{"id":8944,"date":"2026-10-23T10:26:04","date_gmt":"2026-10-23T10:26:04","guid":{"rendered":"https:\/\/lastestdrama.com\/?p=8944"},"modified":"2026-10-23T10:26:04","modified_gmt":"2026-10-23T10:26:04","slug":"ils-ont-ri-en-entendant-mon-indicatif-cargo-72-puis-dix-chasseurs-furtifs-ont-verrouille-leurs-missiles-sur-ma-soute","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lastestdrama.com\/?p=8944","title":{"rendered":"Ils ont ri en entendant mon indicatif : Cargo 72. Puis dix chasseurs furtifs ont verrouill\u00e9 leurs missiles sur ma soute."},"content":{"rendered":"<h1 class=\"article-hero__title\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone  wp-image-8945\" src=\"https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Skybound-Valor_-A-Pilots-Resolve-300x169.png\" alt=\"\" width=\"950\" height=\"535\" srcset=\"https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Skybound-Valor_-A-Pilots-Resolve-300x169.png 300w, https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Skybound-Valor_-A-Pilots-Resolve-1024x576.png 1024w, https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Skybound-Valor_-A-Pilots-Resolve-768x432.png 768w, https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Skybound-Valor_-A-Pilots-Resolve-1536x864.png 1536w, https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Skybound-Valor_-A-Pilots-Resolve.png 1672w\" sizes=\"auto, (max-width: 950px) 100vw, 950px\" \/><\/h1>\n<div class=\"meta-line article-hero__meta\">\n<p>Le cercueil de Th\u00e9o \u00e9tait trop l\u00e9ger.<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai su quand les six porteurs l&#8217;ont soulev\u00e9 \u00e0 Orl\u00e9ans, sous le drapeau : ils marchaient comme des gens qui portent moins que pr\u00e9vu. J&#8217;ai pos\u00e9 la main \u00e0 plat sur le tricolore et j&#8217;ai pens\u00e9 : il a maigri, l\u00e0-bas. Personne n&#8217;a ouvert le couvercle, il \u00e9tait scell\u00e9. J&#8217;ai rang\u00e9 cette pens\u00e9e au fond, avec le reste.<\/p>\n<p>Six ans plus tard, elle est revenue d&#8217;un coup, dans un cockpit qui sentait l&#8217;huile chaude.<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>Le chasseur \u00e9tait toujours l\u00e0. Aile dans l&#8217;aile, \u00e0 vingt m\u00e8tres. Je voyais son casque, et dessus, cet \u00e9cusson.<\/p>\n<p>Un \u00e9cusson de manche. Cousu sur un casque, ce qui ne se fait pas. Et recousu de travers, au fil blanc, sur un fond sombre. Th\u00e9o ne savait pas coudre. Il avait fait \u00e7a lui-m\u00eame, un soir, en jurant contre l&#8217;aiguille. Je connaissais ces points. Quatre trop longs en haut, un n\u0153ud qui d\u00e9passait en bas.<\/p>\n<p>J&#8217;avais lanc\u00e9 le chrono de bord sur le dernier mot de Faucon. Il affichait six minutes quarante.<\/p>\n<p>\u00ab Capitaine ? \u00bb a dit Garcia. \u00ab Vous avez vu quelque chose ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez la t\u00eate de quelqu&#8217;un qui a vu quelque chose. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je regarde mes compteurs, Garcia. \u00bb<\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait faux. Le moteur num\u00e9ro un crachait, la pression d&#8217;huile descendait, et je n&#8217;avais pas regard\u00e9 une seule aiguille depuis dix secondes.<\/p>\n<p>Le chasseur s&#8217;est d\u00e9cal\u00e9. Il a repris sa place dans la formation, tr\u00e8s calmement, comme un type qui rentre dans le rang apr\u00e8s avoir demand\u00e9 l&#8217;heure. Les sept autres se sont ouverts autour de nous, en cercle large. Ils attendaient.<\/p>\n<p>Puis il y a eu un clic dans mon casque.<\/p>\n<p>Un autre canal. Pas celui de la base, pas celui du brouillage. Garcia n&#8217;a pas bronch\u00e9 sur l&#8217;interphone : il n&#8217;entendait rien.<\/p>\n<p>Une voix. Rauque, d\u00e9form\u00e9e par le masque, plus basse que dans mon souvenir.<\/p>\n<p>\u00ab Tiens bon, Walkyrie. \u00bb<\/p>\n<p>Les m\u00eames mots que sur la plaque. Dans le m\u00eame ordre.<\/p>\n<p>J&#8217;ai serr\u00e9 le manche. Sous mon pouce, le m\u00e9tal de la plaque \u00e9tait ti\u00e8de.<\/p>\n<p>\u00ab Qui est \u00e0 l&#8217;appareil ? \u00bb<\/p>\n<p>Rien. Un souffle. Puis le clic, et le canal s&#8217;est referm\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Capitaine, \u00bb a repris Garcia, \u00ab vous parlez toute seule. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je jure. C&#8217;est pas pareil. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Si vous le dites. \u00bb<\/p>\n<p>Il a essay\u00e9 de rire. \u00c7a n&#8217;a pas pris. Il avait son gobelet de caf\u00e9 coinc\u00e9 entre les genoux, vide depuis le premier tir, et il le serrait comme une poign\u00e9e de porte.<\/p>\n<p>J&#8217;ai regard\u00e9 le chrono. Six minutes dix.<\/p>\n<p>Un des sept s&#8217;est d\u00e9tach\u00e9 sur la droite. Je l&#8217;ai vu piquer, se mettre en ligne, et j&#8217;ai senti le verrouillage monter dans l&#8217;alarme, de plus en plus aigu.<\/p>\n<p>\u00ab Il va tirer. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez un plan ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;en ai la moiti\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pouss\u00e9 le manche \u00e0 gauche, j&#8217;ai ferm\u00e9 les gaz du moteur sain, et l&#8217;Hercules est tomb\u00e9 de la hauteur d&#8217;un immeuble de dix \u00e9tages. Mon estomac est rest\u00e9 en haut. Le missile est pass\u00e9 au-dessus de l&#8217;empennage et il a explos\u00e9 trois cents m\u00e8tres plus loin, dans le vide.<\/p>\n<p>\u00ab Il est pass\u00e9 o\u00f9 ? \u00bb a demand\u00e9 Garcia, d&#8217;une voix toute petite.<\/p>\n<p>\u00ab Derri\u00e8re nous. Loin. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab On a de la chance. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a, c&#8217;est vous qui le dites. \u00bb<\/p>\n<p>Je remettais de la puissance quand j&#8217;ai senti l&#8217;avion tirer \u00e0 gauche. Pas \u00e0 cause du moteur touch\u00e9. Autre chose. Une lourdeur dans le fuselage, comme si on avait pos\u00e9 un sac de ciment sur l&#8217;aile.<\/p>\n<p>J&#8217;ai cri\u00e9 le cap \u00e0 Garcia. Il ne r\u00e9pondait pas. Il avait sa tablette de chargement sur les genoux et il fixait un chiffre.<\/p>\n<p>\u00ab Garcia ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il y a un truc qui me g\u00eane depuis le d\u00e9collage, capitaine. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pas maintenant. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Si, maintenant. Le groupe \u00e9lectrog\u00e8ne. Je l&#8217;ai pes\u00e9 sur le palan avant de l&#8217;arrimer. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas l\u00e2ch\u00e9 le manche. J&#8217;ai \u00e9cout\u00e9, parce que sa voix venait de changer. Plus de blague. Plus de caf\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Deux cent douze kilos. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et sur le manifeste ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Cent quarante. \u00bb<\/p>\n<p>Soixante-douze kilos de diff\u00e9rence. Un groupe de rechange ne grossit pas en route.<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez peut-\u00eatre mal lu. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai pes\u00e9 trois fois. M\u00eame chiffre. C&#8217;est pour \u00e7a que j&#8217;ai remis une deuxi\u00e8me sangle. Je me suis dit, bon, c&#8217;est un mod\u00e8le plus ancien, ils ont d\u00fb changer le\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Garcia. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais, je sais. Pas le moment. Mais je vous dis que ce truc, c&#8217;est pas un groupe de rechange normal. Il y a quelque chose dedans, capitaine, et je\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>Faucon est arriv\u00e9 sur la fr\u00e9quence, hach\u00e9 par le brouillage.<\/p>\n<p>\u00ab Cargo 72, ici Faucon. Six minutes. Je r\u00e9p\u00e8te, six minutes. Gardez le cap, gardez l&#8217;altitude. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne peux pas garder l&#8217;altitude, Faucon. J&#8217;ai un moteur en moins. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors gardez-vous en vie. \u00bb<\/p>\n<p>Le chasseur au casque cousu venait de repasser devant ma verri\u00e8re. Si pr\u00e8s que j&#8217;ai revu le fil blanc. Il a battu des ailes. Une seule fois. Comme on fait un signe de la main.<\/p>\n<p>Garcia a repris, plus fort, par-dessus le bruit :<\/p>\n<p>\u00ab Capitaine, ce groupe, il est pas\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>Un obus a frapp\u00e9 l&#8217;aile.<\/p>\n<p>J&#8217;avais le manche \u00e0 deux mains et la t\u00f4le de l&#8217;aile gauche qui hurlait. Le moteur num\u00e9ro deux a touss\u00e9, il a repris, et une odeur de m\u00e9tal br\u00fbl\u00e9 est entr\u00e9e par la ventilation.<\/p>\n<p>\u00ab On tient ? \u00bb a cri\u00e9 Garcia.<\/p>\n<p>\u00ab On tient. \u00bb<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>\u00ab C&#8217;est quoi, le mot, pour une aile qui perd un morceau ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne sais pas, Garcia. Regardez plut\u00f4t si \u00e7a continue. \u00bb<\/p>\n<p>Le chrono disait cinq minutes cinquante. Une heure plus t\u00f4t, je livrais des radios. Maintenant, je comptais les secondes comme un chronom\u00e9treur de marathon.<\/p>\n<p>Dans le casque, la voix de la base est revenue. Saint-Pierre. Toujours pos\u00e9e. Toujours la voix de quelqu&#8217;un qui commande un caf\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Cargo 72, je r\u00e9p\u00e8te mon ordre. Posez-vous sur l&#8217;\u00eelot au sud. Abandonnez le fret. Confirmez. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mon colonel, j&#8217;ai huit chasseurs autour de moi et un moteur en feu. Je ne peux pas me poser sur un caillou. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous pouvez, Leroy. Vous allez le faire. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et mon \u00e9quipage ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Votre \u00e9quipage suivra. \u00bb<\/p>\n<p>Pas de \u00ab tenez bon \u00bb. Pas de \u00ab on arrive \u00bb. Il parlait comme on parle \u00e0 un chauffeur de livraison en retard.<\/p>\n<p>\u00ab Mon colonel, un avion touch\u00e9 qui se pose sur un \u00eelot sans piste, c&#8217;est\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est un ordre. Et je vous pr\u00e9viens : si vous refusez, ce sera un refus d&#8217;ob\u00e9issance en op\u00e9ration. Conseil d&#8217;enqu\u00eate, capitaine. Votre carri\u00e8re s&#8217;arr\u00eate l\u00e0. \u00bb<\/p>\n<p>Ma carri\u00e8re. Je l&#8217;avais d\u00e9j\u00e0 rang\u00e9e dans un tiroir six ans plus t\u00f4t. Il ne le savait pas, ou il s&#8217;en moquait.<\/p>\n<p>\u00ab Une derni\u00e8re chose, Leroy. \u00bb Il a baiss\u00e9 la voix, \u00e0 peine. \u00ab Personne ne touche \u00e0 la soute. Vous m&#8217;entendez ? Personne. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai regard\u00e9 Garcia. Garcia m&#8217;a regard\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab Il vient de dire quoi ? \u00bb a-t-il murmur\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Qu&#8217;on ne touche \u00e0 rien. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors on y va. \u00bb<\/p>\n<p>Il a d\u00e9fait sa ceinture avant que je r\u00e9ponde.<\/p>\n<p>\u00ab Garcia, assis. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Capitaine, ou j&#8217;ouvre ce groupe maintenant, ou on le d\u00e9couvre \u00e0 l&#8217;atterrissage, et peut-\u00eatre qu&#8217;\u00e0 l&#8217;atterrissage on ne sera plus l\u00e0 pour\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Allez-y. Vite. Accrochez-vous \u00e0 quelque chose. \u00bb<\/p>\n<p>Il a attrap\u00e9 la lampe torche, la cl\u00e9 \u00e0 cliquet, la grosse pince du kit de bord. Il s&#8217;est gliss\u00e9 vers l&#8217;arri\u00e8re en s&#8217;agrippant aux sangles, pli\u00e9 en deux, pendant que je remettais l&#8217;avion \u00e0 plat. Son casque pendait \u00e0 un fil. J&#8217;entendais tout.<\/p>\n<p>Le plancher vibrait. L&#8217;odeur du k\u00e9ros\u00e8ne remontait depuis l&#8217;aile.<\/p>\n<p>\u00ab Je suis devant le truc. J&#8217;ouvre. \u00bb<\/p>\n<p>Un grincement. Un juron. Le bruit d&#8217;un capot que l&#8217;on arrache.<\/p>\n<p>\u00ab Capitaine, il y a un deuxi\u00e8me fond. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Sous le moteur. Une plaque soud\u00e9e \u00e0 la va-vite, avec des vis neuves. Le reste du groupe est vieux, graisseux, d&#8217;\u00e9poque. Les vis, elles brillent. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ouvrez. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ouvre. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai vu un \u00e9clair de lampe, au fond, dans le reflet de la vitre. Les sept chasseurs gardaient leurs distances. Celui \u00e0 l&#8217;\u00e9cusson, devant, battait un peu des ailes, comme s&#8217;il faisait la circulation.<\/p>\n<p>\u00ab Capitaine. Une mallette. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quel genre ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Noire, rigide. Scell\u00e9e. Il y a des plombs sur les fermoirs. \u00bb Il a eu un petit rire sec. \u00ab Et c&#8217;est pas les plombs de chez nous. Je les connais, moi, les n\u00f4tres. Ils sont jaunes, avec le num\u00e9ro de l&#8217;escadron. Ceux-l\u00e0 sont gris, s\u00e9rie diff\u00e9rente, deux lettres que je n&#8217;ai jamais vues. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous les cassez ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous me dites de les casser ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Cassez. \u00bb<\/p>\n<p>Un claquement net. La pince.<\/p>\n<p>Silence dans l&#8217;interphone. Cinq minutes vingt. Je regardais l&#8217;aiguille du moteur num\u00e9ro deux et je priais \u00e0 moiti\u00e9, \u00e0 voix basse, comme on le fait quand on n&#8217;a plus de religion.<\/p>\n<p>\u00ab Capitaine\u2026 Il y a un disque. Un petit bo\u00eetier noir, un SSD, cal\u00e9 dans de la mousse. Il y a des c\u00e2bles. Rien de m\u00e9dical. Rien d&#8217;\u00e9lectrog\u00e8ne. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Prenez-le. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et la mallette ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Laissez-la. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Si on laisse la mallette vide, ils verront que quelqu&#8217;un a ouvert. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ils verront de toute fa\u00e7on. Prenez le disque, Garcia. \u00bb<\/p>\n<p>Quelques secondes de bruit. Le raclement d&#8217;un plastique sur le plancher.<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai un probl\u00e8me \u00bb, a dit Garcia. \u00ab Je n&#8217;ai pas de poche. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Dans votre pantalon. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Si on m&#8217;attrape, ils fouillent les poches en premier. \u00bb<\/p>\n<p>Il y a eu un temps. Puis un bruit que j&#8217;ai reconnu : celui d&#8217;un couvercle en plastique qu&#8217;on d\u00e9croche.<\/p>\n<p>\u00ab Le Tupperware. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mon riz. Il est tomb\u00e9 tout \u00e0 l&#8217;heure, il a roul\u00e9 jusqu&#8217;ici. Il reste la moiti\u00e9. Qui va fouiller du riz de sergent-chef ? \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai souri. Mon premier sourire de la journ\u00e9e. Il a dur\u00e9 une seconde.<\/p>\n<p>\u00ab Garcia, vous \u00eates un g\u00e9nie. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je suis un type qui a faim, capitaine. \u00bb<\/p>\n<p>Ma radio a cr\u00e9pit\u00e9. Le radar a bip\u00e9, deux fois, de ce petit bip qu&#8217;on n&#8217;aime jamais entendre.<\/p>\n<p>Un \u00e9cho nouveau, au sud. Gros, lent, presque immobile, tout pr\u00e8s de l&#8217;\u00eelot que Saint-Pierre m&#8217;ordonnait de viser. Pas d&#8217;identification. Pas de transpondeur. Un navire qui n&#8217;\u00e9tait sur aucun plan de vol, aucune liste de la base.<\/p>\n<p>Il nous attendait.<\/p>\n<p>\u00ab Garcia, \u00bb ai-je dit. \u00ab Revenez. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;arrive. J&#8217;ai juste un truc. Sur la mallette. Une \u00e9tiquette, coll\u00e9e sous la poign\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Lisez. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je lis. Un tampon. Rond, bleu. \u00c9CHO BASE, SERVICE DU FRET. Et en dessous, une signature en trois lettres. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;avais pas besoin de la dire. Mais il l&#8217;a dite.<\/p>\n<p>\u00ab B.S.P. \u00bb<\/p>\n<p>Mon fr\u00e8re \u00e9tait mort depuis six ans et il respirait dans mon casque.<\/p>\n<p>Le clic est revenu pendant que Garcia remontait vers l&#8217;avant, \u00e0 quatre pattes sur le plancher qui tremblait. Le m\u00eame canal. Le m\u00eame souffle, un peu plus fort.<\/p>\n<p>J&#8217;ai tourn\u00e9 le s\u00e9lecteur. L&#8217;interphone s&#8217;est coup\u00e9. Plus de Garcia, plus de brouillage de la base, plus que moi et ce souffle.<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>\u00ab Manon. \u00bb<\/p>\n<p>Un seul mot. Pas \u00ab Walkyrie \u00bb cette fois.<\/p>\n<p>J&#8217;ai regard\u00e9 droit devant, la verri\u00e8re, l&#8217;horizon qui penchait de dix degr\u00e9s \u00e0 cause de l&#8217;aile. Je n&#8217;ai pas r\u00e9pondu tout de suite. Mes mains ont fait ce qu&#8217;elles savaient faire : garder l&#8217;avion.<\/p>\n<p>\u00ab Manon, c&#8217;est moi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c9coute. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. Vous \u00eates un des leurs. Vous avez trouv\u00e9 ce nom quelque part. Un dossier. Une bande. N&#8217;importe quoi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais que \u00e7a ressemble \u00e0 \u00e7a. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a ne ressemble \u00e0 rien. Mon fr\u00e8re est au cimeti\u00e8re d&#8217;Orl\u00e9ans. Je lui ai apport\u00e9 des chrysanth\u00e8mes \u00e0 la Toussaint, six fois. \u00bb<\/p>\n<p>Le souffle s&#8217;est arr\u00eat\u00e9. Il a repris plus lentement.<\/p>\n<p>\u00ab Six fois ? \u00bb a dit la voix, tr\u00e8s bas. \u00ab Je suis d\u00e9sol\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00c7a m&#8217;a mise en col\u00e8re. Une col\u00e8re nette, froide, de celle qui aide \u00e0 piloter.<\/p>\n<p>\u00ab Pose-moi une question. Vas-y. Une seule. Celle que personne ne conna\u00eet. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est moi qui dois la poser. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors pose-la, bon sang. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai r\u00e9fl\u00e9chi. Quatre minutes cinquante au chrono. Je n&#8217;avais pas le temps de bien faire, seulement de faire vrai. Je me suis rappel\u00e9 la cuisine de l&#8217;F2. La lumi\u00e8re jaune de l&#8217;ampoule nue. La toile cir\u00e9e avec ses tomates imprim\u00e9es qui se d\u00e9collaient au coin.<\/p>\n<p>\u00ab Qu&#8217;est-ce qu&#8217;on a mang\u00e9 la veille de ton d\u00e9part ? \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai dit \u00ab ton \u00bb, sans le vouloir. Il a pris ce \u00ab ton \u00bb comme on prend une main tendue.<\/p>\n<p>\u00ab Des p\u00e2tes au beurre. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai ferm\u00e9 les yeux une demi-seconde. Un avion qui pique, \u00e7a peut attendre une demi-seconde.<\/p>\n<p>\u00ab Et ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et j&#8217;ai cram\u00e9 la casserole. Tu m&#8217;avais dit de baisser le feu, j&#8217;ai pas baiss\u00e9. Elle a fum\u00e9 pendant dix minutes. Tu as ouvert la fen\u00eatre en hurlant que j&#8217;\u00e9tais un danger public. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a, n&#8217;importe qui peut\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je continue. Le voisin est mont\u00e9, vers dix heures, pour r\u00e9cup\u00e9rer son marteau. Il en avait besoin pour le lendemain matin, il a dit. Et j&#8217;avais pas fini. J&#8217;ai grav\u00e9 le dernier mot devant lui. Il m&#8217;a regard\u00e9 comme si j&#8217;\u00e9tais fou. Il m&#8217;a laiss\u00e9 finir. \u00bb<\/p>\n<p>Je ne bougeais plus.<\/p>\n<p>Une alarme de proximit\u00e9 s&#8217;est mise \u00e0 piauler. Un des sept se rapprochait par la gauche. Je l&#8217;ai ignor\u00e9. Je l&#8217;ai regard\u00e9 sans le regarder. Il s&#8217;est arr\u00eat\u00e9 \u00e0 trois cents m\u00e8tres, comme un chien qui re\u00e7oit un ordre.<\/p>\n<p>L&#8217;ordre venait de celui qui parlait dans mon casque. \u00c7a, je l&#8217;ai vu tout de suite.<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a prouve rien \u00bb, ai-je dit. Ma voix s&#8217;\u00e9tait cass\u00e9e au milieu. \u00ab Il y a eu des gens dans la cuisine. Le voisin. Le voisin est au courant. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le voisin ne sait pas ce que j&#8217;ai dit en partant. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Dis-le. \u00bb<\/p>\n<p>Un temps.<\/p>\n<p>\u00ab Tu m&#8217;as demand\u00e9 pourquoi je gravais \u00e7a au dos. Tu m&#8217;as dit que \u00e7a porte malheur, une plaque grav\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>Je tenais la plaque, sous mon pouce, comme un galet.<\/p>\n<p>\u00ab Et j&#8217;ai r\u00e9pondu : \u00e7a porte ton vrai nom, Manon. C&#8217;est mieux. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai plus rien entendu. Ni le moteur num\u00e9ro deux, ni la fum\u00e9e qui sifflait sur l&#8217;aile. Un bruit sourd dans les oreilles, comme quand on sort de l&#8217;eau.<\/p>\n<p>Cette phrase, personne ne l&#8217;avait entendue. La cuisine \u00e9tait petite. Nous \u00e9tions deux.<\/p>\n<p>Pas trois. Pas dix. Deux.<\/p>\n<p>\u00ab Th\u00e9o ? \u00bb<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai dit si bas que j&#8217;ai cru ne pas avoir parl\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Je t&#8217;entends, \u00bb a-t-il dit.<\/p>\n<p>\u00ab Tu as maigri. \u00bb<\/p>\n<p>C&#8217;est sorti tout seul. Je ne sais pas pourquoi cette phrase-l\u00e0. J&#8217;ai entendu un rire dans la radio, un rire cass\u00e9, un rire qui ressemblait \u00e0 un sanglot qu&#8217;on aurait attrap\u00e9 au vol.<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. J&#8217;ai maigri. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et ton \u00e9cusson. Tu l&#8217;as recousu avec du fil blanc. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai pas trouv\u00e9 d&#8217;autre couleur. \u00bb<\/p>\n<p>Un obus a travers\u00e9 le ciel \u00e0 ma droite, trop loin, tir\u00e9 par un autre. Th\u00e9o a cri\u00e9 quelque chose sur la fr\u00e9quence ennemie. Une seule syllabe, tr\u00e8s s\u00e8che. Le tireur s&#8217;est retir\u00e9.<\/p>\n<p>J&#8217;ai respir\u00e9. Longtemps.<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi tu es avec eux ? \u00bb ai-je demand\u00e9. \u00ab Pourquoi tu es l\u00e0, Th\u00e9o ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pas maintenant. Je te dirai. Je te dirai tout, mais je n&#8217;ai pas beaucoup de temps. Ils me surveillent. Il y en a un qui m&#8217;\u00e9coute. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Qui ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je te le dis dans une minute. D&#8217;abord\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab D&#8217;abord quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab D&#8217;abord, tiens bon. \u00bb<\/p>\n<p>Quatre minutes quarante. Quelque part derri\u00e8re nous, deux Rafale fon\u00e7aient vers une position que je ne verrais pas. Autour de moi, sept chasseurs furtifs attendaient un signe d&#8217;un homme que j&#8217;avais enterr\u00e9.<\/p>\n<p>Dans l&#8217;interphone coup\u00e9, j&#8217;ai vu la lampe de Garcia s&#8217;approcher du poste. Il agitait la main devant mon visage. Il disait quelque chose que je n&#8217;entendais pas.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas remis le s\u00e9lecteur.<\/p>\n<p>\u00ab Manon. Tu es l\u00e0 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je suis l\u00e0. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est moi, Manon. C&#8217;est Th\u00e9o. \u00bb<\/p>\n<p>Trente secondes plus tard, j&#8217;avais un fr\u00e8re mort dans l&#8217;oreille gauche, un cargo qui perdait cent pieds par minute, et Garcia qui me tapait sur l&#8217;\u00e9paule.<\/p>\n<p>Je lui ai fait signe de la main : attends. Il a recul\u00e9 de deux pas, les yeux ronds, son Tupperware serr\u00e9 contre le ventre comme un b\u00e9b\u00e9. Il n&#8217;a rien dit. Pour la premi\u00e8re fois depuis le d\u00e9collage, il n&#8217;a rien dit.<\/p>\n<p>\u00ab Th\u00e9o. Parle. Vite. \u00bb<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>\u00ab D&#8217;accord. Je vais faire court, il y a trop de choses. \u00bb<\/p>\n<p>Sa voix tremblait un peu, mais pas de peur. Il parlait comme on parle quand on a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 la m\u00eame phrase mille fois, seul, dans le noir, et qu&#8217;on la dit pour la premi\u00e8re fois \u00e0 quelqu&#8217;un.<\/p>\n<p>\u00ab On m&#8217;a abattu il y a six ans. Au-dessus de la mer. Ce n&#8217;\u00e9tait pas un accident, Manon. Le plan de vol avait \u00e9t\u00e9 chang\u00e9. Deux heures avant le d\u00e9collage. Personne n&#8217;\u00e9tait au courant, sauf ceux qui l&#8217;avaient chang\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Qui ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne sais pas encore le nom. Je sais seulement que c&#8217;est quelqu&#8217;un de chez nous. Quelqu&#8217;un qui a acc\u00e8s aux plans. \u00bb<\/p>\n<p>Quelqu&#8217;un de chez nous. J&#8217;ai regard\u00e9 le groupe \u00e9lectrog\u00e8ne, au fond de la soute, et j&#8217;ai pens\u00e9 \u00e0 trois lettres coll\u00e9es sous une poign\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab Je me suis \u00e9ject\u00e9 \u00bb, a-t-il continu\u00e9. \u00ab J&#8217;ai flott\u00e9 quatre heures. Un bateau m&#8217;a rep\u00each\u00e9. Pas le n\u00f4tre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vektor. \u00bb<\/p>\n<p>Un silence tr\u00e8s court.<\/p>\n<p>\u00ab Tu connais ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Une soci\u00e9t\u00e9 militaire. Il y a des bruits \u00e0 la base. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est \u00e7a. Des gens pay\u00e9s pour faire des guerres que personne n&#8217;a d\u00e9clar\u00e9es. Ils m&#8217;ont gard\u00e9 parce que je savais piloter. \u00bb<\/p>\n<p>Il s&#8217;est arr\u00eat\u00e9. J&#8217;ai entendu la respiration dans son masque, longue, laborieuse.<\/p>\n<p>\u00ab Ils m&#8217;ont dit que si je refusais de voler pour eux, ils iraient te chercher, Manon. \u00c0 Orl\u00e9ans. Dans l&#8217;F2. Ils avaient ton adresse, ton \u00e9tage, la couleur de ta porte. Et qu&#8217;ils me laisseraient regarder. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Th\u00e9o. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors j&#8217;ai vol\u00e9. Six ans. J&#8217;ai tir\u00e9 sur des gens dont je ne savais pas le nom. Je ne sais pas combien. Ne me demande pas. \u00bb<\/p>\n<p>Je ne lui ai pas demand\u00e9. Je tenais la plaque si fort que le bord m&#8217;entrait dans la paume.<\/p>\n<p>\u00ab Et le cercueil ? \u00bb<\/p>\n<p>Il a mis longtemps \u00e0 r\u00e9pondre.<\/p>\n<p>\u00ab Du sable. Je l&#8217;ai appris plus tard, par un gars qui a caus\u00e9 apr\u00e8s un verre de trop. Ils ont rapport\u00e9 un cercueil plomb\u00e9, sous le drapeau. Rempli de sable pour faire le poids. Avec le poids de moi qu&#8217;on avait en t\u00eate. Sauf qu&#8217;ils ont mal calcul\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il \u00e9tait trop l\u00e9ger. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu l&#8217;as senti ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je l&#8217;ai senti. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;aurais d\u00fb \u00eatre plus lourd, \u00bb a-t-il dit, d&#8217;une voix presque dr\u00f4le. \u00ab Je mangeais bien, \u00e0 l&#8217;\u00e9poque. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas ri. Je ne crois pas que lui non plus. Mais ce fut un son que nous avons fait ensemble, quelque part entre le rire et l&#8217;autre chose, et il m&#8217;a servi de pilier pendant dix secondes.<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi tu es \u00e0 la t\u00eate des dix, aujourd&#8217;hui ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab De huit, maintenant. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Huit. Pourquoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce qu&#8217;ils ont re\u00e7u l&#8217;ordre de te descendre. Ce matin. Un contrat. Ils devaient t&#8217;abattre, te forcer \u00e0 te poser sur l&#8217;\u00eelot, et te laisser l\u00e0. Je l&#8217;ai su hier soir. J&#8217;ai demand\u00e9 \u00e0 prendre la t\u00eate. J&#8217;ai dit que je connaissais la mani\u00e8re dont les pilotes de transport pensent. Ils m&#8217;ont cru parce que je n&#8217;ai jamais demand\u00e9 quoi que ce soit en six ans. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu voulais me parler. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je voulais t&#8217;atteindre. Avant qu&#8217;on te tue, avant qu&#8217;ils te prennent. Je ne pouvais pas te le dire autrement. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu aurais pu m&#8217;\u00e9crire. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c0 qui ? \u00c0 un cercueil ? \u00bb<\/p>\n<p>Il avait raison. Je me suis mordu l&#8217;int\u00e9rieur de la joue.<\/p>\n<p>Sur le haut-parleur de secours, Faucon a perc\u00e9, hach\u00e9 : \u00ab Cargo 72, trois minutes. Cargo 72, vous me recevez ? \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai bascul\u00e9 une seconde sur sa fr\u00e9quence. \u00ab Je vous re\u00e7ois. Tenez-vous pr\u00eat. \u00bb Puis je suis revenue sur Th\u00e9o.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;\u00e9tait qui ? \u00bb a-t-il demand\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Mon renfort. Deux Rafale. Trois minutes. Il s&#8217;appelle Faucon. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Julien. \u00bb Un temps, tr\u00e8s court. \u00ab C&#8217;est mon ami. Il ne m&#8217;a jamais cru mort. \u00bb<\/p>\n<p>Une chose chaude m&#8217;a travers\u00e9 la poitrine, sans nom, et je n&#8217;ai pas cherch\u00e9 \u00e0 lui en donner un.<\/p>\n<p>\u00ab Il y a un probl\u00e8me, Manon. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Lequel ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le num\u00e9ro deux de la formation. Celui qu&#8217;on appelle Vautour. Il m&#8217;\u00e9coute. Il m&#8217;\u00e9coute depuis ce matin. Il n&#8217;a pas aim\u00e9 que je prenne la t\u00eate. Chaque fois que j&#8217;ai coup\u00e9 la formation pour te parler, il a regard\u00e9 son \u00e9cran, il a\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>La voix de Th\u00e9o s&#8217;est arr\u00eat\u00e9e net.<\/p>\n<p>J&#8217;ai senti, avant d&#8217;entendre. Dans la nuque. Dans les \u00e9paules. Le vieux r\u00e9flexe.<\/p>\n<p>Mon alarme de proximit\u00e9 a hurl\u00e9. Un seul son, continu, aigu, que je n&#8217;avais pas entendu depuis six ans, sauf dans mes r\u00eaves.<\/p>\n<p>Garcia, pench\u00e9 derri\u00e8re mon si\u00e8ge, a dit une phrase que je n&#8217;ai pas comprise.<\/p>\n<p>Le radar a donn\u00e9 l&#8217;\u00e9cho. Un chasseur, plein six heures, \u00e0 quatre cents m\u00e8tres, qui venait de quitter le cercle pour se glisser dans notre sillage.<\/p>\n<p>Verrouill\u00e9.<\/p>\n<p>La soute sentait le k\u00e9ros\u00e8ne et le riz br\u00fbl\u00e9.<\/p>\n<p>Les deux odeurs ensemble, c&#8217;est une chose qu&#8217;on n&#8217;invente pas. Du riz \u00e9tait tomb\u00e9 sur un conduit chaud, derri\u00e8re le si\u00e8ge de Garcia, et il grillait en fumant, avec un petit cr\u00e9pitement de cuisine. Garcia a rattrap\u00e9 son Tupperware, a regard\u00e9 le conduit, m&#8217;a regard\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a, je le raconterai plus tard, \u00bb a-t-il dit.<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>\u00ab Si on a un plus tard. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est ce que je dis. \u00bb<\/p>\n<p>L&#8217;alarme de verrouillage n&#8217;avait pas cess\u00e9. Un son plat, sans piti\u00e9, qui ne laisse pas de place pour une autre pens\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab Manon, \u00bb a dit Th\u00e9o dans mon oreille. \u00ab C&#8217;est lui. C&#8217;est Vautour. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il va tirer dans cinq secondes. Il ne m&#8217;ob\u00e9it plus. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors je descends. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Descends o\u00f9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Sur l&#8217;eau. \u00bb<\/p>\n<p>Il y a eu un silence si bref que je l&#8217;ai \u00e0 peine entendu.<\/p>\n<p>\u00ab Tu es folle. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est ce qu&#8217;on me dit depuis ce matin. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pouss\u00e9 le manche. Pas doucement. Pas comme un transporteur. Comme on le faisait sur Rafale, \u00e0 la verticale d&#8217;un exercice, quand on voulait voir l&#8217;instructeur p\u00e2lir.<\/p>\n<p>L&#8217;altitude a fondu. Trois mille pieds. Mille. Cinq cents. Mes doigts connaissaient la route avant moi. Le radio-altim\u00e8tre \u00e9grenait les chiffres, de plus en plus vite, et Garcia, \u00e0 c\u00f4t\u00e9, a commenc\u00e9 \u00e0 compter \u00e0 voix haute.<\/p>\n<p>\u00ab Cent m\u00e8tres. Soixante. Capitaine. Quarante. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je vois. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Trente. Capitaine, on ne peut pas\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Si. \u00bb<\/p>\n<p>La mer est devenue un mur gris ray\u00e9 de blanc, qui d\u00e9filait sous le ventre. J&#8217;ai senti le souffle des h\u00e9lices lisser la cr\u00eate des vagues. Un banc d&#8217;\u00e9cume a gifl\u00e9 le pare-brise. J&#8217;ai gard\u00e9 l&#8217;altitude \u00e0 la main, avec la jambe qui tremblait un peu sur le palonnier.<\/p>\n<p>Trente m\u00e8tres au-dessus de l&#8217;eau, avec un moteur en moins. Aucun manuel ne dit de faire \u00e7a.<\/p>\n<p>\u00ab Il nous suit, \u00bb a dit Garcia.<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il descend aussi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il n&#8217;a pas le choix. Il doit rester sur nous. \u00bb<\/p>\n<p>Vautour \u00e9tait un bon pilote. Il est venu se coller derri\u00e8re, \u00e0 six cents m\u00e8tres, puis cinq, puis quatre, plus bas qu&#8217;il n&#8217;osait, ce qui lui faisait perdre un peu de sa pr\u00e9cision. Le ton de l&#8217;alarme a chang\u00e9. Il avait tir\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Leurres ! \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai frapp\u00e9 le bouton du pouce, deux fois, trois fois. Les cartouches sont parties sous le fuselage dans un gr\u00e9sillement de p\u00e9tards, des paillettes d&#8217;aluminium et des boules de feu qui ont dans\u00e9 derri\u00e8re nous. Le missile a h\u00e9sit\u00e9, s&#8217;est tourn\u00e9 vers la lumi\u00e8re, et a explos\u00e9 dans la mer, tr\u00e8s proche, en dressant un mur d&#8217;eau blanche que j&#8217;ai travers\u00e9 les yeux ferm\u00e9s.<\/p>\n<p>\u00ab On est vivants \u00bb, a dit Garcia.<\/p>\n<p>\u00ab Pas encore. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il lui en reste combien ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Assez. \u00bb<\/p>\n<p>Dans mon casque, un souffle bref. Th\u00e9o.<\/p>\n<p>\u00ab Reste droite, Manon. Cinq secondes. Ne bouge pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ne bouge pas ? Tu es s\u00fbr ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Fais-moi confiance. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai tenu l&#8217;avion droit. Je n&#8217;ai pas boug\u00e9. J&#8217;ai fait la chose qui contredit tout ce qu&#8217;on m&#8217;avait appris, j&#8217;ai offert ma queue \u00e0 un chasseur ennemi pendant cinq secondes qui ont dur\u00e9 aussi longtemps que six ans.<\/p>\n<p>J&#8217;ai vu appara\u00eetre une tra\u00een\u00e9e blanche sur ma gauche, tr\u00e8s haut, qui plongeait.<\/p>\n<p>Un seul missile. Venu de l&#8217;avion \u00e0 l&#8217;\u00e9cusson.<\/p>\n<p>Il est pass\u00e9 au-dessus de nous, si pr\u00e8s que l&#8217;Hercules a sursaut\u00e9 dans son souffle, et il a rejoint Vautour. L&#8217;explosion a \u00e9clair\u00e9 toute la soute. Une boule orange. Puis des morceaux, tr\u00e8s petits, qui sont tomb\u00e9s dans la mer sans un bruit.<\/p>\n<p>Garcia a l\u00e2ch\u00e9 son Tupperware pour la deuxi\u00e8me fois.<\/p>\n<p>\u00ab Il l&#8217;a eu. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il l&#8217;a eu. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi il a tir\u00e9 sur un des siens ? \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas r\u00e9pondu. Je regardais le casque du chasseur \u00e0 l&#8217;\u00e9cusson, qui montait d\u00e9j\u00e0 en virage serr\u00e9, au milieu des six restants.<\/p>\n<p>Les six ont arr\u00eat\u00e9 leur cercle. Pendant un instant, ils sont rest\u00e9s immobiles dans le ciel, comme un banc de poissons qui cherche d&#8217;o\u00f9 vient le danger.<\/p>\n<p>Puis ils ont tourn\u00e9. Tous. Vers lui.<\/p>\n<p>\u00ab Manon, \u00bb a dit Th\u00e9o, d&#8217;une voix tr\u00e8s calme. \u00ab \u00c7a y est. Ils savent. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu n&#8217;avais pas dit que \u00e7a se passait comme \u00e7a. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je n&#8217;avais pas le choix. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Th\u00e9o, ils sont six. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et moi, un. Je m&#8217;en occupe. Toi, tu t&#8217;\u00e9loignes. Plein sud-ouest. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne te laisse pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c9coute-moi. Il me reste trois minutes de carburant, peut-\u00eatre moins. Je ne pourrai pas rentrer. Pas l\u00e0-bas. Je ne veux pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors tu comptes faire quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tenir assez longtemps pour que Faucon arrive. \u00bb<\/p>\n<p>La voix de Faucon est tomb\u00e9e comme un caillou sur le tableau de bord, claire, sans parasites, pour la premi\u00e8re fois depuis le d\u00e9but.<\/p>\n<p>\u00ab Cargo 72, ici Faucon. J&#8217;ai une vue radar. Six appareils qui convergent sur un seul, et un autre qui vient de dispara\u00eetre de l&#8217;\u00e9cran. Quarante secondes. \u00bb<\/p>\n<p>Il a respir\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Dites-moi, capitaine. Qui est l&#8217;ami ? \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai r\u00e9pondu \u00e0 Faucon par la phrase la plus b\u00eate de ma carri\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00ab L&#8217;ami, c&#8217;est celui qui a un fil blanc sur son casque. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un fil blanc. \u00bb Sa voix a gr\u00e9sill\u00e9. \u00ab Capitaine, j&#8217;ai six cibles sur l&#8217;\u00e9cran. Je vois pas de fil. \u00bb<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>\u00ab Celui qu&#8217;ils attaquent tous. Faucon, vous le touchez pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Re\u00e7u. Je sais pas pourquoi, mais je le touche pas. \u00bb<\/p>\n<p>Quarante secondes, c&#8217;est long. Je les ai pass\u00e9es \u00e0 trente m\u00e8tres de la mer, avec un moteur en moins, \u00e0 imaginer ce que je ne pouvais pas voir. Six chasseurs en grappe. Un seul qui montait, qui plongeait, qui faisait des choses que le manuel interdit. Th\u00e9o volait comme avant. Il volait comme quelqu&#8217;un qui n&#8217;a plus rien \u00e0 garder.<\/p>\n<p>\u00ab Manon. Deux minutes de carburant. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu tiens. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je tiens. \u00bb<\/p>\n<p>Il mentait. Je l&#8217;entendais respirer court, dans son masque, avec le petit sifflement qu&#8217;il avait toujours quand il mentait.<\/p>\n<p>Garcia avait remis son Tupperware sous son bras. Il regardait par le hublot de la soute, la bouche entrouverte, comme un gamin devant un feu d&#8217;artifice.<\/p>\n<p>\u00ab Capitaine. L\u00e0. En haut. \u00bb<\/p>\n<p>Ils sont arriv\u00e9s par le haut, comme on l&#8217;apprend. Deux traits gris, tr\u00e8s fins, qui ont d\u00e9chir\u00e9 les nuages sans bruit, puis le bruit est venu apr\u00e8s, un grondement qui a fait tinter la t\u00f4le. Deux Rafale. Faucon et son ailier, ailes dans les ailes, \u00e0 une vitesse qui n&#8217;avait rien \u00e0 voir avec la mienne.<\/p>\n<p>Ils ont l\u00e2ch\u00e9 des leurres au nez des six. Une gerbe de lumi\u00e8re, blanche et orange, qui a mis le ciel en plein jour.<\/p>\n<p>Je croyais \u00e0 un combat. Il n&#8217;y en a pas eu.<\/p>\n<p>Les six se sont repli\u00e9s. Tous ensemble, sans un tir, sans un mot sur la fr\u00e9quence. Ils sont partis au sud comme un banc de poissons qui sent le requin, et le ciel s&#8217;est vid\u00e9 autour de nous.<\/p>\n<p>\u00ab Ils ont peur de quoi ? \u00bb a demand\u00e9 Garcia.<\/p>\n<p>\u00ab Des images, \u00bb a dit Th\u00e9o. Sa voix \u00e9tait plate. \u00ab Un cargo qui prend un coup, on met \u00e7a sur le compte de l&#8217;ennemi. Deux Rafale avec des cam\u00e9ras, c&#8217;est une preuve. Ils aiment pas les preuves. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors c&#8217;est fini ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. Ils vont revenir quand les cam\u00e9ras seront rentr\u00e9es. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai tir\u00e9 sur le manche et j&#8217;ai repris de l&#8217;altitude. Cinq cents pieds. Mille. Mes cuisses tremblaient d&#8217;un coup, maintenant que c&#8217;\u00e9tait calme. Sous mon pouce, le gaffer gris de la plaque \u00e9tait humide.<\/p>\n<p>Dans mon casque, une voix que je connaissais trop bien. Pas pos\u00e9e, cette fois.<\/p>\n<p>\u00ab Faucon, ici Echo Base. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Echo Base, j&#8217;\u00e9coute. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez le Cargo 72 en visuel ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Affirmatif, mon colonel. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors vous allez l&#8217;abattre. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas boug\u00e9. Garcia, derri\u00e8re moi, a arr\u00eat\u00e9 de respirer.<\/p>\n<p>\u00ab Et tout ce qui vole autour de lui, \u00bb a ajout\u00e9 Saint-Pierre. Il a laiss\u00e9 passer une seconde. \u00ab C&#8217;est un ordre, capitaine Moreau. Cet appareil transporte du mat\u00e9riel qui ne doit pas atteindre la base. Je vous demande de l&#8217;abattre maintenant, sur-le-champ, avant qu&#8217;il se pose. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il r\u00e9p\u00e8te \u00e7a comme on commande un caf\u00e9, \u00bb a murmur\u00e9 Garcia.<\/p>\n<p>\u00ab Chut. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai ferm\u00e9 les yeux une demi-seconde. Je me suis dit : voil\u00e0. Il a enfin dit la phrase \u00e0 voix haute. Il n&#8217;a pas besoin de l&#8217;ennemi pour tuer un \u00e9quipage. Il lui suffit d&#8217;un Rafale et d&#8217;un micro.<\/p>\n<p>Faucon a mis du temps. Trois secondes, quatre. J&#8217;ai entendu son souffle, dans la radio, le m\u00eame souffle que sur la piste d&#8217;Orl\u00e9ans, avant les d\u00e9collages.<\/p>\n<p>\u00ab Echo Base, ici Faucon. Ordre non re\u00e7u, mon colonel. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab R\u00e9p\u00e9tez ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Brouillage. Je vous re\u00e7ois tr\u00e8s mal. Vous gr\u00e9sillez. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Moreau. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je vous re\u00e7ois tr\u00e8s mal, mon colonel. Je crois que c&#8217;est le brouillage. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je r\u00e9p\u00e8te l&#8217;ordre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous gr\u00e9sillez beaucoup. \u00bb<\/p>\n<p>Il y a eu un blanc sur la fr\u00e9quence. Pas long, mais on l&#8217;a tous remarqu\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Ce sera consign\u00e9, capitaine. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Consignez, mon colonel. \u00bb<\/p>\n<p>Garcia a l\u00e2ch\u00e9 un petit rire nerveux, sans joie, qui s&#8217;est \u00e9trangl\u00e9 dans sa gorge. Il a lev\u00e9 son Tupperware, comme on l\u00e8ve un verre.<\/p>\n<p>\u00ab \u00c0 Faucon, \u00bb a-t-il dit.<\/p>\n<p>\u00ab \u00c0 Faucon. \u00bb<\/p>\n<p>Mes mains \u00e9taient mouill\u00e9es. Saint-Pierre venait de comprendre qu&#8217;il avait un probl\u00e8me. Un colonel qui donne l&#8217;ordre d&#8217;abattre un appareil fran\u00e7ais devant t\u00e9moins, ce n&#8217;est pas un d\u00e9tail. Il allait faire ce qu&#8217;on fait quand on a un probl\u00e8me : le faire dispara\u00eetre. Je ne savais pas encore comment.<\/p>\n<p>\u00ab Faucon, \u00bb ai-je dit, \u00ab merci. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pas de quoi, capitaine. J&#8217;ai pas eu d&#8217;ordre. \u00bb<\/p>\n<p>Puis, sur la fr\u00e9quence, un clic.<\/p>\n<p>Un souffle dans un masque. Cette voix rauque, qui n&#8217;avait plus rien de l&#8217;ennemi.<\/p>\n<p>\u00ab Faucon. \u00bb<\/p>\n<p>Un seul mot. Il l&#8217;avait dit sur la fr\u00e9quence ouverte, pas sur la n\u00f4tre. Je n&#8217;ai pas compris tout de suite pourquoi. Il savait qu&#8217;il lui restait peu de carburant et peu de temps, et qu&#8217;il n&#8217;y aurait pas de seconde occasion.<\/p>\n<p>\u00ab Faucon, ne tire pas. Je suis seul. Je suis \u00e0 sec. \u00bb<\/p>\n<p>Je regardais l&#8217;\u00e9cran. Les deux Rafale, qui virent, tr\u00e8s lentement, autour du chasseur \u00e0 l&#8217;\u00e9cusson. Faucon, qui ne r\u00e9pondait plus.<\/p>\n<p>Cinq secondes. Dix. Je n&#8217;ai jamais su si le silence venait de lui ou du brouillage.<\/p>\n<p>Puis la voix de Faucon, tr\u00e8s bas. Une voix que je ne lui avais jamais entendue.<\/p>\n<p>\u00ab Th\u00e9o ? C&#8217;est toi qui es dans ce chasseur ? \u00bb<\/p>\n<p>Quarante et une minutes plus tard, je roulais sur la piste d&#8217;Echo Base avec un moteur et demi, et deux camions de pompiers qui me suivaient comme des chiens.<\/p>\n<p>Je raconte dans l&#8217;ordre. Sinon je vais la perdre, cette demi-heure.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la phrase de Faucon, Th\u00e9o n&#8217;a pas r\u00e9pondu. Il y a eu un souffle, puis une voix tr\u00e8s calme qui disait une position, un cap, une distance. Faucon a pris la main sans transition. Il parlait \u00e0 Th\u00e9o comme on parle \u00e0 un cheval qui a peur.<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>\u00ab Th\u00e9o, \u00e9coute-moi. L&#8217;Aquilon est \u00e0 onze milles dans ton trois heures. Tu me suis. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je n&#8217;ai plus rien, Julien. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu me suis. Cap deux-six-z\u00e9ro. Tu rallumes ton balisage. Tu me laisses faire. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et Manon ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle se d\u00e9brouille mieux que nous deux. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai failli dire quelque chose. Je n&#8217;ai rien dit. Je volais avec le front contre la verri\u00e8re, et je comptais les points lumineux sur l&#8217;\u00e9cran qui s&#8217;\u00e9loignaient vers le nord.<\/p>\n<p>Puis Faucon, plus sec : \u00ab \u00c9jection. J&#8217;ai un parachute. Je le vois. Il est bon. \u00bb<\/p>\n<p>Garcia a pouss\u00e9 un cri, un vrai, qui m&#8217;a fait sursauter au point de l\u00e2cher la manette une demi-seconde.<\/p>\n<p>\u00ab Pardon, capitaine. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pas grave. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il est vivant ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il est dans l&#8217;eau, Garcia. La fr\u00e9gate met un canot. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est pas la m\u00eame chose. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. C&#8217;est mieux que rien. \u00bb<\/p>\n<p>Apr\u00e8s \u00e7a, plus de chasseurs. Plus de tirs. Pendant vingt minutes, j&#8217;ai pilot\u00e9 avec une seule id\u00e9e en t\u00eate, celle que je n&#8217;avais pas quitt\u00e9e depuis le cercueil : il est vivant, et je ne peux pas aller le chercher.<\/p>\n<p>Saint-Pierre a repris la radio \u00e0 trois minutes de l&#8217;arriv\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab Cargo 72. Posez-vous sur l&#8217;\u00eelot. Je r\u00e9p\u00e8te. L&#8217;\u00eelot. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je me pose chez moi, mon colonel. \u00c0 Echo Base. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous d\u00e9sob\u00e9issez. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je pose un avion sur une piste. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Leroy, je vous pr\u00e9viens\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai coup\u00e9. Je sais, on ne coupe pas. Je l&#8217;ai fait quand m\u00eame, et \u00e7a m&#8217;a fait du bien, un bien petit et mauvais, comme un cachet qu&#8217;on avale \u00e0 sec.<\/p>\n<p>L&#8217;atterrissage, je ne m&#8217;en souviens pas bien. Une h\u00e9lice en drapeau. L&#8217;aile gauche qui vibrait comme une scie. Le train qui est sorti \u00e0 la main, en tirant sur une manivelle que je n&#8217;avais jamais touch\u00e9e qu&#8217;au simulateur. Garcia a cri\u00e9 les hauteurs. Je crois que j&#8217;ai pos\u00e9 l&#8217;avion \u00e0 peu pr\u00e8s droit. Il y a eu un grand bruit de ferraille, une gerbe d&#8217;\u00e9tincelles sur le c\u00f4t\u00e9, et on s&#8217;est arr\u00eat\u00e9s au bout de la piste, dans une odeur de caoutchouc br\u00fbl\u00e9.<\/p>\n<p>L&#8217;horloge de bord disait z\u00e9ro heure cinquante-deux.<\/p>\n<p>J&#8217;ai d\u00e9tach\u00e9 ma ceinture. Mes doigts ne voulaient pas.<\/p>\n<p>\u00ab Capitaine, \u00bb a dit Garcia. \u00ab Il y a du monde. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis pench\u00e9e. Sur la piste, devant le nez de l&#8217;avion, il y avait quatre voitures grises. Des gendarmes de l&#8217;air, en rang, en tenue de service. Les pompiers restaient derri\u00e8re, \u00e0 distance. Pas d&#8217;ambulance. Quatre voitures de la pr\u00e9v\u00f4t\u00e9, avec leurs gyrophares \u00e9teints, et un adjudant qui attendait les mains dans le dos.<\/p>\n<p>Ils n&#8217;\u00e9taient pas l\u00e0 pour nous aider.<\/p>\n<p>\u00ab Capitaine Leroy ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est moi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous \u00eates plac\u00e9e en garde \u00e0 vue pour refus d&#8217;ob\u00e9issance en op\u00e9ration et\u2026 \u00bb Il a regard\u00e9 sa feuille. \u00ab \u2026 d\u00e9tournement de mat\u00e9riel. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quel mat\u00e9riel ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous le saurez en temps voulu. Mains devant, s&#8217;il vous pla\u00eet. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas discut\u00e9. J&#8217;ai sorti les mains, doucement, avec une lenteur d&#8217;enfant. Pendant qu&#8217;il v\u00e9rifiait mes poches, j&#8217;ai laiss\u00e9 tomber la main gauche sur la manette de pouss\u00e9e, comme pour m&#8217;appuyer.<\/p>\n<p>Le gaffer a c\u00e9d\u00e9 d&#8217;un coup. La plaque est venue avec, froide, plus petite que dans mon souvenir. Je l&#8217;ai gliss\u00e9e dans ma botte, contre la cheville, le bout de scotch coll\u00e9 \u00e0 la chaussette.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas su pourquoi je le faisais. Je sais seulement que j&#8217;aurais tu\u00e9 quiconque la touchait.<\/p>\n<p>Derri\u00e8re moi, ils ont ouvert la soute. J&#8217;ai entendu le chariot, les sangles qu&#8217;on d\u00e9fait, les bottes sur la rampe. Deux gendarmes ont sorti le groupe \u00e9lectrog\u00e8ne en le portant \u00e0 quatre. Un autre a pos\u00e9 la mallette sur un drap, vide, avec ses plombs gris cass\u00e9s.<\/p>\n<p>\u00ab Elle \u00e9tait comme \u00e7a ? \u00bb a demand\u00e9 l&#8217;adjudant.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne sais pas, \u00bb ai-je dit. \u00ab Je livre des radios. \u00bb<\/p>\n<p>Ils ont pris la tablette de chargement. Le t\u00e9l\u00e9phone de Garcia, aussi, dans un sachet transparent. Il a protest\u00e9. Un gendarme a demand\u00e9 :<\/p>\n<p>\u00ab Et \u00e7a ? \u00bb<\/p>\n<p>Il tenait le Tupperware.<\/p>\n<p>\u00ab Mon repas, adjudant. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Du riz. \u00bb<\/p>\n<p>Le gendarme a soulev\u00e9 le couvercle. Un instant. Il a regard\u00e9. Du riz, un peu br\u00fbl\u00e9, avec une tache de graisse. Il l&#8217;a referm\u00e9, avec la grimace de quelqu&#8217;un qui n&#8217;aime pas les restes, et il l&#8217;a rendu.<\/p>\n<p>Garcia ne m&#8217;a pas regard\u00e9e. Il avait pos\u00e9 la bo\u00eete contre son ventre, tr\u00e8s serr\u00e9e, avec ses deux mains, et il l&#8217;a gard\u00e9e comme \u00e7a jusqu&#8217;au bout du couloir.<\/p>\n<p>On nous a s\u00e9par\u00e9s dans un couloir gris. Il m&#8217;a lanc\u00e9 un regard, rapide, un seul. Pas de blague. Pas de caf\u00e9.<\/p>\n<p>Ma cellule faisait trois m\u00e8tres sur deux, avec un banc, une ampoule dans une cage, et une odeur de peinture fra\u00eeche. J&#8217;ai pos\u00e9 mes bottes \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la porte, avec la plaque dedans. Je me suis assise.<\/p>\n<p>J&#8217;ai pens\u00e9 \u00e0 Th\u00e9o, dans l&#8217;eau. Aux six ans.<\/p>\n<p>J&#8217;ai entendu des pas dans le couloir. Lourds. Une cl\u00e9 dans la serrure.<\/p>\n<p>La porte s&#8217;est ouverte. Un homme est entr\u00e9, sans se presser, la casquette sous le bras.<\/p>\n<p>Saint-Pierre.<\/p>\n<p>Saint-Pierre avait apport\u00e9 deux gobelets de caf\u00e9, et le mien n&#8217;avait pas de sucre.<\/p>\n<p>Il l&#8217;a pos\u00e9 sur le banc, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi, sans un mot. Moi, je ne prends pas de sucre. Je n&#8217;en ai jamais pris. Au briefing de ce matin, il ne m&#8217;avait m\u00eame pas regard\u00e9e. Et il savait \u00e7a.<\/p>\n<p>\u00ab Asseyez-vous, Leroy. \u00bb<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>\u00ab Je suis assise, mon colonel. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ah. Oui. \u00bb<\/p>\n<p>Il est rest\u00e9 debout. Il a tourn\u00e9 son gobelet entre ses doigts, puis il s&#8217;est mis \u00e0 regarder sa montre. Une belle montre, lourde, qui n&#8217;allait pas avec le reste. Les poignets de sa chemise \u00e9taient \u00e9lim\u00e9s. Je l&#8217;ai remarqu\u00e9 parce que je n&#8217;avais rien d&#8217;autre \u00e0 regarder.<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez pos\u00e9 un Hercules \u00e0 un moteur sur ma piste, \u00bb a-t-il dit. \u00ab Techniquement, c&#8217;est tr\u00e8s beau. Je vous le dis parce que personne d&#8217;autre ne vous le dira. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Merci. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ne me remerciez pas. \u00c9coutez. \u00bb<\/p>\n<p>Il a sorti une feuille de sa poche, pli\u00e9e en quatre, et il l&#8217;a d\u00e9pli\u00e9e sur son genou.<\/p>\n<p>\u00ab Voil\u00e0 ce qui se passe. Ce soir, vous avez d\u00e9sob\u00e9i \u00e0 un ordre direct. Vous avez ouvert un colis scell\u00e9 de l&#8217;\u00e9tat-major, vous l&#8217;avez vid\u00e9, et vous avez perdu un avion \u00e0 quarante millions. J&#8217;ai de quoi vous envoyer devant un conseil d&#8217;enqu\u00eate. Apr\u00e8s, devant le tribunal des arm\u00e9es. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Voil\u00e0 ce que je propose. \u00bb<\/p>\n<p>Il a repli\u00e9 la feuille. Il s&#8217;est pench\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Vous me dites o\u00f9 est le disque. Vous signez que vous avez agi seule, sans \u00e9quipage. Et la semaine prochaine, vous reprenez une combinaison de pilote de chasse. Un Rafale, Leroy. Votre ancienne escadrille. Je m&#8217;en occupe personnellement. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas r\u00e9pondu. Il a pris \u00e7a pour de la r\u00e9flexion.<\/p>\n<p>\u00ab Vous en r\u00eavez depuis six ans. Ne mentez pas, je lis vos demandes de mutation. Vous les avez toutes faites. Toutes refus\u00e9es. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais qui les a refus\u00e9es. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Moi. \u00bb Il a souri, \u00e0 peine. \u00ab Quelqu&#8217;un devait le faire. Une \u00e9valuation, \u00e7a se r\u00e9dige, capitaine. &#8220;Instable sous charge.&#8221; Trois mots. Vous seriez surprise de voir \u00e0 quel point une rumeur tient bien quand elle est \u00e9crite en bas d&#8217;une page. \u00bb<\/p>\n<p>Mes mains se sont mises \u00e0 trembler. Je les ai coinc\u00e9es sous mes cuisses.<\/p>\n<p>Six ans. Les regards \u00e0 la cantine. Les silences quand j&#8217;entrais dans une salle. \u00ab Elle a craqu\u00e9, la petite Leroy. \u00bb Un papier tap\u00e9 \u00e0 la machine, et une rumeur qui marchait toute seule.<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi ? \u00bb ai-je dit.<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi moi ? \u00bb<\/p>\n<p>Il a lev\u00e9 un sourcil. Il n&#8217;a pas dit \u00ab parce que \u00bb. Il a dit : \u00ab Un pilote de chasse pose des questions. Un pilote de transport livre des colis. C&#8217;est une question de r\u00e9partition, capitaine. \u00bb<\/p>\n<p>Il venait d&#8217;avouer, sans le dire. Il le savait.<\/p>\n<p>\u00ab Et mon fr\u00e8re ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Votre fr\u00e8re n&#8217;est pas mort en h\u00e9ros, Leroy. Il a vendu sa patrouille. Il a pris l&#8217;argent et il a disparu. Je vous \u00e9pargne les d\u00e9tails. Ce n&#8217;est pas joli. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il est dans un cercueil. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il est dans un cercueil. \u00bb Il a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 \u00e7a lentement, comme on cale une porte. \u00ab Un cercueil, \u00e7a ne contredit personne. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas boug\u00e9. J&#8217;ai regard\u00e9 mes mains. J&#8217;ai pens\u00e9 \u00e0 une plaque dans une botte, \u00e0 deux m\u00e8tres de moi. J&#8217;ai pens\u00e9 \u00e0 ne pas regarder la botte.<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez voulu faire abattre mon avion. Mon \u00e9quipage \u00e9tait dedans. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez de la chance, Leroy : un cargo, \u00e7a se remplace. Un colonel, jamais. \u00bb<\/p>\n<p>Il a dit \u00e7a doucement. Avec l&#8217;air de ceux qui expliquent une r\u00e8gle de grammaire.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai rien dit. Je crois que j&#8217;ai souri. Je ne sais pas pourquoi. \u00c7a l&#8217;a rendu nerveux.<\/p>\n<p>\u00ab Le disque, Leroy. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quel disque ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ne jouez pas. La mallette est vide. Quelqu&#8217;un a pris ce qu&#8217;il y avait dedans. Votre sergent-chef ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je livre des radios, mon colonel. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il va nous le dire. Un sergent-chef, \u00e7a tient moins bien qu&#8217;un capitaine. \u00bb Il a regard\u00e9 sa montre une derni\u00e8re fois. \u00ab R\u00e9fl\u00e9chissez. Vous avez jusqu&#8217;\u00e0 six heures. \u00c0 six heures, on me remet un prisonnier, et je n&#8217;aurai plus besoin de vous. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quel prisonnier ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un pilote. Une \u00e9pave que la marine a ramass\u00e9e. Vous ne voulez pas le savoir. \u00bb<\/p>\n<p>Il est sorti. Il a laiss\u00e9 l&#8217;autre gobelet sur le banc, plein. J&#8217;ai entendu la cl\u00e9, puis le pas qui s&#8217;\u00e9loignait, r\u00e9gulier, s\u00fbr de lui.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas bu son caf\u00e9. Je l&#8217;ai laiss\u00e9 refroidir en regardant la peinture fra\u00eeche sur le mur. Un prisonnier, une \u00e9pave, ramass\u00e9e. Pas de naufrag\u00e9. Pas de bless\u00e9. Un mot de colonel pour dire un homme.<\/p>\n<p>Il est vivant. Saint-Pierre venait de me le dire sans s&#8217;en rendre compte.<\/p>\n<p>La cl\u00e9 a de nouveau tourn\u00e9. Une femme est entr\u00e9e, avec un plateau et un carnet sous le bras. Cinquante-huit ans \u00e0 peu pr\u00e8s, cheveux gris coup\u00e9s court, lunettes sur une cha\u00eene. L&#8217;adjudante Nadine Robert. La secr\u00e9taire de Saint-Pierre. Je l&#8217;avais crois\u00e9e douze fois en six ans. Elle ne m&#8217;avait jamais dit bonjour.<\/p>\n<p>\u00ab Votre d\u00e9position, capitaine. Pour la pr\u00e9v\u00f4t\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a pos\u00e9 le plateau sur le banc. Elle a d\u00e9pli\u00e9 une serviette en papier, lentement, comme si elle avait des probl\u00e8mes de doigts, et elle y a gliss\u00e9 un petit papier pli\u00e9 en huit.<\/p>\n<p>\u00ab Je dois vous lire le r\u00e8glement. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Lisez. \u00bb<\/p>\n<p>Elle l&#8217;a lu. Trois minutes, sans se tromper d&#8217;un mot. Pendant ce temps, je lisais ce qu&#8217;elle avait \u00e9crit \u00e0 la main, sous la serviette, en minuscules.<\/p>\n<p>\u00ab Rapport de l&#8217;Aquilon, 01 h 30 : aucun naufrag\u00e9 recueilli. \u00bb<\/p>\n<p>Et dessous, plus petit :<\/p>\n<p>\u00ab Je tape ses courriers depuis onze ans. Il a appel\u00e9 la fr\u00e9gate \u00e0 une heure. \u00bb<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai relu deux fois. Quand j&#8217;ai lev\u00e9 les yeux, elle me regardait. Pas avec de la piti\u00e9. Avec la m\u00eame attention qu&#8217;on met \u00e0 surveiller une casserole qui va d\u00e9border.<\/p>\n<p>\u00ab Vous voulez un peu d&#8217;eau, capitaine ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je reviens. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a repris le papier avec la serviette, sans geste inutile.<\/p>\n<p>On est venu me chercher dix minutes plus tard. Deux gendarmes, un couloir, une porte vitr\u00e9e. Derri\u00e8re la vitre, une salle de d\u00e9position, une table m\u00e9tallique, une lampe. Un homme assis, de dos, dans une combinaison de vol froiss\u00e9e. Un Tupperware pos\u00e9 \u00e0 sa gauche.<\/p>\n<p>Garcia.<\/p>\n<p>Un officier de la pr\u00e9v\u00f4t\u00e9 lui tendait un stylo. Il a pris le stylo. Il a regard\u00e9 la feuille. Puis il a lev\u00e9 les yeux, vers la vitre, vers moi.<\/p>\n<p>Il n&#8217;a pas souri. Il n&#8217;a pas fait un signe.<\/p>\n<p>Il a sign\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 3 h 12, j&#8217;avais les ongles pleins de colle grise et sur les genoux une plaque que je lisais pour la premi\u00e8re fois.<\/p>\n<p>Je raconte comment j&#8217;en suis arriv\u00e9e l\u00e0. \u00c7a a commenc\u00e9 par un bruit de cl\u00e9.<\/p>\n<p>Un gendarme a ouvert ma cellule. Il avait la mine d&#8217;un type qu&#8217;on a r\u00e9veill\u00e9 pour rien. Derri\u00e8re lui, Garcia portait un plateau en plastique avec un Tupperware dessus.<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>\u00ab Cinq minutes, \u00bb a dit le gendarme. \u00ab Le repas du d\u00e9tenu. Ordre de l&#8217;adjudant. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Merci, chef. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai pas de chef. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Merci quand m\u00eame. \u00bb<\/p>\n<p>La porte s&#8217;est referm\u00e9e, pas ferm\u00e9e \u00e0 cl\u00e9. Je l&#8217;ai entendu rester derri\u00e8re, dos au mur, avec un b\u00e2illement.<\/p>\n<p>Garcia a pos\u00e9 le plateau sur le banc. Il avait les yeux rouges et une trace de stylo bleu sur le pouce. Je n&#8217;ai pas r\u00e9ussi \u00e0 le regarder en face.<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez sign\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Contre moi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Contre vous. \u00bb Il s&#8217;est assis par terre, adoss\u00e9 au mur, les genoux relev\u00e9s. \u00ab J&#8217;ai dit que vous m&#8217;aviez ordonn\u00e9 d&#8217;ouvrir le groupe. Ce qui est vrai, d&#8217;ailleurs. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Garcia. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c9coutez-moi, capitaine. Un t\u00e9moin qui signe, on le laisse circuler. On lui donne un badge, on lui laisse son plateau, on lui dit de rester \u00e0 disposition. Un t\u00e9moin qui refuse, on l&#8217;enferme dans la cellule d&#8217;\u00e0 c\u00f4t\u00e9. Moi, j&#8217;ai besoin de marcher dans cette base. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pour quoi faire ? \u00bb<\/p>\n<p>Il a pos\u00e9 le doigt sur le couvercle du Tupperware.<\/p>\n<p>\u00ab Pour \u00e7a. \u00bb<\/p>\n<p>Il l&#8217;a ouvert. Du riz. Un peu br\u00fbl\u00e9, avec une tache de graisse, froid. Il a plong\u00e9 la main dedans jusqu&#8217;au poignet, sans fiert\u00e9, comme on cherche ses cl\u00e9s au fond d&#8217;un sac, et il a sorti un sachet de cong\u00e9lation, pli\u00e9 en trois, plein de grains coll\u00e9s.<\/p>\n<p>Dedans, un petit bo\u00eetier noir, de la taille d&#8217;un briquet.<\/p>\n<p>\u00ab Ils ont pris la mallette, le groupe, la tablette, mon t\u00e9l\u00e9phone. Ils ont pas touch\u00e9 au riz. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Qui va fouiller du riz de sergent-chef, \u00bb ai-je dit.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est ce que j&#8217;ai dit \u00e0 votre place. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pris le sachet. Il pesait presque rien. Pour un machin qui valait un avion, un colonel et une carri\u00e8re. Je l&#8217;ai retourn\u00e9 entre mes doigts, et c&#8217;est l\u00e0 que j&#8217;ai vu l&#8217;\u00e9tiquette. Une bande de papier blanc, coll\u00e9e sur la tranche, avec trois lignes \u00e0 l&#8217;encre bleue.<\/p>\n<p>Une \u00e9criture que je connaissais. Pas par c\u0153ur, mais assez, apr\u00e8s six ans de notes de service sign\u00e9es en bas.<\/p>\n<p>\u00ab PDV T. LEROY. Modifi\u00e9 02:14. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas boug\u00e9. J&#8217;ai relu. Mon pouce a gliss\u00e9 sur les chiffres.<\/p>\n<p>\u00ab Capitaine ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Donnez-moi une minute. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez deux minutes. Pas plus. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai retir\u00e9 ma botte. Elle sentait la graisse et le m\u00e9tal br\u00fbl\u00e9. La plaque \u00e9tait l\u00e0, contre la chaussette, avec son vieux gaffer gris qui avait pris la forme de ma cheville.<\/p>\n<p>Six ans. Je n&#8217;avais jamais d\u00e9coll\u00e9 ce gaffer. Quand il l\u00e2chait, j&#8217;en remettais une couche par-dessus, avec les dents, avec les doigts, \u00e0 l&#8217;aveugle, dans le noir du cockpit. J&#8217;avais peur de ce qu&#8217;il y avait dessous. J&#8217;avais peur qu&#8217;il n&#8217;y ait rien.<\/p>\n<p>Je me suis mise \u00e0 l&#8217;arracher. Un bout, puis un autre. La colle a c\u00e9d\u00e9 avec un petit bruit de tissu d\u00e9chir\u00e9. Garcia m&#8217;a pass\u00e9 son gobelet pour que je pose les morceaux dedans. Il n&#8217;a rien dit. Il tenait le gobelet comme on tient la main de quelqu&#8217;un.<\/p>\n<p>Quand la derni\u00e8re couche est tomb\u00e9e, j&#8217;ai tourn\u00e9 la plaque de c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n<p>Sur la tranche, \u00e0 la pointe d&#8217;un clou, grav\u00e9 gauche-droite, tr\u00e8s petit :<\/p>\n<p>0214 SP<\/p>\n<p>Quatre chiffres. Deux lettres.<\/p>\n<p>Je suis rest\u00e9e longtemps sans respirer. Le temps qu&#8217;il faut \u00e0 une lampe pour s&#8217;allumer.<\/p>\n<p>\u00ab 02 h 14, \u00bb a dit Garcia, lentement. \u00ab C&#8217;est l&#8217;\u00e9tiquette. C&#8217;est pareil. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est pareil. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et SP\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Saint-Pierre. \u00bb<\/p>\n<p>Il a referm\u00e9 la bouche. Il l&#8217;a rouverte.<\/p>\n<p>\u00ab B.S.P. sur la mallette. S.P. sur la plaque. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mon fr\u00e8re l&#8217;a grav\u00e9 la veille de son d\u00e9part. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis rappel\u00e9e la phrase de Th\u00e9o, sur la fr\u00e9quence : \u00ab Je ne sais pas encore le nom. \u00bb Il ne mentait pas. Il avait \u00e9crit ces deux lettres un soir de briefing, parce que le changement de plan l&#8217;avait fait tiquer, comme on note un truc qu&#8217;on ne comprend pas pour le redemander apr\u00e8s. Il a grav\u00e9 avec le clou du voisin, sur la plaque que je portais \u00e0 ma manette. Il me l&#8217;a donn\u00e9e le lendemain en me disant \u00ab tiens bon \u00bb.<\/p>\n<p>Il m&#8217;avait laiss\u00e9 le nom du tra\u00eetre sur une plaque, et il \u00e9tait parti sans savoir qu&#8217;il le faisait.<\/p>\n<p>Je ne l&#8217;ai pas dit \u00e0 voix haute. J&#8217;ai juste serr\u00e9 la plaque contre ma poitrine, une seconde, comme on le fait avec un enfant qui s&#8217;est fait mal.<\/p>\n<p>\u00ab Capitaine, \u00bb a repris Garcia. Il a baiss\u00e9 la voix. \u00ab Il y a autre chose. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Dans le couloir, quand j&#8217;attendais pour signer. J&#8217;ai entendu deux gendarmes. L&#8217;Aquilon a un pilote \u00e0 bord. Vivant. Il est pas bless\u00e9, ou peu. Ils disent &#8220;le prisonnier&#8221;. L&#8217;h\u00e9lico l&#8217;am\u00e8ne \u00e0 six heures. Saint-Pierre vient le chercher lui-m\u00eame, en personne, sur l&#8217;h\u00e9listation. \u00bb<\/p>\n<p>Le c\u0153ur m&#8217;a donn\u00e9 un coup, un seul, tr\u00e8s sec.<\/p>\n<p>\u00ab Vivant. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vivant. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c0 six heures. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il le prend en main. Une fois qu&#8217;il l&#8217;a, il en fait ce qu&#8217;il veut. Un prisonnier qui tombe dans un escalier, \u00e7a arrive. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Garcia. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je dis ce que j&#8217;ai entendu. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis assise sur le banc. J&#8217;avais la plaque dans une main, le bo\u00eetier dans l&#8217;autre. Mon fr\u00e8re, un colonel, une heure. Des preuves, mais personne devant qui les poser.<\/p>\n<p>\u00ab Il y a un g\u00e9n\u00e9ral qui arrive, \u00bb a dit Garcia. \u00ab Pour la c\u00e9r\u00e9monie. Huit heures. Tout le monde en tenue. Le g\u00e9n\u00e9ral d&#8217;Harcourt. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Si on arrive devant lui avec \u00e7a\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab On n&#8217;arrive pas, Garcia. On est en garde \u00e0 vue. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab On est en garde \u00e0 vue, vous. Moi, j&#8217;ai un badge. \u00bb<\/p>\n<p>Il a ramass\u00e9 le sachet, l&#8217;a replong\u00e9 dans le riz, l&#8217;a recouvert avec le dos de la cuill\u00e8re. Il a referm\u00e9 le couvercle, tr\u00e8s doucement.<\/p>\n<p>Il a lev\u00e9 son poignet. Une montre en plastique noir, sans marque, qu&#8217;il avait gard\u00e9e alors que tout le reste \u00e9tait confisqu\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Il est 3 h 40. \u00bb<\/p>\n<p>Il m&#8217;a regard\u00e9e, enfin. Il avait l&#8217;air plus vieux que ce matin. Plus calme aussi.<\/p>\n<p>\u00ab Il nous reste deux heures vingt. \u00bb<\/p>\n<p>Je compte. C&#8217;est la seule chose qui m&#8217;est rest\u00e9e de six ans.<\/p>\n<p>Sept marches pour descendre \u00e0 l&#8217;infirmerie de l&#8217;Aquilon. Quatre vis au plafond. Une couverture grise, un th\u00e9 sans sucre dans un gobelet en inox, et une chaise viss\u00e9e au sol. La chaise, c&#8217;est ce que j&#8217;ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9. Elle ne bougeait pas.<\/p>\n<p>Je suis Th\u00e9o Leroy. Enfin, j&#8217;\u00e9tais mort, jusqu&#8217;\u00e0 hier. Le m\u00e9decin du bord m&#8217;a regard\u00e9 les poumons, les poignets, les dents. Il n&#8217;a rien dit sur les dents. Il a \u00e9crit deux lignes et il est sorti.<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>Dix minutes plus tard, elle est entr\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab Capitaine Leroy. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Commandante. \u00bb<\/p>\n<p>Constance de La Roche. Quarante-cinq ans peut-\u00eatre, la casquette \u00e0 plat sous le bras, des cernes bleus qui disaient qu&#8217;elle n&#8217;avait pas dormi non plus. Elle s&#8217;est assise en face de moi, sur une autre chaise viss\u00e9e. Elle n&#8217;a pas pos\u00e9 de dossier. Elle n&#8217;a pas sorti de magn\u00e9tophone. Elle m&#8217;a regard\u00e9 comme on regarde une carte qu&#8217;on pensait conna\u00eetre.<\/p>\n<p>\u00ab Mon rapport de 1 h 30 dit : aucun naufrag\u00e9 recueilli. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors je n&#8217;existe pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pas sur le papier. \u00bb<\/p>\n<p>Elle n&#8217;a pas souri. Elle a pris une feuille dans sa poche et elle l&#8217;a liss\u00e9e sur son genou, doucement.<\/p>\n<p>\u00ab \u00c0 une heure moins dix, Echo Base m&#8217;a appel\u00e9e. Un colonel. Il m&#8217;a dit qu&#8217;un pilote ennemi allait tomber \u00e0 l&#8217;eau pr\u00e8s de moi. Que je devais le ramasser, ne rien consigner, et le lui remettre \u00e0 six heures, en main propre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il vous a dit mon nom ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il a dit &#8220;un prisonnier&#8221;. \u00bb Elle a lev\u00e9 les yeux. \u00ab Faucon m&#8217;a dit votre nom un quart d&#8217;heure avant. Sur une fr\u00e9quence qui n&#8217;est pas la mienne. Le nom d&#8217;un homme enterr\u00e9 \u00e0 Orl\u00e9ans il y a six ans. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et vous l&#8217;avez cru. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je n&#8217;ai rien cru. J&#8217;ai \u00e9crit ce qu&#8217;on m&#8217;a demand\u00e9 d&#8217;\u00e9crire. Je n&#8217;ai pas \u00e9crit que vous \u00e9tiez mort. \u00bb<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai remerci\u00e9e. Elle a hauss\u00e9 une \u00e9paule, comme si je venais de lui rendre un stylo.<\/p>\n<p>Elle m&#8217;a pos\u00e9 les questions une \u00e0 une, dans l&#8217;ordre, avec une patience de comptable. O\u00f9. Quand. Combien d&#8217;avions. Pour qui. J&#8217;ai r\u00e9pondu. Un hangar de t\u00f4le, dans une zone dont je n&#8217;ai jamais su le nom. Huit appareils, puis dix. Des contrats qu&#8217;on m&#8217;annon\u00e7ait la veille. Aucun papier. Un type qui me servait mon repas dans une bo\u00eete en carton, \u00e0 midi, tous les jours, avec la m\u00eame cuill\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez tir\u00e9 sur des cibles ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Combien ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne sais pas. J&#8217;ai arr\u00eat\u00e9 de compter la premi\u00e8re ann\u00e9e. J&#8217;ai commenc\u00e9 autre chose. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Les jours. Deux mille cent quatre-vingt-dix, \u00e0 peu pr\u00e8s. J&#8217;ai perdu le compte deux fois. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a pris une note. Elle n&#8217;a pas relev\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi avoir vol\u00e9 pour eux ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ils avaient l&#8217;adresse de ma s\u0153ur. Son \u00e9tage. La couleur de sa porte. \u00bb Ma voix est rest\u00e9e calme, c&#8217;est le plus bizarre. Six ans \u00e0 me r\u00e9p\u00e9ter \u00e7a, la phrase ne me faisait plus rien. \u00ab Vous avez une s\u0153ur, commandante ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors vous savez. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne suis pas s\u00fbre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous le seriez. \u00bb<\/p>\n<p>Il y avait une chose que je n&#8217;avais dite ni \u00e0 elle, ni \u00e0 Manon. Troisi\u00e8me mois. Je la gardais, dans la poche gauche de ma t\u00eate, avec le reste. Ce n&#8217;\u00e9tait pas le moment.<\/p>\n<p>\u00ab Elle va bien ? \u00bb ai-je demand\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Votre s\u0153ur ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Manon. \u00bb<\/p>\n<p>La Roche a eu un petit mouvement de m\u00e2choire.<\/p>\n<p>\u00ab Elle a pos\u00e9 un Hercules sur un moteur \u00e0 Echo Base. Elle est en garde \u00e0 vue pour refus d&#8217;ob\u00e9issance. Je ne sais rien d&#8217;autre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle a refus\u00e9 d&#8217;aller sur l&#8217;\u00eelot. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle a refus\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pens\u00e9 \u00e0 elle, une main sur la manette, face \u00e0 un colonel. Je suis rest\u00e9 un moment sans rien dire. Je regardais la couverture grise sur mes genoux.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne veux pas descendre, commandante. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Si vous me livrez \u00e0 Saint-Pierre \u00e0 six heures, je ne remonterai pas. Il a besoin que je sois mort. Il l&#8217;a d\u00e9j\u00e0 fait une fois, et \u00e7a lui a co\u00fbt\u00e9 un cercueil de sable. Il n&#8217;aura pas de scrupule la deuxi\u00e8me. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et si je vous cache ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors ils diront que la marine d\u00e9tourne un prisonnier. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Exactement. \u00bb Elle s&#8217;est pench\u00e9e en avant. \u00ab Vous seriez un d\u00e9serteur, capitaine. Votre s\u0153ur une complice. Votre Faucon un parjure. Votre colonel \u00e9crirait tranquillement le rapport. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas r\u00e9pondu. J&#8217;ai entendu la machine du bord, sous mes pieds, cogner \u00e0 intervalles r\u00e9guliers. Elle avait raison. Je le sais, d&#8217;ordinaire, quand quelqu&#8217;un a raison : \u00e7a se sent dans les genoux.<\/p>\n<p>\u00ab Il y a une autre fa\u00e7on, \u00bb a-t-elle dit. \u00ab Vous descendez par la porte. Je vous accompagne jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;h\u00e9listation. Je consigne dans mon livre de bord l&#8217;heure \u00e0 laquelle vous montez dans l&#8217;appareil, vivant, et celle \u00e0 laquelle je vous remets. Un homme qu&#8217;on a consign\u00e9, on ne peut pas dire qu&#8217;il a disparu. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et si Saint-Pierre\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il a un g\u00e9n\u00e9ral qui arrive \u00e0 huit heures. Il ne fera rien devant lui. Entre six et huit, je ne vous promets rien. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Deux heures. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Deux heures. \u00bb<\/p>\n<p>Deux heures, c&#8217;est long, quand on a six ans de pratique.<\/p>\n<p>\u00ab D&#8217;accord, \u00bb ai-je dit.<\/p>\n<p>Elle s&#8217;est lev\u00e9e. Elle m&#8217;a laiss\u00e9 l\u00e0, sans un mot de plus. Un matelot est venu me porter une combinaison de vol propre, trop courte aux manches. Je l&#8217;ai enfil\u00e9e. Elle sentait la lessive et le gasoil.<\/p>\n<p>J&#8217;ai sorti l&#8217;\u00e9cusson de ma poche. Je l&#8217;avais d\u00e9cousu du casque dans le canot. La veille, il m&#8217;avait fallu une heure pour le coudre dessus.<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez une aiguille ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Une aiguille ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et du fil blanc. \u00bb<\/p>\n<p>Le matelot est revenu avec une pelote et un d\u00e9. Il m&#8217;a regard\u00e9 coudre. Je jurais, \u00e0 voix basse, comme \u00e0 l&#8217;\u00e9cole. Quatre points trop longs. Un n\u0153ud qui d\u00e9passait.<\/p>\n<p>La Roche est revenue au moment o\u00f9 je cassais le fil avec les dents. Elle a regard\u00e9 mon travail. Elle a regard\u00e9 mon \u00e9paule.<\/p>\n<p>\u00ab Vous ne savez toujours pas coudre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est pour \u00e7a qu&#8217;elle me reconna\u00eetra. \u00bb<\/p>\n<p>Elle n&#8217;a rien r\u00e9pondu. Elle a juste remis ma manche droite, que j&#8217;avais mal tir\u00e9e, avec les deux doigts, comme on arrange un enfant avant une photo.<\/p>\n<p>Le pont, dehors, \u00e9tait gris. Un h\u00e9licopt\u00e8re attendait, les pales d\u00e9j\u00e0 lentes, avec un gendarme maritime qui regardait ses chaussures. Cinq heures vingt-deux. Sept marches \u00e0 descendre. J&#8217;ai compt\u00e9.<\/p>\n<p>J&#8217;ai mont\u00e9 la derni\u00e8re, le patch de travers sur l&#8217;\u00e9paule, et je suis entr\u00e9.<\/p>\n<p>Le gendarme m&#8217;a pouss\u00e9 dans le dos, et j&#8217;ai march\u00e9 sous le drapeau.<\/p>\n<p>Hangar 2. Huit heures moins une. Deux cents personnes en tenue, sur trois rangs, les mains derri\u00e8re le dos. \u00c7a sentait la cire et le k\u00e9ros\u00e8ne froid. Quelqu&#8217;un avait lav\u00e9 le sol pour le g\u00e9n\u00e9ral, on voyait encore les traces de serpilli\u00e8re.<\/p>\n<p>Je n&#8217;avais pas dormi. Entre 3 h 40 et 7 h 40, personne n&#8217;\u00e9tait venu. \u00c0 six heures, j&#8217;avais entendu un h\u00e9licopt\u00e8re se poser, quelque part derri\u00e8re le mur. Rien d&#8217;autre. J&#8217;avais compt\u00e9 jusqu&#8217;\u00e0 neuf cents, deux fois, puis j&#8217;avais arr\u00eat\u00e9.<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>La plaque \u00e9tait dans ma botte gauche, contre la cheville. Sans le gaffer, le bord coupait. Je la sentais \u00e0 chaque pas.<\/p>\n<p>\u00ab L\u00e0, capitaine, \u00bb a dit le gendarme. \u00ab Au pied de l&#8217;estrade. Ne bougez pas. \u00bb<\/p>\n<p>Il y avait un pupitre, un \u00e9cran blanc tendu sur le mur du fond, et au milieu de l&#8217;estrade un homme de soixante ans, droit, les cheveux blancs ras. Le g\u00e9n\u00e9ral d&#8217;Harcourt. Il ne m&#8217;a pas regard\u00e9e. Il regardait ses gants.<\/p>\n<p>Au premier rang, Faucon. Tenue de sortie, m\u00e2choires serr\u00e9es. Il m&#8217;a regard\u00e9e une seconde, pas plus. Deux rangs derri\u00e8re, Garcia, avec son badge de t\u00e9moin et, sous le bras, un sac plastique qui avait la forme d&#8217;une bo\u00eete.<\/p>\n<p>Sur le c\u00f4t\u00e9, \u00e0 une petite table avec un ordinateur et un c\u00e2ble qui tra\u00eenait, l&#8217;adjudante Robert. Elle avait mis du rouge \u00e0 l\u00e8vres. Je ne l&#8217;avais jamais vue en mettre.<\/p>\n<p>\u00c0 huit heures pile, Saint-Pierre a pris le pupitre.<\/p>\n<p>\u00ab Mon g\u00e9n\u00e9ral. Avant la remise des d\u00e9corations, je dois vous rendre compte d&#8217;un fait grave. \u00bb<\/p>\n<p>Il a parl\u00e9 six minutes. Une voix lisse, sans une bavure. Refus d&#8217;ob\u00e9issance. Colis scell\u00e9 de l&#8217;\u00e9tat-major ouvert en vol. Appareil perdu, quarante millions. Il a lu mon \u00e9valuation, \u00e0 voix haute, comme on lit une ordonnance : \u00ab Instable sous charge. \u00bb Quelqu&#8217;un, dans les rangs, a touss\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Le capitaine Leroy a, de plus, communiqu\u00e9 cette nuit avec un pilote ennemi, sur une fr\u00e9quence priv\u00e9e. Ce pilote a \u00e9t\u00e9 ramass\u00e9 par la marine et remis \u00e0 ma garde \u00e0 six heures. Il est en cours d&#8217;interrogatoire. \u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 six heures. Donc il l&#8217;avait. J&#8217;ai serr\u00e9 les doigts dans mon dos jusqu&#8217;\u00e0 ne plus les sentir.<\/p>\n<p>\u00ab Quant \u00e0 son fr\u00e8re, \u00bb a continu\u00e9 Saint-Pierre, plus bas, \u00ab certains ici l&#8217;ont pleur\u00e9. Je dois dire que le dossier ne permet plus de\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mon colonel. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Capitaine Leroy, vous n&#8217;avez pas la parole. \u00bb<\/p>\n<p>Il a fait un signe. Le gendarme \u00e0 ma gauche m&#8217;a pris le bras. L&#8217;autre a arrach\u00e9 l&#8217;\u00e9cusson d&#8217;escadron de ma manche, le scratch a fait un bruit de toile d\u00e9chir\u00e9e, devant tout le monde. Il l&#8217;a pos\u00e9 sur le coin du pupitre. Une petite chose bleue, sur le bois verni.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas boug\u00e9. J&#8217;ai regard\u00e9 l&#8217;\u00e9cran blanc. C&#8217;est le seul endroit o\u00f9 personne ne me regardait.<\/p>\n<p>\u00ab Reste un point, mon g\u00e9n\u00e9ral. Un disque contenant des donn\u00e9es chiffr\u00e9es a disparu d&#8217;une mallette de l&#8217;\u00e9tat-major. Le capitaine Leroy en est responsable. Et probablement\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai du riz, mon colonel. \u00bb<\/p>\n<p>La voix venait du deuxi\u00e8me rang. Rauque, un peu trop forte.<\/p>\n<p>Saint-Pierre s&#8217;est arr\u00eat\u00e9. \u00ab Pardon ? \u00bb<\/p>\n<p>Garcia est sorti du rang. Deux pas, trois. Il a sorti le Tupperware du sac plastique, et il l&#8217;a tenu devant lui, \u00e0 deux mains, comme on pr\u00e9sente un g\u00e2teau.<\/p>\n<p>\u00ab Sergent-chef Garcia, retournez \u00e0 votre place. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai sign\u00e9 contre le capitaine, mon g\u00e9n\u00e9ral. Cette nuit, \u00e0 la pr\u00e9v\u00f4t\u00e9. \u00bb Il parlait au g\u00e9n\u00e9ral, pas \u00e0 l&#8217;autre. \u00ab J&#8217;ai sign\u00e9 pour qu&#8217;on me laisse circuler. Je voulais amener \u00e7a ici. \u00bb<\/p>\n<p>Il a ouvert le couvercle. Le riz, la tache de graisse. Il a plong\u00e9 la main dedans jusqu&#8217;au poignet, sans se presser, et deux cents personnes l&#8217;ont regard\u00e9 faire.<\/p>\n<p>Quelqu&#8217;un a ri, au fond. Un seul rire, tr\u00e8s court.<\/p>\n<p>Il a sorti le sachet de cong\u00e9lation. Le bo\u00eetier noir, avec ses grains de riz coll\u00e9s dessus. Il a souffl\u00e9 dessus, comme sur une pi\u00e8ce tomb\u00e9e par terre.<\/p>\n<p>\u00ab Il \u00e9tait sous le riz depuis le d\u00e9collage. Personne a regard\u00e9 dans le riz. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Gendarmes, \u00bb a dit Saint-Pierre. \u00ab Saisissez \u00e7a. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non, \u00bb a dit le g\u00e9n\u00e9ral d&#8217;Harcourt.<\/p>\n<p>Un seul mot. Il n&#8217;avait pas lev\u00e9 la voix. Les gendarmes se sont arr\u00eat\u00e9s net, un pied en l&#8217;air.<\/p>\n<p>\u00ab Madame Robert, \u00bb a dit le g\u00e9n\u00e9ral. \u00ab Vous avez un port, sur votre machine ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui, mon g\u00e9n\u00e9ral. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Branchez \u00e7a. \u00bb<\/p>\n<p>Garcia a travers\u00e9 le hangar avec le disque dans la paume, sous le regard de Saint-Pierre. Il est pass\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi. Il n&#8217;a rien dit. Son bras a touch\u00e9 le mien, deux secondes, comme on le fait sans y penser.<\/p>\n<p>L&#8217;adjudante a branch\u00e9. Le projecteur a ronronn\u00e9. L&#8217;\u00e9cran blanc s&#8217;est allum\u00e9 en bleu, puis une fen\u00eatre s&#8217;est ouverte, avec une colonne de fichiers.<\/p>\n<p>\u00ab Ouvrez le premier, \u00bb a dit le g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<p>Elle a cliqu\u00e9.<\/p>\n<p>Un tableau. Des lignes de chiffres, un cap, une heure de d\u00e9collage. En haut, trois mots gris : PLAN DE VOL. En dessous : T. LEROY. Et \u00e0 droite, sous la ligne \u00ab derni\u00e8re modification \u00bb, un horodatage que tout le hangar pouvait lire, en caract\u00e8res de deux m\u00e8tres.<\/p>\n<p>02:14.<\/p>\n<p>Saint-Pierre a ouvert la bouche. Rien n&#8217;est sorti.<\/p>\n<p>Derri\u00e8re nous, \u00e0 l&#8217;autre bout du hangar, la grande porte a grinc\u00e9. Un rectangle de jour s&#8217;est ouvert sur le b\u00e9ton. Deux cents t\u00eates se sont tourn\u00e9es.<\/p>\n<p>Un homme est entr\u00e9, en combinaison trop courte aux manches.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est un imposteur. \u00bb<\/p>\n<p>Saint-Pierre l&#8217;a dit avant que l&#8217;homme ait fait trois pas. Sa voix \u00e9tait mont\u00e9e d&#8217;un cran, et \u00e7a s&#8217;entendait dans tout le hangar.<\/p>\n<p>L&#8217;homme s&#8217;est arr\u00eat\u00e9 dans la lumi\u00e8re de la porte. Maigre. Une combinaison emprunt\u00e9e, avec dix centim\u00e8tres de poignet qui d\u00e9passaient. Sur l&#8217;\u00e9paule droite, un \u00e9cusson cousu au fil blanc, de travers, avec un n\u0153ud qui pendait.<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>Derri\u00e8re lui, la commandante de La Roche, casquette sous le bras, un livre de bord contre la poitrine. Elle ne disait rien. Elle avait l&#8217;air de quelqu&#8217;un qui a sign\u00e9 quelque chose.<\/p>\n<p>\u00ab Mon g\u00e9n\u00e9ral, \u00bb a repris Saint-Pierre. \u00ab Th\u00e9o Leroy repose au cimeti\u00e8re d&#8217;Orl\u00e9ans depuis six ans. Cet homme est un agent de Vektor. Je l&#8217;ai remis \u00e0 ma garde \u00e0 six heures. Il s&#8217;est \u00e9vad\u00e9. Gendarmes ! \u00bb<\/p>\n<p>Les gendarmes ont regard\u00e9 le g\u00e9n\u00e9ral. Le g\u00e9n\u00e9ral n&#8217;a pas boug\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Laissez-le venir, \u00bb a-t-il dit.<\/p>\n<p>Th\u00e9o a travers\u00e9 le hangar. Il marchait comme on marche sur un pont qu&#8217;on ne conna\u00eet pas, en regardant ses pieds, puis en les oubliant. Il est pass\u00e9 devant les rangs. Faucon est sorti du sien, sans en avoir l&#8217;ordre, et il l&#8217;a regard\u00e9 de tr\u00e8s pr\u00e8s. Il lui a pris la nuque dans la main, une demi-seconde, puis il est retourn\u00e9 \u00e0 sa place, droit comme un piquet.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est lui, mon g\u00e9n\u00e9ral, \u00bb a dit Faucon. \u00ab Je mets ma carri\u00e8re l\u00e0-dessus. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Capitaine, \u00bb a r\u00e9pondu Saint-Pierre, \u00ab votre carri\u00e8re\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Silence, \u00bb a dit d&#8217;Harcourt.<\/p>\n<p>Th\u00e9o s&#8217;est arr\u00eat\u00e9 \u00e0 un m\u00e8tre de moi. Il m&#8217;a regard\u00e9e. Six ans, et le visage avait chang\u00e9 de place, les os plus pr\u00e8s de la peau. Mais l&#8217;\u0153il gauche, un peu plus ferm\u00e9 que le droit. \u00c7a, je le connaissais.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas trouv\u00e9 un seul mot. Je me suis baiss\u00e9e. J&#8217;ai d\u00e9fait ma botte, devant deux cents personnes, devant le g\u00e9n\u00e9ral, et j&#8217;ai sorti la plaque.<\/p>\n<p>\u00ab Qu&#8217;est-ce que c&#8217;est, capitaine ? \u00bb a demand\u00e9 d&#8217;Harcourt.<\/p>\n<p>\u00ab La plaque de mon fr\u00e8re, mon g\u00e9n\u00e9ral. Je l&#8217;ai gard\u00e9e six ans, scotch\u00e9e \u00e0 ma manette. \u00bb<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai retourn\u00e9e. J&#8217;ai lu \u00e0 voix haute, parce que les mains ne tenaient plus assez pour la lui tendre.<\/p>\n<p>\u00ab &#8220;Walkyrie, tiens bon.&#8221; Et sur la tranche : &#8220;0214 SP&#8221;. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Qui l&#8217;a grav\u00e9e ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Moi, \u00bb a dit Th\u00e9o. \u00ab Avec un clou et le marteau du voisin. La veille du d\u00e9part. J&#8217;avais vu le plan changer \u00e0 deux heures quatorze, \u00e7a m&#8217;avait agac\u00e9. J&#8217;ai \u00e9crit l&#8217;heure. Et les initiales de celui qui l&#8217;avait sign\u00e9, sur le registre de la salle de ops. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il ment, \u00bb a dit Saint-Pierre. \u00ab Une plaque, \u00e7a se fabrique. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Une plaque, \u00e7a se fait avec des doigts, \u00bb a dit le g\u00e9n\u00e9ral. \u00ab Adjudant. \u00bb<\/p>\n<p>Le chef de la pr\u00e9v\u00f4t\u00e9 s&#8217;est avanc\u00e9 avec une mallette grise. Un tampon, un lecteur, une tablette. Il a pris la plaque dans un mouchoir en papier, par les bords. Il a pris la main de Th\u00e9o, doigt par doigt, sans un mot, comme un coiffeur. Le hangar entier attendait. J&#8217;ai entendu un t\u00e9l\u00e9phone vibrer dans une poche, puis cesser.<\/p>\n<p>Quatre minutes. J&#8217;ai compt\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Concordant, mon g\u00e9n\u00e9ral, \u00bb a dit l&#8217;adjudant. \u00ab Avec la fiche de l&#8217;engagement. Pouce droit, index droit, les deux. Sur la plaque, c\u00f4t\u00e9 gravure, et dessous, sur la colle. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Merci. \u00bb<\/p>\n<p>Le g\u00e9n\u00e9ral s&#8217;est tourn\u00e9 vers Th\u00e9o.<\/p>\n<p>\u00ab Capitaine Leroy. Vous avez quelque chose \u00e0 dire. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui, mon g\u00e9n\u00e9ral. Mais pas \u00e7a. \u00bb<\/p>\n<p>Il a pris une inspiration. J&#8217;ai vu ses mains. Elles tremblaient, avec le rythme r\u00e9gulier de quelqu&#8217;un qui s&#8217;est entra\u00een\u00e9 \u00e0 ne pas le montrer.<\/p>\n<p>\u00ab Avant que le colonel le dise \u00e0 ma place. Au troisi\u00e8me mois, chez Vektor, j&#8217;ai donn\u00e9 l&#8217;indicatif de ma s\u0153ur. Walkyrie. Je leur ai donn\u00e9 son nom aussi. Manon Leroy. Et le nom de son escadrille. \u00bb<\/p>\n<p>Le hangar n&#8217;a plus boug\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Ils m&#8217;avaient laiss\u00e9 quatre jours sans dormir. Je dis pas \u00e7a pour m&#8217;excuser. Je l&#8217;ai dit le cinqui\u00e8me. C&#8217;est comme \u00e7a qu&#8217;ils ont su, ce matin, qui il y avait dans le cargo. \u00bb<\/p>\n<p>Je le regardais. Je n&#8217;avais pas encore d\u00e9cid\u00e9 ce que j&#8217;allais lui r\u00e9pondre. Ma bouche a d\u00e9cid\u00e9 toute seule.<\/p>\n<p>\u00ab Quatre-vingt-quatre jours. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab T&#8217;as tenu quatre-vingt-quatre jours, Th\u00e9o. Moi, je t&#8217;aurais donn\u00e9 en une semaine. \u00bb<\/p>\n<p>Il a eu un petit souffle par le nez, presque un rire, qui s&#8217;est cass\u00e9 en route.<\/p>\n<p>\u00ab Ce matin, t&#8217;as tir\u00e9 sur Vautour, \u00bb ai-je dit. \u00ab T&#8217;as dit &#8220;tiens bon&#8221; avec huit missiles dans le dos. Les deux, c&#8217;est toi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Manon\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et ton \u00e9cusson est de travers. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. J&#8217;ai cousu dans un canot. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a se voit. \u00bb<\/p>\n<p>Le g\u00e9n\u00e9ral d&#8217;Harcourt ne souriait pas, mais il avait baiss\u00e9 les yeux un instant, comme on le fait \u00e0 une c\u00e9r\u00e9monie.<\/p>\n<p>Puis il a lev\u00e9 la t\u00eate vers l&#8217;estrade.<\/p>\n<p>\u00ab Colonel de Saint-Pierre. Ce plan de vol, vieux de six ans, porte une modification \u00e0 2 h 14 avec votre identifiant en bas de page. Je vous demande de m&#8217;expliquer cette heure. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mon g\u00e9n\u00e9ral, ce disque a \u00e9t\u00e9 falsifi\u00e9 par\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Madame Robert. \u00bb<\/p>\n<p>L&#8217;adjudante s&#8217;est lev\u00e9e. Elle n&#8217;avait pas l&#8217;air d&#8217;avoir peur. Elle avait l&#8217;air d&#8217;avoir attendu onze ans.<\/p>\n<p>\u00ab Mon g\u00e9n\u00e9ral, il y a un deuxi\u00e8me dossier sur le disque. Un fichier de virements. Il \u00e9tait class\u00e9 avec les cl\u00e9s. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je demande que l&#8217;on ouvre le compte du colonel de Saint-Pierre, \u00bb a dit le g\u00e9n\u00e9ral. \u00ab Le sien, et celui de son \u00e9pouse. Devant moi, maintenant. Contr\u00f4le g\u00e9n\u00e9ral des arm\u00e9es en ligne dans dix minutes. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Inutile, mon g\u00e9n\u00e9ral. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a cliqu\u00e9.<\/p>\n<p>Sur l&#8217;\u00e9cran, en gros, une ligne : donneur d&#8217;ordre, VEKTOR. Montant : 1 850 000 euros. B\u00e9n\u00e9ficiaire, un nom de femme, avec une adresse au V\u00e9sinet.<\/p>\n<p>Quarante secondes. C&#8217;est le temps qu&#8217;il a fallu \u00e0 Saint-Pierre pour sortir du hangar.<\/p>\n<p>Il n&#8217;a pas couru. Pas au d\u00e9but. Il a descendu les trois marches de l&#8217;estrade, il a pris sa casquette sur le pupitre, et il a march\u00e9 vers la porte de service en regardant droit devant lui, comme un type qui va chercher un dossier. Les gendarmes l&#8217;ont suivi des yeux. Personne n&#8217;avait re\u00e7u l&#8217;ordre.<\/p>\n<p>\u00ab Arr\u00eatez-le, \u00bb a dit le g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>C&#8217;est l\u00e0 qu&#8217;il s&#8217;est mis \u00e0 courir.<\/p>\n<p>Je suis partie derri\u00e8re lui. J&#8217;avais une botte d\u00e9chauss\u00e9e, l&#8217;autre lac\u00e9e, et j&#8217;ai couru comme \u00e7a, un pied nu dans la chaussette, sur le b\u00e9ton froid. Th\u00e9o m&#8217;a cri\u00e9 quelque chose. Je n&#8217;ai pas entendu quoi. J&#8217;ai entendu seulement sa voix, la m\u00eame qu&#8217;\u00e0 la radio, mais sans le masque, et \u00e7a m&#8217;a fait courir plus vite.<\/p>\n<p>Dehors, la lumi\u00e8re m&#8217;a prise en plein visage, trop blanche apr\u00e8s le hangar. L&#8217;h\u00e9listation \u00e9tait \u00e0 deux cents m\u00e8tres, au bout d&#8217;un chemin de ciment bord\u00e9 de bidons. L&#8217;h\u00e9licopt\u00e8re de la nuit \u00e9tait toujours l\u00e0, les pales attach\u00e9es, avec un m\u00e9canicien qui mangeait une barre de c\u00e9r\u00e9ales. Saint-Pierre courait vers lui, la casquette \u00e0 la main, et il \u00e9tait \u00e9tonnamment rapide pour un homme de cinquante-six ans.<\/p>\n<p>\u00ab Colonel ! \u00bb ai-je cri\u00e9. \u00ab Colonel de Saint-Pierre ! \u00bb<\/p>\n<p>Il ne s&#8217;est pas retourn\u00e9.<\/p>\n<p>J&#8217;ai entendu un moteur derri\u00e8re moi. Un vrai, pas un bruit d&#8217;avion. Un diesel poussif, avec un sifflement de v\u00e9rin.<\/p>\n<p>Le chariot \u00e9l\u00e9vateur est pass\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi, \u00e0 pleine vitesse, c&#8217;est-\u00e0-dire douze \u00e0 l&#8217;heure. Garcia \u00e9tait dessus, debout sur le marchepied, une main sur le volant, l&#8217;autre qui tenait encore le Tupperware vide. Les fourches \u00e9taient relev\u00e9es \u00e0 hauteur de poitrine.<\/p>\n<p>\u00ab Poussez-vous, capitaine ! \u00bb<\/p>\n<p>Il a coup\u00e9 le chemin d&#8217;un quart de tour. Les fourches se sont plant\u00e9es de part et d&#8217;autre de Saint-Pierre, \u00e0 vingt centim\u00e8tres de ses hanches, dans un bruit de m\u00e9tal sur le ciment. Il s&#8217;est arr\u00eat\u00e9 net, le souffle court, la casquette tomb\u00e9e. Il a regard\u00e9 les deux dents d&#8217;acier, puis Garcia, puis l&#8217;h\u00e9licopt\u00e8re, \u00e0 vingt m\u00e8tres, qu&#8217;il ne toucherait pas.<\/p>\n<p>\u00ab Sergent-chef. D\u00e9gagez \u00e7a. C&#8217;est un ordre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mon colonel, \u00bb a dit Garcia, tr\u00e8s poli, \u00ab j&#8217;ai pas re\u00e7u d&#8217;ordre. Brouillage. \u00bb<\/p>\n<p>Je ne sais pas qui a sorti \u00e7a en premier, de lui ou de Faucon. Je me suis rendu compte que je souriais, avec la bouche s\u00e8che.<\/p>\n<p>Je suis arriv\u00e9e \u00e0 un m\u00e8tre de lui. Il s&#8217;est retourn\u00e9. Il avait chang\u00e9. La veste ouverte, du sable de piste sur les genoux, et ses poignets \u00e9lim\u00e9s qui d\u00e9passaient. Les cheveux en d\u00e9sordre. On voyait tout le travail qu&#8217;il faisait, d&#8217;habitude, pour avoir l&#8217;air de quelqu&#8217;un.<\/p>\n<p>\u00ab Trois semaines, Leroy. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quoi, trois semaines ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Trois semaines que le Cargo 72 est sur le planning. \u00bb Il parlait vite, sans me regarder. \u00ab J&#8217;ai envoy\u00e9 le message le jour o\u00f9 il y a eu votre nom. \u00c9quipage laiss\u00e9 sur l&#8217;\u00eelot. Pas de retour. Pas de t\u00e9moin. C&#8217;est moi qui l&#8217;ai tap\u00e9. Vous croyez que \u00e7a ne se retire pas, un message ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez \u00e9crit \u00e7a. Sur mon \u00e9quipage. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Sur un cargo. Sur un cargo, Leroy. J&#8217;ai un pr\u00eat sur le pavillon. J&#8217;ai une femme qui\u2026 \u00bb Il a eu un geste de la main, comme pour balayer une table. \u00ab Vous n&#8217;avez jamais eu \u00e0 choisir. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il y avait Garcia dedans, mon colonel. Avec son riz. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un sergent-chef. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il s&#8217;appelle Micka\u00ebl. \u00bb<\/p>\n<p>Derri\u00e8re nous, des bottes sont arriv\u00e9es sur le chemin. Ceux-l\u00e0 ne couraient pas. Ils marchaient, la pr\u00e9v\u00f4t\u00e9 tout enti\u00e8re avec son adjudant en t\u00eate, la mallette grise sous le bras. Le g\u00e9n\u00e9ral suivait, \u00e0 dix pas, avec Th\u00e9o \u00e0 sa gauche et la commandante de La Roche \u00e0 sa droite. Pas press\u00e9. Il savait que ce n&#8217;\u00e9tait plus la peine.<\/p>\n<p>Saint-Pierre les a vus venir. Il a regard\u00e9 l&#8217;h\u00e9licopt\u00e8re. Il a regard\u00e9 le chemin. Il a regard\u00e9 les fourches, de chaque c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Vous voulez que je vous dise, Leroy ? \u00bb Il a ramass\u00e9 sa casquette, il l&#8217;a \u00e9pousset\u00e9e du revers de la main. \u00ab Je me suis toujours demand\u00e9 si vous seriez venue, pour moi. Si c&#8217;\u00e9tait moi, sur l&#8217;\u00eelot. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;aurais atterri. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais, \u00bb a-t-il dit. \u00ab C&#8217;est \u00e7a qui me g\u00eane chez vous. \u00bb<\/p>\n<p>Il a l\u00e2ch\u00e9 sa casquette. Elle est tomb\u00e9e sur le ciment, la visi\u00e8re en l&#8217;air.<\/p>\n<p>Il a lev\u00e9 les mains. Doucement, les paumes ouvertes, \u00e0 hauteur d&#8217;\u00e9paules, comme \u00e0 l&#8217;\u00e9cole quand on a fini un exercice.<\/p>\n<p>L&#8217;adjudant est arriv\u00e9 le premier, essouffl\u00e9. Il a sorti ses menottes et il s&#8217;est arr\u00eat\u00e9 devant moi, un peu g\u00ean\u00e9, parce que j&#8217;\u00e9tais encore l\u00e0, un pied nu, entre eux et lui.<\/p>\n<p>Je n&#8217;avais pas l\u00e2ch\u00e9 la plaque. L&#8217;adjudant me l&#8217;avait rendue au hangar, dans son mouchoir en papier, sans un mot, et je l&#8217;avais gard\u00e9e dans ma main depuis. Le bord m&#8217;avait fait une ligne rouge dans la paume, et je ne l&#8217;avais pas remarqu\u00e9.<\/p>\n<p>Il y a six ans, j&#8217;avais pos\u00e9 la main \u00e0 plat sur le drapeau, \u00e0 Orl\u00e9ans, pendant que six hommes portaient le cercueil.<\/p>\n<p>Ils marchaient trop vite. Comme des gens qui portent une valise vide, le pas qui rebondit. Je m&#8217;\u00e9tais dit : il a maigri, l\u00e0-bas. Je l&#8217;avais r\u00e9p\u00e9t\u00e9 \u00e0 voix basse pendant toute la sonnerie.<\/p>\n<p>Trois semaines apr\u00e8s le hangar, je suis retourn\u00e9e \u00e0 Orl\u00e9ans, au m\u00eame endroit. M\u00eames all\u00e9es de gravier. M\u00eame carr\u00e9 militaire, avec les pierres blanches align\u00e9es.<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>Cette fois, il y avait une b\u00e2che verte, deux fossoyeurs en combinaison, un huissier avec une \u00e9charpe, et un tracteur qui ronflait au bout de l&#8217;all\u00e9e. La pierre de Th\u00e9o avait \u00e9t\u00e9 mise de c\u00f4t\u00e9, pos\u00e9e sur des palettes, avec ses lettres dor\u00e9es dans le gravier : LEROY TH\u00c9O. Quelqu&#8217;un lui avait mis un pot de chrysanth\u00e8mes dessus. C&#8217;\u00e9tait moi. Le pot de la Toussaint de l&#8217;ann\u00e9e d&#8217;avant, que je n&#8217;avais jamais chang\u00e9.<\/p>\n<p>Th\u00e9o se tenait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi, en civil. Un pantalon de chez Kiabi achet\u00e9 la veille, une veste trop large qui venait de mon placard \u00e0 moi. Il dormait sur mon canap\u00e9 depuis trois semaines et il laissait la lumi\u00e8re de la cuisine allum\u00e9e toute la nuit.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est bizarre, \u00bb a-t-il dit. \u00ab De regarder \u00e7a. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est ta tombe. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est celle d&#8217;un autre. D&#8217;un type qui avait ma t\u00eate. \u00bb<\/p>\n<p>Le plus \u00e2g\u00e9 des fossoyeurs a fait un signe. Le tracteur a relev\u00e9 la dalle. On a vu la terre sombre, les racines, la cavit\u00e9. Les sangles sont descendues. Elles ont remont\u00e9 un cercueil gris, plomb\u00e9, sans une poign\u00e9e cass\u00e9e, avec un morceau du drapeau encore coll\u00e9 dessous.<\/p>\n<p>Il est sorti de terre avec un bruit que j&#8217;ai connu tout de suite. Un bruit d&#8217;\u00e9tag\u00e8re. Rien dedans qui glissait.<\/p>\n<p>L&#8217;huissier s&#8217;est avanc\u00e9. L&#8217;adjudant de la pr\u00e9v\u00f4t\u00e9 a cass\u00e9 les scell\u00e9s avec une pince. Le couvercle a mis longtemps \u00e0 venir.<\/p>\n<p>Du sable. Dans des sacs de toile beige, serr\u00e9s, cousus \u00e0 la main. Quatre sacs, plaqu\u00e9s contre le bois, et par-dessus, une couche de gravats pour faire le volume.<\/p>\n<p>\u00ab Soixante-deux kilos, \u00bb a dit l&#8217;adjudant, quand ils ont pes\u00e9. \u00ab Soixante-deux. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mon fr\u00e8re faisait soixante-quinze, \u00bb ai-je dit. \u00ab Avec les bottes. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je mangeais bien, \u00e0 l&#8217;\u00e9poque, \u00bb a dit Th\u00e9o.<\/p>\n<p>Il n&#8217;a pas souri. Moi non plus. Mais il m&#8217;a pris la main, sans me regarder, et il l&#8217;a gard\u00e9e jusqu&#8217;\u00e0 ce que l&#8217;huissier ait fini d&#8217;\u00e9crire.<\/p>\n<p>On s&#8217;est assis sur un banc \u00e0 l&#8217;ombre d&#8217;un thuya, \u00e0 vingt m\u00e8tres. Un pigeon marchait sur le gravier. Au bout de l&#8217;all\u00e9e, une voiture noire est arriv\u00e9e, lentement, avec deux fanions.<\/p>\n<p>Le g\u00e9n\u00e9ral d&#8217;Harcourt est descendu le premier. Faucon, le second, en tenue de vol, sans casquette. Il a regard\u00e9 le cercueil ouvert, puis la pierre sur ses palettes. Il s&#8217;est arr\u00eat\u00e9 devant Th\u00e9o, et il est rest\u00e9 l\u00e0, les bras le long du corps.<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;\u00e9tais un des six qui l&#8217;ont port\u00e9, \u00bb a-t-il dit. \u00ab J&#8217;ai senti, moi aussi. Je me suis tu pendant six ans. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab T&#8217;as pas \u00e0\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Si. \u00bb Il a regard\u00e9 le cercueil ouvert. \u00ab J&#8217;ai jamais cru au rapport. Je l&#8217;ai pas dit assez fort. \u00bb<\/p>\n<p>Th\u00e9o s&#8217;est lev\u00e9. Il lui a pos\u00e9 la main sur l&#8217;\u00e9paule, une seconde, puis il s&#8217;est rassis, parce que les jambes ne suivaient pas.<\/p>\n<p>\u00ab Capitaines Leroy, \u00bb a dit le g\u00e9n\u00e9ral. \u00ab Vous deux. \u00bb<\/p>\n<p>Il s&#8217;est assis sur le banc, avec nous, son k\u00e9pi sur le genou. Il avait l&#8217;air plus fatigu\u00e9 qu&#8217;au hangar.<\/p>\n<p>\u00ab Le colonel de Saint-Pierre sera jug\u00e9 devant le tribunal des arm\u00e9es. Dossier complet. Le contr\u00f4le g\u00e9n\u00e9ral a gel\u00e9 le compte, et la pr\u00e9v\u00f4t\u00e9 a retrouv\u00e9 les messages envoy\u00e9s \u00e0 Vektor. Les cl\u00e9s de chiffrement n&#8217;ont pas \u00e9t\u00e9 livr\u00e9es. Vous avez sauv\u00e9 la liaison de donn\u00e9es de l&#8217;ensemble de l&#8217;escadre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et Th\u00e9o ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le capitaine Th\u00e9o Leroy a vol\u00e9 six ans pour une soci\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, sous menace av\u00e9r\u00e9e contre sa famille. Il devra r\u00e9pondre devant le conseil d&#8217;enqu\u00eate, et peut-\u00eatre devant le tribunal. Je ne vous cache rien. Mais le rapport de la commandante de La Roche est tr\u00e8s clair. Et il y a un g\u00e9n\u00e9ral qui le dira \u00e0 la barre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Merci, mon g\u00e9n\u00e9ral, \u00bb a dit Th\u00e9o.<\/p>\n<p>\u00ab Ne me remerciez pas. Vous ne l&#8217;avez pas encore gagn\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Il s&#8217;est tourn\u00e9 vers moi.<\/p>\n<p>\u00ab Capitaine. Votre \u00e9valuation est annul\u00e9e. Elle a \u00e9t\u00e9 r\u00e9dig\u00e9e pour vous nuire, et elle sera retir\u00e9e de votre dossier. L&#8217;escadre de chasse vous reprend. Un Rafale, d\u00e8s le mois prochain. Votre ancien indicatif. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas r\u00e9pondu. J&#8217;ai regard\u00e9 le pigeon, sur le gravier, qui avait trouv\u00e9 quelque chose.<\/p>\n<p>\u00ab Alors ? \u00bb a dit Faucon, tr\u00e8s doucement.<\/p>\n<p>Th\u00e9o ne bougeait pas. Il avait pos\u00e9 les deux mains sur ses genoux. Il attendait, comme on attend un verdict qui n&#8217;est pas le sien.<\/p>\n<p>Le g\u00e9n\u00e9ral m&#8217;a regard\u00e9e, et Faucon aussi. Un tracteur, au loin, a remis la dalle \u00e0 sa place.<\/p>\n<p>J&#8217;avais pass\u00e9 six ans \u00e0 vouloir cette phrase. J&#8217;avais \u00e9crit les lettres. J&#8217;avais appris le texte par c\u0153ur.<\/p>\n<p>\u00ab Je vais te dire ce que je veux faire, \u00bb ai-je dit \u00e0 Th\u00e9o.<\/p>\n<p>Un dimanche de juin, \u00e0 dix heures, Th\u00e9o a sonn\u00e9 chez le voisin pour lui emprunter un marteau.<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai entendu depuis la cuisine. Le voisin a mis du temps \u00e0 ouvrir. Il a dit : \u00ab Ah, c&#8217;est vous ? \u00bb Puis il y a eu un long silence dans l&#8217;escalier, et un \u00ab Mais vous \u00e9tiez pas\u2026 \u00bb que Th\u00e9o a coup\u00e9 par un \u00ab Si, si, c&#8217;est compliqu\u00e9 \u00bb. Le marteau est mont\u00e9 quatre \u00e9tages sans ascenseur dans la main de mon fr\u00e8re, avec un petit rire derri\u00e8re.<\/p>\n<p>J&#8217;avais mis la table. La toile cir\u00e9e avec ses tomates, d\u00e9coll\u00e9e au coin depuis six ans. Th\u00e9o l&#8217;avait recoll\u00e9e la veille avec de la colle \u00e0 bois, et il avait pos\u00e9 une casserole dessus pour que \u00e7a tienne.<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>Trois assiettes. Garcia arrivait \u00e0 midi. Il avait dit qu&#8217;il apportait le riz.<\/p>\n<p>\u00ab Un Tupperware ? \u00bb avais-je demand\u00e9 au t\u00e9l\u00e9phone.<\/p>\n<p>\u00ab Un plat, capitaine. Un vrai. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous \u00eates s\u00fbr qu&#8217;il n&#8217;y a pas de disque dedans ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il y a de la saucisse. \u00bb<\/p>\n<p>Sur la porte du frigo, tenu par un aimant de la Poste, il y avait l&#8217;\u00e9cusson. Je lui avais propos\u00e9 de le recoudre droit. Th\u00e9o avait dit non, deux fois, \u00e0 deux jours d&#8217;\u00e9cart, sans me regarder. Je l&#8217;avais laiss\u00e9 de travers. \u00c0 c\u00f4t\u00e9, dans le gobelet de Garcia, la boule de vieux gaffer gris, que personne n&#8217;avait eu le c\u0153ur de jeter.<\/p>\n<p>Entre-temps, il y a eu le conseil d&#8217;enqu\u00eate, en avril. La commandante de La Roche \u00e0 la barre, son livre de bord ouvert. Une avocate qui disait \u00ab contrainte \u00bb toutes les deux phrases. L&#8217;audience de Th\u00e9o est fix\u00e9e \u00e0 septembre. Le g\u00e9n\u00e9ral a dit \u00ab avec r\u00e9serve \u00bb. Un mot de g\u00e9n\u00e9ral. Saint-Pierre, lui, avait d\u00e9j\u00e0 un num\u00e9ro d&#8217;\u00e9crou.<\/p>\n<p>Et moi, j&#8217;avais r\u00e9pondu au cimeti\u00e8re, assise sur un banc, devant un cercueil de sable.<\/p>\n<p>\u00ab Je reprends l&#8217;escadrille de transport, \u00bb avais-je dit. \u00ab Le commandement. Orl\u00e9ans. Je veux mes \u00e9quipages, je veux Garcia, je veux ce Hercules r\u00e9par\u00e9 avec son moteur et demi. \u00bb<\/p>\n<p>Le g\u00e9n\u00e9ral n&#8217;avait pas bronch\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Et le Rafale ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je le garde. Une s\u00e9ance par mois. Au contr\u00f4le, \u00e0 l&#8217;entra\u00eenement, avec Faucon. Pas en escadre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi pas en escadre ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce que six ans, j&#8217;ai port\u00e9 des colis, mon g\u00e9n\u00e9ral. Dans la soute, je savais les pr\u00e9noms. \u00bb J&#8217;avais cherch\u00e9 mes mots. \u00ab En escadre, je ne les saurai plus. \u00bb<\/p>\n<p>Il avait hoch\u00e9 la t\u00eate. Faucon avait regard\u00e9 le pigeon.<\/p>\n<p>Th\u00e9o est entr\u00e9 dans la cuisine avec le marteau.<\/p>\n<p>\u00ab Il m&#8217;a demand\u00e9 si je lui rendais l&#8217;autre, \u00bb a-t-il dit. \u00ab Celui de la derni\u00e8re fois. Il croit que je l&#8217;ai gard\u00e9 six ans. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab T&#8217;as pas gard\u00e9 son marteau. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb Il a regard\u00e9 le tiroir \u00e0 couverts. \u00ab Mais toi, t&#8217;as gard\u00e9 le clou. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai ouvert le tiroir. Entre les bougies et les piles, un clou gris, tordu au bout, que je n&#8217;avais jamais jet\u00e9. Je l&#8217;ai pos\u00e9 sur la toile cir\u00e9e, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du marteau.<\/p>\n<p>J&#8217;ai pos\u00e9 la plaque sur la toile cir\u00e9e. Plus de gaffer. Un rectangle de m\u00e9tal gris, avec son trou pour la cha\u00eene, ses lettres un peu pench\u00e9es, et sur la tranche, deux lettres et quatre chiffres.<\/p>\n<p>Il s&#8217;est assis. Il a tourn\u00e9 la plaque deux fois, il l&#8217;a cal\u00e9e contre le bord de la table, sur un torchon. Il a pris le clou entre le pouce et l&#8217;index, la pointe sur le m\u00e9tal, sous la derni\u00e8re ligne.<\/p>\n<p>\u00ab Je grave quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab T&#8217;as une id\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;en avais mille. Six ans \u00e0 y penser. \u00c7a tient pas dans une plaque. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors prends celle qui tient. \u00bb<\/p>\n<p>Il a pos\u00e9 le marteau dessus. Un petit coup. Puis un autre, tr\u00e8s mesur\u00e9, le bruit d&#8217;une horloge dans une pi\u00e8ce vide. L&#8217;odeur de m\u00e9tal chauff\u00e9 est mont\u00e9e jusqu&#8217;\u00e0 la hotte.<\/p>\n<p>Je me suis assise en face de lui. Six ans plus t\u00f4t, c&#8217;\u00e9taient des p\u00e2tes au beurre, une casserole cram\u00e9e, un voisin qui attendait son marteau sur le palier. Cette fois, personne n&#8217;attendait. Je n&#8217;ai pas regard\u00e9 la plaque. Je regardais ses mains, les m\u00eames qu&#8217;avant, avec une cicatrice en plus sur le pouce.<\/p>\n<p>On a entendu la sonnette. Garcia, avec un plat \u00e0 la main, tr\u00e8s en avance.<\/p>\n<p>\u00ab Une minute, \u00bb a dit Th\u00e9o, sans lever les yeux.<\/p>\n<p>\u00ab Il a apport\u00e9 du riz, \u00bb ai-je dit.<\/p>\n<p>\u00ab Je sens. \u00bb<\/p>\n<p>Le dernier coup est tomb\u00e9. Il a souffl\u00e9 sur le m\u00e9tal, il a pass\u00e9 le pouce dessus, comme sur un verre qu&#8217;on essuie. Puis il l&#8217;a pouss\u00e9e vers moi, de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 de la toile cir\u00e9e, sans rien dire.<\/p>\n<p>Sur la plaque, sous \u00ab WALKYRIE, TIENS BON \u00bb, une deuxi\u00e8me ligne, plus petite, un peu pench\u00e9e :<\/p>\n<p>\u00ab JE SUIS L\u00c0. \u00bb<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le cercueil de Th\u00e9o \u00e9tait trop l\u00e9ger. 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