{"id":5297,"date":"2026-10-12T09:18:59","date_gmt":"2026-10-12T09:18:59","guid":{"rendered":"https:\/\/lastestdrama.com\/?p=5297"},"modified":"2026-10-12T09:18:59","modified_gmt":"2026-10-12T09:18:59","slug":"partie-2-chaque-mardi-pres-de-la-fenetre-nos-souvenirs-reprenaient-vie-tandis-quune-affection-ancienne-menacait-de-bouleverser-notre-solitude","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lastestdrama.com\/?p=5297","title":{"rendered":"PARTIE 2 \u2013 Chaque mardi pr\u00e8s de la fen\u00eatre, nos souvenirs reprenaient vie tandis qu\u2019une affection ancienne mena\u00e7ait de bouleverser notre solitude"},"content":{"rendered":"<p>Le mardi suivant, j&#39;arrivai devant le restaurant avec vingt minutes d&#39;avance. Je me trouvai ridicule en constatant que j&#39;avais chang\u00e9 deux fois de gilet avant de quitter la maison. Depuis combien de temps ne m&#39;\u00e9tais-je pas demand\u00e9 quelle couleur m&#39;allait le mieux ? J&#39;avais finalement choisi du bleu, une nuance douce qui me rappelait une robe port\u00e9e autrefois. Avant d&#39;entrer, je m&#39;arr\u00eatai devant la vitrine pour arranger mon col. \u00c0 travers la vitre, je vis Garrett install\u00e9 \u00e0 la m\u00eame table que le samedi pr\u00e9c\u00e9dent. Il avait d\u00e9j\u00e0 command\u00e9 deux caf\u00e9s, mais regardait encore r\u00e9guli\u00e8rement vers la porte.<\/p>\n<p>Lorsqu&#39;il m&#39;aper\u00e7ut, il se leva si rapidement que sa serviette glissa de ses genoux. Je fis semblant de ne pas le remarquer. Il tira ma chaise avec une politesse un peu ancienne, et je lui demandai s&#39;il accueillait toujours ses amies comme des visiteuses importantes. \u00ab Seulement celles que j&#39;ai attendues toute la matin\u00e9e \u00bb, r\u00e9pondit-il. Sa franchise me d\u00e9concerta. Nous \u00e9tions assez \u00e2g\u00e9s pour ne plus avoir besoin de jeux compliqu\u00e9s, mais les sentiments demeuraient parfois aussi embarrassants qu&#39;\u00e0 dix-sept ans. Je pris ma tasse pour occuper mes mains.<\/p>\n<p>Nous parl\u00e2mes longtemps de l&#39;\u00e9poque o\u00f9 nous nous \u00e9tions connus. Garrett se souvenait du couloir du lyc\u00e9e o\u00f9 je rangeais mes livres, de mes cahiers toujours parfaitement align\u00e9s et du jour o\u00f9 je lui avais reproch\u00e9 d&#39;avoir oubli\u00e9 un rendez-vous. Je n&#39;avais plus aucun souvenir de cet incident. Il affirma que j&#39;\u00e9tais rest\u00e9e f\u00e2ch\u00e9e pendant trois jours. \u00ab Tu exag\u00e8res \u00bb, r\u00e9pondis-je. \u00ab Deux jours, peut-\u00eatre. \u00bb Il rit et me rappela qu&#39;il avait d\u00fb attendre devant ma maison sous une pluie battante pour obtenir mon pardon. Alors, l&#39;image revint, nette et presque douloureuse.<\/p>\n<p>Je revis le jeune Garrett sur le trottoir, ses cheveux plaqu\u00e9s sur le front, ses chaussures gorg\u00e9es d&#39;eau. Il refusait de partir avant de m&#39;avoir parl\u00e9. J&#39;\u00e9tais sortie avec un parapluie que j&#39;avais oubli\u00e9 d&#39;ouvrir, trop occup\u00e9e \u00e0 lui expliquer pourquoi j&#39;\u00e9tais contrari\u00e9e. Il avait \u00e9cout\u00e9 mes reproches avec un s\u00e9rieux disproportionn\u00e9. Puis il avait dit quelque chose de simple, une excuse sans justification, et j&#39;avais cess\u00e9 de faire semblant de lui en vouloir. Nous avions march\u00e9 longtemps sous la pluie. Cette soir\u00e9e n&#39;avait rien d&#39;extraordinaire, mais elle \u00e9tait devenue l&#39;un de mes souvenirs les plus tendres.<\/p>\n<p>\u00ab Tu as toujours eu beaucoup de patience \u00bb, remarquai-je. Garrett posa sa cuill\u00e8re. \u00ab Pas dans tous les domaines \u00bb, r\u00e9pondit-il. Je lui demandai ce qu&#39;il voulait dire. Il regarda quelques instants la circulation derri\u00e8re la fen\u00eatre. \u00ab Il y a des choses qu&#39;on aurait d\u00fb mieux faire lorsqu&#39;on \u00e9tait jeunes. \u00bb Sa voix n&#39;\u00e9tait ni triste ni accusatrice. Je compris qu&#39;il pensait \u00e0 notre s\u00e9paration. Nous n&#39;avions pas encore abord\u00e9 directement le sujet, comme si nous craignions de d\u00e9couvrir que l&#39;autre en avait conserv\u00e9 une version diff\u00e9rente.<\/p>\n<p>Nos chemins s&#39;\u00e9taient \u00e9loign\u00e9s progressivement. Les projets d&#39;\u00e9tudes, les obligations familiales et les possibilit\u00e9s de travail nous avaient entra\u00een\u00e9s dans des directions qui paraissaient alors raisonnables. Nous avions d&#39;abord essay\u00e9 de maintenir le lien. Puis les lettres s&#39;\u00e9taient espac\u00e9es et les d\u00e9cisions importantes avaient \u00e9t\u00e9 prises s\u00e9par\u00e9ment. Il n&#39;y avait eu ni grande trahison ni dispute m\u00e9morable. Seulement cette mani\u00e8re qu&#39;a parfois la jeunesse de croire qu&#39;une relation peut attendre que tout le reste soit r\u00e9gl\u00e9. Je l&#39;expliquai \u00e0 Garrett sans chercher \u00e0 distribuer les torts. Il m&#39;\u00e9couta, le regard baiss\u00e9 vers sa tasse.<\/p>\n<p>\u00ab Je pensais qu&#39;on aurait davantage de temps \u00bb, murmura-t-il. Je lui r\u00e9pondis que moi aussi. Pendant des ann\u00e9es, j&#39;avais cru qu&#39;il suffisait de choisir une route pour que les autres cessent d&#39;exister. Pourtant, certaines possibilit\u00e9s restent pr\u00e9sentes quelque part dans la m\u00e9moire. Cela ne signifiait pas que je regrettais mon mariage avec Howard. J&#39;avais aim\u00e9 mon mari sinc\u00e8rement, et je savais que Garrett avait aim\u00e9 Patricia. Ce qui me troublait, ce n&#39;\u00e9tait pas de vouloir changer le pass\u00e9. C&#39;\u00e9tait de rencontrer, cinquante-trois ans plus tard, quelqu&#39;un qui se souvenait de la m\u00eame histoire avec une pr\u00e9cision comparable \u00e0 la mienne.<\/p>\n<p>Nous quitt\u00e2mes le restaurant apr\u00e8s presque deux heures. Garrett proposa de marcher un peu, mais je devais rejoindre la banque alimentaire pour pr\u00e9parer les distributions du lendemain. Il me demanda si je souhaitais qu&#39;il m&#39;accompagne. Je refusai avec un sourire. Ce travail faisait partie de ma vie, et je ne voulais pas imm\u00e9diatement y introduire quelqu&#39;un que je red\u00e9couvrais \u00e0 peine. Il accepta sans insister. Avant de nous s\u00e9parer, nous d\u00e9cid\u00e2mes de nous retrouver le mardi suivant. Cette d\u00e9cision semblait naturelle, mais je ressentis de nouveau cette l\u00e9g\u00e8re inqui\u00e9tude qui accompagne les choses importantes.<\/p>\n<p>La semaine d&#39;apr\u00e8s, nous chois\u00eemes exactement la m\u00eame table. Celle encore suivante, la serveuse apporta nos boissons sans demander ce que nous voulions. Bient\u00f4t, le mardi devint notre journ\u00e9e. Je continuais de participer aux activit\u00e9s de l&#39;\u00e9glise et de voir mes amies, mais je remarquais que mes pens\u00e9es revenaient souvent \u00e0 nos conversations. Une anecdote racont\u00e9e par Marlene me rappelait une plaisanterie de Garrett. Une chanson entendue \u00e0 la radio me donnait envie de lui demander s&#39;il s&#39;en souvenait. Ces associations se produisaient sans que je les cherche.<\/p>\n<p>Garrett avait conserv\u00e9 l&#39;habitude de prendre son caf\u00e9 presque sans sucre. Il lisait le journal en commen\u00e7ant par les pages locales, v\u00e9rifiait toujours l&#39;addition et pliait soigneusement sa serviette avant de quitter la table. Il d\u00e9testait attendre lorsqu&#39;un service \u00e9tait mal organis\u00e9, mais se montrait d&#39;une patience remarquable lorsqu&#39;une personne \u00e2g\u00e9e cherchait ses mots. Ces contradictions me plaisaient. Je d\u00e9couvrais un homme diff\u00e9rent du gar\u00e7on que j&#39;avais aim\u00e9, sans pour autant avoir l&#39;impression de rencontrer un \u00e9tranger. Les ann\u00e9es avaient chang\u00e9 ses gestes, pas cette attention particuli\u00e8re qu&#39;il accordait aux choses auxquelles il tenait.<\/p>\n<p>Je lui parlai davantage de Howard. Les premiers temps, je choisissais mes souvenirs avec prudence, de peur que Garrett n&#39;interpr\u00e8te mal mon affection pour mon mari disparu. Il ne manifesta jamais cette jalousie que je redoutais vaguement. Au contraire, il voulut savoir comment Howard aimait passer ses dimanches, quels plats il pr\u00e9f\u00e9rait et ce qui le faisait rire. Une fois, je racontai qu&#39;il lui arrivait de r\u00e9parer trois fois un appareil avant d&#39;admettre qu&#39;il fallait en acheter un nouveau. Garrett sourit. \u00ab Il devait \u00eatre obstin\u00e9. \u00bb Je r\u00e9pondis qu&#39;il l&#39;\u00e9tait, mais qu&#39;il avait aussi beaucoup de douceur.<\/p>\n<p>Cette conversation me soulagea d&#39;une mani\u00e8re inattendue. Depuis mon veuvage, certaines personnes parlaient de Howard comme si son souvenir devait occuper toute la place disponible dans mon c\u0153ur. D&#39;autres, au contraire, m&#39;encourageaient \u00e0 tourner la page, expression que je trouvais terriblement maladroite. On ne ferme pas une vie heureuse comme un livre dont on a termin\u00e9 la lecture. Elle demeure en nous, m\u00eame lorsqu&#39;une autre histoire commence. Garrett semblait comprendre cela sans que j&#39;aie besoin de le lui expliquer. Cette compr\u00e9hension me permit de lui parler plus librement.<\/p>\n<p>Un mardi, ce fut lui qui \u00e9voqua longuement Patricia. Elle aimait les fleurs fra\u00eeches et laissait parfois des livres ouverts sur plusieurs tables, malgr\u00e9 ses protestations. Il me raconta qu&#39;elle avait une mani\u00e8re bien \u00e0 elle de mettre de l&#39;ordre dans les affaires des autres sans les pr\u00e9venir. Je ris en l&#39;imaginant chercher un document d\u00e9plac\u00e9. Puis son expression s&#39;assombrit lorsqu&#39;il aborda les ann\u00e9es qui avaient pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 sa mort. Je ne lui demandai pas de d\u00e9tails qu&#39;il n&#39;\u00e9tait pas pr\u00eat \u00e0 raconter. Il se contenta de dire qu&#39;une maison pouvait \u00eatre pleine de monde et devenir silencieuse beaucoup trop rapidement.<\/p>\n<p>\u00ab Margaret et Daniel ont eu du mal \u00e0 accepter son absence \u00bb, ajouta-t-il. Je lui demandai quel \u00e2ge ils avaient \u00e0 pr\u00e9sent, puis s&#39;ils vivaient pr\u00e8s de lui. Il m&#39;expliqua qu&#39;ils s&#39;\u00e9taient install\u00e9s dans la r\u00e9gion et qu&#39;il les voyait r\u00e9guli\u00e8rement. Margaret prenait souvent des nouvelles de l&#39;organisation de sa maison. Daniel s&#39;int\u00e9ressait davantage \u00e0 ses affaires pratiques. Garrett sourit en disant qu&#39;ils avaient h\u00e9rit\u00e9 de qualit\u00e9s diff\u00e9rentes de leurs parents. Toutefois, je remarquai qu&#39;il choisissait soigneusement ses mots lorsqu&#39;il parlait de leurs habitudes communes depuis la mort de Patricia.<\/p>\n<p>Je n&#39;insistai pas. Les parents ont parfois besoin de pr\u00e9server l&#39;image de leurs enfants devant quelqu&#39;un qui ne les conna\u00eet pas encore. Je respectais cette r\u00e9serve. Cependant, je compris que le deuil n&#39;avait pas produit les m\u00eames effets chez tous les membres de sa famille. Pour Garrett, il avait rendu le temps plus pr\u00e9cieux. Pour ses enfants, peut-\u00eatre avait-il renforc\u00e9 leur attachement aux lieux et aux objets associ\u00e9s \u00e0 leur m\u00e8re. Ce n&#39;\u00e9tait qu&#39;une intuition, et je me gardai d&#39;en faire une certitude. Je savais trop bien combien un foyer pouvait devenir sensible lorsqu&#39;une personne en disparaissait.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but de l&#39;\u00e9t\u00e9, Garrett me parla de sa grande maison. Il y vivait depuis longtemps et la connaissait dans ses moindres d\u00e9tails. Il d\u00e9crivait son jardin avec affection, mais reconnaissait que certaines pi\u00e8ces restaient ferm\u00e9es plusieurs jours de suite. \u00ab Une maison trop vaste oblige parfois \u00e0 \u00e9couter l&#39;\u00e9cho de ses propres pas \u00bb, remarqua-t-il. Je lui dis que mon logement me paraissait d\u00e9j\u00e0 suffisamment grand depuis la mort de Howard. Il acquies\u00e7a. Nous n&#39;avions pas besoin de comparer nos biens pour comprendre que le confort mat\u00e9riel ne rempla\u00e7ait pas une pr\u00e9sence.<\/p>\n<p>Garrett avait manifestement r\u00e9ussi dans ses activit\u00e9s professionnelles. Je le devinais \u00e0 quelques remarques sur ses anciens collaborateurs, ses investissements et les responsabilit\u00e9s qu&#39;il avait progressivement confi\u00e9es \u00e0 d&#39;autres. Il ne s&#39;en vantait pas. Lorsque je lui demandais comment il occupait d\u00e9sormais ses journ\u00e9es, il parlait davantage de ses lectures et de son jardin que de ses affaires. Je ne cherchais pas \u00e0 conna\u00eetre l&#39;\u00e9tendue de sa fortune. J&#39;avais mes propres ressources, mes habitudes et une maison o\u00f9 je pouvais vivre sans demander l&#39;aide de personne. Cette ind\u00e9pendance m&#39;avait soutenue pendant les ann\u00e9es difficiles.<\/p>\n<p>Un apr\u00e8s-midi particuli\u00e8rement chaud, nous quitt\u00e2mes le restaurant plus t\u00f4t que d&#39;habitude pour nous asseoir \u00e0 l&#39;ombre des arbres d&#39;un petit parc. Garrett marchait lentement \u00e0 cause de la chaleur. Je lui proposai de faire une pause, et il protesta qu&#39;il \u00e9tait parfaitement capable de poursuivre. Je lui rappelai que je n&#39;avais pas demand\u00e9 son avis sur ses capacit\u00e9s physiques. Il \u00e9clata de rire. Nous trouv\u00e2mes un banc et rest\u00e2mes longtemps \u00e0 observer les passants. Personne ne faisait attention \u00e0 nous. Pour la premi\u00e8re fois, je ressentis le plaisir tranquille d&#39;\u00eatre en sa compagnie sans avoir besoin de remplir le silence.<\/p>\n<p>\u00ab Est-ce que tu as regrett\u00e9 de ne pas avoir eu de nouvelles de moi ? \u00bb demanda-t-il brusquement. Je r\u00e9fl\u00e9chis avant de r\u00e9pondre. Il aurait \u00e9t\u00e9 facile de lui offrir une phrase tendre et rassurante. Mais nous \u00e9tions trop \u00e2g\u00e9s pour construire notre relation sur des paroles arrang\u00e9es. \u00ab Oui, parfois \u00bb, admis-je. \u00ab Surtout au d\u00e9but. Puis j&#39;ai eu ma vie. Tu as eu la tienne. \u00bb Il hocha lentement la t\u00eate. Je lui demandai s&#39;il s&#39;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 renseign\u00e9 sur ce que j&#39;\u00e9tais devenue. Il reconnut qu&#39;il y avait pens\u00e9, sans jamais trouver le courage ou la bonne occasion de reprendre contact.<\/p>\n<p>Je ne lui reprochai pas ce silence. \u00c0 quoi bon demander des comptes pour des d\u00e9cisions prises dans un autre \u00e2ge ? Pourtant, je lui dis qu&#39;il m&#39;avait fallu du temps pour cesser d&#39;attendre une lettre qui ne venait plus. Il me regarda avec une tristesse discr\u00e8te. \u00ab Je ne savais pas \u00bb, murmura-t-il. \u00ab Je ne te l&#39;avais jamais dit non plus \u00bb, r\u00e9pondis-je. Nous rest\u00e2mes assis un moment. Je sentais qu&#39;une vieille blessure venait d&#39;\u00eatre reconnue sans \u00eatre rouverte. Ce n&#39;\u00e9tait pas une r\u00e9conciliation spectaculaire, simplement une mani\u00e8re honn\u00eate de nous retrouver.<\/p>\n<p>Les semaines suivantes, notre complicit\u00e9 devint plus \u00e9vidente. Garrett me t\u00e9l\u00e9phonait parfois pour me raconter une petite contrari\u00e9t\u00e9 ou me demander mon avis sur un livre. Je lui rappelais les horaires de nos rendez-vous lorsqu&#39;il pr\u00e9tendait les avoir oubli\u00e9s. Il s&#39;amusait de mon emploi du temps bien rempli et disait que je lui accordais une place entre la chorale et les conserves de haricots. Je r\u00e9pondais qu&#39;il devrait s&#39;estimer heureux. Pourtant, lorsque son nom apparaissait sur mon t\u00e9l\u00e9phone, je d\u00e9crochais presque toujours avant la troisi\u00e8me sonnerie.<\/p>\n<p>Marlene ne tarda pas \u00e0 comprendre. Un dimanche, apr\u00e8s l&#39;office, elle m&#39;invita \u00e0 rester quelques minutes pr\u00e8s de la sortie. Son regard se posa sur mon visage avec une attention particuli\u00e8re. \u00ab Tu sembles moins fatigu\u00e9e \u00bb, remarqua-t-elle. Je r\u00e9pondis que je dormais simplement mieux. Elle sourit. \u00ab Bien s\u00fbr. Et cet ancien camarade n&#39;y est absolument pour rien. \u00bb Je lui demandai si elle comptait me laisser tranquille. Elle devint alors plus s\u00e9rieuse. Elle me dit qu&#39;elle \u00e9tait contente de me voir heureuse, mais qu&#39;elle esp\u00e9rait aussi que je prendrais soin de moi.<\/p>\n<p>Son inqui\u00e9tude n&#39;\u00e9tait pas d\u00e9plac\u00e9e. Marlene avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sente apr\u00e8s la mort de Howard. Elle connaissait mes p\u00e9riodes de d\u00e9couragement et les efforts que j&#39;avais faits pour retrouver un \u00e9quilibre. Elle craignait sans doute que je m&#39;attache trop vite \u00e0 un souvenir plut\u00f4t qu&#39;\u00e0 un homme r\u00e9el. Je lui expliquai que Garrett n&#39;\u00e9tait pas rest\u00e9 fig\u00e9 dans ma m\u00e9moire. Il avait chang\u00e9, comme moi. Il avait connu un mariage, des enfants, des pertes et des responsabilit\u00e9s. Ce que j&#39;aimais d\u00e9couvrir, ce n&#39;\u00e9tait pas seulement le gar\u00e7on d&#39;autrefois. C&#39;\u00e9tait aussi la personne qu&#39;il \u00e9tait devenu.<\/p>\n<p>\u00ab Alors prends ton temps \u00bb, conseilla Marlene. Je lui promis que je ne ferais rien d&#39;irr\u00e9fl\u00e9chi. Elle me regarda longuement avant de r\u00e9pondre : \u00ab Tu sais, Eleanor, tu as le droit de faire quelque chose simplement parce que cela te rend heureuse. \u00bb Cette phrase m&#39;accompagna toute la journ\u00e9e. Je m&#39;\u00e9tais si longtemps appliqu\u00e9e \u00e0 \u00eatre raisonnable que j&#39;avais fini par consid\u00e9rer le bonheur comme une cons\u00e9quence \u00e9ventuelle de la prudence. Je ne souhaitais pas perdre cette prudence. Mais je commen\u00e7ais \u00e0 comprendre qu&#39;elle ne devait pas gouverner chaque d\u00e9cision de mon existence.<\/p>\n<p>Au mois d&#39;ao\u00fbt, Garrett m&#39;invita \u00e0 prolonger notre rendez-vous par une promenade. Nous avan\u00e7\u00e2mes dans une rue bord\u00e9e de maisons anciennes, en nous arr\u00eatant parfois devant un jardin particuli\u00e8rement soign\u00e9. Je lui racontai comment Howard avait autrefois insist\u00e9 pour planter des fleurs qui ne supportaient pas bien notre climat. Garrett me parla des tentatives de Patricia pour embellir une partie de leur propri\u00e9t\u00e9. Nous n&#39;\u00e9prouvions plus le besoin d&#39;\u00e9viter les noms de nos conjoints disparus. Ils faisaient partie de notre histoire. Leur souvenir ne nous emp\u00eachait pas de nous rapprocher ; il donnait au contraire davantage de profondeur \u00e0 nos \u00e9changes.<\/p>\n<p>\u00c0 un carrefour, Garrett tendit spontan\u00e9ment la main pour m&#39;aider \u00e0 descendre du trottoir. Je la pris. Une fois de l&#39;autre c\u00f4t\u00e9, aucun de nous ne la retira imm\u00e9diatement. Nous continu\u00e2mes \u00e0 marcher ainsi sur plusieurs m\u00e8tres. Je sentais la chaleur de sa paume et la pression l\u00e9g\u00e8re de ses doigts. Je n&#39;avais pas conscience d&#39;attendre ce geste. Pourtant, lorsqu&#39;il desserra enfin sa main pour ouvrir la porti\u00e8re de ma voiture, je regrettai bri\u00e8vement ce contact. Il dut le deviner, car il me regarda avec une expression douce et l\u00e9g\u00e8rement amus\u00e9e.<\/p>\n<p>Ce soir-l\u00e0, chez moi, je trouvai difficile de reprendre mes occupations habituelles. Je pr\u00e9parai un repas simple, arrosai les plantes et rangeai quelques papiers. Rien ne me retenait vraiment. Mon esprit revenait \u00e0 cette promenade, \u00e0 la mani\u00e8re dont Garrett avait pris ma main sans chercher \u00e0 transformer le geste en d\u00e9claration. Je r\u00e9alisai qu&#39;une affection pouvait rena\u00eetre sans ressembler exactement \u00e0 celle de la jeunesse. \u00c0 dix-sept ans, j&#39;avais voulu des certitudes et des promesses immenses. \u00c0 soixante-douze ans, je commen\u00e7ais \u00e0 d\u00e9sirer quelque chose de plus modeste en apparence : une pr\u00e9sence sinc\u00e8re dans les journ\u00e9es qui me restaient.<\/p>\n<p>Notre rendez-vous suivant fut marqu\u00e9 par une conversation plus grave. Garrett semblait pr\u00e9occup\u00e9. Il remuait son caf\u00e9 depuis plusieurs minutes sans y go\u00fbter. Je lui demandai si quelque chose n&#39;allait pas. Il h\u00e9sita, puis expliqua que Margaret lui avait pos\u00e9 plusieurs questions sur ses sorties et sur le temps qu&#39;il passait d\u00e9sormais \u00e0 l&#39;ext\u00e9rieur. Il n&#39;en paraissait pas particuli\u00e8rement contrari\u00e9, mais je remarquai une fatigue inhabituelle dans sa voix. \u00ab Elle s&#39;inqui\u00e8te pour moi \u00bb, dit-il. Je r\u00e9pondis qu&#39;il \u00e9tait naturel que ses enfants veuillent le savoir en bonne sant\u00e9.<\/p>\n<p>Garrett acquies\u00e7a, puis ajouta qu&#39;il n&#39;aimait pas devoir justifier chacun de ses choix. Je ne savais pas comment r\u00e9agir. Je n&#39;avais jamais rencontr\u00e9 Margaret et ne souhaitais pas me faire une opinion sur elle \u00e0 travers quelques paroles de son p\u00e8re. Je lui dis simplement qu&#39;il serait peut-\u00eatre utile de leur parler de notre amiti\u00e9, si ce n&#39;\u00e9tait pas d\u00e9j\u00e0 fait. Il me regarda. \u00ab Je leur ai dit que je revoyais quelqu&#39;un qui compte beaucoup pour moi. \u00bb Je sentis mes joues se r\u00e9chauffer. \u00ab Et qu&#39;ont-ils r\u00e9pondu ? \u00bb demandai-je. Il eut un sourire bref. \u00ab Ils ont pos\u00e9 d&#39;autres questions. \u00bb<\/p>\n<p>Cette r\u00e9ponse ne m&#39;inqui\u00e9ta pas imm\u00e9diatement. Les enfants adultes ont parfois du mal \u00e0 envisager la vie sentimentale de leurs parents. Garrett m&#39;assura qu&#39;il n&#39;avait aucune intention de laisser ces inqui\u00e9tudes modifier nos rendez-vous. Je lui dis que je ne voulais pas devenir une source de d\u00e9saccord dans sa famille. Il posa sa main sur la table, pr\u00e8s de la mienne. \u00ab Ce n&#39;est pas toi qui cr\u00e9es un probl\u00e8me en acceptant de prendre un caf\u00e9 avec moi \u00bb, r\u00e9pondit-il. Son ton demeurait calme, mais sa d\u00e9termination me surprit.<\/p>\n<p>Nous rest\u00e2mes quelques minutes silencieux. Je pensais \u00e0 Patricia, dont les photographies devaient encore occuper une place importante dans la maison de Garrett. Je pensais aussi \u00e0 Margaret et Daniel, qui avaient connu leur p\u00e8re dans un cadre familial \u00e9tabli depuis des d\u00e9cennies. Il me semblait compr\u00e9hensible qu&#39;ils soient d\u00e9concert\u00e9s. Je ne voulais remplacer personne, encore moins effacer une femme que je n&#39;avais jamais rencontr\u00e9e. Je souhaitais simplement apprendre \u00e0 conna\u00eetre Garrett dans le pr\u00e9sent. Pourtant, je commen\u00e7ais \u00e0 entrevoir qu&#39;une relation entre deux personnes \u00e2g\u00e9es ne concernait pas toujours seulement ces deux personnes.<\/p>\n<p>Lorsque nous quitt\u00e2mes le restaurant, le ciel \u00e9tait couvert. Garrett m&#39;accompagna jusqu&#39;\u00e0 ma voiture, puis resta pr\u00e8s de la porti\u00e8re sans se presser. \u00ab Eleanor, est-ce que tu penses que nous avons \u00e9t\u00e9 trop prudents autrefois ? \u00bb demanda-t-il. Je lui r\u00e9pondis que nous avions surtout \u00e9t\u00e9 jeunes, et que la jeunesse ne suffit pas \u00e0 rendre les d\u00e9cisions faciles. Il acquies\u00e7a. \u00ab Je n&#39;ai plus envie de passer des ann\u00e9es \u00e0 me demander ce que j&#39;aurais d\u00fb dire. \u00bb Je sentis qu&#39;il pr\u00e9parait une question plus importante, mais il ne la formula pas encore.<\/p>\n<p>Je lui demandai ce qu&#39;il voulait dire exactement. Il regarda mes mains, puis mon visage. \u00ab Je suis heureux avec toi. Je ne parle pas seulement des souvenirs. J&#39;aime nos conversations, tes remarques, m\u00eame lorsque tu pr\u00e9tends que je raconte des sottises. Quand je rentre chez moi, je pense d\u00e9j\u00e0 \u00e0 notre prochain rendez-vous. \u00bb Je restai sans voix. Personne ne m&#39;avait parl\u00e9 ainsi depuis longtemps. Ce n&#39;\u00e9tait pas une d\u00e9claration destin\u00e9e \u00e0 impressionner une jeune femme. C&#39;\u00e9tait un homme qui reconnaissait, simplement, qu&#39;il avait recommenc\u00e9 \u00e0 attendre quelque chose de la vie.<\/p>\n<p>\u00ab Moi aussi \u00bb, finis-je par r\u00e9pondre. Garrett inspira lentement, comme si ces deux mots avaient dissip\u00e9 une inqui\u00e9tude qu&#39;il gardait depuis plusieurs semaines. Je lui expliquai que j&#39;avais parfois peur de m&#39;attacher \u00e0 nouveau, non parce que je doutais de lui, mais parce que je connaissais d\u00e9sormais le prix de la perte. Il ne chercha pas \u00e0 me rassurer avec des promesses impossibles. \u00ab Je ne peux pas te garantir que nous aurons beaucoup d&#39;ann\u00e9es \u00bb, admit-il. \u00ab Mais je peux te dire que je ne veux pas gaspiller celles qui nous sont donn\u00e9es. \u00bb<\/p>\n<p>Je compris alors qu&#39;il ne s&#39;agissait plus de simples retrouvailles. Nous avions partag\u00e9 suffisamment de conversations pour savoir que notre affection ne d\u00e9pendait pas seulement de 1972. Nous \u00e9tions deux personnes \u00e2g\u00e9es, avec des souvenirs, des habitudes et des familles diff\u00e9rentes. Nous pouvions choisir de rester des amis qui se retrouvaient chaque mardi, ou accepter que ce lien prenne davantage de place. Je pensai aux ann\u00e9es o\u00f9 j&#39;avais organis\u00e9 ma solitude pour qu&#39;elle ne me fasse plus trop souffrir. Puis je regardai Garrett, debout devant moi, et je lui pris la main.<\/p>\n<p>\u00ab Alors cessons de faire comme si nous avions un temps infini devant nous \u00bb, lui dis-je. Il serra doucement mes doigts. Je ne savais pas encore ce que cette d\u00e9cision changerait dans nos existences, mais je savais qu&#39;elle \u00e9tait sinc\u00e8re. Lorsque nous nous s\u00e9par\u00e2mes, Garrett me promit de m&#39;appeler le lendemain. Je pris la route avec un m\u00e9lange de joie et d&#39;appr\u00e9hension. Une relation que nous avions laiss\u00e9e s&#39;\u00e9teindre autrefois venait de recevoir une seconde chance. Cette fois, aucun de nous ne voulait la laisser dispara\u00eetre faute d&#39;avoir os\u00e9 choisir.<\/p>\n<hr>\n<h2><strong><a href=\"https:\/\/lastestdrama.com\/?p=5298\">Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 3 : Apr\u00e8s cinquante-trois ans de s\u00e9paration, Garrett revint devant ma porte avec une question que nous n\u2019avions jamais os\u00e9 poser autrefois<\/a><\/strong><\/h2>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le mardi suivant, j&#39;arrivai devant le restaurant avec vingt minutes d&#39;avance. Je me trouvai ridicule en constatant que j&#39;avais chang\u00e9 deux fois de gilet avant de quitter la maison. Depuis &hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":5295,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-5297","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-drama-sory"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lastestdrama.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5297","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lastestdrama.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lastestdrama.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lastestdrama.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lastestdrama.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5297"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/lastestdrama.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5297\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5327,"href":"https:\/\/lastestdrama.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5297\/revisions\/5327"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lastestdrama.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/5295"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lastestdrama.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5297"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lastestdrama.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5297"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lastestdrama.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5297"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}