{"id":8277,"date":"2026-10-22T05:43:10","date_gmt":"2026-10-22T05:43:10","guid":{"rendered":"https:\/\/lastestdrama.com\/?p=8277"},"modified":"2026-10-22T05:43:10","modified_gmt":"2026-10-22T05:43:10","slug":"partie-1-a-soixante-seize-ans-je-croyais-connaitre-le-prix-du-silence-jusqua-ce-quun-inconnu-prononce-le-prenom-de-mon-fiance-disparu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lastestdrama.com\/?p=8277","title":{"rendered":"PARTIE 1 \u2013 \u00c0 soixante-seize ans, je croyais conna\u00eetre le prix du silence, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019un inconnu prononce le pr\u00e9nom de mon fianc\u00e9 disparu"},"content":{"rendered":"<p>\u00ab Madame Eleanor, veuillez rester \u00e0 votre place. Une personne doit absolument vous parler de Thomas. \u00bb L\u2019annonce venait du cockpit, alors que l\u2019avion venait de rejoindre sa porte de d\u00e9barquement. Autour de moi, les passagers d\u00e9tachaient leurs ceintures, ouvraient les compartiments \u00e0 bagages et consultaient leurs t\u00e9l\u00e9phones. J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 pos\u00e9 mon sac sur mes genoux. Pourtant, \u00e0 l\u2019instant o\u00f9 j\u2019entendis ce pr\u00e9nom, je fus incapable de bouger. Thomas. Je n\u2019avais pas entendu un inconnu prononcer son nom de cette mani\u00e8re depuis plus d\u2019un demi-si\u00e8cle. Mon premier r\u00e9flexe fut de regarder autour de moi, persuad\u00e9e qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une erreur. Mais l\u2019annonce avait bien \u00e9t\u00e9 adress\u00e9e \u00e0 Eleanor, et c\u2019\u00e9tait mon pr\u00e9nom.<\/p>\n<p>Une h\u00f4tesse de l\u2019air se dirigea vers mon si\u00e8ge. Elle devait avoir une trentaine d\u2019ann\u00e9es et portait ce sourire professionnel derri\u00e8re lequel je distinguai rapidement une certaine inqui\u00e9tude. \u00ab Madame, le commandant vous demande de patienter quelques instants. Nous allons laisser les autres voyageurs descendre. \u00bb Je lui demandai qui avait parl\u00e9 de Thomas. Elle h\u00e9sita, puis expliqua qu\u2019un homme souhaitait me rencontrer et qu\u2019il avait insist\u00e9 pour que je sois pr\u00e9venue avant de quitter l&#39;appareil. Je voulus demander son identit\u00e9. Aucun son ne sortit imm\u00e9diatement de ma bouche. Mes doigts s&#39;\u00e9taient referm\u00e9s autour de la poign\u00e9e de mon sac avec une force que je ne me connaissais plus.<\/p>\n<p>Je m\u2019appelle Eleanor. J\u2019ai soixante-seize ans, j\u2019ai enseign\u00e9 la litt\u00e9rature pendant une grande partie de ma vie et je vis seule dans une maison o\u00f9 les livres occupent presque autant de place que les meubles. Chaque ann\u00e9e, \u00e0 la m\u00eame p\u00e9riode, je prends l\u2019avion pour me rendre au m\u00e9morial des soldats disparus pendant la guerre du Vietnam. Je n\u2019y apporte jamais de grand bouquet ni de couronne. Une rose blanche me suffit. Je la d\u00e9pose devant le nom de Thomas William Hale, un jeune pilote qui devait devenir mon mari et dont l\u2019avion ne revint jamais d\u2019une mission. Cinquante-cinq ans s\u2019\u00e9taient \u00e9coul\u00e9s. Je connaissais chaque lettre de son nom grav\u00e9, mais je ne savais toujours pas o\u00f9 reposait son corps.<\/p>\n<p>Ce matin-l\u00e0, avant mon d\u00e9part, j\u2019avais pr\u00e9par\u00e9 ma valise avec les m\u00eames gestes que les ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dentes. Mes v\u00eatements \u00e9taient soigneusement pli\u00e9s, mes m\u00e9dicaments rang\u00e9s dans une petite trousse, mes documents de voyage gliss\u00e9s dans une poche facile \u00e0 atteindre. J\u2019avais \u00e9galement emport\u00e9 notre photographie pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e, celle que nous avions prise devant la biblioth\u00e8que universitaire. Le papier \u00e9tait devenu fragile aux angles et les couleurs avaient perdu une partie de leur nettet\u00e9. J\u2019avais vingt ans sur cette image. Thomas se tenait pr\u00e8s de moi, l\u00e9g\u00e8rement pench\u00e9 pour entrer dans le cadre. Son sourire semblait annoncer une plaisanterie. Chaque fois que je contemplais cette photographie, je retrouvais pendant quelques secondes une \u00e9poque o\u00f9 nous pensions que l\u2019avenir \u00e9tait une chose que l\u2019on pouvait organiser.<\/p>\n<p>Nous nous \u00e9tions rencontr\u00e9s \u00e0 l\u2019universit\u00e9, un apr\u00e8s-midi o\u00f9 je cherchais un ouvrage que quelqu\u2019un avait replac\u00e9 au mauvais rayon. Thomas s\u2019\u00e9tait propos\u00e9 pour m\u2019aider. Il ne connaissait rien \u00e0 l\u2019auteur et semblait surtout intrigu\u00e9 par mon irritation devant ce d\u00e9sordre. Lorsqu\u2019il retrouva le livre, je lui demandai s\u2019il l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 lu. \u00ab Non, mais maintenant que j\u2019ai particip\u00e9 \u00e0 son sauvetage, je suppose que je vais devoir m\u2019y int\u00e9resser \u00bb, r\u00e9pondit-il. J\u2019avais ri malgr\u00e9 moi. Il revint quelques jours plus tard pour discuter du premier chapitre. Je d\u00e9couvris rapidement qu\u2019il pr\u00e9f\u00e9rait les moteurs aux romans et qu\u2019il abordait les sentiments avec la m\u00eame curiosit\u00e9 m\u00e9thodique qu\u2019un probl\u00e8me m\u00e9canique.<\/p>\n<p>Notre diff\u00e9rence de caract\u00e8re nous amusait. Thomas voulait comprendre pourquoi les choses fonctionnaient. Je cherchais pourquoi les \u00eatres humains faisaient parfois exactement le contraire de ce qu\u2019ils savaient \u00eatre raisonnable. Il \u00e9tait capable de d\u00e9monter un appareil d\u00e9fectueux sans consulter de manuel, mais oubliait r\u00e9guli\u00e8rement l\u2019heure de nos rendez-vous lorsqu\u2019il travaillait sur un projet. Je pouvais passer une soir\u00e9e enti\u00e8re \u00e0 d\u00e9fendre un personnage de roman, mais je ne savais pas changer une simple pi\u00e8ce dans ma voiture. Nous nous retrouvions souvent dans un caf\u00e9 pr\u00e8s de la biblioth\u00e8que, autour de deux tasses d\u2019une boisson que Thomas jugeait presque imbuvable. Pourtant, il commandait toujours la m\u00eame chose.<\/p>\n<p>Je me rappelle particuli\u00e8rement un soir de pluie. Nous avions quitt\u00e9 l\u2019universit\u00e9 apr\u00e8s la fermeture de la biblioth\u00e8que. Les rues brillaient sous les lampadaires et l\u2019eau coulait le long des trottoirs. Thomas avait oubli\u00e9 son manteau dans une salle de travail. Il ne voulut pas retourner le chercher, pr\u00e9textant que la pluie finirait bien par cesser. Nous f\u00eemes une partie du trajet en courant avant de nous r\u00e9fugier sous l\u2019auvent d\u2019une boutique ferm\u00e9e. Il avait les cheveux coll\u00e9s au front et riait de notre situation. Puis, sans pr\u00e9venir, il prit ma main. Il ne pronon\u00e7a aucune d\u00e9claration. Nous rest\u00e2mes simplement l\u00e0, en \u00e9coutant l\u2019eau frapper la devanture m\u00e9tallique. Je compris que ma vie venait de changer.<\/p>\n<p>Nous parlions de mariage avec une simplicit\u00e9 qui me para\u00eet presque irr\u00e9elle aujourd\u2019hui. Nous voulions une maison modeste, un jardin, quelques arbres et une cuisine assez vaste pour recevoir les amis qui passeraient \u00e0 l\u2019improviste. J\u2019avais une exigence particuli\u00e8re : une fen\u00eatre au-dessus de l\u2019\u00e9vier, pour pouvoir regarder dehors en faisant la vaisselle. Thomas souhaitait un atelier o\u00f9 conserver ses outils et r\u00e9parer tout ce qui tomberait en panne. Il promettait de construire des biblioth\u00e8ques solides pour mes livres. Je le taquinais en lui demandant s\u2019il saurait au moins v\u00e9rifier qu\u2019elles \u00e9taient droites. Il pr\u00e9tendait alors que ses \u00e9tag\u00e8res r\u00e9sisteraient \u00e0 tout, m\u00eame \u00e0 mes ouvrages interminables.<\/p>\n<p>Thomas poss\u00e9dait une bont\u00e9 discr\u00e8te. Il n\u2019aimait pas qu\u2019on remarque ses bonnes actions. Je l\u2019avais vu donner son manteau \u00e0 un homme qui tremblait devant la biblioth\u00e8que, puis pr\u00e9tendre qu\u2019il avait simplement trop chaud. Lorsque j\u2019\u00e9tais tomb\u00e9e malade pendant les examens, il avait travers\u00e9 une ville battue par l\u2019orage pour m\u2019apporter une soupe pr\u00e9par\u00e9e maladroitement. Il avait oubli\u00e9 le sel, mais coup\u00e9 les l\u00e9gumes avec une pr\u00e9cision remarquable. Je lui avais demand\u00e9 pourquoi il s\u2019\u00e9tait donn\u00e9 tant de mal. Il avait hauss\u00e9 les \u00e9paules : \u00ab Parce que tu avais besoin de quelqu\u2019un. \u00bb Cette r\u00e9ponse r\u00e9sumait mieux son caract\u00e8re que toutes les d\u00e9clarations qu\u2019il aurait pu prononcer.<\/p>\n<p>Puis la guerre s\u2019imposa progressivement \u00e0 notre g\u00e9n\u00e9ration. Les nouvelles venues du Vietnam occupaient les journaux, les conversations familiales et les \u00e9missions de radio. Des jeunes hommes que nous connaissions partirent servir. Certains revinrent diff\u00e9rents. D\u2019autres ne revinrent pas. Thomas choisit la voie militaire et suivit une formation de pilote. Depuis l\u2019enfance, il aimait les avions. Il connaissait leurs silhouettes, reconnaissait leurs moteurs au son et parlait du vol avec une passion que je n\u2019avais jamais r\u00e9ussi \u00e0 partager enti\u00e8rement. Je ne doutais pas de son courage, mais j\u2019avais peur de cette confiance qu\u2019il pla\u00e7ait dans les machines et dans les hommes charg\u00e9s de les diriger.<\/p>\n<p>Le jour o\u00f9 je le vis en uniforme, je d\u00e9couvris une inqui\u00e9tude nouvelle. Le gar\u00e7on qui plaisantait devant une tasse de caf\u00e9 portait d\u00e9sormais les signes d\u2019une institution dont les d\u00e9cisions pouvaient l\u2019envoyer \u00e0 l\u2019autre bout du monde. Nous n\u2019avions pas fix\u00e9 la date de notre mariage. Thomas affirmait qu\u2019il reviendrait d\u2019abord, \u00e9conomiserait un peu d\u2019argent et m\u2019ach\u00e8terait une bague convenable. Je lui r\u00e9pondis qu\u2019une bague ne m\u2019int\u00e9ressait pas si je devais la porter sans lui. Cette remarque le rendit silencieux. Il me prit les mains, regarda mes doigts, puis me promit qu\u2019il ferait tout pour rentrer.<\/p>\n<p>Je lui demandai de r\u00e9p\u00e9ter cette promesse en me regardant. Il ob\u00e9it. Nous \u00e9tions sur le perron de mes parents. Les lumi\u00e8res de la maison \u00e9clairaient faiblement les marches, tandis que les insectes chantaient dans les buissons. Je voulais croire qu\u2019il suffisait d\u2019exiger des mots clairs pour obtenir un avenir certain. Thomas avait peut-\u00eatre compris mieux que moi la fragilit\u00e9 de cet espoir. Pourtant, il ne tenta pas de me le retirer. Il m\u2019embrassa longuement, posa son front contre le mien et dit qu\u2019il nous restait encore beaucoup de choses \u00e0 construire. Pendant cinquante-cinq ans, je me suis demand\u00e9 s\u2019il avait prononc\u00e9 ces paroles pour me rassurer ou pour se donner du courage.<\/p>\n<p>Les premi\u00e8res lettres arriv\u00e8rent avec une r\u00e9gularit\u00e9 qui rendait l\u2019\u00e9loignement supportable. Thomas racontait la chaleur pesante, les nuits agit\u00e9es, les r\u00e9parations interminables et les camarades avec lesquels il partageait ses journ\u00e9es. Il \u00e9vitait les descriptions militaires pr\u00e9cises. \u00c0 la place, il me demandait si je continuais \u00e0 lire jusqu\u2019au milieu de la nuit, si ma m\u00e8re faisait toujours ses tartes trop sucr\u00e9es et si le propri\u00e9taire de notre caf\u00e9 avait enfin appris \u00e0 pr\u00e9parer une boisson convenable. Je lui r\u00e9pondais sur plusieurs pages. Je d\u00e9crivais les changements de saison, mes \u00e9tudes, les nouvelles de nos amis et les petits \u00e9v\u00e9nements qu\u2019il aurait trouv\u00e9s ordinaires. Je voulais qu\u2019il garde une place dans notre monde.<\/p>\n<p>Progressivement, quelque chose changea dans ses courriers. Son humour demeurait, mais certaines phrases semblaient \u00e9crites par un homme qui pesait davantage ses mots. Il parlait de fatigue, de d\u00e9cisions qu\u2019il ne comprenait pas toujours et de situations o\u00f9 poser une question pouvait attirer des regards d\u00e9sapprobateurs. Je lui conseillai de prendre soin de lui et de ne pas se disputer inutilement avec ses sup\u00e9rieurs. Il r\u00e9pondit qu\u2019il essayait simplement de faire correctement son travail. Sur le moment, je n\u2019y vis rien d\u2019alarmant. Je connaissais son besoin de comprendre. \u00c0 l\u2019universit\u00e9 d\u00e9j\u00e0, il supportait difficilement une explication qui contredisait les faits.<\/p>\n<p>Sa derni\u00e8re lettre fut diff\u00e9rente. Elle commen\u00e7ait par des plaisanteries sur notre futur jardin, puis prenait un ton inhabituellement s\u00e9rieux. Thomas expliquait qu\u2019il avait observ\u00e9 certaines d\u00e9cisions qu\u2019il jugeait inqui\u00e9tantes. Il esp\u00e9rait pouvoir m\u2019en parler \u00e0 son retour, lorsqu\u2019il serait libre de s\u2019exprimer sans mettre personne en difficult\u00e9. Je relus ce passage plusieurs fois, mais je ne savais pas quelles questions lui poser. Nous \u00e9tions s\u00e9par\u00e9s par des milliers de kilom\u00e8tres, et ses lettres mettaient longtemps \u00e0 arriver. J\u2019\u00e9crivis simplement que je lui faisais confiance. Aujourd\u2019hui encore, cette r\u00e9ponse me para\u00eet terriblement insuffisante.<\/p>\n<p>La nouvelle de sa disparition arriva alors que j\u2019avais vingt et un ans. Deux officiers se pr\u00e9sent\u00e8rent \u00e0 la maison familiale. Je me rappelle leurs chaussures impeccablement cir\u00e9es et la mani\u00e8re dont l\u2019un d\u2019eux gardait sa casquette devant lui. Avant m\u00eame qu\u2019ils parlent, je compris qu\u2019ils n\u2019apportaient rien de bon. Ils expliqu\u00e8rent que l\u2019appareil de Thomas n\u2019\u00e9tait pas rentr\u00e9 de mission et que les op\u00e9rations de recherche n\u2019avaient permis de retrouver aucune trace concluante. Je demandai s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 abattu, s\u2019il avait pu s\u2019\u00e9jecter, si quelqu\u2019un avait entendu sa derni\u00e8re transmission. Ils r\u00e9pondirent avec prudence. Aucune hypoth\u00e8se ne pouvait \u00eatre confirm\u00e9e. Thomas \u00e9tait officiellement port\u00e9 disparu.<\/p>\n<p>Je refusai pendant longtemps de consid\u00e9rer cette annonce comme une fin. Aucun corps n\u2019avait \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9. Aucun t\u00e9moin ne m\u2019avait d\u00e9crit ses derniers instants. Je continuai donc \u00e0 attendre. Lorsqu\u2019un groupe de prisonniers \u00e9tait lib\u00e9r\u00e9, je regardais les images \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision. Lorsqu\u2019un journal \u00e9voquait des recherches dans une r\u00e9gion recul\u00e9e, je d\u00e9coupais l\u2019article. Je conservais ces fragments dans une bo\u00eete avec les lettres de Thomas. Mes proches me regardaient parfois avec une inqui\u00e9tude qu\u2019ils tentaient de dissimuler. Ils me conseillaient de poursuivre mes \u00e9tudes, de sortir davantage, de rencontrer d\u2019autres personnes. Je les \u00e9coutais, mais une question restait toujours pr\u00e9sente : comment renoncer \u00e0 quelqu\u2019un dont personne ne pouvait confirmer la mort ?<\/p>\n<p>Les ann\u00e9es pass\u00e8rent. Je terminai mes \u00e9tudes et devins enseignante. J\u2019eus des \u00e9l\u00e8ves difficiles, d\u2019autres merveilleux, des coll\u00e8gues qui devinrent des amis et des journ\u00e9es que j\u2019aimais profond\u00e9ment. Je n\u2019\u00e9tais pas malheureuse \u00e0 chaque instant. Il m\u2019arrivait de rire franchement, de voyager et de me r\u00e9jouir des r\u00e9ussites de ceux que j\u2019aimais. Pourtant, chaque fois qu\u2019un avion traversait le ciel, mes yeux le suivaient. Je pensais \u00e0 Thomas. Je me demandais ce qu\u2019il aurait pens\u00e9 du monde dans lequel nous vieillissions s\u00e9par\u00e9ment. Je calculais parfois son \u00e2ge, puis je me reprochais cette habitude, comme si les chiffres pouvaient rapprocher un homme disparu.<\/p>\n<p>Plusieurs hommes cherch\u00e8rent \u00e0 partager ma vie. Certains furent patients et g\u00e9n\u00e9reux. L\u2019un d\u2019eux me demanda un jour si j\u2019attendais encore r\u00e9ellement Thomas. Je ne sus pas lui r\u00e9pondre. Je n\u2019imaginais plus n\u00e9cessairement le voir appara\u00eetre devant ma porte, mais je n\u2019avais jamais re\u00e7u la preuve qu\u2019une telle possibilit\u00e9 \u00e9tait enti\u00e8rement impossible. J\u2019\u00e9tais devenue une femme capable de vivre seule et d\u2019appr\u00e9cier cette ind\u00e9pendance. La fid\u00e9lit\u00e9 n\u2019expliquait pas tout. Il y avait aussi la peur de me tromper, de prendre une d\u00e9cision irr\u00e9versible pendant que quelque part un homme cherchait peut-\u00eatre encore le chemin du retour.<\/p>\n<p>Ma premi\u00e8re visite au m\u00e9morial eut lieu apr\u00e8s plusieurs ann\u00e9es de cette attente. Je me souviens du froid de la pierre sous mes doigts et du silence particulier des visiteurs. Certains apportaient des photographies. D\u2019autres restaient immobiles devant un nom, comme s\u2019ils esp\u00e9raient entendre une r\u00e9ponse. J\u2019avais achet\u00e9 une rose blanche parce que Thomas aimait ces fleurs dans les jardins des maisons anciennes. Je la d\u00e9posai devant son nom et tentai de lui dire adieu. Je n\u2019y parvins pas. L\u2019ann\u00e9e suivante, je revins. Peu \u00e0 peu, ce voyage devint un rendez-vous avec mon pass\u00e9, une mani\u00e8re d\u2019emp\u00eacher son absence d\u2019envahir enti\u00e8rement mon pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Ce jour-l\u00e0, dans l\u2019avion, je pensais accomplir ce m\u00eame rituel. Pendant le trajet, j\u2019avais regard\u00e9 les nuages d\u00e9filer derri\u00e8re le hublot. Un enfant assis quelques rang\u00e9es plus loin demandait sans cesse quand nous arriverions. Mon voisin lisait un journal qu\u2019il repliait avec un soin exag\u00e9r\u00e9 chaque fois que l\u2019appareil traversait une l\u00e9g\u00e8re turbulence. Je trouvais du r\u00e9confort dans ces gestes ordinaires. \u00c0 mon \u00e2ge, les voyages demandent un peu plus d&#39;organisation, mais je tenais \u00e0 conserver cette habitude aussi longtemps que possible. Rien ne m\u2019avait pr\u00e9par\u00e9e \u00e0 entendre le nom de Thomas au moment pr\u00e9cis o\u00f9 je m\u2019appr\u00eatais \u00e0 descendre.<\/p>\n<p>Lorsque les derniers passagers quitt\u00e8rent la cabine, je restai assise, le sac contre mes genoux. Une partie de moi voulait partir. J\u2019avais connu assez de d\u00e9ceptions pour savoir qu\u2019un espoir soudain peut devenir une cruaut\u00e9. Peut-\u00eatre s\u2019agissait-il d\u2019une confusion avec un autre ancien militaire. Peut-\u00eatre quelqu\u2019un avait-il reconnu mon nom dans une ancienne association de familles de disparus. Mais je revoyais les deux officiers sur le perron de mes parents. Je songeais aux questions auxquelles ils n\u2019avaient jamais r\u00e9pondu. Si une personne pouvait enfin m\u2019apporter ne serait-ce qu\u2019un d\u00e9tail, je n\u2019avais pas le droit de me d\u00e9rober.<\/p>\n<p>Un homme apparut \u00e0 l\u2019avant de l\u2019appareil. Il avait les cheveux enti\u00e8rement blancs, une d\u00e9marche prudente et une cicatrice qui descendait de sa tempe vers sa joue. Il avan\u00e7ait en s\u2019appuyant parfois sur les dossiers des si\u00e8ges. Lorsque son regard rencontra le mien, il s\u2019arr\u00eata. Ses yeux me parurent \u00e9trangement familiers. Je les avais d\u00e9j\u00e0 vus quelque part, mais mon esprit refusait encore de retrouver o\u00f9. L\u2019homme resta debout quelques secondes, visiblement \u00e9mu, puis demanda : \u00ab Vous \u00eates bien Eleanor, la fianc\u00e9e de Thomas William Hale ? \u00bb Je r\u00e9pondis oui et lui demandai imm\u00e9diatement de se pr\u00e9senter.<\/p>\n<p>Il ne le fit pas tout de suite. Il regarda mon sac, puis les si\u00e8ges vides autour de nous. \u00ab Vous avez toujours cette photographie prise devant la biblioth\u00e8que ? \u00bb demanda-t-il. Je sentis mon visage se refroidir. Personne dans cet avion n\u2019aurait d\u00fb conna\u00eetre l\u2019existence de cette image. Je sortis lentement l\u2019enveloppe qui la prot\u00e9geait, sans la lui montrer. Il d\u00e9crivit alors le sourire de Thomas, sa main pos\u00e9e sur mon \u00e9paule et la mani\u00e8re dont il parlait de notre projet de mariage. Ses d\u00e9tails \u00e9taient trop pr\u00e9cis pour provenir d\u2019une simple recherche administrative. Je lui demandai d\u2019o\u00f9 il tenait ces souvenirs.<\/p>\n<p>L\u2019homme s\u2019assit de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019all\u00e9e. Ses mains tremblaient l\u00e9g\u00e8rement. Il raconta que Thomas v\u00e9rifiait toujours deux fois ses instruments, conservait de petites notes dans sa veste et refusait de d\u00e9coller lorsqu\u2019une indication technique lui paraissait douteuse. Je reconnus imm\u00e9diatement le jeune homme que j\u2019avais aim\u00e9. Il ajouta que Thomas parlait souvent d\u2019une femme qui lisait trop de livres et voulait une fen\u00eatre au-dessus de son \u00e9vier. Je portai une main \u00e0 ma bouche. Ce d\u00e9tail appartenait \u00e0 notre intimit\u00e9 la plus ancienne. Personne ne pouvait l\u2019avoir devin\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Qui \u00eates-vous ? \u00bb demandai-je de nouveau. Cette fois, mon interlocuteur r\u00e9pondit. Il s\u2019appelait Daniel Whitmore. Il avait servi comme pilote pendant la guerre du Vietnam et connu Thomas au sein de la m\u00eame unit\u00e9. Il me raconta qu\u2019ils avaient partag\u00e9 des missions, des repas et des heures d\u2019attente dans des installations o\u00f9 personne ne savait ce que le lendemain apporterait. Il connaissait aussi Michael Reeves, un jeune aviateur qui apparaissait sur une ancienne photographie militaire. Je me rappelai soudain ces trois visages. Thomas se trouvait au milieu. Daniel \u00e9tait l\u2019homme \u00e0 sa gauche.<\/p>\n<p>Je lui demandai s\u2019il avait assist\u00e9 \u00e0 la disparition de Thomas. Daniel baissa les yeux. Il expliqua qu\u2019il se trouvait dans le groupe engag\u00e9 lors de sa derni\u00e8re mission. Il avait entendu certaines transmissions et connaissait des d\u00e9tails qui n&#39;avaient jamais \u00e9t\u00e9 communiqu\u00e9s aux familles. Mon c\u0153ur battait douloureusement. \u00ab Est-ce que vous l&#39;avez vu mourir ? \u00bb demandai-je. Daniel ne r\u00e9pondit pas imm\u00e9diatement. Cette h\u00e9sitation me fit plus peur que tout ce qu&#39;il avait d\u00e9j\u00e0 racont\u00e9. Il finit par reconna\u00eetre qu\u2019il ne pouvait pas me donner une certitude qu\u2019il ne poss\u00e9dait pas.<\/p>\n<p>Je lui reprochai alors d&#39;avoir attendu tant d&#39;ann\u00e9es avant de venir me parler. Il ne tenta pas de se d\u00e9fendre. Son silence m&#39;irrita davantage. Je voulais comprendre pourquoi un homme ayant connu les derniers instants de Thomas avait pu continuer sa vie alors que je vieillissais sans r\u00e9ponse. Daniel joignit les mains et expliqua qu&#39;il avait longtemps esp\u00e9r\u00e9 r\u00e9unir des preuves suffisantes. Il avait \u00e9galement eu peur. Peur de ses sup\u00e9rieurs, peur des cons\u00e9quences d&#39;une r\u00e9v\u00e9lation et, plus tard, peur d&#39;affronter la femme qu&#39;il avait laiss\u00e9e attendre. Je lui r\u00e9pondis que sa honte ne pouvait pas effacer les ann\u00e9es perdues.<\/p>\n<p>Il acquies\u00e7a. Puis il se pencha l\u00e9g\u00e8rement vers moi et annon\u00e7a que la derni\u00e8re mission de Thomas ne s\u2019\u00e9tait pas d\u00e9roul\u00e9e comme le pr\u00e9tendaient les documents officiels. Des ordres avaient \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9s, des informations avaient disparu et plusieurs t\u00e9moignages avaient \u00e9t\u00e9 \u00e9cart\u00e9s. Je lui demandai s\u2019il poss\u00e9dait des preuves. Il r\u00e9pondit que certaines se trouvaient encore entre ses mains et que d\u2019autres avaient \u00e9t\u00e9 conserv\u00e9es par une personne qu\u2019il souhaitait me faire rencontrer. Il semblait cependant d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 commencer par ce que Thomas lui avait confi\u00e9 directement.<\/p>\n<p>Daniel passa la main dans la poche int\u00e9rieure de sa veste. Avant d\u2019en retirer quoi que ce soit, il me regarda avec une tristesse que je n\u2019avais plus l\u2019\u00e9nergie d\u2019interpr\u00e9ter. \u00ab La veille de cette mission, Thomas m\u2019a demand\u00e9 de vous transmettre quelque chose si son retour devenait impossible. Je lui ai donn\u00e9 ma parole. \u00bb Il s\u2019interrompit, puis ajouta : \u00ab Je n\u2019ai pas tenu cette promesse, Eleanor. Et je dois maintenant vous expliquer pourquoi les derniers mots qu\u2019il m\u2019a confi\u00e9s n\u2019ont jamais rejoint la personne \u00e0 laquelle ils \u00e9taient destin\u00e9s. \u00bb<\/p>\n<hr>\n<h2><strong><a href=\"https:\/\/lastestdrama.com\/?p=8278\">Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 2 : Dans une cabine d\u00e9sert\u00e9e, une lettre oubli\u00e9e depuis cinquante-cinq ans me confronte aux derniers choix de Thomas et \u00e0 une v\u00e9rit\u00e9 interdite<\/a><\/strong><\/h2>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Madame Eleanor, veuillez rester \u00e0 votre place. 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