{"id":7611,"date":"2026-10-20T04:49:42","date_gmt":"2026-10-20T04:49:42","guid":{"rendered":"https:\/\/lastestdrama.com\/?p=7611"},"modified":"2026-10-20T04:49:42","modified_gmt":"2026-10-20T04:49:42","slug":"maman-dort-au-sous-sol-les-chambres-den-haut-sont-pour-ceux-qui-paient-ma-annonce-ma-soeur-les-perles-de-maman-aux-oreilles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lastestdrama.com\/?p=7611","title":{"rendered":"\u00ab Maman dort au SOUS-SOL, les chambres d&#8217;en haut sont pour ceux qui paient \u00bb, m&#8217;a annonc\u00e9 ma s\u0153ur, les perles de maman aux oreilles."},"content":{"rendered":"<h2><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone  wp-image-7612\" src=\"https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Confrontation-Beneath-the-Staircase-300x169.png\" alt=\"\" width=\"951\" height=\"536\" srcset=\"https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Confrontation-Beneath-the-Staircase-300x169.png 300w, https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Confrontation-Beneath-the-Staircase-1024x576.png 1024w, https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Confrontation-Beneath-the-Staircase-768x432.png 768w, https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Confrontation-Beneath-the-Staircase-1536x864.png 1536w, https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Confrontation-Beneath-the-Staircase.png 1672w\" sizes=\"auto, (max-width: 951px) 100vw, 951px\" \/><\/h2>\n<h2>Partie 1: Le 3 septembre \u00e0 14 h 12<\/h2>\n<p>Le 19 mai, Josiane m&#8217;avait \u00e9crit : \u00ab Ta s\u0153ur a beaucoup de monde chez ta m\u00e8re, tu es au courant ? \u00bb J&#8217;avais r\u00e9pondu par un pouce lev\u00e9, entre deux chambres \u00e0 faire. Sur les appels vid\u00e9o du dimanche, je ne voyais que le visage de maman, un mur clair derri\u00e8re elle. Vanessa disait que le r\u00e9seau passait mal dans le salon.<\/p>\n<p>Maintenant, j&#8217;\u00e9tais sur la derni\u00e8re marche du sous-sol, avec la lettre du Cr\u00e9dit Agricole sous l&#8217;ampoule nue.<\/p>\n<p>Le papier tremblait. Il y avait un courant d&#8217;air qui venait de la chaudi\u00e8re, ou alors c&#8217;\u00e9tait moi. Je ne sais pas.<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>C&#8217;\u00e9tait un r\u00e9capitulatif de contrat. Un num\u00e9ro de dossier \u00e0 douze chiffres, mon nom, mon adresse de Singapour barr\u00e9e au stylo et remplac\u00e9e par celle de Vierzon. Puis une ligne que j&#8217;ai lue trois fois.<\/p>\n<p>\u00ab Contrat de pr\u00eat personnel conclu le 3 septembre \u00e0 14 h 12, en agence de Vierzon. \u00bb<\/p>\n<p>Quatorze heures douze en France. Vingt heures douze \u00e0 Singapour.<\/p>\n<p>J&#8217;ai ouvert le planning de l&#8217;h\u00f4tel sur mon t\u00e9l\u00e9phone. Il est enregistr\u00e9 hors ligne, et il n&#8217;y avait pas de r\u00e9seau dans la cave. 3 septembre : service de 14 h \u00e0 22 h. Mon pointage d&#8217;arriv\u00e9e : 13 h 52.<\/p>\n<p>Au-dessus de moi, le plancher a grinc\u00e9. Vanessa est redescendue de trois marches. Elle s&#8217;est arr\u00eat\u00e9e l\u00e0, une main sur la rampe.<\/p>\n<p>\u00ab Le 3 septembre, ai-je dit. \u00c0 14 h 12. Tu \u00e9tais o\u00f9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;sais pas, moi. Tu crois que je note tout ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Moi, j&#8217;\u00e9tais \u00e0 Singapour, en service. L\u00e0-bas, il \u00e9tait 20 h 12. J&#8217;ai le planning. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et alors ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et alors quelqu&#8217;un est entr\u00e9 dans l&#8217;agence de Vierzon avec mon nom. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a hauss\u00e9 les \u00e9paules. Trop vite.<\/p>\n<p>En bas de la feuille, en petits caract\u00e8res, il y avait une autre ligne. \u00ab Pi\u00e8ce justificative : passeport, copie num\u00e9ris\u00e9e. \u00bb Suivait un num\u00e9ro. Je le connaissais par c\u0153ur, parce que c&#8217;\u00e9tait le mien.<\/p>\n<p>\u00ab Ils ont scann\u00e9 mon passeport. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Bah, \u00e7a se fait, \u00e7a. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je l&#8217;ai scann\u00e9 une seule fois, Vanessa. En mars. Je te l&#8217;ai envoy\u00e9 par mail, pour la CAF de maman. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est toi qui me l&#8217;as envoy\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu m&#8217;avais dit que la CAF voulait une pi\u00e8ce du propri\u00e9taire. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a regard\u00e9 la chaudi\u00e8re. Les cartons de lessive. Les pots de peinture. Partout, sauf moi.<\/p>\n<p>Derri\u00e8re moi, maman a touss\u00e9. Ses pantoufles \u00e0 carreaux d\u00e9passaient du lit de camp, le talon \u00e9cras\u00e9. Sur la chaise pliante, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du Doliprane, il y avait un morceau de pain de la veille dans un sachet plastique. Je l&#8217;ai regard\u00e9 longtemps. Je l&#8217;ai remis dans son sachet, comme si \u00e7a pouvait le rendre moins sec.<\/p>\n<p>Le radiateur soufflant a claqu\u00e9, puis s&#8217;est remis \u00e0 ronfler. \u00c7a sentait la lessive, l&#8217;humidit\u00e9 et la poussi\u00e8re chaude de la rallonge. J&#8217;ai pens\u00e9 \u00e0 mes soir\u00e9es de Singapour, au hawker centre, \u00e0 mon bol de nouilles \u00e0 quatre dollars que je mangeais en regardant les photos de la maison. Les volets blancs. Les tilleuls. Je les envoyais \u00e0 mes coll\u00e8gues. Je disais : \u00ab C&#8217;est chez ma m\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Manon, murmure maman. Laisse. Elle est fatigu\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle est fatigu\u00e9e, maman ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle a beaucoup de soucis. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai rien r\u00e9pondu. Ce n&#8217;\u00e9tait pas \u00e0 elle que j&#8217;en voulais, et je ne savais pas encore \u00e0 qui.<\/p>\n<p>\u00ab Je t&#8217;\u00e9coute, Vanessa. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non, c&#8217;est moi qui vais t&#8217;expliquer comment \u00e7a marche, ici. \u00bb Elle avait baiss\u00e9 la voix, pour que maman n&#8217;entende pas, ou pour que le plafond n&#8217;entende pas. \u00ab Tu envoies mille cent quarante euros par mois. Moi, j&#8217;ai six ans de nuits blanches. Les draps, les rendez-vous chez le m\u00e9decin, les ordonnances. Mille cent quarante, c&#8217;est un pourboire, Manon. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un pourboire. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pour une maison que t&#8217;as jamais vue autrement que sur des photos. Une maison o\u00f9 j&#8217;ai tout mis. Tout, tu m&#8217;entends ? Et si je la perds, je perds Th\u00e9o avec. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas compris \u00e7a tout de suite. La phrase est rest\u00e9e l\u00e0, entre nous, comme un meuble qu&#8217;on ne sait pas o\u00f9 ranger.<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi tu perds Th\u00e9o ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Laisse tomber. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le pr\u00eat, Vanessa. Il est \u00e0 quel nom, l&#8217;argent ? Il est parti o\u00f9, l&#8217;argent ? \u00bb<\/p>\n<p>Elle a ri. Un rire sec, un seul. Puis son visage s&#8217;est d\u00e9fait, d&#8217;un coup, comme quand on l\u00e2che un sac de courses trop lourd. Elle est descendue d&#8217;une marche. Elle a ouvert la bouche.<\/p>\n<p>\u00ab Tu veux savoir pour qui j&#8217;ai sign\u00e9 ? Pour\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Madame ! \u00bb<\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait la voix de M. Roussel, en haut, dans le couloir du premier.<\/p>\n<p>\u00ab Madame, excusez-moi, vous pouvez monter une seconde ? Il y a une chambre que je ne comprends pas. \u00bb<\/p>\n<p>Vanessa a referm\u00e9 la bouche.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas boug\u00e9.<\/p>\n<h2>Partie 2: Un cartable dans la chambre d\u00e9clar\u00e9e vide<\/h2>\n<p>Dans la chambre que Vanessa avait d\u00e9clar\u00e9e vide, il y avait un cartable.<\/p>\n<p>Un Eastpak noir, la sangle r\u00e9par\u00e9e avec du scotch. Pos\u00e9 sur un matelas par terre, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&#8217;un chargeur de t\u00e9l\u00e9phone et de deux paires de chaussettes. M. Roussel se tenait sur le seuil, sa tablette \u00e0 la main, et il n&#8217;osait pas entrer.<\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait la derni\u00e8re porte du couloir, celle du fond. Les quatre autres portaient chacune un petit papier scotch\u00e9 \u00e0 hauteur d&#8217;yeux, avec un pr\u00e9nom \u00e9crit au feutre. Celle-l\u00e0 n&#8217;avait rien.<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>\u00ab Votre s\u0153ur m&#8217;a dit : inoccup\u00e9e, du rangement. \u00bb Il a tourn\u00e9 sa tablette vers moi. \u00ab Mais le rangement, d&#8217;habitude, \u00e7a ne porte pas de d\u00e9odorant. \u00bb<\/p>\n<p>\u00c7a sentait l&#8217;adolescent. Le d\u00e9odorant et le linge qui s\u00e8che sur un radiateur. Au mur, punais\u00e9 avec quatre \u00e9pingles, il y avait un dessin au crayon : une maison au cr\u00e9pi clair, des volets, deux arbres devant. Le trait \u00e9tait soign\u00e9. En dessous, d&#8217;une \u00e9criture ronde : \u00ab Chez Mamie. \u00bb<\/p>\n<p>Je connaissais cette \u00e9criture. Th\u00e9o l&#8217;avait d\u00e9j\u00e0, \u00e0 douze ans, sur les cartes de No\u00ebl qu&#8217;on m&#8217;envoyait \u00e0 Singapour.<\/p>\n<p>\u00ab Il y a quelqu&#8217;un dans le placard, a dit M. Roussel, tr\u00e8s bas. J&#8217;ai entendu bouger. \u00bb<\/p>\n<p>Il y avait en effet une basket qui d\u00e9passait de l&#8217;armoire. Pointure quarante-deux. Je me suis accroupie devant la porte.<\/p>\n<p>\u00ab Th\u00e9o ? C&#8217;est Manon. C&#8217;est ta tante. \u00bb<\/p>\n<p>Rien. Puis un frottement de tissu, et la porte s&#8217;est ouverte de dix centim\u00e8tres.<\/p>\n<p>\u00ab T&#8217;as pas le droit de venir comme \u00e7a, a dit une voix qui avait mu\u00e9 depuis la derni\u00e8re fois. Maman a dit de pas bouger. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. Je te promets que je ne te fais pas de mal. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai rien fait, moi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais, Th\u00e9o. \u00bb<\/p>\n<p>Il est sorti d&#8217;un bloc, les \u00e9paules rentr\u00e9es. Quatorze ans, un m\u00e8tre soixante-quinze, un sweat \u00e0 capuche trop court aux poignets. Il m&#8217;a regard\u00e9e comme on regarde un huissier. Il avait les yeux de Vanessa, mais sans la col\u00e8re dedans.<\/p>\n<p>\u00ab Tu dors l\u00e0 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Avec maman. Elle met le matelas par terre. Depuis que Micka\u00ebl a pris la chambre de Mamie, on a que celle-l\u00e0. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Micka\u00ebl a pris la chambre de Mamie. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ben oui. Depuis l&#8217;hiver. Il paie cinq cent vingt, il a la fen\u00eatre sur les tilleuls. \u00bb<\/p>\n<p>M. Roussel a lev\u00e9 les yeux de sa tablette. Il n&#8217;a rien dit. Il a juste \u00e9crit quelque chose.<\/p>\n<p>Je me suis relev\u00e9e. J&#8217;avais les genoux mouill\u00e9s, \u00e0 cause du carrelage du couloir. J&#8217;avais envie de m&#8217;asseoir. Je ne l&#8217;ai pas fait.<\/p>\n<p>Micka\u00ebl est apparu au bout du couloir, torse nu sous la serviette, un classeur plastique contre lui. Il avait compris que le moment \u00e9tait venu de sortir ses papiers.<\/p>\n<p>\u00ab Tenez, madame. Mon bail. Puisque c&#8217;est vous la propri\u00e9taire. \u00bb<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai ouvert contre le mur. Contrat de location meubl\u00e9e, une chambre, loyer 520 \u20ac charges comprises, d\u00e9p\u00f4t de garantie 800 \u20ac. En haut : \u00ab Le bailleur : Manon \u00bb et mon nom de famille, en toutes lettres. En bas, une signature.<\/p>\n<p>Le M \u00e9tait juste. Le reste, une grande boucle que je n&#8217;avais jamais faite de ma vie.<\/p>\n<p>\u00ab Il y en a combien, des comme \u00e7a ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quatre, a dit Micka\u00ebl. Moi, j&#8217;en ai deux, la grande chambre et la petite \u00e0 c\u00f4t\u00e9 pour mon mat\u00e9riel. S\u00e9bastien et Christophe, un chacun. Tout est \u00e0 votre nom, madame. Elle disait que vous aviez une procuration, que vous signiez de loin. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je n&#8217;ai jamais sign\u00e9 de procuration. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ben, moi, je savais pas. \u00bb<\/p>\n<p>Je lui ai rendu son classeur. Il l&#8217;a repris sans me regarder.<\/p>\n<p>Vanessa \u00e9tait mont\u00e9e. Elle \u00e9tait rest\u00e9e en haut de l&#8217;escalier, les bras crois\u00e9s, sans dire un mot, et elle regardait son fils. Pas moi. Son fils.<\/p>\n<p>\u00ab Th\u00e9o, rentre dans la chambre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb Il avait dit \u00e7a doucement. \u00ab C&#8217;est fini, maman. Elle a tout vu. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Rentre. \u00bb<\/p>\n<p>Il n&#8217;a pas boug\u00e9. Moi non plus. M. Roussel, tr\u00e8s professionnel, a regard\u00e9 son plafond.<\/p>\n<p>\u00ab Tata. \u00bb Th\u00e9o s&#8217;\u00e9tait tourn\u00e9 vers moi, les mains dans la poche avant du sweat. \u00ab Tu veux savoir pour la banque ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Th\u00e9o ! \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;\u00e9tais dans la voiture, ce jour-l\u00e0. J&#8217;avais pas cours, maman voulait pas me laisser tout seul. \u00bb Il parlait vite, comme s&#8217;il avait r\u00e9p\u00e9t\u00e9 dans l&#8217;armoire. \u00ab Elle est entr\u00e9e dans l&#8217;agence, je l&#8217;ai attendue vingt minutes. Elle avait une veste bleue, elle l&#8217;avait repass\u00e9e le matin. Elle a mis les boucles de Mamie, elle avait pas l&#8217;habitude. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Th\u00e9o, tais-toi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mamie, elle avait les perles ce jour-l\u00e0. Maman les a mises pour aller \u00e0 la banque. \u00bb<\/p>\n<h2>Partie 3: Maman croyait que j&#8217;avais sign\u00e9<\/h2>\n<p>\u00c0 23 heures, la maison \u00e9tait vide, et je portais ma m\u00e8re dans l&#8217;escalier.<\/p>\n<p>Elle pesait ce qu&#8217;un sac de courses p\u00e8se quand on a pass\u00e9 la journ\u00e9e debout. Je sentais ses c\u00f4tes \u00e0 travers le manteau d&#8217;hiver. Elle s&#8217;accrochait \u00e0 mon cou avec une main, et de l&#8217;autre elle tenait ses pantoufles, des fois qu&#8217;on les oublie.<\/p>\n<p>Les locataires \u00e9taient partis vers 21 h 40, un par un, avec des sacs-poubelle et des valises. Christophe n&#8217;avait rien dit. S\u00e9bastien avait claqu\u00e9 la porte d&#8217;entr\u00e9e. Micka\u00ebl avait seulement lanc\u00e9, depuis l&#8217;all\u00e9e : \u00ab On repassera demain. \u00bb M. Roussel nous avait laiss\u00e9 une copie de l&#8217;arr\u00eat\u00e9 et un d\u00e9lai : quarante-huit heures pour que tout soit vide.<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>J&#8217;ai pos\u00e9 maman dans la chambre du bout du couloir. Celle o\u00f9 j&#8217;avais dormi la semaine du d\u00e9m\u00e9nagement, il y a trois ans. S\u00e9bastien l&#8217;avait vid\u00e9e en dernier, et il avait oubli\u00e9 un cintre au crochet de la porte.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est bien, ici \u00bb, a dit maman.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est ta chambre, maintenant. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non, ma ch\u00e9rie. \u00c7a, c&#8217;est celle d&#8217;un monsieur. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ce n&#8217;est plus celle d&#8217;un monsieur. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a presque souri. J&#8217;ai d\u00e9fait le lit avec les draps que j&#8217;avais trouv\u00e9s dans le placard du couloir, les seuls qui n&#8217;\u00e9taient pas \u00e0 un locataire. Elle s&#8217;est assise au bord, les mains sur les genoux.<\/p>\n<p>\u00ab Maman. Je peux te demander une chose ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tout ce que tu veux. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le pr\u00eat de 38 000 euros. Tu \u00e9tais au courant ? \u00bb<\/p>\n<p>Elle a regard\u00e9 ses pantoufles.<\/p>\n<p>\u00ab Vanessa m&#8217;a dit que c&#8217;\u00e9tait pour les travaux. Pour le toit, la chaudi\u00e8re, l&#8217;\u00e9lectricit\u00e9. Elle m&#8217;a dit que tu avais sign\u00e9 de l\u00e0-bas, par la poste, avec un papier qu&#8217;on t&#8217;avait envoy\u00e9. \u00bb Elle a lev\u00e9 les yeux. \u00ab Elle m&#8217;a dit que tu \u00e9tais d&#8217;accord. Que c&#8217;est toi qui avais voulu que \u00e7a reste entre vous. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je n&#8217;\u00e9tais pas d&#8217;accord. Je ne savais rien. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je te crois, maintenant. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et avant ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Avant, j&#8217;ai cru Vanessa. C&#8217;est elle que je voyais tous les jours. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis assise sur le lit, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&#8217;elle. Il y avait un t\u00e9l\u00e9phone sur la table de nuit, un vieux portable \u00e0 clapet que je lui avais envoy\u00e9 il y a deux ans. Je l&#8217;ai pris.<\/p>\n<p>\u00ab Il marche, ton portable ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle me le prend le soir. Elle dit qu&#8217;elle le recharge. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai ouvert le journal d&#8217;appels. Vide. Pas un appel re\u00e7u depuis octobre. J&#8217;ai ouvert les messages. Rien non plus. Pourtant, j&#8217;avais appel\u00e9 tous les dimanches. J&#8217;avais appel\u00e9 le fixe, aussi, une vingtaine de fois, et laiss\u00e9 des messages.<\/p>\n<p>\u00ab Les dimanches, quand je t&#8217;appelais en vid\u00e9o, tu \u00e9tais o\u00f9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab En bas, a dit maman. Elle descendait avec son t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 elle. Elle disait : souris, c&#8217;est ta fille. Elle me tenait la t\u00eate avec sa main, tu vois, comme \u00e7a, pour que la cam\u00e9ra voie que mon visage. \u00bb Elle a montr\u00e9, la paume ouverte devant son front. \u00ab Et elle me parlait \u00e0 l&#8217;oreille. Elle disait : dis-lui que tout va bien. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et toi, tu disais que tout allait bien. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je disais que tout allait bien. \u00bb<\/p>\n<p>Elle n&#8217;a pas pleur\u00e9. C&#8217;est moi qui me suis lev\u00e9e, j&#8217;ai pris le cintre oubli\u00e9 par S\u00e9bastien et je l&#8217;ai accroch\u00e9 au bon endroit, dans le placard. Mes mains avaient besoin d&#8217;une chose \u00e0 faire.<\/p>\n<p>\u00ab Je vais chercher les lettres, maman. Dors un peu. \u00bb<\/p>\n<p>Dans la cuisine, la toile cir\u00e9e \u00e9tait collante. Une assiette de la veille dans l&#8217;\u00e9vier, un fond de caf\u00e9 froid dans un bol. J&#8217;ai \u00e9tal\u00e9 les onze enveloppes. Les trois de la mairie, que je connaissais. Les huit de la banque, je les ai rang\u00e9es par date, comme je range les relev\u00e9s de l&#8217;h\u00f4tel.<\/p>\n<p>Octobre. Novembre. D\u00e9cembre. Janvier. Je les ai ouvertes une \u00e0 une avec un couteau \u00e0 pain. Des retards d&#8217;\u00e9ch\u00e9ance. Des relances. Des p\u00e9nalit\u00e9s. Trois fois la m\u00eame phrase, de plus en plus s\u00e8che.<\/p>\n<p>J&#8217;ai laiss\u00e9 la derni\u00e8re pour la fin. Elle \u00e9tait dat\u00e9e du 10 juin. Elle avait d\u00fb arriver cette semaine, dans une bo\u00eete aux lettres que personne ne vidait.<\/p>\n<p>\u00ab D\u00e9ch\u00e9ance du terme. Le capital restant d\u00fb, soit 38 000 \u20ac, est exigible dans sa totalit\u00e9 sous huit jours. \u00c0 d\u00e9faut, nous proc\u00e9derons \u00e0 votre inscription au fichier de la Banque de France. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai lu le paragraphe deux fois. La seconde, c&#8217;\u00e9tait juste pour entendre le bruit de la feuille.<\/p>\n<p>Quelqu&#8217;un a pouss\u00e9 la porte de la cuisine. Vanessa. Elle s&#8217;est arr\u00eat\u00e9e sur le seuil, en chaussettes, les cheveux d\u00e9faits, les mains vides. Pas de perles. Elle s&#8217;\u00e9tait chang\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab Elle dort ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab T&#8217;as lu la derni\u00e8re. \u00bb Elle n&#8217;a pas pos\u00e9 la question. \u00ab Alors t&#8217;as vu. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a tir\u00e9 une chaise. Elle ne s&#8217;est pas assise.<\/p>\n<p>\u00ab Huit jours, Manon. \u00bb<\/p>\n<h2>Partie 4: Huit cents euros dans une bo\u00eete LU<\/h2>\n<p>\u00ab Votre s\u0153ur m&#8217;a pris huit cents euros de caution, et elle les a mis dans une bo\u00eete de biscuits. \u00bb<\/p>\n<p>Il \u00e9tait 6 h 50. Micka\u00ebl se tenait sur le perron, en jogging, derri\u00e8re lui S\u00e9bastien et Christophe qui n&#8217;avaient pas dormi non plus. Je n&#8217;avais pas dormi du tout. J&#8217;\u00e9tais rest\u00e9e dans le fauteuil de la chambre de maman, jusqu&#8217;\u00e0 ce que le jour passe sous les rideaux.<\/p>\n<p>\u00ab Je l&#8217;ai vue faire, madame. Devant nous, dans la cuisine. Elle comptait les billets, elle rangeait \u00e7a dans une bo\u00eete LU, elle notait sur un carnet. Elle avait l&#8217;air contente de nous. \u00bb<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>\u00ab Je vous les rendrai. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quand ? \u00bb C&#8217;\u00e9tait Christophe, le plus jeune, avec un sac de sport sur l&#8217;\u00e9paule. \u00ab Parce que moi, j&#8217;ai sign\u00e9 avec vous, madame. J&#8217;ai pay\u00e9 mon mois d&#8217;avance et ma caution. Je dors dans ma voiture depuis hier soir. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous n&#8217;avez pas sign\u00e9 avec moi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est ce qui est \u00e9crit, pourtant. \u00bb<\/p>\n<p>Il n&#8217;avait pas tort. Je n&#8217;ai pas discut\u00e9. J&#8217;ai dit : \u00ab Passez en fin de semaine. Je vous aurai \u00e9crit \u00e0 chacun ce que je peux faire. \u00bb \u00c7a ne voulait rien dire, et ils le savaient, mais ils sont partis quand m\u00eame, sans claquer la grille.<\/p>\n<p>J&#8217;ai regard\u00e9 l&#8217;all\u00e9e. Trois voitures la veille, plus que deux. Il restait une tache s\u00e8che sur le gravier, \u00e0 l&#8217;endroit o\u00f9 la Clio de Vanessa dormait d&#8217;habitude.<\/p>\n<p>J&#8217;ai appel\u00e9 son num\u00e9ro. Messagerie, tout de suite. J&#8217;ai r\u00e9essay\u00e9. Pareil. Dans la chambre du fond, la porte \u00e9tait ouverte, le matelas par terre avec les draps roul\u00e9s en boule. Le cartable avait disparu. Le dessin de la maison aussi : il ne restait que quatre \u00e9pingles dans le mur.<\/p>\n<p>\u00ab Elle est partie \u00e0 cinq heures, a dit Micka\u00ebl depuis l&#8217;all\u00e9e. Il n&#8217;\u00e9tait pas parti tout \u00e0 fait. J&#8217;ai entendu le moteur. Elle a pris le gamin, avec son sac de classe. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle vous a dit o\u00f9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle m&#8217;a rien dit. Elle m&#8217;a jamais rien dit, \u00e0 part le montant. \u00bb<\/p>\n<p>Je suis rentr\u00e9e. Je suis all\u00e9e droit \u00e0 la cuisine, vers le placard au-dessus du frigo, celui qu&#8217;on atteint en montant sur une chaise. Ma\u00eetre Leroy m&#8217;avait dit : ne touchez \u00e0 rien, photographiez. Alors je suis mont\u00e9e sur la chaise, et j&#8217;ai photographi\u00e9.<\/p>\n<p>La bo\u00eete LU \u00e9tait l\u00e0. Une grande bo\u00eete ronde, ancienne, la couleur des biscuits Petit Beurre, dont le couvercle ne fermait plus parce qu&#8217;on avait trop souvent forc\u00e9. Quand je l&#8217;ai soulev\u00e9e, elle sentait le beurre rance et le papier froiss\u00e9. Dedans, il y avait des enveloppes de billets, un \u00e9lastique rouge, et un carnet \u00e0 spirale. Sur la couverture, de l&#8217;\u00e9criture de Vanessa : \u00ab Comptes \u00bb.<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai ouvert sur la toile cir\u00e9e.<\/p>\n<p>Une page par mois, depuis quatorze mois. Quatre lignes en haut : les chambres, avec les montants \u00e0 droite. 520, 420, 420, 420. Un total en bas, soulign\u00e9 deux fois. Au-dessus de chaque total, une ligne \u00e0 part, toujours au m\u00eame endroit, toujours la m\u00eame.<\/p>\n<p>\u00ab L.G. 900 \u00bb<\/p>\n<p>Janvier : L.G. 900. F\u00e9vrier : L.G. 900. Mars. Avril. Quatorze mois, quatorze fois la m\u00eame ligne. Je suis remont\u00e9e jusqu&#8217;\u00e0 la premi\u00e8re page. L.G. 900, d\u00e9j\u00e0, avant que le pr\u00eat ne soit sign\u00e9.<\/p>\n<p>Je ne savais pas qui \u00e9tait L.G.<\/p>\n<p>Ou plut\u00f4t, je le savais, mais je ne voulais pas encore le dire. Il y a un homme qui s&#8217;appelle Ludovic Garcia, p\u00e8re de Th\u00e9o, que je n&#8217;avais vu qu&#8217;une fois, \u00e0 l&#8217;enterrement de papa. Il \u00e9tait rest\u00e9 au fond. Il avait apport\u00e9 une plante.<\/p>\n<p>J&#8217;ai photographi\u00e9 les quatorze pages, une \u00e0 une, l&#8217;appareil bien \u00e0 plat. \u00c0 la dixi\u00e8me, mon pouce a d\u00e9bord\u00e9 et j&#8217;ai d\u00fb refaire. La bo\u00eete a retrouv\u00e9 sa place, le couvercle de travers, l&#8217;\u00e9lastique rouge autour du carnet.<\/p>\n<p>Au plafond, j&#8217;ai entendu maman se retourner dans le lit.<\/p>\n<p>\u00ab Manon ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je suis l\u00e0, maman. Je pr\u00e9pare le caf\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;avais pas de caf\u00e9. J&#8217;ai trouv\u00e9 un sachet de th\u00e9 de l&#8217;an dernier et de l&#8217;eau du robinet. J&#8217;ai attendu que la bouilloire siffle, appuy\u00e9e au plan de travail, avec le pain de la veille grill\u00e9 sur une po\u00eale parce que le grille-pain avait disparu aussi.<\/p>\n<p>\u00c0 7 h 58, la sonnette a retenti.<\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait trop t\u00f4t pour un facteur et trop tard pour Micka\u00ebl. J&#8217;ai ouvert en gardant la cha\u00eene.<\/p>\n<p>Une femme d&#8217;une cinquantaine d&#8217;ann\u00e9es, manteau gris, sac serr\u00e9 contre la poitrine. Les cheveux bien coiff\u00e9s, mais une m\u00e8che qui sortait, comme si elle avait couru. Elle me regardait de haut en bas, d&#8217;abord le visage, puis les mains, puis le visage encore.<\/p>\n<p>\u00ab Madame ? J&#8217;ai eu votre message \u00e0 l&#8217;agence. Je suis venue avant l&#8217;ouverture. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;avais laiss\u00e9 ce message \u00e0 7 h 31, avec mon nom, mon num\u00e9ro et le mot \u00ab faux \u00bb. Je n&#8217;esp\u00e9rais pas de r\u00e9ponse avant dix heures.<\/p>\n<p>\u00ab Vous \u00eates\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Nathalie Dubois. Conseill\u00e8re au Cr\u00e9dit Agricole de Vierzon. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a aval\u00e9 sa salive. Ses yeux n&#8217;ont pas l\u00e2ch\u00e9 mon visage.<\/p>\n<p>\u00ab Je vous ai d\u00e9j\u00e0 servie, Madame. En septembre. \u00bb<\/p>\n<h2>Partie 5: Une veste bleu marine et des perles<\/h2>\n<p>Je photographiais la derni\u00e8re page de son dossier quand Madame Dubois a retir\u00e9 sa main de la table.<\/p>\n<p>\u00ab Non, laissez, a-t-elle dit. Photographiez tout. Je pr\u00e9f\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>Elle \u00e9tait assise en face de moi, sur la chaise que Vanessa n&#8217;avait pas voulu prendre la veille. Son manteau gris sur le dossier, son sac sur les genoux. La toile cir\u00e9e collait encore sous nos coudes. Je lui avais servi le th\u00e9 de l&#8217;an dernier, elle n&#8217;y avait pas touch\u00e9.<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>Les feuilles \u00e9taient \u00e9tal\u00e9es entre nous. Des copies, imprim\u00e9es \u00e0 l&#8217;agence ce matin m\u00eame, avant l&#8217;ouverture. Elle m&#8217;avait expliqu\u00e9 qu&#8217;elle n&#8217;en avait pas le droit, que si son directeur l&#8217;apprenait, elle perdrait son poste.<\/p>\n<p>\u00ab Vous comprenez, madame, je ne devrais pas \u00eatre l\u00e0. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors pourquoi vous y \u00eates ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce que j&#8217;ai \u00e9cout\u00e9 votre message ce matin, et que j&#8217;ai pas dormi depuis. \u00bb Elle a pris une inspiration. \u00ab Et parce que tout \u00e0 l&#8217;heure, quand vous avez ouvert la porte, j&#8217;ai cru que c&#8217;\u00e9tait elle. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab La femme qui est venue signer. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas cess\u00e9 de photographier. Pas par sang-froid. J&#8217;avais peur que mes mains s&#8217;arr\u00eatent si je les posais.<\/p>\n<p>\u00ab D\u00e9crivez-la-moi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Une quarantaine d&#8217;ann\u00e9es. Brune, les cheveux tir\u00e9s. Une veste bleu marine, repass\u00e9e, trop chaude pour la saison, il faisait encore vingt-huit degr\u00e9s. \u00bb Elle a baiss\u00e9 les yeux. \u00ab Et des boucles d&#8217;oreilles. Des perles. Anciennes, avec un petit fermoir \u00e0 vis. Je m&#8217;en souviens parce que ma grand-m\u00e8re en avait des pareilles. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Des perles. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. Elle n&#8217;arr\u00eatait pas de les toucher. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis lev\u00e9e pour remplir la bouilloire. Je n&#8217;en avais pas besoin. Je voulais juste avoir le dos tourn\u00e9 quelques secondes.<\/p>\n<p>\u00ab Elle m&#8217;a remis un passeport, a dit Madame Dubois derri\u00e8re moi. Enfin, une copie, imprim\u00e9e. La photo \u00e9tait floue, tr\u00e8s grise. J&#8217;ai dit que \u00e7a ne suffisait pas. Elle m&#8217;a dit qu&#8217;elle avait le passeport original \u00e0 la maison et qu&#8217;elle l&#8217;apporterait. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et elle l&#8217;a apport\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et vous avez continu\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mon directeur est pass\u00e9, a-t-elle dit tr\u00e8s vite. Il a regard\u00e9 la pi\u00e8ce, il a dit : le dossier est complet, on le d\u00e9bloque avant la fin du mois. Il y avait une prime sur les pr\u00eats personnels. \u00bb Elle a serr\u00e9 son sac. \u00ab Je n&#8217;ai pas insist\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis retourn\u00e9e. Elle \u00e9tait blanche, pas \u00e0 cause de moi, \u00e0 cause de la nuit sans sommeil qu&#8217;on lisait sous ses yeux.<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez v\u00e9rifi\u00e9 que c&#8217;\u00e9tait bien moi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Une photo floue, une femme qui vous ressemble assez, un passeport, une signature qui tenait. Voil\u00e0. \u00bb Elle a dit \u00e7a d&#8217;une voix plate. \u00ab Je n&#8217;en suis pas fi\u00e8re, madame. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai remis la bouilloire sur le feu. J&#8217;ai fini mon tour des pages.<\/p>\n<p>Sur la quatri\u00e8me, il y avait la fiche client. Mon nom, ma date de naissance, mon adresse de Vierzon, mise \u00e0 jour le 3 septembre. Et un num\u00e9ro de portable, en bas.<\/p>\n<p>\u00ab Ce num\u00e9ro. C&#8217;est celui que vous avez not\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Celui qu&#8217;elle m&#8217;a donn\u00e9, oui. \u00bb<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai lu \u00e0 voix haute, chiffre par chiffre. Un 06, fran\u00e7ais, que je n&#8217;avais jamais compos\u00e9 de ma vie. J&#8217;ai sorti mon t\u00e9l\u00e9phone, je l&#8217;ai compar\u00e9 avec ma propre carte SIM de Singapour, avec le +65 devant, comme si \u00e7a pouvait changer quelque chose.<\/p>\n<p>\u00ab Ce n&#8217;est pas mon num\u00e9ro. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je m&#8217;en doutais depuis hier soir. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas appel\u00e9. J&#8217;ai photographi\u00e9 la ligne, trois fois. Je l&#8217;ai gard\u00e9e pour plus tard.<\/p>\n<p>Au premier, le plancher a craqu\u00e9. Maman se levait. Je l&#8217;entendais chercher ses pantoufles, t\u00e2tonner sous le lit, et Madame Dubois a lev\u00e9 les yeux vers le plafond sans rien dire.<\/p>\n<p>\u00ab La somme, ai-je demand\u00e9. Trente-huit mille euros. O\u00f9 est-elle pass\u00e9e ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle n&#8217;a pas \u00e9t\u00e9 vers\u00e9e sur un compte. Elle a voulu un ch\u00e8que de banque. \u00bb Elle s&#8217;est tue un instant. \u00ab \u00c0 l&#8217;agence, on le fait pour les travaux, quand le professionnel exige le r\u00e8glement tout de suite. Un ch\u00e8que de banque, en main propre, au guichet. Elle est repartie avec. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Au nom de qui ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab L&#8217;ordre figure sur la souche. Je l&#8217;ai gard\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Montrez-la-moi. \u00bb<\/p>\n<p>Elle n&#8217;a pas boug\u00e9. Elle regardait mes mains, et ses doigts ont serr\u00e9 la fermeture de son sac.<\/p>\n<p>\u00ab Madame. Si je vous la donne, \u00e7a ne sort pas de cette cuisine avant que vous ayez parl\u00e9 \u00e0 un avocat. Je veux que vous me le promettiez. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je vous le promets. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et je n&#8217;ai pas dit ce que j&#8217;ai dit. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous m&#8217;avez dit que vous m&#8217;aviez d\u00e9j\u00e0 servie. C&#8217;est tout ce que j&#8217;ai entendu. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a sorti une feuille pli\u00e9e en quatre du fond de son sac. Une photocopie de ch\u00e8que de banque, recto verso, avec le tampon de l&#8217;agence. Elle l&#8217;a liss\u00e9e avec la paume. Elle l&#8217;a pos\u00e9e sur la toile cir\u00e9e, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ma tasse.<\/p>\n<p>Le montant : 38 000,00 \u20ac. \u00c0 l&#8217;ordre de : SARL Garcia R\u00e9novation.<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai retourn\u00e9e.<\/p>\n<p>Au dos, un tampon, un num\u00e9ro de compte, et une signature de b\u00e9n\u00e9ficiaire. Je l&#8217;ai lue lettre par lettre. Un L majuscule, une boucle en dessous, un trait qui pique en fin de mot.<\/p>\n<p>Sous la signature, en lettres d&#8217;imprimerie, le nom de celui qui avait encaiss\u00e9.<\/p>\n<p>Ludovic Garcia.<\/p>\n<h2>Partie 6: La Clio du parking Leclerc<\/h2>\n<p>Je n&#8217;ai rien fait. Je me suis assise c\u00f4t\u00e9 passager d&#8217;une Clio qui sentait le caf\u00e9 froid, et j&#8217;ai referm\u00e9 la porti\u00e8re sans la claquer.<\/p>\n<p>C&#8217;est Josiane qui m&#8217;avait dit o\u00f9 chercher. Elle \u00e9tait arriv\u00e9e \u00e0 neuf heures, en robe de chambre sous son gilet, avec un Tupperware de compote pour maman. Elle avait regard\u00e9 la photocopie du ch\u00e8que sur la toile cir\u00e9e, puis elle m&#8217;avait regard\u00e9e, moi.<\/p>\n<p>\u00ab Je te l&#8217;ai \u00e9crit en mars, Manon. Que \u00e7a sentait pas bon. \u00bb<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>\u00ab Tu m&#8217;as \u00e9crit que Vanessa \u00e9tait fatigu\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est ce que je pouvais \u00e9crire sans que tu me raccroches au nez. \u00bb Elle a pos\u00e9 le Tupperware \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la bo\u00eete de Doliprane. \u00ab Elle dort dans sa voiture depuis trois nuits. Au parking du Leclerc, c\u00f4t\u00e9 station de lavage. Je l&#8217;ai vue ce matin en allant chercher le pain. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et Th\u00e9o ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Au coll\u00e8ge. Elle l&#8217;a d\u00e9pos\u00e9 \u00e0 huit heures moins le quart, devant la grille. \u00bb<\/p>\n<p>Elle m&#8217;a pr\u00eat\u00e9 sa Twingo. Elle est rest\u00e9e pr\u00e8s de maman, qui mangeait sa compote \u00e0 la petite cuill\u00e8re, tr\u00e8s droite, comme \u00e0 l&#8217;\u00e9cole.<\/p>\n<p>La Clio \u00e9tait gar\u00e9e tout au bout, sous un platane, le nez vers la station de lavage. Une couette roul\u00e9e sur la banquette arri\u00e8re. Un sac Lidl plein de linge. Deux gobelets en carton sur le tableau de bord, dont un avec une trace de rouge \u00e0 l\u00e8vres.<\/p>\n<p>Vanessa ne m&#8217;a pas regard\u00e9e entrer. Elle avait les mains sur le volant, la veste bleu marine sur les \u00e9paules. Le m\u00eame bleu que Madame Dubois avait d\u00e9crit, \u00e0 la nuance pr\u00e8s.<\/p>\n<p>\u00ab T&#8217;as mis longtemps, a-t-elle dit. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Josiane m&#8217;a dit. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Josiane. \u00bb Elle a eu un petit rire sans air. \u00ab Elle a toujours su o\u00f9 j&#8217;\u00e9tais. C&#8217;est pour \u00e7a qu&#8217;elle ne disait rien. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai rien r\u00e9pondu. J&#8217;ai sorti la photocopie de mon sac et je l&#8217;ai pos\u00e9e sur le tableau de bord, entre les gobelets. Elle l&#8217;a regard\u00e9e longtemps. Elle n&#8217;a pas essay\u00e9 de la prendre.<\/p>\n<p>\u00ab O\u00f9 elle est, la souche ? a-t-elle demand\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Chez moi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Chez toi. \u00bb Elle a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 le mot, comme si elle ne le reconnaissait plus.<\/p>\n<p>\u00ab Dis-le, Vanessa. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est moi. \u00bb Elle a dit \u00e7a au pare-brise. \u00ab Le 3 septembre. J&#8217;ai pris le train de Bourges pour pas qu&#8217;on voie la Clio. J&#8217;ai mis ma veste, j&#8217;ai r\u00e9p\u00e9t\u00e9 ta signature sur un cahier de Th\u00e9o pendant trois soirs. J&#8217;avais ton passeport imprim\u00e9 dans mon sac. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Celui que je t&#8217;ai envoy\u00e9 pour la CAF de maman. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et les perles ? \u00bb<\/p>\n<p>Elle a ouvert la bo\u00eete \u00e0 gants. Elle en a sorti un mouchoir en papier pli\u00e9 en quatre, et dans le mouchoir, les deux boucles. Petites, rondes, un peu jaunies. Le fermoir \u00e0 vis brillait encore.<\/p>\n<p>\u00ab Je les avais aux oreilles, a-t-elle dit. Je sais pas pourquoi. Je les ai prises dans l&#8217;\u00e9crin, le matin. J&#8217;ai pas r\u00e9fl\u00e9chi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu as sign\u00e9 avec les perles de maman. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas tendu la main. Elles \u00e9taient chaudes, forc\u00e9ment, elle les tenait depuis des heures. Je les regardais comme on regarde un objet retrouv\u00e9 apr\u00e8s un enterrement.<\/p>\n<p>\u00ab Le ch\u00e8que, ai-je dit. Pour qui ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ludovic. \u00bb Elle s&#8217;est enfin tourn\u00e9e vers moi. Elle avait des cernes de la couleur d&#8217;un h\u00e9matome ancien. \u00ab Il m&#8217;avait dit que c&#8217;\u00e9tait pour du mat\u00e9riel, une camionnette, des outils. Que \u00e7a rapporterait. Qu&#8217;on rembourserait en trois mois et que personne n&#8217;en saurait rien. Il est parti en avril. Son num\u00e9ro sonne plus. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il prenait neuf cents euros par mois. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu as trouv\u00e9 le carnet. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quatorze mois de L.G. neuf cents. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il avait toujours pris sa part. \u00bb Elle a hauss\u00e9 les \u00e9paules, mais pas jusqu&#8217;au bout. \u00ab Tu comprends pas, de toute fa\u00e7on. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors explique. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mille cent quarante. \u00bb Elle a dit le chiffre doucement. \u00ab C&#8217;est ce que tu envoies. Tous les mois, depuis trois ans. Tu sais ce que c&#8217;est, mille cent quarante euros, quand t&#8217;es l\u00e0 tous les jours ? Quand c&#8217;est toi qui changes les draps, qui montes les courses, qui attends les m\u00e9decins pendant trois heures ? C&#8217;est un pourboire, Manon. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pens\u00e9 \u00e0 mon virement du 28, que je faisais depuis le hawker centre, entre deux bouch\u00e9es de riz au poulet, le t\u00e9l\u00e9phone dans une main. Je n&#8217;ai pas r\u00e9pondu. Elle avait en partie raison, et la partie qui avait raison m&#8217;emp\u00eachait de la d\u00e9tester proprement.<\/p>\n<p>\u00ab Les lettres de la banque, tu les as cach\u00e9es. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Les chambres, tu les as lou\u00e9es. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quatre. Avec la sienne. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et tu l&#8217;as mise au sous-sol. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a referm\u00e9 les doigts sur le mouchoir. Elle a regard\u00e9 par la vitre un caddie abandonn\u00e9 contre un poteau, une pi\u00e8ce toujours coinc\u00e9e dans la cha\u00eene.<\/p>\n<p>\u00ab Maman a tout su \u00bb, a-t-elle dit.<\/p>\n<p>\u00ab Su quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tout. Les lettres. Le pr\u00eat. Ce que j&#8217;ai fait. \u00bb Elle a raval\u00e9 quelque chose. \u00ab Elle m&#8217;a jamais dit un mot. Pas un. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis rappel\u00e9 mes questions de la veille, dans la chambre du bout du couloir. Avant, j&#8217;ai cru Vanessa. C&#8217;est elle que je voyais tous les jours. Maman avait dit \u00e7a en regardant ses pantoufles.<\/p>\n<p>\u00ab Elle m&#8217;a dit que tu avais menti. Que tu lui avais racont\u00e9 que j&#8217;\u00e9tais d&#8217;accord. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est vrai. J&#8217;ai menti. \u00bb Vanessa a laiss\u00e9 tomber le mouchoir sur ses genoux. Elle a rouvert la porti\u00e8re de son c\u00f4t\u00e9, puis elle s&#8217;est arr\u00eat\u00e9e, une jambe dehors, dans l&#8217;air chaud du parking.<\/p>\n<p>\u00ab Demande-lui pourquoi elle a voulu rester en bas. \u00bb<\/p>\n<h2>Partie 7: Derri\u00e8re les pots de peinture<\/h2>\n<p>Le jour de l&#8217;enterrement de papa, maman est rest\u00e9e une heure au cimeti\u00e8re apr\u00e8s que tout le monde est parti.<\/p>\n<p>Je m&#8217;en souviens parce que j&#8217;avais mal aux pieds, dans mes chaussures noires d&#8217;avion. Les pompes fun\u00e8bres avaient repli\u00e9 les chaises. Vanessa fumait pr\u00e8s du portail. Maman, elle, tenait la poign\u00e9e d&#8217;un cabas et regardait la terre fra\u00eeche, la gerbe de chrysanth\u00e8mes jaunes qu&#8217;on avait d\u00e9pos\u00e9e l\u00e0 parce que c&#8217;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 presque la Toussaint dans sa t\u00eate.<\/p>\n<p>\u00ab Tu me mettras pr\u00e8s de lui, avait-elle dit sans se retourner. Promets-le-moi, Manon. \u00bb<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>Je l&#8217;avais promis. J&#8217;\u00e9tais repartie \u00e0 Singapour quatre jours plus tard.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 \u00e0 quoi je pensais en rentrant de chez Leclerc, dans la Twingo de Josiane, avec les deux perles dans la poche de mon jean, envelopp\u00e9es dans le mouchoir de Vanessa.<\/p>\n<p>Maman m&#8217;attendait dans la cuisine. Josiane avait fini par partir, en laissant une note sous le Tupperware : \u00ab Elle a mang\u00e9. Elle a dormi un peu. Appelle-moi. \u00bb Maman \u00e9tait assise \u00e0 sa place, devant la toile cir\u00e9e, toujours dans son manteau d&#8217;hiver. Elle avait remis ses pantoufles.<\/p>\n<p>Je me suis assise en face d&#8217;elle. J&#8217;ai pos\u00e9 le mouchoir sur la table, sans l&#8217;ouvrir.<\/p>\n<p>\u00ab Maman. Tu savais pour le pr\u00eat. \u00bb<\/p>\n<p>Elle n&#8217;a pas boug\u00e9. Elle a regard\u00e9 le mouchoir, puis ses mains.<\/p>\n<p>\u00ab Depuis novembre \u00bb, a-t-elle dit.<\/p>\n<p>\u00ab Comment ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;\u00e9tais descendue chercher un bocal de confiture \u00e0 la cave. Vanessa n&#8217;a pas entendu l&#8217;escalier. Elle \u00e9tait accroupie dans le fond, derri\u00e8re les pots de peinture. Elle avait un tas d&#8217;enveloppes. Elle les glissait entre le mur et les pots, une par une. \u00bb Elle a fait le geste avec deux doigts. \u00ab Je suis remont\u00e9e sans le bocal. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et tu ne lui as rien dit. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce que si j&#8217;avais dit, elle aurait pleur\u00e9, et toi tu aurais su. Et si tu avais su, tu serais venue. \u00bb Elle a lev\u00e9 la t\u00eate. \u00ab Et si tu \u00e9tais venue, tu m&#8217;aurais emmen\u00e9e avec toi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je t&#8217;aurais emmen\u00e9e o\u00f9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab L\u00e0-bas. Chez toi. Dans ton pays avec les grands immeubles. \u00bb Elle a dit <em>ton pays<\/em> avec une douceur d&#8217;enfant, comme on dit le nom d&#8217;une ville qu&#8217;on a vue en photo. \u00ab Papa est \u00e0 dix minutes d&#8217;ici. Je peux pas marcher jusqu&#8217;\u00e0 lui, maintenant. Mais Josiane m&#8217;y emm\u00e8ne le dimanche, avec le caddie. Je lui parle. Je lui dis que Th\u00e9o grandit. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai senti ma gorge se fermer. Je me suis lev\u00e9e pour ouvrir le placard, pour fermer le placard. Il n&#8217;y avait rien dedans que je veuille.<\/p>\n<p>\u00ab Maman, tu dormais \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&#8217;une chaudi\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il y fait chaud l&#8217;hiver. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu avais un lit de camp. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est un bon lit de camp. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Maman. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et puis \u00e7a m&#8217;a pas co\u00fbt\u00e9 cher \u00bb, a-t-elle dit, d&#8217;une voix presque raisonnable.<\/p>\n<p>Je me suis retourn\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab Quoi, \u00e7a ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le loyer. Enfin, ma part. \u00bb Elle a sorti de la poche de son manteau une enveloppe de la Carsat, froiss\u00e9e, vide. \u00ab Ma pension, je lui donne tout. Le 5 du mois. Huit cent soixante-dix euros. Je garde juste de quoi pour le pain. \u00bb<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai regard\u00e9e. Je ne savais pas combien de fois dans ma vie je regarderais cette enveloppe, mais je savais que ce serait souvent.<\/p>\n<p>\u00ab Tu lui donnais ta pension. Et elle te mettait dans la cave. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle avait peur, ma ch\u00e9rie. \u00bb Maman a liss\u00e9 la toile cir\u00e9e avec la paume. \u00ab Quand elle a peur, Vanessa, elle devient dure. Elle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 comme \u00e7a petite. Tu t&#8217;en souviens pas, tu avais six ans. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai fait un pas vers elle. J&#8217;ai d\u00e9fait les boutons de son manteau, un par un, parce qu&#8217;elle ne le faisait plus toute seule. Dessous, un gilet, puis un autre. Je sentais ses os sous la laine. On \u00e9tait en juin, il faisait vingt-neuf degr\u00e9s, et ma m\u00e8re portait trois couches.<\/p>\n<p>\u00ab Tu as chaud, maman ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un peu. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors on enl\u00e8ve. \u00bb<\/p>\n<p>Mon t\u00e9l\u00e9phone a vibr\u00e9 sur la table. Une alerte d&#8217;e-mail, en haut de l&#8217;\u00e9cran, avec le logo de l&#8217;h\u00f4tel. Objet : \u00ab Reprise de service, rappel RH \u00bb. Je l&#8217;ai ouvert d&#8217;un pouce, sans y croire.<\/p>\n<p><em>Madame, votre cong\u00e9 exceptionnel prend fin le 18 juin \u00e0 minuit. Reprise de poste le 19, 6 h 30, \u00e9tage 31. Merci de confirmer.<\/em><\/p>\n<p>Six jours.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas r\u00e9pondu. J&#8217;ai pos\u00e9 le t\u00e9l\u00e9phone face contre la table, pour que maman ne voie pas le logo. \u00c7a n&#8217;a servi \u00e0 rien : elle l&#8217;avait d\u00e9j\u00e0 vu.<\/p>\n<p>\u00ab Tu dois repartir, a-t-elle dit. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Si. Tu as ton travail. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Maman, je\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>La sonnerie a coup\u00e9 ma phrase. Pas un SMS cette fois : un appel, un num\u00e9ro fixe, l&#8217;indicatif du Cher. Je l&#8217;ai pris debout, la main sur le dossier de la chaise de maman.<\/p>\n<p>\u00ab Madame Manon ? Ma\u00eetre Leroy. \u00bb<\/p>\n<p>La voix de la veille, pos\u00e9e, un peu essouffl\u00e9e. Pas la m\u00eame pourtant. Elle avait quelque chose en plus, qui ressemblait \u00e0 de la prudence.<\/p>\n<p>\u00ab Je vous \u00e9coute. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Madame, il faut que je vous dise. \u00bb Il y a eu un silence, le bruit d&#8217;une feuille qu&#8217;on retourne. \u00ab Elle est venue chez moi en septembre. \u00bb<\/p>\n<h2>Partie 8: Ce que Ma\u00eetre Leroy n&#8217;a pas dit<\/h2>\n<p>\u00ab C&#8217;est pas votre s\u0153ur qui vient chercher l&#8217;argent, le 15. \u00bb<\/p>\n<p>Micka\u00ebl m&#8217;a dit \u00e7a le lendemain, \u00e0 7 h 20, sur le trottoir, pendant que je sortais la Twingo de Josiane. Il \u00e9tait revenu pour ses derni\u00e8res affaires, un sac de sport et une lampe de bureau. Il se tenait derri\u00e8re la grille, les cl\u00e9s de chez moi dans la main, qu&#8217;il me rendait sans qu&#8217;on les lui demande.<\/p>\n<p>\u00ab Quel argent ? \u00bb<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>\u00ab L&#8217;argent des chambres. Chaque mois, le 15, y a un type qui passe en fin d&#8217;apr\u00e8s-midi. Une camionnette blanche, il se gare pas dans l&#8217;all\u00e9e, il reste dans la rue. Votre s\u0153ur sort avec une enveloppe. Elle reste deux minutes, pas plus. Elle rentre, elle a la figure comme du papier. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous l&#8217;avez vu ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Une fois, de la fen\u00eatre. Un grand, la cinquantaine, des lunettes de soleil. Il a m\u00eame pas coup\u00e9 le moteur. \u00bb Il a hauss\u00e9 les \u00e9paules. \u00ab J&#8217;ai pas pos\u00e9 de questions. J&#8217;avais mon loyer \u00e0 payer. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas demand\u00e9 le nom. Je le connaissais, et lui aussi, sans doute. Le 15, c&#8217;\u00e9tait dans deux jours.<\/p>\n<p>Ma\u00eetre Leroy me recevait \u00e0 8 h 30. Son \u00e9tude \u00e9tait au-dessus d&#8217;une boulangerie de la rue Victor-Hugo, un escalier \u00e9troit qui sentait la baguette chaude et la moquette. Je l&#8217;avais vu trois fois dans ma vie, la derni\u00e8re pour la signature de l&#8217;acte, il y a trois ans. Il avait pris quinze ans depuis.<\/p>\n<p>Il m&#8217;a fait asseoir devant un bureau vide. Un seul dossier ferm\u00e9, pos\u00e9 au milieu, qu&#8217;il n&#8217;a pas ouvert tout de suite.<\/p>\n<p>\u00ab Madame, je vais vous dire les choses dans l&#8217;ordre. En septembre dernier, une femme s&#8217;est pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 l&#8217;\u00e9tude, sans rendez-vous, un jeudi apr\u00e8s-midi. Elle m&#8217;a dit \u00eatre votre s\u0153ur. Elle voulait faire authentifier une procuration en votre nom, pour un emprunt. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous la connaissiez. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je connais Madame Vanessa, oui. Elle avait votre passeport, imprim\u00e9, assez flou, et elle portait un tailleur bleu fonc\u00e9 et des boucles d&#8217;oreilles en perles. Des perles anciennes. Elle y touchait sans arr\u00eat. \u00bb Il a joint les doigts. \u00ab J&#8217;ai refus\u00e9. On n&#8217;authentifie pas une procuration pour un emprunt sans la pr\u00e9sence du mandant, ou sans un justificatif d&#8217;identit\u00e9 en original. Elle a insist\u00e9. J&#8217;ai dit non deux fois. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et ensuite ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle m&#8217;a dit que vous aviez beaucoup souffert apr\u00e8s la mort de votre p\u00e8re. Que vous \u00e9tiez fragile. \u00bb Il a baiss\u00e9 les yeux sur le dossier. \u00ab Que \u00e7a vous ferait du mal de savoir qu&#8217;elle empruntait pour la maison, parce que vous vous \u00e9tiez mis en t\u00eate que tout devait passer par vous. Elle m&#8217;a demand\u00e9 de ne pas vous appeler. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et vous ne m&#8217;avez pas appel\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non, madame. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas hauss\u00e9 la voix. \u00c0 Singapour, j&#8217;ai appris \u00e0 ne jamais la hausser devant un client, m\u00eame quand il laisse une chambre dans un \u00e9tat que je ne d\u00e9crirai pas. Je lui ai demand\u00e9 :<\/p>\n<p>\u00ab Combien de temps apr\u00e8s, la banque a d\u00e9bloqu\u00e9 le pr\u00eat ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je l&#8217;ignore. Une semaine, peut-\u00eatre. \u00bb Il s&#8217;est racl\u00e9 la gorge. \u00ab Je pensais qu&#8217;elle avait renonc\u00e9. Je me suis dit : si elle avait trouv\u00e9 quelqu&#8217;un pour authentifier ailleurs, je l&#8217;aurais su. Un notaire ne signe pas par politesse, madame. Mais je n&#8217;ai pas\u2026 je n&#8217;ai pas fait le geste de vous pr\u00e9venir. Je le regrette. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez une note ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Dans mon agenda. Je vous la remettrai avec une attestation. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Merci. \u00bb<\/p>\n<p>C&#8217;est tout ce que j&#8217;ai trouv\u00e9. Je ne lui en voulais pas assez pour le lui dire. Je lui en voulais exactement assez pour ne rien ajouter.<\/p>\n<p>Il m&#8217;a tendu une carte en me raccompagnant. \u00ab Ma\u00eetre Petit, avocate, \u00e0 Bourges. Elle est bonne en p\u00e9nal et elle r\u00e9pond au t\u00e9l\u00e9phone. Appelez-la aujourd&#8217;hui. \u00bb<\/p>\n<p>Je suis rentr\u00e9e par la rue du march\u00e9, j&#8217;ai achet\u00e9 un pain et une plaquette de beurre au Leclerc pour maman. \u00c0 la maison, Josiane \u00e9tait assise sur le perron avec son tricot.<\/p>\n<p>\u00ab Elle dort, a-t-elle dit. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Merci. \u00bb<\/p>\n<p>Je suis mont\u00e9e sur la chaise de la cuisine. Il fallait que je rapporte le carnet \u00e0 Ma\u00eetre Leroy, une photo ne suffirait pas. J&#8217;ai ouvert le placard au-dessus du frigo.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait vide. Il restait un rond de poussi\u00e8re, net, de la taille d&#8217;un couvercle. Par terre, derri\u00e8re le pied du frigo, un \u00e9lastique rouge.<\/p>\n<p>Quelqu&#8217;un \u00e9tait entr\u00e9 dans la nuit, ou pendant que j&#8217;\u00e9tais chez le notaire. Il y avait Josiane devant la maison, mais pas devant le jardin. La porte de derri\u00e8re n&#8217;avait jamais ferm\u00e9.<\/p>\n<p>J&#8217;ai appel\u00e9 Vanessa. Messagerie. J&#8217;ai rappel\u00e9. Messagerie.<\/p>\n<p>\u00c0 21 h 05, M. Roussel est revenu avec un agent de la mairie et un carnet \u00e0 souche. Les quarante-huit heures \u00e9taient \u00e9coul\u00e9es. Il a fait le tour des chambres, une \u00e0 une, a coch\u00e9 des cases, tamponn\u00e9 une feuille. Les trois locataires attendaient sur le trottoir avec leurs sacs. Je leur avais pris des chambres d&#8217;h\u00f4tel pr\u00e8s de la gare, pour une semaine. Mille huit cent quarante euros, pay\u00e9s par mon appli, frais compris.<\/p>\n<p>\u00ab Vous n&#8217;\u00e9tiez pas oblig\u00e9e, a dit Christophe. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors pourquoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce que c&#8217;est pas vous qui avez sign\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Il n&#8217;a rien r\u00e9pondu. Il a pris son sac.<\/p>\n<p>Quand ils sont partis, il ne restait plus personne dans la rue, et Josiane avait rang\u00e9 son tricot. Je me suis assise sur la marche du perron, le t\u00e9l\u00e9phone sur le genou. Le 15, c&#8217;\u00e9tait apr\u00e8s-demain. Le 18, c&#8217;\u00e9tait la banque.<\/p>\n<h2>Partie 9: Trois heures du matin, les urgences<\/h2>\n<p>\u00ab Restez avec moi, Martine. Vous m&#8217;entendez ? Serrez-moi la main. \u00bb<\/p>\n<p>Le pompier parlait fort et doucement \u00e0 la fois, pench\u00e9 sur ma m\u00e8re. J&#8217;\u00e9tais assise sur le strapontin de l&#8217;ambulance, un bras pass\u00e9 dans la sangle, l&#8217;autre tenant les pantoufles de maman. Elle n&#8217;avait pas voulu les l\u00e2cher sur le brancard. Elle les avait r\u00e9clam\u00e9es, au milieu du couloir, avec la voix de quelqu&#8217;un qui demande son sac.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait 3 h 10. Le gyrophare passait sur les tilleuls, bleu, bleu, bleu.<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>Je l&#8217;avais trouv\u00e9e par terre, entre la chambre et la salle de bains. Pas de cri. Un bruit de sac qu&#8217;on pose. Je dormais mal dans le fauteuil, le portable sur le genou, et j&#8217;avais eu le temps de me lever avant de comprendre. Elle respirait. Elle avait les l\u00e8vres grises, les mains froides, en juin, dans une maison \u00e0 vingt-quatre degr\u00e9s.<\/p>\n<p>\u00c0 l&#8217;h\u00f4pital de Vierzon, ils l&#8217;ont emmen\u00e9e derri\u00e8re une porte battante. On m&#8217;a donn\u00e9 un formulaire et une chaise.<\/p>\n<p>\u00c0 5 h 40, un interne est venu me chercher. Jeune, les yeux rouges, un stylo plant\u00e9 dans la poche de sa blouse. Il m&#8217;a emmen\u00e9e dans un petit bureau qui sentait le caf\u00e9 et le d\u00e9sinfectant.<\/p>\n<p>\u00ab Vous \u00eates sa fille ? Celle qui vit \u00e0 l&#8217;\u00e9tranger ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors je vais \u00eatre direct. Votre m\u00e8re est d\u00e9nutrie. Quarante et un kilos pour un m\u00e8tre cinquante-huit. Elle est en hypothermie l\u00e9g\u00e8re, et je note des engelures anciennes aux orteils. Chez une dame de soixante-huit ans, en juin. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle dormait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&#8217;une chaudi\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Une chaudi\u00e8re \u00e9teinte, je suppose. \u00bb Il a baiss\u00e9 les yeux sur son dossier. \u00ab Ce n&#8217;est pas la premi\u00e8re fois qu&#8217;on la voit. Elle est d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9e par chez nous en f\u00e9vrier. M\u00eame tableau. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab En f\u00e9vrier. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. L&#8217;assistante sociale de l&#8217;h\u00f4pital a rencontr\u00e9 sa fille. Votre s\u0153ur, je crois. Elle a propos\u00e9 une place en EHPAD, \u00e0 Vierzon m\u00eame, chauffage, repas, kin\u00e9. Votre s\u0153ur a refus\u00e9. Elle a sign\u00e9 la d\u00e9charge. Elle a dit qu&#8217;elle s&#8217;en occupait. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai regard\u00e9 ses mains \u00e0 lui. Elles \u00e9taient tr\u00e8s propres. Je me suis demand\u00e9 combien de familles il avait vues ce soir-l\u00e0, ce mois-l\u00e0, qui disaient <em>je m&#8217;en occupe<\/em>.<\/p>\n<p>\u00ab Elle va s&#8217;en sortir ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab On la garde. Perfusion, r\u00e9chauffement, bilan sanguin. Trois ou quatre jours, au moins. \u00bb Il a h\u00e9sit\u00e9. \u00ab Madame, je dois vous le demander. Qui prend soin d&#8217;elle, en r\u00e9alit\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Moi, \u00e0 partir de maintenant. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous restez en France ? \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas r\u00e9pondu. Il n&#8217;a pas insist\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 9 h, j&#8217;ai appel\u00e9 Ma\u00eetre Petit. Elle m&#8217;a r\u00e9pondu \u00e0 la deuxi\u00e8me sonnerie, une voix rapide et s\u00e8che, avec un bruit de couloir de tribunal derri\u00e8re. Je lui ai tout dit en dix minutes, dans l&#8217;ordre : le pr\u00eat, le passeport, le ch\u00e8que, le carnet disparu, la lettre de la banque du 10 juin.<\/p>\n<p>\u00ab Je vous \u00e9coute depuis le d\u00e9but, madame, et je vais \u00eatre claire, m&#8217;a-t-elle dit. Pour que la banque suspende, il faut un d\u00e9p\u00f4t de plainte pour faux et usage de faux, et pour usurpation d&#8217;identit\u00e9. Vous devez le faire avant le 18. Avec la plainte, je peux \u00e9crire au Cr\u00e9dit Agricole et geler la proc\u00e9dure. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et sans plainte ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Sans plainte, vous devez trente-huit mille euros, et vous \u00eates inscrite \u00e0 la Banque de France. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle va avoir un nom, cette plainte. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. Le nom de la personne qui a sign\u00e9. \u00bb Elle a laiss\u00e9 passer un temps. \u00ab C&#8217;est votre s\u0153ur. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis appuy\u00e9e au mur du couloir. Une aide-soignante est pass\u00e9e avec un chariot de repas. Elle sentait la soupe aux l\u00e9gumes.<\/p>\n<p>\u00ab Madame Manon. Je sais ce que \u00e7a fait. Mais je ne peux pas vous aider \u00e0 effacer \u00e7a sans que quelqu&#8217;un le paie. Et le paiement, aujourd&#8217;hui, c&#8217;est vous. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je vous rappelle. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Rappelez-moi avant ce soir. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pass\u00e9 la journ\u00e9e dans la chambre 14, au deuxi\u00e8me. Maman dormait sous trois couvertures, avec une perfusion dans le dos de la main, des joues qui avaient repris une couleur de pain. Je lui ai rapport\u00e9 ses pantoufles du couloir. Je les ai pos\u00e9es sous le lit, bien align\u00e9es.<\/p>\n<p>\u00c0 14 h, elle a ouvert les yeux.<\/p>\n<p>\u00ab Tu es l\u00e0. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui, maman. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu as vu Vanessa ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pas encore. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle est gentille, tu sais. Elle est fatigu\u00e9e, c&#8217;est tout. \u00bb<\/p>\n<p>Je lui ai pris la main, celle sans perfusion. Il n&#8217;y avait pas de r\u00e9ponse \u00e0 lui faire.<\/p>\n<p>Josiane est pass\u00e9e \u00e0 17 heures avec des biscuits et du linge propre. Elle est repartie \u00e0 19. J&#8217;ai mang\u00e9 un sandwich dans le hall, sous un panneau qui disait de ne pas fumer. J&#8217;\u00e9tais pr\u00eate \u00e0 appeler Ma\u00eetre Petit. Le num\u00e9ro \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 affich\u00e9 sur l&#8217;\u00e9cran, le pouce au-dessus.<\/p>\n<p>Mon t\u00e9l\u00e9phone a vibr\u00e9 avant.<\/p>\n<p>Un num\u00e9ro que je ne connaissais pas. Un message court, sans majuscule, sans bonjour, avec des fautes.<\/p>\n<p><em>c&#8217;est th\u00e9o. j&#8217;ai ton numero dans le tel de mamie. mon pere est la. il est dans la maison. il a pris mon double de cl\u00e9. il cherche la boite lu.<\/em><\/p>\n<p>Je l&#8217;ai lu deux fois. Les fautes n&#8217;y changeaient rien.<\/p>\n<p>Je me suis lev\u00e9e du banc. Le message suivant est arriv\u00e9 pendant que je courais vers le parking.<\/p>\n<p><em>il sait que t&#8217;es a lhopital.<\/em><\/p>\n<h2>Partie 10: Douze mille euros pour me taire<\/h2>\n<p>Quarante minutes plus tard, j&#8217;\u00e9tais assise dans la Twingo de Josiane, les deux mains sur le volant, et mon t\u00e9l\u00e9phone enregistrait encore.<\/p>\n<p>Le petit rond rouge clignotait sur l&#8217;\u00e9cran. 00:41:12. 00:41:13. Je n&#8217;avais pas os\u00e9 l&#8217;arr\u00eater, de peur qu&#8217;il efface tout. Dehors, la rue \u00e9tait vide. La camionnette blanche n&#8217;y \u00e9tait plus.<\/p>\n<p>Mais \u00e7a, c&#8217;est la fin. Je reprends au d\u00e9but.<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>La porte de derri\u00e8re n&#8217;avait jamais ferm\u00e9, c&#8217;\u00e9tait la seule chose dont j&#8217;\u00e9tais s\u00fbre. J&#8217;avais gar\u00e9 la Twingo trois maisons plus loin. Avant d&#8217;entrer, j&#8217;avais lanc\u00e9 l&#8217;enregistrement du dictaphone, gliss\u00e9 le t\u00e9l\u00e9phone dans la poche de ma veste, micro vers le haut.<\/p>\n<p>Dans la cuisine, la lumi\u00e8re \u00e9tait \u00e9teinte. Le placard au-dessus du frigo \u00e9tait rest\u00e9 ouvert. Une chaise renvers\u00e9e sur le carrelage.<\/p>\n<p>Un bruit montait de l&#8217;escalier du sous-sol. Pas fort. Un raclement, puis un choc sourd, le bruit d&#8217;un pot de peinture qu&#8217;on d\u00e9place.<\/p>\n<p>J&#8217;ai descendu les marches une par une, la main sur le mur humide.<\/p>\n<p>En bas, une seule ampoule nue. Le lit de camp contre la chaudi\u00e8re, ses couvertures roul\u00e9es en boule. La chaise pliante, avec les bo\u00eetes de m\u00e9dicaments de maman, un verre d&#8217;eau, la bo\u00eete de Doliprane ouverte. Et au fond, un homme accroupi derri\u00e8re les pots de peinture, qui sortait des enveloppes, une \u00e0 une, avec la patience de quelqu&#8217;un qui cherche depuis longtemps.<\/p>\n<p>Il s&#8217;est retourn\u00e9 sans se lever. Grand, cinquante ans, des lunettes de soleil relev\u00e9es sur le front, en pleine nuit. Un blouson de cuir trop jeune pour lui.<\/p>\n<p>\u00ab Ah, a-t-il dit. Manon. La petite derni\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Bonsoir, Ludovic. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu me reconnais, c&#8217;est gentil. On s&#8217;est vus \u00e0 l&#8217;enterrement de ton p\u00e8re. J&#8217;avais apport\u00e9 une plante. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je m&#8217;en souviens. \u00bb<\/p>\n<p>Il s&#8217;est redress\u00e9, doucement, comme si c&#8217;\u00e9tait lui qu&#8217;on avait d\u00e9rang\u00e9. Il a referm\u00e9 une main sur les enveloppes qu&#8217;il tenait, sans les ranger.<\/p>\n<p>\u00ab Je cherche une bo\u00eete, a-t-il dit. Une bo\u00eete \u00e0 g\u00e2teaux. Tu l&#8217;as vue ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vanessa m&#8217;a dit un jour qu&#8217;elle la rangeait au-dessus du frigo. Elle y est plus. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pas moi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors c&#8217;est Vanessa. \u00bb Il a ri, un son bref. \u00ab \u00c7a lui ressemble. Elle garde toujours ce qui p\u00e8se le plus lourd. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis adoss\u00e9e \u00e0 la chaudi\u00e8re. Elle \u00e9tait \u00e9teinte, froide, comme un animal mort depuis des mois.<\/p>\n<p>\u00ab O\u00f9 sont les trente-huit mille euros ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ah. Tu vas droit au but. \u00bb Il a hauss\u00e9 les \u00e9paules. \u00ab Tu veux la v\u00e9rit\u00e9 ? Y a jamais eu de chantier. La SARL, c&#8217;est un papier. Une bo\u00eete \u00e0 lettres \u00e0 Bourges, un num\u00e9ro de Siret. J&#8217;ai jamais pos\u00e9 une brique de ma vie. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et l&#8217;argent ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Jou\u00e9. En ligne. Trois mois, de septembre \u00e0 d\u00e9cembre. \u00bb Il a dit \u00e7a comme on donne la m\u00e9t\u00e9o. \u00ab Un soir j&#8217;avais quarante-deux mille. Le lendemain, plus rien. \u00c7a arrive. \u00bb<\/p>\n<p>Au-dessus de nous, le plancher a craqu\u00e9. Rien. Une maison vide fait ce bruit-l\u00e0. Je pensais \u00e0 Th\u00e9o, \u00e0 son message, <em>il cherche la bo\u00eete LU<\/em>. Th\u00e9o n&#8217;\u00e9tait nulle part, ni dans la maison ni sur le trottoir. Le t\u00e9l\u00e9phone chauffait contre ma hanche.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas boug\u00e9. J&#8217;ai pens\u00e9 au virement du 28, \u00e0 mes mille cent quarante euros qui chaque mois partaient aider \u00e0 payer un pr\u00eat dont cet homme avait mang\u00e9 le capital devant son \u00e9cran.<\/p>\n<p>\u00ab Vanessa savait ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle savait que c&#8217;\u00e9tait pour les travaux. Moi, je disais que \u00e7a venait. \u00bb Il a tapot\u00e9 sa poche. \u00ab Mais elle a sign\u00e9, Manon. C&#8217;est elle. Pas moi. J&#8217;ai ses vocaux. Elle dit <em>j&#8217;ai sign\u00e9 pour ta s\u0153ur, j&#8217;ai les papiers, elle est d&#8217;accord<\/em>. Elle le dit trois fois, avec sa petite voix. Si un juge les \u00e9coute, c&#8217;est elle qui trinque. Pas moi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu les as gard\u00e9s. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je garde tout. \u00bb Il m&#8217;a souri, avec toutes ses dents. \u00ab C&#8217;est pour \u00e7a que je suis venu te parler. Je te propose quelque chose de propre. Il me reste douze mille euros. Cash. Je te les donne demain, le 15, en main propre. Tu retires ta plainte, tu laisses la banque se d\u00e9brouiller avec ta s\u0153ur, et tout le monde dort tranquille. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Douze mille, sur trente-huit. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est mieux que rien. C&#8217;est mieux qu&#8217;un proc\u00e8s o\u00f9 t&#8217;auras que le nom de ta s\u0153ur. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je n&#8217;ai pas encore port\u00e9 plainte. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors c&#8217;est le bon moment pour pas la porter. \u00bb<\/p>\n<p>Il a pos\u00e9 les enveloppes sur la chaise pliante, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du Doliprane. Un l\u00e9ger mouvement du coude, et la bo\u00eete est tomb\u00e9e par terre, les comprim\u00e9s sous le lit de camp. Je me suis baiss\u00e9e pour les ramasser, un par un. Il me regardait faire. Ma main ne tremblait pas, je l&#8217;ai remarqu\u00e9 avec une sorte de surprise.<\/p>\n<p>\u00ab Tu les ramasses, a-t-il dit. Tu es comme ton p\u00e8re. Toujours \u00e0 ramasser. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu ne le connaissais pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un peu mieux que tu ne penses. \u00bb Il a pris son blouson sur la chaise. Puis il s&#8217;est arr\u00eat\u00e9, la main sur la fermeture, et ses yeux ont chang\u00e9. Ils sont devenus plus attentifs. Presque curieux.<\/p>\n<p>\u00ab Dis-moi un truc. \u00bb<\/p>\n<p>Il m&#8217;a regard\u00e9e un long moment.<\/p>\n<p>\u00ab Et ta m\u00e8re, elle t&#8217;a pas dit pourquoi elle\u2026 \u00bb<\/p>\n<h2>Partie 11: L&#8217;adjudant Moreau et deux autres plaintes<\/h2>\n<p>Sur l&#8217;enregistrement, la phrase de Ludovic ne finit pas. Elle s&#8217;arr\u00eate sur \u00ab pourquoi elle\u2026 \u00bb, puis il y a neuf secondes de rien. Un zip de blouson. Des pas lents dans l&#8217;escalier, des pas d&#8217;homme qui n&#8217;a peur de personne. Une porte.<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai \u00e9cout\u00e9 trois fois dans la Twingo avant de d\u00e9marrer. Ensuite j&#8217;ai roul\u00e9 jusqu&#8217;\u00e0 la gendarmerie de Vierzon, o\u00f9 il restait une lumi\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00ab On ne prend plus de plaintes \u00e0 cette heure-ci, madame. \u00bb<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>L&#8217;adjudant Moreau a quand m\u00eame ouvert la porte vitr\u00e9e. Une cinquantaine d&#8217;ann\u00e9es, une polaire bleue, un gobelet de caf\u00e9 froid au bord du clavier. Il m&#8217;a regard\u00e9e de haut en bas, mon jean, mes cheveux, le t\u00e9l\u00e9phone que je tenais \u00e0 deux mains.<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quarante et une minutes d&#8217;enregistrement. Ma s\u0153ur a imit\u00e9 ma signature pour un pr\u00eat de 38 000 \u20ac. Le ch\u00e8que est parti chez un homme qui s&#8217;appelle Ludovic Garcia. \u00bb<\/p>\n<p>Il a pos\u00e9 le gobelet.<\/p>\n<p>\u00ab R\u00e9p\u00e9tez le nom. \u00bb<\/p>\n<p>Il a \u00e9cout\u00e9 dans un casque, debout, en avan\u00e7ant par bonds de cinq minutes. \u00c0 la vingt-deuxi\u00e8me, il l&#8217;a enlev\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Garcia, je l&#8217;ai d\u00e9j\u00e0 dans deux plaintes, a-t-il dit. Une dame de soixante et onze ans \u00e0 Saint-Amand-Montrond. Une de soixante-six \u00e0 Mehun-sur-Y\u00e8vre. Pi\u00e8ce d&#8217;identit\u00e9, pr\u00eat \u00e0 leur nom, ch\u00e8que de banque. Elles l&#8217;ont su en recevant la lettre du contentieux. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et qui avait sign\u00e9 \u00e0 leur place ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Chaque fois, quelqu&#8217;un de la famille. Une belle-fille, un neveu. Quelqu&#8217;un d&#8217;endett\u00e9, qu&#8217;il avait rep\u00e9r\u00e9 avant. \u00bb Il a fait tourner son stylo entre deux doigts. \u00ab Il choisit une personne qui a peur. Apr\u00e8s, il n&#8217;a plus rien \u00e0 faire. La peur travaille pour lui. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pens\u00e9 \u00e0 la Clio, \u00e0 la couette roul\u00e9e sur la banquette arri\u00e8re. Je n&#8217;ai rien dit.<\/p>\n<p>\u00ab Sa derni\u00e8re phrase, a repris Moreau. Il voulait en venir o\u00f9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je crois que c&#8217;est ma m\u00e8re. Elle a vu ma s\u0153ur cacher les lettres en novembre. Elle s&#8217;est tue. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il vous l&#8217;aurait ressorti devant un juge. \u00bb Il a hoch\u00e9 la t\u00eate. \u00ab Aux deux autres, il a fait pareil. <em>Votre famille savait, vous voulez vraiment les d\u00e9noncer ?<\/em> \u00c7a ferme beaucoup de bouches, madame. \u00bb<\/p>\n<p>Mon t\u00e9l\u00e9phone a vibr\u00e9 \u00e0 minuit sept. Un mail de Ma\u00eetre Petit, avec la r\u00e9ponse de la banque en dessous. L&#8217;agence de Vierzon accusait r\u00e9ception de sa lettre de l&#8217;apr\u00e8s-midi, plainte annonc\u00e9e \u00e0 l&#8217;appui. D\u00e9ch\u00e9ance du terme suspendue trente jours. Je l&#8217;ai lu deux fois, puis je l&#8217;ai tourn\u00e9 vers Moreau.<\/p>\n<p>\u00ab Trente jours, \u00e7a vous donne de l&#8217;air, a-t-il dit. \u00c7a n&#8217;annule rien. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 minuit trente et une, un second mail. Les RH de l&#8217;h\u00f4tel, six heures d&#8217;avance sur moi, leur journ\u00e9e qui commen\u00e7ait. En pi\u00e8ce jointe : <em>journal d&#8217;acc\u00e8s, 3 septembre<\/em>. Ma carte sur la porte de l&#8217;\u00e9tage 31, \u00e0 20 h 04. \u00c0 20 h 19. \u00c0 20 h 26. \u00c0 20 h 47.<\/p>\n<p>\u00ab Quatorze heures douze \u00e0 Vierzon, a calcul\u00e9 Moreau. Vingt heures douze chez vous. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;\u00e9tais au troisi\u00e8me couloir, avec un chariot. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors vous avez un alibi avec l&#8217;heure dessus. \u00bb L&#8217;imprimante a touss\u00e9 dans le couloir. Il est all\u00e9 chercher la feuille et l&#8217;a agraf\u00e9e \u00e0 mon dossier. \u00ab Maintenant, demain. Le 15. Il passe \u00e0 quelle heure ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Fin d&#8217;apr\u00e8s-midi, d&#8217;apr\u00e8s un ancien locataire. Chez moi, en main propre. Il m&#8217;a promis douze mille euros si je retire ma plainte. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors vous allez la retirer. Enfin, vous allez avoir l&#8217;air d&#8217;accord. \u00bb Il m&#8217;a regard\u00e9e un moment. \u00ab Vous le recevez dans la cuisine. Vous le laissez compter les billets et parler. Nous, on sera derri\u00e8re les tilleuls, deux coll\u00e8gues et moi. S&#8217;il tend l&#8217;enveloppe, c&#8217;est de la pression sur une plaignante. Et on regardera ce qu&#8217;il a dans son v\u00e9hicule. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et si je dis quelque chose de travers ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous ne dites presque rien. Vous \u00eates fatigu\u00e9e, il ne s&#8217;\u00e9tonnera pas. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai presque ri. Je n&#8217;avais pas dormi trois heures d&#8217;affil\u00e9e depuis mon arriv\u00e9e. Maman \u00e9tait \u00e0 l&#8217;h\u00f4pital, au deuxi\u00e8me \u00e9tage, chambre 14, avec Josiane qui lui tenait la main dans un fauteuil trop petit. Th\u00e9o n&#8217;avait pas r\u00e9pondu \u00e0 mon dernier message. Je ne savais pas o\u00f9 il dormait.<\/p>\n<p>Moreau s&#8217;est lev\u00e9 pour me raccompagner. Puis il s&#8217;est ravis\u00e9, il s&#8217;est rassis, il a rouvert un fichier.<\/p>\n<p>\u00ab Une derni\u00e8re chose. Votre conseill\u00e8re de la banque vous a laiss\u00e9 une copie du ch\u00e8que ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. Je l&#8217;ai sur moi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je viens de recevoir l&#8217;original num\u00e9ris\u00e9 de leur service contentieux. Regardez le dos. \u00bb<\/p>\n<p>Il a tourn\u00e9 son \u00e9cran. Le ch\u00e8que de banque, agrandi, retourn\u00e9. Je n&#8217;avais lu que le nom de Ludovic Garcia, en grand, plein d&#8217;encre, l&#8217;endos du b\u00e9n\u00e9ficiaire. J&#8217;avais cru que c&#8217;\u00e9tait tout.<\/p>\n<p>Sous le sien, dans un coin, il y avait une deuxi\u00e8me ligne. Un deuxi\u00e8me nom, \u00e9crit au stylo bleu, plus petit, plus serr\u00e9. Le V avait une boucle. Cette boucle, je l&#8217;avais copi\u00e9e sur des cahiers d&#8217;\u00e9cole quand j&#8217;avais six ans, parce que ma s\u0153ur la faisait mieux que moi.<\/p>\n<h2>Partie 12: Le vocal de Vanessa \u00e0 4 h 52<\/h2>\n<p><em>Vocal re\u00e7u \u00e0 4 h 52. Dur\u00e9e : 3 min 47. Je l&#8217;ai \u00e9cout\u00e9 assise sur ma valise, dans mon ancienne chambre, puis je l&#8217;ai retranscrit mot \u00e0 mot sur le dos d&#8217;une enveloppe de la banque.<\/em><\/p>\n<p><em>Manon. C&#8217;est moi. Je sais que tu m&#8217;\u00e9coutes pas, mais \u00e9coute quand m\u00eame, apr\u00e8s tu fais ce que tu veux.<\/em><\/p>\n<p><em>Je suis dans la Clio. Th\u00e9o dort derri\u00e8re, avec la couette. Je lui ai dit que j&#8217;envoyais un message \u00e0 une copine. Je mens mal quand c&#8217;est lui.<\/em><\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p><em>Ludovic. Il vient le 15, tu le sais, Micka\u00ebl te l&#8217;a dit. Il laisse la Berlingo dans la rue, c\u00f4t\u00e9 Josiane, le nez vers l&#8217;all\u00e9e. Blanche, la porti\u00e8re coulissante ferme mal, il la tient avec un genou. Il reste cinq minutes \u00e0 regarder la maison avant de descendre. Il compte les voitures. Il vient jamais avant dix-huit heures et il repart toujours avant dix-huit heures dix.<\/em><\/p>\n<p><em>J&#8217;ai gard\u00e9 ses messages. Tu vas dire que j&#8217;aurais d\u00fb les montrer avant. Oui. Je te les envoie en capture. Le 22 ao\u00fbt, 21 h 14 : \u00ab prends le passeport de ta s\u0153ur, ta m\u00e8re dira rien \u00bb. Le 30 ao\u00fbt : \u00ab t&#8217;as sign\u00e9 comme je t&#8217;ai dit ? sinon \u00e7a passe pas \u00bb. Je les ai lus cent fois. Je cherchais celui o\u00f9 il disait que c&#8217;\u00e9tait pas grave.<\/em><\/p>\n<p><em>Sur maman. Il va t&#8217;avoir sorti un truc sur maman, il le sort \u00e0 tout le monde. C&#8217;est moi qui lui ai racont\u00e9, en d\u00e9cembre, un soir o\u00f9 j&#8217;\u00e9tais fatigu\u00e9e. Maman m&#8217;avait dit, \u00e0 la cave : \u00ab Si Manon vient, elle m&#8217;emm\u00e8ne, et G\u00e9rard reste tout seul. \u00bb Voil\u00e0. C&#8217;est tout ce qu&#8217;il a. Il en fait une arme. C&#8217;est pas la sienne, c&#8217;est la mienne, c&#8217;est moi qui lui ai donn\u00e9. Je suis d\u00e9sol\u00e9e.<\/em><\/p>\n<p><em>La bo\u00eete LU, je l&#8217;ai prise dans le placard avant que tu descendes. C&#8217;est l&#8217;original, j&#8217;ai rien truqu\u00e9, tous les chiffres sont bons. Th\u00e9o te l&#8217;apporte \u00e0 sept heures. Tu verras \u00ab L.G. 900 \u00bb quatorze fois. Tu verras aussi une ligne \u00ab maman 870 \u00bb, le 5 de chaque mois. Je l&#8217;ai \u00e9crite pour me rappeler que je prenais \u00e7a. \u00c7a m&#8217;a jamais aid\u00e9e.<\/em><\/p>\n<p><em>Je te demande une seule chose. Pas la plainte, je suis pas folle, je sais bien ce que j&#8217;ai fait. Th\u00e9o. Qu&#8217;il reste avec moi. Il a quatorze ans, il a vu assez de gendarmes. Si tu penses que je suis pas capable, dis-le franchement, je pr\u00e9f\u00e8re.<\/em><\/p>\n<p><em>Voil\u00e0. J&#8217;ai fini. Je raccroche pas, j&#8217;appuie juste sur le bouton.<\/em><\/p>\n<p>\u00c0 7 h 02, la sonnette. J&#8217;avais d\u00e9j\u00e0 la main sur la poign\u00e9e de la porte d&#8217;entr\u00e9e.<\/p>\n<p>Th\u00e9o \u00e9tait sur le perron, son Eastpak sur une \u00e9paule, un sac de chez Leclerc dans l&#8217;autre main. Le sac \u00e9tait lourd. Il avait les cheveux plaqu\u00e9s d&#8217;un c\u00f4t\u00e9, comme quand on dort contre une vitre.<\/p>\n<p>\u00ab Salut, tante Manon. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Salut. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Maman dit que c&#8217;est \u00e0 toi. \u00bb Il m&#8217;a tendu le sac \u00e0 deux mains.<\/p>\n<p>Elle \u00e9tait l\u00e0-dedans. La bo\u00eete \u00e0 g\u00e2teaux LU, couleur Petit Beurre, le couvercle qui ne fermait plus. L\u00e9g\u00e8re, presque. Dedans, il restait quelques billets de vingt, un carnet \u00e0 spirale. Pas d&#8217;\u00e9lastique.<\/p>\n<p>\u00ab Elle est o\u00f9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Dans la Clio, au bout de la rue. Elle voulait pas entrer. \u00bb Il a regard\u00e9 ses baskets. \u00ab Elle a dit que si elle entrait, elle pourrait plus ressortir. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu as mang\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un pain au chocolat. Elle m&#8217;a achet\u00e9 un pain au chocolat et elle a pris rien. \u00bb<\/p>\n<p>Je lui ai fait signe d&#8217;entrer. Il est rest\u00e9 sur le seuil. J&#8217;ai pos\u00e9 la bo\u00eete sur la toile cir\u00e9e, j&#8217;ai ouvert le placard au-dessus du frigo, et l&#8217;\u00e9lastique rouge \u00e9tait l\u00e0, dans le rond de poussi\u00e8re, \u00e0 la place exacte o\u00f9 la bo\u00eete avait dormi. Je l&#8217;ai remis autour du carnet.<\/p>\n<p>Th\u00e9o me regardait faire depuis le couloir.<\/p>\n<p>\u00ab Tu l&#8217;as lu, le vocal ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle l&#8217;a refait six fois. Elle disait que sa voix \u00e9tait pas bonne. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle \u00e9tait tr\u00e8s bien. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Menteuse \u00bb, a-t-il dit, pas m\u00e9chamment. Le mot de quelqu&#8217;un qui conna\u00eet sa famille.<\/p>\n<p>J&#8217;ai ouvert le carnet \u00e0 la page du 5 mai. En haut, l&#8217;\u00e9criture ronde de ma s\u0153ur, les quatre chambres, les loyers, 520 pour la grande. Et dessous, \u00e0 l&#8217;encre un peu plus appuy\u00e9e : <em>maman, 870<\/em>. Un trait. Rien d&#8217;autre. Pas de mot, pas de point d&#8217;exclamation. Je me suis assise, j&#8217;ai tourn\u00e9 les pages jusqu&#8217;\u00e0 novembre. La ligne \u00e9tait l\u00e0, tous les mois, au m\u00eame endroit.<\/p>\n<p>\u00ab Tu vas la mettre en prison ? \u00bb<\/p>\n<p>Th\u00e9o m&#8217;a pos\u00e9 la question sans bouger du seuil. Son p\u00e8re, je ne savais pas s&#8217;il y pensait. Sa m\u00e8re, oui, tout de suite.<\/p>\n<p>\u00ab Je sais pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est pas une r\u00e9ponse. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est la seule que j&#8217;ai. \u00bb<\/p>\n<p>Il a hoch\u00e9 la t\u00eate, comme s&#8217;il l&#8217;avait d\u00e9j\u00e0 entendue ailleurs, d&#8217;une autre voix. Il a remont\u00e9 la sangle de son Eastpak.<\/p>\n<p>\u00ab Elle va attendre ta r\u00e9ponse, tu sais. Elle regarde son t\u00e9l\u00e9phone toutes les dix minutes. Elle dit qu&#8217;elle regarde l&#8217;heure. \u00bb<\/p>\n<p>Mon t\u00e9l\u00e9phone \u00e9tait sur la table, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la bo\u00eete. L&#8217;\u00e9cran affichait le vocal, 3 min 47, un petit triangle au milieu du rond. Je l&#8217;ai regard\u00e9. Th\u00e9o m&#8217;a regard\u00e9e le regarder.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas r\u00e9pondu. Il a attendu une minute enti\u00e8re sur le perron, puis il est parti vers le bout de la rue sans se retourner.<\/p>\n<h2>Partie 13: La Berlingo blanche dans l&#8217;all\u00e9e<\/h2>\n<p>\u00c0 18 h 03, j&#8217;\u00e9tais en train de compter douze mille euros en billets de cinquante sur la toile cir\u00e9e, et je comptais mal.<\/p>\n<p>Ludovic \u00e9tait assis en face de moi, la veste de cuir sur le dossier, les lunettes de soleil relev\u00e9es sur le front. Il avait gar\u00e9 la Berlingo dans la rue, c\u00f4t\u00e9 Josiane, comme Vanessa l&#8217;avait dit. Il \u00e9tait rest\u00e9 cinq minutes \u00e0 regarder la maison avant de descendre. Moi, derri\u00e8re le rideau de la cuisine, je les avais compt\u00e9es.<\/p>\n<p>\u00ab Deux cent quarante, deux cent quatre-vingt-dix\u2026 \u00bb<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>\u00ab Tu recomptes pas. Douze mille, je te dis. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est ma m\u00e8re qui m&#8217;a appris \u00e0 recompter. \u00bb<\/p>\n<p>Il a ri. Un vrai rire, de bon client. Dans la poche de ma veste, le t\u00e9l\u00e9phone enregistrait, micro vers le haut. Je ne m&#8217;\u00e9tais pas chang\u00e9e depuis la veille, et \u00e7a aidait. Moreau avait raison : j&#8217;avais l&#8217;air de quelqu&#8217;un qui n&#8217;a plus la force de discuter.<\/p>\n<p>Il m&#8217;a pouss\u00e9 une feuille tap\u00e9e \u00e0 l&#8217;ordinateur. <em>Je soussign\u00e9e Manon\u2026 d\u00e9clare retirer ma plainte\u2026<\/em> Il a tapot\u00e9 dessus avec l&#8217;index.<\/p>\n<p>\u00ab Tu signes, on se serre la main, je m&#8217;en vais. Personne te d\u00e9range plus. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et ma s\u0153ur ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ta s\u0153ur, elle se d\u00e9brouille. Et si \u00e7a passe devant un juge, tu sais ce que j&#8217;ai \u00e0 dire. Pour ta m\u00e8re aussi. Elle savait depuis novembre, hein. Elle a rien dit. \u00c7a fait quoi, \u00e7a, devant un tribunal ? \u00bb<\/p>\n<p>Il n&#8217;avait pas fini sa phrase de la veille. Il venait de la finir, dans ma cuisine, avec le sourire.<\/p>\n<p>\u00ab Il fait chaud, ai-je dit. Je vais ouvrir la fen\u00eatre. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis lev\u00e9e et j&#8217;ai ouvert la fen\u00eatre sur l&#8217;all\u00e9e. Les tilleuls sentaient le miel. Il a pris l&#8217;enveloppe, l&#8217;a repos\u00e9e plus pr\u00e8s de moi, comme un homme qui choisit sa derni\u00e8re carte.<\/p>\n<p>\u00ab Garde-la. Pour r\u00e9fl\u00e9chir. Je repasse pas, Manon, c&#8217;est la derni\u00e8re fois. \u00bb<\/p>\n<p>Il s&#8217;est lev\u00e9, il a remis sa veste. Il a travers\u00e9 le couloir, ouvert la porte d&#8217;entr\u00e9e, descendu les trois marches du perron. Je l&#8217;ai suivi jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;embrasure.<\/p>\n<p>Moreau est sorti de derri\u00e8re le premier tilleul, sans se presser, un gendarme de chaque c\u00f4t\u00e9 de lui.<\/p>\n<p>\u00ab Monsieur Garcia. \u00bb<\/p>\n<p>Ludovic s&#8217;est arr\u00eat\u00e9. Je ne sais pas ce qu&#8217;il a vu en premier : les k\u00e9pis, ou l&#8217;enveloppe que j&#8217;avais gard\u00e9e dans la main. Il a lev\u00e9 les deux paumes. Il n&#8217;a pas couru. Un des gendarmes l&#8217;a appuy\u00e9 contre le capot d&#8217;une voiture banalis\u00e9e, les poignets derri\u00e8re le dos.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est un malentendu, a-t-il dit. Elle m&#8217;a demand\u00e9 de venir. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab On l&#8217;a entendu, a r\u00e9pondu Moreau. Tout. \u00bb<\/p>\n<p>Il a ouvert la porti\u00e8re coulissante de la Berlingo, celle qui fermait mal. \u00c0 l&#8217;int\u00e9rieur, une caisse \u00e0 outils vide, une b\u00e2che, un carton de fruits. Sous le si\u00e8ge, une pochette plastique, ferm\u00e9e par un \u00e9lastique. Moreau l&#8217;a \u00e9tal\u00e9e sur le capot. Des photocopies de cartes d&#8217;identit\u00e9. Six. Six femmes, soixante ans pass\u00e9s, des photos sombres, des noms que je ne connaissais pas. Sur trois d&#8217;entre elles, un Post-it jaune : un montant au feutre. 30 000. 45 000. 22 000.<\/p>\n<p>\u00ab Six autres dames, a dit Moreau. On n&#8217;en avait que deux. \u00bb<\/p>\n<p>Je ne me suis pas assise sur les marches. J&#8217;ai pens\u00e9 que si je m&#8217;asseyais je ne me rel\u00e8verais pas avant minuit.<\/p>\n<p>\u00c0 midi, j&#8217;avais pos\u00e9 un mouchoir en papier pli\u00e9 en quatre sur le capot de la Clio, au parking du Leclerc. Deux perles dedans. Sans mot. \u00c0 17 h 10, j&#8217;avais re\u00e7u un seul message : <em>Je viens apr\u00e8s. Quand ce sera fini. Je viens me rendre.<\/em> Josiane avait pris Th\u00e9o chez elle pour le go\u00fbter, devant sa t\u00e9l\u00e9.<\/p>\n<p>Vanessa est arriv\u00e9e par l&#8217;all\u00e9e \u00e0 18 h 36. \u00c0 pied. La veste bleu marine sur les \u00e9paules, repass\u00e9e, comme le 3 septembre. Elle avait les cheveux tir\u00e9s, mais proprement. Elle ne regardait pas Ludovic, qu&#8217;on mettait dans le v\u00e9hicule. Elle a regard\u00e9 Moreau.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est moi pour la signature. Je viens. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Madame, dit Moreau, vous \u00eates s\u00fbre ? Vous pouvez attendre votre avocat. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je suis s\u00fbre. \u00bb<\/p>\n<p>Elle avait les perles aux oreilles. Petites, rondes, un peu jaunies, avec le fermoir \u00e0 vis. Je les ai vues \u00e0 contre-jour, entre deux m\u00e8ches.<\/p>\n<p>\u00ab Tu les as remises. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je voulais qu&#8217;elle soit avec moi. \u00bb Elle a dit <em>elle<\/em>, pas <em>maman<\/em>. \u00ab Le 3 septembre, je les ai mises pour \u00e7a. Je pouvais pas entrer dans cette banque toute seule. J&#8217;ai pens\u00e9 que si j&#8217;avais ses boucles, c&#8217;\u00e9tait un peu comme si c&#8217;\u00e9tait elle qui signait, et que c&#8217;\u00e9tait pas moi. C&#8217;est con. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est pas con, Vanessa. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Si. \u00bb Elle m&#8217;a regard\u00e9e dans les yeux pour la premi\u00e8re fois depuis la Clio. \u00ab Merci pour le mouchoir. \u00bb<\/p>\n<p>Un gendarme est venu se placer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&#8217;elle, sans la toucher. Elle a tendu ses poignets elle-m\u00eame, avant qu&#8217;on le lui demande. Dans mon dos, une porti\u00e8re a claqu\u00e9, c\u00f4t\u00e9 grille.<\/p>\n<p>Une voiture de la gendarmerie venait de s&#8217;arr\u00eater devant le portail, les feux \u00e9teints. Un jeune gendarme en est descendu, a fait le tour, a ouvert l&#8217;autre porti\u00e8re. Maman est sortie lentement, un pied, l&#8217;autre pied, avec son cabas et son manteau d&#8217;hiver sur les bras. Quarante et un kilos. Le jeune gendarme la tenait par le coude. Elle n&#8217;avait pas voulu attendre mercredi.<\/p>\n<p>Elle a remont\u00e9 l&#8217;all\u00e9e \u00e0 petits pas, entre les tilleuls, sans regarder Ludovic ni personne. Elle s&#8217;est arr\u00eat\u00e9e devant Vanessa, \u00e0 un m\u00e8tre. Elle a regard\u00e9 ses oreilles.<\/p>\n<p>\u00ab Rends-moi mes perles. \u00bb<\/p>\n<h2>Partie 14: Le mot de papa sous le velours<\/h2>\n<p>Le pr\u00eat a \u00e9t\u00e9 annul\u00e9 un mardi, \u00e0 10 h 40, par un mail de trois lignes que j&#8217;ai lu debout dans la cuisine, le bol de caf\u00e9 encore chaud \u00e0 la main.<\/p>\n<p><em>Madame, nous vous informons que le contrat de pr\u00eat r\u00e9f\u00e9renc\u00e9 ci-dessous est annul\u00e9 dans l&#8217;attente des conclusions de l&#8217;enqu\u00eate. Aucune d\u00e9claration n&#8217;a \u00e9t\u00e9 transmise \u00e0 la Banque de France. Veuillez agr\u00e9er\u2026<\/em><\/p>\n<p>\u00c0 10 h 45, le t\u00e9l\u00e9phone a sonn\u00e9. Un portable, pas le standard de l&#8217;agence.<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>\u00ab Madame, c&#8217;est Nathalie Dubois. Je vous appelle de mon num\u00e9ro perso. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je viens de lire. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;esp\u00e8re que vous lisez bien. C&#8217;est annul\u00e9, pas seulement suspendu. Le directeur de l&#8217;agence a sign\u00e9 ce matin, apr\u00e8s la gendarmerie. \u00bb Elle a touss\u00e9. \u00ab Je voulais vous dire que j&#8217;ai donn\u00e9 ma d\u00e9mission de ce dossier. Pas de la banque. De ce dossier. Je n&#8217;arrive pas \u00e0 regarder les perles sur la photo de mon propre \u00e9cran. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous les avez vues, le jour m\u00eame. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. Et je n&#8217;ai rien dit. C&#8217;est \u00e7a que je vais garder. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas r\u00e9pondu <em>ce n&#8217;est pas grave<\/em>. Ce n&#8217;\u00e9tait pas vrai, et elle l&#8217;aurait entendu.<\/p>\n<p>\u00c0 14 heures, M. Roussel est revenu avec sa tablette. Seul, cette fois, sans agent de la mairie. Il a fait le tour des chambres vides, les quatre petits papiers au feutre d\u00e9coll\u00e9s des portes. Au sous-sol, il est rest\u00e9 longtemps devant la chaudi\u00e8re. Le lit de camp n&#8217;y \u00e9tait plus, j&#8217;avais fini par le porter \u00e0 la d\u00e9chetterie. Il a lev\u00e9 la t\u00eate vers le plafond bas.<\/p>\n<p>\u00ab Vous \u00eates propri\u00e9taire de bonne foi, madame, d&#8217;apr\u00e8s le dossier de la gendarmerie. L&#8217;amende de l&#8217;arr\u00eat\u00e9 sera r\u00e9duite de moiti\u00e9. Il faudra que le sous-sol reste inoccup\u00e9, c&#8217;est \u00e9crit, et qu&#8217;on repasse en octobre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il restera inoccup\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je coche une case de plus que d&#8217;habitude. \u00bb Il a coch\u00e9. \u00ab Votre m\u00e8re va mieux ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle dort en haut. \u00bb<\/p>\n<p>Il a hoch\u00e9 la t\u00eate, une fois, et il est remont\u00e9.<\/p>\n<p>Maman dormait en haut depuis la veille, dans la grande chambre bleue, celle que Micka\u00ebl avait lou\u00e9e \u00e0 520 \u20ac par mois. J&#8217;avais refait le lit avec les draps du placard. Elle y \u00e9tait entr\u00e9e comme dans un magasin cher, en touchant le montant du lit.<\/p>\n<p>Le soir, vers neuf heures, elle est descendue en pantoufles, une marche apr\u00e8s l&#8217;autre, la main sur la rampe. Elle s&#8217;est assise \u00e0 sa place devant la toile cir\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab Ma ch\u00e9rie. Il y a mon cabas, dans le placard. Tu veux me le donner ? \u00bb<\/p>\n<p>Je l&#8217;avais retrouv\u00e9 au sous-sol, la veille, avec le pain de la veille encore dedans. J&#8217;ai pos\u00e9 le cabas sur la table. Elle a fouill\u00e9 sous la serviette, sorti un \u00e9crin de velours bordeaux, frott\u00e9 aux angles, qu&#8217;elle a tenu un moment sans l&#8217;ouvrir.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est ton p\u00e8re qui me l&#8217;a offert. \u00c0 No\u00ebl, en 1983. \u00bb<\/p>\n<p>Elle l&#8217;a ouvert. Deux fentes vides dans le satin cr\u00e8me. Puis elle a sorti de la poche de son gilet un mouchoir, et du mouchoir, les deux boucles que Vanessa lui avait rendues sur le perron, devant un gendarme qui regardait ailleurs. Elle les a pos\u00e9es \u00e0 leur place, d\u00e9licatement, comme on met un enfant au lit.<\/p>\n<p>\u00ab Il m&#8217;a fait promettre un truc, a-t-elle dit. Il y a longtemps. Il m&#8217;a dit : <em>Quand tu voudras, regarde sous.<\/em> \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Sous quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>Elle a gliss\u00e9 l&#8217;ongle du pouce sous la doublure. Le satin s&#8217;est soulev\u00e9 d&#8217;un coup, avec un petit bruit sec, et un papier pli\u00e9 en quatre est apparu, jauni sur les bords.<\/p>\n<p>\u00ab Lis, a-t-elle dit. Mes yeux ne voient plus l&#8217;\u00e9criture. \u00bb<\/p>\n<p>Papa \u00e9crivait au stylo-bille, en lettres rondes, avec des majuscules d&#8217;\u00e9colier.<\/p>\n<p><em>Martine. Les perles sont \u00e0 toi tant que tu vis. Apr\u00e8s, une pour Vanessa, une pour Manon. Pas besoin de notaire pour \u00e7a. Si elles se disputent, tu leur montreras ce mot. G.<\/em><\/p>\n<p>J&#8217;ai lu \u00e0 voix haute. Je me suis arr\u00eat\u00e9e \u00e0 \u00ab Manon \u00bb, j&#8217;ai lu le reste plus bas.<\/p>\n<p>\u00ab Une pour Vanessa, a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 maman. M\u00eame maintenant. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab M\u00eame maintenant. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il aurait \u00e9t\u00e9 d&#8217;accord, tu crois ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il a \u00e9crit \u00e7a avant. Il ne savait pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il savait quand m\u00eame un peu. Il la connaissait, ta s\u0153ur. \u00bb Elle a referm\u00e9 l&#8217;\u00e9crin. \u00ab Elle est b\u00eate, Vanessa. Mais elle est \u00e0 moi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 22 h 12, j&#8217;ai \u00e9crit \u00e0 l&#8217;h\u00f4tel. Un cong\u00e9 sans solde, \u00e0 compter du 19 juin, dur\u00e9e \u00e0 fixer. J&#8217;ai relu trois fois la phrase, le pouce au-dessus du bouton. Maman me regardait faire par-dessus ses lunettes, sans demander ce que j&#8217;\u00e9crivais.<\/p>\n<p>\u00ab Tu restes, a-t-elle dit. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je reste. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pour moi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pour moi aussi, maman. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai appuy\u00e9 sur envoyer. Dans la minute, le t\u00e9l\u00e9phone s&#8217;est mis \u00e0 vibrer sur la toile cir\u00e9e. Un num\u00e9ro que je connaissais par c\u0153ur, maintenant. Vanessa. Remise en libert\u00e9 \u00e0 20 h, sous contr\u00f4le judiciaire. Moreau m&#8217;avait pr\u00e9venue.<\/p>\n<p>Maman a pos\u00e9 sa main \u00e0 plat sur la table.<\/p>\n<p>\u00ab R\u00e9ponds. Mets le haut-parleur. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai d\u00e9croch\u00e9. Il y avait du vent derri\u00e8re sa voix, ou une voiture qui passait.<\/p>\n<p>\u00ab Manon ? Je suis devant le Leclerc. Je veux pas te d\u00e9ranger. Mais je dois te dire ce que j&#8217;ai fait dans la cave. Tu veux bien m&#8217;\u00e9couter ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je t&#8217;\u00e9coute, a dit maman, avant moi. \u00bb<\/p>\n<p>Il y a eu un silence, un petit bruit de gorge.<\/p>\n<p>\u00ab Le 20 d\u00e9cembre, a dit Vanessa. \u00bb<\/p>\n<h2>Partie 15: Les chrysanth\u00e8mes de la Toussaint<\/h2>\n<p>Le 1er novembre, c&#8217;est moi qui poussais le caddie, avec trois pots de chrysanth\u00e8mes jaunes dedans, et maman qui marchait \u00e0 c\u00f4t\u00e9, une main sur la poign\u00e9e.<\/p>\n<p>Elle ne voulait pas qu&#8217;on la porte. Elle avait pris un kilo par mois depuis juin. Quarante-six, maintenant, avec le gilet. Dix minutes de la maison au cimeti\u00e8re, vingt avec elle, et elle les faisait sans s&#8217;arr\u00eater, en saluant de la t\u00eate les voisins qui rentraient de la messe.<\/p>\n<p>Cinq mois avaient pass\u00e9. Je les raconte vite, parce que c&#8217;est comme \u00e7a qu&#8217;ils sont pass\u00e9s.<\/p>\n<div id=\"aio-gam-locked\" class=\"aio-gam-locked aio-gam-unlocked\">\n<p>Ludovic \u00e9tait en d\u00e9tention \u00e0 Bourges. Le proc\u00e8s \u00e9tait fix\u00e9 \u00e0 f\u00e9vrier. Moreau avait retrouv\u00e9 les six dames de la pochette, et une septi\u00e8me qu&#8217;on ne cherchait pas. Ma plainte tenait toujours. J&#8217;avais dit \u00e0 Moreau de la maintenir, pour Vanessa aussi, et Ma\u00eetre Petit m&#8217;avait demand\u00e9 deux fois si j&#8217;en \u00e9tais s\u00fbre.<\/p>\n<p>\u00ab Elle risque du sursis, probablement, m&#8217;avait-elle dit. Avec les aveux, le remboursement, les messages de Garcia. Mais le faux, c&#8217;est le faux. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. C&#8217;est pour \u00e7a que je ne la retire pas. \u00bb<\/p>\n<p>Vanessa le savait aussi. Je le lui avais dit en face, d\u00e9but juillet, devant le Leclerc, appuy\u00e9e contre sa Clio.<\/p>\n<p>\u00ab Garde-la, ta plainte, avait-elle r\u00e9pondu. Si tu la retires, je vais croire que je m&#8217;en suis sortie. \u00bb<\/p>\n<p>En septembre, elle \u00e9tait partie avec Th\u00e9o. Un F2 \u00e0 Bourges, au quatri\u00e8me sans ascenseur, avec une fen\u00eatre sur la cour et un radiateur qui tapait. Elle faisait des remplacements \u00e0 la cantine d&#8217;une \u00e9cole, trois jours par semaine. Elle me remboursait les 1 840 \u20ac des nuits d&#8217;h\u00f4tel, cent euros par mois, par virement, le 5. Elle ne m&#8217;avait pas dit pourquoi le 5. Je ne lui avais pas demand\u00e9.<\/p>\n<p>Elle m&#8217;avait racont\u00e9 la cave, ce soir de juin, au t\u00e9l\u00e9phone, sur le haut-parleur, devant maman. Le 20 d\u00e9cembre. Micka\u00ebl emm\u00e9nageait le lendemain dans la grande chambre, et elle n&#8217;avait plus de chambre \u00e0 lui donner. Elle avait port\u00e9 maman elle-m\u00eame dans l&#8217;escalier, en pleine nuit, comme une enfant qui s&#8217;est endormie dans la voiture. Maman s&#8217;\u00e9tait laiss\u00e9e faire. En bas, contre la chaudi\u00e8re, elle avait dit : \u00ab Il fait chaud, ici. \u00bb Vanessa n&#8217;avait jamais r\u00e9ussi \u00e0 se sortir cette phrase de la t\u00eate.<\/p>\n<p>Maman avait \u00e9cout\u00e9 jusqu&#8217;au bout, les mains sur la toile cir\u00e9e. Puis elle avait dit : \u00ab Rentre, ma fille. Il est tard pour \u00eatre dehors. \u00bb Vanessa n&#8217;\u00e9tait pas rentr\u00e9e, ce soir-l\u00e0. Elle \u00e9tait mont\u00e9e dans la Clio. Mais elle avait entendu.<\/p>\n<p>Pour moi, le cong\u00e9 sans solde avait dur\u00e9 trois mois. En septembre, j&#8217;avais \u00e9crit une lettre de d\u00e9mission et la responsable des RH m&#8217;avait r\u00e9pondu poliment, en anglais, avec un point d&#8217;exclamation. J&#8217;avais regard\u00e9 le point d&#8217;exclamation un long moment. Ensuite j&#8217;avais \u00e9teint l&#8217;ordinateur et j&#8217;\u00e9tais mont\u00e9e voir si maman avait besoin d&#8217;une couverture.<\/p>\n<p>Elle dormait dans la chambre bleue. Je dormais dans mon ancienne chambre, \u00e0 c\u00f4t\u00e9, la porte ouverte.<\/p>\n<p>\u00c0 la grille du cimeti\u00e8re, Josiane nous attendait avec un cabas, un fichu sur la t\u00eate, et Vanessa derri\u00e8re elle avec Th\u00e9o. Ils \u00e9taient venus par le train de Bourges. Th\u00e9o avait grandi de trois centim\u00e8tres, une \u00e9charpe \u00e0 rayures qui n&#8217;\u00e9tait pas \u00e0 lui.<\/p>\n<p>\u00ab Salut, tante Manon. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Salut. \u00c7a va, l&#8217;\u00e9cole ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a va. Maman rousp\u00e8te parce que je rentre \u00e0 pied. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je rousp\u00e8te pas, a dit Vanessa. Je dis que c&#8217;est loin. \u00bb<\/p>\n<p>On a march\u00e9 jusqu&#8217;\u00e0 la tombe, tous les cinq, maman au milieu. Un granit gris, un nom, deux dates. Les chrysanth\u00e8mes de l&#8217;an dernier \u00e9taient encore l\u00e0, bruns, secs, dans leur pot de plastique. J&#8217;ai sorti le pot, Vanessa a pris le premier chrysanth\u00e8me, Th\u00e9o le deuxi\u00e8me. Maman a pris le troisi\u00e8me des deux mains, parce que c&#8217;\u00e9tait le plus lourd.<\/p>\n<p>On s&#8217;est tenus devant la pierre. Personne n&#8217;a fait de discours. Josiane marmonnait quelque chose, peut-\u00eatre un Notre P\u00e8re, peut-\u00eatre une liste de courses.<\/p>\n<p>\u00ab Je lui ai dit que Th\u00e9o grandit, a murmur\u00e9 maman. Il le sait d\u00e9j\u00e0. Mais je lui dis. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il t&#8217;entend, a dit Th\u00e9o, tr\u00e8s bas. \u00bb<\/p>\n<p>Maman a tourn\u00e9 la t\u00eate vers lui. Dans la lumi\u00e8re grise du matin, ses boucles ont boug\u00e9. Elle les avait aux oreilles depuis le perron, le 15 juin, sans les quitter une seule nuit. Petites, rondes, jaunies, avec le fermoir \u00e0 vis. Deux perles. Une pour Vanessa, une pour moi, quand elle n&#8217;en voudrait plus. Elle ne l&#8217;avait pas encore d\u00e9cid\u00e9.<\/p>\n<p>Vanessa a d\u00e9fait son bracelet, un fil d&#8217;argent fin qu&#8217;elle portait au poignet depuis des ann\u00e9es. Elle l&#8217;a pos\u00e9 sur le muret, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du pot. Elle ne l&#8217;a pas regard\u00e9. Elle a pris la main de Th\u00e9o, puis celle de maman, et on a repris l&#8217;all\u00e9e.<\/p>\n<p>Quand on est arriv\u00e9s \u00e0 la grille, le bracelet brillait encore sur la pierre, entre deux pots de chrysanth\u00e8mes jaunes. Maman a port\u00e9 la main \u00e0 son oreille, v\u00e9rifi\u00e9 le fermoir \u00e0 vis, et Josiane a repris le caddie.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Partie 1: Le 3 septembre \u00e0 14 h 12 Le 19 mai, Josiane m&#8217;avait \u00e9crit : \u00ab Ta s\u0153ur a beaucoup de monde chez ta m\u00e8re, tu es au courant &hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":7612,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7611","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-drama-sory"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lastestdrama.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/7611","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lastestdrama.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lastestdrama.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lastestdrama.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lastestdrama.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=7611"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/lastestdrama.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/7611\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7613,"href":"https:\/\/lastestdrama.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/7611\/revisions\/7613"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lastestdrama.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/7612"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lastestdrama.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=7611"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lastestdrama.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=7611"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lastestdrama.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=7611"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}