{"id":5296,"date":"2026-10-12T09:18:56","date_gmt":"2026-10-12T09:18:56","guid":{"rendered":"https:\/\/lastestdrama.com\/?p=5296"},"modified":"2026-10-12T09:18:56","modified_gmt":"2026-10-12T09:18:56","slug":"partie-1-le-samedi-ou-une-voix-oubliee-a-traverse-la-salle-paroissiale-et-trouble-la-paix-que-je-croyais-avoir-retrouvee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lastestdrama.com\/?p=5296","title":{"rendered":"PARTIE 1 \u2013 Le samedi o\u00f9 une voix oubli\u00e9e a travers\u00e9 la salle paroissiale et troubl\u00e9 la paix que je croyais avoir retrouv\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p>\u00ab Eleanor ? \u00bb Cette voix, je ne l&#39;avais plus entendue depuis cinquante-trois ans. Pourtant, au milieu du bruit des assiettes et des conversations, elle me fit l\u00e2cher la spatule que je tenais. Le petit ustensile heurta le bord d&#39;un plateau avec un claquement sec. Je restai immobile devant mes carr\u00e9s au citron, incapable de me retourner. Il existe des souvenirs que l&#39;on croit enterr\u00e9s parce qu&#39;on a appris \u00e0 vivre sans eux. Mais il suffit parfois d&#39;une syllabe, prononc\u00e9e d&#39;une certaine mani\u00e8re, pour les retrouver intacts.<\/p>\n<p>C&#39;\u00e9tait un samedi d&#39;avril. L&#39;\u00e9glise m\u00e9thodiste organisait sa vente annuelle de p\u00e2tisseries, et j&#39;avais accept\u00e9, comme chaque ann\u00e9e, de m&#39;occuper de la table pr\u00e8s des fen\u00eatres. \u00c0 soixante-douze ans, je trouvais du r\u00e9confort dans ces rendez-vous pr\u00e9visibles. Je savais \u00e0 quelle heure les premiers b\u00e9n\u00e9voles arriveraient, combien de chaises il faudrait installer et quelle nappe choisir pour dissimuler les pieds \u00e9rafl\u00e9s des tables pliantes. Ces petites responsabilit\u00e9s donnaient une forme \u00e0 mes journ\u00e9es depuis que Howard, mon mari, \u00e9tait mort. Elles m&#39;\u00e9vitaient surtout de rentrer trop t\u00f4t dans une maison o\u00f9 personne ne m&#39;attendait.<\/p>\n<p>\u00ab Eleanor, c&#39;est bien toi ? \u00bb r\u00e9p\u00e9ta l&#39;homme derri\u00e8re moi. Cette fois, je me retournai. Il se tenait \u00e0 quelques pas, un manteau sombre pli\u00e9 sur le bras. Ses cheveux, autrefois bruns, \u00e9taient devenus presque enti\u00e8rement blancs. Des rides encadraient ses yeux, et ses \u00e9paules avaient perdu la raideur des gar\u00e7ons qui veulent para\u00eetre plus grands qu&#39;ils ne sont. Mais son sourire n&#39;avait pas chang\u00e9. Il remontait davantage d&#39;un c\u00f4t\u00e9 que de l&#39;autre, comme s&#39;il retenait une plaisanterie. Je le reconnus avant m\u00eame d&#39;avoir prononc\u00e9 son pr\u00e9nom. \u00ab Garrett ? \u00bb soufflai-je. Il inclina l\u00e9g\u00e8rement la t\u00eate, avec cet air presque timide que je lui connaissais autrefois.<\/p>\n<p>Pendant quelques secondes, nous nous regard\u00e2mes sans bouger. Autour de nous, les conversations continuaient, des enfants traversaient la salle en courant et quelqu&#39;un cherchait la monnaie d&#39;un billet de vingt dollars. Rien ne semblait avoir chang\u00e9 pour les autres. Pour moi, le temps venait de se replier sur lui-m\u00eame. Je revoyais un gar\u00e7on de dix-sept ans derri\u00e8re les gradins du lyc\u00e9e, une veste trop l\u00e9g\u00e8re sur les \u00e9paules et les mains froides malgr\u00e9 la douceur du printemps. Je me souvenais de son rire, de l&#39;odeur de l&#39;herbe humide et de cette fa\u00e7on qu&#39;il avait de me regarder lorsqu&#39;il cherchait le courage de m&#39;embrasser.<\/p>\n<p>Nous nous \u00e9tions aim\u00e9s en 1972, \u00e0 cet \u00e2ge o\u00f9 l&#39;on pense que les d\u00e9cisions les plus importantes de l&#39;existence sont encore lointaines. Garrett venait me chercher apr\u00e8s les cours et marchait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi jusqu&#39;\u00e0 la maison, m\u00eame lorsque cela l&#39;obligeait \u00e0 faire un d\u00e9tour consid\u00e9rable. Nous parlions de musique, de films, de villes que nous r\u00eavions de visiter. Il affirmait qu&#39;un jour nous aurions notre propre cuisine, avec une grande table o\u00f9 personne ne mangerait seul. Je riais de ses projets, mais je les conservais pr\u00e9cieusement. Je n&#39;avais jamais connu quelqu&#39;un qui pronon\u00e7ait le mot \u00ab nous \u00bb avec autant de certitude.<\/p>\n<p>Un soir, derri\u00e8re ces m\u00eames gradins, il avait pris ma main entre les siennes et examin\u00e9 mon annulaire comme s&#39;il cherchait \u00e0 en retenir la taille. \u00ab Un jour, je t&#39;offrirai une bague avec un diamant \u00bb, m&#39;avait-il assur\u00e9. Je l&#39;avais taquin\u00e9 en lui demandant comment il comptait la payer. Il avait r\u00e9pondu qu&#39;il travaillerait aussi longtemps qu&#39;il le faudrait. Nous avions \u00e9clat\u00e9 de rire. \u00c0 cet instant, aucun de nous ne pouvait imaginer les ann\u00e9es qui allaient nous s\u00e9parer, les autres vies que nous construirions, les deuils que nous traverserions. Nous ne savions pas encore que certaines promesses peuvent survivre \u00e0 ceux qui les ont faites.<\/p>\n<p>\u00ab Tu as toujours cette mani\u00e8re de te coiffer \u00bb, dit Garrett en d\u00e9signant discr\u00e8tement mes cheveux. Je portais depuis longtemps un chignon bas, maintenu par deux \u00e9pingles, parce que cela m&#39;\u00e9vitait de passer trop de temps devant le miroir. Je lui fis remarquer qu&#39;il lui restait assez de charme pour raconter des absurdit\u00e9s \u00e0 son \u00e2ge. Il rit, un rire profond que je reconnus aussit\u00f4t. La g\u00eane se dissipa un peu. Je remarquai alors qu&#39;il tenait son manteau tr\u00e8s serr\u00e9 contre lui. Ses doigts se d\u00e9pla\u00e7aient nerveusement sur le tissu. Peut-\u00eatre \u00e9tait-il aussi boulevers\u00e9 que moi.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne pensais pas te trouver ici \u00bb, avoua-t-il. Je lui expliquai que je venais presque tous les dimanches et que je participais volontiers aux activit\u00e9s paroissiales. Il regarda la table de p\u00e2tisseries, puis revint \u00e0 mon visage. \u00ab Tu fais toujours ces desserts au citron ? \u00bb demanda-t-il. Cette question me surprit davantage que nos retrouvailles. Au lyc\u00e9e, j&#39;en avais pr\u00e9par\u00e9 une fois pour une f\u00eate organis\u00e9e chez une camarade. Garrett en avait mang\u00e9 trois morceaux avant de pr\u00e9tendre qu&#39;il les trouvait trop acides. Je lui rappelai cet \u00e9pisode. \u00ab Je mentais \u00bb, reconnut-il. \u00ab J&#39;esp\u00e9rais simplement que tu m&#39;en apporterais d&#39;autres. \u00bb<\/p>\n<p>Le pasteur Wells passa pr\u00e8s de nous, un carton de serviettes \u00e0 la main. Il nous salua avec sa bonne humeur habituelle, puis continua son chemin en regardant ostensiblement ailleurs. Mon amie Marlene, qui chantait avec moi dans la chorale, n&#39;eut pas la m\u00eame d\u00e9licatesse. Depuis l&#39;autre bout de la table, elle me lan\u00e7a un regard interrogateur, les sourcils presque dissimul\u00e9s sous sa frange. Je savais ce que cela signifiait. D\u00e8s le lendemain, elle voudrait conna\u00eetre le nom de cet homme, notre histoire et la raison de mon expression inhabituelle. Je d\u00e9tournai les yeux pour ne pas rire.<\/p>\n<p>Garrett acheta deux parts de g\u00e2teau, bien qu&#39;il affirm\u00e2t n&#39;en vouloir qu&#39;une. Je le regardai compter sa monnaie avec une application presque comique. Je me demandais ce qu&#39;il avait fait pendant toutes ces ann\u00e9es. \u00c9tait-il mari\u00e9 ? Avait-il des enfants ? Vivait-il encore dans la r\u00e9gion ? Je br\u00fblais de lui poser ces questions, mais elles me semblaient trop lourdes pour une conversation entre des plateaux de biscuits. Lui aussi paraissait h\u00e9siter. Nous avions chacun plus de cinquante ann\u00e9es \u00e0 raconter et ignorions par o\u00f9 commencer.<\/p>\n<p>\u00ab Tu dois avoir beaucoup \u00e0 faire \u00bb, finit-il par dire en regardant la file de visiteurs devant la table. Je lui r\u00e9pondis que la vente ne se terminerait pas avant une heure et que les b\u00e9n\u00e9voles avaient encore besoin de moi. Il hocha la t\u00eate, sans se diriger vers la sortie. Je crus qu&#39;il allait prendre cong\u00e9. Au lieu de cela, il posa son manteau sur une chaise et demanda s&#39;il pouvait rendre service. Cette proposition, si simple, r\u00e9veilla un souvenir pr\u00e9cis : autrefois, Garrett trouvait toujours une raison de rester lorsque j&#39;\u00e9tais occup\u00e9e. Ce samedi-l\u00e0, il se mit \u00e0 transporter des cartons et \u00e0 remettre les chaises en place, sous le regard de plus en plus curieux de Marlene.<\/p>\n<p>Depuis la mort de Howard, je m&#39;\u00e9tais habitu\u00e9e \u00e0 parler de moi au pass\u00e9. Je racontais nos voyages, notre mariage, les ann\u00e9es que nous avions partag\u00e9es. J&#39;expliquais que nous avions \u00e9t\u00e9 heureux, ce qui \u00e9tait vrai. Les gens m&#39;\u00e9coutaient avec bienveillance, puis nous passions \u00e0 autre chose. Personne ne me demandait vraiment ce que j&#39;esp\u00e9rais encore de l&#39;avenir. Je ne le leur reprochais pas. J&#39;avais moi-m\u00eame cess\u00e9 de me poser la question. \u00c0 mon \u00e2ge, il me semblait presque inconvenant de reconna\u00eetre que certains d\u00e9sirs n&#39;avaient pas disparu avec mes cheveux bruns.<\/p>\n<p>Howard avait \u00e9t\u00e9 un homme bon. Il ne ressemblait pas \u00e0 Garrett, et je n&#39;avais jamais souhait\u00e9 qu&#39;il lui ressemble. Notre affection avait grandi lentement, au fil des responsabilit\u00e9s communes, des maladies travers\u00e9es et des milliers de gestes ordinaires dont se compose un mariage. Apr\u00e8s sa mort, j&#39;avais continu\u00e9 pendant plusieurs semaines \u00e0 pr\u00e9parer deux tasses de th\u00e9. Puis j&#39;avais cess\u00e9, un matin, sans m&#39;en apercevoir. Ce changement m&#39;avait fait pleurer plus que certaines journ\u00e9es enti\u00e8res pass\u00e9es au cimeti\u00e8re. La solitude ne se pr\u00e9sente pas toujours comme un grand chagrin. Elle s&#39;installe aussi dans les habitudes dont on retire progressivement une personne.<\/p>\n<p>Je remplissais d\u00e9sormais mes semaines avec les activit\u00e9s de l&#39;\u00e9glise. Le mercredi, je donnais un coup de main \u00e0 la banque alimentaire. Je connaissais les familles qui pr\u00e9f\u00e9raient les conserves de l\u00e9gumes et les personnes \u00e2g\u00e9es qui demandaient du lait en poudre pour \u00e9viter les d\u00e9placements trop fr\u00e9quents. Je ne consid\u00e9rais pas cela comme une \u0153uvre remarquable. J&#39;avais simplement besoin d&#39;\u00eatre utile quelque part. Les autres b\u00e9n\u00e9voles me trouvaient organis\u00e9e, parfois un peu autoritaire lorsque les cartons \u00e9taient mal rang\u00e9s. Cette r\u00e9putation me faisait sourire. Au moins, personne ne me regardait uniquement comme une veuve.<\/p>\n<p>Ce jour-l\u00e0, en voyant Garrett empiler des chaises avec la maladresse prudente d&#39;un homme qui refuse de reconna\u00eetre que ses genoux ont vieilli, je ressentis quelque chose que je n&#39;avais plus \u00e9prouv\u00e9 depuis longtemps : l&#39;envie de prolonger une conversation sans avoir besoin d&#39;une raison pratique. Je lui demandai s&#39;il avait toujours v\u00e9cu dans la r\u00e9gion. Il secoua la t\u00eate. Ses affaires l&#39;avaient conduit ailleurs pendant des ann\u00e9es. Il \u00e9tait revenu depuis un certain temps, mais fr\u00e9quentait rarement les manifestations paroissiales. \u00ab J&#39;ai bien fait de changer mes habitudes \u00bb, ajouta-t-il. Je baissai les yeux vers la caisse pour dissimuler mon sourire.<\/p>\n<p>Lorsque les derniers visiteurs quitt\u00e8rent la salle, Marlene s&#39;approcha de moi sous pr\u00e9texte de r\u00e9cup\u00e9rer les plateaux vides. Elle observa Garrett, qui aidait le pasteur Wells \u00e0 replier une table. \u00ab Tu ne m&#39;avais jamais parl\u00e9 de celui-l\u00e0 \u00bb, murmura-t-elle. Je pr\u00e9tendis que nous \u00e9tions simplement d&#39;anciens camarades. Elle pencha la t\u00eate. \u00ab Eleanor, je te connais depuis suffisamment longtemps pour savoir que tu ne deviens pas rouge lorsqu&#39;un ancien camarade t&#39;aide \u00e0 ranger des assiettes. \u00bb Je lui demandai de cesser ses sottises. Elle me r\u00e9pondit qu&#39;elle n&#39;avait encore rien commenc\u00e9, puis s&#39;\u00e9loigna avec un sourire satisfait.<\/p>\n<p>Je restai seule quelques instants devant la fen\u00eatre, les mains pos\u00e9es sur le rebord de la table. \u00c0 l&#39;ext\u00e9rieur, le soleil \u00e9clairait les voitures gar\u00e9es le long du b\u00e2timent. Il avait plu la veille, et une odeur de terre humide entrait chaque fois qu&#39;on ouvrait la porte. J&#39;essayai de comprendre pourquoi cette rencontre me bouleversait autant. Peut-\u00eatre parce que Garrett appartenait \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 je n&#39;avais encore perdu personne. Il connaissait la jeune fille que j&#39;avais \u00e9t\u00e9 avant les responsabilit\u00e9s, avant Howard, avant les enterrements. Le revoir faisait r\u00e9appara\u00eetre une partie de moi que je pensais d\u00e9finitivement inaccessible.<\/p>\n<p>Je me repris en entendant ses pas. Il revenait vers moi, son manteau sur le bras. \u00ab Tout est termin\u00e9 ? \u00bb demanda-t-il. Je r\u00e9pondis qu&#39;il ne restait qu&#39;\u00e0 apporter quelques plateaux dans la cuisine. Il m&#39;aida sans discuter. Nos mains se fr\u00f4l\u00e8rent lorsque nous soulev\u00e2mes la m\u00eame caisse. Ce contact ne dura qu&#39;un instant, pourtant je retirai mes doigts avec une vivacit\u00e9 ridicule. Garrett fit semblant de ne rien remarquer. J&#39;appr\u00e9ciai cette discr\u00e9tion. Il avait toujours su quand une plaisanterie pouvait d\u00e9tendre une situation et quand il valait mieux se taire.<\/p>\n<p>Sur le chemin du parking, il s&#39;arr\u00eata pr\u00e8s de ma voiture. Je cherchais mes cl\u00e9s au fond de mon sac, et les objets semblaient s&#39;y \u00eatre multipli\u00e9s. Garrett attendit patiemment, sans proposer de fouiller \u00e0 ma place. \u00ab Est-ce que tu accepterais de prendre un caf\u00e9 avec moi ? \u00bb demanda-t-il enfin. Sa voix avait chang\u00e9. Elle \u00e9tait plus grave, moins assur\u00e9e. J&#39;avais devant moi un homme \u00e2g\u00e9 qui avait probablement affront\u00e9 des d\u00e9cisions difficiles au cours de son existence, mais qui h\u00e9sitait devant une simple invitation. Cette h\u00e9sitation me toucha davantage qu&#39;un compliment.<\/p>\n<p>Je r\u00e9pondis que le caf\u00e9 constituait un d\u00e9but raisonnable, \u00e0 condition qu&#39;il accepte aussi de partager une tarte. Il porta une main \u00e0 sa poitrine comme si je venais de lui imposer un sacrifice consid\u00e9rable. \u00ab Je vois que tes exigences n&#39;ont pas diminu\u00e9 \u00bb, d\u00e9clara-t-il. \u00ab Pas davantage que ton go\u00fbt pour les mauvaises plaisanteries \u00bb, r\u00e9pliquai-je. Nous r\u00eemes. Puis un silence confortable s&#39;installa. Aucun de nous ne semblait press\u00e9 de rompre cet instant. Je compris que nous \u00e9tions tous deux en train d&#39;\u00e9valuer la m\u00eame possibilit\u00e9, sans oser encore lui donner un nom.<\/p>\n<p>Nous chois\u00eemes le petit restaurant situ\u00e9 \u00e0 quelques rues de l&#39;\u00e9glise. Garrett y \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 venu, et la serveuse le reconnut lorsqu&#39;il poussa la porte. Nous nous install\u00e2mes pr\u00e8s de la fen\u00eatre, dans une banquette dont le rev\u00eatement \u00e9tait l\u00e9g\u00e8rement us\u00e9. Il commanda du caf\u00e9. Je choisis une tarte aux pommes. Pendant qu&#39;il retirait son manteau, je remarquai l&#39;alliance qu&#39;il ne portait plus. Je ne savais pas si je devais poser la question. Lui regarda bri\u00e8vement ma main gauche. Nous d\u00e9tourn\u00e2mes presque simultan\u00e9ment les yeux. Cette maladresse nous fit sourire.<\/p>\n<p>Les premi\u00e8res minutes furent consacr\u00e9es \u00e0 des sujets sans danger. Nous parl\u00e2mes du quartier, des magasins qui avaient ferm\u00e9, des routes modifi\u00e9es et du lyc\u00e9e dont les anciens b\u00e2timents avaient \u00e9t\u00e9 r\u00e9nov\u00e9s. Il se souvenait du professeur qui nous demandait de nous tenir tranquilles pendant les c\u00e9r\u00e9monies. Je lui rappelai qu&#39;il \u00e9tait g\u00e9n\u00e9ralement le premier \u00e0 chuchoter. Garrett protesta, puis admit que j&#39;avais raison. Peu \u00e0 peu, nous retrouv\u00e2mes notre mani\u00e8re de nous r\u00e9pondre. Nos voix avaient vieilli, pas cette familiarit\u00e9 particuli\u00e8re qui permet \u00e0 deux personnes de terminer leurs phrases sans effort.<\/p>\n<p>Lorsque la serveuse apporta la tarte, Garrett me demanda si j&#39;avais \u00e9t\u00e9 heureuse. La question me prit au d\u00e9pourvu. Il ne l&#39;avait pas prononc\u00e9e avec curiosit\u00e9, encore moins avec jalousie. Il semblait simplement vouloir savoir ce qu&#39;avait \u00e9t\u00e9 ma vie apr\u00e8s notre s\u00e9paration. Je posai ma fourchette et pris le temps de r\u00e9pondre. Je lui parlai de Howard, de sa patience, de son humour discret et des ann\u00e9es paisibles que nous avions connues. J&#39;ajoutai que sa mort avait laiss\u00e9 un vide auquel je m&#39;\u00e9tais habitu\u00e9e sans jamais vraiment l&#39;accepter. Garrett m&#39;\u00e9couta sans interrompre un seul mot.<\/p>\n<p>\u00ab Je suis d\u00e9sol\u00e9 \u00bb, dit-il lorsque j&#39;eus termin\u00e9. Je hochai la t\u00eate. Les condol\u00e9ances ne me blessaient plus comme autrefois, mais j&#39;appr\u00e9ciais qu&#39;il ne cherche pas \u00e0 les embellir. Je lui demandai alors s&#39;il avait partag\u00e9 sa vie avec quelqu&#39;un. Il posa sa tasse sur la soucoupe. \u00ab Oui. Elle s&#39;appelait Patricia. \u00bb Il pronon\u00e7a ce pr\u00e9nom doucement. Je compris qu&#39;il s&#39;agissait d&#39;une histoire importante avant m\u00eame qu&#39;il poursuive. Il m&#39;expliqua qu&#39;ils avaient \u00e9t\u00e9 mari\u00e9s pendant de longues ann\u00e9es et qu&#39;elle \u00e9tait morte presque dix ans auparavant. Il n&#39;essaya pas de r\u00e9sumer leur mariage en quelques mots flatteurs. Je lui en fus reconnaissante.<\/p>\n<p>Il \u00e9voqua ensuite ses enfants, Margaret et Daniel, qui vivaient tous deux non loin de chez lui. Son visage s&#39;\u00e9claira lorsqu&#39;il parla de leurs premi\u00e8res ann\u00e9es, puis son expression devint plus r\u00e9serv\u00e9e. Je n&#39;en tirai aucune conclusion. Les relations familiales sont rarement aussi simples que les photographies qu&#39;on conserve sur une chemin\u00e9e. Je lui demandai seulement s&#39;il les voyait souvent. \u00ab Assez r\u00e9guli\u00e8rement \u00bb, r\u00e9pondit-il. Apr\u00e8s une courte pause, il ajouta qu&#39;ils avaient chacun leur temp\u00e9rament et qu&#39;ils tenaient beaucoup \u00e0 certaines habitudes de famille. Je retins ces mots sans y attacher alors d&#39;importance particuli\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00c0 mon tour, je lui racontai mes engagements \u00e0 l&#39;\u00e9glise et le quotidien que j&#39;avais organis\u00e9 depuis mon veuvage. Je lui parlai de Marlene, de nos r\u00e9p\u00e9titions de chorale et de mon incapacit\u00e9 persistante \u00e0 chanter juste lorsque j&#39;\u00e9tais fatigu\u00e9e. Garrett pr\u00e9tendit se souvenir du contraire. \u00ab Tu avais une tr\u00e8s jolie voix \u00bb, affirma-t-il. Je lui r\u00e9pondis qu&#39;il devait confondre mon chant avec son admiration d&#39;adolescent. \u00ab C&#39;est possible \u00bb, reconnut-il. Puis son regard devint s\u00e9rieux. \u00ab Mais je me souviens de beaucoup plus de choses que tu ne l&#39;imagines. \u00bb Je ne sus pas quoi r\u00e9pondre.<\/p>\n<p>Le restaurant commen\u00e7ait \u00e0 se vider lorsque nous nous aper\u00e7\u00fbmes de l&#39;heure. La serveuse avait rempli nos tasses plusieurs fois, et la lumi\u00e8re du jour d\u00e9clinait derri\u00e8re les vitrines. Garrett r\u00e9gla l&#39;addition malgr\u00e9 mes protestations. Il insista pour me raccompagner jusqu&#39;\u00e0 ma voiture, gar\u00e9e pr\u00e8s de l&#39;\u00e9glise. Nous avan\u00e7\u00e2mes lentement sur le trottoir. Le vent soulevait les pans de mon gilet, et Garrett marchait du c\u00f4t\u00e9 de la chauss\u00e9e, comme il le faisait au lyc\u00e9e. Je remarquai ce d\u00e9tail sans le lui signaler. Je ne voulais pas qu&#39;il sache \u00e0 quel point je me souvenais de lui.<\/p>\n<p>Pr\u00e8s de ma voiture, il me demanda si nous pourrions nous revoir. Cette fois, je ne cherchai pas imm\u00e9diatement une r\u00e9ponse amusante. J&#39;avais peur de faire entrer quelque chose d&#39;inattendu dans une vie que j&#39;avais mis tant de temps \u00e0 stabiliser. Mais je savais aussi ce que co\u00fbtaient les occasions que l&#39;on refuse par prudence. Je pensai \u00e0 Howard, \u00e0 la mani\u00e8re dont il m&#39;avait encourag\u00e9e \u00e0 continuer de sortir apr\u00e8s les p\u00e9riodes difficiles, et \u00e0 cette id\u00e9e qu&#39;il r\u00e9p\u00e9tait parfois : on n&#39;honore pas ceux qu&#39;on aime en renon\u00e7ant \u00e0 vivre.<\/p>\n<p>\u00ab Mardi \u00bb, r\u00e9pondis-je. \u00ab Le caf\u00e9 est meilleur lorsqu&#39;on n&#39;est pas oblig\u00e9 de surveiller une vente de g\u00e2teaux. \u00bb Garrett me regarda quelques secondes, comme pour s&#39;assurer que je ne plaisantais pas. Nous conv\u00eenmes de nous retrouver au m\u00eame restaurant, \u00e0 onze heures. Il r\u00e9p\u00e9ta l&#39;heure, puis le jour, avec un s\u00e9rieux qui m&#39;attendrit. Avant de partir, il posa bri\u00e8vement sa main sur la mienne. \u00ab Je suis heureux d&#39;\u00eatre venu aujourd&#39;hui, Eleanor. \u00bb Je lui r\u00e9pondis que moi aussi. C&#39;\u00e9tait peu de chose \u00e0 dire, mais cela contenait davantage que je ne souhaitais lui montrer.<\/p>\n<p>Je conduisis jusqu&#39;\u00e0 ma maison en laissant la radio \u00e9teinte. Les rues m&#39;\u00e9taient famili\u00e8res, pourtant j&#39;avais l&#39;impression d&#39;en remarquer certains d\u00e9tails pour la premi\u00e8re fois. Je vis les fleurs devant la pharmacie, les premiers bourgeons sur les arbres du parc et un couple \u00e2g\u00e9 qui marchait lentement en se tenant par le bras. Lorsque j&#39;arrivai, je restai un moment assise derri\u00e8re le volant. Une semaine auparavant, j&#39;aurais \u00e9t\u00e9 certaine de savoir \u00e0 quoi ressembleraient les prochains mois. Ce samedi-l\u00e0, je n&#39;en avais plus aucune id\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans la cuisine, je d\u00e9posai mon sac sur une chaise et pr\u00e9parai une tasse de th\u00e9. Le silence de la maison \u00e9tait toujours l\u00e0, avec le tic-tac de l&#39;horloge et le l\u00e9ger bourdonnement du r\u00e9frig\u00e9rateur. Pourtant, quelque chose avait chang\u00e9 dans la fa\u00e7on dont je l&#39;entendais. Je posai ma tasse sur la table, puis regardai le calendrier accroch\u00e9 pr\u00e8s de la porte. Mardi \u00e9tait encore vide. Je pris un stylo et y inscrivis simplement : \u00ab Caf\u00e9, onze heures. \u00bb Je restai longtemps devant ces quelques mots. Pour la premi\u00e8re fois depuis la mort de Howard, j&#39;attendais une journ\u00e9e qui n&#39;\u00e9tait pas li\u00e9e \u00e0 un devoir, \u00e0 une comm\u00e9moration ou \u00e0 une habitude.<\/p>\n<p>Je ne savais pas encore si Garrett et moi retrouverions autre chose que des souvenirs. Je ne savais pas non plus ce que nos familles penseraient de cette rencontre, ni quelles difficult\u00e9s nous attendraient si nous d\u00e9cidions de nous rapprocher. Mais j&#39;avais accept\u00e9 de le revoir. \u00c0 soixante-douze ans, ce choix me semblait \u00e0 la fois minuscule et consid\u00e9rable. Avant de monter me coucher, je v\u00e9rifiai une derni\u00e8re fois l&#39;heure inscrite sur le calendrier. Puis, presque malgr\u00e9 moi, je souris dans la cuisine vide.<\/p>\n<hr>\n<h2><strong><a href=\"https:\/\/lastestdrama.com\/?p=5297\">Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 2 : Chaque mardi pr\u00e8s de la fen\u00eatre, nos souvenirs reprenaient vie tandis qu\u2019une affection ancienne mena\u00e7ait de bouleverser notre solitude<\/a><\/strong><\/h2>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Eleanor ? \u00bb Cette voix, je ne l&#39;avais plus entendue depuis cinquante-trois ans. 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