{"id":5238,"date":"2026-10-12T06:56:33","date_gmt":"2026-10-12T06:56:33","guid":{"rendered":"https:\/\/lastestdrama.com\/?p=5238"},"modified":"2026-10-12T06:56:33","modified_gmt":"2026-10-12T06:56:33","slug":"partie-4-une-dispute-nee-dun-detail-sans-importance-ma-conduit-a-prononcer-les-mots-qui-allaient-separer-definitivement-nos-deux-existences","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lastestdrama.com\/?p=5238","title":{"rendered":"PARTIE 4 \u2013 Une dispute n\u00e9e d\u2019un d\u00e9tail sans importance m\u2019a conduit \u00e0 prononcer les mots qui allaient s\u00e9parer d\u00e9finitivement nos deux existences"},"content":{"rendered":"<p>Le lendemain soir, je suis rentr\u00e9 plus tard que d\u2019habitude. La journ\u00e9e avait \u00e9t\u00e9 longue, et je n\u2019avais presque pas mang\u00e9. En ouvrant la porte, j\u2019ai imm\u00e9diatement remarqu\u00e9 une lumi\u00e8re allum\u00e9e dans le salon et plusieurs feuilles de papier pos\u00e9es sur la table. Le gar\u00e7on \u00e9tait assis devant son carnet. Il dessinait avec application, un coude appuy\u00e9 sur le bois. Il a lev\u00e9 les yeux lorsque je suis entr\u00e9, m\u2019a salu\u00e9, puis a referm\u00e9 son carnet. Rien, dans cette sc\u00e8ne, ne justifiait ce qui allait suivre. Pourtant, je me souviens avoir senti monter en moi une irritation imm\u00e9diate.<\/p>\n<p>Je lui ai demand\u00e9 pourquoi il n\u2019avait pas rang\u00e9 ses affaires. Il a r\u00e9pondu qu\u2019il venait de terminer et qu\u2019il allait le faire. J\u2019ai montr\u00e9 les crayons, les feuilles et une tasse pos\u00e9e pr\u00e8s du canap\u00e9. Il s\u2019est lev\u00e9 pour les ramasser. Son calme m\u2019a contrari\u00e9 davantage qu&#39;une protestation. J\u2019aurais voulu qu\u2019il manifeste de la mauvaise volont\u00e9, qu\u2019il me donne une raison claire de me mettre en col\u00e8re. Mais il ob\u00e9issait, et je me retrouvais seul face \u00e0 ma propre agressivit\u00e9. Au lieu de m\u2019arr\u00eater, j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 lui reprocher son manque d\u2019attention.<\/p>\n<p>Il a pos\u00e9 ses affaires sur le bord de la table et m\u2019a dit qu\u2019il ferait plus attention. Cette r\u00e9ponse aurait d\u00fb mettre fin \u00e0 l\u2019\u00e9change. Je me souviens pourtant avoir poursuivi, parlant de son attitude g\u00e9n\u00e9rale, de son silence et de sa mani\u00e8re de rester enferm\u00e9. Les reproches s\u2019accumulaient sans ordre. Je ne savais m\u00eame plus ce que je cherchais \u00e0 obtenir. Le gar\u00e7on restait debout devant moi, les mains le long du corps. De temps en temps, il essayait de r\u00e9pondre, mais je l\u2019interrompais avant qu\u2019il puisse terminer.<\/p>\n<p>\u00ab Tu ne comprends pas ce que je te demande \u00bb, lui ai-je lanc\u00e9. Il a lev\u00e9 les yeux. \u00ab Alors explique-moi \u00bb, a-t-il r\u00e9pondu. Il n\u2019y avait aucune insolence dans sa voix. Il semblait sinc\u00e8rement vouloir savoir ce que j&#39;attendais de lui. Pourtant, cette simple demande m\u2019a paru insupportable. Je l\u2019ai accus\u00e9 de me provoquer, de faire semblant de ne pas comprendre et de transformer chaque discussion en difficult\u00e9 suppl\u00e9mentaire. Il a baiss\u00e9 la t\u00eate. Je voyais bien qu\u2019il se refermait, mais j\u2019interpr\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 cette r\u00e9action comme une nouvelle preuve de son indiff\u00e9rence.<\/p>\n<p>Au cours des semaines pr\u00e9c\u00e9dentes, j\u2019avais commenc\u00e9 \u00e0 associer sa pr\u00e9sence \u00e0 tout ce que je ne supportais plus. La maison silencieuse, les repas sans conversation, les souvenirs de ma femme, les nuits o\u00f9 je me r\u00e9veillais en pensant entendre sa voix. Il \u00e9tait devenu, dans mon esprit, le dernier \u00e9l\u00e9ment d\u2019une vie qui m\u2019avait \u00e9t\u00e9 brutalement retir\u00e9e. Je ne comprenais pas qu\u2019il vivait lui aussi parmi les ruines de cette existence. Je voyais un adolescent dont je devais encore m\u2019occuper, alors qu\u2019il aurait fallu reconna\u00eetre un gar\u00e7on qui n\u2019avait plus personne vers qui se tourner.<\/p>\n<p>Il m\u2019a demand\u00e9 s\u2019il pouvait monter dans sa chambre. Je lui ai r\u00e9pondu que je n\u2019avais pas termin\u00e9. Il s\u2019est immobilis\u00e9. J\u2019ai alors prononc\u00e9 une phrase sur les ann\u00e9es pendant lesquelles je l\u2019avais nourri, habill\u00e9 et accompagn\u00e9 dans sa scolarit\u00e9. J\u2019ai \u00e9num\u00e9r\u00e9 ces choses comme si elles constituaient une dette. Il m\u2019a regard\u00e9 avec surprise. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois que je pr\u00e9sentais aussi ouvertement les d\u00e9penses de son enfance comme un effort dont il devait me remercier. \u00c0 cet instant, je n&#39;ai pas compris la violence de cette mani\u00e8re de parler.<\/p>\n<p>\u00ab Je sais que tu as fait tout \u00e7a \u00bb, a-t-il murmur\u00e9. Il ne cherchait pas \u00e0 se d\u00e9fendre. Il constatait simplement quelque chose que nous savions tous les deux. Mais j\u2019avais besoin de davantage. Je voulais qu\u2019il reconnaisse ma souffrance, qu\u2019il me laisse tranquille, qu\u2019il cesse d\u2019occuper les pi\u00e8ces o\u00f9 j\u2019avais v\u00e9cu heureux avec sa m\u00e8re. Je voulais plusieurs choses incompatibles et je les exigeais d\u2019un adolescent endeuill\u00e9. Lorsqu\u2019il a ajout\u00e9 qu\u2019il ne savait pas quoi dire pour arranger la situation, j\u2019ai ressenti une col\u00e8re soudaine contre son impuissance.<\/p>\n<p>Je me suis mis \u00e0 marcher dans la cuisine. Il me suivait du regard sans bouger. Sur le plan de travail, une assiette couverte attendait, comme plusieurs fois auparavant. Il avait encore pr\u00e9par\u00e9 quelque chose pour moi. Je l\u2019ai remarqu\u00e9e et j\u2019ai d\u00e9tourn\u00e9 les yeux. Cette attention contredisait le portrait d\u2019un gar\u00e7on ingrat que je cherchais \u00e0 construire. Je n\u2019avais pas envie d\u2019y r\u00e9fl\u00e9chir. Il \u00e9tait plus facile de me convaincre que tout ce qu\u2019il faisait \u00e9tait insuffisant que d\u2019admettre que j\u2019\u00e9tais incapable de recevoir ses efforts avec la moindre bienveillance.<\/p>\n<p>Je lui ai demand\u00e9 s\u2019il se rendait compte de la situation dans laquelle je me trouvais. Il a r\u00e9pondu qu\u2019il savait que la mort de sa m\u00e8re m\u2019avait boulevers\u00e9. Cette r\u00e9ponse m\u2019a paru pr\u00e9somptueuse. Je lui ai dit qu\u2019il ne pouvait pas comprendre ce que signifiait perdre sa femme apr\u00e8s tant d\u2019ann\u00e9es de vie commune. Il n\u2019a pas contest\u00e9 mes paroles. Il a seulement regard\u00e9 vers la fen\u00eatre. Aujourd\u2019hui, je sais ce que j\u2019avais refus\u00e9 de voir : il venait de perdre sa m\u00e8re, et je ne lui reconnaissais m\u00eame pas le droit de souffrir autant que moi.<\/p>\n<p>\u00ab Je fais de mon mieux \u00bb, a-t-il fini par dire. Sa voix \u00e9tait presque inaudible. J\u2019ai r\u00e9pondu que ce n\u2019\u00e9tait pas suffisant. Il a serr\u00e9 les doigts autour du carnet qu\u2019il tenait encore. Pendant un moment, j\u2019ai cru qu\u2019il allait pleurer. Mais ses traits sont rest\u00e9s immobiles. Il avait cette mani\u00e8re de retenir ses \u00e9motions qui ressemblait \u00e0 de la froideur lorsqu\u2019on refusait de regarder plus attentivement. J\u2019aurais d\u00fb comprendre qu\u2019il avait appris \u00e0 se prot\u00e9ger devant moi. Au lieu de cela, j\u2019ai trouv\u00e9 son silence insultant.<\/p>\n<p>Je me suis approch\u00e9 de la table et j\u2019ai d\u00e9sign\u00e9 ses dessins. Je lui ai reproch\u00e9 de passer ses journ\u00e9es \u00e0 griffonner du papier plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 chercher des fa\u00e7ons de rendre notre vie plus simple. Il a baiss\u00e9 les yeux vers son carnet. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois que je m\u2019attaquais directement \u00e0 ce qui semblait encore lui apporter un peu de r\u00e9confort. Je me souviens du mouvement de ses doigts sur la couverture. Il la caressait machinalement, comme pour v\u00e9rifier qu\u2019elle \u00e9tait toujours l\u00e0. Il n\u2019a pas essay\u00e9 de d\u00e9fendre son travail.<\/p>\n<p>Je lui ai dit que je n\u2019en pouvais plus de vivre ainsi. Il a lev\u00e9 la t\u00eate, surpris par la gravit\u00e9 de ma voix. Jusqu\u2019alors, malgr\u00e9 les tensions, il avait sans doute pens\u00e9 que nous finirions par trouver une mani\u00e8re de cohabiter. Apr\u00e8s tout, nous avions partag\u00e9 dix ann\u00e9es sous le m\u00eame toit. Il connaissait chaque pi\u00e8ce de cette maison. Il avait grandi entre ces murs. Mais je ne pensais plus \u00e0 son histoire. Je pensais uniquement au soulagement que j\u2019imaginais trouver en supprimant de mon quotidien tout ce qui me rappelait ma perte.<\/p>\n<p>Les mots d\u00e9cisifs sont sortis avant que j\u2019en mesure la port\u00e9e. Je lui ai ordonn\u00e9 de rassembler ses affaires et de quitter la maison. J\u2019ai ajout\u00e9 qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas mon fils et que rien ne m\u2019obligeait \u00e0 continuer de vivre avec lui. Il m\u2019a regard\u00e9 sans bouger. Pendant quelques secondes, je me suis attendu \u00e0 ce qu\u2019il me demande si je plaisantais. Mais il n\u2019a pos\u00e9 aucune question. Sa p\u00e2leur \u00e9tait devenue plus visible sous la lumi\u00e8re de la cuisine. Moi, j&#39;ai continu\u00e9 \u00e0 parler, comme si mon autorit\u00e9 d\u00e9pendait de ma capacit\u00e9 \u00e0 ne pas revenir sur cette d\u00e9cision.<\/p>\n<p>Je lui ai fait comprendre que je ne voulais plus avoir \u00e0 m\u2019occuper de lui. J\u2019ai dit que je ne chercherais pas \u00e0 savoir o\u00f9 il irait. Il avait seize ans. Il n\u2019avait aucune raison de conna\u00eetre les difficult\u00e9s que repr\u00e9sente la recherche d\u2019un endroit o\u00f9 dormir, encore moins apr\u00e8s avoir perdu son seul parent. J\u2019en avais parfaitement conscience, mais cette \u00e9vidence n\u2019a pas arr\u00eat\u00e9 ma col\u00e8re. Je croyais qu\u2019il allait finir par me supplier de changer d\u2019avis. Une partie de moi attendait cette supplication pour retrouver le sentiment de contr\u00f4ler la situation.<\/p>\n<p>Il est rest\u00e9 silencieux. Ce calme m\u2019a d\u00e9stabilis\u00e9. Je cherchais sur son visage une col\u00e8re, une objection, n\u2019importe quel signe qui m&#39;aurait permis de poursuivre la dispute. Je n&#39;y ai trouv\u00e9 qu&#39;une expression ferm\u00e9e, presque \u00e9puis\u00e9e. Puis il a baiss\u00e9 les yeux vers son carnet. Il l\u2019a pris contre lui et s\u2019est dirig\u00e9 vers l\u2019escalier. Aucun mot d\u2019insulte, aucune menace, aucune tentative de n\u00e9gociation. Il est simplement parti pr\u00e9parer ses affaires, comme si ma d\u00e9cision ne lui laissait plus rien \u00e0 discuter.<\/p>\n<p>Je l\u2019ai regard\u00e9 monter. Je n\u2019ai pas appel\u00e9 son nom. Je n\u2019ai pas dit que j\u2019avais parl\u00e9 sous le coup de la col\u00e8re. Je suis rest\u00e9 pr\u00e8s de la table, le c\u0153ur battant, en essayant de justifier ce que je venais de faire. Je me r\u00e9p\u00e9tais que nous ne pouvions plus vivre ensemble. Je pensais que notre relation \u00e9tait devenue trop difficile. J\u2019invoquais mon chagrin, ma fatigue et les ann\u00e9es durant lesquelles j\u2019avais assum\u00e9 des responsabilit\u00e9s qui n\u2019\u00e9taient pas, selon moi, les miennes. Aucun de ces arguments ne pouvait pourtant changer le fait que je venais d&#39;expulser un mineur.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9tage, j\u2019entendais des tiroirs s\u2019ouvrir et se refermer. Les bruits \u00e9taient discrets, r\u00e9guliers. Il ne jetait rien au sol. Il ne claquait pas les portes. Il pr\u00e9parait son d\u00e9part avec la m\u00eame application qu\u2019il avait montr\u00e9e pour d\u00e9barrasser la cuisine apr\u00e8s les fun\u00e9railles. J\u2019ai regard\u00e9 l\u2019horloge au-dessus du r\u00e9frig\u00e9rateur. Les minutes avan\u00e7aient, et chaque minute m\u2019offrait une nouvelle occasion de monter. Il aurait suffi que je frappe \u00e0 sa porte, que je reconnaisse la violence de mes paroles et que je lui dise de rester.<\/p>\n<p>Je n\u2019ai pas boug\u00e9. Je me suis assis \u00e0 la table et j\u2019ai observ\u00e9 l\u2019assiette qu\u2019il avait pr\u00e9par\u00e9e. Sous le couvercle, le repas refroidissait lentement. J&#39;ai pens\u00e9 \u00e0 ma femme, \u00e0 la mani\u00e8re dont elle aurait r\u00e9agi si elle m&#39;avait entendu. Elle aurait probablement pos\u00e9 des questions que je ne voulais pas affronter. Elle aurait rappel\u00e9 que son fils n\u2019avait rien demand\u00e9 de tout cela. Elle aurait cherch\u00e9 \u00e0 nous faire parler plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 nous s\u00e9parer. Je connaissais suffisamment son caract\u00e8re pour imaginer cette sc\u00e8ne. Pourtant, je me suis accroch\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9e que son absence me donnait d\u00e9sormais le droit de d\u00e9cider seul.<\/p>\n<p>Environ vingt minutes plus tard, j\u2019ai entendu ses pas descendre l\u2019escalier. Je me suis redress\u00e9. Il portait son vieux sac \u00e0 dos, celui dont les coutures \u00e9taient us\u00e9es et qu\u2019il refusait de remplacer depuis des ann\u00e9es. Le sac semblait presque vide. Il avait mis une veste et tenait son t\u00e9l\u00e9phone dans une main. Je ne lui ai pas demand\u00e9 ce qu\u2019il avait emport\u00e9. Je n\u2019ai pas v\u00e9rifi\u00e9 s\u2019il avait de l\u2019argent, des documents ou un endroit o\u00f9 aller. Je me suis content\u00e9 de le regarder traverser le salon.<\/p>\n<p>Il s\u2019est arr\u00eat\u00e9 pr\u00e8s de la porte. Pendant une seconde, j\u2019ai cru qu\u2019il allait se retourner pour me demander de le laisser rester. Il a effectivement tourn\u00e9 la t\u00eate, mais ses yeux se sont dirig\u00e9s vers le petit meuble o\u00f9 se trouvait autrefois la photographie de sa m\u00e8re. Il y avait maintenant un rectangle plus clair sur le bois, \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 le cadre avait repos\u00e9 pendant des ann\u00e9es. Il a regard\u00e9 cet espace vide, puis il a pos\u00e9 la main sur la poign\u00e9e. Je n&#39;ai compris que bien plus tard ce que ce dernier regard pouvait signifier.<\/p>\n<p>J\u2019aurais pu prononcer son pr\u00e9nom. J\u2019aurais pu lui demander o\u00f9 il comptait passer la nuit. J\u2019aurais pu au moins v\u00e9rifier qu\u2019il avait un moyen de joindre quelqu\u2019un. Mais je suis rest\u00e9 immobile. Le gar\u00e7on a ouvert la porte. L\u2019air frais du soir s\u2019est engouffr\u00e9 dans le couloir, faisant l\u00e9g\u00e8rement bouger un papier pos\u00e9 sur le meuble d\u2019entr\u00e9e. Il a franchi le seuil, puis il a referm\u00e9 derri\u00e8re lui avec pr\u00e9caution. Je n\u2019ai pas entendu ses pas s\u2019\u00e9loigner. Je n\u2019ai entendu que le d\u00e9clic de la serrure.<\/p>\n<p>Pendant quelques instants, je suis rest\u00e9 debout au milieu de la pi\u00e8ce. J&#39;attendais presque qu&#39;il revienne, qu&#39;il frappe ou qu&#39;il m&#39;appelle depuis l&#39;ext\u00e9rieur. Je me racontais qu&#39;il devait avoir un endroit o\u00f9 aller, un camarade capable de l&#39;accueillir pour une nuit. Je ne savais rien de ses relations ni des personnes auxquelles il aurait pu demander de l&#39;aide. Mais cette ignorance m&#39;arrangeait. Elle me permettait d&#39;imaginer qu&#39;une solution existait sans avoir \u00e0 la chercher. Je n&#39;ai pas pris mon t\u00e9l\u00e9phone. Je n&#39;ai contact\u00e9 personne.<\/p>\n<p>Je suis finalement retourn\u00e9 \u00e0 la cuisine. J&#39;ai soulev\u00e9 le couvercle de l&#39;assiette qu&#39;il avait pr\u00e9par\u00e9e. Le repas \u00e9tait encore ti\u00e8de. Je me suis servi un verre d&#39;eau, puis je me suis assis \u00e0 la table. J&#39;avais devant moi la preuve d&#39;une attention que je venais de rejeter avec violence. Pourtant, je n&#39;ai pas pens\u00e9 \u00e0 le faire revenir. J&#39;ai repouss\u00e9 l&#39;assiette sans y toucher et je suis all\u00e9 \u00e9teindre la lumi\u00e8re du salon. J&#39;\u00e9prouvais un soulagement \u00e9trange, m\u00eal\u00e9 \u00e0 une agitation que je pr\u00e9f\u00e9rais attribuer \u00e0 la dispute.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re nuit, j&#39;ai dormi par intermittence. Je me suis r\u00e9veill\u00e9 plusieurs fois en entendant des bruits imaginaires \u00e0 l&#39;\u00e9tage. Chaque fois, je me suis rappel\u00e9 que le gar\u00e7on n&#39;\u00e9tait plus l\u00e0. Je me disais que le calme finirait par me faire du bien. Lorsque le jour s&#39;est lev\u00e9, sa chambre \u00e9tait vide de sa pr\u00e9sence, mais pas de ses affaires. Il avait laiss\u00e9 plusieurs livres, des v\u00eatements et quelques feuilles de dessin. Sur son bureau, une trace plus claire indiquait l&#39;endroit o\u00f9 son carnet avait repos\u00e9. Il n&#39;avait emport\u00e9 que ce qui pouvait tenir dans son vieux sac.<\/p>\n<p>J&#39;ai regard\u00e9 la chambre longtemps. Je me suis demand\u00e9 o\u00f9 il avait dormi. Cette question aurait pu me conduire \u00e0 le chercher. Je connaissais son num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone, son lyc\u00e9e et plusieurs endroits qu&#39;il fr\u00e9quentait. Il n&#39;avait pas disparu dans un pays lointain. Il se trouvait quelque part, probablement \u00e0 une distance que je pouvais parcourir en voiture. Pourtant, je n&#39;ai fait aucune d\u00e9marche. J&#39;avais d\u00e9cid\u00e9 qu&#39;il n&#39;\u00e9tait plus de ma responsabilit\u00e9, et je me suis accroch\u00e9 \u00e0 cette d\u00e9cision avec une obstination que je prenais pour de la fermet\u00e9.<\/p>\n<p>Le soir suivant, je suis rentr\u00e9 dans une maison parfaitement silencieuse. Personne ne dessinait dans le salon. Aucune lumi\u00e8re ne brillait sous la porte de l&#39;\u00e9tage. Il n&#39;y avait pas d&#39;assiette laiss\u00e9e \u00e0 mon intention. J&#39;ai pos\u00e9 mes cl\u00e9s dans la coupelle de l&#39;entr\u00e9e, puis j&#39;ai regard\u00e9 l&#39;escalier. Pour la premi\u00e8re fois depuis la mort de ma femme, j&#39;\u00e9tais v\u00e9ritablement seul. Je croyais avoir obtenu ce que je voulais. Je ne savais pas encore que cette solitude, choisie au prix de l&#39;abandon d&#39;un enfant, finirait par devenir le souvenir le plus lourd de toute mon existence.<\/p>\n<p>Je suis mont\u00e9 jusqu&#39;\u00e0 sa chambre et j&#39;ai referm\u00e9 la porte. J&#39;aurais voulu croire que cela suffisait \u00e0 tourner une page. Mais, en revenant dans le couloir, j&#39;ai aper\u00e7u sur le sol un petit morceau de papier qui avait gliss\u00e9 sous un meuble. C&#39;\u00e9tait une esquisse inachev\u00e9e de ma femme, assise pr\u00e8s de la fen\u00eatre de la cuisine. Le gar\u00e7on avait dessin\u00e9 ses mains avec une pr\u00e9cision remarquable. Je me suis baiss\u00e9, j&#39;ai ramass\u00e9 la feuille et je l&#39;ai regard\u00e9e quelques secondes. Puis je l&#39;ai pos\u00e9e sur la commode, sans chercher \u00e0 comprendre pourquoi il ne l&#39;avait pas emport\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette nuit-l\u00e0, j&#39;ai ferm\u00e9 la porte d&#39;entr\u00e9e \u00e0 double tour. Le geste \u00e9tait habituel, mais il avait d\u00e9sormais une signification diff\u00e9rente. Je ne prot\u00e9geais plus une maison o\u00f9 nous vivions tous les deux. Je fermais derri\u00e8re moi le dernier endroit o\u00f9 le gar\u00e7on avait pu se croire chez lui. J&#39;ai \u00e9teint la lumi\u00e8re et je suis mont\u00e9 me coucher. Au-dehors, la ville continuait \u00e0 vivre. Quelque part, un adolescent de seize ans cherchait comment traverser la nuit avec quelques v\u00eatements, un vieux sac et le souvenir de sa m\u00e8re. Et moi, l&#39;homme qui l&#39;avait \u00e9lev\u00e9 pendant dix ans, je n&#39;ai m\u00eame pas essay\u00e9 de le retrouver.<\/p>\n<hr>\n<h2><strong><a href=\"https:\/\/lastestdrama.com\/?p=5239\">Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 5 : Au premier matin sans lui, j\u2019ai d\u00e9couvert que le silence dont je r\u00eavais pouvait aussi devenir une preuve de ma propre l\u00e2chet\u00e9<\/a><\/strong><\/h2>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le lendemain soir, je suis rentr\u00e9 plus tard que d\u2019habitude. La journ\u00e9e avait \u00e9t\u00e9 longue, et je n\u2019avais presque pas mang\u00e9. 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