les trois feuilles côte à côte, bien droites, comme on range les dossiers des résidents avant la relève.

Ensuite j’ai rangé le reste dans la boîte. Je l’ai laissée au milieu de la table, ouverte, à la place de l’assiette de Christophe.

Mon portable a vibré une fois. Un message de Ludovic : « Ça va ? »

Je suis restée sur ces deux mots un long moment. Ludovic avait fixé les braises pendant que son frère me disait de partir. Je n’ai pas répondu à celui-là non plus.

Je n’ai pas allumé la lumière. Dans la cuisine, la lumière du jour sur le carrelage a lentement viré au jaune, puis au gris. J’ai compté les carreaux entre mes pieds et la porte de la buanderie. Vingt-deux.

Je n’ai pas fait de café. Je n’ai pas appelé Nadine. Mon sac de blouses traînait dans l’entrée depuis le matin, la fermeture éclair à moitié ouverte, avec ma gourde dedans.

J’ai pensé à la Clio, dehors, garée au bout du chemin. Dimanche dernier, la batterie avait mis trois essais à démarrer. Je me suis demandé si elle voudrait démarrer ce soir.

Je regardais la porte.

Ils devaient rentrer à 19 h. J’avais calculé, j’avais prévu. Deux heures et quarante minutes pour savoir quoi dire.

À 17 h 40, un bruit de roues dans le gravier a traversé la fenêtre. Pas la Twingo. Pas la voiture de Ludovic. Un moteur que je connais depuis trois ans, avec sa courroie qui siffle.

La Mégane de Christophe s’est garée devant la maison, avec une heure et vingt minutes d’avance.

Christophe a attrapé la boîte avant même d’enlever sa veste.

Il l’a soulevée, il a regardé dessous, comme si le fond allait lui répondre. Le couvercle était de travers. Des feuilles dépassaient, pliées en quatre.

« C’est quoi, ça ? »

« Assieds-toi. »

« J’ai pas envie de m’asseoir, Céline. »

« Alors reste debout. Moi, j’ai les jambes en coton. »

Il est resté debout. Il avait gardé ses clés dans la main, le porte-clés Mégane contre sa paume. Il sentait le barbecue.

« Tu es rentré tôt. »

« J’ai dit à ma mère que je rentrais. J’ai pas pu rester. »

« Et Manon ? »

« Stéphanie est venue la chercher à cinq heures. Elle la ramène vers six heures et demie. Elle veut qu’on parle tous les trois. »

J’ai poussé la dernière feuille vers lui, sur le torchon. Il l’a regardée de loin. Il a plissé les yeux, il a reculé la tête.

« Je vois rien sans mes lunettes. »

« Elles étaient où, le 18 mai ? »

Il a ouvert la bouche. Il l’a refermée. Puis il s’est assis sur la chaise en face de la sienne, celle des enfants, qui grince.

« Chez ma mère. Je les avais oubliées chez ma mère. »

« Tu as signé sans. »

« Manon m’a dit que c’était pour la CAF de sa mère. Un truc pour ses allocations, parce que Stéphanie galère. Elle m’a montré où signer, j’ai signé. »

« Tu as lu le titre ? »

« Je te dis que j’avais pas mes lunettes. »

« Tu as demandé ce que c’était ? »

Il a regardé le torchon. Il a passé son pouce sur un carreau, deux fois, comme pour effacer une tache.

« Non. »

« Pourquoi ? »

« Bah, quand ma fille me tend un papier, je signe. J’ai toujours fait ça. »

J’ai lu à voix haute le haut de la feuille, lentement : « Fixation de la résidence habituelle de l’enfant chez sa mère. » Il a regardé le plafond. Pas moi.

Je me suis rendu compte que je n’avais plus de voix pour crier. Je ne sais pas ce que j’espérais. Qu’il pleure, peut-être. Qu’il me demande pardon avant que je l’aie demandé.

Il a parlé le premier.

« Jeudi, Stéphanie m’a appelé. »

« Jeudi. »

« Elle m’a dit : si Manon pète un câble un jour, il faudra que Céline s’excuse. Pour calmer Manon. Juste pour calmer. J’ai dit d’accord. »

« Jeudi, tu savais. »

« Je savais pas que ce serait comme ça ! »

« Tu savais qu’on te demanderait de me faire m’excuser. Tu avais dit oui d’avance. »

Il ne m’a pas répondu. Il a regardé ses mains, ses ongles noirs de charbon. Il y avait une tache de moutarde sur sa manche.

Dehors, un voisin a démarré une tondeuse, puis l’a coupée. Le frigo s’est mis en route. J’ai entendu l’eau couler dans les tuyaux, quelqu’un qui tirait la chasse chez les voisins. Trois ans que je vis dans cette maison, et je n’avais jamais écouté autant de bruits d’un coup.

J’ai pensé à mon service, deux nuits par semaine, quand je soulève Madame de la 9 pour la changer. Elle me dit toujours « merci, ma petite ». Personne ne me dit ça dans cette maison.

Je n’ai pas pleuré. Je n’ai pas dit ça à Christophe. J’ai pris la boîte et j’ai sorti les pages une par une, sur la table, en ligne.

« Regarde. Là, il y a Stéphanie qui écrit à Manon. Là, le loyer en retard. Là, trois cent quatre-vingts euros de pension, plus la CAF. Là, ta fille qui répond. »

« Tu as lu les messages de ma fille ? »

« Les premiers, en octobre. Sur l’écran. Le reste, je l’ai imprimé sans lire. »

« Imprimé. »

« À l’EHPAD. Quarante-sept pages, Christophe. J’ai lu la dernière il y a deux heures. »

Il a pris la page de samedi. Il la tenait loin, il suivait chaque ligne avec son doigt, ses lèvres bougeaient. Je l’ai regardé lire comme un homme qui épelle un nom sur une pierre.

« Samedi, 21 h 03. Manon : Mamie dit qu’elle témoignera. Elle a promis. » Il a relevé la tête. « Maman témoigne de quoi ? »

« Demande-lui. Elle m’a raccroché au nez tout à l’heure. »

« Maman ne ferait pas ça. »

« Ta mère t’a appelé aujourd’hui ? Avant ou après que tu m’écrives de revenir m’excuser ? »

Il n’a pas répondu. J’ai attrapé mon téléphone sur le torchon.

« Qu’est-ce que tu fais ? »

« J’appelle Stéphanie. Tout de suite. Avant qu’elle arrive avec Manon. Je veux entendre ce qu’elle me dit en face. »

Il s’est levé si vite que sa chaise a raclé le carrelage. Sa main s’est posée sur mon poignet, pas fort. Il tremblait un peu. Je ne l’avais jamais vu trembler pour un coup de téléphone.

« Fais pas ça. »

« Pourquoi ? »

« Céline, regarde-moi. Si tu l’appelles, elle saura que… »

À 18 h 20, la Twingo de Stéphanie est entrée dans le gravier, une roue sur la pelouse.

Christophe n’avait pas fini sa phrase. Je ne la lui avais pas redemandée. On avait passé quarante minutes chacun d’un côté de la table, la boîte entre nous, sans que l’un de nous bouge.

Elle est entrée sans sonner. Veste en jean, cheveux attachés en vitesse, un trousseau de clés qui cliquetait à chaque pas. Manon la suivait, les yeux sur ses baskets.

« Bonsoir, Céline. »

« Stéphanie. »

Elle a regardé la boîte LU sur la table. Puis les pages en ligne sur le torchon. Elle a mis moins d’une seconde.

« C’est quoi, ça ? »

« Quarante-sept pages. Toi et ta fille. Octobre à samedi dernier. »

« Samedi dernier. » Elle a ri, un petit rire sec. « Donc tu as lu les messages d’une gamine de seize ans. Tu as fouillé sa tablette. Tu t’en rends compte ? »

« Je l’ai copiée. J’ai rien fouillé. »

« Christophe, tu entends ça ? Elle dit qu’elle l’a copiée. »

Christophe ne disait rien. Il regardait la boîte comme un chien regarde une porte fermée.

Stéphanie s’est assise sans qu’on l’invite. Elle a posé son sac sur la chaise de Manon. Elle parlait doucement, c’était pire.

« Je vais être claire, parce que je suis fatiguée. J’ai le nom d’une avocate. Deux plaintes. La première pour les violences sur Manon, aujourd’hui, devant toute la famille. La deuxième pour la lecture des messages d’une mineure. »

« Je l’ai pas poussée. »

« J’ai des photos, Céline. Un bleu sur son bras. »

Elle a sorti son téléphone et l’a tourné vers moi. Un bras de fille, un bleu jaune et vert, large comme une pièce de deux euros.

« Ça, c’est du volley. C’était en mars, j’étais dans la salle. »

« Du volley, ça ? Tu l’as dit trop vite. »

Je ne sais pas ce que j’ai répondu. J’ai commencé une phrase, je l’ai arrêtée. Un bleu de volley, je sais le reconnaître. J’en vois sur les bras des résidents tous les matins, je les regarde, je les note.

Stéphanie s’est tournée vers Christophe.

« Le dossier est déposé. Tu as signé, on ne revient pas dessus. Manon vient chez moi, et tout le monde arrête de se déchirer. Je suis à trois mois de loyer, Christophe, tu le sais très bien. Je ne peux plus continuer à vivre comme ça. »

C’est là que j’ai vu le mot « loyer ». Je l’avais déjà lu. Je ne savais plus où.

Je me suis levée. J’ai pris la pile dans la boîte. Elle me brûlait presque les doigts.

Tout à l’heure, en tournant les pages, une feuille m’était passée sous les yeux. Une page de mai, quelques lignes seulement, sans que j’aie eu le temps de la lire. J’ai cherché dans la pile, sous les doigts qui tremblaient, jusqu’à ce que je la retrouve.

« Je vais te lire un truc, Stéphanie. »

« Pose ça. »

« Mai, 22 h 10. C’est toi qui écris. » J’ai lu à voix haute. « Quand elle passe près de toi, tu recules. Tu cries : ne me touche plus jamais. Ton père va venir. Il va dire : excuse-toi ou pars. Je le connais, il le dira mot pour mot. Tu verras. »

Personne n’a respiré.

Christophe a lentement tourné la tête vers sa fille. Il avait la bouche entrouverte.

« Excuse-toi ou pars », a-t-il répété, tout bas. « C’est ce que j’ai dit. »

« Papa… »

« Excuse-toi ou pars. C’est exactement ce que j’ai dit. »

« Ça prouve quoi ? » Stéphanie n’a pas élevé la voix. « Que je connais le père de ma fille depuis vingt ans. N’importe qui peut imprimer n’importe quoi, Christophe. Tu as vu la police de caractères ? Tu les as fabriquées toi-même. »

« La police de caractères, c’est celle de l’infirmerie », j’ai dit.

« Évidemment. »

Elle avait réponse à tout. Je l’ai regardée chercher, avec calme. Son pied battait sous la table, un petit coup régulier, comme quelqu’un qui compte les loyers.

« Papa, je veux rentrer, s’il te plaît. Je veux pas rester là. »

C’était Manon. Je l’ai reconnue à peine : une voix de petite fille de six ans.

Christophe a ramassé la page de mai. Il l’a relue des yeux, en bougeant les lèvres. Puis il l’a reposée, face contre la table, comme on retourne une carte qu’on ne veut plus voir. Je l’ai regardé faire.

« Céline. »

« Oui. »

« Va dormir chez Nadine, ce soir. »

« Tu viens de lire ta phrase. »

« Juste ce soir. » Il ne me regardait pas. « Manon est là. Il faut que ça retombe. Juste ce soir. »

J’ai rangé les pages dans la boîte, une par une, dans l’ordre. J’ai remis le couvercle. J’ai pris mon sac de blouses dans l’entrée. Personne ne m’a retenue.

Dehors, la Clio a mis trois essais à démarrer. J’ai posé la boîte sur le siège passager, avec la ceinture.

En reculant, j’ai levé les yeux vers l’étage. La fenêtre de Manon était ouverte. Elle me regardait, les coudes sur le rebord.

Je me suis arrêtée. Elle n’a pas détourné les yeux.

J’ai laissé sonner une résidente trois fois, cette nuit-là. En quatorze ans de métier, ça ne m’était jamais arrivé.

Il était 2 h 40. La sonnette de la 12 clignotait au tableau, un point rouge dans le couloir noir. Je ne l’ai vue qu’au troisième appel.

« Mademoiselle ! J’ai sonné trois fois ! »

« Pardon, Madame. J’arrive. »

« Vous dormiez ? »

« Non, Madame. Je lisais. »

Elle voulait un verre d’eau et qu’on remette sa couverture. Je lui ai donné l’eau, j’ai rabattu la couverture. Elle m’a tapoté la main. Mes doigts sentaient encore l’encre de l’imprimante.

Je dois revenir en arrière. À 19 h 30, j’avais sonné chez Nadine, avec mon sac de blouses d’une main et la boîte sous l’autre bras. Elle m’a regardée, elle a regardé la boîte. Elle a ouvert le canapé-lit sans poser une seule question.

« Y a de la soupe. T’en veux ? »

« Non. Merci. »

« Tu pars à 21 h, quand même. T’as pas le droit de pas manger. »

J’ai mangé trois cuillères debout, dans sa cuisine. Puis je suis partie en garde, comme si de rien n’était. J’ai pointé à 21 h 02, j’ai pris les clés des chambres, j’ai fait les rondes. Le sac Lidl avec la boîte dedans, je l’ai posé sous le bureau de l’infirmerie.

À 2 h 40, après la 12, je suis revenue m’asseoir. Le couloir dormait. Juste le bourdonnement de l’ascenseur, et ma gorge qui faisait un bruit de robinet.

J’ai ouvert la boîte. Cette fois j’ai lu. Tout, de la première page à la dernière, dans l’ordre, avec mon doigt sous les lignes comme Christophe.

Le 12 octobre, 22 h 47, je connaissais déjà. Ensuite, il y avait tout ce que je n’avais pas voulu connaître.

Le loyer, d’abord. Trois mois de retard sur le F2. Un courrier du propriétaire que Stéphanie recopiait à sa fille, phrase par phrase. « Ça va mal finir, Manon. Je vais me retrouver à la rue. »

Ensuite, les chiffres. Elle écrivait : « Si tu vis chez moi sur le papier, ton père me verse 380 euros par mois. Plus la CAF. Ça règle le loyer. »

Manon répondait : « Mais je vis chez papa. »

« Sur le papier, ma chérie. Juste sur le papier. »

Octobre. Manon disait non. Elle écrivait : « Céline m’emmène au volley. » Elle écrivait : « Elle m’a payé l’appareil. 600 euros. »

« Elle a payé avec l’argent de ton père. C’est pas elle qui te l’a offert. »

« Elle a pas dit ça, maman. »

« Tu es sûre ? Elle t’a pas fait sentir qu’elle te l’avait payé ? »

Novembre. Manon répondait de moins en moins vite. Les messages devenaient courts, tout en minuscules. « ok », « je sais », « laisse-moi ».

Décembre. Stéphanie écrivait trois fois par jour, à 7 h 12, à 12 h 30, à 22 h 15. Toujours la même phrase, qu’elle changeait à peine : « Tu me dois ça. »

Le 23 décembre, Manon avait écrit : « D’accord. Je le ferai. »

Je suis restée sur cette ligne. Il n’y avait pas d’autre message sous celle-là, juste un blanc dans la page.

Alors j’ai pensé au réveillon, cet hiver-là. Manon avait mangé trois parts de bûche. Elle m’avait dit « bonne garde » sur le pas de la porte. Elle venait de dire oui à sa mère.

Je ne sais pas ce que je ressentais. Je sais que je suis allée chercher un mouchoir dans le tiroir et que je n’ai pas réussi à le sortir de son paquet.

C’est en reposant la dernière feuille que j’ai senti le carton au fond de la boîte.

Je l’avais oublié, ce carton. Je l’avais posé là au premier Noël, le jour où Manon m’avait offert les biscuits. Les biscuits, je les avais mangés en gardes, un par un, pendant tout l’hiver. Il restait la carte.

J’ai retourné les pages sur le bureau. Elle était là, collée dans un coin du fond, avec une miette sèche dans le pli. Une carte de Noël de supermarché, un renne sur la couverture, l’écriture ronde de Manon.

« Pour Céline. Pour tes gardes de nuit, quand t’as faim. Manon. »

Je l’ai relue trois fois. À la troisième, j’ai pensé que cette gamine n’avait pas écrit « belle-mère », pas écrit « la femme de papa ». Elle avait écrit mon prénom en haut, bien à plat, avec le C appuyé.

J’ai calé la carte contre l’écran de l’ordinateur de l’infirmerie. Je ne voulais pas la ranger.

C’est à ce moment-là que j’ai vu la capture d’écran.

Une feuille à part, glissée entre deux pages de mars, que j’avais imprimée sans la lire. Pas un message de Manon. Une capture d’une conversation que Stéphanie avait envoyée à sa fille, comme une preuve. Une bulle grise, avec une phrase.

« Je dirai ce que tu veux pour Manon. »

Une phrase simple. Je l’ai relue deux fois, puis j’ai approché la feuille de la lampe.

Au-dessus de la bulle, en petit, il y avait le nom de celle qui l’avait écrite.

Josiane.

« Vous ne reprenez pas votre garde ce soir, Céline. »

La directrice a dit ça avant même que je sois assise. Il était 14 h, lundi. J’avais dormi quatre heures sur le canapé-lit de Nadine, et on m’avait appelée à midi pour me demander de passer.

Son bureau sentait le café refroidi. Sur l’écran, un e-mail ouvert. Elle a tourné l’ordinateur vers moi.

« Reçu ce matin à 9 h 20. Lisez. »

C’était écrit par Stéphanie. Trois paragraphes, pas une faute. Elle se disait inquiète. Elle parlait d’une aide-soignante de nuit qui avait « violenté une adolescente de seize ans devant témoins », qui avait « consulté sans autorisation les communications privées d’une mineure », et qui s’occupait « de personnes âgées vulnérables, sans surveillance, la nuit ».

« C’est faux, Madame. »

« Je ne dis pas que c’est vrai. » Elle a joint les mains sur le bureau. « Je dis que ça existe. Que cette dame a mon adresse, celle de l’établissement, celle du directeur régional, et qu’elle les a mises toutes les trois en copie. »

« Vous me croyez ? »

« Je crois qu’une plainte, ça se traite. Je vous mets en congés, avec effet immédiat. Les jours qui vous restent, deux semaines, à poser. Je ne peux pas faire autrement. »

« Et mes primes de nuit ? »

« Pas de nuit, pas de primes. Je suis désolée. »

Elle l’était, je crois. Elle ne m’a pas regardée dans les yeux, mais elle m’a tenu la porte du bureau et elle m’a dit « courage », ce qu’on dit aux familles.

Dans le couloir, j’ai croisé le chariot des repas. Madame de la 12 m’a fait un signe de la main depuis son fauteuil. J’ai levé la main aussi. Puis je suis sortie, la blouse sur le bras, par la porte du personnel.

Dans la Clio, j’ai fait le calcul sur le dos d’un ticket de caisse Leclerc. Mille quatre cent quatre-vingts euros net par mois. Sans les primes de nuit, il en reste mille cent quatre-vingt-dix. J’ai souligné la différence deux fois avec le stylo de la mutuelle.

Deux cent quatre-vingt-dix euros. J’ai pensé aux six cents euros de l’appareil dentaire. Au Livret A, à 1 840 euros. À Christophe qui m’avait dit, un jour : « Si on se sépare, tu garderas bien quelque chose. »

À 17 h, au volant, je me suis aperçue que je portais encore ma blouse sous mon manteau. Je l’ai gardée. Il n’y avait personne pour me dire de l’enlever.

Christophe n’a pas écrit de la journée. Pas un mot depuis dimanche, 15 h 58.

J’ai ouvert nos messages quatre fois. Chaque fois, le même texte : « Reviens t’excuser. On en parle ce soir, calmement. »

Ce soir, chez Nadine, il y avait une omelette et un silence où personne ne se sentait obligé de parler. Elle a posé deux assiettes, elle a mis la radio bas.

« Elle t’a pas ratée, la Stéphanie », elle a dit.

« Elle a mis le directeur régional en copie. »

« Et toi, t’as les pages. »

« Je peux pas m’en servir, Nadine. J’ai copié la tablette d’une mineure. C’est moi qui risque une plainte, pas elle. »

« Alors tu fais quoi ? »

« Je sais pas. »

C’était la vérité. Je n’avais pas d’autre mot.

À 22 h 04, mon téléphone s’est allumé sur la table. Un numéro que j’avais enregistré à Noël, sans jamais l’appeler. « Enzo ».

Un message. Puis un deuxième, tout de suite, comme s’il avait peur de changer d’avis.

« Céline. »

« J’ai filmé dimanche. »

« Mamie m’a dit d’effacer. »

Je me suis levée de table. Je suis allée dans la salle de bains de Nadine, je me suis assise sur le rebord de la baignoire et j’ai rappelé. Il a décroché à la deuxième sonnerie. Je l’ai entendu chuchoter, une porte qui se fermait, de l’eau qui coulait pour couvrir sa voix.

« T’es où, Enzo ? »

« Dans les toilettes. Papa regarde la télé. »

« Pourquoi tu m’écris ? »

« Parce que j’ai vu. »

« Tu as vu quoi ? »

« Juste regarde. Moi je dis rien. Mamie m’a dit que si je disais, ça ferait des histoires pour tout le monde. Mais j’ai quatorze ans, je suis pas con. »

« Pourquoi tu l’as gardée ? »

« Je sais pas. Parce que c’était pas normal. Je te l’envoie. T’as WhatsApp ? »

« Oui. »

« Je raccroche. »

La communication s’est coupée. J’ai regardé l’écran. Le fichier est arrivé presque tout de suite, avec la petite barre qui se remplit.

Une vidéo. Une miniature floue : une terrasse, des chaises en plastique, la fumée du barbecue en haut à gauche. Quarante et une secondes.

J’ai posé mon pouce au-dessus du triangle, sans toucher l’écran.

Dans la pièce d’à côté, Nadine avait éteint la radio.

Dimanche, à 14 h 50, je tenais une carafe de citronnade qui pesait un kilo et demi. Je regardais mes pieds, parce que les dalles de Josiane sont glissantes quand la mousse est humide. Je ne regardais pas Manon. De ces secondes-là, je n’ai gardé que la poignée de la carafe, froide et mouillée.

Lundi soir, à 22 h 07, assise sur le rebord de la baignoire de Nadine, je pouvais enfin les voir.

J’ai appuyé sur le triangle.

L’image tremble. Enzo filme depuis la pelouse, à hauteur de ventre. On entend les merguez qui grésillent. Ludovic est de dos devant le barbecue, Christophe à côté de lui, la pince à la main.

Sur la table, la salade de pommes de terre, les verres en plastique, la corbeille à pain, les assiettes en carton empilées.

À la neuvième seconde, Manon baisse les yeux sur son téléphone. Elle lit quelque chose. Elle le range dans la poche de son short.

À la treizième, Josiane apparaît à la fenêtre de la cuisine. Elle regarde Manon. Elle fait un signe de tête, un seul, bien net, comme on dit oui à un serveur.

À la seizième, c’est moi. Je sors avec la carafe et je prends à gauche. Je suis plus petite que dans mon souvenir.

À la dix-neuvième, Christophe pose la pince sur le bord du barbecue. Il s’essuie les mains sur son jean.

À la vingt-troisième, Manon se lève d’un bond. Sa chaise tombe. « Ne me touche plus jamais ! » Je suis à quarante centimètres d’elle, le bras levé, et ma main n’a touché personne.

Puis la voix de Christophe : « Excuse-toi ou pars. » Ludovic ne se retourne pas. La vidéo s’arrête sur ses épaules.

Pendant toute la prise, on entend le souffle d’Enzo. Quatorze ans, et sa main n’a pas bougé une seule fois.

Je l’ai regardée cinq fois. À la quatrième, j’ai compté avec le pouce sur l’écran. Dix-neuf, vingt-trois. Je suis revenue sur la pince. Dix-neuf, vingt-trois.

La porte s’est ouverte sans bruit. Nadine est restée sur le seuil, en chemise de nuit, avec ses lunettes sur le front.

« Montre. »

Je lui ai tendu le téléphone. Elle l’a regardée une fois, sans rien dire, les lèvres serrées. Elle a rembobiné toute seule.

« Il pose sa pince avant. »

« Quatre secondes avant. »

« Ça veut rien dire, Céline. Il a peut-être vu sa fille se lever. »

« Elle s’est levée après. Elle a lu un message, Josiane a fait oui de la tête, Christophe a lâché sa pince. Et après, elle crie. » J’ai repris le téléphone.

« On pose pas sa pince quand on cuit des merguez, Nadine. Pas si on sait qu’on va devoir tourner la tête. »

Elle s’est assise sur le bord du lavabo. Elle a regardé le carrelage.

« Alors il savait. »

« Je sais pas ce qu’il savait. »

C’était vrai. Je l’ai dit une fois, et je me suis envoyé la vidéo par mail, deux fois, à deux adresses différentes.

Il était 23 h 15. Stéphanie avait dit : « Le dossier est déposé. » Un dossier déposé, ça fait un courrier.

Et chez Christophe, les courriers ne vont pas dans la maison. Ils vont dans la boîte à gants de la Mégane, avec la carte grise, le carnet d’entretien et les tickets de péage. Il dit que la maison, c’est pour les femmes, et la voiture pour les papiers. Je l’ai toujours trouvé drôle, jusque-là.

« Tu vas où ? » a demandé Nadine quand j’ai pris mes clés.

« Chercher un papier. »

« À cette heure-là ? »

« Il dort à 22 h 30, Christophe. Il a pas bougé depuis trois ans. »

La Clio a mis deux essais. Sur le chemin, je me suis aperçue que je n’avais pas allumé les phares avant le premier carrefour.

La maison était noire. La Mégane dormait dans le gravier, à sa place, le nez vers la haie. La clé de secours est sur mon trousseau depuis trois ans, avec le petit ours en plastique que Manon m’a rapporté d’un voyage scolaire. J’ai ouvert la portière à la main, en retenant le claquement.

Le plafonnier s’est allumé. Je l’ai éteint avec le pouce.

La boîte à gants sentait le vieux papier et le plastique chaud.

J’ai éclairé avec mon téléphone. Carnet d’entretien. Contrôle technique. Un paquet de mouchoirs entamé. Deux enveloppes blanches, dessous, à plat.

La première était un recommandé, ouvert proprement avec un couteau. Cetelem. « Mise en demeure ».

Un crédit souscrit en 2022, deux noms sur la ligne : Stéphanie et Christophe. Dessous, en gras : « Somme restant due : 6 412,00 € ». Et plus bas : « à régler sous quinze jours, à défaut de quoi… »

Je n’ai pas fini la phrase. J’ai pris la photo.

La deuxième enveloppe portait le cachet du tribunal judiciaire de Bourges. Juge aux affaires familiales. J’ai lu la ligne du milieu à voix basse, dans la Mégane, avec la lumière de mon téléphone sur le visage.

« Audience : jeudi, 9 h 30. »

J’ai compté sur mes doigts, comme une petite fille. Mardi, mercredi, jusqu’au jeudi d’après.

Dix jours pour le juge. Quinze pour Cetelem.

« Ferme la porte, Céline. Les voisins entendent tout. »

Josiane a dit ça en me tournant le dos, devant l’évier. Il était 10 h 05, mardi. J’avais frappé trois fois, puis j’avais appuyé sur la poignée comme chez moi. Elle ne m’a pas dit de m’asseoir.

La cuisine sentait le café brûlé et le produit vaisselle au citron. Sur l’égouttoir, la carafe de dimanche séchait à l’envers. Elle l’avait lavée à fond, jusqu’au bouchon. Chez Josiane, on lave une carafe quand on a mal dormi, ou quand on a quelque chose à cacher. Je n’ai pas su laquelle des deux.

Dans le salon, la télé marchait sans le son. Gérard était dans son fauteuil, la couverture sur les genoux, les yeux sur un jeu de questions. Il n’a pas tourné la tête.

« Je suis pas venue pour crier. »

« Alors pourquoi tu viens ? »

« Pour ça. »

J’ai posé la feuille sur la toile cirée, à côté du sucrier. La capture d’écran.

Une bulle grise, une phrase. Josiane a fait un pas, elle a regardé de loin, sans toucher. Elle ne s’est pas penchée pour la lire. Elle la connaissait.

« Là, c’est écrit. Je dirai ce que tu veux pour Manon. C’est toi, Josiane. »

« J’ai pas dit ça comme ça. »

« Tu l’as dit comment ? »

« J’ai dit que je dirais ce qu’elle voulait. Pour que la petite soit bien. »

« Qui, elle ? »

« Stéphanie. »

Elle s’est assise enfin, sur la chaise du bout, la main à plat sur la table. Une main large, avec une bague qui ne passe plus la deuxième phalange. Elle la regardait comme si elle n’était pas à elle.

« Elle m’a montré le bras de Manon, Céline. En mars. Un bleu gros comme une paume. Elle pleurait dans ma cuisine, là, sur cette chaise. Elle m’a dit que la petite avait peur de rentrer chez toi. »

« Un bleu de volley. »

« Elle m’a dit que ça venait de toi. »

« J’étais dans la salle, Josiane. Elle est tombée sur le parquet en plongeant, j’ai vu. J’ai même couru. »

« Moi, je l’ai pas vu. J’ai vu la photo. »

J’ai attendu. Elle n’a pas ajouté un mot.

J’ai pensé à tous les bleus que j’ai notés dans les cahiers de l’EHPAD. Une chute, une barrière de lit, un fauteuil. On écrit la cause à côté. Personne n’a écrit la cause à côté de celui-là.

« Tu as promis de témoigner. Samedi, Manon l’a écrit à sa mère. »

« J’ai rien signé. »

« Mais tu as promis. »

« J’ai dit que j’y penserais. » Elle a regardé la carafe sur l’égouttoir. « Dimanche, je savais plus où me mettre. »

« Dimanche, tu m’as raccroché au nez. »

Elle s’est levée pour remplir la bouilloire, alors qu’il y avait déjà du café. Ses mains tremblaient un peu sur l’anse. Je n’ai jamais entendu Josiane s’excuser. Je ne crois pas que ça existe dans sa bouche.

« Tu veux que je te dise pourquoi je l’ai crue, elle ? »

Elle a parlé vite, le dos tourné. « Parce que l’année dernière, quand Gérard est tombé et qu’on l’a gardé neuf jours à l’hôpital de Bourges, qui c’était, tous les soirs, à 18 h ? Stéphanie. Avec le journal et ses pastilles. Elle restait jusqu’à la fin des visites. »

« Je travaillais, Josiane. J’étais de garde. »

« Je dis pas le contraire. »

« Tu le dis quand même. »

« Toi, t’étais à l’EHPAD à soigner les autres. Elle, elle était là pour mon mari. C’est tout ce que je sais. Moi, les gens, je les juge sur ce qu’ils font quand j’ai besoin. »

Elle avait raison sur un point, et ça me restait en travers. J’étais de garde. Personne ne peut être à la fois dans un couloir d’EHPAD à 3 h du matin et au chevet de Gérard à 18 h. J’avais envoyé des fleurs. Des fleurs du Lidl, huit euros quatre-vingt-dix, dans un pot.

Je me suis aperçue que j’avais gardé mon manteau. Il faisait chaud dans la cuisine, et je ne l’avais pas enlevé. Josiane n’avait pas proposé de le prendre.

« Et Manon, tu y penses ? Celle qui a peur, d’après sa mère ? Tu lui as demandé, à elle ? »

« Manon dit ce qu’on veut qu’elle dise. »

« Tu viens de le dire toi-même. »

Josiane s’est retournée. Elle a ouvert la bouche pour me répondre, et rien n’est sorti.

Alors, dans le salon, la télé s’est coupée. Le fauteuil a grincé. Gérard s’était levé, une main sur l’accoudoir, la télécommande dans l’autre. Quatre pas dans le couloir, en pantoufles. Il s’est arrêté dans l’encadrement de la porte, et il nous a regardées l’une après l’autre.

Gérard, qui n’a pas dit dix phrases en trois ans devant moi, a ouvert la bouche.

La permanence d’avocats se tenait dans la salle des mariages. Une Marianne en plâtre sur un meuble, des chaises dorées empilées au fond, et un bureau d’écolier au milieu, avec un post-it : « Merci de patienter ». J’ai tiré le ticket numéro 4. Il y avait trois personnes avant moi, dont un monsieur avec un chien.

Je dois dire ce que Gérard a dit mardi. Cinq mots, dans l’encadrement de la porte. « Tu l’as vu, le bleu ? »

Josiane a répondu « Gérard, rendors-toi » et elle m’a mise dehors du plat de la main, comme on pousse un chat. Je suis restée cinq minutes sur le trottoir. La télé ne s’est pas rallumée.

Jeudi, à 14 h 40, mon numéro est passé.

Maître Petit avait la cravate de travers et un dossier ouvert avant même que je sois assise. Vingt minutes par personne, c’était écrit sur la porte. Je lui ai tout dit en onze, en commençant par la boîte.

« Donc vous n’avez pas signé la requête. »

« Non. C’est mon mari. »

« Une requête conjointe, c’est deux parents qui disent au juge : on est d’accord, la résidence de l’enfant sera chez elle. Le juge regarde, il tamponne, en général. Tant que personne ne dit autre chose. »

« Et si quelqu’un dit autre chose ? »

« Votre mari peut retirer son accord. Par courrier avant l’audience, ou à l’audience, de vive voix, devant le juge. Ça devient un dossier contesté. Le juge décide lui-même. » Il a noté quelque chose.

« Et la jeune fille a seize ans. Elle peut demander à être entendue, seule, par le juge. Ça s’appelle l’audition de l’enfant. »

« Et le juge la croit ? »

« Il l’écoute. Ce n’est pas pareil. »

Il m’a demandé qui pouvait témoigner. J’ai dit : Josiane, peut-être, Nadine, Enzo, quatorze ans. Il a expliqué qu’une attestation, c’est un formulaire, une copie de carte d’identité, une signature, et que mentir dessus, ça se paie. Il a dit ça en regardant son stylo.

« Ensuite, les pages. »

Je n’avais pas encore sorti la boîte. Je l’avais gardée dans la Clio, sous le siège. Il a levé la main avant que je parle.

« Ne me les montrez pas. Écoutez-moi bien.

« Ce sont les messages privés d’une mineure, copiés sans son accord. Ça s’appelle une atteinte au secret des correspondances. Le juge peut les écarter, et la mère peut porter plainte contre vous, pour de bon. Vous ne les produisez pas, vous ne les montrez à personne. »

« Mais elles disent tout. »

« Elles disent tout, et elles vous mettent en tort. Les deux sont vrais. »

Je lui ai montré la photo de la mise en demeure Cetelem sur mon téléphone. Il a agrandi avec deux doigts, il a lu sans bouger les lèvres.

« Six mille quatre cent douze euros. Votre mari a cosigné. C’est lui que Cetelem poursuit, pas vous. Vous n’avez rien signé, ça ne vous engage pas. Ni sur votre Livret A, ni sur votre salaire. »

« Il me l’a caché. »

« Ça, je ne peux rien faire. Ça n’est pas de mon ressort. » Il a refermé le dossier. « Il vous restait dix minutes, madame. Vous en avez pris onze. »

J’ai dit merci. Dans le couloir de la mairie, j’ai croisé le monsieur au chien, qui attendait toujours. Son chien m’a regardée passer.

À 16 h 12, mon portable a vibré sur le siège de la Clio. Christophe. Quatre jours qu’il ne m’écrivait plus rien.

« Manon doit vivre chez sa mère. Pour de bon. »

Je l’ai lu à 16 h 12, puis à 16 h 20, puis à 16 h 31. Je n’ai pas répondu.

J’ai pensé à la page de mai. À la phrase « excuse-toi ou pars ». À Christophe avec la page retournée sur la table, comme une carte qu’on ne veut plus voir. Il avait relu ça dimanche. Il écrivait la même chose jeudi, avec d’autres mots.

À 19 h, j’ai plié le canapé-lit de Nadine, drap par drap. Elle voulait que je reste. Quatre nuits chez elle, c’était ma limite. Elle m’a fourré un Tupperware de lentilles dans les mains, sans rien demander.

À 22 h, j’ai garé la Clio derrière le Lidl, dans l’angle, loin de la caméra. J’ai baissé le dossier du siège passager. Ma blouse m’a servi de couverture, mon sac de blouses roulé sous la nuque. La boîte LU était sur la plage arrière, le couvercle fermé.

J’ai dormi par morceaux. À minuit, un caddie a roulé tout seul sur le goudron. À 3 h, un camion de livraison a manœuvré en reculant, avec son bip. À chaque fois, j’ai regardé les portières.

À 5 h 50, j’ai ouvert les yeux sur un bruit sec, tout près de ma tête.

Toc. Toc. Toc.

Une silhouette, penchée contre la vitre, la capuche sur les yeux. Une main à plat sur le verre.

« Moi, après que t’es partie, j’ai rien dit pendant une heure. J’ai regardé la Clio jusqu’au bout du chemin. Elle a calé deux fois au stop. »

C’est Manon qui m’a dit ça, à 5 h 58, assise côté passager, les pieds dans mes sacs. J’avais poussé la blouse, le sac de blouses, le Tupperware de Nadine. Elle avait déverrouillé la portière toute seule en tirant la poignée de l’extérieur, parce que la serrure de la Clio est cassée depuis deux ans.

Elle portait son pyjama à rayures sous un sweat de volley, des baskets sans chaussettes. Ses chevilles étaient rouges. Elle était venue à pied, vingt-cinq minutes.

« Papa sait que t’es là ? »

« Papa dort. Il dort pas, en vrai. Il fait semblant, avec la porte ouverte. J’ai sorti par la fenêtre de la buanderie. »

« Tu as faim ? »

Elle a haussé les épaules. J’ai ouvert le Tupperware. Des lentilles froides, une fourchette en plastique.

Elle a mangé en regardant par le pare-brise, le visage tourné vers les caddies alignés. Elle a gratté le fond avec la fourchette, jusqu’à ce que le plastique racle. Moi, je l’ai laissée manger. Je n’ai posé aucune question avant qu’il ne reste plus rien dans la boîte.

« Après que je suis partie, raconte. »

« Oncle Ludovic a dit à papa : t’es qu’un lâche, Chris. » Elle a dit « Chris » comme Ludovic, avec le menton en avant.

« Il a lâché sa spatule sur la table. Il est parti chercher Enzo sans manger.

« Mamie, elle pleurait dans ses mains, à la table, avec le citron sur les doigts. Papa, lui, il a débarrassé. Il a ramassé les assiettes, une par une. Il a rien dit. »

« Et toi ? »

« Moi j’ai vu ton bracelet. »

Elle a tiré de la poche de son sweat un petit rond doré, tordu au fermoir. Mon bracelet. Celui que Christophe m’avait offert pour notre premier anniversaire, celui que j’avais laissé à côté des assiettes en carton.

« J’ai pris ça. Je sais pas pourquoi. Je l’avais dans la main quand maman est venue me chercher. Je l’ai gardé dans ma chambre depuis. »

« Garde-le. »

« Je veux pas le garder. Je veux pas te le rendre non plus. »

Je n’ai pas insisté. Elle l’a remis dans sa poche, avec le pouce dessus.

Dehors, la ville avait la couleur d’un tableau d’ardoise. Un livreur a ouvert la porte de service du Lidl, fort, avec un bruit de ferraille. Manon a sursauté. Puis elle a dit, sans me regarder :

« Je sais que t’as lu. »

« Quoi ? »

« La tablette. Les messages. Je sais que t’as tout. Je l’ai su dès octobre. »

Elle a respiré, doucement, par le nez.

« Je l’ai jamais déconnectée, Céline. Exprès. Depuis octobre.

« La messagerie de maman est restée ouverte sur la tablette du salon. Je me déconnecte tout le temps de tout, d’habitude. Pas ça. »

« Tu l’as laissée ouverte. »

« Oui. »

« Pour que je la trouve ? »

« Pour que quelqu’un la trouve. » Sa voix a cassé sur le dernier mot.

« Je voulais que ce soit papa. Après, je voulais que ce soit toi. Après j’ai voulu que ce soit personne. Je suis restée trois mois comme ça. J’ouvrais la tablette, je regardais si elle était encore ouverte, et je la laissais. »

« Tu savais que je copiais. »

« Je savais pas. Je voyais que la clé USB changeait de place sur l’étagère. »

Je me suis rappelé la clé de la mutuelle de l’EHPAD, huit giga, avec le stylo qui ne marche plus. Je l’avais toujours remise à la même place, au fond du tiroir. J’ai pensé : elle regardait, elle aussi. On s’est regardées des mois sans rien dire, chacune de son côté d’un mur.

J’ai failli lui dire que j’avais cru à de la chance. Que je m’étais dit que la gamine était négligente, que je protégeais la paix de la maison. Quatre phrases que je n’ai pas dites.

« Tu pensais que j’avais oublié, hein ? »

« Je pensais que t’avais oublié, oui. »

« Je pouvais pas te le dire. Maman me lit tout, des fois. Elle me demande des captures. Si je te le disais, elle le saurait avant la fin de la journée. »

Elle a sorti de sous son sweat un sac Lidl plié en quatre. Dedans, la vieille tablette grise, celle du salon, avec sa coque fendue dans un coin.

« Il y a autre chose. Que t’as pas sur ta clé. »

« Quoi ? »

« Les vocaux. Maman m’envoie des vocaux, quand elle veut pas écrire. Je les ai jamais effacés. J’en ai quatorze. Le dernier date de dimanche. »

Elle a posé la tablette sur mes genoux. L’écran s’est allumé tout seul, au toucher de ma cuisse. Une liste, une barre de lecture, et un petit chiffre en haut à droite, en blanc sur gris.

14.

Samedi, 8 h 40. J’avais dormi quatre heures en deux fois, mangé un pain au chocolat de la veille, et écouté treize vocaux de Stéphanie sur la vieille tablette, le son dans l’oreille, assise dans la Clio.

Pas le quatorzième. Manon me l’avait demandé, vendredi, au moment de descendre de la voiture, les chevilles nues dans ses baskets. « Pas toute seule. S’il te plaît. »

J’avais dit oui. Treize, c’était déjà beaucoup.

À 9 h, j’ai garé la Clio derrière la Mégane, dans le gravier.

Manon était au volley, Ludovic l’avait emmenée. La porte du garage était ouverte, la radio marchait. Christophe était assis sur un tabouret, devant l’établi, un bidon d’huile entre les pieds. Il ne s’était pas rasé depuis dimanche. Ses mains étaient posées à plat sur ses genoux, comme chez le médecin.

« Céline. »

« Je viens pas pour la maison. Je viens pour deux choses. »

Je me suis approchée de l’établi. J’ai posé mon téléphone entre une boîte de vis et un chiffon, l’écran vers lui. J’ai lancé la vidéo d’Enzo sans dire de qui elle venait. Il a regardé sans bouger. À la quatorzième seconde, il a commencé à secouer la tête, doucement, de gauche à droite.

« Reviens à dix-neuf. »

« Céline… »

« Reviens. »

Il a posé son pouce sur la barre et il a reculé lui-même. Dix-neuf secondes. Sa propre main qui pose la pince sur le bord du barbecue. Vingt-trois. Manon qui crie.

« Quatre secondes. Pourquoi tu poses ta pince, Christophe ? »

« J’sais pas. »

« Si, tu sais. »

« J’ai vu ma mère à la fenêtre. Elle m’a regardé d’une drôle de façon. Je me suis dit : ça va partir. Je savais pas quoi. Je voulais avoir les mains libres. »

« Libres pour quoi ? »

« Pour te retenir. » Il a ravalé sa salive. « Ou pour pas te retenir. J’sais pas, Céline, je te jure. Je sais pas. »

J’ai fait défiler mon téléphone jusqu’à la deuxième photo. Cetelem, six mille quatre cent douze euros, deux noms. Il l’a lue de loin, puis de près, en la prenant dans ses doigts noirs. Il n’a rien demandé sur la façon dont je l’avais eue. Je crois qu’il savait déjà, rien qu’à la lumière de mon téléphone.

« Dans la Mégane », a-t-il dit.

« Dans la boîte à gants. Avec ta convocation. Tu avais prévu de me dire quand ? »

« Jamais. »

Il a lâché ça comme on lâche un seau.

Puis ses épaules sont parties en avant. Il a mis ses deux mains sur son visage, et j’ai entendu un bruit que je n’avais jamais entendu sortir de lui, un bruit de moteur qui s’étouffe. La radio a passé une pub pour un matelas. J’ai eu envie de la couper. Je ne l’ai pas fait.

Au bout d’un moment, il a parlé, par morceaux.

« C’est la Twingo. En 2022.

« Elle avait besoin d’une voiture pour son boulot, elle avait plus de crédit, elle m’a demandé de cosigner. J’ai dit oui, c’est la mère de Manon. Elle a payé six mois. Ensuite, elle a arrêté. J’ai payé quelques mensualités à sa place, et après j’ai plus pu. »

« Et les lettres ? »

« Je les prenais à la Poste, je les mettais dans la Mégane. Je me disais : ça va s’arranger. »

« Et la signature ? »

« Je te l’ai dit. Les lunettes. » Il a regardé le sol. « C’est pas vrai, ou c’est vrai à moitié.

« Sans lunettes, je voyais que c’était long, que c’était du tribunal. Ça se voit. J’ai dit à Manon : c’est quoi ? Elle a dit : la CAF de maman. J’ai pas dit : tu me mens ? »

« Pourquoi ? »

« Parce que si elle me disait oui, j’aurais dû faire quelque chose. »

Je l’ai regardé longtemps. Il y avait une toile d’araignée au-dessus de l’établi, avec une mouche prise dedans, depuis l’été dernier.

« Écoute-moi bien, Christophe. Je paierai pas ta dette. Pas un euro. Pas sur mon Livret A, pas sur mon salaire. Tu as signé, c’est toi. »

« Je te demande pas ça. »

« Je te dis ce que je veux. Tu retires ton accord. Par courrier à Bourges, ou devant la juge jeudi. Mais tu le retires. »

« Si je retire, elle va tout me mettre sur le dos. La mise en demeure, Manon, tout. »

« Elle te met déjà tout sur le dos. »

Il a pris son téléphone sur l’établi. Il a regardé l’écran, longtemps. Il a fait défiler ses contacts avec le pouce, lentement, comme un homme qui cherche le nom d’un mort.

« Je dois lui dire d’abord. Je lui dois ça. »

« Tu lui dois rien. »

« Je suis resté vingt ans avec elle, Céline. »

Je n’ai rien répondu. La radio a repris sur une chanson que je connaissais, une de celles qu’on met dans les cuisines à midi.

Il a arrêté son pouce sur un nom. Un seul.

Stéphanie.

« Tu témoignes de quoi, mamie ? »

Manon avait posé la question debout, sans enlever son sweat, la main sur le dossier d’une chaise. Il était 10 h 20, lundi. Josiane tenait une carafe pleine, le bouchon dans l’autre main.

Il faut que je dise comment on en était arrivés là. Dimanche soir, à 21 h 12, Christophe m’avait écrit trois lignes. « Je l’ai appelée. Elle a pas décroché. J’ai laissé un message. » Puis : « Je retire jeudi. » Je n’avais pas répondu. Lundi à 9 h 30, il avait laissé Manon monter dans la Clio, devant le portail, le téléphone dans la main. Il n’a rien dit. Il a regardé la voiture jusqu’au virage.

« Je témoigne que tu as peur, ma chérie. »

« De qui ? »

« De Céline. Enfin, de la situation. »

« J’ai jamais eu peur de Céline. »

Josiane a posé la carafe sur la toile cirée. Du citron, du sucre, des glaçons qui fondaient déjà. Elle en avait refait, ce matin, comme si dimanche n’avait pas eu lieu. Gérard était dans son fauteuil, le jeu de questions sans le son. Il avait tourné le fauteuil de dix centimètres vers la cuisine. Je l’ai vu.

« Le bleu, mamie. Tu l’as vu, toi, le bleu ? »

« J’ai vu la photo. »

« Moi, je l’ai eu en mars, au volley. Je suis tombée en plongeant. Céline était dans la salle, elle m’a relevée. Elle m’a même acheté une poche de froid à la machine, un euro cinquante. »

Josiane a regardé Manon, puis moi. Elle a ouvert la bouche, elle l’a refermée. Je n’ai pas dit un mot. Je m’étais promis dans la voiture de ne rien dire.

« Stéphanie me l’a montré sur son téléphone, a dit Josiane. Elle pleurait. Je me suis dit : une mère qui pleure, elle ment pas. »

« Elle pleure bien, maman », a dit Manon.

Elle a dit ça sans méchanceté. C’était plus froid que de la méchanceté.

Josiane s’est assise. Elle a posé ses deux mains devant elle, la bague serrée sur la phalange. Elle a regardé la carafe un long moment.

« La citronnade, c’était à 14 h 50. »

« Quoi ? »

« À 14 h 50 précises. Elle me l’avait dit au téléphone, samedi. Tu te rappelles, Céline, que j’ai insisté ? Par la gauche, y a de l’ombre. C’est elle qui m’a dit de le dire. »

« Pourquoi par la gauche ? »

« Pour que tu passes derrière la petite. » Elle a avalé. « Et que je fasse un signe à Christophe depuis la fenêtre. Quand tu serais là. Je croyais que c’était pour une photo, que Chris vienne voir. »

Manon a baissé les yeux sur ses baskets. Gérard, dans son fauteuil, a dit une seule phrase, à voix basse :

« Dis-leur le reste, Josiane. »

« Il y a pas de reste. »

« Dis-leur. »

« J’ai dit oui. Voilà. J’ai dit oui, pour la photo, pour la petite, pour tout. J’ai pas demandé pourquoi. » Elle s’est essuyé le coin de l’œil du dos de la main. « Je suis une vieille bête. Quarante ans que je dis oui à ceux qui pleurent. »

Je me suis assise en face d’elle. Je n’avais pas prévu de lui prendre la main. Je l’ai prise quand même, la droite, celle de la bague. Elle ne l’a pas retirée.

« Josiane. Tu peux l’écrire ? »

« Écrire quoi ? »

« Ce que tu viens de dire. Sur un papier. Maître Petit m’a donné le formulaire. »

J’ai sorti de mon sac la feuille pliée en quatre, avec la photocopie du modèle. Elle l’a lue en remuant les lèvres. Elle a demandé un stylo à Manon, qui lui a tendu le sien, bleu, mordillé au bout. Gérard s’est levé, il est allé chercher dans le buffet la pochette des papiers de famille, et il en a sorti la carte d’identité de sa femme. Il l’a posée à côté de la carafe. Personne ne lui avait rien demandé.

Josiane a écrit lentement, la langue entre les dents. Elle a rayé deux fois. Elle a dit « je recopie » et elle a recopié. Manon lui a épelé « attestation ». À 11 h 02, elle avait signé en bas. J’ai pris une photo de la page avec mon téléphone, les doigts mal assurés.

« Ça va servir ? » a demandé Josiane.

« Je sais pas. Ça dit la vérité. »

« C’est pas pareil ? »

« Pas toujours. »

Le téléphone de Manon a vibré sur la table. Puis le mien. Ludovic, un message : « Vidéo envoyée à l’avocat. Enzo est d’accord. Mais il veut pas venir au tribunal, hein. »

Manon a lu par-dessus mon épaule. Elle n’a rien dit de la vidéo. Elle a dit :

« Je peux boire de la citronnade ? »

Josiane a servi un verre, la main si raide qu’elle en a renversé sur la toile cirée. Manon l’a bu d’un trait, en grimaçant. Trop de sucre. Elle en a repris un demi-verre.

Il était 11 h 10. Dans le salon, la télé annonçait les résultats du loto sans le son. Josiane a plié la feuille en deux, puis en quatre, et elle l’a glissée dans mon sac, comme on met une lettre à la poste.

Un bruit de gravier, dehors. Puis un moteur qu’on coupe trop tard, avec un hoquet. Gérard s’est tourné vers la fenêtre. Manon a reposé son verre, lentement, sans le faire tinter.

Par la vitre de la cuisine, j’ai vu la Twingo de Stéphanie entrer dans la cour de Josiane, une roue sur le bord de la pelouse.

La photo du bleu était en huit morceaux sur la toile cirée, avec les pépins de citron et une paille pliée. Josiane l’avait déchirée elle-même. Elle n’a pas voulu qu’on la ramasse.

Pour y arriver, il a fallu vingt-six minutes. Je les ai comptées après coup, à la montre de la cuisine.

Stéphanie est entrée sans frapper, avec un sac en papier de la boulangerie. Elle a posé le sac sur la table. Des chaussons aux pommes. Elle a embrassé Josiane sur les deux joues, elle a dit « Manon, ma chérie » avec la voix qu’on prend pour les chiens qui ont peur. Elle ne m’a pas regardée tout de suite.

« J’ai eu le message de Christophe. Je comprends qu’il craque, il est à bout. »

« Il a pas craqué », a dit Manon.

« Viens, on rentre. On va parler toutes les deux, dans la voiture. »

« Non. »

« Manon. »

« Je reste. »

Stéphanie a fini par se tourner vers moi. Elle avait mis du rouge à lèvres, un rouge de réunion. Elle a souri.

« Je t’en veux pas, Céline. Sincèrement. Tu as eu peur de perdre ta place, c’est humain. Tu as fouillé, tu as imprimé, tu as couru chez tout le monde. Moi aussi, à ta place, j’aurais fait pareil. »

« Tu as écrit la phrase de Christophe. »

« Quelle phrase ? »

« Excuse-toi ou pars. »

Elle a ri, un petit rire sec. « Tu t’écoutes ? » Elle a posé la main à plat sur le dossier de la chaise de Josiane. « Écoute, je vais te dire une chose, et après on arrête. Il croit toujours celle qu’il a peur de perdre. Ça fait vingt ans que je le sais. Toi, ça fait trois ans. Jeudi, il choisira encore. »

Personne n’a bougé. Gérard avait posé la télécommande sur son genou. Sur la table, la citronnade s’était séparée, le sucre au fond.

« Tu as raison, maman », a dit Manon.

Stéphanie s’est tournée d’un coup. « Je te l’avais dit. »

« Il croit celle qu’il a peur de perdre. Je le sais, j’ai grandi avec. »

Elle a tendu la main vers mon sac, celui des blouses, où la vieille tablette grise dormait depuis vendredi.

« Donne. Je t’avais dit pas toute seule. T’es pas toute seule. »

Je lui ai donné. Elle a fait glisser le doigt jusqu’au bas de la liste. Stéphanie a fait un pas.

« Qu’est-ce que tu fais, Manon ? » Sa voix avait baissé d’un étage.

« Le quatorze. Je l’avais gardé pour ce matin. »

« Éteins ça. »

« Mamie, tu écoutes aussi. »

Elle a appuyé.

Un bruit de vaisselle, d’abord. Une chaise. Puis la voix de Stéphanie, plus rapide que dans la cuisine, un peu essoufflée, avec un fond de voiture. L’horodatage s’affichait au bas de l’écran. Dimanche, 15 h 31.

« C’est moi. Ça y est, c’est fait, t’as été parfaite, je suis fière de toi. Il l’a dit, il l’a dit comme prévu. Elle est partie avec sa boîte, elle était blanche. Reste avec eux jusqu’à ce que je vienne te chercher, après tu fais la tête mais pas trop. Jeudi de la semaine prochaine, y a l’audience, tu vas dire que t’as peur. Après, je pars sur Toulouse avec Mickaël, y a le poste qui l’attend, ça se joue en juillet. Toi, t’es chez moi sur le papier, mais c’est mamie qui te garde, elle dira oui à tout, tu la connais. Dis rien à ton père. Bisous. »

Le vocal s’est arrêté sur un souffle. Manon a laissé la tablette sur la table, l’écran vers le haut.

« Mamie. »

« Oui, a dit Josiane. J’ai entendu. »

Elle a pris le sac de la boulangerie, celui des chaussons, et elle l’a poussé du bout des doigts vers Stéphanie. Puis elle a ramassé les huit morceaux de la photo. Elle les a remis dans sa paume, un par un. Elle a refermé la main. Je croyais qu’elle allait les jeter. Elle les a regardés, a dit « mon bleu de mars », très bas, et elle les a laissés tomber dans la poubelle sous l’évier, qui a fait un petit bruit de couvercle.

« Sors de chez moi, Stéphanie. »

« Josiane, tu sais pas ce que tu fais. »

« Je sais très bien. Je suis vieille, je suis pas bête. »

Stéphanie a ramassé ses clés. Elle a regardé Manon, qui n’a pas bougé la tête. Elle a regardé Gérard, qui lui a rendu un visage tout vide. Puis elle s’est tournée vers moi, et sa voix a changé de dessous.

« T’as lu les messages d’une mineure, Céline. J’ai déposé plainte, ça s’appelle comme ça. T’auras de mes nouvelles. Et jeudi, ton mari, il va devoir choisir devant tout le monde. »

« Il a déjà choisi. »

« On verra. »

La Twingo a calé deux fois en sortant de la cour. Gérard a rallumé la télé. Manon a éteint la tablette, du pouce, et elle me l’a rendue sans me regarder.

Mardi, à 17 h 05, je lavais ma gourde au robinet de la station-service, derrière le Lidl. Mon portable a sonné. Un numéro de Vierzon que je ne connaissais pas.

« Madame ? Gendarmerie de Vierzon. Une plainte a été déposée contre vous. On vous convoque pour une audition libre, demain, mercredi, à 8 h. Vous pouvez venir seule, ou avec un avocat. »

« Demain ? »

« Demain, 8 h. Vous avez compris ? »

J’ai dit oui. J’ai raccroché. J’ai regardé l’eau couler sur ma gourde, jusqu’à ce que la gourde déborde sur mes chaussures.

Mercredi 8 h. Jeudi 9 h 30. Entre les deux, il y avait une nuit dans la Clio.

La veille au soir, à 19 h 12, j’avais rappelé la permanence d’avocats de la mairie. Une dame m’avait passé Maître Petit, qui mangeait quelque chose, j’entendais le papier.

« Les gendarmes, c’est pas le tribunal, madame. Répondez court. Ne mentez pas, ne racontez pas. Et les pages, vous n’en parlez qu’au passé. »

« Je les ai dans la voiture. »

« Gardez-les dans la voiture. Jeudi, vous ne les produisez pas. Je vous le dis une dernière fois. »

J’ai dit oui. Puis j’ai passé la nuit sans dormir, la boîte LU sur le siège passager, le couvercle sous mon coude.

Mercredi, 7 h 55, j’étais devant la gendarmerie de Vierzon avec ma blouse sous mon manteau. Je n’avais pas eu le temps de la laver. Un drapeau pendait sans vent. Un gendarme m’a ouvert, il m’a demandé ma carte d’identité à travers une vitre, et il m’a fait asseoir sur une chaise en plastique bleu, devant un bureau qui sentait le café de la veille.

Il était jeune, trente ans, des cernes. Il tapait avec deux doigts.

« Vous avez lu les messages de Manon, madame ? »

« Oui. »

« Combien ? »

« Quarante-sept pages. Je les ai lues dimanche soir, la nuit de garde. Avant, j’avais lu les premiers, en octobre. »

« Vous avez copié la tablette. »

« Oui. Sur une clé USB. »

« Sans l’accord de la mineure. »

« Oui. »

Je l’ai dit trois fois comme ça, sans rien ajouter. Il a levé les yeux la troisième fois, comme s’il attendait la suite.

« Vous les avez montrées à qui ? »

« À mon mari. À Madame Stéphanie, une page. À personne d’autre. »

« À un avocat ? »

« Non. »

« Vous les avez sur vous ? »

« Dans ma voiture. »

Il s’est arrêté de taper. Il m’a regardée un moment, les deux doigts en l’air au-dessus des touches.

« Vous les apporterez au juge ? »

« Je sais pas encore. »

C’était faux. À 8 h 40, devant le gendarme, j’ai su que c’était faux. Je ne sais pas à quel moment exact c’est devenu clair. Je crois que c’était en répondant « oui » la troisième fois.

Il m’a fait relire la déposition sur l’écran. Une page et demie. J’ai signé en bas avec un stylo qui accrochait. Il m’a dit que l’affaire partirait chez le procureur, que ça ne voulait pas dire grand-chose, que ça pouvait finir par un rappel à la loi, ou par rien, ou par plus. Il a dit « on verra » comme tout le monde cette semaine.

À 9 h 05, je suis sortie. Mon téléphone avait une notification. « Manon : T’es où ? »

J’ai répondu : « Parking du Lidl. »

Elle est arrivée à pied, à 9 h 40, le sac de volley sur l’épaule. Christophe avait dû la laisser partir. Ou elle était sortie par la fenêtre de la buanderie. Je n’ai pas demandé.

Je l’attendais debout, à côté de la Clio, à l’endroit exact où j’avais dormi six nuits. Il y avait encore une trace de pneu sur le goudron, noire, en forme de virgule. J’avais ouvert le coffre. La boîte était posée dessus, le couvercle rouge, les coins de la boîte rayés depuis des années.

« Qu’est-ce que tu fais ? »

« Je te la rends. »

« La boîte ? »

« Les pages sont dedans. Les quarante-sept. Et les six du samedi. Et la carte. »

« Mais jeudi ? »

« Jeudi, je les apporte pas. »

Elle n’a pas pris la boîte tout de suite. Elle a mis les mains dans les poches de son sweat, là où il y avait quelque chose de dur qui faisait une bosse. Le bracelet, sans doute.

« Pourquoi ? »

« Parce que c’est à toi. C’est pas à moi, c’est pas à ton père, c’est pas à la juge. Ce sont tes mots à toi. Tu les as écrits. Ta mère les a écrits aussi, mais ils sont à toi. »

« Ça t’aurait servi. »

« Oui. »

« Tu pouvais gagner. »

« Peut-être. »

J’ai tendu la boîte. Elle l’a prise à deux mains, comme un plateau trop plein, et elle l’a posée sur le capot de la Clio. Elle a soulevé le couvercle.

Les pages étaient là, en liasse, avec un élastique de bureau. Dessous, plus rien de LU. Quelques miettes dans les coins. Et la carte, au fond, la carte cartonnée à bords crantés que je relisais depuis dimanche.

Elle l’a sortie. Elle a lu, ses lèvres bougeaient.

« Pour Céline. Pour tes gardes de nuit, quand t’as faim. Manon. »

« C’est ton écriture. »

« J’avais treize ans. J’ai recopié trois fois, j’ai raté le C. » Elle a retourné la carte, comme pour vérifier qu’il n’y avait rien derrière. « Je me rappelle, j’avais acheté les biscuits avec mon argent de poche. Dix-sept euros quatre-vingt-dix. Maman a dit que c’était un cadeau pourri. »

« Je les ai tous mangés. »

« Je sais. Papa disait que t’en gardais pas un. »

Elle a rangé la carte dans la boîte, sur les pages, et elle a refermé le couvercle. Un camion a reculé dans le fond du parking. Elle ne bougeait plus, les deux mains à plat sur le couvercle.

« Céline. »

« Oui. »

« Si je dis la vérité à la juge, maman, elle va faire quoi ? »

Je me suis tue. Je pensais à la vidéo, au vocal, à Toulouse, à la plainte, à Josiane. Je pensais à ce que je ne savais pas, et c’était presque tout.

Je n’ai pas répondu.

« Tiens mon gobelet, deux secondes. »

Josiane m’a mis le café dans la main et elle a fouillé son sac à la recherche de ses lunettes. Il était 9 h 22, jeudi, au premier étage du tribunal judiciaire de Bourges. Le gobelet était tiède, le café venait de la machine à 1,20 €. Elle a trouvé les lunettes dans sa poche de gilet, là où elle les met toujours.

Le couloir sentait la cire et le linge qui sèche. Des bancs en bois contre le mur, huit places, une affiche sur la médiation. À côté de moi, Josiane avait mis son manteau des enterrements. Ludovic était resté en bas, à fumer, parce qu’il n’avait rien à faire ici. Il avait quand même mis une chemise.

Christophe était en face, avec Maître Petit, qui avait la même cravate de travers que dans la salle des mariages. Christophe n’avait pas ses lunettes sur le nez. Il les tenait à la main, pliées. Il les a dépliées, il les a remises, il les a retirées.

« Mets-les, a dit Maître Petit. Tu liras tout. »

« Je lis pas bien de loin. »

« C’est pour ça. »

À 9 h 30, la greffière a ouvert la porte du fond et elle a appelé les noms. Stéphanie est sortie de l’ascenseur à 9 h 29, avec son avocate, une femme en tailleur gris qui ne m’a pas regardée. Manon est entrée avec son père, sans se retourner. Elle portait la robe bleue qu’elle met pour les mariages. Elle ne m’avait pas prévenue.

Je ne suis pas entrée. Je ne suis pas partie, non plus. Je suis restée sur le banc, un gobelet dans chaque main, parce que Josiane ne reprenait pas le sien.

À 10 h 18, la porte s’est ouverte pour une suspension. Maître Petit a fait signe à Christophe, qui est venu s’asseoir à côté de moi. Il avait la nuque mouillée.

« Alors ? »

« J’ai dit, a dit Christophe. J’ai dit : je retire mon accord. »

« Devant elle ? »

« Devant tout le monde. Ma voix tremblait. La juge a dit : répétez, monsieur. »

« Et Stéphanie ? »

« Elle a regardé ses ongles. »

Maître Petit s’est assis de l’autre côté, il a sorti son stylo, il a résumé en quatre phrases, comme un médecin qui lit des résultats. Il avait demandé à la juge de prendre acte du retrait. Il avait déposé l’attestation de Josiane, une page, écrite à la main, avec la carte d’identité. Il avait demandé à montrer la vidéo.

« Quarante et une secondes, a-t-il dit. Sur l’ordinateur de la greffière. La juge l’a vue deux fois. Elle a demandé le moment de la pince. »

« Elle a demandé quoi ? »

« À Christophe. Pourquoi il l’avait posée. »

« Il a répondu quoi ? »

« Qu’il savait pas. » Maître Petit a rangé son stylo. « Pour une audience, c’est la meilleure réponse qu’il pouvait donner. »

Josiane a mis une main sur son sac, comme si l’attestation y était encore. Elle n’a rien dit. Elle a regardé le mur, l’affiche, le mot « médiation » en gros, et elle a rattaché la bride de son sac.

« Et les messages ? » ai-je demandé.

« Ma consœur les a évoqués. Elle a dit que Madame avait copié des correspondances privées. J’ai répondu que Madame n’était pas partie à l’instance et qu’aucune pièce de ce genre n’était produite. » Il a levé les yeux. « C’est bien le cas ? »

« C’est le cas. »

« Alors c’est propre. »

À 10 h 31, la greffière a appelé Manon seule. Elle s’est levée du banc d’en face. Elle a lissé sa robe du plat de la main, deux fois. En passant devant moi, elle a ralenti d’un pas, sans rien dire, et elle a continué.

La porte s’est refermée. Il y a eu le petit bruit d’un loquet.

J’ai regardé ma montre. 10 h 31. Christophe a regardé la sienne, qui avançait de trois minutes. Josiane a remis ses lunettes pour ne rien lire.

Dix minutes. Je me suis levée, je me suis rassise. Au bout de quinze, j’ai compté les carreaux du sol, vingt-quatre par rangée. À vingt minutes, Christophe s’est mis les mains sur les genoux, comme à l’établi, comme chez le médecin. Il a dit :

« Elle dit quoi, là-dedans ? »

« Je sais pas. »

« Tu veux pas savoir ? »

« Si. »

Stéphanie est passée devant le banc à 10 h 40, pour aller aux toilettes. Elle s’est arrêtée devant moi. Elle a regardé mes mains, mes deux gobelets, mon manteau, la boîte absente.

« T’as rien apporté. »

« Non. »

« Tu les avais pourtant. Tu m’en as lu une page, dimanche. » Elle a baissé la voix. « Tu te rends compte de ce que tu laisses sur la table ? »

« Oui. »

« Pourquoi ? »

« Elles sont pas à moi. »

Elle a ri, une fois, puis elle s’est arrêtée parce que personne ne riait avec elle. Elle a poussé la porte des toilettes. Le panneau a vibré un moment.

À 10 h 53, la porte du fond s’est ouverte. Vingt-deux minutes. Manon est sortie les yeux secs, sa robe bleue froissée à la taille, comme si elle avait serré les poings. Elle s’est arrêtée au milieu du couloir. Elle nous a regardés, son père, sa mamie, moi, personne en particulier. Elle n’a pas parlé.

Elle a juste hoché le menton, une fois, en direction de la porte. Comme on fait à quelqu’un qui hésite devant une piscine.

La greffière est ressortie derrière elle. Elle a cherché quelqu’un des yeux, une feuille à la main.

« Madame Céline ? Madame la juge souhaite vous entendre. »

Sur le bureau de la juge, il y avait une plante grasse en plastique, couverte de poussière, entre un code relié et une boîte de mouchoirs. Je l’ai regardée pendant tout le temps où je suis restée assise. Six minutes, d’après la pendule au-dessus de la porte.

La juge avait la cinquantaine, des lunettes sur la tête, un stylo sans capuchon. Elle ne m’a pas dit bonjour. Elle a dit mon prénom en lisant la feuille.

« Vous avez lu les messages de Manon. »

« Oui, madame. »

« Qu’en avez-vous fait ? »

« Je les ai rendus. À elle. Mercredi. »

« Vous n’avez rien à me produire ? »

« Non, madame. »

Elle a noté. Elle m’a demandé si j’avais avancé de l’argent pour la jeune fille. J’ai dit : six cents euros, l’appareil dentaire. Elle m’a demandé si j’avais un logement. J’ai dit : chez une amie, depuis jeudi dernier. Je n’ai pas dit la Clio.

« Madame la juge, a-t-elle ajouté après un temps, a entendu beaucoup de choses ce matin. Elle rendra sa décision mardi. »

Elle a dit « madame la juge » en parlant d’elle-même, comme les infirmières disent « on » quand elles parlent d’elles.

Mardi, à 14 h 10, Maître Petit m’a appelée du couloir de la mairie. Je l’entendais respirer, il marchait.

« Résidence maintenue chez le père. Droit de visite pour la mère, un week-end sur deux. Une enquête sociale, pour y voir clair sur les deux foyers. La requête conjointe est rejetée. » Il a toussé. « Elle l’a écrit sans un mot sur vous, madame. Ni pour, ni contre. C’est une bonne nouvelle. »

« Et la plainte ? »

« Ça suit son cours. Je vous l’ai dit : on verra. »

Il y a eu un temps. Je me suis assise sur le trottoir devant chez Nadine, le dos contre le mur. Mes jambes avaient décidé pour moi.

Stéphanie, je ne l’ai pas revue. Je l’ai su par Manon, mardi soir, par un message de trois lignes. « Maman part à Toulouse dans trois semaines. Toute seule, Mickaël a changé d’avis. Elle m’a envoyé une carte postale de la gare, y a rien dessus. » J’ai relu le « toute seule » deux fois. Je ne sais pas ce que ça veut dire sur Mickaël. Je ne sais pas si Stéphanie a vraiment une vie là-bas.

Pour le crédit Cetelem, c’était simple et c’était mal. Il restait à son nom, six mille quatre cent douze euros. Mercredi, à 10 h, je suis allée avec Christophe à la Banque Postale. Je n’avais pas dit oui, je ne signais rien. J’étais venue m’asseoir.

La conseillère avait un pot de bonbons à la menthe. Elle a parlé de caution, d’échéancier, d’un courrier à envoyer en recommandé. Elle a dit : « Cetelem s’adressera d’abord à Madame. Vous, monsieur, vous êtes derrière. » Christophe a signé trois feuilles. Sa main allait lentement, il lisait chaque ligne à voix basse, avec ses lunettes. Dehors, sur le parking, il a dit :

« T’étais pas obligée. »

« Je sais. »

« Merci d’être venue. »

« Je viens pas pour la maison. Pas encore. »

Il a hoché la tête. Il n’a pas insisté. C’était la première fois en trois ans qu’il n’insistait pas, et ça ne m’a pas fait mal comme j’aurais cru.

Manon a sonné chez Nadine vendredi, à 18 h 10. Ludovic l’avait déposée, il attendait dans sa voiture, moteur tournant. Elle portait le sweat de volley. Elle a ouvert sa main sans dire bonjour.

Le bracelet doré. Le fermoir tordu, redressé avec une pince, on voyait les marques.

« Je l’ai fait réparer, avec Enzo. Il a un outil. »

« Tu voulais plus me le rendre. »

« Je voulais plus le garder, non plus. » Elle a haussé une épaule. « Là, c’est bon. »

Je l’ai mis. J’ai galéré avec le fermoir, elle m’a aidée, ses doigts étaient froids. Le bracelet est un peu trop grand pour mon poignet depuis que j’ai maigri. Il glisse.

Samedi, 8 h 40. Elle était dans la Clio, à la place passager, le sac de volley sur les genoux, les chevilles nues dans les baskets. On roulait vers la salle. La Clio a calé au stop de la nationale, comme toujours.

Le téléphone de Manon a vibré.

« Ouais ? Non, j’viens pas avec papa. Céline m’emmène. » Elle a écouté. « Céline, ouais. Non, c’est bon, elle conduit mieux que ce qu’on croit. »

Elle a raccroché. J’ai regardé la route, pas elle. Au printemps, à la porte de la salle, je l’avais entendue dire « la femme de papa » à une copine. Je n’ai rien dit. Je n’ai pas relevé.

« Quoi ? »

« Rien. »

« T’as fait ta tête. »

« C’est ma tête. »

Elle a ri, un petit rire par le nez. À 9 h 02, devant la salle, elle a ouvert la portière, elle a sorti de son sac de volley la boîte LU, couvercle rouge, coins rayés. Elle l’a posée sur le siège, à sa place.

« Les pages, je les garde, a-t-elle dit. Elles sont dans mon placard, dans un sac Lidl. Ça, c’est à toi. Ouvre pas devant moi. »

Elle a claqué la portière. Elle a couru jusqu’à l’entrée, le sac sur l’épaule.

J’ai attendu qu’elle soit entrée. J’ai soulevé le couvercle.

Des biscuits, un paquet neuf, LU, deux étages, de ceux qu’on achète au Lidl à 1,89 €. Dessous, l’ancienne carte, celle de Noël. Et posée par-dessus, une autre carte, plus petite, découpée dans un carton de céréales, à l’encre bleue, avec le C appuyé.

« Pour Céline. Pour tes gardes de nuit, quand t’as faim. Et pour les samedis. Manon. »