{"id":8285,"date":"2026-10-22T05:43:39","date_gmt":"2026-10-22T05:43:39","guid":{"rendered":"https:\/\/lastestdrama.com\/?p=8285"},"modified":"2026-10-22T05:43:39","modified_gmt":"2026-10-22T05:43:39","slug":"partie-9-dans-les-archives-dune-residence-oubliee-je-decouvre-que-thomas-avait-laisse-derriere-lui-une-derniere-adresse-et-un-avertissement-troublant","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lastestdrama.com\/?p=8285","title":{"rendered":"PARTIE 9 \u2013 Dans les archives d\u2019une r\u00e9sidence oubli\u00e9e, je d\u00e9couvre que Thomas avait laiss\u00e9 derri\u00e8re lui une derni\u00e8re adresse et un avertissement troublant"},"content":{"rendered":"<p>La premi\u00e8re chose que je remarquai en arrivant devant l&#39;ancienne r\u00e9sidence fut la fen\u00eatre du deuxi\u00e8me \u00e9tage. Elle \u00e9tait grande, divis\u00e9e en six carreaux, et donnait sur un jardin o\u00f9 plusieurs arbres avaient perdu leurs feuilles. Je restai quelques instants sur le trottoir, incapable de d\u00e9tacher mon regard de cette fa\u00e7ade. Thomas avait peut-\u00eatre contempl\u00e9 ce m\u00eame jardin. Il avait peut-\u00eatre attendu derri\u00e8re l&#39;une de ces fen\u00eatres qu&#39;un courrier lui apporte enfin des nouvelles de sa famille. Daniel coupa le moteur et me demanda si je me sentais capable d&#39;entrer. Je r\u00e9pondis que j&#39;avais pass\u00e9 cinquante-cinq ans \u00e0 chercher une porte susceptible de me rapprocher de Thomas. Je n&#39;allais pas rester dehors maintenant.<\/p>\n<p>Le b\u00e2timent se trouvait dans une petite ville tranquille, \u00e0 plusieurs heures de route de la maison de Michael. Il avait autrefois accueilli des hommes ayant besoin d&#39;une assistance m\u00e9dicale ou sociale apr\u00e8s leur service militaire. Aujourd&#39;hui, une association occupait une partie des locaux. La fa\u00e7ade avait \u00e9t\u00e9 repeinte et les anciennes chambres transform\u00e9es en bureaux, mais plusieurs \u00e9l\u00e9ments semblaient dater de l&#39;\u00e9poque o\u00f9 Robert Ellis y avait v\u00e9cu. Une all\u00e9e \u00e9troite longeait la maison jusqu&#39;\u00e0 une cour int\u00e9rieure. Sur le c\u00f4t\u00e9, une petite d\u00e9pendance servait d&#39;atelier. Je la remarquai imm\u00e9diatement. Thomas avait toujours cherch\u00e9 un endroit o\u00f9 r\u00e9parer les objets que les autres abandonnaient.<\/p>\n<p>Un homme d&#39;une cinquantaine d&#39;ann\u00e9es nous attendait dans le hall. Il se pr\u00e9senta sous le nom de David Lawson, responsable administratif de l&#39;association. Margaret l&#39;avait pr\u00e9venu de notre arriv\u00e9e et lui avait transmis les r\u00e9f\u00e9rences n\u00e9cessaires. Son accueil fut courtois, mais prudent. Il nous expliqua que les documents concernant les anciens r\u00e9sidents \u00e9taient soumis \u00e0 certaines restrictions. Il pouvait nous montrer les renseignements dont la communication \u00e9tait autoris\u00e9e et nous aider \u00e0 pr\u00e9senter des demandes compl\u00e9mentaires. En revanche, il ne pouvait pas ouvrir tous les dossiers personnels simplement parce que nous le souhaitions. J&#39;acceptai cette condition. Je ne voulais pas compromettre nos recherches en exigeant ce qu&#39;il ne pouvait l\u00e9galement nous remettre.<\/p>\n<p>David nous conduisit dans une salle situ\u00e9e \u00e0 l&#39;arri\u00e8re du b\u00e2timent. Une longue table occupait le centre de la pi\u00e8ce. Plusieurs cartons d&#39;archives avaient \u00e9t\u00e9 dispos\u00e9s contre le mur. Il expliqua que l&#39;\u00e9tablissement avait chang\u00e9 de nom et de direction \u00e0 plusieurs reprises. Certains dossiers avaient \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9s vers une administration r\u00e9gionale, d&#39;autres vers des services m\u00e9dicaux sp\u00e9cialis\u00e9s. Les renseignements concernant Robert Ellis \u00e9taient dispers\u00e9s entre plusieurs collections. David avait n\u00e9anmoins retrouv\u00e9 un registre d&#39;admission, des r\u00e9f\u00e9rences de suivi et une fiche indiquant son d\u00e9part vers une autre structure.<\/p>\n<p>Je lui demandai imm\u00e9diatement si cette fiche mentionnait une date de d\u00e9c\u00e8s. Il secoua la t\u00eate. Le registre signalait simplement que Robert Ellis avait quitt\u00e9 la r\u00e9sidence. Son statut \u00e9tait indiqu\u00e9 comme transf\u00e9r\u00e9, non d\u00e9c\u00e9d\u00e9. Je fermai les yeux quelques secondes. Depuis le d\u00e9but de nos recherches, chaque nouvelle date prolongeait la vie de Thomas au-del\u00e0 des limites que j&#39;avais imagin\u00e9es. Pourtant, je savais qu&#39;une sortie administrative ne constituait pas une preuve qu&#39;il avait surv\u00e9cu jusqu&#39;\u00e0 aujourd&#39;hui. Je demandai donc \u00e0 voir la fiche dans son int\u00e9gralit\u00e9. David la pla\u00e7a devant moi et me laissa prendre des notes.<\/p>\n<p>Le document comportait une adresse correspondant \u00e0 une r\u00e9sidence sp\u00e9cialis\u00e9e dans l&#39;accompagnement de personnes \u00e2g\u00e9es ou pr\u00e9sentant des s\u00e9quelles m\u00e9dicales importantes. Le nom de l&#39;\u00e9tablissement avait \u00e9t\u00e9 ajout\u00e9 au crayon. Plusieurs ann\u00e9es s\u00e9paraient cette nouvelle orientation de la derni\u00e8re lettre adress\u00e9e \u00e0 Helen Parker. Je regardai les dates en silence. Thomas avait continu\u00e9 \u00e0 vivre apr\u00e8s son d\u00e9part du centre de r\u00e9adaptation. Il avait travers\u00e9 d&#39;autres saisons, connu d&#39;autres voisins et peut-\u00eatre trouv\u00e9 un certain apaisement. Pendant ces m\u00eames ann\u00e9es, j&#39;avais poursuivi ma carri\u00e8re d&#39;enseignante, corrig\u00e9 des milliers de copies et commenc\u00e9 \u00e0 accepter que personne ne m&#39;apporterait jamais de nouvelles.<\/p>\n<p>Daniel demanda \u00e0 David s&#39;il existait un dossier expliquant les raisons du transfert. Le responsable consulta son inventaire. Une \u00e9valuation m\u00e9dicale avait pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 le d\u00e9part. Elle mentionnait une aggravation de certains troubles et recommandait un environnement offrant une assistance plus r\u00e9guli\u00e8re. Une partie des renseignements \u00e9tait confidentielle, mais David pouvait confirmer que le changement n&#39;avait pas \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 comme une mesure disciplinaire. Michael posa plusieurs questions sur les proc\u00e9dures habituelles. Il voulait savoir si les r\u00e9sidents conservaient leur libert\u00e9 de correspondance et de d\u00e9placement. David r\u00e9pondit que cela d\u00e9pendait de leur \u00e9tat de sant\u00e9 et du cadre juridique applicable.<\/p>\n<p>Je lui demandai si quelqu&#39;un travaillant encore dans le b\u00e2timent avait connu Robert Ellis. David h\u00e9sita avant de r\u00e9pondre. La plupart des employ\u00e9s de cette \u00e9poque avaient quitt\u00e9 leurs fonctions depuis longtemps. Plusieurs \u00e9taient d\u00e9c\u00e9d\u00e9s. Cependant, une ancienne responsable de l&#39;entretien vivait toujours dans la ville. Elle avait travaill\u00e9 dans la r\u00e9sidence pendant pr\u00e8s de trente ans et conservait une m\u00e9moire remarquable des personnes qui y avaient s\u00e9journ\u00e9. David l&#39;avait contact\u00e9e la veille. Elle avait accept\u00e9 de venir nous rencontrer, \u00e0 condition qu&#39;on lui laisse le temps de se d\u00e9placer.<\/p>\n<p>Nous attend\u00eemes dans une petite salle donnant sur le jardin. Michael paraissait fatigu\u00e9 par le voyage. Daniel lui apporta un verre d&#39;eau. Je restai pr\u00e8s de la fen\u00eatre, observant les arbres et la d\u00e9pendance transform\u00e9e en local de rangement. Je me demandai si Thomas avait pass\u00e9 des heures dans cet atelier. Peut-\u00eatre avait-il r\u00e9par\u00e9 les serrures, les lampes ou les radios de ses voisins. J&#39;essayais d&#39;imaginer ses mains vieillissantes accomplissant des gestes qu&#39;il ma\u00eetrisait depuis l&#39;enfance. Cette vision me fit \u00e9prouver une tendresse inattendue pour un homme que je ne connaissais plus enti\u00e8rement, mais dont je reconnaissais encore les habitudes.<\/p>\n<p>L&#39;ancienne employ\u00e9e arriva un peu avant midi. Elle s&#39;appelait Ruth Bennett. C&#39;\u00e9tait une femme de petite taille, aux cheveux blancs coup\u00e9s courts, qui avan\u00e7ait \u00e0 l&#39;aide d&#39;une canne. Elle nous salua sans c\u00e9r\u00e9monie et s&#39;assit pr\u00e8s de la fen\u00eatre. Lorsque David mentionna Robert Ellis, elle eut un l\u00e9ger sourire. \u00ab Le monsieur qui r\u00e9parait tout \u00bb, r\u00e9pondit-elle. Je sentis imm\u00e9diatement mes yeux se remplir de larmes. Ruth expliqua que Robert \u00e9tait un homme discret, toujours pr\u00eat \u00e0 aider les autres lorsqu&#39;il se sentait suffisamment bien. Il avait r\u00e9par\u00e9 des lampes, des appareils de cuisine et m\u00eame une vieille horloge que personne ne croyait pouvoir remettre en marche.<\/p>\n<p>Je lui demandai s&#39;il parlait souvent de son pass\u00e9. Ruth r\u00e9fl\u00e9chit. Robert n&#39;aimait pas les questions directes concernant la guerre. Lorsqu&#39;un nouveau r\u00e9sident lui demandait o\u00f9 il avait servi, il r\u00e9pondait parfois de mani\u00e8re vague. En revanche, il racontait volontiers des souvenirs d&#39;universit\u00e9 et \u00e9voquait une jeune femme qui aimait les livres. Ruth se souvenait particuli\u00e8rement d&#39;une conversation dans l&#39;atelier. Robert r\u00e9parait une petite radio lorsqu&#39;il lui avait parl\u00e9 d&#39;une maison qu&#39;il aurait voulu construire. Il avait d\u00e9crit une cuisine avec une fen\u00eatre au-dessus de l&#39;\u00e9vier. Ruth avait trouv\u00e9 ce d\u00e9tail si pr\u00e9cis qu&#39;elle ne l&#39;avait jamais oubli\u00e9.<\/p>\n<p>Je m&#39;assis lentement. Il me semblait que Thomas continuait \u00e0 me parler \u00e0 travers chaque personne rencontr\u00e9e. Notre maison imaginaire avait travers\u00e9 les ann\u00e9es, les interrogatoires, les changements de nom et les d\u00e9m\u00e9nagements. Elle avait surv\u00e9cu alors que presque tout le reste avait \u00e9t\u00e9 effac\u00e9. Je demandai \u00e0 Ruth s&#39;il semblait heureux. Elle prit le temps de r\u00e9fl\u00e9chir. \u00ab Il avait de bons jours \u00bb, r\u00e9pondit-elle. Certains matins, il plaisantait avec les autres r\u00e9sidents et s&#39;occupait du jardin. D&#39;autres jours, il restait seul pendant des heures. Il souffrait de douleurs physiques et de p\u00e9riodes de confusion. Mais il avait conserv\u00e9 une grande gentillesse envers les personnes qui l&#39;entouraient.<\/p>\n<p>Ruth se souvenait aussi d&#39;une habitude \u00e9trange. Robert \u00e9crivait r\u00e9guli\u00e8rement des lettres qu&#39;il ne postait pas toujours. Il les glissait dans des enveloppes, inscrivait parfois une adresse incompl\u00e8te, puis les rangeait dans une bo\u00eete m\u00e9tallique. Lorsqu&#39;elle lui avait demand\u00e9 pourquoi il ne les envoyait pas, il avait r\u00e9pondu qu&#39;il ne savait plus si la personne \u00e0 laquelle il \u00e9crivait vivait encore au m\u00eame endroit. Il craignait aussi de d\u00e9ranger une femme qui avait probablement construit une autre existence. Je compris imm\u00e9diatement qu&#39;il parlait de moi. Je demandai si Ruth savait ce qu&#39;\u00e9taient devenues ces lettres. Elle r\u00e9pondit que certaines affaires personnelles avaient accompagn\u00e9 Robert lors de son transfert.<\/p>\n<p>Cette information me rendit soudain impatiente. Je demandai \u00e0 David si le registre comportait un inventaire des objets emport\u00e9s. Il consulta ses dossiers et retrouva une fiche mentionnant des v\u00eatements, des documents personnels, quelques outils et une bo\u00eete m\u00e9tallique contenant des papiers. La description correspondait au souvenir de Ruth. Je lui demandai si l&#39;\u00e9tablissement de destination avait confirm\u00e9 la r\u00e9ception de ces affaires. David ne poss\u00e9dait pas cette information, mais il expliqua qu&#39;un bordereau avait normalement d\u00fb \u00eatre sign\u00e9. Il proposa de contacter l&#39;administration r\u00e9gionale pour retrouver cette pi\u00e8ce.<\/p>\n<p>Ruth poursuivit son r\u00e9cit. Robert avait parfois parl\u00e9 d&#39;un homme qu&#39;il appelait son ancien commandant, sans jamais prononcer clairement son nom. Il semblait \u00e9prouver une col\u00e8re persistante envers cette personne. Un jour, apr\u00e8s avoir re\u00e7u un courrier officiel, il avait pass\u00e9 plusieurs heures dans l&#39;atelier sans adresser la parole \u00e0 personne. Ruth l&#39;avait trouv\u00e9 assis devant une radio d\u00e9mont\u00e9e. Il lui avait simplement dit qu&#39;il \u00e9tait difficile de r\u00e9parer une erreur lorsque ceux qui l&#39;avaient commise refusaient d&#39;admettre son existence. Cette phrase me rappela imm\u00e9diatement Thomas. Je lui demandai si elle avait conserv\u00e9 une id\u00e9e de la date de cet \u00e9pisode.<\/p>\n<p>Ruth expliqua que cela s&#39;\u00e9tait produit quelques ann\u00e9es avant son d\u00e9part de la r\u00e9sidence. Elle se souvenait d&#39;un hiver particuli\u00e8rement rigoureux et d&#39;une panne de chauffage qui avait occup\u00e9 les employ\u00e9s pendant plusieurs jours. David promit de comparer ces indications aux archives de maintenance. Je notai l&#39;information. Un courrier officiel avait provoqu\u00e9 chez Thomas une r\u00e9action importante. Il pouvait s&#39;agir d&#39;une nouvelle r\u00e9ponse n\u00e9gative \u00e0 ses demandes d&#39;identification, mais je ne voulais pas conclure trop vite. Je demandai si Ruth avait vu l&#39;enveloppe. Elle r\u00e9pondit qu&#39;elle portait un en-t\u00eate gouvernemental, sans pouvoir pr\u00e9ciser le service.<\/p>\n<p>Michael l&#39;interrogea ensuite sur les derniers mois de Robert dans l&#39;\u00e9tablissement. Ruth expliqua que son \u00e9tat de sant\u00e9 s&#39;\u00e9tait progressivement fragilis\u00e9. Il oubliait certains rendez-vous, avait parfois du mal \u00e0 se d\u00e9placer et se fatiguait rapidement. Pourtant, il conservait des p\u00e9riodes de grande lucidit\u00e9. Il pouvait passer une matin\u00e9e enti\u00e8re \u00e0 r\u00e9parer un objet d\u00e9licat, puis oublier o\u00f9 il avait rang\u00e9 ses lunettes. Les m\u00e9decins avaient recommand\u00e9 un suivi plus r\u00e9gulier. Robert avait r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 l&#39;id\u00e9e de quitter la r\u00e9sidence. Il s&#39;y \u00e9tait attach\u00e9 et redoutait les changements impos\u00e9s par d&#39;autres.<\/p>\n<p>Je compris que ses exp\u00e9riences pr\u00e9c\u00e9dentes avaient probablement rendu chaque transfert particuli\u00e8rement inqui\u00e9tant. Il avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9plac\u00e9 de force pendant la guerre, enregistr\u00e9 sous une fausse identit\u00e9 et priv\u00e9 de la possibilit\u00e9 de contacter ses proches. M\u00eame lorsqu&#39;un changement \u00e9tait propos\u00e9 pour son bien, il pouvait r\u00e9veiller la peur de perdre \u00e0 nouveau le contr\u00f4le de sa vie. Ruth confirma qu&#39;il avait exig\u00e9 de savoir o\u00f9 on l&#39;emmenait et qui aurait acc\u00e8s \u00e0 ses dossiers. Les employ\u00e9s avaient tent\u00e9 de le rassurer. Ils lui avaient expliqu\u00e9 que la nouvelle r\u00e9sidence offrirait des soins adapt\u00e9s et qu&#39;il pourrait conserver ses affaires personnelles.<\/p>\n<p>Quelques semaines avant son d\u00e9part, Robert avait demand\u00e9 \u00e0 Ruth de l&#39;aider \u00e0 ranger une petite bo\u00eete. Elle se souvenait d&#39;un objet en m\u00e9tal, ancien et l\u00e9g\u00e8rement caboss\u00e9. Il contenait des lettres, une photographie et plusieurs papiers pli\u00e9s. Robert avait insist\u00e9 pour que la bo\u00eete l&#39;accompagne. Il avait dit que certains souvenirs \u00e9taient les seules preuves qu&#39;il lui restait de sa v\u00e9ritable vie. Ruth n&#39;avait pas pos\u00e9 de questions. Elle avait simplement inscrit l&#39;objet sur l&#39;inventaire et v\u00e9rifi\u00e9 qu&#39;il serait plac\u00e9 parmi ses affaires personnelles. Je la remerciai d&#39;une voix presque inaudible.<\/p>\n<p>Je demandai si elle avait vu la photographie. Ruth r\u00e9pondit que oui, bri\u00e8vement. Elle repr\u00e9sentait un jeune couple devant un b\u00e2timent universitaire. L&#39;homme souriait et la femme portait des livres contre elle. Je sortis imm\u00e9diatement de mon sac la photographie de Thomas et moi devant la biblioth\u00e8que. Ruth la regarda quelques secondes, puis releva les yeux. \u00ab C&#39;est celle-l\u00e0 \u00bb, dit-elle. Je sentis une douleur traverser ma poitrine. Thomas avait conserv\u00e9 notre image jusqu&#39;\u00e0 un \u00e2ge avanc\u00e9. Il l&#39;avait emport\u00e9e de r\u00e9sidence en r\u00e9sidence, comme un objet dont il refusait de se s\u00e9parer.<\/p>\n<p>Je restai longtemps silencieuse. Pendant cinquante-cinq ans, j&#39;avais gard\u00e9 ma copie de cette photographie dans une enveloppe protectrice. Thomas avait fait la m\u00eame chose de son c\u00f4t\u00e9, malgr\u00e9 les obstacles et les ann\u00e9es. Je me demandai combien de fois il l&#39;avait regard\u00e9e. Avait-il remarqu\u00e9 les d\u00e9tails que je connaissais si bien, la lumi\u00e8re sur les marches, ma main pos\u00e9e sur son bras, son sourire l\u00e9g\u00e8rement moqueur ? Avait-il imagin\u00e9 ce que j&#39;\u00e9tais devenue ? Peut-\u00eatre avait-il pens\u00e9 que j&#39;\u00e9tais mari\u00e9e, entour\u00e9e d&#39;enfants et de petits-enfants. Peut-\u00eatre avait-il pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 cette image \u00e0 celle d&#39;une femme vieillissant seule dans l&#39;attente.<\/p>\n<p>Daniel posa une main sur le dossier de ma chaise. Je lui demandai de ne pas parler. Il comprit. Je voulais conserver quelques instants cette certitude fragile : Thomas ne m&#39;avait pas oubli\u00e9e. Les ann\u00e9es avaient modifi\u00e9 son corps, sa m\u00e9moire et son identit\u00e9 administrative, mais elles n&#39;avaient pas effac\u00e9 notre histoire. Cette d\u00e9couverte ne compensait pas les d\u00e9cennies perdues. Elle ne rendait pas les d\u00e9cisions de ceux qui nous avaient s\u00e9par\u00e9s moins graves. Pourtant, elle m&#39;apportait une forme de r\u00e9confort que je n&#39;avais jamais os\u00e9 esp\u00e9rer.<\/p>\n<p>David revint avec une nouvelle information. L&#39;administration r\u00e9gionale avait retrouv\u00e9 une r\u00e9f\u00e9rence concernant le transfert de Robert Ellis. Le dossier indiquait qu&#39;il avait \u00e9t\u00e9 accueilli dans un \u00e9tablissement appel\u00e9 Cedar Haven, sp\u00e9cialis\u00e9 dans l&#39;accompagnement m\u00e9dical de longue dur\u00e9e. La r\u00e9sidence existait toujours, bien qu&#39;elle ait chang\u00e9 de direction. Le responsable actuel pouvait consulter certaines archives anciennes, mais les renseignements concernant les r\u00e9sidents demeuraient prot\u00e9g\u00e9s. David proposa de lui transmettre notre demande, accompagn\u00e9e des documents \u00e9tablissant l&#39;identit\u00e9 probable de Thomas. Je lui demandai de le faire imm\u00e9diatement.<\/p>\n<p>Ruth semblait soulag\u00e9e d&#39;apprendre que nous avions retrouv\u00e9 une piste. Elle me prit doucement la main. \u00ab Il parlait de vous avec beaucoup de respect \u00bb, dit-elle. \u00ab Je ne savais pas si vous existiez encore dans sa vie, mais je savais que vous aviez compt\u00e9. \u00bb Je lui r\u00e9pondis que Thomas avait compt\u00e9 pour moi chaque jour depuis son d\u00e9part. Elle baissa les yeux. Je compris qu&#39;elle regrettait de ne pas avoir cherch\u00e9 davantage \u00e0 comprendre son histoire. Pourtant, contrairement \u00e0 Daniel et Michael, elle n&#39;avait jamais dispos\u00e9 des informations n\u00e9cessaires pour mesurer la port\u00e9e du silence qui entourait Robert Ellis.<\/p>\n<p>Avant de partir, je demandai \u00e0 visiter l&#39;ancien atelier. David accepta. La d\u00e9pendance avait \u00e9t\u00e9 transform\u00e9e en espace de stockage, mais une partie de l&#39;\u00e9tabli demeurait contre le mur. Je passai lentement la main sur le bois. Des marques anciennes y formaient de petites entailles. Je ne pouvais pas savoir lesquelles avaient \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9es par Thomas. Pourtant, j&#39;imaginai ses doigts tenant un tournevis, son front pench\u00e9 vers une pi\u00e8ce minuscule et son regard concentr\u00e9. Je me souvenais de nos conversations sur l&#39;atelier qu&#39;il voulait construire derri\u00e8re notre maison. Il n&#39;avait jamais poss\u00e9d\u00e9 celui dont nous r\u00eavions, mais il avait trouv\u00e9 ici un endroit o\u00f9 retrouver une partie de lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Je remarquai une vieille fen\u00eatre donnant sur le jardin. Elle \u00e9tait l\u00e9g\u00e8rement de travers et son cadre avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9par\u00e9 \u00e0 plusieurs endroits. Ruth expliqua que Robert avait autrefois aid\u00e9 \u00e0 remettre en \u00e9tat plusieurs \u00e9l\u00e9ments de l&#39;atelier. Il aimait que les fen\u00eatres ferment correctement, mais refusait qu&#39;on remplace enti\u00e8rement les anciennes pi\u00e8ces lorsqu&#39;elles pouvaient \u00eatre r\u00e9par\u00e9es. Je souris \u00e0 travers mes larmes. Thomas disait souvent qu&#39;un objet avait droit \u00e0 une seconde chance avant d&#39;\u00eatre jet\u00e9. Je me demandai s&#39;il avait appliqu\u00e9 cette conviction \u00e0 lui-m\u00eame, essayant de reconstruire une existence \u00e0 partir des morceaux qu&#39;on lui avait laiss\u00e9s.<\/p>\n<p>Lorsque nous rev\u00eenmes dans le hall, David re\u00e7ut un appel de Cedar Haven. Il s&#39;\u00e9loigna quelques minutes, puis revint avec une expression difficile \u00e0 interpr\u00e9ter. L&#39;\u00e9tablissement avait retrouv\u00e9 un dossier ancien correspondant \u00e0 Robert Ellis. Les informations disponibles confirmaient son admission et mentionnaient plusieurs ann\u00e9es de suivi. Le responsable ne pouvait pas communiquer imm\u00e9diatement les d\u00e9tails personnels. Cependant, une note indiquait que le patient avait quitt\u00e9 l&#39;\u00e9tablissement dans des circonstances particuli\u00e8res. David ne connaissait pas encore la signification de cette mention. Une consultation plus approfondie \u00e9tait n\u00e9cessaire.<\/p>\n<p>Je demandai si le dossier comportait une date de d\u00e9c\u00e8s. David r\u00e9pondit qu&#39;aucune date de ce type ne figurait dans les renseignements qu&#39;on venait de lui communiquer. Le patient avait \u00e9t\u00e9 enregistr\u00e9 comme sorti de l&#39;\u00e9tablissement. Je regardai Daniel et Michael. Nous avions atteint une nouvelle \u00e9tape, mais le parcours de Thomas continuait \u00e0 nous \u00e9chapper. Je sentais d\u00e9sormais qu&#39;il ne suffisait plus de suivre des adresses anciennes. Nous devions comprendre les d\u00e9cisions qui avaient d\u00e9termin\u00e9 chaque changement de lieu et d&#39;identit\u00e9. Pourtant, la piste demeurait concr\u00e8te. Un dossier existait. Des personnes pouvaient encore nous aider.<\/p>\n<p>Nous quitt\u00e2mes la r\u00e9sidence en d\u00e9but d&#39;apr\u00e8s-midi. Je gardai dans mon sac une copie de l&#39;inventaire des effets personnels de Robert. La mention de la bo\u00eete m\u00e9tallique me semblait particuli\u00e8rement importante. Elle pouvait contenir les lettres qu&#39;il avait \u00e9crites sans les envoyer, sa photographie de notre jeunesse et peut-\u00eatre des documents expliquant ses derni\u00e8res ann\u00e9es. Je demandai \u00e0 Daniel de contacter Margaret pour savoir comment obtenir l\u00e9galement cet inventaire complet. Michael proposa d&#39;appeler Cedar Haven afin de pr\u00e9parer notre visite. Nous avions d\u00e9sormais plusieurs d\u00e9marches \u00e0 accomplir, mais aucune ne me semblait inutile.<\/p>\n<p>Dans la voiture, je repensai \u00e0 la r\u00e9action de Thomas lorsqu&#39;il avait re\u00e7u ce courrier officiel qui l&#39;avait profond\u00e9ment boulevers\u00e9. Peut-\u00eatre quelqu&#39;un lui avait-il annonc\u00e9 que son identit\u00e9 ne serait jamais reconnue. Peut-\u00eatre avait-il re\u00e7u des informations sur sa famille. Peut-\u00eatre une d\u00e9cision ancienne avait-elle refait surface. Je demandai \u00e0 Michael s&#39;il avait retrouv\u00e9 des documents correspondant \u00e0 cet \u00e9pisode. Il r\u00e9pondit que non, mais qu&#39;il v\u00e9rifierait les dates avec Margaret. Nous devions \u00e9galement examiner les archives du colonel Mercer, dont le nom revenait r\u00e9guli\u00e8rement dans les d\u00e9cisions initiales. Je compris que les \u00e9v\u00e9nements de la guerre pouvaient encore expliquer les obstacles rencontr\u00e9s par Thomas des d\u00e9cennies plus tard.<\/p>\n<p>Nous nous arr\u00eat\u00e2mes pour d\u00eener dans un petit restaurant au bord de la route. Michael mangea peu. Daniel consulta plusieurs fois son t\u00e9l\u00e9phone. Je regardais les autres clients parler de leurs journ\u00e9es, de leur travail et de leurs projets du week-end. Je me demandai ce que Thomas aurait pens\u00e9 de cette sc\u00e8ne. Il avait toujours aim\u00e9 les restaurants simples o\u00f9 l&#39;on pouvait rester longtemps \u00e0 discuter. Peut-\u00eatre avait-il fr\u00e9quent\u00e9 des lieux semblables sous le nom de Robert Ellis. Peut-\u00eatre avait-il observ\u00e9 des couples \u00e2g\u00e9s en imaginant la vie que nous aurions pu partager. Cette pens\u00e9e me serra le c\u0153ur, mais elle ne m&#39;emp\u00eacha pas de terminer mon repas.<\/p>\n<p>En fin de soir\u00e9e, Margaret nous appela. Elle avait re\u00e7u une r\u00e9ponse pr\u00e9liminaire concernant Cedar Haven. L&#39;\u00e9tablissement acceptait de rencontrer une personne pr\u00e9sentant un int\u00e9r\u00eat l\u00e9gitime pour l&#39;histoire de Robert Ellis, \u00e0 condition de respecter les r\u00e8gles de confidentialit\u00e9. Margaret avait \u00e9galement d\u00e9couvert qu&#39;un dossier compl\u00e9mentaire avait \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9 vers un service ext\u00e9rieur apr\u00e8s la sortie du patient. La r\u00e9f\u00e9rence semblait li\u00e9e \u00e0 une proc\u00e9dure d&#39;identification civile. Elle souhaitait examiner cette piste avant de nous donner davantage de d\u00e9tails. Je lui demandai si elle pensait que Thomas avait finalement retrouv\u00e9 son v\u00e9ritable nom. Elle r\u00e9pondit que c&#39;\u00e9tait possible, mais qu&#39;elle ne disposait pas encore de preuve.<\/p>\n<p>Je montai dans ma chambre apr\u00e8s avoir raccroch\u00e9. Sur la table de nuit, les deux photographies de Thomas semblaient appartenir \u00e0 des vies diff\u00e9rentes. Je les rapprochai l&#39;une de l&#39;autre. La premi\u00e8re montrait un jeune homme plein de projets. La seconde r\u00e9v\u00e9lait un homme marqu\u00e9 par des ann\u00e9es que je ne connaissais pas. Entre les deux, les documents dessinaient un parcours de d\u00e9tention, de transferts, de demandes rejet\u00e9es et de tentatives de reconstruction. Je me demandai combien d&#39;autres images existaient encore quelque part. Peut-\u00eatre une photographie de Thomas \u00e2g\u00e9 m&#39;attendait-elle dans les archives de Cedar Haven.<\/p>\n<p>Avant de me coucher, je relus la derni\u00e8re lettre qu&#39;il avait adress\u00e9e \u00e0 Helen Parker. Il y \u00e9crivait qu&#39;il pensait parfois renoncer \u00e0 ses d\u00e9marches, mais qu&#39;il ne parvenait pas \u00e0 abandonner compl\u00e8tement son ancienne identit\u00e9. Je comprenais d\u00e9sormais mieux cette contradiction. Renoncer lui aurait peut-\u00eatre permis de vivre plus paisiblement. Continuer \u00e0 chercher repr\u00e9sentait une souffrance, mais aussi une mani\u00e8re de rester fid\u00e8le \u00e0 ce qu&#39;il savait de lui-m\u00eame. Je posai la lettre sur mes genoux. Pendant des ann\u00e9es, j&#39;avais fait exactement le m\u00eame choix. J&#39;avais essay\u00e9 de poursuivre ma vie sans parvenir \u00e0 consid\u00e9rer notre histoire comme termin\u00e9e.<\/p>\n<p>Je d\u00e9cidai alors que notre prochaine visite ne serait pas seulement une recherche administrative. Je voulais rencontrer les personnes qui avaient connu Thomas dans ses derni\u00e8res ann\u00e9es connues. Je voulais savoir s&#39;il avait ri, s&#39;il avait souffert, s&#39;il avait trouv\u00e9 des amis et s&#39;il avait encore parl\u00e9 de moi. Les documents pouvaient \u00e9tablir des dates et des d\u00e9placements. Ils ne pouvaient pas raconter enti\u00e8rement ce qu&#39;un homme avait v\u00e9cu. Je voulais retrouver cette part humaine avant qu&#39;elle disparaisse avec les derniers t\u00e9moins.<\/p>\n<p>Le lendemain matin, nous devions partir pour Cedar Haven. David avait promis de nous transmettre toute information suppl\u00e9mentaire concernant l&#39;inventaire des effets personnels. Margaret poursuivait les d\u00e9marches relatives au dossier d&#39;identification. Michael pr\u00e9parait les copies n\u00e9cessaires. Daniel avait organis\u00e9 le trajet. Je contemplai une derni\u00e8re fois la photographie de Thomas, puis \u00e9teignis la lumi\u00e8re. Je ne savais toujours pas s&#39;il \u00e9tait vivant. Pourtant, pour la premi\u00e8re fois depuis mon arriv\u00e9e, je poss\u00e9dais une piste qui ne conduisait plus seulement vers un ancien \u00e9tablissement, mais vers une d\u00e9cision prise apr\u00e8s des ann\u00e9es de silence. Quelqu&#39;un avait peut-\u00eatre enfin reconnu l&#39;homme qui se cachait derri\u00e8re le nom de Robert Ellis.<\/p>\n<hr>\n<h2><strong><a href=\"https:\/\/lastestdrama.com\/?p=8286\">Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 10 : \u00c0 Cedar Haven, un ancien soignant me r\u00e9v\u00e8le le dernier combat de Thomas pour retrouver son nom et la femme qu\u2019il n\u2019avait jamais cess\u00e9 d\u2019aimer<\/a><\/strong><\/h2>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La premi\u00e8re chose que je remarquai en arrivant devant l&#39;ancienne r\u00e9sidence fut la fen\u00eatre du deuxi\u00e8me \u00e9tage. 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