{"id":8843,"date":"2026-10-23T09:16:25","date_gmt":"2026-10-23T09:16:25","guid":{"rendered":"https:\/\/lastestdrama.com\/?p=8843"},"modified":"2026-10-23T09:16:25","modified_gmt":"2026-10-23T09:16:25","slug":"maman-dit-que-mon-papa-ne-sait-pas-encore-que-jexiste-ma-souffle-la-petite-de-quatre-ans-assise-a-cote-de-moi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lastestdrama.com\/?p=8843","title":{"rendered":"\u00ab Maman dit que mon papa ne sait PAS ENCORE que j\u2019existe \u00bb, m\u2019a souffl\u00e9 la petite de quatre ans assise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi."},"content":{"rendered":"<h1 class=\"article-hero__title\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone  wp-image-8844\" src=\"https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Tense-Letter-Aboard-the-Flight-300x169.png\" alt=\"\" width=\"957\" height=\"539\" srcset=\"https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Tense-Letter-Aboard-the-Flight-300x169.png 300w, https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Tense-Letter-Aboard-the-Flight-1024x576.png 1024w, https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Tense-Letter-Aboard-the-Flight-768x432.png 768w, https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Tense-Letter-Aboard-the-Flight-1536x864.png 1536w, https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Tense-Letter-Aboard-the-Flight.png 1672w\" sizes=\"auto, (max-width: 957px) 100vw, 957px\" \/><\/h1>\n<p>Le ch\u00e8que \u00e9tait toujours ouvert sur mes genoux, sous la petite lampe, et je ne le lisais plus. Je le regardais. Je regardais surtout la signature, en bas \u00e0 droite, avec ce grand N qui monte comme un toit \u00e0 deux pentes.<\/p>\n<p>Je l&#8217;avais vue sur mes bulletins de notes. Sur les autorisations de sortie scolaire. Sur la procuration bancaire que je lui avais fait signer, il y a six ans, parce qu&#8217;elle tenait les comptes de ma bo\u00eete et qu&#8217;elle disait que \u00ab les hommes, \u00e7a ne sait pas ranger les papiers \u00bb.<\/p>\n<p>\u00ab Monsieur ? \u00bb<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>Emma me tirait la manche.<\/p>\n<p>\u00ab Tu pleures ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. J&#8217;ai un truc dans l&#8217;\u0153il. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est ce que dit Maman quand elle pleure. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a repris son \u00e9l\u00e9phant sur ses genoux et lui a remis l&#8217;oreille droite, comme on coiffe quelqu&#8217;un. J&#8217;ai pli\u00e9 le ch\u00e8que en quatre, sur les anciennes pliures, et je l&#8217;ai gliss\u00e9 dans la poche de ma veste. Ensuite je l&#8217;ai ressorti. Je ne savais pas si je devais le garder ou le rendre.<\/p>\n<p>\u00ab Emma. Tu l&#8217;as pris o\u00f9, ce papier ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Dans Trompette. Maman l&#8217;a mis la semaine derni\u00e8re. Elle a dit qu&#8217;il faut l&#8217;avoir sur nous quand on voit papa. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et elle t&#8217;a dit pourquoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pour que papa comprenne qu&#8217;on ne veut pas son argent. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a dit \u00e7a comme on r\u00e9cite une po\u00e9sie. Chaque mot \u00e0 sa place, le menton lev\u00e9.<\/p>\n<p>J&#8217;ai regard\u00e9 le plateau devant moi. Ma serviette en papier du jambon-beurre, roul\u00e9e en boule. Le classeur de factures tomb\u00e9 par terre, les feuilles \u00e9tal\u00e9es sous le si\u00e8ge. Ces factures, c&#8217;\u00e9taient les derni\u00e8res de la bo\u00eete. Douze ans de chantiers, vendus pour une somme que je n&#8217;arrivais toujours pas \u00e0 lire sans m&#8217;y reprendre deux fois.<\/p>\n<p>Et ma m\u00e8re qui signait un ch\u00e8que de six mille euros \u00e0 l&#8217;ordre de la fille que je n&#8217;avais jamais cherch\u00e9e.<\/p>\n<p>J&#8217;avais regard\u00e9 par la fen\u00eatre. J&#8217;avais attendu qu&#8217;elle revienne. Ma m\u00e8re disait que \u00e7a ne servait \u00e0 rien, et je l&#8217;avais crue.<\/p>\n<p>\u00ab Tu veux un autre biscuit ? \u00bb a demand\u00e9 Emma.<\/p>\n<p>\u00ab Garde-le. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mais j&#8217;en ai deux. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a sorti un second Petit \u00c9colier de sa poche. Elle l&#8217;a cass\u00e9 en deux, encore, et elle m&#8217;a donn\u00e9 la moiti\u00e9 de la moiti\u00e9. J&#8217;ai mang\u00e9. Le chocolat avait un go\u00fbt de poche d&#8217;enfant, de tissu chaud et de sucre.<\/p>\n<p>Une h\u00f4tesse est pass\u00e9e avec le chariot. Caf\u00e9, th\u00e9, eau. J&#8217;ai pris un caf\u00e9 que je n&#8217;ai pas bu. Emma a demand\u00e9 un jus de pomme, et elle a dit merci avec le m\u00eame s\u00e9rieux qu&#8217;un notaire qui rend un dossier.<\/p>\n<p>\u00ab Mon papa, il travaille sur les toits, a-t-elle dit tout \u00e0 coup. Maman dit qu&#8217;il est tr\u00e8s fort. Qu&#8217;il ne tombe jamais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle dit \u00e7a ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle dit qu&#8217;il se tient droit sur un toit, m\u00eame quand il y a du vent. Moi, j&#8217;ai peur des toits. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Moi aussi, j&#8217;ai eu peur, au d\u00e9but. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce que c&#8217;est haut. Et qu&#8217;au d\u00e9but, on regarde en bas. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a r\u00e9fl\u00e9chi. Les pieds dans le vide, elle les balan\u00e7ait doucement, un peu \u00e0 gauche, un peu \u00e0 droite.<\/p>\n<p>\u00ab Faut regarder devant \u00bb, a-t-elle dit.<\/p>\n<p>J&#8217;ai ri. Un rire qui m&#8217;a fait mal dans la gorge.<\/p>\n<p>Elle s&#8217;est cal\u00e9e contre mon bras. D&#8217;abord du bout de la joue, par politesse. Puis tout enti\u00e8re, comme si ce bras \u00e9tait un oreiller qu&#8217;on lui avait promis. Sa respiration s&#8217;est ralentie. J&#8217;ai senti l&#8217;odeur de son shampoing \u00e0 la pomme, et dessous une odeur d&#8217;h\u00f4pital, une odeur propre et froide que j&#8217;ai mis une seconde \u00e0 reconna\u00eetre.<\/p>\n<p>J&#8217;avais d\u00e9j\u00e0 senti \u00e7a sur ma grand-m\u00e8re, la derni\u00e8re ann\u00e9e.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas boug\u00e9. Le bras me fourmillait, puis il est devenu lourd, puis je ne le sentais plus du tout.<\/p>\n<p>\u00ab 7 h 44 \u00bb, ai-je lu sur ma montre. Quarante et une minutes avant l&#8217;atterrissage.<\/p>\n<p>Derri\u00e8re nous, quelqu&#8217;un a pouss\u00e9 le bouton d&#8217;appel. Un petit \u00ab ding \u00bb joyeux. Puis une toux s\u00e8che, et le claquement d&#8217;un ordinateur qu&#8217;on referme.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas voulu me retourner. J&#8217;avais peur de ce que je verrais.<\/p>\n<p>Elle avait dit \u00ab Maman est derri\u00e8re, elle travaille \u00bb. Pas \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Pas dans l&#8217;all\u00e9e. Derri\u00e8re. \u00c0 quelques rang\u00e9es, avec un \u00e9cran ouvert et un \u0153il sur le si\u00e8ge de sa fille.<\/p>\n<p>Manon aussi avait la mauvaise habitude de travailler sur ses genoux, les jambes repli\u00e9es sous elle, une m\u00e8che qu&#8217;elle \u00e9cartait du dos de la main. Cinq ans plus t\u00f4t, elle faisait mes factures en pyjama, le dimanche soir, pour que je ne perde pas de week-end. \u00c7a m&#8217;aga\u00e7ait. Je lui disais d&#8217;arr\u00eater. Elle riait.<\/p>\n<p>J&#8217;ai tourn\u00e9 la t\u00eate de quelques centim\u00e8tres seulement. Assez pour voir le bout de l&#8217;all\u00e9e.<\/p>\n<p>Rang\u00e9e 12, c\u00f4t\u00e9 hublot. Une t\u00eate brune, les cheveux plus courts qu&#8217;avant. Un pull gris, les manches remont\u00e9es. Elle ne tapait plus. Ses mains \u00e9taient pos\u00e9es \u00e0 plat sur le clavier, immobiles, et elle regardait droit vers l&#8217;avant de l&#8217;avion.<\/p>\n<p>Vers moi. Ou plut\u00f4t vers le dossier de mon si\u00e8ge, et vers la petite t\u00eate endormie qui d\u00e9passait.<\/p>\n<p>Elle s&#8217;est lev\u00e9e. Lentement, comme on se l\u00e8ve dans un tribunal quand le juge entre.<\/p>\n<p>Elle a pos\u00e9 une main sur le dossier de la rang\u00e9e 11. Puis sur celui de la rang\u00e9e 10. Ses yeux ne quittaient pas le ch\u00e8que que je tenais encore d\u00e9pli\u00e9, avec la signature de ma m\u00e8re bien visible, en pleine lumi\u00e8re.<\/p>\n<p>Et Emma, endormie contre mon bras, a murmur\u00e9 dans son sommeil : \u00ab Maman\u2026 c&#8217;est papa\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Rends-moi ma fille. \u00bb<\/p>\n<p>Elle l&#8217;a dit sans lever la voix. C&#8217;est ce qui m&#8217;a le plus frapp\u00e9. Manon n&#8217;avait jamais cri\u00e9, m\u00eame la fois o\u00f9 j&#8217;avais cass\u00e9 la machine \u00e0 laver en voulant la r\u00e9parer moi-m\u00eame.<\/p>\n<p>\u00ab Elle dort, ai-je murmur\u00e9. Je ne la tiens pas. \u00bb<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>\u00ab Alors l\u00e2che-la. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai lib\u00e9r\u00e9 mon bras, doucement, millim\u00e8tre par millim\u00e8tre. Emma a g\u00e9mi, puis elle s&#8217;est tourn\u00e9e vers le hublot sans se r\u00e9veiller. Manon l&#8217;a rattrap\u00e9e par l&#8217;\u00e9paule et l&#8217;a cal\u00e9e contre le dossier, la ceinture, la couverture de la compagnie remont\u00e9e jusqu&#8217;au menton. Ses gestes \u00e9taient pr\u00e9cis, rapides, ceux de quelqu&#8217;un qui a fait \u00e7a cent fois dans des endroits o\u00f9 \u00e7a comptait.<\/p>\n<p>Elle a pris Trompette. Elle a v\u00e9rifi\u00e9 le carreau bleu, le bouton-pression, le coin d\u00e9cousu. Elle a pouss\u00e9 un long souffle par le nez.<\/p>\n<p>\u00ab Tu lui as pris le ch\u00e8que. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est elle qui me l&#8217;a donn\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. \u00bb Elle a regard\u00e9 le plafond. \u00ab Je sais, elle donne tout. Je lui ai dit de ne parler \u00e0 personne, et elle a parl\u00e9 au premier monsieur qui lui a rang\u00e9 son sac. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le premier monsieur, c&#8217;\u00e9tait moi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a, je ne pouvais pas le savoir. \u00bb<\/p>\n<p>Elle disait la v\u00e9rit\u00e9, et elle le savait. Elle s&#8217;est mordu la joue de l&#8217;int\u00e9rieur. Ce tic-l\u00e0 aussi, je le connaissais.<\/p>\n<p>Une h\u00f4tesse s&#8217;est approch\u00e9e en disant qu&#8217;il fallait regagner les si\u00e8ges. Manon lui a r\u00e9pondu que sa fille avait besoin d&#8217;elle, qu&#8217;on ne la quitterait pas des yeux. L&#8217;h\u00f4tesse nous a regard\u00e9s tour \u00e0 tour, la petite endormie, la femme en pull gris, l&#8217;homme au ch\u00e8que d\u00e9pli\u00e9. Elle a eu un petit hochement de t\u00eate, de ceux qu&#8217;on fait quand on d\u00e9cide de ne pas comprendre. Puis elle est partie vers l&#8217;avant.<\/p>\n<p>Manon m&#8217;a fait signe de la suivre. Au fond de l&#8217;avion, pr\u00e8s de la cuisine, il y avait un espace de la largeur d&#8217;un placard, avec un rideau gris et une odeur de plastique chaud.<\/p>\n<p>On s&#8217;est tenus face \u00e0 face, \u00e0 vingt centim\u00e8tres. Elle avait vieilli de la fa\u00e7on dont vieillissent ceux qui ne dorment pas. Deux fines lignes entre les sourcils, des ongles rong\u00e9s, une alliance de pacotille \u00e0 l&#8217;index droit, ni or ni argent. Elle avait ses yeux, ceux dont je me souvenais. Marron fonc\u00e9, presque noirs, avec un point plus clair \u00e0 l&#8217;iris.<\/p>\n<p>\u00ab Tu as vendu ta bo\u00eete \u00bb, a-t-elle dit.<\/p>\n<p>\u00ab Il y a trois mois. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je l&#8217;ai lu dans La D\u00e9p\u00eache. Quatre millions deux. \u00bb Elle a eu un petit rire sans joie. \u00ab Alors voil\u00e0. Je t&#8217;ai \u00e9crit en juin, et tu n&#8217;as pas r\u00e9pondu. J&#8217;ai pens\u00e9 qu&#8217;avec quatre millions tu avais mieux \u00e0 faire. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quelle lettre ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ne joue pas \u00e0 \u00e7a, S\u00e9bastien. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne joue pas. Manon, je te jure que je n&#8217;ai jamais\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu vas me jurer quoi ? Que tu n&#8217;as pas \u00e9crit le mot qui \u00e9tait agraf\u00e9 sur le ch\u00e8que ? Que tu n&#8217;as pas dit \u00e0 ta m\u00e8re de venir me voir ? \u00bb Elle a baiss\u00e9 la voix d&#8217;un cran, et c&#8217;\u00e9tait pire. \u00ab Elle est arriv\u00e9e un mardi, \u00e0 quatre heures. Tu \u00e9tais sur un chantier \u00e0 Blagnac. Elle avait un manteau beige, un sac en cuir, et un ch\u00e8que dans une enveloppe de la Banque Postale. Elle m&#8217;a dit : &#8220;Mon fils sait pour le b\u00e9b\u00e9. Il pr\u00e9f\u00e8re que \u00e7a se r\u00e8gle proprement.&#8221; \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis appuy\u00e9 contre la paroi. Le m\u00e9tal vibrait dans mon dos.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne savais pas qu&#8217;il y avait un b\u00e9b\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je comptais te le dire le soir. J&#8217;avais achet\u00e9 des p\u00e2tes, j&#8217;avais mis la table. \u00bb Elle a ferm\u00e9 les yeux une seconde. \u00ab Je n&#8217;ai pas touch\u00e9 ce ch\u00e8que. Je l&#8217;ai gard\u00e9 cinq ans dans un tiroir, avec les factures de la cr\u00e8che. Je me disais qu&#8217;un jour, quand j&#8217;aurais assez de courage ou assez de col\u00e8re, je te le mettrais sous le nez. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et le soir o\u00f9 tu es partie\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je t&#8217;ai attendu. \u00bb Elle a prononc\u00e9 le mot lentement. \u00ab \u00c0 la gare Matabiau, jusqu&#8217;\u00e0 vingt-trois heures quarante. J&#8217;avais mon sac \u00e0 mes pieds. Je regardais les portes. Je me disais : s&#8217;il vient, c&#8217;est que ta m\u00e8re a menti. S&#8217;il ne vient pas\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quelle gare ? \u00bb<\/p>\n<p>Sa bouche s&#8217;est ouverte, puis ferm\u00e9e. Elle m&#8217;a regard\u00e9 comme on regarde un homme qui r\u00e9cite mal un texte appris par c\u0153ur.<\/p>\n<p>\u00ab Tu ne sais pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je suis rentr\u00e9 \u00e0 dix heures, Manon. L&#8217;appartement \u00e9tait vide. Il y avait une assiette de p\u00e2tes et deux cl\u00e9s sur la table. J&#8217;ai cru que tu \u00e9tais partie pour de bon, et que tu n&#8217;avais pas voulu me le dire en face. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je suis partie pour de bon. Mais pas\u2026 \u00bb Elle a secou\u00e9 la t\u00eate. \u00ab Non. Je ne vais pas faire \u00e7a. Pas dans un avion. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Faire quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Te croire. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a d\u00e9tourn\u00e9 les yeux vers le rideau gris. Une larme, une seule, a gliss\u00e9 et elle l&#8217;a chass\u00e9e du pouce avec col\u00e8re, comme on chasse un moustique.<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi tu es l\u00e0, alors ? \u00bb ai-je demand\u00e9. \u00ab Cinq ans, et tu montes dans un avion avec elle. Tu aurais pu m&#8217;\u00e9crire un mot pour mon anniversaire. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je t&#8217;ai \u00e9crit en juin. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je n&#8217;ai rien re\u00e7u. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Recommand\u00e9, avec accus\u00e9 de r\u00e9ception. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je te dis que\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Emma est malade. \u00bb<\/p>\n<p>Les mots se sont pos\u00e9s entre nous, tr\u00e8s calmes. Le moteur grondait sous le sol. Quelqu&#8217;un derri\u00e8re le rideau a tir\u00e9 une fermeture \u00e9clair de sac.<\/p>\n<p>\u00ab Elle a quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Une aplasie m\u00e9dullaire s\u00e9v\u00e8re. \u00bb Elle a articul\u00e9 chaque syllabe, comme on dicte un mot difficile. \u00ab Sa moelle ne fabrique plus assez de sang. Pas de globules rouges, pas de plaquettes, presque plus de d\u00e9fenses. \u00c7a a commenc\u00e9 par des bleus. Elle tombait, elle avait des bleus partout. Je croyais que je la laissais trop courir. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pens\u00e9 aux bras de la petite, nus sous les manches courtes de son pull. J&#8217;avais vu des taches p\u00e2les, de la taille d&#8217;une pi\u00e8ce. Je les avais prises pour des traces de feutre.<\/p>\n<p>\u00ab On la transfuse tous les quinze jours, a continu\u00e9 Manon. \u00c0 Necker, \u00e0 Paris. On a cherch\u00e9 un donneur dans le fichier, en France, en Allemagne, partout. Elle n&#8217;a pas de fr\u00e8re. Moi, je ne suis pas compatible. Ma m\u00e8re non plus. Et il y a six semaines, la professeure Roussel, au CHU de Toulouse, m&#8217;a dit\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>L&#8217;avion a pench\u00e9. Un \u00ab ding \u00bb a retenti dans toute la cabine. La voix du commandant, enrou\u00e9e, parlait de descente, de temp\u00e9rature au sol \u00e0 Toulouse-Blagnac, treize degr\u00e9s, ciel couvert.<\/p>\n<p>Manon a pos\u00e9 la main sur le mur, \u00e0 plat, pour garder l&#8217;\u00e9quilibre.<\/p>\n<p>\u00ab Elle m&#8217;a dit que le seul donneur qu&#8217;on peut avoir avant le deux d\u00e9cembre, c&#8217;est\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>8 h 25. Les roues ont touch\u00e9 la piste de Blagnac avec ce choc sourd qui, d&#8217;habitude, me fait sourire. L\u00e0, je n&#8217;ai rien senti. J&#8217;avais les deux mains \u00e0 plat sur les cuisses, le ch\u00e8que dans la poche, et la fin de la phrase de Manon que je n&#8217;arrivais pas \u00e0 attraper.<\/p>\n<p>Elle s&#8217;\u00e9tait rassise rang\u00e9e 12, Emma sur les genoux. Moi, on m&#8217;avait renvoy\u00e9 rang\u00e9e 3 d&#8217;un geste de l&#8217;h\u00f4tesse. J&#8217;ai suivi l&#8217;atterrissage, le freinage, le long roulement vers la porte, en regardant une tache sur le hublot.<\/p>\n<p>Quand les ceintures ont claqu\u00e9, j&#8217;ai remont\u00e9 l&#8217;all\u00e9e \u00e0 contre-courant. Les gens se levaient, les valises tombaient des coffres. Un homme en costume m&#8217;a dit \u00ab Alors, on se calme \u00bb et je ne l&#8217;ai pas entendu.<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>Manon \u00e9tait debout. Elle enfilait le sac \u00e0 dos de la petite, trop grand, avec la lenteur de quelqu&#8217;un qui a compt\u00e9 ses forces.<\/p>\n<p>\u00ab Dis-moi la fin de ta phrase. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pas ici. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab S&#8217;il te pla\u00eet. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a h\u00e9sit\u00e9. Emma, r\u00e9veill\u00e9e, se frottait un \u0153il avec le poing, Trompette serr\u00e9 sous le menton.<\/p>\n<p>\u00ab Papa ? a-t-elle dit.<\/p>\n<p>\u2014 Monsieur S\u00e9bastien, a corrig\u00e9 Manon, tr\u00e8s vite. Tu te souviens ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mais il a la fossette. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Emma. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab D&#8217;accord. \u00bb La petite a hauss\u00e9 les \u00e9paules avec la gravit\u00e9 d&#8217;une vieille dame. \u00ab Monsieur S\u00e9bastien, tu viens \u00e0 dix heures ? \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai regard\u00e9 Manon. Elle regardait ses chaussures.<\/p>\n<p>\u00ab Dix heures, o\u00f9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Dans la maison au toit rouge, a r\u00e9pondu Emma. Maman a eu un mail. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un mail de qui ? \u00bb<\/p>\n<p>Manon a sorti son t\u00e9l\u00e9phone, sans me regarder. L&#8217;\u00e9cran \u00e9tait f\u00eal\u00e9 dans un coin, prot\u00e9g\u00e9 par un film qui se d\u00e9collait. Elle a ouvert la messagerie avec le pouce, tap\u00e9 deux fois, tendu l&#8217;appareil \u00e0 bout de bras, comme on tend un papier qu&#8217;on ne veut plus toucher.<\/p>\n<p>\u00ab Lis. Et ensuite, tu me dis que tu ne savais rien. \u00bb<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai pris.<\/p>\n<p><em>De : Nadine Moreau &lt;n.moreau@moreau-toitures.fr&gt;<\/em><br \/>\n<em>\u00c0 : Manon Garcia<\/em><br \/>\n<em>Objet : Votre courrier du 14 juin<\/em><\/p>\n<p>J&#8217;ai relu l&#8217;adresse trois fois. L&#8217;adresse de ma bo\u00eete. Celle que j&#8217;avais gard\u00e9e au contrat de cession pour les six premiers mois, le temps de la transition. Celle dont ma m\u00e8re connaissait le mot de passe, parce que c&#8217;est elle qui l&#8217;avait choisi.<\/p>\n<p><em>Madame,<\/em><\/p>\n<p><em>Votre courrier \u00e0 l&#8217;attention de M. S\u00e9bastien Moreau m&#8217;est bien parvenu. Je suis sa m\u00e8re et je m&#8217;occupe de sa correspondance personnelle depuis la cession de l&#8217;entreprise.<\/em><\/p>\n<p><em>Mon fils est actuellement absent. Il souhaite cependant r\u00e9gler cette affaire avec discr\u00e9tion, et dans l&#8217;int\u00e9r\u00eat de l&#8217;enfant.<\/em><\/p>\n<p><em>Il vous recevra le mercredi 21 octobre \u00e0 10 h, dans les anciens locaux de l&#8217;entreprise, 14 rue des Ch\u00eanes, Colomiers, en pr\u00e9sence de Ma\u00eetre Vidal, notaire. Merci de venir avec l&#8217;enfant, afin qu&#8217;il puisse la rencontrer.<\/em><\/p>\n<p><em>Vous trouverez ci-joint un projet de protocole d&#8217;accord, que Ma\u00eetre Vidal d\u00e9taillera sur place.<\/em><\/p>\n<p><em>Cordialement,<\/em><\/p>\n<p><em>Nadine Moreau<\/em><\/p>\n<p>En dessous, une pi\u00e8ce jointe. Un PDF de deux pages. J&#8217;ai cliqu\u00e9 du pouce, trop fort, et l&#8217;\u00e9cran a vacill\u00e9.<\/p>\n<p>Les mots d\u00e9filaient trop vite pour que je les lise tous. \u00ab Les parties conviennent. \u00bb \u00ab \u00c0 titre transactionnel et d\u00e9finitif. \u00bb \u00ab Aucune action en recherche ou en contestation de paternit\u00e9 ne sera engag\u00e9e par Mme Garcia. \u00bb Et en gras, au milieu de la page :<\/p>\n<p><em>80 000 \u20ac (quatre-vingt mille euros), payables en quatre \u00e9ch\u00e9ances.<\/em><\/p>\n<p>\u00ab Je n&#8217;ai jamais\u2026 \u00bb J&#8217;avais la gorge s\u00e8che. \u00ab Manon, je n&#8217;ai jamais sign\u00e9 \u00e7a. Je n&#8217;ai jamais lu \u00e7a. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu n&#8217;as pas \u00e0 signer. C&#8217;est ta m\u00e8re qui parle en ton nom. \u00bb Elle a repris le t\u00e9l\u00e9phone. \u00ab Lis la date. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai lu. Elle \u00e9tait en haut \u00e0 droite, en petit, grise sur fond blanc.<\/p>\n<p><em>Envoy\u00e9 le vendredi 9 octobre \u00e0 18 h 12.<\/em><\/p>\n<p>Douze jours. Douze jours que ma m\u00e8re connaissait l&#8217;existence d&#8217;Emma, la maladie, le nom de Manon. Douze jours pendant lesquels elle avait d\u00een\u00e9 chez moi deux fois. Le dimanche, elle m&#8217;avait m\u00eame rapport\u00e9 un gratin dans une bo\u00eete en plastique, et elle m&#8217;avait demand\u00e9 si je ne travaillais pas trop, si je dormais, si je comptais \u00ab enfin penser \u00e0 me trouver quelqu&#8217;un \u00bb.<\/p>\n<p>Je me suis souvenu de sa main sur ma joue.<\/p>\n<p>\u00ab Elle m&#8217;a dit que tu \u00e9tais d&#8217;accord, a murmur\u00e9 Manon. \u00c0 ce moment-l\u00e0, j&#8217;ai cru que oui. Que c&#8217;\u00e9tait ta fa\u00e7on de faire. De payer, de te d\u00e9barrasser. Et ensuite j&#8217;ai pens\u00e9 que si tu voulais te d\u00e9barrasser de nous, tu n&#8217;aurais pas propos\u00e9 de rencontrer Emma. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne savais rien de ce mail. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors on est deux, \u00e0 se faire mener par le bout du nez. \u00bb<\/p>\n<p>Les gens passaient autour de nous. Un enfant a pleur\u00e9 quelque part derri\u00e8re. Une dame a dit qu&#8217;elle avait rat\u00e9 sa correspondance, qu&#8217;on lui avait promis une navette. J&#8217;ai sorti mon propre t\u00e9l\u00e9phone.<\/p>\n<p>Un appel \u00e0 ma m\u00e8re. Quatre sonneries. La messagerie : \u00ab Bonjour, c&#8217;est Nadine, je ne suis pas l\u00e0, laissez-moi un message et je vous rappelle. \u00bb Sa voix pos\u00e9e, un peu haute, celle des r\u00e9unions de parents d&#8217;\u00e9l\u00e8ves.<\/p>\n<p>J&#8217;ai raccroch\u00e9 sans rien dire.<\/p>\n<p>Emma m&#8217;a tir\u00e9 la manche.<\/p>\n<p>\u00ab Monsieur S\u00e9bastien ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle a dit que tu avais peur, la dame du mail. Que tu viendrais pas. Mais toi, t&#8217;es venu. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je suis dans l&#8217;avion, Emma. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui, mais t&#8217;as pris l&#8217;avion. C&#8217;est pareil. \u00bb<\/p>\n<p>Manon a ferm\u00e9 les yeux.<\/p>\n<p>J&#8217;ai fait d\u00e9filer jusqu&#8217;\u00e0 la deuxi\u00e8me page, parce que mes yeux ne tenaient plus en place.<\/p>\n<p>Tout en bas, sous \u00ab Lu et approuv\u00e9 \u00bb, il y avait deux cases. Une pour Manon, vide. Une pour moi.<\/p>\n<p>Dans la mienne, une signature \u00e0 l&#8217;encre bleue. Un grand S, un M en dents de scie, le trait final qui plonge sous la ligne.<\/p>\n<p>Ma signature.<\/p>\n<p>Je n&#8217;avais jamais vu ce papier. Je ne l&#8217;avais jamais sign\u00e9. Pourtant, cette signature-l\u00e0 \u00e9tait parfaite, plus propre que celles que je fais \u00e0 la va-vite sur les bons de livraison. Elle avait \u00e9t\u00e9 trac\u00e9e avec application, par quelqu&#8217;un qui avait eu des ann\u00e9es pour s&#8217;entra\u00eener.<\/p>\n<p>Le toit rouge \u00e9tait toujours sur la porte vitr\u00e9e, mais plus entier. Quelqu&#8217;un avait commenc\u00e9 \u00e0 d\u00e9coller les lettres. Il restait \u00ab MOREAU \u00bb, il manquait \u00ab TOITURES \u00bb. Les trois derni\u00e8res lettres tra\u00eenaient dans une poubelle \u00e0 roulettes, coll\u00e9es \u00e0 un sac de gravats.<\/p>\n<p>Un taxi nous avait d\u00e9pos\u00e9s devant le 14 rue des Ch\u00eanes \u00e0 9 h 52. Manon avait pay\u00e9 sa part sans que je puisse l&#8217;en emp\u00eacher, en comptant les pi\u00e8ces dans sa main. Emma tenait Trompette contre sa poitrine et regardait le logo comme on regarde la maison d&#8217;un conte.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est \u00e7a, la maison ? Elle est plus petite que dans mon dessin. \u00bb<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>\u00ab Elle a \u00e9t\u00e9 agrandie deux fois, ai-je dit. Au d\u00e9but, c&#8217;\u00e9tait un garage. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu as b\u00e2ti un garage ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je l&#8217;ai lou\u00e9, et ensuite je l&#8217;ai achet\u00e9. Avec ma m\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a ouvert la bouche pour r\u00e9pondre, puis elle a vu la silhouette derri\u00e8re la vitre et s&#8217;est tue.<\/p>\n<p>Nadine \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0. Debout au centre du hall, un tailleur gris sur son manteau beige, le sac en cuir au bras. Cheveux tout juste teints, rouge \u00e0 l\u00e8vres. Elle s&#8217;\u00e9tait pr\u00e9par\u00e9e comme pour un enterrement o\u00f9 il faudrait tenir bonne figure.<\/p>\n<p>Derri\u00e8re elle, Ma\u00eetre Vidal, notaire depuis trente ans, la cravate de travers. C&#8217;\u00e9tait lui qui avait scell\u00e9 la vente. Il m&#8217;a regard\u00e9 avec l&#8217;air d&#8217;un homme qui vient de voir un mort dans son r\u00e9troviseur.<\/p>\n<p>\u00ab S\u00e9bastien, a dit ma m\u00e8re. Tu devais rentrer ce soir. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai chang\u00e9 de vol. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu aurais d\u00fb pr\u00e9venir. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Toi aussi. \u00bb<\/p>\n<p>Le silence a dur\u00e9 le temps qu&#8217;une machine \u00e0 caf\u00e9 siffle dans la pi\u00e8ce voisine. Sur la table de la salle de r\u00e9union, ma m\u00e8re avait dispos\u00e9 trois tasses, une carafe d&#8217;eau, une assiette de sabl\u00e9s. Et, devant la quatri\u00e8me chaise, un coloriage et une bo\u00eete de feutres neufs, encore sous plastique.<\/p>\n<p>Elle avait tout pr\u00e9vu pour la petite. Les feutres. La chaise basse. M\u00eame \u00e7a.<\/p>\n<p>\u00ab Bonjour, a-t-elle dit \u00e0 Emma, en se baissant jusqu&#8217;\u00e0 sa hauteur. Tu veux t&#8217;asseoir ? \u00bb<\/p>\n<p>Emma a recul\u00e9 d&#8217;un pas, contre la jambe de sa m\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est qui, la dame ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Une amie de Monsieur S\u00e9bastien, a r\u00e9pondu Manon, tr\u00e8s s\u00e8che. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je suis sa m\u00e8re, a dit Nadine. \u00bb<\/p>\n<p>Elle n&#8217;a pas ajout\u00e9 \u00ab et ta grand-m\u00e8re \u00bb. Elle n&#8217;a pas os\u00e9. Mais ses yeux ont gliss\u00e9 sur le visage d&#8217;Emma, sur la fossette, sur le gris de l&#8217;iris, et j&#8217;ai vu ses doigts se crisper sur la poign\u00e9e du sac.<\/p>\n<p>\u00ab Maman, ai-je dit, calmement. On va s&#8217;asseoir. Ma\u00eetre Vidal, vous aussi. \u00bb<\/p>\n<p>Nous nous sommes assis. Manon a gard\u00e9 Emma sur ses genoux, les feutres ignor\u00e9s. Le notaire a \u00e9tal\u00e9 quatre feuilles agraf\u00e9es, la m\u00eame version que celle du mail. Sa main tremblait un peu en lissant le papier.<\/p>\n<p>\u00ab Mon fils, a commenc\u00e9 ma m\u00e8re, n&#8217;est pas en \u00e9tat de prendre une d\u00e9cision sereine. Il vient de vendre son entreprise, il est fatigu\u00e9. Je me suis permis de pr\u00e9parer un cadre, pour que tout se passe dans le respect de chacun. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le cadre, c&#8217;est quatre-vingt mille euros ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est une somme g\u00e9n\u00e9reuse. Elle permet \u00e0 Madame de faire face aux frais de l&#8217;enfant. Et en \u00e9change\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab En \u00e9change, elle renonce \u00e0 tout. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle renonce \u00e0 une action qui, entre nous, serait p\u00e9nible pour tout le monde. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis tourn\u00e9 vers Ma\u00eetre Vidal. Il a regard\u00e9 la table.<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez r\u00e9dig\u00e9 \u00e7a sur ma demande ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Sur celle de Madame votre m\u00e8re, a-t-il murmur\u00e9. Elle m&#8217;a dit que vous \u00e9tiez d&#8217;accord. Que vous pr\u00e9f\u00e9riez ne pas \u00eatre pr\u00e9sent pour ne pas\u2026 vous exposer. J&#8217;ai cru\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et la signature en bas ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 quand j&#8217;ai re\u00e7u le projet. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pris le protocole et je l&#8217;ai d\u00e9chir\u00e9 en deux, dans la longueur, devant tout le monde. Le bruit du papier \u00e9tait \u00e9tonnamment net.<\/p>\n<p>\u00ab S\u00e9bastien. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je n&#8217;ai pas sign\u00e9 \u00e7a. Je n&#8217;ai pas demand\u00e9 \u00e7a. Et je n&#8217;ai pas demand\u00e9 qu&#8217;on vienne voir un enfant avec un contrat. \u00bb<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re n&#8217;a pas boug\u00e9. Elle a souri, le m\u00eame sourire poli qu&#8217;elle r\u00e9serve aux huissiers.<\/p>\n<p>\u00ab Mon grand. Tu ne sais rien de cette femme. Tu ne sais pas ce qu&#8217;elle a fait de cet argent, ni ce qu&#8217;elle veut vraiment. Qui te dit que cette enfant est de toi ? \u00bb<\/p>\n<p>Manon s&#8217;est lev\u00e9e d&#8217;un bloc. La chaise a racl\u00e9 le carrelage.<\/p>\n<p>\u00ab Cette enfant a des yeux gris comme les v\u00f4tres, madame. Regardez-la. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Beaucoup d&#8217;enfants ont les yeux gris. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Beaucoup n&#8217;ont pas sa fossette. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Maman, a murmur\u00e9 Emma. J&#8217;ai peur. \u00bb<\/p>\n<p>Elle serrait Trompette si fort que le bouton-pression a craqu\u00e9. Le carreau bleu s&#8217;est rabattu. Le coin d\u00e9cousu pendait, et ma m\u00e8re a regard\u00e9 ce morceau de tissu, un seul instant, avec une expression que je n&#8217;ai pas su lire.<\/p>\n<p>Puis elle a d\u00e9tourn\u00e9 la t\u00eate.<\/p>\n<p>Manon a pris sa fille dans ses bras, attrap\u00e9 le sac \u00e0 dos de l&#8217;autre main.<\/p>\n<p>\u00ab On part. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Attends. Je ne laisserai pas\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez pay\u00e9 pour qu&#8217;on parte, il y a cinq ans, a-t-elle dit \u00e0 ma m\u00e8re. Aujourd&#8217;hui, c&#8217;est gratuit. \u00bb<\/p>\n<p>Elle est sortie. J&#8217;ai couru derri\u00e8re elle, dans le hall, entre les bureaux vides dont les ordinateurs avaient d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9s. \u00c0 la porte vitr\u00e9e, sous le toit rouge \u00e0 moiti\u00e9 effac\u00e9, elle s&#8217;est arr\u00eat\u00e9e net.<\/p>\n<p>Emma ne bougeait plus dans ses bras. Sa t\u00eate avait bascul\u00e9 sur l&#8217;\u00e9paule de sa m\u00e8re, les joues rouges, les yeux entrouverts.<\/p>\n<p>\u00ab Emma ? Ch\u00e9rie ? \u00bb<\/p>\n<p>Manon a plaqu\u00e9 sa joue contre le front de la petite. Elle a sorti de son sac un thermom\u00e8tre auriculaire avec des gestes qui tremblaient \u00e0 peine.<\/p>\n<p>Le petit bip. L&#8217;\u00e9cran, vert, qui s&#8217;est mis \u00e0 clignoter.<\/p>\n<p>39,6.<\/p>\n<p>\u00ab Les urgences, a dit Manon. Maintenant. Dans l&#8217;heure, sinon\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>Elle a lev\u00e9 les yeux vers moi, et c&#8217;\u00e9tait la premi\u00e8re fois depuis l&#8217;avion qu&#8217;elle ne me regardait pas comme un ennemi.<\/p>\n<p>J&#8217;avais neuf ans la premi\u00e8re fois que j&#8217;ai vu ma m\u00e8re pleurer. C&#8217;\u00e9tait un soir de novembre, dans une agence d&#8217;assurances de Colomiers qu&#8217;elle nettoyait apr\u00e8s la fermeture. Je faisais mes devoirs sur un bureau en stratifi\u00e9, elle passait la serpilli\u00e8re autour de mes pieds, et elle s&#8217;est arr\u00eat\u00e9e au milieu d&#8217;une phrase pour s&#8217;appuyer sur le manche.<\/p>\n<p>Elle a dit : \u00ab Ton p\u00e8re m&#8217;a laiss\u00e9 un mot sur le frigo. \u00bb Elle a ri. Puis elle a pleur\u00e9, sans bruit, en continuant de frotter.<\/p>\n<p>J&#8217;y ai repens\u00e9 dans la voiture, les mains serr\u00e9es sur le volant de ma Clio, que je n&#8217;avais pas boug\u00e9e depuis une semaine du parking de l&#8217;entreprise.<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>J&#8217;avais conduit Manon et Emma jusqu&#8217;aux urgences de l&#8217;H\u00f4pital des Enfants, \u00e0 Purpan, sans qu&#8217;aucun de nous parle. Emma, sur la banquette arri\u00e8re, avait ouvert les yeux une seule fois. Elle avait demand\u00e9 : \u00ab On est arriv\u00e9s \u00e0 l&#8217;\u00e9cole ? \u00bb Manon avait r\u00e9pondu oui, en lui caressant le front.<\/p>\n<p>Aux portes vitr\u00e9es, une infirmi\u00e8re les avait prises en charge avant m\u00eame que je coupe le moteur. Manon s&#8217;\u00e9tait retourn\u00e9e une derni\u00e8re fois.<\/p>\n<p>\u00ab Va-t&#8217;en. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je peux attendre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Va-t&#8217;en, S\u00e9bastien. Pas parce que je te d\u00e9teste. Parce que si tu restes, je vais te demander de rester, et je ne veux pas. \u00bb<\/p>\n<p>Elle avait disparu derri\u00e8re la porte \u00e0 doubles battants.<\/p>\n<p>Alors j&#8217;avais fait la seule chose qui me restait. J&#8217;avais pris la rocade, la sortie de Colomiers, la rue des Peupliers, et je m&#8217;\u00e9tais gar\u00e9 devant l&#8217;immeuble de ma m\u00e8re.<\/p>\n<p>12 h 40. Troisi\u00e8me \u00e9tage, porte \u00e0 gauche. Elle a ouvert avant que j&#8217;aie frapp\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Je t&#8217;attendais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. \u00bb<\/p>\n<p>Elle avait retir\u00e9 son tailleur. Un gilet en laine, des pantoufles \u00e0 carreaux, une odeur de caf\u00e9 refroidi. L&#8217;appartement \u00e9tait le m\u00eame que depuis trente ans. La toile cir\u00e9e \u00e0 fleurs sur la table, le calendrier de la poste, le buffet avec le service en porcelaine dont personne ne s&#8217;est jamais servi. Sur la t\u00e9l\u00e9vision, une photo de moi \u00e0 douze ans, avec mon premier casque de chantier trop grand.<\/p>\n<p>\u00ab Assieds-toi. Tu as mang\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Maman. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je te fais une omelette. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Maman, tu as sign\u00e9 mon nom. \u00bb<\/p>\n<p>Elle s&#8217;est fig\u00e9e, la main sur la poign\u00e9e du placard. Puis elle a repos\u00e9 la po\u00eale, tr\u00e8s doucement, et elle a pris une chaise. Elle s&#8217;est assise en face de moi, le dos droit.<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu as envoy\u00e9 un mail \u00e0 Manon. Tu as fait r\u00e9diger un contrat. Tu as sign\u00e9 \u00e0 ma place. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi ? \u00bb<\/p>\n<p>Elle a regard\u00e9 la photo de mon casque. Elle a respir\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Tu sais ce que ton p\u00e8re a fait avant de partir ? Il a vid\u00e9 le compte. Il a vendu la voiture, il a pris l&#8217;argent de la cagnotte de ta communion. Il m&#8217;a laiss\u00e9 onze mille francs de dettes, un gamin de quatre ans, un loyer en retard. Il m&#8217;a \u00e9crit &#8220;ne m&#8217;en veux pas&#8221; sur le frigo, avec l&#8217;aimant de la boulangerie. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu m&#8217;as dit mille fois qu&#8217;il \u00e9tait parti pour de bon. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai pass\u00e9 quinze ans \u00e0 nettoyer des bureaux, pour que tu puisses faire ton CAP, a-t-elle poursuivi, comme si je n&#8217;avais pas parl\u00e9. J&#8217;ai tout donn\u00e9. Quand tu as eu ton premier camion, c&#8217;est moi qui ai hypoth\u00e9qu\u00e9 ce logement. Tu le sais ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je le sais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et puis un jour tu m&#8217;as dit que tu avais rencontr\u00e9 une fille. Une comptable. Que tu allais peut-\u00eatre la suivre \u00e0 Lyon, parce qu&#8217;on lui offrait un poste. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis redress\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Je n&#8217;ai jamais dit \u00e7a. Elle m&#8217;en avait parl\u00e9 une fois, je lui avais r\u00e9pondu que je r\u00e9fl\u00e9chirais. Je n&#8217;avais rien d\u00e9cid\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu avais ce regard. \u00bb Ma m\u00e8re a pos\u00e9 ses deux mains \u00e0 plat sur la toile cir\u00e9e. \u00ab Le m\u00eame que ton p\u00e8re, le jour o\u00f9 il a regard\u00e9 la gare. Je me suis dit : il va partir. Il va tout laisser. Moi, la bo\u00eete, le garage, les dettes que j&#8217;ai \u00e9pong\u00e9es. Et que cette fille\u2026 une fille comme \u00e7a, S\u00e9bastien\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Une fille comme quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Sans famille. Sans argent. Sans rien \u00e0 perdre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle avait une m\u00e8re malade et un loyer \u00e0 payer. Comme nous, Maman. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Comme nous, justement ! a-t-elle lanc\u00e9. Je connais ce genre de filles, elles prennent tout ce que tu as et elles s&#8217;en vont quand c&#8217;est vide. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai senti la chaleur me monter aux joues.<\/p>\n<p>\u00ab Elle n&#8217;a pas touch\u00e9 ton ch\u00e8que. Elle l&#8217;a gard\u00e9 cinq ans. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne le savais pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu l&#8217;aurais su, si tu avais regard\u00e9 le relev\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a ouvert la bouche. Elle l&#8217;a referm\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab Elle attendait un b\u00e9b\u00e9, ai-je dit. Mon b\u00e9b\u00e9. Tu le savais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle me l&#8217;a dit, ce jour-l\u00e0. Dans l&#8217;entr\u00e9e, \u00e0 moiti\u00e9 dans les larmes. Et j&#8217;ai pens\u00e9\u2026 \u00bb Elle a baiss\u00e9 la t\u00eate. \u00ab J&#8217;ai pens\u00e9 que si elle avait un enfant, tu ne partirais plus jamais. Tu serais coinc\u00e9 avec elle, avec cette ville, avec sa m\u00e8re. Tu aurais dix ans de mis\u00e8re. Comme moi. \u00bb<\/p>\n<p>Le silence est tomb\u00e9. Un silence d&#8217;immeuble, avec la canalisation qui chante au fond du mur et une t\u00e9l\u00e9 qui murmure chez les voisins.<\/p>\n<p>\u00ab Tu aurais pu me dire, ai-je articul\u00e9. N&#8217;importe quand. Un an apr\u00e8s. Cinq ans apr\u00e8s. Il y a trois mois, quand j&#8217;ai vendu. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et tu m&#8217;aurais pardonn\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne sais pas. \u00bb Ma voix s&#8217;est cass\u00e9e. \u00ab Mais je t&#8217;aurais cru. \u00bb<\/p>\n<p>Elle s&#8217;est lev\u00e9e. Elle est all\u00e9e \u00e0 la chambre, a fouill\u00e9 dans l&#8217;armoire, soulev\u00e9 la pile de draps, d\u00e9plac\u00e9 le carton des albums photos. Elle est revenue avec une bo\u00eete \u00e0 g\u00e2teaux en fer-blanc, de celles de mon enfance, rouge et jaune, avec le sigle LU un peu effac\u00e9 sur le couvercle.<\/p>\n<p>Elle l&#8217;a pos\u00e9e devant moi, comme on pose une assiette trop chaude.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne l&#8217;ai jamais jet\u00e9e. Je n&#8217;ai pas pu. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pos\u00e9 les doigts sur le m\u00e9tal froid. Le couvercle a grinc\u00e9 quand j&#8217;ai fait glisser mon ongle dans la fente.<\/p>\n<p>\u00c0 13 h 20, j&#8217;avais lu le mot de Manon quatre fois, et je savais exactement combien de minutes j&#8217;avais perdues.<\/p>\n<p>Cent minutes. Je suis rentr\u00e9 \u00e0 22 heures. Son train partait \u00e0 23 h 40.<\/p>\n<p>Le papier \u00e9tait pli\u00e9 en huit, jauni sur les bords, tach\u00e9 d&#8217;une aur\u00e9ole de sauce tomate. Au-dessus, le coin d\u00e9chir\u00e9 d&#8217;un bloc-notes de la bo\u00eete, avec le petit toit rouge imprim\u00e9 en haut. C&#8217;\u00e9tait son \u00e9criture ronde, celle que j&#8217;aurais reconnue dans le noir.<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p><em>S\u00e9bastien,<\/em><\/p>\n<p><em>Ta m\u00e8re est pass\u00e9e cet apr\u00e8s-midi avec un ch\u00e8que de 6 000 \u20ac, en disant que tu savais pour le b\u00e9b\u00e9 et que tu voulais \u00ab r\u00e9gler \u00e7a proprement \u00bb.<\/em><\/p>\n<p><em>Je ne te crois pas capable de \u00e7a. Mais je ne crois pas non plus qu&#8217;elle ait menti toute seule.<\/em><\/p>\n<p><em>Je prends le train de 23 h 40 \u00e0 Matabiau. Je ne suis pas partie contre toi. Je te laisse le choix : si c&#8217;est toi qui as voulu \u00e7a, ne viens pas. Si ce n&#8217;est pas toi, tu sais o\u00f9 me trouver.<\/em><\/p>\n<p><em>J&#8217;ai mis les p\u00e2tes \u00e0 r\u00e9chauffer. J&#8217;allais te dire une chose heureuse ce soir.<\/em><\/p>\n<p><em>Manon<\/em><\/p>\n<p>J&#8217;ai tenu le papier \u00e0 deux mains, parce qu&#8217;une seule main n&#8217;aurait pas suffi \u00e0 l&#8217;emp\u00eacher de trembler.<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re \u00e9tait rest\u00e9e debout contre le buffet, les bras crois\u00e9s. Elle regardait ses pantoufles.<\/p>\n<p>\u00ab Je suis entr\u00e9e avant toi, a-t-elle dit. Il \u00e9tait vingt et une heures trente. J&#8217;avais encore la cl\u00e9. Elle \u00e9tait partie. Il y avait cette feuille sous l&#8217;assiette, et j&#8217;ai su que si tu la lisais, tu courrais \u00e0 la gare. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu as pris la lettre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je l&#8217;ai mise dans mon sac. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et tu m&#8217;as dit &#8220;elle est partie, mon grand, une fille comme \u00e7a, \u00e7a ne reste jamais&#8221;. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu m&#8217;as pris par l&#8217;\u00e9paule. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas cri\u00e9. J&#8217;ai senti quelque chose se vider en moi, comme un seau qu&#8217;on retourne. Il ne restait plus de col\u00e8re, seulement une grande fatigue, froide, tr\u00e8s propre.<\/p>\n<p>Sous la lettre, il y avait d&#8217;autres papiers. Un re\u00e7u des Postes, rose p\u00e2le, pli\u00e9 en deux. J&#8217;ai d\u00e9pli\u00e9.<\/p>\n<p><em>Lettre recommand\u00e9e avec avis de r\u00e9ception. Date de d\u00e9p\u00f4t : 14 juin. Destinataire : M. S\u00e9bastien Moreau, Moreau Toitures, 14 rue des Ch\u00eanes, 31770 Colomiers.<\/em><\/p>\n<p>L&#8217;avis de r\u00e9ception \u00e9tait agraf\u00e9 dessus. Dat\u00e9 du 17 juin. Une signature, en bas : celle de ma m\u00e8re, avec son grand N en toit \u00e0 deux pentes. Case \u00ab Mandataire \u00bb.<\/p>\n<p>Elle l&#8217;avait sign\u00e9 pour moi, comme tout.<\/p>\n<p>L&#8217;enveloppe suivante, grand format, portait le tampon de l&#8217;h\u00f4pital Necker. Elle avait \u00e9t\u00e9 ouverte au couteau, proprement, par quelqu&#8217;un qui n&#8217;avait pas voulu ab\u00eemer le papier. \u00c0 l&#8217;int\u00e9rieur, trois feuilles manuscrites, et une photo.<\/p>\n<p>La photo, d&#8217;abord. Une petite fille de quatre ans dans un lit d&#8217;h\u00f4pital, les cheveux courts, un pansement sur le bras, un \u00e9l\u00e9phant gris sur la poitrine. Elle souriait \u00e0 l&#8217;objectif en montrant toutes ses dents. Le coin du pansement d\u00e9passait de sa manche et laissait voir une tache de sang s\u00e9ch\u00e9.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas pu regarder la photo plus de dix secondes.<\/p>\n<p><em>S\u00e9bastien,<\/em><\/p>\n<p><em>Je ne t&#8217;\u00e9cris pas pour toi, je t&#8217;\u00e9cris pour elle.<\/em><\/p>\n<p><em>Elle s&#8217;appelle Emma. Elle a quatre ans et demi. Elle a ta fossette. Elle a une aplasie m\u00e9dullaire s\u00e9v\u00e8re, et le seul donneur possible sans attendre les mois qu&#8217;on n&#8217;a pas, c&#8217;est toi.<\/em><\/p>\n<p><em>Je ne te demande pas de pardon. Je ne te demande pas d&#8217;argent. Je te demande de venir passer un test \u00e0 l&#8217;h\u00f4pital des enfants de Toulouse. \u00c7a prend dix minutes. Si tu dis non, je comprendrai. Mais dis-le-moi toi-m\u00eame.<\/em><\/p>\n<p><em>Je t&#8217;ai attendu une fois \u00e0 une gare. Je peux le refaire.<\/em><\/p>\n<p><em>Manon<\/em><\/p>\n<p>Elle avait \u00e9crit \u00ab Je peux le refaire \u00bb au crayon, juste en dessous, d&#8217;une \u00e9criture plus petite, comme si elle n&#8217;avait pas os\u00e9 le mettre \u00e0 l&#8217;encre.<\/p>\n<p>\u00ab Tu l&#8217;as lue, ai-je dit. En juin. Tu savais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je l&#8217;ai lue. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et il a fallu attendre octobre pour que tu lui r\u00e9pondes avec un contrat \u00e0 quatre-vingt mille euros. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je voulais que \u00e7a passe par Vidal, avant que\u2026 Avant que la vente soit d\u00e9finitive. Je pensais que si tu l&#8217;apprenais en pleine cession, tu perdrais la t\u00eate. Que tu les prendrais chez toi, tu leur donnerais tout, que l&#8217;acheteur se retirerait. J&#8217;ai voulu prot\u00e9ger\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quoi ? Mon argent ? \u00bb<\/p>\n<p>Elle a relev\u00e9 les yeux. Elle a ouvert les l\u00e8vres, et rien n&#8217;est sorti.<\/p>\n<p>Je me suis lev\u00e9. J&#8217;ai repli\u00e9 le mot de Manon, la lettre de juin, la photo, tout, dans l&#8217;enveloppe de l&#8217;h\u00f4pital. J&#8217;ai gliss\u00e9 l&#8217;ensemble dans la poche de ma veste, contre le ch\u00e8que pli\u00e9 qui \u00e9tait rest\u00e9 l\u00e0.<\/p>\n<p>\u00ab Je veux la cl\u00e9 de ton coffre, ai-je dit. Et la cl\u00e9 de ma comptabilit\u00e9. Tout ce que tu as encore \u00e0 moi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab S\u00e9bastien\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu n&#8217;as pas \u00e0 me r\u00e9pondre. Tu n&#8217;as plus \u00e0 me r\u00e9pondre. \u00bb<\/p>\n<p>Elle s&#8217;est assise lourdement sur la chaise de la cuisine et a pos\u00e9 ses deux mains devant son visage, sans pleurer.<\/p>\n<p>Je suis sorti sur le palier. J&#8217;ai appuy\u00e9 le front contre la rampe froide de l&#8217;escalier. Mon t\u00e9l\u00e9phone vibrait d\u00e9j\u00e0 dans ma main : un num\u00e9ro que je n&#8217;avais pas appel\u00e9 depuis le jour de la signature chez Vidal.<\/p>\n<p>Odile. Mon ancienne assistante, qui avait suivi la bo\u00eete chez le nouveau propri\u00e9taire. Celle qui m&#8217;apportait un th\u00e9 chaque jeudi, avec un biscuit, depuis douze ans.<\/p>\n<p>J&#8217;ai d\u00e9croch\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab S\u00e9bastien, j&#8217;ai appris que vous \u00e9tiez all\u00e9 rue des Ch\u00eanes. J&#8217;\u00e9tais dans le bureau d&#8217;\u00e0 c\u00f4t\u00e9. Je ne pouvais pas\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Odile. Une lettre recommand\u00e9e est arriv\u00e9e \u00e0 mon nom en juin. \u00bb<\/p>\n<p>La ligne est rest\u00e9e vide pendant trois secondes. Quatre.<\/p>\n<p>\u00ab Je vous demande pardon, a-t-elle dit enfin. Je l&#8217;ai re\u00e7ue. C&#8217;est votre m\u00e8re qui m&#8217;a demand\u00e9 de ne rien vous dire. \u00bb<\/p>\n<p><em>Je compte les carreaux du couloir depuis une heure. Il y en a quarante-quatre par rang\u00e9e, et un cass\u00e9 pr\u00e8s de l&#8217;extincteur. Quand tout va mal, je compte. C&#8217;est un truc que j&#8217;ai appris \u00e0 Necker. \u00c7a occupe les yeux, pendant que la t\u00eate fait autre chose.<\/em><\/p>\n<p><em>Emma dort derri\u00e8re la vitre, une perfusion dans le bras, un masque sur le visage. Et lui arrive au bout du couloir, avec sa veste froiss\u00e9e et ses mains vides.<\/em><\/p>\n<p><em>Manon<\/em><\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>\u00c0 15 h 10, une aide-soignante m&#8217;a barr\u00e9 le chemin devant la chambre 214.<\/p>\n<p>\u00ab Vous \u00eates de la famille ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je suis\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>Le mot n&#8217;est pas venu. Je ne savais pas lequel prendre. P\u00e8re, c&#8217;\u00e9tait trop, pas encore. Ami, c&#8217;\u00e9tait un mensonge. J&#8217;ai montr\u00e9 Manon, assise sur une chaise en plastique, contre le mur.<\/p>\n<p>\u00ab Je suis avec elle. \u00bb<\/p>\n<p>L&#8217;aide-soignante m&#8217;a regard\u00e9 comme si j&#8217;avais dit une phrase dans une autre langue, puis elle est repartie vers l&#8217;office.<\/p>\n<p>Manon n&#8217;a pas lev\u00e9 les yeux. Elle avait enlev\u00e9 son pull gris, et ses bras nus portaient les traces rouges de la climatisation. Ses doigts tenaient un gobelet de caf\u00e9 que je ne l&#8217;ai pas vue boire.<\/p>\n<p>\u00ab Elle est en isolement, a-t-elle dit. Fi\u00e8vre neutrop\u00e9nique. Ils lui donnent des antibiotiques, ils attendent le r\u00e9sultat des cultures. Si elle ne r\u00e9pond pas dans quarante-huit heures, ils la montent en r\u00e9a. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je suis venu avec \u00e7a. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai sorti de ma poche la feuille pli\u00e9e en huit. Je l&#8217;ai pos\u00e9e sur son genou, sans la l\u00e2cher tout de suite.<\/p>\n<p>\u00ab Ma m\u00e8re l&#8217;a gard\u00e9e. Elle l&#8217;avait prise sous l&#8217;assiette avant que je rentre. Elle a sign\u00e9 l&#8217;avis de r\u00e9ception de ta lettre en juin. Elle a r\u00e9pondu \u00e0 ta place, \u00e0 la mienne. Je ne sais pas ce que je peux dire de plus. Ce n&#8217;est pas assez. \u00bb<\/p>\n<p>Manon a baiss\u00e9 les yeux. Elle a regard\u00e9 le papier un long moment sans le d\u00e9plier. Puis elle l&#8217;a d\u00e9pli\u00e9. Elle a lu.<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai vue lire le mot qu&#8217;elle avait \u00e9crit cinq ans plus t\u00f4t. Ses l\u00e8vres suivaient les phrases. \u00c0 la ligne \u00ab si ce n&#8217;est pas toi, tu sais o\u00f9 me trouver \u00bb, elle s&#8217;est arr\u00eat\u00e9e.<\/p>\n<p>Elle a gliss\u00e9 le long du mur. Pas d&#8217;un coup, par \u00e0-coups, jusqu&#8217;\u00e0 s&#8217;asseoir sur le carrelage, les genoux repli\u00e9s.<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;\u00e9tais assise sur un banc. Je regardais la porte coulissante. J&#8217;ai compt\u00e9 les gens qui sortaient. Il y en avait quarante et un quand le train est arriv\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Manon. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu as eu cent minutes. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne le savais pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais maintenant. Mais \u00e7a ne change pas ce qui s&#8217;est pass\u00e9. \u00bb Elle a lev\u00e9 vers moi des yeux rouges, secs. \u00ab Tu as cru ta m\u00e8re sans chercher. Je ne dis pas que c&#8217;est ta faute. Je dis que tu as cru. Tu as laiss\u00e9 passer cinq ans, tu as vendu ta bo\u00eete quatre millions. Et pendant ce temps, ma fille apprenait \u00e0 compter ses transfusions. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;avais rien \u00e0 r\u00e9pondre. Elle avait raison, et elle avait tort, et les deux pesaient pareil.<\/p>\n<p>Une porte s&#8217;est ouverte au bout du couloir. Une femme d&#8217;une soixantaine d&#8217;ann\u00e9es, cheveux gris coup\u00e9s court, blouse blanche sur un pantalon de randonn\u00e9e, est venue vers nous. Un badge : Pr Anne Roussel, h\u00e9matologie p\u00e9diatrique.<\/p>\n<p>\u00ab Madame Garcia, je viens de relire les r\u00e9sultats. La fi\u00e8vre est bact\u00e9rienne, pas virale. C&#8217;est une bonne nouvelle, on sait comment traiter. \u00bb Elle s&#8217;est tourn\u00e9e vers moi. \u00ab Et vous \u00eates le p\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai dit sans y penser. Manon n&#8217;a pas bronch\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Alors c&#8217;est vous que j&#8217;attendais, monsieur. Si vous \u00eates d&#8217;accord, on vous fait une prise de sang dans l&#8217;heure. Typage HLA. Les r\u00e9sultats sous soixante-douze heures. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quelle chance on a, avec le p\u00e8re ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un parent est toujours \u00e0 moiti\u00e9 compatible. Cinq sur dix. Ce n&#8217;est pas rien : aujourd&#8217;hui, gr\u00e2ce aux greffes haplo-identiques, on obtient de tr\u00e8s bons r\u00e9sultats. Mais c&#8217;est un traitement plus lourd. Je pr\u00e9f\u00e9rerais un donneur non apparent\u00e9 \u00e0 neuf ou dix sur dix. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous en avez ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le fichier est en cours d&#8217;interrogation. Un donneur potentiel en Allemagne, neuf sur dix. Il faut le contacter, confirmer, programmer les examens. Il me faut une r\u00e9ponse d\u00e9finitive avant le vingt novembre. Au-del\u00e0, je ne peux plus lancer le conditionnement \u00e0 temps. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et si la date est d\u00e9pass\u00e9e ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le conditionnement commence le vingt-sept. L&#8217;enfant doit recevoir ses cellules le deux d\u00e9cembre. \u00bb Elle a h\u00e9sit\u00e9 une demi-seconde. \u00ab C&#8217;est le jour de son anniversaire. Ironie du calendrier. Il n&#8217;y a pas d&#8217;autre cr\u00e9neau en 2026. Apr\u00e8s, son \u00e9tat risque de ne plus le permettre. \u00bb<\/p>\n<p>Quarante-deux jours. Le chiffre de l&#8217;avion. Emma l&#8217;avait dit en riant, avec ses doigts, sans comprendre.<\/p>\n<p>\u00ab Faites la prise de sang \u00bb, ai-je dit.<\/p>\n<p>Manon se taisait. L&#8217;infirmi\u00e8re est arriv\u00e9e avec un plateau. Elle m&#8217;a fait asseoir, a serr\u00e9 un garrot autour de mon bras, et ma m\u00e8re n&#8217;\u00e9tait plus dans ma t\u00eate, ni la vente, ni les quatre millions. Il restait un tube qui se remplissait de rouge, et quatre mots de Manon, inscrits quelque part : \u00ab Dis-le-moi toi-m\u00eame. \u00bb<\/p>\n<p>Quand c&#8217;est fini, Manon s&#8217;est relev\u00e9e. Elle a liss\u00e9 son pantalon, repris le gobelet de caf\u00e9 froid.<\/p>\n<p>\u00ab Tu as fait ce qu&#8217;il fallait pour la prise de sang. On verra le r\u00e9sultat. Pour le reste, ne t&#8217;attends \u00e0 rien. Je ne te dois pas de pardon, ni de place. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je n&#8217;en demande pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors on s&#8217;entend. \u00bb<\/p>\n<p>Elle est entr\u00e9e dans la chambre, avec le masque et la blouse qu&#8217;on lui avait tendus. Par la vitre, je l&#8217;ai vue s&#8217;asseoir au bord du lit, prendre la main d&#8217;Emma dans les deux siennes.<\/p>\n<p>Emma ne dormait plus. Elle a tourn\u00e9 la t\u00eate vers la vitre, m&#8217;a vu. Elle a lev\u00e9 un petit bras maigre et dessin\u00e9 quelque chose dans l&#8217;air avec son doigt.<\/p>\n<p>Puis, sur la tablette devant elle, elle a pris un feutre rouge et elle a commenc\u00e9 \u00e0 dessiner un homme sur un toit, avec un casque jaune, et une seule fossette \u00e0 gauche.<\/p>\n<p>Je dormais dans ma Clio, sur le parking visiteurs du CHU, le si\u00e8ge rabattu, une couverture de chantier sur les jambes, quand mon t\u00e9l\u00e9phone a vibr\u00e9 contre la vitre.<\/p>\n<p>3 h 12 du matin. Un num\u00e9ro fixe, indicatif de Toulouse.<\/p>\n<p>\u00ab Monsieur Moreau ? Professeure Roussel. Je suis d\u00e9sol\u00e9e de vous r\u00e9veiller. Vos r\u00e9sultats sont arriv\u00e9s plus t\u00f4t que pr\u00e9vu. \u00bb<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>J&#8217;ai frott\u00e9 mon visage. Dans le r\u00e9troviseur, un type de trente-sept ans avec une barbe de trois jours et des yeux de lapin.<\/p>\n<p>\u00ab Dites-moi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous \u00eates haplo-identique, comme pr\u00e9vu. Cinq sur dix. Cellules en bon \u00e9tat, aucune contre-indication. Vous pourriez \u00eatre donneur si nous n&#8217;avions pas d&#8217;autre option. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et vous en avez une autre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le donneur allemand a confirm\u00e9 son accord ce soir. Cologne. Neuf sur dix. Il passe ses examens la semaine prochaine. Je pr\u00e9f\u00e8re toujours un donneur non apparent\u00e9 \u00e0 neuf, quand je peux l&#8217;avoir. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai senti quelque chose se rel\u00e2cher dans ma poitrine et quelque chose d&#8217;autre se serrer, sans savoir lequel gagnait.<\/p>\n<p>\u00ab Alors elle va gu\u00e9rir. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle a plus de chances, oui. Si tout se passe bien. \u00bb La professeure a pris le ton prudent des gens qui ont d\u00e9j\u00e0 promis trop. \u00ab Je vous le dis aussi pour que vous le sachiez : Madame Garcia a demand\u00e9 qu&#8217;on ne vous inscrive pas comme donneur de secours. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle a demand\u00e9 quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Que votre nom ne figure pas au dossier. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai raccroch\u00e9, la main sur le front.<\/p>\n<p>Le lendemain matin, \u00e0 7 h 50, j&#8217;ai vu Manon sortir de la chambre avec un sac-poubelle de linge, et je suis all\u00e9 vers elle sans r\u00e9fl\u00e9chir.<\/p>\n<p>\u00ab Je suis au courant. \u00bb<\/p>\n<p>Elle s&#8217;est arr\u00eat\u00e9e. Elle a pos\u00e9 le sac contre le mur, crois\u00e9 les bras.<\/p>\n<p>\u00ab Ce n&#8217;est pas contre toi, S\u00e9bastien. Un donneur de Cologne, c&#8217;est neuf sur dix. Toi, c&#8217;est cinq. Je ne vais pas jouer \u00e0 pile ou face avec ma fille parce que tu as soudain envie d&#8217;\u00eatre l\u00e0. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne joue pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu viens de te r\u00e9veiller dans une voiture. Moi, je me r\u00e9veille tous les matins dans une chambre qui sent le d\u00e9sinfectant, avec un dossier de quinze papiers \u00e0 remplir pour ne pas perdre la CAF. \u00bb Elle a retir\u00e9 un \u00e9lastique de son poignet et s&#8217;est attach\u00e9 les cheveux. \u00ab J&#8217;ai failli perdre l&#8217;appartement en septembre. Trois mois de loyer en retard. J&#8217;ai quitt\u00e9 mon poste de nuit \u00e0 Lidl parce qu&#8217;ils ne voulaient plus me changer mes horaires. Je fais des comptes pour deux petites entreprises le soir, sur mon portable, dans le couloir. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Laisse-moi t&#8217;aider. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Avec quoi ? \u00bb Elle a ri. \u00ab Avec ton argent ? Tu crois que je suis venue pour \u00e7a ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors fais une chose. Dis-moi seulement : si c&#8217;\u00e9tait l&#8217;inverse, si c&#8217;\u00e9tait moi qui avais cach\u00e9 Emma pendant cinq ans et que tu me retrouves dans un avion, tu me dirais quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis tu. Elle a pris le sac et pouss\u00e9 la porte du local \u00e0 linge avec l&#8217;\u00e9paule.<\/p>\n<p>\u00ab Voil\u00e0. Moi aussi, je ne sais pas. Donne-moi du temps. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai err\u00e9 dans le service, par petits pas. Je n&#8217;avais plus de raison d&#8217;\u00eatre l\u00e0, et pourtant je ne pouvais pas partir. Au fond du couloir, derri\u00e8re un comptoir en bois clair, une infirmi\u00e8re \u00e0 lunettes triait des dossiers. Elle m&#8217;a souri.<\/p>\n<p>\u00ab Vous cherchez quelque chose ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. Je\u2026 je suis le p\u00e8re d&#8217;Emma Garcia. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ah ! Vous \u00eates le monsieur de l&#8217;avion. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le monsieur ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est ce qu&#8217;elle dit \u00e0 toutes les infirmi\u00e8res. Elle a un monsieur de l&#8217;avion qui lui a rang\u00e9 son sac. \u00bb L&#8217;infirmi\u00e8re a ri, puis elle s&#8217;est reprise, g\u00ean\u00e9e. \u00ab Pardon. Je ne devrais pas. Je voulais dire, elle est contente que vous soyez l\u00e0. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle est contente ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle a demand\u00e9 si vous reviendriez demain. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai aval\u00e9 ma salive. Mes yeux sont tomb\u00e9s sur le comptoir. Un paquet de Petit \u00c9colier y \u00e9tait pos\u00e9, neuf, entour\u00e9 de cellophane, une \u00e9tiquette en papier coll\u00e9e sur l&#8217;emballage.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est pour qui ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pour Emma. Le paquet est arriv\u00e9 hier \u00e0 neuf heures. Il y en avait d\u00e9j\u00e0 un mardi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mardi, elle n&#8217;\u00e9tait pas encore admise. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non, mais la dame venait quand m\u00eame. Elle demande toujours si la petite est dans le service. Elle laisse un paquet de biscuits, elle repart. Je lui dis qu&#8217;elle peut monter, elle dit non, qu&#8217;elle n&#8217;a pas le droit. \u00bb L&#8217;infirmi\u00e8re a baiss\u00e9 la voix. \u00ab Elle a l&#8217;air si triste. Je lui ai propos\u00e9 de lui apporter des nouvelles. Elle a dit qu&#8217;elle n&#8217;osait pas. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pris le paquet. L&#8217;\u00e9tiquette \u00e9tait \u00e9crite au stylo bille, d&#8217;une \u00e9criture appuy\u00e9e, en lettres rondes que j&#8217;avais vues toute ma vie sur les pochettes de mes bulletins.<\/p>\n<p><em>Pour Emma. De la part d&#8217;une amie.<\/em><\/p>\n<p>Sous l&#8217;\u00e9criture, une trace presque effac\u00e9e, comme si quelqu&#8217;un avait d&#8217;abord \u00e9crit autre chose et l&#8217;avait ray\u00e9. J&#8217;ai gratt\u00e9 du bout de l&#8217;ongle. Cinq lettres, avant d&#8217;\u00eatre biff\u00e9es :<\/p>\n<p><em>Mamie.<\/em><\/p>\n<p>\u00ab Il a renonc\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>La voix de Manon, au bout du fil, n&#8217;avait plus rien de la femme qui m&#8217;avait parl\u00e9 dans le couloir. Elle \u00e9tait plate, vid\u00e9e, comme une voix qu&#8217;on a laiss\u00e9e sous la pluie.<\/p>\n<p>\u00ab Qui ? \u00bb<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>\u00ab Le donneur de Cologne. Il a appel\u00e9 le registre hier soir. Il s&#8217;est mari\u00e9 en septembre, sa femme attend un enfant, il dit qu&#8217;il ne peut pas prendre le risque. Le registre n&#8217;a rien \u00e0 dire. C&#8217;est son droit. \u00bb Elle a respir\u00e9, par \u00e0-coups. \u00ab Il reste dix-sept jours avant le vingt novembre. Et la professeure dit qu&#8217;il n&#8217;y a plus personne dans le fichier en dessous de huit sur dix. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 debout, pieds nus sur le carrelage de mon appartement, le t\u00e9l\u00e9phone coinc\u00e9 contre l&#8217;\u00e9paule. J&#8217;attrapais un jean, une chemise, sans voir lesquels.<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;arrive. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab S\u00e9bastien. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Viens. \u00bb Elle a aval\u00e9 quelque chose. \u00ab Je ne sais pas faire autrement. Viens, s&#8217;il te pla\u00eet. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;avais jamais conduit aussi vite. Les rocades \u00e9taient vides, le ciel d&#8217;un gris de lessive, les lumi\u00e8res de la ville encore allum\u00e9es. \u00c0 6 h 51, j&#8217;ai gar\u00e9 la Clio en travers de deux places devant l&#8217;entr\u00e9e du CHU.<\/p>\n<p>Elle m&#8217;attendait dans le hall, assise sur un banc, en blouse jetable. Un gobelet de th\u00e9, une pomme qu&#8217;elle n&#8217;avait pas mordue. Quand je suis arriv\u00e9 devant elle, elle a lev\u00e9 la t\u00eate et n&#8217;a rien dit. Elle a juste pos\u00e9 son front contre mon ventre, une seconde.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas os\u00e9 mettre la main sur ses cheveux.<\/p>\n<p>\u00ab Elle a mal dormi, a-t-elle murmur\u00e9. Elle fait des cauchemars avec un \u00e9l\u00e9phant qui perd ses oreilles. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu veux que je monte ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. Mais d&#8217;abord, la professeure veut nous voir tous les deux. \u00bb<\/p>\n<p>Le bureau de la professeure Roussel sentait le caf\u00e9 et le papier. Des photos d&#8217;enfants au mur, des dessins punais\u00e9s de travers, un cactus sur le rebord de la fen\u00eatre. Elle nous a fait asseoir c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, sans commentaire, comme si c&#8217;\u00e9tait normal.<\/p>\n<p>\u00ab Monsieur Moreau, je vais \u00eatre franche. Si nous passons \u00e0 la greffe haplo-identique, le risque est r\u00e9el. Une r\u00e9action du greffon contre l&#8217;h\u00f4te, des infections prolong\u00e9es. Nous avons de tr\u00e8s bons protocoles. Mais le taux de r\u00e9ussite est autour de soixante-dix pour cent. Avec un donneur \u00e0 neuf sur dix, il serait plus haut. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Soixante-dix pour cent. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et sans greffe, avant la fin de l&#8217;ann\u00e9e, ses chances baissent beaucoup. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas demand\u00e9 de combien. Manon avait ferm\u00e9 les yeux.<\/p>\n<p>\u00ab Vous aurez cinq jours de stimulation avant le pr\u00e9l\u00e8vement de vos cellules, monsieur. Des piq\u00fbres tous les jours, des courbatures, de la fatigue. Rien de grave, mais il faut que vous soyez disponible. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je le suis. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Madame Garcia ? \u00bb<\/p>\n<p>Manon a ouvert les yeux. Elle a regard\u00e9 la professeure, puis moi, puis encore la professeure.<\/p>\n<p>\u00ab Si je dis oui, et que \u00e7a ne marche pas\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors vous aurez fait tout ce qu&#8217;on pouvait faire, a r\u00e9pondu la professeure, doucement. Et ce ne sera la faute de personne. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ce sera la mienne. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Si, a dit Manon. Parce que j&#8217;aurai choisi le p\u00e8re qui est arriv\u00e9 par hasard dans un avion. \u00bb<\/p>\n<p>Elle avait dit \u00e7a avec une telle duret\u00e9 que j&#8217;ai senti mon estomac se serrer. Elle s&#8217;est retourn\u00e9e vers moi, les yeux brillants.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne te le reproche pas. C&#8217;est moi que j&#8217;accuse. Cinq ans que je me dis que j&#8217;ai bien fait de partir, et maintenant je me dis que si j&#8217;\u00e9tais rest\u00e9e, si j&#8217;avais cherch\u00e9, si j&#8217;avais seulement sonn\u00e9 chez ta m\u00e8re\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Manon. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle serait peut-\u00eatre d\u00e9j\u00e0 gu\u00e9rie. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a attrap\u00e9 le gobelet vide, l&#8217;a \u00e9cras\u00e9 dans son poing. \u00c7a a fait un petit craquement de carton.<\/p>\n<p>Je lui ai pris la main. Elle l&#8217;a laiss\u00e9e. Elle ne m&#8217;a pas regard\u00e9, mais elle l&#8217;a laiss\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab Il y a une chose qu&#8217;on peut faire ce matin, a dit la professeure. Signer le consentement de principe pour la stimulation, au cas o\u00f9. Et ensuite, voir Emma. \u00bb<\/p>\n<p>On a sign\u00e9. Le stylo \u00e0 la main, mon nom d&#8217;un c\u00f4t\u00e9, celui de Manon de l&#8217;autre, \u00e7a ressemblait \u00e0 un contrat. Mais pas celui de Ma\u00eetre Vidal.<\/p>\n<p>Dans le couloir de l&#8217;unit\u00e9, le m\u00eame couloir de carreaux, Manon a ralenti. Elle regardait un point devant elle.<\/p>\n<p>Une femme se tenait \u00e0 l&#8217;entr\u00e9e de la zone de visite, devant la porte vitr\u00e9e qui s\u00e9pare le service du reste de l&#8217;h\u00f4pital. Un manteau beige, un sac en cuir \u00e0 l&#8217;\u00e9paule, deux paquets de Petit \u00c9colier dans une main.<\/p>\n<p>Elle ne portait ni masque ni blouse. Elle n&#8217;avait pas os\u00e9 franchir le seuil.<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re a lev\u00e9 les yeux. Elle nous a vus. Son visage s&#8217;est d\u00e9fait d&#8217;un coup, comme de la p\u00e2te trop fine.<\/p>\n<p>Manon s&#8217;est arr\u00eat\u00e9e net, et sa main a serr\u00e9 la mienne \u00e0 me faire mal.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est elle. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle est venue jusqu&#8217;ici. \u00bb<\/p>\n<p>Nadine a fait un pas en avant, lentement, comme on s&#8217;approche d&#8217;une b\u00eate qu&#8217;on a bless\u00e9e. Elle tenait toujours son manteau ferm\u00e9 jusqu&#8217;au col, les doigts blancs sur la lani\u00e8re du sac.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne viens pas pour me d\u00e9fendre, a-t-elle dit. Je viens pour demander \u00e0 la voir. \u00bb<\/p>\n<p>Deux jours plus tard, j&#8217;\u00e9tais assis dans un petit bureau vitr\u00e9 de La Banque Postale, rue Alsace-Lorraine, face \u00e0 une conseill\u00e8re qui avait pos\u00e9 devant moi une pile de feuilles imprim\u00e9es de quinze centim\u00e8tres.<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez bien demand\u00e9 les relev\u00e9s depuis le d\u00e9but de la procuration, monsieur Moreau ? Il y a six ans. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tout ce qui a \u00e9t\u00e9 fait sans moi. \u00bb<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>Elle a hoch\u00e9 la t\u00eate, pinc\u00e9 les l\u00e8vres. Je n&#8217;avais pas dormi depuis la veille. Le bilan pr\u00e9-don \u00e9tait le lendemain, et l&#8217;id\u00e9e des cinq tubes de sang me donnait une envie absurde de rire.<\/p>\n<p>Avant de venir ici, j&#8217;avais dit \u00e0 ma m\u00e8re de partir.<\/p>\n<p>Elle \u00e9tait rest\u00e9e devant la porte vitr\u00e9e de l&#8217;\u00e9tage, hier, les paquets de biscuits \u00e0 la main. Manon avait refus\u00e9 net : \u00ab Pas aujourd&#8217;hui. Peut-\u00eatre jamais. C&#8217;est moi qui d\u00e9ciderai. \u00bb J&#8217;avais accompagn\u00e9 ma m\u00e8re jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;ascenseur. Dans la cabine, elle avait gard\u00e9 les yeux sur ses chaussures. Elle avait murmur\u00e9 : \u00ab Elle a tes yeux. \u00bb Et c&#8217;\u00e9tait la premi\u00e8re chose qu&#8217;elle disait d&#8217;elle sans phrase pour se justifier.<\/p>\n<p>Je n&#8217;avais pas r\u00e9pondu.<\/p>\n<p>La conseill\u00e8re a tourn\u00e9 la premi\u00e8re page vers moi.<\/p>\n<p>\u00ab Voil\u00e0 le ch\u00e8que dont vous parlez. Num\u00e9ro 0412, \u00e9mis le 6 avril, il y a cinq ans, pour six mille euros, \u00e0 l&#8217;ordre de Mme Garcia Manon. Compte courant, signature du mandataire. Il n&#8217;a jamais \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 l&#8217;encaissement. La provision a \u00e9t\u00e9 bloqu\u00e9e un an et huit jours, puis lib\u00e9r\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne l&#8217;ai jamais vu passer. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il n&#8217;y a rien \u00e0 voir passer. Il n&#8217;existe pas dans vos relev\u00e9s, justement. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a tourn\u00e9 une deuxi\u00e8me page. Une ligne surlign\u00e9e au stylo jaune.<\/p>\n<p>\u00ab Mais ceci, en revanche, est int\u00e9ressant. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis pench\u00e9. Une s\u00e9rie de retraits, au m\u00eame montant : 380 \u20ac. Tous les 2 d\u00e9cembre, depuis cinq ans. Libell\u00e9 : <em>Honoraires \u2014 M. Raynal.<\/em><\/p>\n<p>\u00ab Je ne connais pas de Raynal. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je l&#8217;ai v\u00e9rifi\u00e9, a dit la conseill\u00e8re avec un peu de prudence. C&#8217;est un ancien gendarme, qui exerce comme d\u00e9tective priv\u00e9 \u00e0 Toulouse. Votre m\u00e8re, en qualit\u00e9 de mandataire, a proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 ces paiements. Je suis d\u00e9sol\u00e9e, je n&#8217;ai pas \u00e0 interpr\u00e9ter, mais je pr\u00e9f\u00e8re que vous l&#8217;appreniez de moi plut\u00f4t que d&#8217;un tiers. \u00bb<\/p>\n<p>Je suis rest\u00e9 sans bouger.<\/p>\n<p>Cinq retraits. Cinq fois un 2 d\u00e9cembre.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas eu besoin qu&#8217;elle en dise plus. Le 2 d\u00e9cembre, c&#8217;\u00e9tait l&#8217;anniversaire d&#8217;une petite fille, et quelqu&#8217;un avait pay\u00e9 tous les ans pour savoir \u00e0 quoi elle ressemblait.<\/p>\n<p>J&#8217;ai demand\u00e9 les photocopies, sign\u00e9 le papier de retrait de procuration, et j&#8217;ai eu le courage de sourire \u00e0 la conseill\u00e8re en la remerciant. Dans la rue, il pleuvait de cette pluie fine qui ne mouille pas mais qui colle aux v\u00eatements. J&#8217;ai march\u00e9 jusqu&#8217;au parking sans parapluie.<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re \u00e9tait l\u00e0. Je ne l&#8217;avais pas appel\u00e9e. J&#8217;avais seulement envoy\u00e9 un message : \u00ab Parking visiteurs du CHU, 14 h. \u00bb Elle \u00e9tait assise dans sa vieille Twingo, les mains sur le volant, la radio \u00e9teinte.<\/p>\n<p>Je me suis install\u00e9 c\u00f4t\u00e9 passager. L&#8217;habitacle sentait le vieux tissu et la lavande.<\/p>\n<p>\u00ab Dis-moi pour Raynal. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a ferm\u00e9 les yeux.<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai appris l&#8217;adresse de cette fille par sa m\u00e8re, a-t-elle dit enfin. Elle est venue me voir un mois apr\u00e8s, pour crier. Je lui ai r\u00e9pondu que je ne savais rien. Mais elle avait laiss\u00e9 son adresse sur un papier, \u00e0 Montreuil. Et Raynal a fait le reste. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il l&#8217;a suivie pendant cinq ans. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Une fois par an. Le 2 d\u00e9cembre. Il me donnait une photo, il me disait si elle allait bien. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et tu n&#8217;as jamais pens\u00e9 \u00e0 me dire que j&#8217;avais une fille. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Chaque 2 d\u00e9cembre. \u00bb Elle a rouvert les yeux, mais elle a regard\u00e9 le pare-brise. \u00ab Chaque 2 d\u00e9cembre, je me levais en me disant que j&#8217;allais te le dire. Je pr\u00e9parais le caf\u00e9, je m&#8217;asseyais en face de toi, je disais : &#8220;S\u00e9bastien, il faut que je te parle.&#8221; Et ensuite je parlais de la goutti\u00e8re du voisin. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a gliss\u00e9 la main dans la bo\u00eete \u00e0 gants. Sans me regarder, elle a pos\u00e9 sur mes genoux une grande enveloppe kraft, \u00e9paisse comme un petit annuaire.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne les ai pas gard\u00e9es chez moi. J&#8217;avais peur que tu tombes dessus. Je les gardais ici. Toute l&#8217;ann\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai ouvert.<\/p>\n<p>Cinq photographies, cinq tirages brillants, \u00e0 peine plus grands qu&#8217;une main. Un b\u00e9b\u00e9 de quelques jours dans un landau. Une petite de un an, accroch\u00e9e \u00e0 la rambarde d&#8217;un man\u00e8ge. Une de deux ans, devant un g\u00e2teau mal glac\u00e9, sans bougie. Une de trois ans, sur un banc de square, un \u00e9l\u00e9phant dans les bras, un \u00e9l\u00e9phant tout neuf, gris fonc\u00e9. Et la derni\u00e8re.<\/p>\n<p>Quatre bougies sur un fondant au chocolat. Emma, la bouche en rond, les joues gonfl\u00e9es, tout son visage tendu vers la flamme. Les yeux gris ouverts, brillants comme un reflet sur le zinc. La fossette creus\u00e9e \u00e0 gauche, une seule. Derri\u00e8re elle, dans le flou, une silhouette de dos qui tenait une cam\u00e9ra de poche : Manon.<\/p>\n<p>Au dos, une \u00e9criture serr\u00e9e, bleue, de ma m\u00e8re :<\/p>\n<p><em>Elle fait le v\u0153u avec les yeux ferm\u00e9s. Comme lui.<\/em><\/p>\n<p>J&#8217;ai relev\u00e9 la t\u00eate.<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re pleurait, enfin. Sans bruit, en silence, les mains toujours pos\u00e9es sur le volant, comme si elle conduisait vers un endroit o\u00f9 elle n&#8217;\u00e9tait jamais arriv\u00e9e.<\/p>\n<p>Sur le mur de la chambre 214, au-dessus du lit, il y avait onze dessins scotch\u00e9s avec du ruban adh\u00e9sif de l&#8217;h\u00f4pital. Onze fois le m\u00eame homme, de plus en plus ressemblant.<\/p>\n<p>Un casque jaune. Un toit gris. Une chemise \u00e0 carreaux bleus. Et \u00e0 gauche du visage, un petit trait courbe, trac\u00e9 deux fois, comme pour \u00eatre s\u00fbre qu&#8217;il se voie.<\/p>\n<p>\u00ab Tu vois, c&#8217;est toi \u00bb, a dit Emma.<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>J&#8217;\u00e9tais debout dans l&#8217;encadrement, avec la blouse, la charlotte, le masque qui me piquait le nez. Manon m&#8217;avait autoris\u00e9 \u00e0 entrer ce jeudi apr\u00e8s-midi, apr\u00e8s le bilan pr\u00e9-don o\u00f9 l&#8217;infirmi\u00e8re m&#8217;avait pris cinq tubes de sang, en riant de ma grimace.<\/p>\n<p>\u00ab Tu les as faits quand ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Chaque semaine. Maman dit que \u00e7a aide \u00e0 pas oublier la forme du visage. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu ne m&#8217;avais jamais vu. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Si. Sur la photo de Trompette. \u00bb Elle a point\u00e9 du doigt l&#8217;\u00e9l\u00e9phant pos\u00e9 sur sa table de nuit. \u00ab Et dans l&#8217;avion. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a patient\u00e9 quelques secondes, les yeux brillants, tr\u00e8s s\u00e9rieuse. Puis elle m&#8217;a fait signe d&#8217;approcher. Je me suis assis sur le tabouret en plastique, tout pr\u00e8s d&#8217;elle.<\/p>\n<p>\u00ab Je peux te dire un secret ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vas-y. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je savais d\u00e9j\u00e0 dans l&#8217;avion. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu savais quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Que c&#8217;\u00e9tait toi. \u00bb Elle a tapot\u00e9 son menton. \u00ab Mais je voulais \u00eatre s\u00fbre. Alors j&#8217;ai fait la fille qui ne sait pas. Et j&#8217;ai racont\u00e9 le secret, pour voir si tu t&#8217;enfuyais. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas pu r\u00e9pondre tout de suite.<\/p>\n<p>\u00ab Et alors ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu t&#8217;es pas enfui. T&#8217;as fait tomber ton classeur. \u00bb Elle a ri. Un petit rire clair, le premier que j&#8217;entendais. \u00ab Faut pas rire, hein, c&#8217;est pas dr\u00f4le. Mais c&#8217;\u00e9tait un peu dr\u00f4le. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu ne m&#8217;en veux pas ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab De quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab De ne pas avoir su. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a r\u00e9fl\u00e9chi, les sourcils fronc\u00e9s.<\/p>\n<p>\u00ab Maman a dit que tu savais pas encore. Elle a dit pas encore, pas jamais. C&#8217;est pas pareil. \u00bb Elle a pos\u00e9 sa main sur la mienne, un tout petit poids chaud, maigre. \u00ab Maintenant, tu sais. Donc c&#8217;est bon. \u00bb<\/p>\n<p>Quelque chose a l\u00e2ch\u00e9 en moi. Je me suis courb\u00e9 en avant, le front contre le bord de son lit, la charlotte de travers. Je n&#8217;ai pas fait de bruit. Une main d&#8217;enfant s&#8217;est pos\u00e9e sur mes cheveux, h\u00e9sitante, puis plus ferme, et elle a fait ce qu&#8217;on fait aux chiens et aux chevaux effray\u00e9s : elle a caress\u00e9, lentement, du front \u00e0 la nuque.<\/p>\n<p>\u00ab Tu pleures ? \u00bb a-t-elle demand\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Un peu. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est ce que dit Maman, quand elle pleure. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle dit quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Qu&#8217;elle a un truc dans l&#8217;\u0153il. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai \u00e9clat\u00e9 de rire contre la couverture. Elle riait aussi, fort, trop fort, puis elle s&#8217;est mise \u00e0 tousser, et la sonnette de l&#8217;infirmi\u00e8re a retenti dans le couloir. Manon est entr\u00e9e, essouffl\u00e9e, un doigt sur le bouton d&#8217;alarme qu&#8217;elle n&#8217;avait pas encore enfonc\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a va, a dit Emma. J&#8217;ai ri. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu ne dois pas trop te fatiguer, ma ch\u00e9rie. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mais Maman, il sait. \u00bb<\/p>\n<p>Manon m&#8217;a regard\u00e9. Pas vraiment, mais elle a pos\u00e9 les yeux sur mon cr\u00e2ne, sur la charlotte, sur la main d&#8217;Emma rest\u00e9e \u00e0 plat sur ma t\u00eate.<\/p>\n<p>\u00ab Je sais qu&#8217;il sait \u00bb, a-t-elle dit.<\/p>\n<p>Elle a fait signe \u00e0 l&#8217;infirmi\u00e8re de ne pas entrer, a referm\u00e9 doucement la porte. Elle a pris le tabouret \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du mien et s&#8217;est assise, les genoux serr\u00e9s, comme une \u00e9coli\u00e8re convoqu\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab Elle t&#8217;a racont\u00e9 pour Trompette ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pas encore \u00bb, a dit Emma.<\/p>\n<p>\u00ab Alors tu vas le lui dire toi-m\u00eame. \u00bb<\/p>\n<p>Emma a pris l&#8217;\u00e9l\u00e9phant \u00e0 deux mains. Elle l&#8217;a retourn\u00e9, a soulev\u00e9 le carreau bleu, pass\u00e9 l&#8217;ongle sous le bouton-pression qui ne fermait plus. Rien ne s&#8217;est ouvert. Le ventre \u00e9tait vide.<\/p>\n<p>\u00ab Y avait le ch\u00e8que, a-t-elle dit. Et la photo. Mais maintenant y a plus rien. C&#8217;est \u00e7a le secret : y a plus de secret. \u00bb<\/p>\n<p>Elle me l&#8217;a tendu. J&#8217;ai pris l&#8217;\u00e9l\u00e9phant sur ma paume. Le coin d\u00e9cousu pendait d&#8217;un demi-centim\u00e8tre, comme une l\u00e8vre.<\/p>\n<p>\u00ab Tu pourras le recoudre ? a demand\u00e9 Emma. Maman, elle sait pas bien, elle fait les coutures trop serr\u00e9es. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne sais pas coudre non plus. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors on le fera ensemble. Quand je serai gu\u00e9rie. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a dit \u00ab quand \u00bb, pas \u00ab si \u00bb. Elle a ferm\u00e9 les yeux, \u00e9puis\u00e9e d&#8217;avoir tant parl\u00e9, et l&#8217;infirmi\u00e8re a fait signe qu&#8217;il \u00e9tait temps.<\/p>\n<p>Dans le couloir, on a enlev\u00e9 nos blouses c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, devant le distributeur de gel hydroalcoolique. Je me suis lav\u00e9 les mains deux fois. Manon a mis la blouse \u00e0 la poubelle, l&#8217;a regard\u00e9e tomber.<\/p>\n<p>\u00ab Demain, je vais \u00e0 la mairie de Toulouse, ai-je dit. Faire la reconnaissance de paternit\u00e9. Ma\u00eetre Vidal m&#8217;a dit que \u00e7a pouvait se faire sans toi, mais je ne le ferai pas sans ton accord. \u00bb<\/p>\n<p>Elle ne r\u00e9pondait pas. Dans la fen\u00eatre au bout du couloir, le ciel \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 sombre \u00e0 seize heures trente.<\/p>\n<p>\u00ab Tu peux dire non. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne dis pas non. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je t&#8217;ai ouvert la porte de la chambre. Je t&#8217;ai dit oui pour la prise de sang, oui pour la stimulation. Je ne suis plus en col\u00e8re comme avant. \u00bb Elle a mis les mains dans ses poches. \u00ab C&#8217;est autre chose, maintenant. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>Elle a ferm\u00e9 les yeux. Quand elle les a rouverts, elle regardait la poign\u00e9e de la porte du service, pas moi.<\/p>\n<p>\u00ab Il y a une chose que je ne t&#8217;ai pas dite sur l&#8217;argent de ta m\u00e8re, et je\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>Elle m&#8217;a tout dit en vingt minutes, assise sur la banquette en moleskine de la salle d&#8217;attente, et en vingt minutes j&#8217;ai perdu une moiti\u00e9 de ce que j&#8217;avais gagn\u00e9 depuis l&#8217;avion.<\/p>\n<p>\u00ab Le 14 octobre, ta m\u00e8re m&#8217;a rappel\u00e9e. J&#8217;avais re\u00e7u son mail cinq jours avant. Je n&#8217;avais pas r\u00e9pondu. Elle a dit : &#8220;Je vous fais un virement tout de suite, pour les premiers frais. Vous verrez que je suis s\u00e9rieuse.&#8221; Elle a dit : &#8220;C&#8217;est S\u00e9bastien qui a demand\u00e9.&#8221; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle l&#8217;a dit. \u00bb<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>\u00ab Elle l&#8217;a dit. \u00bb Manon a serr\u00e9 les mains entre ses genoux. \u00ab Vingt mille euros, sur mon compte, dans l&#8217;apr\u00e8s-midi. J&#8217;ai regard\u00e9 l&#8217;\u00e9cran de mon t\u00e9l\u00e9phone pendant dix minutes. Je me suis dit que \u00e7a ne se refusait pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Manon\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Laisse-moi finir, sinon je ne le dirai pas. J&#8217;\u00e9tais \u00e0 trois mois de retard sur le loyer. Les huissiers m&#8217;avaient \u00e9crit deux fois. L&#8217;assurance de la mutuelle ne couvrait pas le trajet Paris-Toulouse pour les consultations. On avait trois transfusions \u00e0 payer au noir, le temps que la CAF r\u00e9ponde. \u00bb Elle a ferm\u00e9 les yeux. \u00ab J&#8217;ai pay\u00e9 le propri\u00e9taire. Six mille quatre cents. Et le reste est parti dans le sac de Trompette : une valise pour l&#8217;h\u00f4pital, du linge, des m\u00e9dicaments pas rembours\u00e9s. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas dit un mot. Dans le couloir, un chariot de repas passait avec ses plateaux gris et ses couvercles en plastique. L&#8217;odeur de pur\u00e9e ti\u00e8de est entr\u00e9e dans la pi\u00e8ce.<\/p>\n<p>\u00ab Il en reste combien ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Douze mille huit cents. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu l&#8217;as gard\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je voulais le rendre. J&#8217;ai fait un virement de retour le 20 octobre, la veille du vol. Il est revenu hier. Compte cl\u00f4tur\u00e9. Elle l&#8217;a ferm\u00e9 pour que je ne puisse pas le lui rendre. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai senti monter le d\u00e9go\u00fbt, pas contre Manon. Contre la pr\u00e9cision de ma m\u00e8re. Cette fa\u00e7on de refermer la porte derri\u00e8re l&#8217;autre pour qu&#8217;elle ne puisse plus ressortir.<\/p>\n<p>\u00ab Il y a un papier, a dit Manon. Quand j&#8217;ai re\u00e7u le virement, j&#8217;ai sign\u00e9 une quittance chez Ma\u00eetre Vidal. Un re\u00e7u d&#8217;acompte. Une seule page. Je n&#8217;ai pas lu les petites lignes. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu as sign\u00e9 \u00e7a chez Vidal ? Quand ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le 14 octobre. \u00c0 seize heures. J&#8217;\u00e9tais seule dans son \u00e9tude, ta m\u00e8re avait dit qu&#8217;elle n&#8217;avait pas besoin de venir. Il m&#8217;a pr\u00e9sent\u00e9 le papier, tr\u00e8s vite, je venais de sortir de chez le m\u00e9decin. J&#8217;ai sign\u00e9. J&#8217;ai honte. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a baiss\u00e9 la t\u00eate. Une larme a coul\u00e9 le long de son nez, et elle n&#8217;a pas fait mine de l&#8217;essuyer.<\/p>\n<p>\u00ab Tu as honte parce que tu as pris l&#8217;argent ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce que je ne te l&#8217;ai pas dit. Parce que pendant tout ce temps, tu as cru que j&#8217;\u00e9tais l&#8217;honn\u00eate, celle qui refusait. Et moi, depuis le premier jour, j&#8217;ai le m\u00eame papier que celui que tu as d\u00e9chir\u00e9. \u00bb Elle a ri, un son terrible. \u00ab Tu vois ? Moi aussi, j&#8217;ai sign\u00e9 quelque chose que je n&#8217;aurais pas d\u00fb signer. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis lev\u00e9. Je ne savais pas ce que je faisais. J&#8217;ai march\u00e9 jusqu&#8217;\u00e0 la fen\u00eatre, j&#8217;ai pos\u00e9 les mains sur le rebord, devant le parking o\u00f9 la pluie tapait sur les voitures. Je comptais les gouttes. Des phrases tournaient dans ma t\u00eate : \u00ab Elle ne m&#8217;a pas dit. Elle ne m&#8217;a pas dit. Elle ne m&#8217;a pas dit. \u00bb<\/p>\n<p>Je suis parti.<\/p>\n<p>Pas pour longtemps. Pas pour toujours. Mais pendant quarante minutes, j&#8217;ai roul\u00e9 sans but, sur le p\u00e9riph\u00e9rique, les phares dans les flaques. Je me suis arr\u00eat\u00e9 sur une aire de repos. J&#8217;ai \u00e9teint le moteur. J&#8217;ai appuy\u00e9 le front sur le volant.<\/p>\n<p>Quinze jours que j&#8217;\u00e9tais p\u00e8re, sans l&#8217;\u00eatre sur aucun papier. Quinze jours pour comprendre que l&#8217;amour de ma m\u00e8re avait une forme que je n&#8217;aurais souhait\u00e9e \u00e0 personne, et que la seule femme qui n&#8217;avait jamais eu peur de moi avait peur de me dire qu&#8217;elle avait d\u00fb manger.<\/p>\n<p>Je n&#8217;\u00e9tais pas en col\u00e8re contre elle. J&#8217;\u00e9tais en col\u00e8re contre tout ce qui avait rendu \u00e7a possible. Contre l&#8217;argent qui manquait aux uns et pesait aux autres. Contre la fatigue qui fait signer. Contre moi, qui avais re\u00e7u une enfant sans l&#8217;avoir demand\u00e9e et qui, au premier mensonge, avais pris la fuite sur une aire d&#8217;autoroute.<\/p>\n<p>J&#8217;ai fait demi-tour.<\/p>\n<p>\u00c0 minuit pass\u00e9, le service dormait. Manon \u00e9tait toujours sur la banquette de la salle d&#8217;attente, enroul\u00e9e dans la couverture jaune de l&#8217;h\u00f4pital. Elle m&#8217;a regard\u00e9 arriver sans bouger.<\/p>\n<p>\u00ab Je suis d\u00e9sol\u00e9 de ne pas \u00eatre rest\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Moi aussi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Garde l&#8217;argent. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab S\u00e9bastien, non\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Garde-le, ai-je r\u00e9p\u00e9t\u00e9. Ce n&#8217;est pas le sien, c&#8217;est le mien, c&#8217;est un argent que j&#8217;aurais d\u00fb te verser il y a cinq ans, il y a quatre, il y a trois. Mais je ne veux pas que tu penses que c&#8217;est de la compensation. C&#8217;est un d\u00e9but. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a secou\u00e9 la t\u00eate, mais elle n&#8217;a pas dit non.<\/p>\n<p>Dans ma poche, mon t\u00e9l\u00e9phone s&#8217;est mis \u00e0 vibrer. Un num\u00e9ro de Toulouse. \u00c0 minuit vingt.<\/p>\n<p>\u00ab Monsieur Moreau ? Ma\u00eetre Vidal. Je vous prie de m&#8217;excuser de vous appeler si tard. Ma conscience m&#8217;a emp\u00each\u00e9 de dormir. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai mis le haut-parleur.<\/p>\n<p>\u00ab Je dois vous informer que la quittance sign\u00e9e par Madame Garcia le 14 octobre comporte une clause que je n&#8217;ai pas relue \u00e0 haute voix. \u00bb Sa voix \u00e9tait blanche. \u00ab Une clause p\u00e9nale. En cas d&#8217;action en recherche de paternit\u00e9, de reconnaissance judiciaire, ou de toute d\u00e9marche contraire, elle s&#8217;engage \u00e0 restituer le triple de la somme per\u00e7ue. Soixante mille euros. \u00bb<\/p>\n<p>Manon s&#8217;est lev\u00e9e d&#8217;un bloc.<\/p>\n<p>\u00ab Je n&#8217;ai jamais\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle est en bas de la page, madame. En petits caract\u00e8res. J&#8217;avais cru votre m\u00e8re. Je n&#8217;aurais pas d\u00fb. \u00bb Il a respir\u00e9. \u00ab L&#8217;original est dans mon coffre. Il faudrait l&#8217;accord de Madame Moreau pour le restituer. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;avais huit ans quand ma m\u00e8re m&#8217;a appris \u00e0 signer. Pas mon nom d&#8217;\u00e9cole, en lettres b\u00e2ton. Une vraie signature, avec un S qui monte et un trait qui plonge. \u00ab Pour que tu aies l&#8217;air d&#8217;un homme s\u00e9rieux, mon grand. \u00bb Elle avait recopi\u00e9 la sienne en dessous, et elle s&#8217;\u00e9tait exerc\u00e9e pendant tout un hiver, \u00e0 la table de la cuisine, sur des feuilles de brouillon.<\/p>\n<p>J&#8217;ai compris, dans l&#8217;ascenseur de son immeuble, \u00e0 six heures du matin, qui avait fini par ma\u00eetriser les deux.<\/p>\n<p>Elle m&#8217;a ouvert avant que je sonne. Ma\u00eetre Vidal \u00e9tait derri\u00e8re moi, un dossier sous le bras, la mine d&#8217;un homme qui n&#8217;a pas dormi non plus. Ma m\u00e8re portait la m\u00eame robe de chambre que la veille de l&#8217;avion. Elle a regard\u00e9 le notaire, puis moi, et elle a dit : \u00ab Entrez. \u00bb<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>J&#8217;ai pos\u00e9 trois choses sur la toile cir\u00e9e. Le relev\u00e9 de la banque. L&#8217;enveloppe kraft des cinq photos. Le mot de Manon, pli\u00e9 en huit.<\/p>\n<p>\u00ab Tu as deux choix. \u00bb<\/p>\n<p>Elle ne m&#8217;a pas r\u00e9pondu. Elle regardait ses mains.<\/p>\n<p>\u00ab Soit tu t&#8217;en vas, tu laisses Manon, Emma et moi tranquilles, et tu apprends par des tiers comment va la petite. Soit tu \u00e9cris. Tout. Les dates, les mots, les sommes, ce que tu as dit \u00e0 Manon dans l&#8217;entr\u00e9e, ce que tu as fait de la lettre. Une confession, sign\u00e9e de ta vraie signature, que Manon pourra garder et lire quand elle voudra. Et tu rends la quittance \u00e0 Ma\u00eetre Vidal. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et si j&#8217;\u00e9cris ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu n&#8217;obtiendras rien. Ni pardon, ni place. Rien. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a lev\u00e9 les yeux.<\/p>\n<p>\u00ab Et je pourrai\u2026 la voir ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je n&#8217;ai pas le droit de te le promettre. C&#8217;est \u00e0 Emma de d\u00e9cider, et \u00e0 Manon. Mais je te promets que je ne le leur interdirai pas, si elles le veulent. \u00bb<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re est rest\u00e9e longtemps muette. J&#8217;entendais la canalisation chanter dans le mur, le m\u00eame chant de trente ans. Ma\u00eetre Vidal s&#8217;est racl\u00e9 la gorge.<\/p>\n<p>\u00ab Madame Moreau, la clause p\u00e9nale est contraire \u00e0 l&#8217;ordre public. Elle n&#8217;a aucune valeur contre une m\u00e8re qui veut faire reconna\u00eetre la paternit\u00e9 de son enfant. Je n&#8217;aurais pas d\u00fb la r\u00e9diger. Mais si vous la restituez volontairement, je pourrai m&#8217;en expliquer devant l&#8217;ordre des notaires sans qu&#8217;il y ait de plainte. \u00bb<\/p>\n<p>Il avait dit \u00e7a avec un petit sourire triste. Ma m\u00e8re l&#8217;a regard\u00e9 avec une esp\u00e8ce de haine douce.<\/p>\n<p>\u00ab Vous aussi, vous me laissez. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Madame, a-t-il murmur\u00e9, je suis le seul qui reste. \u00bb<\/p>\n<p>Elle s&#8217;est lev\u00e9e. Elle est all\u00e9e jusqu&#8217;au buffet et en a sorti un bloc de papier \u00e0 lettres, de ceux avec des fleurs dans le coin, qu&#8217;elle gardait pour les v\u0153ux. Elle a pris le stylo plume de mon p\u00e8re, celui qu&#8217;elle n&#8217;avait jamais jet\u00e9. Elle s&#8217;est assise.<\/p>\n<p>Elle a \u00e9crit pendant deux heures.<\/p>\n<p>Je suis rest\u00e9 dans la cuisine \u00e0 regarder la lumi\u00e8re monter sur les toits de Colomiers, des toits que j&#8217;avais repos\u00e9s pour la moiti\u00e9 des voisins. Ma\u00eetre Vidal buvait un caf\u00e9 froid. Personne ne parlait.<\/p>\n<p>\u00c0 8 h 40, elle a pos\u00e9 le stylo. Quatre feuilles, des deux c\u00f4t\u00e9s. Elle les a relues sans un mot. Elle a sign\u00e9, en bas, de sa vraie signature, celle qui monte comme un toit. Puis, dessous, elle a \u00e9crit la mienne, par habitude, et elle l&#8217;a ray\u00e9e d&#8217;un seul trait.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne peux pas le faire, a-t-elle dit.<\/p>\n<p>\u2014 Quoi ?<\/p>\n<p>\u2014 Le lui donner. Je ne peux pas la regarder pendant qu&#8217;elle lit. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors c&#8217;est moi qui lui donnerai. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a hoch\u00e9 la t\u00eate. Le notaire a pris le dossier, v\u00e9rifi\u00e9 la quittance. Il l&#8217;a pos\u00e9e devant elle.<\/p>\n<p>\u00ab Si vous voulez bien, madame. \u00bb<\/p>\n<p>Elle l&#8217;a d\u00e9chir\u00e9e elle-m\u00eame, en quatre morceaux, sans y mettre de col\u00e8re. Un geste de m\u00e9nag\u00e8re qui jette un vieux journal.<\/p>\n<p>J&#8217;ai donn\u00e9 la confession \u00e0 Manon \u00e0 midi, dans la salle de repos des parents, sous l&#8217;affiche du don de moelle osseuse. Elle l&#8217;a lue debout, devant la fen\u00eatre. Je n&#8217;ai pas regard\u00e9. \u00c0 la derni\u00e8re page, elle a pli\u00e9 les feuilles en deux. Elle les a gard\u00e9es contre sa poitrine, quelques secondes, comme un chiffon mouill\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Elle a \u00e9crit &#8220;pardon&#8221; ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je n&#8217;ai pas lu. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non, elle ne l&#8217;a pas \u00e9crit. Elle a \u00e9crit : &#8220;J&#8217;ai eu peur.&#8221; Cinq fois. \u00bb Manon a repli\u00e9 le papier dans son sac. \u00ab Je ne sais pas ce que \u00e7a vaut. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Moi non plus. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je vais le garder. Pour plus tard. \u00bb<\/p>\n<p>Les jours suivants se sont \u00e9tir\u00e9s comme une fermeture \u00e9clair tir\u00e9e trop doucement. Les examens, l&#8217;\u00e9lectrocardiogramme, la consultation d&#8217;anesth\u00e9sie, des nuits enti\u00e8res \u00e0 regarder le plafond d&#8217;un h\u00f4tel pr\u00e8s de l&#8217;h\u00f4pital. J&#8217;ai fait la reconnaissance de paternit\u00e9 \u00e0 la mairie de Toulouse, un jeudi \u00e0 11 heures, devant un officier d&#8217;\u00e9tat civil \u00e0 lunettes qui m&#8217;a demand\u00e9 de r\u00e9p\u00e9ter mon nom trois fois. Manon a tenu mon bras, sign\u00e9 en bas, sans pleurer. Emma, elle, a demand\u00e9 par visioconf\u00e9rence depuis son lit si j&#8217;avais bien pris mon casque.<\/p>\n<p>Le 20 novembre est pass\u00e9. Plus de donneur ailleurs. La professeure a sign\u00e9 le dossier \u00e0 neuf heures, avec une encre bleue.<\/p>\n<p>Le 27 novembre, \u00e0 six heures du matin, une aide-soignante est entr\u00e9e dans la chambre 214 avec un plateau, des sachets et un sourire qu&#8217;elle n&#8217;avait pas assez dormi pour rendre naturel.<\/p>\n<p>\u00ab On commence \u00bb, a-t-elle dit.<\/p>\n<p>Emma s&#8217;est redress\u00e9e dans son lit, Trompette sous le bras. Manon a retenu son souffle. Moi, j&#8217;ai remont\u00e9 ma manche pour ma premi\u00e8re piq\u00fbre de la journ\u00e9e, et j&#8217;ai regard\u00e9 le calendrier accroch\u00e9 au mur, avec la grosse croix rouge sur le 2 d\u00e9cembre, trac\u00e9e au feutre par une main qui avait appris \u00e0 compter les jours.<\/p>\n<p>Cinq jours.<\/p>\n<p><em>Je suis dans le parking depuis cinq heures du matin. J&#8217;ai coup\u00e9 le chauffage de la Twingo pour \u00e9conomiser l&#8217;essence, comme avant. Il fait deux degr\u00e9s. Mes doigts ne sentent plus le volant.<\/em><\/p>\n<p><em>Mon fils est dans la salle de pr\u00e9l\u00e8vement, au deuxi\u00e8me. Je ne peux pas y aller. Je n&#8217;ai le droit nulle part. Alors j&#8217;ai apport\u00e9 un thermos de caf\u00e9, des biscuits, et j&#8217;attends que quelqu&#8217;un me dise que je peux monter.<\/em><\/p>\n<p><em>Personne ne m&#8217;a jamais dit de ne pas monter. C&#8217;est moi qui me le suis interdit.<\/em><\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p><em>Nadine<\/em><\/p>\n<p>Le 1er d\u00e9cembre, \u00e0 7 h 15, une infirmi\u00e8re a reli\u00e9 mon bras gauche \u00e0 un tuyau transparent, et mon bras droit \u00e0 un autre, et la machine a commenc\u00e9 \u00e0 tourner.<\/p>\n<p>C&#8217;est une dr\u00f4le de chose, l&#8217;aph\u00e9r\u00e8se. On ne sent presque rien. Le sang sort par un bras, passe dans un appareil gros comme un four \u00e0 micro-ondes qui trie ce qu&#8217;il doit garder, et revient par l&#8217;autre bras, ti\u00e8de. Pendant quatre heures, on reste allong\u00e9 \u00e0 regarder un plafond blanc.<\/p>\n<p>\u00ab Vous pouvez dormir, a dit l&#8217;infirmi\u00e8re. \u00c7a va durer. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne peux pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors parlez. Les patients parlent toujours beaucoup. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas parl\u00e9. Je regardais une fente de lumi\u00e8re sous la porte, dans le couloir.<\/p>\n<p>\u00c0 8 h 40, on a frapp\u00e9. La porte s&#8217;est entrouverte et Manon est apparue, masqu\u00e9e, une pochette de plastique \u00e0 la main. Elle s&#8217;est assise au bord de ma chaise, sans me regarder.<\/p>\n<p>\u00ab Emma a insist\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a ouvert la pochette. Trompette en est sorti, tout gris, tout vieux, avec son oreille recousue au fil rouge et son carreau de chemise bleue. \u00c0 c\u00f4t\u00e9, une aiguille plant\u00e9e dans une pelote en forme de tomate, et une bobine de fil blanc.<\/p>\n<p>\u00ab Elle a dit : papa doit le recoudre pendant qu&#8217;il donne. Pour que \u00e7a tienne. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne peux pas bouger les bras. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors je tiens pour toi. \u00bb<\/p>\n<p>Manon a enfil\u00e9 l&#8217;aiguille. Elle a pris Trompette sur ses genoux, rabattu le carreau, pr\u00e9sent\u00e9 le coin d\u00e9cousu. J&#8217;ai pos\u00e9 ma main droite, celle qui n&#8217;\u00e9tait pas branch\u00e9e, sur la sienne. Elle n&#8217;a pas bronch\u00e9. J&#8217;ai guid\u00e9 le fil.<\/p>\n<p>Un point. Puis un autre. On a cousu \u00e0 deux mains, une qui tremblait, l&#8217;autre qui ne savait pas, avec des points trop gros, trop serr\u00e9s, qui ne se ressemblaient pas. Le fil faisait un petit \u00ab tic \u00bb \u00e0 chaque fois que l&#8217;aiguille traversait le tissu de ma vieille chemise.<\/p>\n<p>\u00ab Tu avais pris ma chemise, ce soir-l\u00e0. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je l&#8217;ai emport\u00e9e dans mon sac. Je l&#8217;ai gard\u00e9e cinq ans, pli\u00e9e dans le tiroir de la commode. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce que c&#8217;\u00e9tait la seule chose qui sentait encore toi. \u00bb Elle a coup\u00e9 le fil avec les dents. \u00ab Je ne voulais pas qu&#8217;elle grandisse avec une photo. Je voulais qu&#8217;elle ait quelque chose de lui \u00e0 tenir. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai ferm\u00e9 les yeux. Le plafond tournait doucement.<\/p>\n<p>Vers 10 heures, quelqu&#8217;un a ouvert la porte encore une fois. Pas une infirmi\u00e8re. Pas un m\u00e9decin. Une femme en manteau beige, le visage d\u00e9fait, les mains vides, les cheveux gris repouss\u00e9s sur le front. La femme qui attendait au parking depuis l&#8217;aube. Elle n&#8217;avait pas franchi la porte vitr\u00e9e du service. Elle se tenait sur le seuil de la salle de pr\u00e9l\u00e8vement, avec le gardien qui la regardait de dos, mal \u00e0 l&#8217;aise.<\/p>\n<p>\u00ab Je suis d\u00e9sol\u00e9e, a dit Nadine. On m&#8217;a dit\u2026 la dame de l&#8217;accueil m&#8217;a dit que je pouvais attendre ici. \u00bb<\/p>\n<p>Manon n&#8217;a pas lev\u00e9 les yeux de Trompette. Elle a liss\u00e9 un pli du carreau bleu avec le pouce.<\/p>\n<p>\u00ab Entrez. \u00bb<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re est rest\u00e9e fig\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab Fermez la porte, il fait froid. Asseyez-vous. \u00bb<\/p>\n<p>Il y avait une seule chaise libre, de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 du lit. Ma m\u00e8re l&#8217;a prise comme on prend un si\u00e8ge dans une \u00e9glise, en s&#8217;excusant presque. Elle a regard\u00e9 le tuyau qui entrait dans mon bras, la machine qui ronronnait, le sang qui allait et venait.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est lui qui donne, a-t-elle dit.<\/p>\n<p>\u2014 Oui.<\/p>\n<p>\u2014 C&#8217;est\u2026 c&#8217;est mon sang. En partie. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui, madame, a r\u00e9pondu Manon, tr\u00e8s calmement. Le v\u00f4tre aussi. C&#8217;est ce qui est \u00e9trange. \u00bb<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re a mis la main devant sa bouche. Elle n&#8217;a pas pleur\u00e9. Elle a ouvert son sac, sorti un paquet de Petit \u00c9colier, l&#8217;a regard\u00e9, puis l&#8217;a rang\u00e9. Elle l&#8217;a pos\u00e9 sur le plateau m\u00e9tallique, l&#8217;a repris. Elle a fini par le glisser dans la poche de mon blouson, sur la chaise.<\/p>\n<p>\u00ab Je suis l\u00e0, a-t-elle murmur\u00e9. C&#8217;est tout. \u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 11 h 22, la machine a fait un petit bip. Fin de cycle. L&#8217;infirmi\u00e8re est revenue avec des gants, a d\u00e9branch\u00e9 les tuyaux, appliqu\u00e9 un pansement sur chaque bras. J&#8217;avais les doigts engourdis, la bouche p\u00e2teuse, une envie de pleurer ou de rire que je ne savais pas ranger.<\/p>\n<p>Une deuxi\u00e8me infirmi\u00e8re est entr\u00e9e en portant quelque chose de pr\u00e9cieux entre ses deux mains. Un sac de la taille d&#8217;une brique, ti\u00e8de, d&#8217;un orange p\u00e2le presque dor\u00e9, comme un jus d&#8217;abricot, avec une \u00e9tiquette coll\u00e9e sur le plastique.<\/p>\n<p><em>Donneur : MOREAU S\u00e9bastien. Receveur : GARCIA Emma. \u00c0 perfuser le 02\/12.<\/em><\/p>\n<p>Elle l&#8217;a tenu \u00e0 la lumi\u00e8re. Elle a v\u00e9rifi\u00e9 le nom une fois, deux fois. Puis elle m&#8217;a regard\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Voil\u00e0, monsieur. C&#8217;est tout ce que vous pouviez faire. \u00bb<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re s&#8217;est lev\u00e9e. Elle a tendu la main vers le sac, sans le toucher, \u00e0 dix centim\u00e8tres, et ses doigts tremblaient comme ceux d&#8217;un enfant.<\/p>\n<p>Le sac s&#8217;est vid\u00e9 goutte apr\u00e8s goutte, \u00e0 9 h 40, au rythme d&#8217;un robinet qu&#8217;on aurait oubli\u00e9 de fermer.<\/p>\n<p>Je le regardais depuis le fauteuil \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du lit, le bras gauche encore bleu autour du pansement, un gobelet de th\u00e9 froid entre les mains. Emma dormait. On lui avait donn\u00e9 un calmant l\u00e9ger, juste assez pour qu&#8217;elle ne sente pas les heures. Un masque l\u00e9ger sur le visage, une perfusion principale dans le cath\u00e9ter de sa poitrine, un fil transparent par o\u00f9 coulait tout ce que j&#8217;avais en moi de mieux, le sang que je n&#8217;avais jamais su donner autrement.<\/p>\n<p>Manon \u00e9tait assise de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 du lit, les deux mains sur le drap. Elle n&#8217;avait pas parl\u00e9 depuis une heure.<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>\u00ab Tu pries ? \u00bb ai-je murmur\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Non. Je compte. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Les gouttes. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a ri, un souffle bref. Ses \u00e9paules, pour la premi\u00e8re fois, ne remontaient plus jusqu&#8217;aux oreilles.<\/p>\n<p>La professeure Roussel est pass\u00e9e \u00e0 dix heures, blouse froiss\u00e9e, un thermos \u00e0 la main. Elle a regard\u00e9 le moniteur, relev\u00e9 quelque chose sur son carnet, souri aux murs.<\/p>\n<p>\u00ab Tout va comme pr\u00e9vu. Je vous le dis avec toute la prudence qu&#8217;on doit \u00e0 ce genre de phrase. Mais tout va comme pr\u00e9vu. Les premi\u00e8res semaines seront longues, la fi\u00e8vre reviendra, il y aura des mauvaises nuits. Aujourd&#8217;hui, c&#8217;est le premier jour. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle peut me reconna\u00eetre, apr\u00e8s ? \u00bb a demand\u00e9 Manon.<\/p>\n<p>La professeure a failli r\u00e9pondre quelque chose de m\u00e9dical. Puis elle a pos\u00e9 son thermos.<\/p>\n<p>\u00ab Elle vous reconna\u00eetra tous les deux. \u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 onze heures, une infirmi\u00e8re est entr\u00e9e avec un petit g\u00e2teau dans une bo\u00eete en carton. Pas un vrai g\u00e2teau : une brioche, achet\u00e9e \u00e0 la boulangerie de l&#8217;h\u00f4pital, avec un bougeoir en plastique plant\u00e9 dedans et une bougie \u00e9lectrique \u00e0 piles. Interdit de faire br\u00fbler quoi que ce soit dans une chambre st\u00e9rile.<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a me para\u00eet justifi\u00e9, a-t-elle dit, d&#8217;une voix un peu \u00e9trangl\u00e9e. \u00c7a fait cinq ans. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a pos\u00e9 la brioche sur la table de nuit. La bougie a clignot\u00e9, une petite flamme orange qui n&#8217;en \u00e9tait pas une. Sous la perfusion qui coulait encore, je voyais le visage d&#8217;Emma, les joues rondes redevenues roses \u00e0 force de transfusions, les cils qui bougeaient.<\/p>\n<p>Il y avait un autre visage derri\u00e8re la vitre.<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re n&#8217;avait pas boug\u00e9 du couloir. Elle \u00e9tait arriv\u00e9e \u00e0 six heures, comme tous les jours depuis le 1er, avec son thermos et ses biscuits. Elle s&#8217;\u00e9tait assise sur une chaise en plastique contre le mur, face \u00e0 la porte vitr\u00e9e, le dos droit. Elle avait attendu cinq heures. Elle ne demandait rien.<\/p>\n<p>Je me suis lev\u00e9. Manon m&#8217;a regard\u00e9, a suivi mon regard, a compris. Elle n&#8217;a pas dit non.<\/p>\n<p>\u00ab Dix minutes, a-t-elle dit tout bas. Et pas dans la chambre. Juste \u00e0 la vitre. \u00bb<\/p>\n<p>Je suis sorti. Ma m\u00e8re s&#8217;est dress\u00e9e comme un ressort.<\/p>\n<p>\u00ab Elle va bien ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle dort. Elle a eu les cellules ce matin. Tout se passe comme pr\u00e9vu. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Merci. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ne me remercie pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors\u2026 je peux la regarder ? \u00bb<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai conduite jusqu&#8217;\u00e0 la vitre. Elle a pos\u00e9 la paume, doigts \u00e9cart\u00e9s, sur le verre, \u00e0 quelques centim\u00e8tres du visage d&#8217;Emma. Elle ne disait rien. Ses l\u00e8vres bougeaient en silence. Je ne cherchais pas \u00e0 lire ce qu&#8217;elle disait.<\/p>\n<p>Derri\u00e8re elle, dans le reflet, j&#8217;ai vu Manon se lever. Elle a pris Trompette sur la table de nuit, l&#8217;a regard\u00e9 longtemps, puis l&#8217;a pos\u00e9 sur le ventre d&#8217;Emma, pr\u00e8s du cath\u00e9ter, comme un coussin sur un lit d&#8217;enfant. Ensuite elle a rejoint la porte, l&#8217;a ouverte d&#8217;un doigt. Elle a fait signe \u00e0 ma m\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00ab Madame Moreau. \u00bb<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re s&#8217;est retourn\u00e9e. Elle a eu peur, d&#8217;un coup. Elle a lev\u00e9 ses mains devant elle comme si on la mena\u00e7ait.<\/p>\n<p>\u00ab Venez. Masque, blouse, gel. Pas plus de cinq minutes. \u00bb<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re a ob\u00e9i. Elle a mis la blouse \u00e0 l&#8217;envers, Manon l&#8217;a remise \u00e0 l&#8217;endroit. Elle s&#8217;est lav\u00e9 les mains \u00e0 trois reprises, chantonnant presque, des syllabes sans suite pour garder son calme. Elle est entr\u00e9e sur la pointe des pieds, comme dans une cath\u00e9drale.<\/p>\n<p>Elle s&#8217;est arr\u00eat\u00e9e au pied du lit.<\/p>\n<p>Elle a regard\u00e9 l&#8217;enfant pendant presque une minute. La poitrine qui se soulevait, l&#8217;\u00e9l\u00e9phant gris, le coin recousu avec des points trop gros. Puis elle a prononc\u00e9 un seul mot, si bas que je ne l&#8217;ai pas entendu, que j&#8217;ai lu sur ses l\u00e8vres.<\/p>\n<p>\u00ab Bonjour. \u00bb<\/p>\n<p>Emma a boug\u00e9.<\/p>\n<p>Un froncement de sourcils. Un souffle plus long. Les paupi\u00e8res sont rest\u00e9es closes encore un instant, comme si elle h\u00e9sitait \u00e0 quitter un r\u00eave agr\u00e9able. Sur l&#8217;\u00e9cran du moniteur, une ligne verte a mont\u00e9, descendu, mont\u00e9.<\/p>\n<p>La bougie \u00e9lectrique a clignot\u00e9.<\/p>\n<p>Alors elle a ouvert les yeux, d&#8217;abord \u00e0 moiti\u00e9, puis en grand. Deux yeux gris clair, du gris d&#8217;un toit en zinc neuf, tourn\u00e9s tour \u00e0 tour vers sa m\u00e8re, vers moi, vers la vieille dame en blouse jetable au pied du lit.<\/p>\n<p>Elle nous a regard\u00e9s tous les trois, longuement.<\/p>\n<p>Et elle a souri. Une seule fossette est apparue, \u00e0 gauche.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le ch\u00e8que \u00e9tait toujours ouvert sur mes genoux, sous la petite lampe, et je ne le lisais plus. Je le regardais. 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