{"id":12570,"date":"2026-11-02T03:45:35","date_gmt":"2026-11-02T03:45:35","guid":{"rendered":"https:\/\/lastestdrama.com\/?p=12570"},"modified":"2026-11-02T03:45:35","modified_gmt":"2026-11-02T03:45:35","slug":"ton-pere-est-mort-depuis-un-an-maintenant-degage-de-chez-moi-ma-lance-ma-belle-mere-le-jour-de-ma-sortie-de-prison","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lastestdrama.com\/?p=12570","title":{"rendered":"\u00ab Ton p\u00e8re est mort depuis un an. Maintenant, D\u00c9GAGE de chez moi \u00bb, m&#8217;a lanc\u00e9 ma belle-m\u00e8re le jour de ma sortie de prison."},"content":{"rendered":"<h1 class=\"article-hero__title\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone  wp-image-12571\" src=\"https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/11\/Shadows-of-a-Buried-Secret-300x169.png\" alt=\"\" width=\"957\" height=\"539\" srcset=\"https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/11\/Shadows-of-a-Buried-Secret-300x169.png 300w, https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/11\/Shadows-of-a-Buried-Secret-1024x576.png 1024w, https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/11\/Shadows-of-a-Buried-Secret-768x432.png 768w, https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/11\/Shadows-of-a-Buried-Secret-1536x864.png 1536w, https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/11\/Shadows-of-a-Buried-Secret.png 1672w\" sizes=\"auto, (max-width: 957px) 100vw, 957px\" \/><\/h1>\n<p>Ce matin, \u00e0 Bourges, le surveillant du greffe m&#8217;a rendu mon sac Lidl et une enveloppe avec 41 \u20ac. Il a lu mon nom sur sa feuille. Il a regard\u00e9 la rue, derri\u00e8re la grille.<\/p>\n<p>\u00ab Quelqu&#8217;un vient vous chercher ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mon p\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>Il n&#8217;a rien r\u00e9pondu. Il a tamponn\u00e9 la feuille et il m&#8217;a tendu un stylo. J&#8217;ai sign\u00e9 en bas, comme j&#8217;ai toujours sign\u00e9. Mon L bien droit, une barre et un pied.<\/p>\n<p>\u00c7a remontait \u00e0 huit heures. Maintenant j&#8217;\u00e9tais \u00e0 genoux sur le sol en terre du cabanon, avec un carton ouvert entre les genoux. Il y faisait d\u00e9j\u00e0 sombre. Le jour passait par une seule fente dans la t\u00f4le.<\/p>\n<p>Le carton \u00e9tait ferm\u00e9 avec du gros scotch marron, enroul\u00e9 \u00e0 la main, tendu comme pour un d\u00e9m\u00e9nagement. J&#8217;avais d\u00fb le d\u00e9coller avec le bout de la petite cl\u00e9, ongle apr\u00e8s ongle.<\/p>\n<p>Dessus, le feutre noir. \u00ab Pour le juge. \u00bb Pas pour moi.<\/p>\n<p>Dedans, il y avait d&#8217;abord une pochette plastique, du genre qu&#8217;on ach\u00e8te dix par dix au Leclerc. Elle \u00e9tait pleine de feuilles photocopi\u00e9es, un peu grises. J&#8217;en ai sorti une.<\/p>\n<p>Un bordereau de retrait. La Poste, Vierzon Centre. Huit cents euros. Une date. Et en bas, une signature : \u00ab Lucas Martin \u00bb.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_1\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_1\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>J&#8217;ai compt\u00e9. Vingt-neuf bordereaux. Vingt-neuf signatures \u00e0 mon nom.<\/p>\n<p>Je connaissais le chiffre par c\u0153ur. Trente-huit mille quatre cents euros. Le pr\u00e9sident l&#8217;avait lu \u00e0 voix haute, trois ans plus t\u00f4t, en me regardant par-dessus ses lunettes.<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a va, p&#8217;tit ? \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai sursaut\u00e9. Daniel, le voisin de la parcelle d&#8217;\u00e0 c\u00f4t\u00e9, \u00e9tait dans l&#8217;encadrement de la porte, ses bottes pleines de boue, un s\u00e9cateur \u00e0 la main.<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a va. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab T&#8217;as de la lumi\u00e8re, l\u00e0-dedans ? Y&#8217;a pas de courant chez ton p\u00e8re. J&#8217;ai une lampe de poche si tu veux. \u00bb<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_2\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>\u00ab Merci. \u00c7a ira. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Comme tu veux. Je suis juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Il est rest\u00e9 une seconde de plus, \u00e0 regarder le carton, puis il est reparti vers ses poireaux. J&#8217;ai referm\u00e9 la porte \u00e0 moiti\u00e9.<\/p>\n<p>J&#8217;ai approch\u00e9 le bordereau de la fente de lumi\u00e8re. J&#8217;ai regard\u00e9 la signature. Puis j&#8217;ai sorti de ma poche la feuille de ce matin, celle du greffe, pli\u00e9e en quatre.<\/p>\n<p>Mon L, sur la feuille du greffe : droit. Une barre, un pied. C&#8217;est tout.<\/p>\n<p>Le L du bordereau avait une boucle en haut. Une boucle ronde, comme l&#8217;anse d&#8217;un panier.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_2\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_2\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>Je n&#8217;ai jamais fait de boucle. Jamais. Ni \u00e0 l&#8217;\u00e9cole, ni sur mes fiches de paie, ni sur le registre de la prison. Trois ans que je portais cette condamnation, et personne n&#8217;avait regard\u00e9 mon L.<\/p>\n<p>J&#8217;ai repos\u00e9 la feuille. Mes mains tremblaient un peu, alors j&#8217;ai pris la suite.<\/p>\n<p>Sous la pochette, un cahier \u00e0 spirale, grands carreaux, la couverture bleue toute molle. Sur l&#8217;\u00e9tiquette : \u00ab COMPTES \u00bb. Papa \u00e9crivait toujours en majuscules quand c&#8217;\u00e9tait important.<\/p>\n<p>\u00c0 l&#8217;int\u00e9rieur, une ligne par retrait. La date. La somme. Et dans la marge, la m\u00eame phrase, recopi\u00e9e vingt-neuf fois :<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_3\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>\u00ab Lucas \u00e0 l&#8217;entrep\u00f4t de 6 h \u00e0 14 h. Planning du frigo. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis rappel\u00e9 le planning, scotch\u00e9 sous l&#8217;aimant en forme de poule. Papa le regardait tous les soirs, avant de mettre la soupe \u00e0 chauffer. Je croyais qu&#8217;il v\u00e9rifiait que je rentrais \u00e0 l&#8217;heure.<\/p>\n<p>Il notait.<\/p>\n<p>Le jour du tribunal, mon avocate avait demand\u00e9 les pointages de la badgeuse. L&#8217;entrep\u00f4t avait chang\u00e9 de logiciel. Les fichiers de l&#8217;ann\u00e9e n&#8217;existaient plus. Le procureur avait dit : \u00ab Il a tr\u00e8s bien pu s&#8217;absenter. \u00bb J&#8217;avais baiss\u00e9 la t\u00eate.<\/p>\n<p>Le cahier, lui, avait gard\u00e9 tout \u00e7a. Chaque marge.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_3\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_3\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>J&#8217;ai tourn\u00e9 les pages. L&#8217;\u00e9criture changeait. Les premi\u00e8res lignes \u00e9taient droites, appuy\u00e9es, bien \u00e0 lui. Puis elles se mettaient \u00e0 pencher. Les derni\u00e8res descendaient en escalier.<\/p>\n<p>Sur la derni\u00e8re page, il avait \u00e9crit mon pr\u00e9nom. Plusieurs fois. En bas, en train de s&#8217;entra\u00eener, comme un gamin qui apprend.<\/p>\n<p>LUCAS. LUCAS. Lucas. Lucas.<\/p>\n<p>Les trois premiers, trembl\u00e9s. Le dernier \u00e0 peu pr\u00e8s lisible.<\/p>\n<p>Je suis rest\u00e9 l\u00e0, accroupi, le cahier ouvert sur les genoux. Dehors, Daniel arrosait. J&#8217;entendais le jet, le seau, le jet.<\/p>\n<p>Au fond du carton, il restait une lettre. Une seule feuille, pli\u00e9e en trois. En haut : \u00ab \u00c0 Madame, Monsieur le juge \u00bb.<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_4\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>\u00ab Mon fils Lucas Martin n&#8217;a retir\u00e9 aucune de ces sommes. Regardez ses L. Regardez les dates. Je n&#8217;ai pas pu le dire \u00e0 l&#8217;audience. Je sais que ce n&#8217;est pas une excuse. G\u00e9rard Martin. \u00bb<\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait tout.<\/p>\n<p>Pas de nom. Pas un seul nom, \u00e0 part le mien et le sien. Qui avait fait \u00e7a, pourquoi, comment, rien. Papa avait \u00e9crit \u00e0 un juge comme on \u00e9crit sur une ordonnance de m\u00e9decin, juste ce qu&#8217;il faut pour que \u00e7a passe.<\/p>\n<p>Et \u00ab je n&#8217;ai pas pu le dire \u00bb. Pas pu. Pas \u00ab je n&#8217;ai pas voulu \u00bb.<\/p>\n<p>Je me suis dit que je comprendrais plus tard. Je me suis dit que j&#8217;avais d\u00e9j\u00e0 assez de choses \u00e0 comprendre pour cette journ\u00e9e.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_4\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_4\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>C&#8217;est l\u00e0 que mes doigts ont touch\u00e9 le fond du carton. Il restait un dernier objet, gliss\u00e9 sous un bout de carton pli\u00e9 en deux, pour qu&#8217;il ne roule pas.<\/p>\n<p>Un sachet de cong\u00e9lation. Dedans, une toute petite cassette, de celles qui servent aux dictaphones. Une \u00e9tiquette blanche, de l&#8217;\u00e9criture trembl\u00e9e :<\/p>\n<p>\u00ab Cuisine. Pour le juge. \u00bb<\/p>\n<p>Coll\u00e9 dessus, un Post-it jaune, plus r\u00e9cent. La m\u00eame main, mais mieux appliqu\u00e9e, comme s&#8217;il avait pris le temps :<\/p>\n<p>\u00ab Le magn\u00e9tophone est dans la bo\u00eete \u00e0 clous. Il faut deux piles. N&#8217;\u00e9coute pas \u00e7a dans la maison. \u00bb<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_5\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>J&#8217;ai regard\u00e9 la cassette. Elle tenait dans ma paume, plus l\u00e9g\u00e8re qu&#8217;une pi\u00e8ce de deux euros.<\/p>\n<p>Derri\u00e8re la porte, le jet de l&#8217;arrosoir s&#8217;est arr\u00eat\u00e9.<\/p>\n<p>Le magn\u00e9tophone \u00e9tait rang\u00e9 dans une chaussette. Une chaussette de laine grise, roul\u00e9e en boule, au fond de la bo\u00eete \u00e0 clous, entre deux tournevis et un m\u00e8tre de couturi\u00e8re.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas compris tout de suite. Puis j&#8217;ai compris que c&#8217;\u00e9tait pour la poussi\u00e8re, et pour le choc. Papa emballait toujours ses affaires fragiles dans ses vieilles chaussettes. Maman le lui reprochait. \u00ab G\u00e9rard, tu vas finir \u00e0 poil. \u00bb<\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait un petit Sony noir, avec une lucarne en plastique ray\u00e9. Il tenait dans la main. J&#8217;ai ouvert le compartiment, derri\u00e8re. Vide.<\/p>\n<p>Deux piles. Il en fallait deux. Et moi j&#8217;avais 41 \u20ac dans une enveloppe, un sac Lidl et un t\u00e9l\u00e9phone mort.<\/p>\n<p>Je suis sorti. L&#8217;air sentait la terre mouill\u00e9e et le feu de feuilles. Daniel \u00e9tait accroupi devant ses poireaux, de dos, un seau \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui. Il a tourn\u00e9 la t\u00eate avant m\u00eame que je dise un mot.<\/p>\n<p>\u00ab Tu veux la lampe ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Des piles. T&#8217;en as ? Deux. Des petites. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Des piles ? \u00bb Il a regard\u00e9 le magn\u00e9tophone dans ma main. Quelque chose a boug\u00e9 dans son visage. \u00ab C&#8217;est quoi, \u00e7a ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un vieux truc \u00e0 papa. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ah. \u00bb<\/p>\n<p>Il s&#8217;est essuy\u00e9 les mains sur son pantalon. Il est entr\u00e9 dans son propre cabanon, une cabane en bois avec une radio pos\u00e9e sur une caisse. Il a ouvert le dos de la radio, il en a sorti deux piles, il me les a mises dans la paume.<\/p>\n<p>\u00ab Elle marchait. Mais bon. Je l&#8217;\u00e9coute plus. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Merci, Daniel. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab De rien. \u00bb Il a h\u00e9sit\u00e9. \u00ab Tu as mang\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pas depuis ce matin. \u00bb<\/p>\n<p>Il a fouill\u00e9 dans un sac plastique accroch\u00e9 \u00e0 un clou. Il en a tir\u00e9 un quignon de baguette, dur comme du bois, avec un reste de rillettes dans le papier.<\/p>\n<p>\u00ab Le pain de la veille. Prends. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pris. J&#8217;ai pens\u00e9 \u00e0 la ligne en stylo bleu au bas de la lettre de papa, \u00ab Mange quelque chose avant \u00bb, et j&#8217;ai mordu dans le quignon avant de rentrer.<\/p>\n<p>Je me suis assis sur la chaise pliante de papa. J&#8217;ai pos\u00e9 la cassette dans le Sony. J&#8217;ai referm\u00e9 le couvercle de plastique. J&#8217;ai appuy\u00e9 sur la touche.<\/p>\n<p>D&#8217;abord, rien. Un souffle. Un gr\u00e9sillement, comme de l&#8217;huile qui chauffe.<\/p>\n<p>Puis un bruit de cuisine. Une radio, tr\u00e8s bas, qui passait les infos locales. Une assiette qu&#8217;on pose. Une chaise qu&#8217;on tire.<\/p>\n<p>Et la voix de papa.<\/p>\n<p>\u00ab Cuisine. Mardi 14 novembre. Il est sept heures dix du soir. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai arr\u00eat\u00e9 le magn\u00e9tophone. J&#8217;ai ouvert la porte. J&#8217;ai respir\u00e9 un grand coup, dehors, devant la t\u00f4le verte.<\/p>\n<p>Papa ne m&#8217;avait jamais enregistr\u00e9. Papa n&#8217;avait jamais enregistr\u00e9 personne. Il disait que \u00e7a ne servait qu&#8217;\u00e0 ceux qui avaient quelque chose \u00e0 cacher. Et voil\u00e0 qu&#8217;il avait mis son propre pr\u00e9nom dans une cassette, comme on signe un t\u00e9moin.<\/p>\n<p>Je suis rentr\u00e9. J&#8217;ai remis en marche.<\/p>\n<p>\u00ab Tu me dis pas la v\u00e9rit\u00e9, Josiane. \u00bb<\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait lui. Sa voix d&#8217;avant. Sa voix qui roulait sur les R, avec ce l\u00e9ger souffle au bout des phrases.<\/p>\n<p>\u00ab Quelle v\u00e9rit\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>Elle. Josiane. Pas de peignoir ni de tasse cette fois, juste sa voix, un peu aigre, un peu fatigu\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab Les retraits. Les vingt-neuf. J&#8217;ai regard\u00e9, moi. J&#8217;ai regard\u00e9 les dates. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et alors ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Lucas \u00e9tait \u00e0 l&#8217;entrep\u00f4t. Chaque fois. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Les bordereaux sont sign\u00e9s, G\u00e9rard. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pas de sa main. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pas de sa main ? Tu l&#8217;as vu, toi, \u00e0 la Poste ? Tu l&#8217;as vu, le petit, mettre la main sur le guichet ? \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai arr\u00eat\u00e9 de m\u00e2cher. Le pain me restait en travers de la gorge.<\/p>\n<p>\u00ab Tu sais ce que je dis, moi ? \u00bb Papa avait baiss\u00e9 la voix. \u00ab Je dis que je vais aller voir le commissaire. \u00bb<\/p>\n<p>Un silence. Une cuill\u00e8re dans une tasse. Elle remuait son caf\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Tu iras voir qui, G\u00e9rard ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le commissaire. Demain matin. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Avec quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Avec ce que j&#8217;ai \u00e9crit. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ce que t&#8217;as \u00e9crit, c&#8217;est un cahier de gamin. Tu sais m\u00eame plus ton code de carte. Mercredi dernier, tu m&#8217;as demand\u00e9 trois fois ce que tu faisais l\u00e0, devant la t\u00e9l\u00e9. Ils vont te regarder, ils vont voir un vieux. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je suis pas fou. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est pas moi qui le dis. \u00bb<\/p>\n<p>Un bruit sec. La cuill\u00e8re qu&#8217;on pose. Puis la voix de Josiane, qui avait chang\u00e9. Plus basse. Plus calme. Je l&#8217;avais d\u00e9j\u00e0 entendue comme \u00e7a, sur le paillasson, quelques heures plus t\u00f4t.<\/p>\n<p>\u00ab Les bordereaux sont sign\u00e9s. Tout le monde les a vus. Personne ira chercher plus loin, G\u00e9rard. Personne. \u00bb<\/p>\n<p>Papa n&#8217;a rien r\u00e9pondu. J&#8217;ai entendu la radio. Une chanson d&#8217;Isabelle Boulay.<\/p>\n<p>\u00ab Mange ta soupe. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis retrouv\u00e9 debout, au milieu du cabanon, le dictaphone tenu \u00e0 deux mains, comme un oiseau bless\u00e9. J&#8217;ai senti que mes yeux me piquaient et j&#8217;ai serr\u00e9 les dents.<\/p>\n<p>Elle ne s&#8217;\u00e9tait m\u00eame pas d\u00e9fendue. Elle n&#8217;avait pas dit : \u00ab Je n&#8217;ai rien fait. \u00bb Elle avait dit : \u00ab Personne ira chercher plus loin. \u00bb<\/p>\n<p>La bande a continu\u00e9 de tourner. Un t\u00e9l\u00e9phone s&#8217;est mis \u00e0 sonner, au loin dans la cuisine. Des pas. Josiane a d\u00e9croch\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Oui. Oui, c&#8217;est moi. \u00bb<\/p>\n<p>Une pause.<\/p>\n<p>\u00ab Attendez. Je suis avec mon mari. Je mets le haut-parleur, je veux qu&#8217;il entende. G\u00e9rard, tais-toi. \u00bb<\/p>\n<p>Un clic. Un souffle de ligne. Puis une voix d&#8217;homme, grave, pos\u00e9e, une voix de bureau et de moquette \u00e9paisse.<\/p>\n<p>\u00ab Madame Martin ? Bonsoir. C&#8217;est Ma\u00eetre B&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>Le Sony a eu un hoquet. Un son plus lent, plus bas, comme un homme qui s&#8217;endort au milieu d&#8217;un mot. Le voyant rouge s&#8217;est mis \u00e0 clignoter, puis s&#8217;est \u00e9teint.<\/p>\n<p>\u00ab Non \u00bb, ai-je dit tout haut. \u00ab Non, non, non. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai ouvert le compartiment. J&#8217;ai tourn\u00e9 les piles, je les ai repos\u00e9es. Rien. Elles venaient de la radio de Daniel. Elles tenaient depuis quand ? Dix ans ?<\/p>\n<p>La voix de l&#8217;homme \u00e9tait coup\u00e9e en deux, quelque part, dans une bande minuscule de plastique brun. Je ne connaissais pas son nom. Mais j&#8217;\u00e9tais s\u00fbr de l&#8217;avoir d\u00e9j\u00e0 entendue.<\/p>\n<p>Dehors, quelqu&#8217;un a touss\u00e9.<\/p>\n<p>Daniel, derri\u00e8re la porte, ne s&#8217;\u00e9tait pas \u00e9loign\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab On ne vend pas la maison d&#8217;un homme vivant, madame Martin. On la vend d&#8217;un homme qui ne peut plus dire non. \u00bb<\/p>\n<p>Cette phrase-l\u00e0, je ne l&#8217;ai entendue qu&#8217;\u00e0 vingt heures pass\u00e9es. Avant, il m&#8217;a fallu un Lidl.<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a marche pas ? \u00bb a demand\u00e9 Daniel, quand je suis sorti du cabanon avec le Sony vide.<\/p>\n<p>\u00ab Plus de piles. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elles \u00e9taient pas mortes, pourtant. \u00bb Il a regard\u00e9 ses poireaux. \u00ab Faut croire. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le Lidl, il ferme \u00e0 quelle heure ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Huit heures. Tu as vingt minutes. \u00bb Il a sorti sa lampe de sa poche, une grosse lampe jaune, en plastique. \u00ab Tiens. Tu me la rendras demain. Il fait noir sur la rue des Lilas. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pris la lampe. J&#8217;ai couru.<\/p>\n<p>Le Lidl \u00e9tait \u00e0 dix minutes \u00e0 pied, derri\u00e8re les HLM. Trois ans que je n&#8217;avais pas pouss\u00e9 une porte automatique. Elle s&#8217;est ouverte toute seule, avec son petit bruit de souffle, et j&#8217;ai failli reculer.<\/p>\n<p>Les piles \u00e9taient en caisse, dans le pr\u00e9sentoir pr\u00e8s des chewing-gums. Un pack de deux, 2,99 \u20ac. J&#8217;ai compt\u00e9 mes pi\u00e8ces dans l&#8217;enveloppe. La caissi\u00e8re attendait.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_1\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_1\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>\u00ab Un sac, monsieur ? \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai lev\u00e9 mon sac Lidl, celui de la prison, vieux de trois ans, pass\u00e9 \u00e0 la machine par d&#8217;autres que moi. Elle a souri sans comprendre. J&#8217;ai pay\u00e9. Il me restait 38,01 \u20ac.<\/p>\n<p>Je suis revenu en courant, la lampe jaune dans une main, le sachet de piles dans l&#8217;autre. Je me suis enferm\u00e9 dans le cabanon. J&#8217;ai coinc\u00e9 la chaise sous la poign\u00e9e.<\/p>\n<p>Les piles se sont mises en place du premier coup. Le Sony a eu un petit clic. J&#8217;ai retourn\u00e9 la cassette, retrouv\u00e9 l&#8217;endroit o\u00f9 la voix s&#8217;arr\u00eatait, recul\u00e9 de quelques secondes.<\/p>\n<p>\u00ab Madame Martin ? Bonsoir. C&#8217;est Ma\u00eetre B&#8230; \u00bb<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_2\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>La bande a continu\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab &#8230;eaumont. Je ne vous d\u00e9range pas ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non, non. Mon mari est l\u00e0. Je vous mets sur haut-parleur, \u00e7a le calmera. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Bonsoir, monsieur Martin. \u00bb<\/p>\n<p>Papa n&#8217;a rien dit. J&#8217;entendais sa respiration, tout pr\u00e8s du micro. Il avait d\u00fb poser le Sony sur la table, entre la corbeille \u00e0 pain et le sel.<\/p>\n<p>\u00ab Bon. \u00bb Une toux s\u00e8che, polie. \u00ab J&#8217;ai relu votre dossier, madame. Je vous le dis franchement, ce n&#8217;est pas propre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. \u00bb<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_2\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_2\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>\u00ab La procuration que votre mari a donn\u00e9e \u00e0 son fils est valable. Les retraits sont sign\u00e9s. Si le fils est condamn\u00e9, c&#8217;est parfait : vous \u00eates la victime, vous prenez la main sur les comptes. Le juge ne vous demandera pas d&#8217;o\u00f9 vient l&#8217;argent. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et la maison ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab La maison est le vrai sujet. \u00bb Le ton avait chang\u00e9. Un ton de comptable. \u00ab Pour la vendre, il faut que monsieur Martin ne s&#8217;y oppose pas. Donc il faut un certificat. Inapte \u00e0 exprimer sa volont\u00e9. J&#8217;ai un confr\u00e8re, le docteur Bernard, qui signera. Il vous conna\u00eet. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il me conna\u00eet bien. \u00bb<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_3\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>\u00ab Le moment venu, vous ferez la demande au juge des tutelles. Habilitation familiale. Une formalit\u00e9. Je ferai en sorte que \u00e7a passe. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et le petit ? \u00bb<\/p>\n<p>Quelque chose s&#8217;est serr\u00e9 dans ma poitrine. J&#8217;ai pos\u00e9 la main \u00e0 plat sur la t\u00f4le froide du cabanon.<\/p>\n<p>\u00ab Il prendra ce qu&#8217;il prendra. Trois ans, cinq ans. \u00c7a vous laisse le temps. Il ne faut pas toucher \u00e0 la maison avant que le dossier soit ferm\u00e9. Ensuite personne ne rouvre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et le prix ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Cent dix-huit mille euros. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle en vaut cent quatre-vingt-dix. \u00bb<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_3\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_3\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>\u00ab Elle vaut ce que dit l&#8217;acte, madame. \u00bb Un petit rire sans humour. \u00ab L&#8217;acqu\u00e9reur est pr\u00eat. Il vous r\u00e8gle nette de frais. Vous aurez de quoi tenir vos \u00e9ch\u00e9ances. Les quatre-vingt-quatorze mille, vous les oubliez. \u00bb<\/p>\n<p>Quatre-vingt-quatorze mille.<\/p>\n<p>Je n&#8217;avais jamais entendu ce chiffre. Je ne savais pas \u00e0 qui elle devait \u00e7a, ni pourquoi. Mais le Sony avait gard\u00e9 le silence de Josiane, un silence bref, tendu, d&#8217;une femme qui compte.<\/p>\n<p>\u00ab Je vous le r\u00e9p\u00e8te \u00bb, a dit la voix. \u00ab Pas un mot \u00e0 votre mari. Pas un mot au gar\u00e7on. Pas un mot \u00e0 quiconque. \u00bb<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_4\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>\u00ab Il vous entend, l\u00e0, non ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il ne comprend plus tr\u00e8s bien. \u00bb<\/p>\n<p>Un bruit. Une chaise qui racle. Papa s&#8217;\u00e9tait lev\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Je comprends tr\u00e8s bien, Ma\u00eetre. \u00bb<\/p>\n<p>Sa voix, tout pr\u00e8s du micro, plus claire que celle du notaire. J&#8217;ai ferm\u00e9 les yeux.<\/p>\n<p>\u00ab Monsieur Martin, vous \u00eates fatigu\u00e9&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je comprends tr\u00e8s bien. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab G\u00e9rard, assieds-toi \u00bb, a dit Josiane.<\/p>\n<p>Il n&#8217;a pas r\u00e9pondu. J&#8217;ai entendu ses pas, une porte, un robinet qui coule. Puis le notaire a repris, avec une patience de m\u00e9decin :<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_4\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_4\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>\u00ab Madame, je vous rappelle. Beaumont. \u00c9tude Beaumont, \u00e0 Vierzon. Vous avez mon num\u00e9ro direct. \u00bb<\/p>\n<p>Beaumont.<\/p>\n<p>J&#8217;ai arr\u00eat\u00e9 la bande avec le pouce. Je me suis assis sur le sol, sans m&#8217;en rendre compte, le dos contre l&#8217;\u00e9tag\u00e8re. La tasse \u00e9br\u00e9ch\u00e9e de papa a trembl\u00e9 au-dessus de ma t\u00eate.<\/p>\n<p>Ma\u00eetre Beaumont. Il n&#8217;y avait qu&#8217;un seul notaire \u00e0 Vierzon que papa connaissait. Celui du testament de maman. Celui qui m&#8217;avait donn\u00e9 une pastille Vichy, il y a vingt ans, dans un bureau trop chaud, en disant : \u00ab Tu signes ici, mon grand. Tu es courageux. \u00bb<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_5\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>J&#8217;avais onze ans. J&#8217;avais sign\u00e9. Je ne me rappelais pas quoi.<\/p>\n<p>Et jeudi, dix heures, c&#8217;est lui qui passait chez Josiane pour la vente. Elle l&#8217;avait dit sur le paillasson, tr\u00e8s calme, comme on annonce le facteur.<\/p>\n<p>J&#8217;ai remis la cassette. Il restait quelques secondes de bande. Des bruits de vaisselle, la radio qui revenait. Et, tout pr\u00e8s du micro, un souffle.<\/p>\n<p>\u00ab Je cache \u00e7a \u00bb, a murmur\u00e9 papa. \u00ab Pour Lucas. \u00bb<\/p>\n<p>Clac. Fin de bande.<\/p>\n<p>Je suis rest\u00e9 dans le noir, avec la lampe jaune de Daniel \u00e9teinte entre mes genoux, \u00e0 regarder la lucarne grise du Sony.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_5\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_5\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>Dehors, une porti\u00e8re de voiture a claqu\u00e9. Quelqu&#8217;un parlait au t\u00e9l\u00e9phone, \u00e0 voix basse.<\/p>\n<p>\u00c0 dix heures du soir, j&#8217;avais fait dix fois le tour du cabanon et je n&#8217;avais toujours pas trouv\u00e9 o\u00f9 dormir.<\/p>\n<p>Pas de lit. Pas de courant. Deux b\u00eaches, un arrosoir, une chaise pliante et une b\u00e2che bleue. Et la tasse de papa, sur l&#8217;\u00e9tag\u00e8re, avec son fond de caf\u00e9 sec que je n&#8217;osais pas laver.<\/p>\n<p>Il faisait six degr\u00e9s. J&#8217;avais lu \u00e7a sur le thermom\u00e8tre \u00e0 aiguille, clou\u00e9 \u00e0 l&#8217;ext\u00e9rieur, un cadeau de la quincaillerie.<\/p>\n<p>Dans un coin, accroch\u00e9 \u00e0 un clou, il y avait la veste bleue de papa. Celle de l&#8217;usine. Elle sentait l&#8217;huile de coupe et le tabac froid, et un peu l&#8217;humidit\u00e9. Je l&#8217;ai pass\u00e9e par-dessus mon sweat. Elle \u00e9tait trop large aux \u00e9paules. Je n&#8217;ai pas r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 \u00e7a.<\/p>\n<p>On a frapp\u00e9 deux petits coups sur la t\u00f4le.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est moi. \u00bb<\/p>\n<p>Daniel. Il avait \u00f4t\u00e9 ses bottes, il \u00e9tait en chaussons de feutre, avec un gros thermos dans une main et un petit bo\u00eetier noir dans l&#8217;autre.<\/p>\n<p>\u00ab Soupe de poireaux. C&#8217;est les miens. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Daniel. T&#8217;\u00e9tais pas oblig\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. \u00bb Il a regard\u00e9 la b\u00e2che, le carton que j&#8217;avais gliss\u00e9 dessous, le Sony pos\u00e9 sur l&#8217;\u00e9tag\u00e8re. Il a d\u00e9tourn\u00e9 les yeux, tout de suite. \u00ab Et \u00e7a, c&#8217;est ma batterie. Pour ton t\u00e9l\u00e9phone. T&#8217;as un c\u00e2ble ? \u00bb<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_1\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_1\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>\u00ab Dans le sac. \u00bb<\/p>\n<p>Il m&#8217;a regard\u00e9 brancher. Mon vieux Samsung s&#8217;est allum\u00e9 avec un petit tintement, un logo qui a mis des ann\u00e9es \u00e0 appara\u00eetre.<\/p>\n<p>\u00ab Tu dors ici ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle va revenir demain, tu sais. Avec sa pince. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle t&#8217;a rien laiss\u00e9, la Josiane. Pas m\u00eame un lit. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas r\u00e9pondu. J&#8217;ai bu la soupe. Elle \u00e9tait chaude et elle avait un go\u00fbt de poivre et de terre. C&#8217;\u00e9tait la premi\u00e8re chose chaude que j&#8217;avalais depuis deux jours.<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_2\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>Daniel est rest\u00e9 debout. Il tournait sa casquette dans ses mains.<\/p>\n<p>\u00ab Ton p\u00e8re, il est o\u00f9, vraiment ? \u00bb a-t-il fini par dire.<\/p>\n<p>\u00ab Au cimeti\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ah. \u00bb<\/p>\n<p>Il a hoch\u00e9 la t\u00eate. Il avait l&#8217;air de quelqu&#8217;un qui attend une autre r\u00e9ponse.<\/p>\n<p>\u00ab Bonne nuit, p&#8217;tit. \u00bb<\/p>\n<p>Il est parti vite, sans se retourner, en tra\u00eenant ses chaussons sur les graviers.<\/p>\n<p>Pas de verrou sur la porte. Papa disait que personne ne vole des poireaux. J&#8217;ai cal\u00e9 la chaise sous la poign\u00e9e et j&#8217;ai tir\u00e9 la b\u00e2che bleue sur moi, comme une couverture, avec le carton contre mon ventre.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_2\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_2\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>Le t\u00e9l\u00e9phone a vibr\u00e9. D&#8217;abord un message de l&#8217;op\u00e9rateur : \u00ab Votre ligne a \u00e9t\u00e9 r\u00e9sili\u00e9e pour inactivit\u00e9. \u00bb Normal. Puis des messages d&#8217;avant la prison, des pubs, une photo d&#8217;un coll\u00e8gue de l&#8217;entrep\u00f4t, un anniversaire que j&#8217;avais rat\u00e9.<\/p>\n<p>Puis un SMS de Josiane. Dat\u00e9 du mois de juin de ma deuxi\u00e8me ann\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab Ne cherche plus \u00e0 joindre ton p\u00e8re. Il a tourn\u00e9 la page. J. \u00bb<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai lu deux fois, trois fois. Je savais \u00e0 peine ce qu&#8217;il voulait dire. Elle n&#8217;avait pas \u00e9crit \u00ab il est mort \u00bb. Elle avait \u00e9crit \u00ab il a tourn\u00e9 la page \u00bb. Je me suis rappel\u00e9 les deux lettres que j&#8217;avais envoy\u00e9es \u00e0 cette \u00e9poque, les quatre autres, et celles qui \u00e9taient revenues avec un tampon : \u00ab N&#8217;habite plus \u00e0 l&#8217;adresse indiqu\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_3\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>Il habitait bien l\u00e0. C&#8217;est moi qu&#8217;on avait ray\u00e9.<\/p>\n<p>Sous le SMS, il y avait un voyant rouge. Messagerie vocale. Un message de dix-huit jours, trente et une secondes, d&#8217;un num\u00e9ro que je ne connaissais pas.<\/p>\n<p>J&#8217;ai pos\u00e9 le t\u00e9l\u00e9phone sur la terre, devant moi, et j&#8217;ai appuy\u00e9 sur le haut-parleur.<\/p>\n<p>\u00ab Bonjour. C&#8217;est un message pour Lucas Martin. \u00bb<\/p>\n<p>Une voix de femme, tr\u00e8s jeune, qui parlait vite, tout bas, comme quelqu&#8217;un cach\u00e9 dans un couloir.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_3\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_3\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>\u00ab Je m&#8217;appelle Manon. Je suis aide-soignante aux Glycines, \u00e0 Mehun-sur-Y\u00e8vre. J&#8217;ai eu votre num\u00e9ro dans l&#8217;agenda de votre papa. Il me parle de vous tous les jours. Enfin, il&#8230; il essaie. \u00c9coutez, quand vous sortirez, venez. Mais surtout, ne passez pas par l&#8217;accueil. Passez par&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>Bip. Fin du message.<\/p>\n<p>J&#8217;ai rappel\u00e9. Rien. \u00ab Votre ligne est suspendue. \u00bb J&#8217;ai rappel\u00e9 trois fois, comme si \u00e7a allait changer.<\/p>\n<p>Mehun-sur-Y\u00e8vre. Les Glycines. Je ne connaissais pas. C&#8217;\u00e9tait une petite ville, quinze kilom\u00e8tres de Vierzon, sur la ligne de Bourges.<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_4\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>Un EHPAD, sans doute. Une maison o\u00f9 l&#8217;on met les vieux quand on ne veut plus les voir.<\/p>\n<p>Papa y \u00e9tait. Vivant. Il parlait de moi tous les jours. Il essayait.<\/p>\n<p>Je me suis roul\u00e9 en boule sous la b\u00e2che, la veste de papa remont\u00e9e jusqu&#8217;au menton. J&#8217;ai pleur\u00e9 pour la premi\u00e8re fois depuis le matin, sans bruit, la bouche ouverte, comme un enfant qui a peur de r\u00e9veiller la maison.<\/p>\n<p>Il faut croire que j&#8217;ai fini par m&#8217;endormir. Je me suis r\u00e9veill\u00e9 avec un go\u00fbt de fer dans la bouche et le t\u00e9l\u00e9phone encore ti\u00e8de contre ma joue. Il marquait 23 h 38.<\/p>\n<p>Quelque chose avait chang\u00e9 dans le noir. Je ne savais pas quoi.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_4\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_4\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>Puis j&#8217;ai entendu des graviers.<\/p>\n<p>Des pas. Lents. Quelqu&#8217;un qui marchait sur le chemin des parcelles en tra\u00eenant un peu la jambe. Le rond d&#8217;une lampe a gliss\u00e9 sur les planches, a trouv\u00e9 la fente, s&#8217;est pos\u00e9 sur ma main.<\/p>\n<p>J&#8217;ai \u00e9teint l&#8217;\u00e9cran du t\u00e9l\u00e9phone avec le pouce. Je me suis fig\u00e9.<\/p>\n<p>Un bruit de m\u00e9tal. Un long grincement, comme une m\u00e2choire qui s&#8217;ouvre.<\/p>\n<p>La pince s&#8217;est gliss\u00e9e entre la porte et le montant. La chaise a tenu une seconde, deux, puis elle a bascul\u00e9, et la porte s&#8217;est ouverte sur la nuit.<\/p>\n<p>Le rond de la lampe a fait le tour du cabanon. Les b\u00eaches. L&#8217;arrosoir. L&#8217;\u00e9tag\u00e8re.<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_5\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>Josiane est entr\u00e9e.<\/p>\n<p>Sous la b\u00e2che, je comptais ses pas. Un, deux, trois. Le sol du cabanon faisait quatre pas sur trois. Elle en avait d\u00e9j\u00e0 fait deux de trop.<\/p>\n<p>Je ne respirais plus que par le nez, tout petit, tout lent. La b\u00e2che sentait le plastique et l&#8217;humidit\u00e9. Le carton \u00e9tait plaqu\u00e9 contre mon ventre, avec dedans le cahier, la lettre, le Sony et ses deux piles neuves \u00e0 2,99 \u20ac.<\/p>\n<p>Le rond de lumi\u00e8re a gliss\u00e9 sur le dessus de la b\u00e2che, bleu p\u00e2le, puis il est reparti.<\/p>\n<p>\u00ab Putain de cabane. \u00bb<\/p>\n<p>Elle parlait seule. Une voix enrou\u00e9e, avec la fatigue d&#8217;une journ\u00e9e de fausse gentillesse. Elle a pos\u00e9 quelque chose sur l&#8217;\u00e9tag\u00e8re, tout pr\u00e8s de ma t\u00eate. Une pierre. Non. Un t\u00e9l\u00e9phone.<\/p>\n<p>\u00ab Il est pas l\u00e0, ton gamin. \u00bb<\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait la premi\u00e8re fois que je l&#8217;entendais dire \u00ab ton gamin \u00bb \u00e0 quelqu&#8217;un d&#8217;autre qu&#8217;\u00e0 papa.<\/p>\n<p>Elle a boug\u00e9, des v\u00eatements qui frottent. Une doudoune. Elle a ouvert la porte de l&#8217;\u00e9tag\u00e8re d&#8217;un coup, a fait tomber quelque chose. La tasse. J&#8217;ai entendu la tasse de papa rouler sur le sol, sans casser. Josiane l&#8217;a ramass\u00e9e. Je l&#8217;ai entendue la retourner. La poudre de caf\u00e9 sec est tomb\u00e9e sur la terre, \u00e0 un m\u00e8tre de mon visage.<\/p>\n<p>\u00ab Merde. \u00bb<\/p>\n<p>Elle l&#8217;a repos\u00e9e sans douceur.<\/p>\n<p>Le t\u00e9l\u00e9phone a sonn\u00e9. Un son d&#8217;abeille, sur le bois.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_1\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_1\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>\u00ab Oui. Oui, je suis dedans. \u00bb Elle a appuy\u00e9 sur le haut-parleur. \u00ab Je mets le haut-parleur, j&#8217;ai besoin de mes mains. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors ? \u00bb<\/p>\n<p>Beaumont. J&#8217;aurais reconnu cette voix dans un hangar plein de monde. Grave, pos\u00e9e, avec ce petit bruit de salive au bout des phrases.<\/p>\n<p>\u00ab Rien. Daniel m&#8217;a dit qu&#8217;il avait un carton. Un carton qu&#8217;il tenait contre lui. Il l&#8217;a vu ce soir. Je suis dans la cabane, il y a pas de carton. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il l&#8217;a emport\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il est parti \u00e0 la gare, Daniel l&#8217;a vu. Vers neuf heures. Il avait son sac. \u00bb<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_2\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>\u00ab Alors il l&#8217;a sur lui. \u00bb<\/p>\n<p>Silence. J&#8217;ai entendu sa respiration. Sa respiration, \u00e0 elle, dans le cabanon, \u00e0 deux m\u00e8tres de moi.<\/p>\n<p>\u00ab Ma\u00eetre. Qu&#8217;est-ce qu&#8217;il y a dedans, \u00e0 votre avis ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je n&#8217;en sais rien, madame. C&#8217;est pr\u00e9cis\u00e9ment le probl\u00e8me. \u00bb Une voix de bureau, sans \u00e9motion. \u00ab Votre mari a toujours \u00e9t\u00e9 un homme m\u00e9ticuleux. S&#8217;il a laiss\u00e9 quelque chose pour son fils, c&#8217;est qu&#8217;il avait un plan. Et les plans de votre mari, jusqu&#8217;ici, nous les avons \u00e9vit\u00e9s. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il avait rien. Il tenait m\u00eame plus sa fourchette. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il tenait un stylo. Ne l&#8217;oubliez pas. \u00bb<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_2\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_2\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>Un temps. Josiane a ri, un petit rire dur.<\/p>\n<p>\u00ab Et alors ? Il a rien \u00e0 montrer. C&#8217;est un condamn\u00e9. Qui va l&#8217;\u00e9couter ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un juge, par exemple. Un procureur. Un avocat avec un peu de conscience. Je pr\u00e9f\u00e8re ne pas le savoir. Jeudi, dix heures, madame. Vous avez bien compris ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Dix heures. \u00c0 la maison. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab L&#8217;acte est pr\u00eat. Je viendrai avec ma collaboratrice. Et monsieur Martin sera pr\u00e9sent, comme convenu ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Les Glycines me le pr\u00eatent jusqu&#8217;\u00e0 midi. J&#8217;ai la d\u00e9charge. \u00bb<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_3\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>\u00ab Tr\u00e8s bien. Je veux qu&#8217;il soit dans le salon, dans son fauteuil. Je n&#8217;ai pas besoin qu&#8217;il signe. Je n&#8217;ai pas besoin qu&#8217;il parle. Un signe de t\u00eate me suffit. Je l&#8217;\u00e9crirai. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il le fera. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il le fera parce que vous le lui direz, madame. Dans la voiture. Doucement. Vous savez faire. \u00bb<\/p>\n<p>Elle n&#8217;a rien r\u00e9pondu. Elle se tenait l\u00e0, dans l&#8217;ombre, tout pr\u00e8s. J&#8217;ai entendu un bruit de plastique qu&#8217;on d\u00e9place. Ses chaussures venaient de se poser sur le coin de la b\u00e2che. Sur mes pieds.<\/p>\n<p>J&#8217;ai arr\u00eat\u00e9 de respirer.<\/p>\n<p>\u00ab Et le docteur Bernard ? \u00bb a-t-elle demand\u00e9.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_3\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_3\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>\u00ab Son certificat est dans le dossier depuis mars. Inapte \u00e0 exprimer sa volont\u00e9. Dat\u00e9, sign\u00e9, tamponn\u00e9. Ce n&#8217;est pas lui qui m&#8217;inqui\u00e8te. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est qui, alors ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le fils. Je le r\u00e9p\u00e8te. Trouvez ce qu&#8217;il a emport\u00e9. Avant jeudi. Apr\u00e8s, \u00e7a ne sera plus mon probl\u00e8me. Ce sera le v\u00f4tre. \u00bb<\/p>\n<p>La ligne a coup\u00e9.<\/p>\n<p>Josiane est rest\u00e9e un long moment sans bouger. Elle respirait fort. Puis elle a donn\u00e9 un coup de pied dans l&#8217;arrosoir, qui a roul\u00e9 jusqu&#8217;\u00e0 la porte.<\/p>\n<p>\u00ab Salaud \u00bb, a-t-elle dit.<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_4\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>Je ne savais pas si elle parlait du notaire, de moi ou de papa.<\/p>\n<p>Elle a repris son t\u00e9l\u00e9phone. L&#8217;\u00e9cran a \u00e9clair\u00e9 le dessous de la b\u00e2che, un bleu laiteux, et j&#8217;ai vu mes propres genoux, ma main serr\u00e9e sur le carton, \u00e0 vingt centim\u00e8tres du bord.<\/p>\n<p>Si elle avait soulev\u00e9 la toile, elle m&#8217;aurait vu.<\/p>\n<p>Elle ne l&#8217;a pas soulev\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab Pas l\u00e0. Tant pis. \u00bb Elle s&#8217;est parl\u00e9 \u00e0 elle-m\u00eame, comme \u00e0 une voisine. \u00ab Demain, tu retournes aux Glycines. Tu lui fais la le\u00e7on. Et puis jeudi. Dix heures. \u00bb<\/p>\n<p>Ses pas se sont \u00e9loign\u00e9s vers la porte. La lumi\u00e8re a bascul\u00e9, s&#8217;est r\u00e9duite \u00e0 un point.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_4\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_4\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>J&#8217;ai attendu. J&#8217;ai compt\u00e9 jusqu&#8217;\u00e0 soixante, pour de bon, avec mes doigts sous la toile.<\/p>\n<p>Une fois dehors, elle a march\u00e9 sur les graviers, lentement. Elle s&#8217;est arr\u00eat\u00e9e \u00e0 quelques m\u00e8tres. Elle a parl\u00e9, pas tr\u00e8s fort, \u00e0 quelqu&#8217;un qui devait se tenir dans l&#8217;ombre, de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 de l&#8217;all\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab Tu peux rentrer, Daniel. C&#8217;est bon. Je m&#8217;en occupe. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il avait un carton. Je te l&#8217;ai dit. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. Merci. Garde la Clio, c&#8217;est entendu. Les papiers sont \u00e0 ton nom depuis lundi. \u00bb<\/p>\n<p>Daniel n&#8217;a rien r\u00e9pondu. Sa casquette a fait un petit bruit de tissu, entre ses doigts.<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_5\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>Elle est partie. Une porti\u00e8re. Un moteur de petite voiture qui s&#8217;\u00e9loigne dans la rue des Lilas.<\/p>\n<p>Daniel n&#8217;a pas boug\u00e9. Je l&#8217;ai entendu rester l\u00e0, sur le chemin, longtemps, avec sa lampe \u00e9teinte. Puis une voix, tr\u00e8s basse, est venue de l&#8217;all\u00e9e, juste \u00e0 hauteur de la porte rest\u00e9e ouverte.<\/p>\n<p>\u00ab Pardon, p&#8217;tit. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis mordu la main.<\/p>\n<p>Daniel m&#8217;a tendu la cl\u00e9 de la Clio avant que j&#8217;aie d\u00e9cid\u00e9 quoi que ce soit. Je l&#8217;ai prise. Ma main a fait \u00e7a toute seule.<\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait minuit pass\u00e9. Je venais de sortir de sous la b\u00e2che, les jambes mortes, le carton cal\u00e9 sous le bras. Il \u00e9tait assis sur la chaise pliante, sa casquette entre les genoux, sa lampe \u00e9teinte pos\u00e9e par terre.<\/p>\n<p>\u00ab T&#8217;\u00e9tais l\u00e0 \u00bb, a-t-il dit.<\/p>\n<p>\u00ab Depuis qu&#8217;elle a sorti son t\u00e9l\u00e9phone. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors t&#8217;as tout entendu. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. Merci Daniel. \u00bb<\/p>\n<p>Je l&#8217;avais dit exactement sur le ton de Josiane. Il a baiss\u00e9 la t\u00eate.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est moi qui l&#8217;ai appel\u00e9e. \u00c0 six heures et demie. Quand t&#8217;es rentr\u00e9 dans la cabane avec ta cl\u00e9. J&#8217;avais son num\u00e9ro depuis cet \u00e9t\u00e9. Elle m&#8217;avait dit : &#8220;Si le petit revient, tu me pr\u00e9viens.&#8221; \u00bb<\/p>\n<p>Il parlait au sol, \u00e0 ses chaussons.<\/p>\n<p>\u00ab Elle m&#8217;a vendu la Clio quatre cents euros. Une Clio de 2008, avec le contr\u00f4le fait, elle en vaut trois mille. Je suis pas con, Lucas. Je savais que c&#8217;\u00e9tait pas un cadeau. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi t&#8217;as dit oui ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ma retraite, c&#8217;est huit cent soixante-dix euros. Le toit de la parcelle fuit depuis deux hivers. J&#8217;ai dit oui \u00e0 une voiture. C&#8217;est tout ce que j&#8217;ai fait. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est pas tout. \u00bb<\/p>\n<p>Il a relev\u00e9 les yeux. Il avait les yeux de quelqu&#8217;un qui n&#8217;avait pas dormi depuis plusieurs jours.<\/p>\n<p>\u00ab Non. C&#8217;est pas tout. \u00bb<\/p>\n<p>Il a pris un temps. J&#8217;ai entendu un rat, ou une souris, derri\u00e8re les b\u00eaches.<\/p>\n<p>\u00ab Ton p\u00e8re, je l&#8217;ai vu en mars. Une petite jeune, en blouse sous son manteau, l&#8217;a sorti d&#8217;une Twingo. Dans un fauteuil. Jusqu&#8217;ici, devant cette porte. Il m&#8217;a regard\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il t&#8217;a parl\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il a mis un doigt sur sa bouche. \u00bb Daniel a refait le geste, tr\u00e8s lentement, avec son gros doigt de jardinier. \u00ab Comme \u00e7a. Et il a fait non, avec la t\u00eate. J&#8217;ai rien dit. \u00c0 personne. Trois mois apr\u00e8s, Josiane m&#8217;a propos\u00e9 la Clio. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas cri\u00e9. J&#8217;ai regard\u00e9 la tasse sur l&#8217;\u00e9tag\u00e8re, avec son fond de caf\u00e9 sec.<\/p>\n<p>\u00ab Il \u00e9tait vivant. Tu savais qu&#8217;il \u00e9tait vivant. Pendant que moi, j&#8217;\u00e9tais&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je savais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et tu m&#8217;as apport\u00e9 de la soupe de poireaux. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>Il n&#8217;a pas cherch\u00e9 \u00e0 s&#8217;excuser une deuxi\u00e8me fois. Il s&#8217;est lev\u00e9, la chaise a grinc\u00e9. Il m&#8217;a montr\u00e9 la cl\u00e9 dans ma main.<\/p>\n<p>\u00ab Elle est gar\u00e9e derri\u00e8re les jardins, c\u00f4t\u00e9 voie ferr\u00e9e. Le plein est fait \u00e0 moiti\u00e9. Les papiers sont \u00e0 mon nom, alors si on te la cherche, je dirai qu&#8217;on me l&#8217;a vol\u00e9e. Je dirai \u00e7a \u00e0 n&#8217;importe qui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu veux que je te dise quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Rien. Je veux pas que tu me dises rien. \u00bb<\/p>\n<p>Il a laiss\u00e9 sa lampe sur l&#8217;\u00e9tag\u00e8re, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la tasse. Il est sorti sans se retourner. Ses pas se sont \u00e9loign\u00e9s sur le gravier, plus lents qu&#8217;\u00e0 l&#8217;aller.<\/p>\n<p>Je me suis assis sur la chaise encore chaude. J&#8217;avais quarante et un euros, une cl\u00e9 de voiture qui n&#8217;\u00e9tait pas \u00e0 moi et un voisin qui avait mis un doigt sur sa bouche, lui aussi.<\/p>\n<p>J&#8217;ai ouvert le cahier \u00e0 la lumi\u00e8re de la lampe, juste pour avoir quelque chose \u00e0 faire de mes mains. Les vingt-neuf lignes. Les marges. \u00ab Lucas \u00e0 l&#8217;entrep\u00f4t de 6 h \u00e0 14 h. Planning du frigo. \u00bb<\/p>\n<p>Je suis arriv\u00e9 \u00e0 la derni\u00e8re page. Celle o\u00f9 il s&#8217;entra\u00eenait \u00e0 \u00e9crire mon pr\u00e9nom.<\/p>\n<p>LUCAS. LUCAS. Lucas. Lucas.<\/p>\n<p>Je l&#8217;avais d\u00e9j\u00e0 regard\u00e9e trois fois. L\u00e0, quelque chose m&#8217;a d\u00e9rang\u00e9. La couverture arri\u00e8re \u00e9tait trop \u00e9paisse. Quand j&#8217;ai appuy\u00e9 dessus, elle ne s&#8217;est pas pli\u00e9e comme le reste. Elle a fait un petit craquement de papier sec.<\/p>\n<p>J&#8217;ai pass\u00e9 l&#8217;ongle sur la tranche. Deux feuilles avaient \u00e9t\u00e9 coll\u00e9es l&#8217;une contre l&#8217;autre. Avec de la colle blanche d&#8217;\u00e9colier, bien \u00e9tal\u00e9e, s\u00e9ch\u00e9e depuis des mois. Papa n&#8217;avait jamais bricol\u00e9 une chose pareille de sa vie. Il faisait des pi\u00e8ces au centi\u00e8me de millim\u00e8tre. L\u00e0, il avait coll\u00e9 comme un enfant qui cache un mot.<\/p>\n<p>J&#8217;ai pris la petite cl\u00e9 du cabanon. J&#8217;ai gliss\u00e9 le bout entre les deux feuilles. J&#8217;ai d\u00e9coll\u00e9 doucement. Il y a eu un bruit de peau qu&#8217;on arrache. Une bande de papier s&#8217;est d\u00e9chir\u00e9e en haut, j&#8217;ai jur\u00e9 tout bas.<\/p>\n<p>La page \u00e9tait couverte d&#8217;\u00e9criture. Le pr\u00e9nom en majuscules, comme toujours. Ensuite des petites lettres, pench\u00e9es, parce que sa main ne suivait plus.<\/p>\n<p>\u00ab LUCAS. Josiane m&#8217;a dit : si tu parles, le juge donne dix ans \u00e0 ton fils, et toi tu vas dans un EHPAD de la Creuse. Si tu te tais, c&#8217;est trois ans et tu restes chez toi.<\/p>\n<p>Je n&#8217;avais qu&#8217;un stylo et une main qui marche pas. J&#8217;ai pens\u00e9 : trois, c&#8217;est moins que dix. J&#8217;ai choisi trois. Pour toi. Je l&#8217;ai pas demand\u00e9. J&#8217;ai d\u00e9cid\u00e9 tout seul comme un vieux con.<\/p>\n<p>On m&#8217;a mis aux Glycines quand m\u00eame. Elle avait menti sur les deux.<\/p>\n<p>Je sais pas si tu me pardonneras. Si tu me pardonnes pas, je comprendrai. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai lu la derni\u00e8re ligne. Puis je l&#8217;ai relue.<\/p>\n<p>Dehors, un train de nuit est pass\u00e9 derri\u00e8re les jardins. Il a fait trembler la t\u00f4le, et la lampe de Daniel a vacill\u00e9 sur l&#8217;\u00e9tag\u00e8re. Je n&#8217;ai pas boug\u00e9. Les trois mots du milieu, \u00ab J&#8217;ai choisi trois \u00bb, avaient une encre plus noire que les autres, comme s&#8217;il avait appuy\u00e9 deux fois.<\/p>\n<p>Le mercredi, \u00e0 sept heures dix, j&#8217;ai entendu les talons de Josiane dans le couloir. Je les reconnais entre mille. Deux coups secs, une pause, deux coups secs.<\/p>\n<p>Je m&#8217;appelle G\u00e9rard Martin. J&#8217;ai soixante-huit ans. J&#8217;ai \u00e9t\u00e9 tourneur trente-sept ans chez un patron qui ne disait jamais bonjour. Ici, on dit que je ne parle plus. C&#8217;est faux. Je parle tr\u00e8s bien. C&#8217;est ma bouche qui n&#8217;est pas au courant.<\/p>\n<p>Elle est entr\u00e9e sans frapper. Elle a pos\u00e9 son sac sur le lit, comme chez elle, et elle a regard\u00e9 mon plateau.<\/p>\n<p>\u00ab Tu as pas mang\u00e9 ton yaourt. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Chaise \u00bb, ai-je dit.<\/p>\n<p>Je voulais dire \u00ab merci \u00bb. C&#8217;est \u00e7a, la chose. Dans ma t\u00eate, la phrase est enti\u00e8re. \u00c0 la sortie, un mot de la cuisine prend la place. Elle a hauss\u00e9 les \u00e9paules.<\/p>\n<p>\u00ab Chaise. Voil\u00e0. Tu radotes, mon pauvre G\u00e9rard. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a tir\u00e9 le fauteuil \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de mon lit. Elle s&#8217;est assise sur le bord, les genoux serr\u00e9s, la voix douce. Celle du dimanche, quand elle t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 la CAF.<\/p>\n<p>\u00ab Jeudi, dix heures, je te ram\u00e8ne \u00e0 la maison. Ma\u00eetre Beaumont vient. C&#8217;est une petite formalit\u00e9. Tu t&#8217;assois dans ton fauteuil, tu l&#8217;\u00e9coutes lire, et quand il te demande si tu es d&#8217;accord, tu fais oui avec la t\u00eate. Rien d&#8217;autre. Tu n&#8217;as m\u00eame pas \u00e0 parler. \u00c7a tombe bien. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai regard\u00e9 ma main droite, sur le drap. Elle bougeait toute seule, de temps en temps, comme un chat qui r\u00eave. Je l&#8217;ai pos\u00e9e sous la gauche.<\/p>\n<p>\u00ab Tu vois, quand tu fais un effort, tu es mignon. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Lucas \u00bb, ai-je dit.<\/p>\n<p>Ce mot-l\u00e0 sort toujours. Je ne sais pas pourquoi. Il traverse tout, comme un clou dans du beurre.<\/p>\n<p>Elle a eu un petit sourire, sans aucune chaleur.<\/p>\n<p>\u00ab Lucas est \u00e0 Bourges. Il y est encore pour sept ans. Tu le sais. \u00bb<\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait faux. Elle venait de mentir, une fois de plus, avec un visage de ni\u00e8ce d\u00e9vou\u00e9e. Trois ans, ce n&#8217;\u00e9taient pas sept. Mais je ne pouvais pas lui dire. J&#8217;avais un seul mot sur dix qui sortait droit, et elle en avait pris neuf.<\/p>\n<p>Elle a remont\u00e9 la couverture sur mes pieds. Elle l&#8217;a bord\u00e9e. Devant la porte, elle s&#8217;est retourn\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab Je te le dis gentiment, G\u00e9rard. Un signe de t\u00eate. Sinon, je lui ferai dix ans, \u00e0 ton fils. Et toi tu iras dans la Creuse. Cette fois, pas de Mehun. \u00bb<\/p>\n<p>La porte s&#8217;est referm\u00e9e. Les talons se sont \u00e9loign\u00e9s. Deux coups secs, une pause.<\/p>\n<p>Je suis rest\u00e9 longtemps \u00e0 regarder le plafond. Il y avait une tache d&#8217;humidit\u00e9, en forme de Corse. Trois ans plus t\u00f4t, j&#8217;avais cru que le plus dur, c&#8217;\u00e9tait de choisir. J&#8217;avais tort. Le plus dur, c&#8217;est de continuer \u00e0 avoir choisi.<\/p>\n<p>Je pensais \u00e0 la cuisine. Au jour o\u00f9 elle avait t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 \u00e0 Beaumont, debout devant la cafeti\u00e8re, persuad\u00e9e que je ne comprenais plus rien. J&#8217;avais mon Sony sous la toile cir\u00e9e, pas plus gros qu&#8217;un paquet de cigarettes. Je l&#8217;avais mis en route avec ma main gauche, en faisant semblant de chercher mes lunettes. Une demi-heure d&#8217;enregistrement. Elle avait parl\u00e9 de moi comme d&#8217;un meuble.<\/p>\n<p>Une aide-soignante est entr\u00e9e vers sept heures quarante, avec les cheveux dans un \u00e9lastique, des cernes jusqu&#8217;aux joues et une paire de gants bleus \u00e0 la main. Manon. Elle venait de finir sa nuit. Elle ne devait plus \u00eatre l\u00e0.<\/p>\n<p>\u00ab Elle est partie ? \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai fait oui avec la t\u00eate. Celui-l\u00e0, je peux.<\/p>\n<p>Manon a ferm\u00e9 la porte derri\u00e8re elle. Elle s&#8217;est accroupie devant moi, sans me regarder le visage, mais mes mains.<\/p>\n<p>\u00ab G\u00e9rard. J&#8217;ai une nouvelle. \u00c9coutez-moi bien, d&#8217;accord ? \u00bb<\/p>\n<p>Je ne respirais plus.<\/p>\n<p>\u00ab Lucas est sorti hier. Marcel m&#8217;a envoy\u00e9 un message, il lui a donn\u00e9 l&#8217;enveloppe. Il a la cl\u00e9. Il est au cabanon, normalement. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai ferm\u00e9 les yeux. Quand je les ai rouverts, elle pleurait un peu, sans bruit, comme les aides-soignantes qui ont l&#8217;habitude. Elle a pris ma main droite entre les siennes. Elle ne bougeait plus.<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai laiss\u00e9 un message sur son vieux num\u00e9ro, il y a trois semaines. Je sais pas s&#8217;il l&#8217;a eu. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Carton \u00bb, ai-je dit.<\/p>\n<p>\u00ab Oui. Le carton. Il l&#8217;a trouv\u00e9, j&#8217;esp\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Piles. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Deux. Mot. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a ri, une seconde, \u00e0 travers ses larmes.<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez \u00e9crit sur le Post-it, G\u00e9rard. Il a lu. Faites pas cette t\u00eate. Il va se d\u00e9brouiller pour les piles. \u00bb<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai cru. J&#8217;ai pens\u00e9 \u00e0 Daniel, le voisin, qui m&#8217;avait vu en mars devant le cabanon. \u00c0 mon doigt sur ma bouche, devant lui. C&#8217;\u00e9tait moi qui lui avais demand\u00e9 de se taire. Et lui s&#8217;\u00e9tait tu, plus longtemps que je ne l&#8217;esp\u00e9rais.<\/p>\n<p>Manon s&#8217;est relev\u00e9e. Elle s&#8217;est essuy\u00e9 les joues avec le dos du poignet.<\/p>\n<p>\u00ab Il y a madame Dubois. Elle a re\u00e7u un coup de fil ce matin. Je l&#8217;ai entendu depuis le bureau. Elle a pris une feuille. Je sais pas ce qu&#8217;elle a \u00e9crit. \u00bb<\/p>\n<p>Elle est sortie voir. J&#8217;ai attendu. La pendule \u00e9lectrique au mur faisait un petit bruit de grillon : huit heures trente-sept.<\/p>\n<p>La porte s&#8217;est rouverte, vite. Manon n&#8217;a pas voulu entrer. Elle est all\u00e9e droit \u00e0 la fen\u00eatre, a \u00e9cart\u00e9 le rideau d&#8217;un doigt, et elle est rest\u00e9e l\u00e0, de dos, avec sa blouse tach\u00e9e de caf\u00e9.<\/p>\n<p>J&#8217;ai entendu un moteur de bus dans le parking. Une porti\u00e8re. Puis une voix d&#8217;homme, tout en bas, qui demandait \u00e0 l&#8217;accueil si on pouvait voir un r\u00e9sident.<\/p>\n<p>Manon s&#8217;est retourn\u00e9e vers moi. Elle a pos\u00e9 un doigt sur sa bouche, puis elle a articul\u00e9, presque sans souffle :<\/p>\n<p>\u00ab G\u00e9rard. Il est l\u00e0. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Votre p\u00e8re est ici, monsieur Martin. Et vous n&#8217;avez pas le droit de le voir. \u00bb<\/p>\n<p>La directrice des Glycines a dit \u00e7a debout, derri\u00e8re le comptoir de l&#8217;accueil, avec une voix de standard t\u00e9l\u00e9phonique. Une cinquantaine d&#8217;ann\u00e9es, un blazer bleu marine, un badge en plastique. Derri\u00e8re elle, une affiche du menu de la semaine. Mercredi : poireaux vinaigrette.<\/p>\n<p>Je serrais mon sac Lidl contre ma hanche. Le carton \u00e9tait dedans, pli\u00e9 en deux, les rabats rentr\u00e9s. J&#8217;avais pris le TER de 7 h 52 \u00e0 Vierzon, debout, avec trois euros vingt de billet et le ventre vide.<\/p>\n<p>L&#8217;entr\u00e9e sentait la javel et la soupe. Quelque part au premier, une t\u00e9l\u00e9 jouait un jeu de questions.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne veux pas le d\u00e9ranger. Une minute. Je veux juste le voir. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est impossible. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je suis son fils. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais qui vous \u00eates. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a ouvert un grand registre \u00e0 couverture rigide, de ceux qu&#8217;on remplit au stylo-bille. Elle l&#8217;a retourn\u00e9 vers moi, d&#8217;un geste lent, comme on retourne une carte au poker.<\/p>\n<p>Une feuille agraf\u00e9e, page de gauche. Une \u00e9criture ronde, bleue, appliqu\u00e9e. La date d&#8217;hier. 17 h 20.<\/p>\n<p>\u00ab Toute visite de M. Lucas MARTIN (fils, r\u00e9cemment lib\u00e9r\u00e9) est interdite. Pr\u00e9venir sans d\u00e9lai Mme Josiane MARTIN (\u00e9pouse, habilit\u00e9e) au num\u00e9ro suivant. Pr\u00e9venir \u00e9galement le commissariat de Vierzon. \u00bb<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_1\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_1\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>En dessous, une signature \u00e0 l&#8217;encre noire. Pas celle de la directrice. Celle de Josiane.<\/p>\n<p>Hier, \u00e0 17 h 20, j&#8217;\u00e9tais derri\u00e8re le local \u00e0 arrosoirs, avec Marcel et son enveloppe. Josiane avait d\u00e9j\u00e0 tout pr\u00e9vu. Elle avait mis \u00e7a par \u00e9crit et l&#8217;avait d\u00e9pos\u00e9 ici, entre deux menus, avant m\u00eame que je sache o\u00f9 \u00e9tait mon p\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00ab Elle est habilit\u00e9e, a dit la directrice. Elle a la d\u00e9cision du juge des tutelles. Je ne fais qu&#8217;appliquer. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez d\u00e9j\u00e0 appel\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>Elle a regard\u00e9 le comptoir.<\/p>\n<p>\u00ab \u00c0 huit heures vingt. Quand vous avez travers\u00e9 le parking. \u00bb<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_2\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>Je n&#8217;ai pas \u00e9lev\u00e9 la voix. Je ne sais pas pourquoi. Peut-\u00eatre parce que la dame, au fond, avait l&#8217;air d&#8217;avoir peur d&#8217;elle-m\u00eame. Elle remettait un stylo dans son pot, le ressortait, le remettait.<\/p>\n<p>\u00ab Mon p\u00e8re sait que je suis l\u00e0 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne peux rien vous dire. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors \u00e7a veut dire oui. \u00bb<\/p>\n<p>Au premier \u00e9tage, un rideau a boug\u00e9. Un doigt qui l&#8217;\u00e9cartait, juste une seconde. Une blouse tach\u00e9e. Il s&#8217;est referm\u00e9.<\/p>\n<p>La porte vitr\u00e9e s&#8217;est ouverte derri\u00e8re moi avec un chuintement. Deux policiers en uniforme, un homme d&#8217;une cinquantaine d&#8217;ann\u00e9es, grisonnant, et un plus jeune qui n&#8217;a pas dit un mot. Le premier avait une \u00e9charpe noire autour du cou et des yeux fatigu\u00e9s.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_2\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_2\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>\u00ab Lucas Martin ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Brigadier-chef Garcia, commissariat de Vierzon. Une plainte a \u00e9t\u00e9 d\u00e9pos\u00e9e hier soir \u00e0 20 h 05 contre vous par madame Josiane Martin. Vol de documents appartenant \u00e0 la communaut\u00e9, introduction dans un bien. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un bien ? C&#8217;est un cabanon, il m&#8217;a laiss\u00e9 une cl\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne juge pas. J&#8217;applique. Vous avez des documents dans ce sac ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ils sont \u00e0 vous ? \u00bb<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_3\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>\u00ab Ils sont \u00e0 mon p\u00e8re. Ils sont pour le juge. C&#8217;est \u00e9crit dessus. \u00bb<\/p>\n<p>Garcia a tendu la main. Pas de menace. Une main ouverte, large, avec une alliance un peu jaune.<\/p>\n<p>\u00ab Je dois les voir. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pens\u00e9 \u00e0 courir. Un quart de seconde. Mes baskets sans lacets ne m&#8217;auraient pas fait traverser le parking. Alors j&#8217;ai pos\u00e9 le sac sur le comptoir et j&#8217;ai sorti le carton.<\/p>\n<p>Il l&#8217;a ouvert. Il a soulev\u00e9 la pochette plastique, a regard\u00e9 le premier bordereau, le deuxi\u00e8me. Il a pliss\u00e9 les yeux sur la signature. Il est rest\u00e9 deux secondes de trop sur le L.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_3\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_3\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>Puis il a referm\u00e9, d&#8217;un coup sec.<\/p>\n<p>\u00ab Saisie conservatoire. Pi\u00e8ces vis\u00e9es par la plainte. Vous notez : un carton, un cahier \u00e0 spirale, une pochette, une lettre manuscrite, un magn\u00e9tophone de poche, une cassette, deux piles. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous n&#8217;avez pas le droit. C&#8217;est la preuve que&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est ce que dira un juge, monsieur Martin. Pas moi. \u00bb<\/p>\n<p>Il avait dit \u00e7a sans m\u00e9chancet\u00e9. Presque doucement. Il a rempli un formulaire sur le comptoir, avec un stylo qu&#8217;il a emprunt\u00e9 \u00e0 la directrice, en s&#8217;appuyant sur le registre.<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_4\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>Je regardais le carton dispara\u00eetre dans un sac transparent, avec l&#8217;\u00e9tiquette \u00ab Pour le juge \u00bb qui se retournait au fond. La tasse de papa, au moins, \u00e9tait rest\u00e9e au cabanon. Je n&#8217;avais pas os\u00e9 la prendre.<\/p>\n<p>\u00ab Tendez les poignets. \u00bb<\/p>\n<p>Le plus jeune a sorti les menottes. Je ne l&#8217;avais pas vu bouger. Elles \u00e9taient froides et un peu humides, comme un m\u00e9tal qu&#8217;on a eu dans la poche.<\/p>\n<p>\u00ab Chaussures. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Lacets. On les retire. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;en ai pas. \u00bb<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_4\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_4\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>Le jeune policier a baiss\u00e9 les yeux. Il a regard\u00e9 mes baskets, longtemps, puis il a regard\u00e9 Garcia. Garcia a pris son carnet et a \u00e9crit quelque chose qui ressemblait \u00e0 : \u00ab sans lacets \u00bb.<\/p>\n<p>Dehors, le parking sentait la terre mouill\u00e9e. Il y avait une voiture banalis\u00e9e, grise, des si\u00e8ges en simili. Garcia s&#8217;est assis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi \u00e0 l&#8217;arri\u00e8re. Il a sorti un papier de sa poche, l&#8217;a pos\u00e9 sur son genou et a lu \u00e0 voix haute, d&#8217;un ton de lecture de compteur.<\/p>\n<p>\u00ab Garde \u00e0 vue notifi\u00e9e \u00e0 neuf heures z\u00e9ro z\u00e9ro ce mercredi. Fin au plus tard jeudi, neuf heures z\u00e9ro z\u00e9ro. Vous avez le droit \u00e0 un avocat, \u00e0 un m\u00e9decin, \u00e0 pr\u00e9venir un proche. \u00bb<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_5\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>Je n&#8217;ai pas entendu la suite. Je faisais un calcul, dans ma t\u00eate, avec les doigts de la main qui restait libre.<\/p>\n<p>Jeudi, neuf heures. Le notaire signait \u00e0 dix.<\/p>\n<p>Il me restait une heure.<\/p>\n<p>Je comptais les carreaux du mur de la cellule quand la porte s&#8217;est ouverte, \u00e0 quatorze heures dix.<\/p>\n<p>Quatorze carreaux en hauteur, vingt-deux en largeur, tous de la couleur d&#8217;un yaourt \u00e0 la vanille. Une banquette en b\u00e9ton, un matelas en mousse bleue, une couverture grise qui sentait le d\u00e9sinfectant. Dans un coin, un sandwich triangle jambon-beurre que j&#8217;avais ouvert sans l&#8217;avoir mang\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Monsieur Martin. Ma\u00eetre Moreau. \u00bb<\/p>\n<p>Je l&#8217;avais vue trois fois au tribunal, et une fois au parloir. Une petite femme brune, la quarantaine, avec un sac de cuir trop plein et des lunettes remont\u00e9es dans les cheveux. Elle s&#8217;est assise en face de moi sur le tabouret fix\u00e9 au sol. Elle ne m&#8217;a pas serr\u00e9 la main.<\/p>\n<p>\u00ab On m&#8217;a pr\u00e9venue \u00e0 dix heures. Je suis venue d\u00e8s que j&#8217;ai pu. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est gentil. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ne soyez pas ironique. Pas avec moi, pas aujourd&#8217;hui. \u00bb Elle a sorti une chemise cartonn\u00e9e de son sac. \u00ab Je dois vous dire quelque chose avant qu&#8217;on parle de la garde \u00e0 vue. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a pos\u00e9 la chemise sur ses genoux. Elle ne l&#8217;a pas ouverte tout de suite.<\/p>\n<p>\u00ab Il y a dix mois, j&#8217;ai re\u00e7u au cabinet une enveloppe sans nom d&#8217;exp\u00e9diteur. Oblit\u00e9r\u00e9e \u00e0 Vierzon. Dedans : la photocopie d&#8217;un bordereau de retrait, la photocopie d&#8217;une page de cahier. Aucun mot. Aucune lettre. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas boug\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez re\u00e7u \u00e7a avant l&#8217;appel ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pendant le d\u00e9lai. Il me restait trois semaines pour faire appel. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et rien. \u00bb Elle s&#8217;est tourn\u00e9e vers le mur, vers les carreaux, et elle les a regard\u00e9s comme si elle les comptait aussi. \u00ab J&#8217;avais soixante-dix dossiers de commis d&#8217;office. Je me suis dit que c&#8217;\u00e9tait un mauvais plaisant. Un parent qui voulait me faire croire \u00e0 l&#8217;innocence de son fils, comme ils font tous. Je l&#8217;ai rang\u00e9e dans votre dossier. J&#8217;ai m\u00eame pas v\u00e9rifi\u00e9 la signature. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez pas regard\u00e9 mon L. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb<\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait tout. Elle n&#8217;a pas demand\u00e9 pardon. Je lui en ai su gr\u00e9, b\u00eatement. J&#8217;aurais pu lui dire cent choses, des vraies, des m\u00e9chantes. Elles sont rest\u00e9es dans ma gorge, avec le go\u00fbt du jambon.<\/p>\n<p>\u00ab Qu&#8217;est-ce qu&#8217;on fait ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab On demande l&#8217;audition de votre p\u00e8re. On demande une expertise de l&#8217;\u00e9criture. Et on demande \u00e0 ce que ce qu&#8217;il y avait dans votre carton soit vers\u00e9 au dossier. Le brigadier-chef Garcia est pr\u00eat \u00e0 me recevoir \u00e0 vingt heures. Il a l&#8217;air de&#8230; \u00bb Elle a cherch\u00e9 le mot. \u00ab Int\u00e9ress\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il m&#8217;a menott\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il vous a surtout gard\u00e9 \u00e0 vue, ce qui est la seule mani\u00e8re l\u00e9gale de garder vos pi\u00e8ces dans un coffre sans qu&#8217;elles disparaissent. \u00bb Elle a rouvert sa chemise. \u00ab Je ne dis pas que c&#8217;est son intention. Je dis que c&#8217;est le r\u00e9sultat. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai regard\u00e9 ses mains. Elle avait les ongles rong\u00e9s. \u00c7a m&#8217;a rassur\u00e9 d&#8217;un coup, sans que je sache expliquer pourquoi.<\/p>\n<p>Elle est rest\u00e9e une heure. Elle a pris des notes en \u00e9crivant tr\u00e8s vite, sans me quitter des yeux. \u00c0 seize heures, un agent m&#8217;a apport\u00e9 une soupe en sachet et un gobelet de caf\u00e9. Je les ai bus tous les deux, sans rien sentir.<\/p>\n<p>\u00c0 une heure vingt-cinq de la nuit, la porte s&#8217;est ouverte pour la deuxi\u00e8me fois.<\/p>\n<p>Garcia. En chemise, sans son \u00e9charpe, une tasse dans une main. Dans l&#8217;autre, un sac transparent. Dedans, le Sony.<\/p>\n<p>\u00ab Vous dormez pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Moi non plus. \u00bb<\/p>\n<p>Il est entr\u00e9, a referm\u00e9 derri\u00e8re lui sans la verrouiller, puis il a pos\u00e9 le magn\u00e9tophone sur le tabouret. Il a mis deux piles, les m\u00eames, celles de chez Daniel, \u00e0 2,99 \u20ac. Il a appuy\u00e9 sur la touche. Le haut-parleur a crach\u00e9.<\/p>\n<p>La voix de Beaumont est sortie, grave, avec son petit bruit de salive au bout des phrases.<\/p>\n<p>\u00ab &#8230; le m\u00e9decin signera l&#8217;inaptitude, madame. Je vous l&#8217;ai dit. Cent dix-huit mille, pour une maison qui en vaut presque le double. Vous \u00eates consciente que ce n&#8217;est pas la bonne affaire du si\u00e8cle ? \u00bb<\/p>\n<p>Garcia a arr\u00eat\u00e9 la cassette. Il a regard\u00e9 la tasse qu&#8217;il tenait.<\/p>\n<p>\u00ab Cette voix-l\u00e0, je la connais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est le notaire. Il vient jeudi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. \u00bb Il s&#8217;est assis par terre, le dos au mur, comme un gamin. \u00ab Il a fait la succession de ma m\u00e8re, il y a quatre ans. Une maison \u00e0 Vierzon, une petite. Il m&#8217;a dit &#8220;cent dix mille, monsieur Garcia, c&#8217;est un bon prix, ne faites pas estimer, \u00e7a vous co\u00fbtera plus cher que \u00e7a rapporte&#8221;. Je l&#8217;ai cru. J&#8217;avais enterr\u00e9 ma m\u00e8re quinze jours avant. \u00bb<\/p>\n<p>Il s&#8217;est tu. Dehors, un camion de livraison s&#8217;est arr\u00eat\u00e9, a repris sa route.<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai pas dormi depuis quatre ans sur cette maison, Martin. Sans le savoir. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai remarqu\u00e9 qu&#8217;il avait dit mon nom sans \u00ab monsieur \u00bb devant. Je n&#8217;ai rien dit.<\/p>\n<p>Il a sorti de sa poche une feuille pli\u00e9e en quatre.<\/p>\n<p>\u00ab La plainte de votre belle-m\u00e8re contenait des pi\u00e8ces jointes. Pour montrer que le carton lui causait un pr\u00e9judice. Elle a joint une promesse de vente, toute neuve, avec le montant, l&#8217;adresse, et l&#8217;acqu\u00e9reur. Elle n&#8217;a pas pens\u00e9 que quelqu&#8217;un la lirait vraiment. \u00bb<\/p>\n<p>Il me l&#8217;a tendue. Une page photocopi\u00e9e, tamponn\u00e9e. J&#8217;ai lu : \u00ab Promesse de vente. 14 rue des Lilas, Vierzon. Prix : cent dix-huit mille euros. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Qui ach\u00e8te ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Lisez en dessous. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai fait glisser mon doigt sur le papier. Une ligne, en gras, en dessous de l&#8217;adresse.<\/p>\n<p>\u00ab Acqu\u00e9reur : SCI Les Lilas. G\u00e9rante : Madame V\u00e9ronique Beaumont, n\u00e9e Robert. \u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 six heures dix, jeudi matin, un agent m&#8217;a rendu mon sac Lidl, mon Samsung et l&#8217;enveloppe avec mes 41 \u20ac. Il n&#8217;y manquait rien. J&#8217;ai v\u00e9rifi\u00e9 deux fois, \u00e0 cause de la prison.<\/p>\n<p>Garcia m&#8217;attendait dans le couloir, assis sur un banc en plastique, une tasse vide dans la main. Il avait l&#8217;air d&#8217;avoir dormi comme moi. Pas du tout.<\/p>\n<p>\u00ab Le procureur de permanence a lev\u00e9 la garde \u00e0 vue \u00e0 cinq heures cinquante. Ma\u00eetre Moreau l&#8217;a appel\u00e9 \u00e0 minuit, puis \u00e0 quatre heures. Elle est t\u00eatue. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et le carton ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Reste chez moi. Scell\u00e9. Avec la cassette, le cahier et la lettre. \u00bb Il s&#8217;est lev\u00e9 en grima\u00e7ant, une main sur le genou. \u00ab Vous ne les r\u00e9cup\u00e9rez pas. Ce sont des pi\u00e8ces. Si vous repartiez avec, la d\u00e9fense de votre belle-m\u00e8re dirait que vous les avez trafiqu\u00e9es. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors je vais \u00e0 la maison les mains vides. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pas tout \u00e0 fait. \u00bb<\/p>\n<p>Il m&#8217;a tendu une enveloppe kraft, fine. Dedans, trois photocopies. La lettre de papa. Le premier bordereau, avec le L \u00e0 boucle entour\u00e9 au stylo rouge. Et la page coll\u00e9e au fond du cahier, que j&#8217;avais d\u00e9chir\u00e9e en haut avec la cl\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Gardez \u00e7a sur vous. Ce n&#8217;est pas du solide, c&#8217;est un papier. Mais \u00e7a sert \u00e0 ne pas se raconter d&#8217;histoires. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le notaire signe \u00e0 dix heures. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. \u00bb Il a regard\u00e9 sa montre. \u00ab Je ne peux pas vous emp\u00eacher d&#8217;y aller. Je ne peux pas non plus intervenir avant d&#8217;avoir une r\u00e9quisition du parquet pour un domicile priv\u00e9, et le parquet ouvre \u00e0 neuf heures trente. Il faudra une signature, un d\u00e9placement, une voiture. \u00bb Il a pris une inspiration. \u00ab Dix heures cinq. C&#8217;est le plus t\u00f4t que je peux \u00eatre rue des Lilas. Je vous le promets. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Dix heures cinq, \u00e7a veut dire cinq minutes apr\u00e8s. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. Alors vous tiendrez cinq minutes. \u00bb<\/p>\n<p>Il a ouvert un tiroir de bureau, plus loin, et il en a sorti un petit sachet en papier. Deux lacets noirs, longs, avec leurs embouts m\u00e9talliques. Il me les a mis dans la paume sans rien dire.<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai achet\u00e9 \u00e7a pour mes chaussures de rando et je les ai jamais mises. \u00c7a s&#8217;est trouv\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis assis sur le banc. J&#8217;ai enfil\u00e9 le premier lacet dans les \u0153illets de ma basket droite. Je n&#8217;avais pas fait \u00e7a depuis trois ans. Mes doigts avaient oubli\u00e9 le geste. Le n\u0153ud est sorti tout de travers, un n\u0153ud de gamin. J&#8217;ai senti que ma gorge se serrait et j&#8217;ai refait le n\u0153ud.<\/p>\n<p>\u00ab Un mot de plus, a dit Garcia, et \u00e7a va devenir g\u00eanant pour nous deux. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai ri. C&#8217;\u00e9tait la premi\u00e8re fois depuis mardi.<\/p>\n<p>Dehors, le ciel ne s&#8217;\u00e9tait pas encore d\u00e9cid\u00e9 entre le noir et le gris. Une Twingo rouge \u00e9tait gar\u00e9e en double file devant le commissariat, moteur tournant, phares \u00e9teints. La porti\u00e8re s&#8217;est ouverte avant que je n&#8217;arrive.<\/p>\n<p>\u00ab Lucas ? C&#8217;est Manon. \u00bb<\/p>\n<p>Elle avait un manteau noir par-dessus sa blouse. Elle ne m&#8217;a pas serr\u00e9 la main. Elle m&#8217;a pris dans ses bras, comme on prend un enfant qui revient de l&#8217;\u00e9cole, une seconde, tr\u00e8s serr\u00e9, puis elle m&#8217;a l\u00e2ch\u00e9 et a d\u00e9marr\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Ma\u00eetre Moreau m&#8217;a appel\u00e9e \u00e0 minuit. Elle avait mon num\u00e9ro sur votre t\u00e9l\u00e9phone. Le message que j&#8217;ai laiss\u00e9. \u00bb Elle regardait la route. \u00ab Dubois m&#8217;a mise \u00e0 pied hier \u00e0 midi. Je m&#8217;en fiche. Je fais le tour par la porte des livraisons, Brigitte nous ouvre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il sait ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il a vu quelqu&#8217;un au parking hier. Il a compris. \u00bb<\/p>\n<p>On a roul\u00e9 quinze minutes sans parler. La radio donnait les infos du matin, du bruit blanc. Je regardais mes lacets dans le fond de la voiture. Ils \u00e9taient \u00e0 moi.<\/p>\n<p>\u00c0 sept heures trente-cinq, Manon a gar\u00e9 la Twingo derri\u00e8re les poubelles, c\u00f4t\u00e9 cuisine. Une femme en blouse blanche, plus \u00e2g\u00e9e, nous attendait avec un chariot de petits pots de compote. Brigitte. Elle n&#8217;a rien dit non plus. Elle a seulement pos\u00e9 un doigt sur sa bouche. \u00c7a faisait beaucoup de doigts sur beaucoup de bouches, ces derniers jours.<\/p>\n<p>L&#8217;ascenseur sentait l&#8217;eau de Javel. Premier \u00e9tage, couloir de linol\u00e9um gris, une rampe de bois. Chambre 12. Un petit panneau plastifi\u00e9 : \u00ab M. MARTIN G\u00e9rard. Ne pas d\u00e9placer sans l&#8217;accord de Mme Martin. \u00bb<\/p>\n<p>Manon a pouss\u00e9 la porte.<\/p>\n<p>La pi\u00e8ce \u00e9tait \u00e9troite. Un lit m\u00e9dicalis\u00e9, une table de nuit, un fauteuil. Sur le mur, une pendule \u00e9lectrique qui tictaquait. Et dans le lit, avec le dos cal\u00e9 par deux oreillers, un homme en pyjama bleu, mince, vo\u00fbt\u00e9, des cheveux blancs que je ne lui connaissais pas.<\/p>\n<p>Il avait tourn\u00e9 la t\u00eate vers la porte avant m\u00eame qu&#8217;elle s&#8217;ouvre. Il me regardait.<\/p>\n<p>Il n&#8217;a pas regard\u00e9 mon visage. Il a regard\u00e9 ma veste. La veste bleue de l&#8217;usine, trop large aux \u00e9paules, avec l&#8217;odeur d&#8217;huile de coupe.<\/p>\n<p>Sa main gauche s&#8217;est lev\u00e9e, un tout petit peu, et est retomb\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab Papa. \u00bb<\/p>\n<p>Il a ouvert la bouche. J&#8217;ai vu sa m\u00e2choire travailler, ses l\u00e8vres chercher. Je m&#8217;attendais \u00e0 tout. Au silence, \u00e0 des larmes, \u00e0 un mot au hasard.<\/p>\n<p>\u00ab Lucas. \u00bb<\/p>\n<p>Un seul mot, droit, comme un clou.<\/p>\n<p>Puis il a ferm\u00e9 les yeux, tr\u00e8s fort. Il a respir\u00e9. Il a rouvert la bouche, une deuxi\u00e8me fois, avec un effort qui lui a creus\u00e9 les joues.<\/p>\n<p>\u00ab Mon&#8230; grand. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis agenouill\u00e9 pr\u00e8s du lit. J&#8217;ai pos\u00e9 mon front sur le drap, sur sa main gauche, qui sentait le savon d&#8217;h\u00f4pital. Il a pos\u00e9 l&#8217;autre sur ma nuque. Elle tremblait. Elle n&#8217;a pas l\u00e2ch\u00e9.<\/p>\n<p>Je ne sais pas combien de temps on est rest\u00e9s comme \u00e7a. Quand j&#8217;ai lev\u00e9 la t\u00eate, la pendule faisait son bruit de grillon et les chiffres avaient boug\u00e9, sans que personne ne s&#8217;en aper\u00e7oive.<\/p>\n<p>Dans le couloir, des talons ont claqu\u00e9 sur le linol\u00e9um. Deux coups secs. Une pause. Deux coups secs.<\/p>\n<p>Manon a bl\u00eami. Papa a serr\u00e9 ma nuque d&#8217;un coup.<\/p>\n<p>\u00ab O\u00f9 elle est, l&#8217;aide-soignante de nuit ? \u00bb a dit une voix de femme, \u00e0 dix m\u00e8tres de la porte. \u00ab Elle a pas pris son service, il para\u00eet. Je veux la voir. Tout de suite. \u00bb<\/p>\n<p>Il \u00e9tait huit heures vingt.<\/p>\n<p>Le jour de l&#8217;enterrement de maman, papa m&#8217;a fait mes lacets.<\/p>\n<p>J&#8217;avais onze ans. Des chaussures noires achet\u00e9es la veille, une pointure trop grande. Sur le gravier du cimeti\u00e8re de Vierzon, mes doigts ne voulaient plus rien faire. Papa s&#8217;est accroupi en costume, il a pris un lacet dans chaque main et il a serr\u00e9 les n\u0153uds un par un, comme une pi\u00e8ce d&#8217;usine.<\/p>\n<p>\u00ab Regarde-moi, mon grand. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quoi qu&#8217;il arrive, je viens te chercher. O\u00f9 que tu sois. \u00bb<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai cru vingt ans. Apr\u00e8s le proc\u00e8s, j&#8217;ai arr\u00eat\u00e9.<\/p>\n<p>Dans le couloir, les talons se rapprochaient. Deux coups secs. Une pause.<\/p>\n<p>\u00ab L\u00e0 ! \u00bb a souffl\u00e9 Manon.<\/p>\n<p>Elle a ouvert une porte \u00e0 deux m\u00e8tres de la chambre 12. Un placard \u00e0 linge, large comme un homme, des draps empil\u00e9s jusqu&#8217;au plafond, une odeur de lessive industrielle. Elle m&#8217;a pouss\u00e9 dedans et elle a rabattu le battant, presque. Il restait une fente de deux doigts.<\/p>\n<p>\u00ab Madame Martin ! \u00bb Sa voix \u00e9tait trop haute. \u00ab Je passais r\u00e9cup\u00e9rer mes affaires. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous passez r\u00e9cup\u00e9rer rien du tout. \u00bb<\/p>\n<p>Les talons se sont arr\u00eat\u00e9s devant le placard. J&#8217;ai vu un manteau camel, un sac \u00e0 main marron, la hanche de ma belle-m\u00e8re \u00e0 vingt centim\u00e8tres de mon visage.<\/p>\n<p>\u00ab Madame Dubois est dans son bureau ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parfait. On va discuter toutes les trois. \u00bb<\/p>\n<p>Elles sont parties. Manon est revenue une seconde, tr\u00e8s vite, et m&#8217;a gliss\u00e9 un sachet de compote dans la main.<\/p>\n<p>\u00ab Elle va crier sur Dubois une demi-heure. Elle fait toujours \u00e7a. Tu bouges pas. \u00bb<\/p>\n<p>Pomme-poire. Je ne l&#8217;ai pas ouvert.<\/p>\n<p>Par la fente, je voyais le coin de la chambre 12, le pied du lit, une pantoufle. J&#8217;entendais la pendule \u00e9lectrique, m\u00eame d&#8217;ici. Je me suis laiss\u00e9 glisser sur une pile de draps. Mon Samsung affichait 38 %, gr\u00e2ce au chargeur de Daniel. Un seul message, de six heures du matin : \u00ab Je suis chez moi. R\u00e9veille-moi si t&#8217;as besoin. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai tap\u00e9 avec deux doigts : \u00ab Mehun. Les Glycines. Elle est l\u00e0. \u00bb<\/p>\n<p>Pas de r\u00e9ponse.<\/p>\n<p>\u00c0 neuf heures dix, les talons sont revenus, avec des mocassins derri\u00e8re. La directrice, Madame Dubois, grande, en tailleur bleu marine, une chemise cartonn\u00e9e serr\u00e9e contre la poitrine comme un bouclier.<\/p>\n<p>\u00ab Je vous rappelle que la d\u00e9charge de sortie doit \u00eatre valid\u00e9e par le m\u00e9decin coordonnateur. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le docteur Bernard l&#8217;a sign\u00e9e hier. \u00bb Josiane a sorti un papier de son sac. \u00ab Il certifie que mon mari ne peut pas s&#8217;exprimer. Un acte chez le notaire, c&#8217;est dans les textes. Vous voulez que j&#8217;appelle le procureur ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non, madame. Non. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai entendu le stylo gratter. Une directrice d&#8217;EHPAD qui tremble devant une coiffeuse \u00e0 la retraite. Je ne l&#8217;oublierai pas, celle-l\u00e0.<\/p>\n<p>Elles sont entr\u00e9es dans la chambre. La porte n&#8217;a pas claqu\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab G\u00e9rard. \u00bb<\/p>\n<p>Rien.<\/p>\n<p>\u00ab G\u00e9rard, regarde-moi. On y va. \u00bb<\/p>\n<p>Un grincement de roues. Le fauteuil. Puis le bruit d&#8217;un corps qu&#8217;on soul\u00e8ve et qu&#8217;on pose, sans douceur, comme un sac de linge.<\/p>\n<p>\u00ab Les pieds. L\u00e8ve les pieds. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu parles pas. \u00bb Sa voix \u00e9tait basse. Pas m\u00e9chante. C&#8217;\u00e9tait pire : elle \u00e9tait calme. \u00ab Dans une demi-heure, tu es chez toi. Ma\u00eetre Beaumont te pose une question. Tu hoches la t\u00eate. C&#8217;est tout. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Lu&#8230; Lucas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le petit est encore au commissariat. Garcia m&#8217;a dit qu&#8217;il le garderait jusqu&#8217;\u00e0 midi s&#8217;il pouvait. \u00bb Un silence. \u00ab Et si tu dis un mot de travers devant le notaire, tu sais ce qui se passe. La Creuse pour toi. Et dix ans pour lui. Pas trois. Dix. \u00bb<\/p>\n<p>Dans mon placard, mes ongles se sont enfonc\u00e9s dans ma paume.<\/p>\n<p>Un t\u00e9l\u00e9phone a sonn\u00e9. Elle a d\u00e9croch\u00e9 et mis le haut-parleur, les mains prises. Une voix de jeune femme, nette, press\u00e9e, que je ne connaissais pas.<\/p>\n<p>\u00ab Madame Martin ? Cl\u00e9mence, de l&#8217;\u00e9tude. Ma\u00eetre Beaumont sera chez vous \u00e0 neuf heures quarante-cinq. Le docteur est d\u00e9j\u00e0 gar\u00e9 devant. Madame Beaumont arrive \u00e0 dix heures moins dix. Vous \u00eates en route ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab On part. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a raccroch\u00e9. Les roues ont grinc\u00e9 jusqu&#8217;\u00e0 la porte, qui s&#8217;est ouverte en grand.<\/p>\n<p>Le fauteuil est pass\u00e9 devant la fente, \u00e0 trente centim\u00e8tres de mes genoux. Papa avait mis sa veste du dimanche, boutonn\u00e9e de travers. Sa t\u00eate \u00e9tait pench\u00e9e, ses mains \u00e0 plat sur ses cuisses. Sa main gauche tenait un coin de drap, qu&#8217;il n&#8217;a pas l\u00e2ch\u00e9 tout de suite.<\/p>\n<p>Il a tourn\u00e9 la t\u00eate. Pas vers le couloir. Vers le placard.<\/p>\n<p>Il a clign\u00e9 des yeux, une seule fois, lentement.<\/p>\n<p>Puis le fauteuil a disparu au bout du couloir, pouss\u00e9 par des talons.<\/p>\n<p>Mon t\u00e9l\u00e9phone a vibr\u00e9 dans ma main.<\/p>\n<p>\u00ab Parking. Clio verte. Je les vois sortir. \u00bb<\/p>\n<p>Daniel. Il avait fini par me r\u00e9pondre.<\/p>\n<p>Manon a rouvert le battant en grand. \u00ab Escalier de service. Brigitte t&#8217;ouvre en bas. Cours. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai couru. Une vol\u00e9e de marches en b\u00e9ton, une cuisine qui sentait la pur\u00e9e, Brigitte devant une marmite qui a pouss\u00e9 la porte coupe-feu sans lever les yeux. Dehors, l&#8217;air m&#8217;a pris en pleine gueule. Au fond du parking, une Peugeot blanche man\u0153uvrait. Un homme en blouse repliait un fauteuil dans son coffre.<\/p>\n<p>La Clio de papa \u00e9tait gar\u00e9e derri\u00e8re une camionnette, le moteur allum\u00e9, la bosse sur l&#8217;aile gauche. J&#8217;ai tir\u00e9 la porti\u00e8re arri\u00e8re.<\/p>\n<p>Daniel tenait le volant \u00e0 deux mains. Il ne s&#8217;est pas retourn\u00e9.<\/p>\n<p>Sur l&#8217;horloge de l&#8217;\u00e9glise, en face, il \u00e9tait neuf heures trente et une.<\/p>\n<p>Si Daniel n&#8217;avait pas grill\u00e9 le feu de la rue de la R\u00e9publique, on perdait la Peugeot de Josiane. Il l&#8217;a grill\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Accroche-toi \u00bb, a dit Daniel, trop tard.<\/p>\n<p>Un klaxon nous a hurl\u00e9 dessus. Je me suis cogn\u00e9 l&#8217;\u00e9paule contre la porti\u00e8re. Devant nous, \u00e0 cent m\u00e8tres, le toit blanc tournait d\u00e9j\u00e0 sur la d\u00e9partementale.<\/p>\n<p>\u00ab Tu conduis comme un type qui a achet\u00e9 sa voiture quatre cents euros. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a t&#8217;amuse. \u00bb Il n&#8217;a pas souri. \u00ab C&#8217;est la voiture de ton p\u00e8re. Je te la rends. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle est \u00e0 ton nom. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle est \u00e0 lui. Elle a toujours \u00e9t\u00e9 \u00e0 lui. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai rien r\u00e9pondu. Les champs d\u00e9filaient, plats, mouill\u00e9s, avec des corbeaux sur les sillons. Je serrais dans ma poche l&#8217;enveloppe kraft de Garcia. Trois photocopies. Le L \u00e0 boucle entour\u00e9 en rouge.<\/p>\n<p>\u00ab T&#8217;as quoi sur toi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Des papiers. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a suffit pas ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Garcia dit que c&#8217;est pas du solide. \u00bb<\/p>\n<p>Il a hoch\u00e9 la t\u00eate. Il a regard\u00e9 sa montre, puis la route, puis sa montre.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_1\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_1\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>\u00ab J&#8217;ai pass\u00e9 la nuit \u00e0 me demander ce que je pouvais faire d&#8217;utile, Lucas. J&#8217;ai trouv\u00e9 que \u00e7a. Conduire. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est d\u00e9j\u00e0 \u00e7a. \u00bb<\/p>\n<p>Au dos de l&#8217;enveloppe, Garcia avait \u00e9crit un num\u00e9ro de portable au stylo bille. J&#8217;ai appel\u00e9. Il a d\u00e9croch\u00e9 \u00e0 la deuxi\u00e8me sonnerie, une voiture derri\u00e8re sa voix.<\/p>\n<p>\u00ab O\u00f9 \u00eates-vous ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Derri\u00e8re la voiture de ma belle-m\u00e8re. Elle l&#8217;a sorti de l&#8217;EHPAD. Elle l&#8217;emm\u00e8ne rue des Lilas. \u00bb<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_2\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>\u00ab Je sais. Madame Dubois m&#8217;a appel\u00e9 il y a vingt minutes. \u00bb Il a respir\u00e9. \u00ab Le parquet a r\u00e9pondu \u00e0 neuf heures trente-cinq. J&#8217;aurai la r\u00e9quisition \u00e0 dix heures moins le quart. Il me faut un substitut, deux coll\u00e8gues, le magn\u00e9tophone. Je vous ai dit dix heures cinq. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il faut combien de temps \u00e0 un notaire pour faire signer un homme qui parle pas ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pas longtemps. \u00bb Il a h\u00e9sit\u00e9. \u00ab Avec le certificat du m\u00e9decin, un signe suffit. Un hochement de t\u00eate. L&#8217;acte est authentique tout de suite. Apr\u00e8s, pour l&#8217;annuler, c&#8217;est des mois. Des ann\u00e9es. Ne rentrez pas avant moi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je rentre. \u00bb<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_2\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_2\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>\u00ab Lucas&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai coup\u00e9.<\/p>\n<p>On a quitt\u00e9 la nationale \u00e0 Vierzon, \u00e0 neuf heures quarante-deux. Rue des Lilas, Daniel a ralenti devant les jardins ouvriers, gar\u00e9 la Clio derri\u00e8re une camionnette de plombier, face au num\u00e9ro 14, de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 de la rue, \u00e0 quarante m\u00e8tres. Il a coup\u00e9 le moteur. Le silence nous est tomb\u00e9 dessus, avec le tic-tac du moteur qui refroidit.<\/p>\n<p>Notre maison. Les volets neufs, gris anthracite, ferm\u00e9s au rez-de-chauss\u00e9e. Dans l&#8217;all\u00e9e, une berline noire et un monospace. Josiane n&#8217;avait pas encore gar\u00e9 sa Peugeot. Elle l&#8217;a laiss\u00e9e sur le trottoir, devant le portail. Elle a sorti le fauteuil du coffre elle-m\u00eame. Elle l&#8217;a pouss\u00e9 jusqu&#8217;\u00e0 la porte, sans se retourner.<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_3\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>Je n&#8217;ai pas boug\u00e9. Mes jambes ne voulaient pas.<\/p>\n<p>Daniel s&#8217;est pench\u00e9, il a ouvert la bo\u00eete \u00e0 gants. Il a sorti ses jumelles. Les m\u00eames que dans le cabanon, pour les rapaces au-dessus de la voie ferr\u00e9e. Elles sentaient le tabac froid.<\/p>\n<p>\u00ab Tiens. T&#8217;as de meilleurs yeux que moi. \u00bb<\/p>\n<p>Je les ai lev\u00e9es. Le monde a saut\u00e9 vers moi. Le portail. La bo\u00eete aux lettres, sans le nom de papa. Un caillou plat, coinc\u00e9 dans la porte d&#8217;entr\u00e9e, pour la tenir ouverte.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_3\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_3\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>Une porti\u00e8re a claqu\u00e9. \u00c0 neuf heures cinquante, un SUV beige s&#8217;est arr\u00eat\u00e9 \u00e0 ma hauteur. Une femme en est descendue : manteau clair, chignon, un dossier de cuir sous le bras. La cinquantaine, tr\u00e8s droite. Elle a regard\u00e9 la maison de haut en bas, comme on regarde un meuble avant de l&#8217;acheter.<\/p>\n<p>\u00ab Qui c&#8217;est ? \u00bb a dit Daniel.<\/p>\n<p>\u00ab Je sais pas. \u00bb<\/p>\n<p>Je savais. Elle a mont\u00e9 les trois marches. La porte s&#8217;est ouverte avant qu&#8217;elle sonne. Un grand homme gris, costume sombre, lunettes fines, est sorti \u00e0 sa rencontre. Il l&#8217;a prise par les \u00e9paules. Il lui a embrass\u00e9 les deux joues, puis le front. Pas un baiser de client \u00e0 cliente. Un baiser de mari.<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_4\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>\u00ab Hubert Beaumont \u00bb, j&#8217;ai murmur\u00e9. \u00ab Et V\u00e9ronique. N\u00e9e Robert. La g\u00e9rante de la SCI Les Lilas. \u00bb<\/p>\n<p>Daniel a siffl\u00e9 entre ses dents.<\/p>\n<p>\u00ab Elle ach\u00e8te \u00e0 son mari. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c0 cent dix-huit mille. Pour une maison qui en vaut cent quatre-vingt-dix. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et ton p\u00e8re&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ils ont juste besoin qu&#8217;il baisse la t\u00eate. \u00bb<\/p>\n<p>Il s&#8217;est tourn\u00e9 vers moi. Il avait vieilli de dix ans depuis le cabanon.<\/p>\n<p>\u00ab Alors on y va \u00bb, a-t-il dit.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_4\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_4\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>\u00ab Avec quoi ? Trois photocopies ? Un certificat de m\u00e9decin contre le mot d&#8217;un condamn\u00e9 ? Si je rentre sans preuve, ils m&#8217;\u00e9crasent en deux minutes. Garcia a raison. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors on attend dix heures cinq. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est dans onze minutes. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai regard\u00e9 ma montre, celle de la prison, un cadran en plastique qui avan\u00e7ait de trois minutes par jour. Neuf heures cinquante-quatre.<\/p>\n<p>Je suis retourn\u00e9 aux jumelles. Le salon de la rue des Lilas donnait sur la rue par une grande fen\u00eatre, rideaux de maman d\u00e9croch\u00e9s, plus rien. Je voyais la table des dimanches, d\u00e9gag\u00e9e. Quatre chaises. Une cinqui\u00e8me, qu&#8217;on poussait. Le fauteuil de papa, sa nuque, ses cheveux blancs.<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_5\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>Sur la table, devant la chaise du notaire, des feuilles \u00e9tal\u00e9es. Un stylo pos\u00e9 en travers.<\/p>\n<p>J&#8217;ai r\u00e9gl\u00e9 la molette.<\/p>\n<p>En haut de la premi\u00e8re feuille, en capitales, une ligne : \u00ab D\u00c9CLARATION DU FILS \u00bb. Plus bas, une signature \u00e0 l&#8217;encre bleue, d\u00e9j\u00e0 s\u00e8che. Un L majuscule, avec sa grande boucle de rien du tout.<\/p>\n<p>\u00ab Lucas Martin. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;avais jamais sign\u00e9 \u00e7a.<\/p>\n<p>La porte du 14 \u00e9tait tenue ouverte par un caillou. La grosse pierre plate du massif d&#8217;hortensias, celle que maman avait ramen\u00e9e d&#8217;un vide-grenier, un dimanche, pour border ses fleurs.<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai regard\u00e9e une seconde. Puis j&#8217;ai pouss\u00e9 la porte.<\/p>\n<p>L&#8217;entr\u00e9e sentait le caf\u00e9 et le parfum. Pas celui de maman, pas celui de Josiane non plus. Un parfum de bureau, froid. Les carr\u00e9s plus clairs sur le papier peint \u00e9taient toujours l\u00e0, une rang\u00e9e, juste au-dessus du portemanteau. Mes baskets, avec leurs lacets neufs, ont fait un bruit mouill\u00e9 sur le carrelage.<\/p>\n<p>Des voix, dans le salon. Une voix d&#8217;homme, pos\u00e9e, qui lisait. Je connaissais ce ton-l\u00e0. Je l&#8217;avais entendu une semaine plus t\u00f4t, dans un magn\u00e9tophone, au fond d&#8217;un cabanon.<\/p>\n<p>\u00ab &#8230; l&#8217;acqu\u00e9reur d\u00e9clare avoir pris connaissance de l&#8217;\u00e9tat du bien, et le vendeur&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>Je suis entr\u00e9.<\/p>\n<p>Ils \u00e9taient six. Josiane, debout derri\u00e8re le fauteuil de papa, une main sur son \u00e9paule. Le notaire en bout de table, les lunettes sur le nez. V\u00e9ronique Beaumont, assise en face, les mains crois\u00e9es sur son dossier. Un vieux monsieur en n\u0153ud papillon, avec une mallette, que je n&#8217;avais jamais vu : le docteur Bernard. Dans l&#8217;angle, pr\u00e8s de la fen\u00eatre, une fille d&#8217;une vingtaine d&#8217;ann\u00e9es, tailleur gris, tablette sous le bras. Cl\u00e9mence. Elle a lev\u00e9 les yeux, et elle a failli l\u00e2cher sa tablette.<\/p>\n<p>Et papa. Droit dans son fauteuil. Il ne regardait que moi.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_1\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_1\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>\u00ab Bonjour \u00bb, j&#8217;ai dit.<\/p>\n<p>La lecture s&#8217;est arr\u00eat\u00e9e. Josiane a chang\u00e9 de couleur, le temps d&#8217;un battement. Puis elle a souri.<\/p>\n<p>\u00ab Tu devrais pas \u00eatre l\u00e0, Lucas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est ma maison. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;\u00e9tait ta maison. \u00bb Elle s&#8217;est pench\u00e9e vers le notaire. \u00ab Hubert. Je vous avais dit qu&#8217;il sortirait. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Monsieur Martin fils, a dit Beaumont, sans se lever. Un condamn\u00e9. Vous n&#8217;avez aucune qualit\u00e9 pour assister \u00e0 cet acte, et je vous demande de quitter les lieux. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai une qualit\u00e9. Je suis son fils. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Votre p\u00e8re n&#8217;a plus de fils au sens de ce document. Vous avez sign\u00e9 une d\u00e9claration. \u00bb Il a pouss\u00e9 la feuille du bout du doigt. \u00ab Vous renoncez \u00e0 tout recours. Vous avez m\u00eame eu l&#8217;\u00e9l\u00e9gance de la signer avant de venir. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai sorti l&#8217;enveloppe kraft. Mes mains tremblaient. J&#8217;ai \u00e9tal\u00e9 les trois photocopies sur la table, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la d\u00e9claration.<\/p>\n<p>\u00ab Le bordereau de La Poste. Le L \u00e0 boucle. Vous voyez ? C&#8217;est le m\u00eame que sur votre papier. Je ne signe pas comme \u00e7a. Mon p\u00e8re a un cahier qui prouve que j&#8217;\u00e9tais \u00e0 l&#8217;entrep\u00f4t les jours o\u00f9 on a retir\u00e9 l&#8217;argent. Le brigadier-chef Garcia l&#8217;a. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Des photocopies \u00bb, a dit le docteur Bernard, avec douceur.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est vous qui avez sign\u00e9 que mon p\u00e8re ne peut plus dire ce qu&#8217;il veut ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je constate un \u00e9tat clinique. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il m&#8217;a dit &#8220;Lucas&#8221; ce matin. \u00c0 huit heures. Et &#8220;mon grand&#8221;. \u00bb<\/p>\n<p>Le docteur a regard\u00e9 Josiane. Elle n&#8217;a pas cill\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Il dit &#8220;Lucas&#8221; \u00e0 tout le monde, a-t-elle r\u00e9pondu. Il dit &#8220;chaise&#8221;. Il dit &#8220;yaourt&#8221;. Tu as vu un homme qui s&#8217;exprime ? \u00bb<\/p>\n<p>Papa ne bougeait pas. Je voyais sa m\u00e2choire travailler, tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8rement, sous la peau.<\/p>\n<p>\u00ab Papa. T&#8217;es pas oblig\u00e9 de faire ce qu&#8217;ils disent. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Lucas. \u00bb Josiane n&#8217;a pas \u00e9lev\u00e9 la voix. \u00ab Arr\u00eate. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est pas moi qui ai vol\u00e9, Josiane. C&#8217;est lui que tu as vid\u00e9. Trente-huit mille quatre cents euros. J&#8217;ai les lignes. \u00bb<\/p>\n<p>Alors elle a l\u00e2ch\u00e9 l&#8217;\u00e9paule de papa et elle a fait deux pas vers moi. Sur son visage, il n&#8217;y avait plus aucune douceur, plus de peignoir, plus de caf\u00e9. Rien que quelqu&#8217;un qui compte.<\/p>\n<p>\u00ab Tu crois que \u00e7a change quoi ? \u00bb Elle a presque chuchot\u00e9. \u00ab T&#8217;as fait trois ans. Tu es sorti de prison mardi. Tu as dormi dehors, tu as une veste d&#8217;usine et quarante et un euros. Tu veux que le juge croie qui ? \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas r\u00e9pondu. J&#8217;avais la gorge pleine de sable.<\/p>\n<p>\u00ab Mademoiselle, a dit Beaumont, sans se retourner. Veuillez raccompagner Monsieur. \u00bb<\/p>\n<p>Cl\u00e9mence n&#8217;a pas boug\u00e9. Elle regardait les photocopies sur la table, puis le L en rouge, puis la d\u00e9claration. Ses l\u00e8vres se sont entrouvertes. Elle les a referm\u00e9es.<\/p>\n<p>\u00ab Mademoiselle. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui, ma\u00eetre. \u00bb Elle a fait un pas. Un seul. Elle s&#8217;est arr\u00eat\u00e9e.<\/p>\n<p>Le notaire a soupir\u00e9. Il a pris la d\u00e9claration, l&#8217;a gliss\u00e9e dans son dossier, comme on range une carte de visite. Puis il s&#8217;est tourn\u00e9 vers papa.<\/p>\n<p>\u00ab Monsieur Martin. Nous reprenons. Vous avez entendu l&#8217;acte. Vous comprenez que vous vendez la maison du 14 rue des Lilas \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 Les Lilas pour la somme de cent dix-huit mille euros. Vous \u00eates d&#8217;accord ? \u00bb<\/p>\n<p>Papa me regardait toujours.<\/p>\n<p>\u00ab Un signe suffit, a ajout\u00e9 Beaumont, d&#8217;une voix tr\u00e8s douce, comme au dentiste. Pour la signature, la main gauche, si vous voulez bien. \u00bb<\/p>\n<p>Il a pris le stylo sur la table. Un stylo noir, lourd, avec un petit liser\u00e9 dor\u00e9. Il a ouvert les doigts de papa, un \u00e0 un. Il a referm\u00e9 la main sur le stylo. \u00c7a m&#8217;a pris tout le corps, ce geste, comme si on me l&#8217;avait fait \u00e0 moi.<\/p>\n<p>\u00ab Madame Martin, tenez-lui le poignet. \u00bb<\/p>\n<p>Josiane a pos\u00e9 sa main sur celle de papa. Le stylo a trembl\u00e9 au-dessus de la ligne, \u00e0 un centim\u00e8tre du papier.<\/p>\n<p>\u00ab Papa, j&#8217;ai dit. Papa, regarde-moi. \u00bb<\/p>\n<p>Il m&#8217;a regard\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 la pendule du salon, il \u00e9tait dix heures deux.<\/p>\n<p>Le stylo est tomb\u00e9 sur le parquet. Papa avait ouvert la main.<\/p>\n<p>Il a roul\u00e9 sous la table, a tourn\u00e9 sur lui-m\u00eame, s&#8217;est arr\u00eat\u00e9 contre le pied de Madame Beaumont. Personne ne l&#8217;a ramass\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb<\/p>\n<p>Un mot. Sorti droit, comme \u00ab Lucas \u00bb le matin. Josiane a eu un geste de recul, comme si on lui avait jet\u00e9 de l&#8217;eau.<\/p>\n<p>\u00ab G\u00e9rard, ce n&#8217;est pas&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il est confus, a dit le docteur Bernard, d\u00e9j\u00e0 debout, d\u00e9j\u00e0 sa mallette ouverte. Une aphasie, des mots qui sortent au hasard. Monsieur Martin ne sait pas ce qu&#8217;il&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>Papa a ferm\u00e9 les yeux, tr\u00e8s fort. J&#8217;ai vu ses \u00e9paules monter, son cou se tendre. Il a ouvert la bouche et il en est sorti \u00ab chaise \u00bb. Il a serr\u00e9 les dents. Il a recommenc\u00e9.<\/p>\n<p>Je ne respirais plus. Personne dans le salon ne respirait plus.<\/p>\n<p>\u00ab Je suis pas confus. \u00bb<\/p>\n<p>Il a repris son souffle. Chaque phrase lui co\u00fbtait une marche.<\/p>\n<p>\u00ab Lucas a rien vol\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Beaumont a ouvert la bouche. Papa a lev\u00e9 sa main gauche, juste un peu, la paume vers lui. Le notaire a ferm\u00e9 la bouche.<\/p>\n<p>\u00ab Elle m&#8217;a fait peur. \u00bb<\/p>\n<p>Son regard est all\u00e9 sur Josiane, sans haine, sans rien. Comme on regarde un compteur qui tourne.<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a suffit. \u00bb<\/p>\n<p>Il y a eu un silence dans le salon, un vrai, celui o\u00f9 on entend le frigo de la cuisine. La pendule faisait son travail. Dix heures quatre.<\/p>\n<p>\u00ab Il est manipul\u00e9, a dit Josiane, d&#8217;une voix qui montait. C&#8217;est lui. C&#8217;est lui qui lui a dit de&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>Trois coups secs ont fait trembler le cadre de la porte d&#8217;entr\u00e9e, rest\u00e9e ouverte.<\/p>\n<p>\u00ab Dix heures cinq \u00bb, a dit Garcia.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait sur le seuil, en manteau, le col relev\u00e9, deux policiers derri\u00e8re lui. Ma\u00eetre Moreau, juste apr\u00e8s, avec son sac de cuir et ses lunettes dans les cheveux. L&#8217;un des agents portait un sac transparent scell\u00e9. Dedans, le Sony.<\/p>\n<p>\u00ab Brigadier-chef Garcia, commissariat de Vierzon. J&#8217;ai une r\u00e9quisition du parquet de Bourges pour ce domicile. \u00bb Il a lev\u00e9 un papier. \u00ab Je vous prie de ne toucher \u00e0 aucun document. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il n&#8217;a pas le droit&#8230; \u00bb a commenc\u00e9 Beaumont.<\/p>\n<p>\u00ab Si, ma\u00eetre. Il a le droit. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai crois\u00e9 son regard. Il m&#8217;a fait un tout petit signe de t\u00eate. Cinq minutes. J&#8217;avais tenu cinq minutes.<\/p>\n<p>\u00ab Vous \u00eates entr\u00e9 avant moi, m&#8217;a-t-il dit, sans m&#8217;adresser la parole vraiment. Je ne l&#8217;ai pas vu. \u00bb<\/p>\n<p>Il a pos\u00e9 le sac sur la table, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la d\u00e9claration du fils. Un agent a cass\u00e9 le scell\u00e9, a sorti le magn\u00e9tophone, a mis deux piles. Les m\u00eames. Celles de chez Daniel, \u00e0 2,99 \u20ac.<\/p>\n<p>\u00ab Madame Martin. Vous reconnaissez votre voix, je pense. \u00bb<\/p>\n<p>Il a appuy\u00e9 sur la touche.<\/p>\n<p>Le haut-parleur a crach\u00e9. Puis elle est sortie, la voix de Josiane, un peu m\u00e9tallique, un peu lasse, dans le salon o\u00f9 elle l&#8217;avait enregistr\u00e9e sans le savoir :<\/p>\n<p>\u00ab &#8230; personne ira chercher plus loin. \u00bb<\/p>\n<p>Une autre voix, masculine, grave, qui se dessinait dans le gr\u00e9sillement :<\/p>\n<p>\u00ab Cent dix-huit mille, ch\u00e8re Madame, c&#8217;est un tr\u00e8s bon prix. Pour une maison dans cet \u00e9tat. \u00bb<\/p>\n<p>Beaumont a bl\u00eami. Pas d&#8217;un coup. Par le bas, comme de l&#8217;eau qui monte dans une cave.<\/p>\n<p>\u00ab Cet enregistrement est illicite&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il sera appr\u00e9ci\u00e9 par le juge d&#8217;instruction, a dit Ma\u00eetre Moreau, d&#8217;une voix tr\u00e8s douce. Moi, je le trouve tr\u00e8s clair. \u00bb<\/p>\n<p>Josiane m&#8217;a regard\u00e9. Pas lui. Pas Garcia. Moi.<\/p>\n<p>\u00ab Tu crois que tu as gagn\u00e9 quoi ? Tu as vu l&#8217;\u00e9tat de ta vie ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Madame Martin, a dit Garcia, vous \u00eates plac\u00e9e en garde \u00e0 vue pour faux et usage de faux, abus de faiblesse sur personne vuln\u00e9rable et escroquerie. Ma\u00eetre Beaumont, docteur Bernard, vous aussi. Madame Beaumont, vous restez, vous \u00eates partie \u00e0 l&#8217;acte. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mais je n&#8217;ai&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous restez. \u00bb<\/p>\n<p>V\u00e9ronique Beaumont s&#8217;est laiss\u00e9e retomber sur sa chaise. Elle a serr\u00e9 son dossier contre elle, tr\u00e8s fort, comme un enfant avec un cartable.<\/p>\n<p>Josiane a recul\u00e9, les mains en avant. Pour la premi\u00e8re fois depuis mardi, elle a cri\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Quatre-vingt-quatorze mille euros ! J&#8217;avais quatre-vingt-quatorze mille euros de dettes ! Qu&#8217;est-ce que vous vouliez que je fasse ? Il y avait plus rien ! Plus rien ! \u00bb<\/p>\n<p>Un agent lui a pris le bras. Elle s&#8217;est d\u00e9battue, une seconde. Puis elle a vu les carr\u00e9s plus clairs sur le papier peint, dans l&#8217;entr\u00e9e, par la porte ouverte, et elle a cess\u00e9 de bouger.<\/p>\n<p>\u00ab Il m&#8217;a laiss\u00e9e seule dans cette maison avec ses dettes \u00e0 lui, a-t-elle dit, tout bas. Ses factures. Son fauteuil. \u00bb<\/p>\n<p>Ce n&#8217;\u00e9tait pas vrai. Mais elle y croyait presque.<\/p>\n<p>Ils sont sortis un par un. Le notaire en premier, la t\u00eate droite, le regard au plafond, sans un mot. Le docteur Bernard derri\u00e8re lui, sa mallette serr\u00e9e contre le ventre. Josiane la derni\u00e8re, sans se retourner. Sa mule gauche est rest\u00e9e dans le couloir, tomb\u00e9e du pied.<\/p>\n<p>Cl\u00e9mence a pos\u00e9 sa tablette sur la table, devant Garcia, sans attendre qu&#8217;on lui demande.<\/p>\n<p>\u00ab Il y a le dossier, a-t-elle dit. Tout est dedans. Le mail de mardi. Le prix. Je voulais dire&#8230; j&#8217;ai pos\u00e9 la question \u00e0 ma\u00eetre Beaumont. Il m&#8217;a r\u00e9pondu que c&#8217;\u00e9tait l&#8217;usage. \u00bb<\/p>\n<p>Garcia l&#8217;a regard\u00e9e longtemps. Puis il a pris la tablette, doucement.<\/p>\n<p>\u00ab Merci, mademoiselle. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis agenouill\u00e9 devant le fauteuil. Papa a pos\u00e9 sa main gauche sur ma joue, avec la paume ouverte, comme sur le front d&#8217;un enfant qui a de la fi\u00e8vre.<\/p>\n<p>\u00ab Lucas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui, papa. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mon grand. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>Les agents sortaient les pi\u00e8ces. Ma\u00eetre Moreau remplissait un formulaire sur le coin de la table. Daniel, sur le seuil, la casquette \u00e0 la main, ne savait pas o\u00f9 se mettre.<\/p>\n<p>Papa a tourn\u00e9 sa t\u00eate vers moi, tr\u00e8s lentement. Il a cherch\u00e9 les mots, tr\u00e8s longtemps. Sa m\u00e2choire travaillait.<\/p>\n<p>Il m&#8217;a pris par la veste, la veste bleue de l&#8217;usine, et m&#8217;a attir\u00e9 \u00e0 lui.<\/p>\n<p>\u00ab Il y a une derni\u00e8re chose au cabanon, a-t-il souffl\u00e9, \u00e0 mon oreille. Pas pour le juge. \u00bb<\/p>\n<p>Dimanche, onze heures, le cabanon 27 sentait la terre mouill\u00e9e et le caf\u00e9 froid.<\/p>\n<p>Trois jours avaient pass\u00e9. Josiane dormait \u00e0 la maison d&#8217;arr\u00eat de Bourges, dans la m\u00eame aile que celle o\u00f9 j&#8217;avais pass\u00e9 trois ans, c\u00f4t\u00e9 femmes. Hubert Beaumont avait un avocat de Paris et une \u00e9tude ferm\u00e9e par la chambre des notaires. Le docteur Bernard avait rendu son tampon. Ma\u00eetre Moreau avait d\u00e9pos\u00e9 la demande en r\u00e9vision le vendredi \u00e0 seize heures, en personne, avec ses ongles rong\u00e9s. Elle m&#8217;avait dit : \u00ab \u00c7a prendra des mois. Mais cette fois, je lis tout. \u00bb<\/p>\n<p>Papa \u00e9tait assis dans son fauteuil, devant la porte, sur le chemin de gravier. Daniel l&#8217;avait pouss\u00e9 depuis la grille. Manon avait gar\u00e9 la Twingo juste derri\u00e8re. Le juge des tutelles avait accord\u00e9 une sortie \u00e0 la journ\u00e9e, avec elle pour accompagnatrice. Marcel, en gilet orange m\u00eame un dimanche, attendait pr\u00e8s du portail, son r\u00e2teau \u00e0 la main. Il a serr\u00e9 la main gauche de papa dans les deux siennes.<\/p>\n<p>\u00ab Je l&#8217;ai gard\u00e9e, G\u00e9rard. Je l&#8217;ai gard\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Merci, a dit papa. Mar&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>Il a ferm\u00e9 les yeux. Rouvert.<\/p>\n<p>\u00ab Marcel. \u00bb<\/p>\n<p>\u00c7a m&#8217;a fait rire, et \u00e7a m&#8217;a presque fait pleurer.<\/p>\n<p>\u00ab O\u00f9 ? \u00bb j&#8217;ai demand\u00e9.<\/p>\n<p>Papa a lev\u00e9 sa main gauche vers le fond du cabanon, vers l&#8217;angle derri\u00e8re le po\u00eale. Il n&#8217;y avait rien d&#8217;autre que les b\u00eaches, le sac de terreau et une planche pos\u00e9e sur deux briques. Je l&#8217;avais vue dix fois. J&#8217;avais dormi \u00e0 c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai pouss\u00e9e. Derri\u00e8re, il y avait un trou dans la terre battue. Pas profond. Un couvercle de plastique, une pierre dessus. Sous le couvercle, une bo\u00eete \u00e0 g\u00e2teaux LU, de celles avec le biscuit rond sur le dessus, la rouille qui mangeait un coin.<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai pos\u00e9e sur l&#8217;\u00e9tabli. Elle \u00e9tait plus lourde que je ne croyais.<\/p>\n<p>Dedans, il y avait des photos. Des dizaines, serr\u00e9es par un \u00e9lastique. Maman \u00e0 vingt-cinq ans devant la mer, les cheveux dans les yeux. Moi \u00e0 six ans sur un v\u00e9lo trop grand. Le mariage de mes grands-parents. Moi \u00e0 onze ans, en costume, au cimeti\u00e8re de Vierzon, avec des chaussures noires.<\/p>\n<p>Sous les photos, une enveloppe. Dans l&#8217;enveloppe, des billets. De vingt, de cinquante. Pli\u00e9s en deux, un par un, soigneusement, par des mains qui avaient longtemps compt\u00e9 de petites sommes.<\/p>\n<p>Je les ai compt\u00e9s. Six mille cent cinquante euros.<\/p>\n<p>Et un morceau de carton de bo\u00eete de sucre, pli\u00e9 en deux. Au crayon, l&#8217;\u00e9criture pench\u00e9e de papa, celle de l&#8217;enveloppe kraft, celle du 14 mars :<\/p>\n<p>\u00ab Pour que tu repartes. \u00bb<\/p>\n<p>Pas de signature. Pas de pardon. Seulement \u00e7a.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas pleur\u00e9 tout de suite. J&#8217;ai regard\u00e9 la bo\u00eete. J&#8217;ai regard\u00e9 les billets. Puis j&#8217;ai referm\u00e9 le couvercle, doucement, comme sur un animal qui dort.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est ce qu&#8217;il y avait sur les murs, a dit Manon derri\u00e8re moi. Les carr\u00e9s plus clairs. En octobre, il marchait encore, avec la canne. Josiane avait dit qu&#8217;elle vendrait les cadres. Il les a d\u00e9croch\u00e9s pendant qu&#8217;elle \u00e9tait \u00e0 la poste. Une par une. Il les a cach\u00e9es ici. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle savait pas ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle croyait qu&#8217;il venait jardiner. M\u00eame elle, elle a pas imagin\u00e9 qu&#8217;il viendrait cacher des photos. \u00bb Elle regardait la parcelle de Daniel, ses poireaux oubli\u00e9s. \u00ab Et en mars, c&#8217;est moi qui l&#8217;ai amen\u00e9. Il voulait finir la bo\u00eete, mettre le carton, et donner l&#8217;enveloppe \u00e0 Marcel. Il m&#8217;a dit : &#8220;Si Lucas revient, il saura o\u00f9 chercher.&#8221; Il avait raison. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il a mis six mille cent cinquante euros l\u00e0-dedans. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ce sont les billets de sa retraite que Josiane ne voyait pas. Il en mettait un peu chaque mois dans la poche de son gilet. \u00bb<\/p>\n<p>Daniel s&#8217;est \u00e9clairci la gorge, derri\u00e8re nous. Papa, lui, ne regardait pas la bo\u00eete. Il me regardait, moi.<\/p>\n<p>\u00ab Lu&#8230; cas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je repars pas, papa. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pour que&#8230; tu repartes. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je repars nulle part. Je reste. \u00bb<\/p>\n<p>Il a ferm\u00e9 les yeux. Sa main gauche a tapot\u00e9 l&#8217;accoudoir, une fois, deux fois, comme quand j&#8217;avais onze ans.<\/p>\n<p>Sur l&#8217;\u00e9tag\u00e8re, derri\u00e8re la lampe de Daniel, il y avait toujours la tasse. Je l&#8217;ai prise. Une tasse blanche, avec un liser\u00e9 bleu, \u00e9br\u00e9ch\u00e9e au bord, avec au fond un croissant de caf\u00e9 s\u00e9ch\u00e9, brun, qui datait de l&#8217;ann\u00e9e derni\u00e8re. Je l&#8217;ai tenue dans ma paume. Elle \u00e9tait froide, et plus l\u00e9g\u00e8re que dans mon souvenir.<\/p>\n<p>On est rentr\u00e9s vers midi. Le fauteuil grince toujours au troisi\u00e8me pas dans le couloir. Papa a regard\u00e9 le salon, les rideaux de maman qui manquaient, la table des dimanches, d\u00e9gag\u00e9e, nue. Il n&#8217;a rien dit. Il a serr\u00e9 le bord de son accoudoir.<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_4\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>J&#8217;ai pos\u00e9 la bo\u00eete LU sur le buffet. Avec du ruban adh\u00e9sif neuf, j&#8217;ai remis les photos au mur, une par une, dans leurs carr\u00e9s plus clairs. Elles tombaient presque juste. Il y en avait une qui d\u00e9passait d&#8217;un doigt. Je l&#8217;ai laiss\u00e9e comme \u00e7a.<\/p>\n<p>Garcia avait retir\u00e9 les scell\u00e9s la veille. Dans le placard de la cuisine, il restait un paquet de caf\u00e9 soluble et un sucrier. Rien d&#8217;autre. Pas une cuill\u00e8re, comme elle l&#8217;avait promis. J&#8217;ai ouvert le tiroir \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l&#8217;\u00e9vier. Une seule cuill\u00e8re, au fond, qu&#8217;elle n&#8217;avait pas vue. Une cuill\u00e8re de mon enfance, avec le manche tordu.<\/p>\n<p>J&#8217;ai lav\u00e9 la tasse \u00e0 l&#8217;eau chaude. Le caf\u00e9 s\u00e9ch\u00e9 est parti en trois passages d&#8217;\u00e9ponge. J&#8217;ai fait chauffer l&#8217;eau. J&#8217;ai mis une cuill\u00e8re de poudre, deux sucres. J&#8217;ai port\u00e9 la tasse dans le salon.<\/p>\n<p>Papa l&#8217;a prise de sa main gauche. Il l&#8217;a tenue \u00e0 deux centim\u00e8tres de sa bouche, un instant, comme s&#8217;il \u00e9coutait.<\/p>\n<p>\u00ab Elle est&#8230; \u00e9br\u00e9ch\u00e9e \u00bb, a-t-il dit.<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je&#8230; l&#8217;aime. \u00bb<\/p>\n<p>Il a bu. Puis il l&#8217;a repos\u00e9e, lentement, sur la table du 14 rue des Lilas. La tasse \u00e9br\u00e9ch\u00e9e, avec le soleil dedans.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce matin, \u00e0 Bourges, le surveillant du greffe m&#8217;a rendu mon sac Lidl et une enveloppe avec 41 \u20ac. Il a lu mon nom sur sa feuille. 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