{"id":12464,"date":"2026-11-01T16:53:57","date_gmt":"2026-11-01T16:53:57","guid":{"rendered":"https:\/\/lastestdrama.com\/?p=12464"},"modified":"2026-11-01T16:53:57","modified_gmt":"2026-11-01T16:53:57","slug":"dautres-ne-sont-que-le-brouillon-de-celle-qui-compte-vraiment-a-lance-ma-belle-mere-en-levant-sa-coupe-le-soir-du-reveillon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lastestdrama.com\/?p=12464","title":{"rendered":"\u00ab D&#8217;autres ne sont que le BROUILLON de celle qui compte vraiment \u00bb, a lanc\u00e9 ma belle-m\u00e8re en levant sa coupe, le soir du r\u00e9veillon."},"content":{"rendered":"<h1 class=\"article-hero__title\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone  wp-image-12465\" src=\"https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/11\/Airport-Shock-Christmas-Betrayal-300x169.png\" alt=\"\" width=\"960\" height=\"541\" srcset=\"https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/11\/Airport-Shock-Christmas-Betrayal-300x169.png 300w, https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/11\/Airport-Shock-Christmas-Betrayal-1024x576.png 1024w, https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/11\/Airport-Shock-Christmas-Betrayal-768x432.png 768w, https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/11\/Airport-Shock-Christmas-Betrayal-1536x864.png 1536w, https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/11\/Airport-Shock-Christmas-Betrayal.png 1672w\" sizes=\"auto, (max-width: 960px) 100vw, 960px\" \/><\/h1>\n<p>La tablette de Thibault s&#8217;est allum\u00e9e toute seule sur la table de la cuisine, \u00e0 2 h 14 du matin.<\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait il y a un an, une nuit o\u00f9 je ne travaillais pas. Thibault dormait \u00e0 l&#8217;\u00e9tage. Moi, je buvais un verre d&#8217;eau dans le noir, en chaussettes, ma blouse d&#8217;aide-soignante pli\u00e9e sur le dossier d&#8217;une chaise.<\/p>\n<p>Sur l&#8217;\u00e9cran, une seule ligne : \u00ab Virement ex\u00e9cut\u00e9. 9 000,00 \u20ac. B\u00e9n\u00e9ficiaire : SCI Les Lilas d&#8217;Or. \u00bb Au-dessus, le nom de sa soci\u00e9t\u00e9. Beaumont &amp; Fils.<\/p>\n<p>Je ne connaissais aucune soci\u00e9t\u00e9 qui s&#8217;appelait comme \u00e7a.<\/p>\n<p>J&#8217;ai tap\u00e9 le code, la date de naissance d&#8217;Emma. J&#8217;ai pris trois photos avec mon t\u00e9l\u00e9phone. J&#8217;ai repos\u00e9 la tablette comme je l&#8217;avais trouv\u00e9e, coque vers le haut.<\/p>\n<p>Le lendemain, j&#8217;ai imprim\u00e9 les photos \u00e0 la m\u00e9diath\u00e8que de Colombes, dix centimes la page. Je les ai gliss\u00e9es dans une bo\u00eete \u00e0 g\u00e2teaux LU, au fond du placard, derri\u00e8re le sel.<\/p>\n<p>La bo\u00eete a commenc\u00e9 comme \u00e7a. Avec 9 000 \u20ac, une nuit, un verre d&#8217;eau.<\/p>\n<p>Dans l&#8217;avion, j&#8217;ai \u00e9teint mon t\u00e9l\u00e9phone quand l&#8217;h\u00f4tesse est repass\u00e9e dans l&#8217;all\u00e9e. Je l&#8217;ai fait en regardant Th\u00e9o, pas l&#8217;\u00e9cran.<\/p>\n<p>Nous avons d\u00e9coll\u00e9 \u00e0 15 h 05.<\/p>\n<p>Emma, pr\u00e8s du hublot, m&#8217;a observ\u00e9e longtemps.<\/p>\n<p>\u00ab Maman, t&#8217;as pleur\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. J&#8217;ai un truc dans l&#8217;\u0153il. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Dans l&#8217;avion ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Dans l&#8217;avion aussi. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a sorti son carnet \u00e0 dessins du sac Lidl qui lui sert de cartable. Elle a dessin\u00e9 une maison avec quatre fen\u00eatres, puis elle n&#8217;a plus rien demand\u00e9.<\/p>\n<p>Huit heures de vol. Je n&#8217;ai regard\u00e9 aucun film. J&#8217;ai donn\u00e9 ma lasagne \u00e0 Th\u00e9o, qui s&#8217;est r\u00e9veill\u00e9 deux fois pour demander si on \u00e9tait arriv\u00e9s chez Sandrine.<\/p>\n<p>Pendant tout ce temps, j&#8217;ai refait le m\u00eame calcul dans ma t\u00eate. Le virement datait de f\u00e9vrier. Le re\u00e7u, du 11 mars. Quatre semaines d&#8217;\u00e9cart, et une signature que je reconnaissais sur chaque carte de v\u0153ux de ma vie.<\/p>\n<p>Je n&#8217;avais pas de mot pour ce qui reliait les deux. Je n&#8217;avais que deux dates et des chiffres.<\/p>\n<p>Nous avons atterri \u00e0 17 h 12, heure de Montr\u00e9al. Il a fallu marcher dix minutes dans un couloir moquett\u00e9, Th\u00e9o sur mon dos, Emma accroch\u00e9e \u00e0 la bretelle de mon sac. Un agent a tamponn\u00e9 nos trois passeports sans lever les yeux.<\/p>\n<p>J&#8217;ai rallum\u00e9 mon t\u00e9l\u00e9phone dans la file des bagages.<\/p>\n<p>Il a vibr\u00e9 pendant presque une minute, sans s&#8217;arr\u00eater.<\/p>\n<p>Douze appels en absence. Thibault, douze fois. Le premier \u00e0 14 h 58, heure de Paris. Le dernier \u00e0 23 h 04, huit minutes avant notre atterrissage.<\/p>\n<p>Puis les messages de Nadine, l&#8217;un sous l&#8217;autre, comme si elle les avait tap\u00e9s debout.<\/p>\n<p>\u00ab Je t&#8217;\u00e9cris en vrac, j&#8217;ai pas le temps de faire des phrases. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le re\u00e7u derri\u00e8re la feuille, c&#8217;est moi qui l&#8217;ai agraf\u00e9. J&#8217;aurais d\u00fb te pr\u00e9venir. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab 11 mars. 2 400 \u20ac. Motif : mise \u00e0 jour dossier patiente. Re\u00e7u par J. Lambert. Sign\u00e9 G. Beaumont. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le jour o\u00f9 Lambert l&#8217;a rempli, j&#8217;\u00e9tais au guichet d&#8217;\u00e0 c\u00f4t\u00e9. J&#8217;ai gard\u00e9 le double. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je m&#8217;occupe du reste. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai relu la derni\u00e8re ligne plusieurs fois.<\/p>\n<p>Je ne sais pas ce que Nadine entendait par \u00ab le reste \u00bb. Je sais seulement qu&#8217;en quatre ans de nuits \u00e0 l&#8217;EHPAD, elle n&#8217;avait jamais dit \u00ab je m&#8217;occupe de \u00bb sans que ce soit fait le matin.<\/p>\n<p>2 400 \u20ac. C&#8217;est plus que mon salaire d&#8217;un mois et demi, \u00e0 quelques euros pr\u00e8s. Genevi\u00e8ve les avait vers\u00e9s \u00e0 une secr\u00e9taire m\u00e9dicale pour un papier qui s&#8217;appelait \u00ab mise \u00e0 jour \u00bb. Une mise \u00e0 jour de quoi ?<\/p>\n<p>Un dernier message, de Sandrine, arriv\u00e9 pendant qu&#8217;on volait.<\/p>\n<p>\u00ab On est au niveau des arriv\u00e9es. Je tiens un carton avec vos pr\u00e9noms. Th\u00e9o va rire. \u00bb<\/p>\n<p>Th\u00e9o n&#8217;a pas ri. Il dormait de nouveau, la joue contre mon \u00e9paule, une main referm\u00e9e sur la manche de mon manteau.<\/p>\n<p>Dans la file, une dame a pouss\u00e9 son chariot contre ma hanche et s&#8217;est excus\u00e9e en anglais. Je lui ai r\u00e9pondu en fran\u00e7ais, sans savoir pourquoi.<\/p>\n<p>\u00ab Maman. \u00bb<\/p>\n<p>Emma tirait sur mon sac.<\/p>\n<p>\u00ab Quoi, ma puce ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ton t\u00e9l\u00e9phone, il sonne. \u00bb<\/p>\n<p>Je baissais d\u00e9j\u00e0 les yeux.<\/p>\n<p>THIBAULT. Un treizi\u00e8me appel, avec sa photo, celle o\u00f9 il tient Th\u00e9o sur les \u00e9paules \u00e0 la plage. Je ne l&#8217;avais pas chang\u00e9e. Je ne sais pas si c&#8217;\u00e9tait de l&#8217;oubli ou autre chose, et je n&#8217;ai pas envie de trancher ici.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est papa \u00bb, a dit Emma.<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu r\u00e9ponds ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne sais pas encore. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi il appelle autant de fois ? \u00bb<\/p>\n<p>Parce qu&#8217;\u00e0 Neuilly, un docteur avait ouvert une enveloppe. Parce qu&#8217;une feuille \u00e9tait tomb\u00e9e de la main de mon mari. Parce que sa m\u00e8re \u00e9tait s\u00fbrement en train de hurler quelque part dans un bureau de clinique.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai rien dit de tout \u00e7a \u00e0 ma fille de neuf ans.<\/p>\n<p>\u00ab Parce qu&#8217;il s&#8217;inqui\u00e8te \u00bb, ai-je dit.<\/p>\n<p>Emma m&#8217;a regard\u00e9e comme on regarde une adulte qui vient de mentir et qui le sait. Elle n&#8217;a pas insist\u00e9.<\/p>\n<p>Autour de nous, la file avan\u00e7ait. Le tapis roulant des bagages a crach\u00e9 une premi\u00e8re valise noire, puis une deuxi\u00e8me.<\/p>\n<p>Le t\u00e9l\u00e9phone a continu\u00e9 de sonner contre ma paume.<\/p>\n<p>Mon pouce est rest\u00e9 au-dessus du bouton vert.<\/p>\n<p>\u00ab Tu viens d&#8217;enlever mes enfants, C\u00e9line. \u00bb<\/p>\n<p>Pas de bonjour. Pas de \u00ab vous \u00eates bien arriv\u00e9s \u00bb. C&#8217;\u00e9tait la voix de Thibault, mais vide, comme un message d&#8217;accueil.<\/p>\n<p>Je m&#8217;\u00e9tais \u00e9cart\u00e9e du tapis roulant, jusqu&#8217;\u00e0 un pilier couvert d&#8217;une publicit\u00e9 pour du sirop d&#8217;\u00e9rable. Emma tenait Th\u00e9o par la main, \u00e0 dix m\u00e8tres. Je les gardais dans le coin de l&#8217;\u0153il.<\/p>\n<p>\u00ab Ils sont avec moi. Ils vont bien. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ils sont au Canada. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais o\u00f9 ils sont, Thibault. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Clause 7. \u00bb Il a dit \u00e7a comme on lit une ordonnance. \u00ab Aucun des deux parents ne quitte le territoire fran\u00e7ais avec les enfants sans l&#8217;accord \u00e9crit de l&#8217;autre. Je ne t&#8217;ai donn\u00e9 aucun accord. \u00bb<\/p>\n<p>Cette clause, je l&#8217;avais lue. Trois fois, sur ma table de cuisine, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ma blouse. Je m&#8217;\u00e9tais dit que c&#8217;\u00e9tait du papier, que des gens qui posent 400 000 \u20ac devant moi ne se battraient pas pour un billet d&#8217;avion.<\/p>\n<p>Je ne sais pas si j&#8217;ai vraiment cru \u00e7a, ou si j&#8217;ai voulu ne pas comprendre.<\/p>\n<p>\u00ab Les avocats de maman ont appel\u00e9 le parquet de Nanterre \u00e0 16 heures \u00bb, a continu\u00e9 Thibault. \u00ab D\u00e9placement illicite. C&#8217;est le terme. La Convention de La Haye, \u00e7a te dit quelque chose ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c0 16 heures, on \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 en l&#8217;air. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Justement. \u00bb<\/p>\n<p>L&#8217;\u00e9cran de mon t\u00e9l\u00e9phone est pass\u00e9 \u00e0 4 %. Le chargeur dormait dans ma valise, quelque part sur le tapis, parmi deux cents sacs identiques.<\/p>\n<p>\u00ab Thibault. La feuille. Celle du 11 mars. \u00bb<\/p>\n<p>Il y a eu un long souffle dans l&#8217;appareil. Puis un bruit de porti\u00e8re, de gravier. Il \u00e9tait dehors. Il avait d\u00fb sortir de la maison de sa m\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00ab Je sais pas ce que c&#8217;est. Je te jure que je sais pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu croyais quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Que le b\u00e9b\u00e9 existait. \u00bb<\/p>\n<p>Il l&#8217;a dit tout bas, comme on avoue un vol.<\/p>\n<p>\u00ab Je l&#8217;ai rencontr\u00e9e en ao\u00fbt, C\u00e9line. \u00c0 l&#8217;\u00cele de R\u00e9, devant la maison de maman. Elle cherchait une adresse. C&#8217;\u00e9tait un hasard. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un hasard. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui, un hasard ! Elle m&#8217;a dit en octobre qu&#8217;elle \u00e9tait enceinte. Elle m&#8217;a montr\u00e9 une feuille de la clinique. Je l&#8217;ai pass\u00e9e \u00e0 maman, au r\u00e9veillon, comme tout le monde. Je n&#8217;ai pas lu la date. Je l&#8217;ai pas lue. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis appuy\u00e9e contre le pilier. Sur la pub, un b\u00fbcheron souriait avec une bouteille de sirop sous le bras.<\/p>\n<p>Un hasard, en ao\u00fbt, devant la maison de Genevi\u00e8ve. Une jeune femme qui ne se trompe pas d&#8217;adresse sur une \u00eele o\u00f9 il n&#8217;y a qu&#8217;une route.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas relev\u00e9. Je voulais d&#8217;abord entendre tout ce qu&#8217;il avait \u00e0 dire.<\/p>\n<p>\u00ab Et ta m\u00e8re ? Elle sait que tu m&#8217;appelles ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle est au t\u00e9l\u00e9phone avec ses avocats depuis la clinique. Elle voulait la feuille, Dubois a refus\u00e9 de la rendre. Apolline s&#8217;est enferm\u00e9e dans la chambre d&#8217;amis. Moi, je suis sorti. \u00bb Sa voix a descendu d&#8217;un ton. \u00ab Hier soir, elle m&#8217;a pris \u00e0 part, dans le bureau de papa. Elle m&#8217;a dit : \u201cSi tu parles, la bo\u00eete tombe.\u201d \u00bb<\/p>\n<p>Beaumont &amp; Fils. Nanterre. Les mat\u00e9riaux, les camions, les salari\u00e9s de l&#8217;entrep\u00f4t de Nanterre.<\/p>\n<p>\u00ab Parler de quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu le sais tr\u00e8s bien. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non, Thibault. Dis-le-moi. \u00bb<\/p>\n<p>Une main a tir\u00e9 sur ma manche.<\/p>\n<p>Th\u00e9o. R\u00e9veill\u00e9, les cheveux coll\u00e9s d&#8217;un c\u00f4t\u00e9, son doudou sous le bras.<\/p>\n<p>\u00ab Maman, c&#8217;est papa ? \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai mis la main sur le micro.<\/p>\n<p>\u00ab Oui, mon c\u0153ur. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Dis-lui que j&#8217;ai pas eu peur dans l&#8217;avion. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai ferm\u00e9 les yeux une seconde. Emma, derri\u00e8re lui, regardait ses chaussures.<\/p>\n<p>\u00ab Th\u00e9o dit qu&#8217;il n&#8217;a pas eu peur dans l&#8217;avion \u00bb, ai-je r\u00e9p\u00e9t\u00e9 dans le t\u00e9l\u00e9phone.<\/p>\n<p>Rien n&#8217;est revenu pendant quatre ou cinq secondes. J&#8217;entendais seulement le gravier, et peut-\u00eatre, au loin, une voiture sur le boulevard de Neuilly.<\/p>\n<p>\u00ab Dis-lui \u00bb, a fini par dire Thibault, d&#8217;une voix que je ne lui connaissais plus. \u00ab Dis-lui que papa est fier. \u00bb<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai dit. Th\u00e9o a hoch\u00e9 la t\u00eate, tr\u00e8s s\u00e9rieux, et il est retourn\u00e9 se coller contre la jambe de sa s\u0153ur.<\/p>\n<p>Le Thibault de tout \u00e0 l&#8217;heure est revenu d&#8217;un coup, comme une porte qui se referme.<\/p>\n<p>\u00ab Mais \u00e7a ne change rien. Tu dois rentrer, C\u00e9line. Si tu ne reviens pas, maman va aller jusqu&#8217;au bout. Elle m&#8217;a dit que tu allais en prendre pour des ann\u00e9es. Que ce serait toi, la coupable, devant un juge, avec une avocate qui touche la moiti\u00e9 d&#8217;un smic. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ta m\u00e8re t&#8217;a dit \u00e7a. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle dit toujours ce qu&#8217;il faut dire, c&#8217;est \u00e7a le probl\u00e8me. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai failli r\u00e9pondre que ce n&#8217;\u00e9tait pas elle, le probl\u00e8me. J&#8217;ai attendu.<\/p>\n<p>\u00ab Les virements \u00bb, a repris Thibault. Presque rien, un filet.<\/p>\n<p>Mon estomac s&#8217;est serr\u00e9. Dans ma bo\u00eete LU, au fond d&#8217;un sac que je portais sur le dos, il y avait douze pages imprim\u00e9es \u00e0 dix centimes.<\/p>\n<p>\u00ab Quels virements ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ne joue pas \u00e0 \u00e7a avec moi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne joue \u00e0 rien. Dis-moi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Les virements, ce n&#8217;est pas seulement maman, c&#8217;est aussi\u2014 \u00bb<\/p>\n<p>L&#8217;\u00e9cran est devenu noir.<\/p>\n<p>Pas de bip, pas de derni\u00e8re phrase. Juste mon visage, fatigu\u00e9, dans la vitre noire de l&#8217;appareil.<\/p>\n<p>Th\u00e9o m&#8217;a tendu son doudou, comme si c&#8217;\u00e9tait \u00e0 moi qu&#8217;il fallait le pr\u00eater.<\/p>\n<p>Le docteur Dubois m&#8217;a dit de ne pas bouger de la porte, alors je n&#8217;ai pas boug\u00e9.<\/p>\n<p>Moi, c&#8217;est Nadine. J&#8217;ai cinquante-huit ans, et \u00e0 l&#8217;accueil de la clinique de Neuilly, on me prend pour un meuble. C&#8217;est pratique. Un meuble entend tout.<\/p>\n<p>Je venais d&#8217;envoyer la photo du re\u00e7u \u00e0 C\u00e9line. J&#8217;ai gliss\u00e9 mon t\u00e9l\u00e9phone dans la poche de ma blouse bleue, avec le badge qui tourne au bout de son lacet.<\/p>\n<p>Ils \u00e9taient sept dans le bureau. Genevi\u00e8ve Beaumont au milieu, le manteau camel pos\u00e9 sur les \u00e9paules. B\u00e9atrice et Bertrand pr\u00e8s de la fen\u00eatre, le nez dans leurs \u00e9charpes. Guillaume, debout, qui regardait sa montre. Thibault assis, les mains vides. Apolline contre le mur.<\/p>\n<p>Et Constance, tout au fond, avec son petit C\u00f4me, cinq mois, qui dormait contre sa joue.<\/p>\n<p>Dubois tenait la feuille d&#8217;une main, le re\u00e7u de l&#8217;autre.<\/p>\n<p>\u00ab Madame Beaumont, c&#8217;est bien votre signature, ici ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je r\u00e8gle beaucoup de choses pour la famille, docteur. Je ne me rappelle pas chaque papier. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Deux mille quatre cents euros. Le 11 mars. Motif : mise \u00e0 jour dossier patiente. \u00bb<\/p>\n<p>Il s&#8217;est tourn\u00e9 vers la porte.<\/p>\n<p>\u00ab Madame, c&#8217;est vous qui avez agraf\u00e9 ces deux pages ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui, docteur. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce que je l&#8217;ai vu na\u00eetre, ce papier. Le 11 mars, j&#8217;\u00e9tais au guichet d&#8217;\u00e0 c\u00f4t\u00e9. Madame Lambert a compt\u00e9 des billets devant moi, et Madame Beaumont a sign\u00e9 sans lever la t\u00eate. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Une employ\u00e9e d&#8217;accueil \u00bb, a dit Genevi\u00e8ve en regardant les autres. \u00ab On \u00e9coute les employ\u00e9es d&#8217;accueil, maintenant ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Moi, je l&#8217;\u00e9coute \u00bb, a r\u00e9pondu Dubois.<\/p>\n<p>Il n&#8217;a pas \u00e9lev\u00e9 la voix. Trente ans de salle d&#8217;accouchement, \u00e7a vous apprend \u00e0 parler bas quand tout le monde crie.<\/p>\n<p>Il est all\u00e9 \u00e0 la fen\u00eatre. Il a tenu la feuille \u00e0 contre-jour, \u00e0 dix centim\u00e8tres de ses lunettes.<\/p>\n<p>\u00ab Cette \u00e9tiquette n&#8217;a pas la m\u00eame police que le reste. Et elle est d\u00e9cal\u00e9e de deux millim\u00e8tres. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Docteur, c&#8217;est un document m\u00e9dical priv\u00e9 \u00bb, a dit Genevi\u00e8ve. \u00ab Vous n&#8217;avez aucun droit&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est mon service, Madame. C&#8217;est mon appareil. \u00bb<\/p>\n<p>Il a sorti une lingette de la bo\u00eete sur son bureau. Il a frott\u00e9 un coin de l&#8217;\u00e9tiquette avec l&#8217;ongle.<\/p>\n<p>Un coin s&#8217;est soulev\u00e9.<\/p>\n<p>Sous le papier blanc, deux lettres noires, tap\u00e9es \u00e0 la machine. Un B. Un E.<\/p>\n<p>\u00ab Arr\u00eatez \u00bb, a murmur\u00e9 Apolline.<\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait la premi\u00e8re fois que je l&#8217;entendais parler. Une toute petite voix, pas celle d&#8217;une future m\u00e8re de famille.<\/p>\n<p>Dubois a tir\u00e9. L&#8217;\u00e9tiquette est venue d&#8217;un seul bloc, avec un petit bruit sec.<\/p>\n<p>\u00ab De Saint-Pierre Apolline \u00bb, a-t-il lu \u00e0 voix haute. Puis, sur la feuille, \u00e0 l&#8217;endroit o\u00f9 le papier collant avait laiss\u00e9 sa trace brillante : \u00ab BEAUMONT Constance. 11 mars. \u00bb<\/p>\n<p>Personne n&#8217;a respir\u00e9.<\/p>\n<p>C\u00f4me a grogn\u00e9 dans son sommeil. Constance a port\u00e9 sa main libre \u00e0 sa bouche.<\/p>\n<p>Je regardais Genevi\u00e8ve. Elle n&#8217;a pas bronch\u00e9. Elle a seulement serr\u00e9 son manteau sur ses \u00e9paules, comme quelqu&#8217;un qui a un peu froid.<\/p>\n<p>\u00ab Apolline \u00bb, a-t-elle dit doucement. \u00ab Dis-leur que c&#8217;est ta feuille. \u00bb<\/p>\n<p>Apolline a ouvert la bouche. Rien n&#8217;est sorti.<\/p>\n<p>\u00ab Madame Lambert, dans mon bureau \u00bb, a dit Dubois dans l&#8217;interphone. \u00ab Tout de suite. \u00bb<\/p>\n<p>Josiane Lambert est arriv\u00e9e en moins d&#8217;une minute. Tailleur gris, lunettes au bout d&#8217;une cha\u00eene, un stylo encore dans la main. Elle a vu la feuille. Elle a vu l&#8217;\u00e9tiquette sur le bureau.<\/p>\n<p>\u00ab Docteur, je peux expliquer. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Josiane \u00bb, a dit Genevi\u00e8ve.<\/p>\n<p>Un seul mot, tr\u00e8s doux. Lambert a sursaut\u00e9 comme si on lui avait pos\u00e9 un fer chaud sur le bras.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est vous qui avez coll\u00e9 cette \u00e9tiquette ? \u00bb a demand\u00e9 Dubois.<\/p>\n<p>\u00ab Madame Beaumont m&#8217;a dit que c&#8217;\u00e9tait pour une mise \u00e0 jour. Un dossier \u00e0 r\u00e9gulariser. Je pensais&#8230; \u00bb Elle a cherch\u00e9 ses mots, ses doigts tordaient le stylo. \u00ab Et il y a le certificat, aussi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quel certificat ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le certificat de grossesse. Pour le notaire. Pour vendredi. Elle voulait que je le pr\u00e9pare avec votre tampon, docteur, et que je signe \u00e0 votre place. Je l&#8217;ai commenc\u00e9. Il est dans mon tiroir, \u00e0 moiti\u00e9 rempli. Je n&#8217;ai pas dormi depuis quinze jours. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a pleur\u00e9 tout de suite, sans bruit, la bouche ouverte comme une enfant.<\/p>\n<p>\u00ab Josiane est \u00e9puis\u00e9e, vous le voyez bien \u00bb, a dit Genevi\u00e8ve.<\/p>\n<p>Elle a pos\u00e9 la main sur le bras de Lambert, tr\u00e8s tendrement. Sa voix \u00e9tait parfaite. Je l&#8217;avais entendue toute l&#8217;ann\u00e9e \u00e0 l&#8217;accueil, quand elle venait chercher Thibault pour un d\u00e9jeuner.<\/p>\n<p>\u00ab Elle fait de la tension. Elle dit n&#8217;importe quoi. Docteur, vendredi, il y a un rendez-vous de famille chez ma\u00eetre d&#8217;Harcourt. Un rendez-vous qui compte. Vous ferez ce que vous voudrez de votre papier, mais vendredi, on signe. Je ne laisserai pas une secr\u00e9taire fatigu\u00e9e tout g\u00e2cher. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tout g\u00e2cher quoi, maman ? \u00bb a demand\u00e9 Thibault.<\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait la premi\u00e8re fois qu&#8217;il parlait depuis que la feuille lui avait \u00e9chapp\u00e9 des doigts.<\/p>\n<p>\u00ab L\u00e8ve-toi. On s&#8217;en va. \u00bb<\/p>\n<p>Il n&#8217;a pas boug\u00e9.<\/p>\n<p>Je voudrais dire que j&#8217;ai \u00e9t\u00e9 fi\u00e8re de lui. Je ne l&#8217;ai pas \u00e9t\u00e9. Il est rest\u00e9 assis, les yeux sur la moquette, et il a laiss\u00e9 sa m\u00e8re le regarder comme on regarde un chien qui n&#8217;ob\u00e9it plus.<\/p>\n<p>Moi, je pensais \u00e0 C\u00e9line.<\/p>\n<p>\u00c0 cinq heures du matin, dans la salle de repos de l&#8217;EHPAD, avec son dos qui lui faisait mal et sa bo\u00eete de biscuits LU pos\u00e9e entre nous. Elle me laissait toujours le dernier. Elle disait qu&#8217;elle n&#8217;avait pas faim. Je savais qu&#8217;elle mentait. Elle savait que je savais.<\/p>\n<p>Cette femme-l\u00e0, on la traitait de \u00ab fille de la blouse \u00bb dans la maison de Neuilly.<\/p>\n<p>Constance s&#8217;est lev\u00e9e.<\/p>\n<p>Elle a travers\u00e9 le bureau avec C\u00f4me dans les bras, sans un regard pour sa m\u00e8re. Elle a pris la feuille sur le bureau du docteur, de sa main libre, doucement. Elle a lu son propre nom. Son nom de jeune fille, tap\u00e9 \u00e0 la machine, rest\u00e9 cach\u00e9 neuf mois sous un autre.<\/p>\n<p>Puis elle s&#8217;est tourn\u00e9e vers moi, vers la porte, vers le meuble de l&#8217;accueil.<\/p>\n<p>\u00ab Madame \u00bb, a-t-elle dit. Sa voix tremblait, mais elle ne baissait pas les yeux. \u00ab Donnez-moi le num\u00e9ro de C\u00e9line, pas celui de Thibault. \u00bb<\/p>\n<p>Je vidais l&#8217;eau bouillante des p\u00e2tes dans l&#8217;\u00e9vier de Sandrine quand mon t\u00e9l\u00e9phone s&#8217;est rallum\u00e9 sur le comptoir.<\/p>\n<p>Il avait mis vingt minutes \u00e0 reprendre vie sur le chargeur qu&#8217;elle m&#8217;avait pr\u00eat\u00e9. Le temps de se connecter, il affichait un appel en cours. Pas Thibault.<\/p>\n<p>GENEVI\u00c8VE.<\/p>\n<p>J&#8217;ai pos\u00e9 la passoire. J&#8217;ai essuy\u00e9 mes mains sur mon jean. Dans la pi\u00e8ce d&#8217;\u00e0 c\u00f4t\u00e9, Th\u00e9o racontait aux dessins anim\u00e9s de Sandrine qu&#8217;il avait pris l&#8217;avion.<\/p>\n<p>\u00ab All\u00f4. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu es arriv\u00e9e. Bien. \u00bb<\/p>\n<p>La voix de Neuilly, polie, sans une f\u00ealure. La voix qui me disait \u00ab bonne fille \u00bb en me tendant un stylo.<\/p>\n<p>\u00ab Je n&#8217;ai pas envie de te parler, Genevi\u00e8ve. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Moi non plus. Je serai br\u00e8ve. \u00bb Un bruit de verre pos\u00e9 sur du bois. \u00ab Tu as quarante-huit heures pour ramener Emma et Th\u00e9o \u00e0 Neuilly. Pass\u00e9 ce d\u00e9lai, ma\u00eetre d&#8217;Harcourt d\u00e9pose la requ\u00eate au titre de La Haye. \u00c0 Montr\u00e9al, et \u00e0 Nanterre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ce sont mes enfants. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ce sont les enfants de Thibault aussi. Tu as sign\u00e9 la clause 7, ma petite. Tu as sign\u00e9 tout ce qu&#8217;on t&#8217;a mis sous le nez. C&#8217;est ce qu&#8217;il y a de commode avec toi. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis appuy\u00e9e au frigo. Sur la porte, un aimant en forme de homard tenait une facture de gaz.<\/p>\n<p>\u00ab Et mes 400 000 euros ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Sous s\u00e9questre, chez ma\u00eetre d&#8217;Harcourt, depuis cet apr\u00e8s-midi. Tu les auras quand les enfants seront rentr\u00e9s. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ce n&#8217;est pas ce qu&#8217;on a sign\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu as sign\u00e9 la clause 7. \u00bb<\/p>\n<p>Elle l&#8217;a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 comme une comptine.<\/p>\n<p>\u00ab Leurs parts ne se g\u00e8rent pas depuis Longueuil, C\u00e9line. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Leurs parts ? \u00bb<\/p>\n<p>Le silence a dur\u00e9 une demi-seconde de trop.<\/p>\n<p>\u00ab Leurs \u00e9tudes, je voulais dire. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai rien r\u00e9pondu. J&#8217;ai seulement not\u00e9, dans un coin de ma t\u00eate, le mot qu&#8217;elle venait de laisser tomber par terre.<\/p>\n<p>\u00ab Je sais que tu as pris cette feuille sur mon buffet, au r\u00e9veillon \u00bb, a repris Genevi\u00e8ve. \u00ab Une voleuse, en plus du reste. Tu le diras au juge, si tu veux. Il sera s\u00fbrement touch\u00e9 par une aide-soignante qui fait les poches de sa belle-m\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je t&#8217;ai pris une feuille que tu avais laiss\u00e9e tra\u00eener derri\u00e8re ma b\u00fbche. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quarante-huit heures. Je les compte. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a raccroch\u00e9.<\/p>\n<p>Le chargeur de Sandrine tenait encore dans la prise. Mon pouce tremblait sur l&#8217;\u00e9cran.<\/p>\n<p>Il y avait un message vocal de ma\u00eetre Garcia, re\u00e7u \u00e0 midi, heure d&#8217;ici. Trente secondes. Je l&#8217;ai \u00e9cout\u00e9 debout, le t\u00e9l\u00e9phone coll\u00e9 \u00e0 l&#8217;oreille pour que les enfants n&#8217;entendent pas.<\/p>\n<p>\u00ab Madame Leroy, rappelez-moi, quelle que soit l&#8217;heure. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a d\u00e9croch\u00e9 \u00e0 la deuxi\u00e8me sonnerie.<\/p>\n<p>\u00ab Vous \u00eates arriv\u00e9e. Bien. Je ne dors pas de toute fa\u00e7on. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ma\u00eetre, la clause 7&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je vous en avais parl\u00e9 en d\u00e9cembre. \u00bb Sa voix n&#8217;avait pas de reproche, juste de la fatigue. \u00ab Vous aviez dit que vous aviez compris. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai compris. Je suis partie quand m\u00eame. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c9coutez-moi bien. Si le juge de Montr\u00e9al ordonne le retour et que vous refusez, vous perdez la garde. Pas seulement ici : en France aussi. Ils ont un dossier tout pr\u00eat, ils ont les billets, la date, l&#8217;heure du vol. Vous \u00eates, pour l&#8217;instant, la m\u00e8re qui est partie avec les enfants un jour de divorce. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et si je prouve qu&#8217;ils m&#8217;ont pi\u00e9g\u00e9e ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors il vous faut une preuve qu&#8217;ils ne pourront pas contester. Pas des photos de cuisine, pas des impressions de m\u00e9diath\u00e8que. Quelque chose de solide, avant l&#8217;audience. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas dit \u00e0 Garcia que je venais d&#8217;entendre Genevi\u00e8ve dire \u00ab leurs parts \u00bb. Je ne savais pas encore ce que \u00e7a pesait.<\/p>\n<p>\u00ab Merci, ma\u00eetre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Reposez-vous, Madame Leroy. Si vous le pouvez. \u00bb<\/p>\n<p>Je ne pouvais pas.<\/p>\n<p>Sandrine avait servi les p\u00e2tes dans trois bols diff\u00e9rents, tous \u00e9br\u00e9ch\u00e9s. Th\u00e9o mangeait avec les doigts. Emma tournait sa fourchette sans la lever.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;\u00e9tait qui, au t\u00e9l\u00e9phone ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Une dame qui s&#8217;occupe des papiers. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mamie va venir nous chercher ? \u00bb a demand\u00e9 Th\u00e9o, la bouche pleine de sauce tomate.<\/p>\n<p>J&#8217;ai gliss\u00e9 mon t\u00e9l\u00e9phone sous la toile cir\u00e9e, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ma main.<\/p>\n<p>\u00ab Non, mon c\u0153ur. Pas ce soir. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quand ? \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas su r\u00e9pondre \u00e0 la question d&#8217;un enfant de cinq ans. Sandrine m&#8217;a regard\u00e9e par-dessus son bol. Elle a pris la parole \u00e0 ma place pour parler de neige.<\/p>\n<p>\u00c0 20 h 40, mon t\u00e9l\u00e9phone a affich\u00e9 un num\u00e9ro fran\u00e7ais que je ne connaissais pas.<\/p>\n<p>\u00ab C\u00e9line ? C&#8217;est Constance. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pouss\u00e9 ma chaise. J&#8217;ai march\u00e9 jusqu&#8217;au balcon, dans le froid, en pantoufles.<\/p>\n<p>\u00ab Je sais qui c&#8217;est. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai eu ton num\u00e9ro par Nadine. Je voulais&#8230; \u00bb Elle a pris une inspiration qui sonnait mouill\u00e9e. Un b\u00e9b\u00e9 pleurait dans le fond. \u00ab Le docteur Dubois a d\u00e9coll\u00e9 l&#8217;\u00e9tiquette de la feuille. Sous le nom d&#8217;Apolline, il y avait le mien. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ton nom. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mon \u00e9cho du 11 mars. Celle de C\u00f4me, avant qu&#8217;il naisse. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai ferm\u00e9 les yeux dans le noir.<\/p>\n<p>\u00ab Maman me l&#8217;avait demand\u00e9e en mars \u00bb, a continu\u00e9 Constance. \u00ab Elle m&#8217;a dit que la mutuelle remboursait mieux avec l&#8217;original. Je lui ai donn\u00e9 la feuille. Je ne l&#8217;ai jamais revue. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu savais pour Apolline ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. Je te le jure sur C\u00f4me. Je croyais qu&#8217;elle \u00e9tait enceinte comme moi. Je lui avais m\u00eame offert un body. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Constance. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu m&#8217;appelles \u00e0 2 h 40 du matin, heure de Paris. Pourquoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce que Josiane Lambert a dit &#8220;vendredi&#8221;. Chez d&#8217;Harcourt. Et que maman n&#8217;a pas boug\u00e9 de son salon, elle t\u00e9l\u00e9phone depuis des heures. Elle pr\u00e9pare quelque chose, C\u00e9line. Je ne sais pas quoi. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a pleur\u00e9 un peu, puis elle s&#8217;est reprise. Elle aussi avait appris \u00e0 pleurer sans bruit chez les Beaumont.<\/p>\n<p>Je suis rentr\u00e9e. J&#8217;ai regard\u00e9 l&#8217;horloge de Sandrine, au-dessus de la cuisini\u00e8re, qui avait la forme d&#8217;une th\u00e9i\u00e8re.<\/p>\n<p>Vendredi, 10 h \u00e0 Paris.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait 22 h \u00e0 Longueuil, jeudi.<\/p>\n<p>Le 25 d\u00e9cembre, au moment de partir de Neuilly, Genevi\u00e8ve avait gliss\u00e9 une vieille tablette dans le sac d&#8217;Emma.<\/p>\n<p>\u00ab Pour tes jeux, ma ch\u00e9rie. Elle ne sert plus \u00e0 rien, autant qu&#8217;elle serve \u00e0 quelqu&#8217;un. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;y avais vu de la gentillesse. Je l&#8217;ai dit \u00e0 Sandrine, ce soir-l\u00e0, quand elle m&#8217;a demand\u00e9 pourquoi une tablette traversait l&#8217;Atlantique avec nous.<\/p>\n<p>\u00c0 23 h 10, dans le salon de Longueuil, Emma me l&#8217;a tendue.<\/p>\n<p>Le canap\u00e9-lit de Sandrine avait une barre de m\u00e9tal pile au milieu de mon dos. Je m&#8217;\u00e9tais couch\u00e9e tout habill\u00e9e, ma blouse d&#8217;aide-soignante pli\u00e9e au fond du sac, celle que je n&#8217;avais pas eu le courage de laisser en France. Les trois billets avaient all\u00e9g\u00e9 le Livret A. Je comptais les semaines que je pouvais tenir, en additionnant dans ma t\u00eate les fins de mois, quand j&#8217;ai entendu le premier sanglot.<\/p>\n<p>Un petit sanglot de gar\u00e7on, qui essaie de ne pas faire de bruit.<\/p>\n<p>Je suis all\u00e9e dans la chambre d&#8217;amis. Th\u00e9o \u00e9tait assis dans le lit, le pyjama coll\u00e9 aux cuisses, les draps tremp\u00e9s autour de lui.<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai pas fait expr\u00e8s, maman. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais, mon c\u0153ur. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je veux pas que Sandrine le voie. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle ne verra rien. \u00bb<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai port\u00e9 jusqu&#8217;\u00e0 la salle de bains. Je lui ai enlev\u00e9 son bas de pyjama, je l&#8217;ai rinc\u00e9, j&#8217;ai cherch\u00e9 une serviette propre. Il n&#8217;avait pas mouill\u00e9 son lit depuis ses trois ans.<\/p>\n<p>Quand je suis revenue, Emma \u00e9tait debout au bord du matelas, les bras serr\u00e9s autour d&#8217;elle.<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai mis les draps dans la baignoire \u00bb, a-t-elle dit. \u00ab Je te les avais pr\u00e9par\u00e9s. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu n&#8217;avais pas besoin. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je m&#8217;occupe de lui, maman. \u00bb<\/p>\n<p>Elle me l&#8217;a dit sur le m\u00eame ton que je prenais, moi, avec les anciens de l&#8217;EHPAD, quand il fallait les rassurer pour une toilette difficile. Une phrase de grande personne, dans une bouche de neuf ans.<\/p>\n<p>Th\u00e9o s&#8217;est rendormi sous une couverture de Sandrine, dans mes bras, sur le canap\u00e9. Emma s&#8217;est assise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de nous, sur le bord, sans bruit.<\/p>\n<p>\u00ab Maman. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est vrai que tu vas aller en prison ? \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas boug\u00e9. J&#8217;ai senti le petit corps de Th\u00e9o se soulever contre ma poitrine, puis redescendre.<\/p>\n<p>\u00ab Qui t&#8217;a dit \u00e7a ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mamie. La semaine d&#8217;avant le divorce, quand elle m&#8217;a emmen\u00e9e acheter des chaussons. Elle a dit que les mamans qui partent avec leurs enfants vont en prison. Que les enfants, eux, restent chez leur p\u00e8re, avec elle. \u00bb Elle a aval\u00e9 sa salive. \u00ab Elle a dit de ne pas te le dire. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Emma, regarde-moi. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a lev\u00e9 les yeux. Elle avait les cernes de quelqu&#8217;un de quarante ans.<\/p>\n<p>\u00ab Personne ne va en prison parce qu&#8217;il aime ses enfants. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mais mamie a dit&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mamie dit beaucoup de choses. \u00bb<\/p>\n<p>Je ne suis pas s\u00fbre d&#8217;avoir cru ma propre phrase. Garcia m&#8217;avait parl\u00e9 de garde, de poursuites en France. Pas de prison. Mais personne n&#8217;avait dit non plus que c&#8217;\u00e9tait impossible.<\/p>\n<p>Emma a hoch\u00e9 la t\u00eate, sans me croire tout \u00e0 fait. Puis elle a plong\u00e9 la main dans son sac Lidl, et elle en a sorti la tablette de mamie.<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai un truc \u00e0 te montrer. Je sais pas si c&#8217;est important. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu n&#8217;as pas \u00e0&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est des photos. Je les ai prises avec, en vacances. Elles vont toutes dans le m\u00eame dossier. Je crois que c&#8217;est mamie qui l&#8217;a appel\u00e9 comme \u00e7a. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a allum\u00e9 l&#8217;\u00e9cran. Une lumi\u00e8re bleue lui a \u00e9clair\u00e9 le menton.<\/p>\n<p>Le dossier s&#8217;appelait \u00ab Projet T. \u00bb.<\/p>\n<p>Elle a fait d\u00e9filer des photos de sable, du chat d&#8217;un voisin, de Th\u00e9o en maillot, les genoux pleins de terre. Une photo de la cuisine de la maison de l&#8217;\u00cele de R\u00e9, floue, prise de travers, comme les prend un enfant qui fait semblant d&#8217;\u00eatre photographe.<\/p>\n<p>\u00ab Celle-l\u00e0. \u00bb<\/p>\n<p>Elle l&#8217;a agrandie avec deux doigts.<\/p>\n<p>Une cuisine avec des carreaux bleus, un plan de travail en bois. Une jeune femme, de profil, cheveux ch\u00e2tains rassembl\u00e9s sur la nuque, qui se retournait comme si on l&#8217;avait appel\u00e9e.<\/p>\n<p>Apolline.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est la dame de papa, a dit Emma. Je l&#8217;ai vue le 14 juillet. Mamie m&#8217;avait dit que c&#8217;\u00e9tait une amie qui aidait pour le repas. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pris la tablette dans mes mains. J&#8217;ai appuy\u00e9 sur les trois petits points, en bas. \u00ab Informations \u00bb. Date de prise de vue : 14 juillet, 16 h 52.<\/p>\n<p>Quatorze juillet. Pas ao\u00fbt.<\/p>\n<p>Thibault, au t\u00e9l\u00e9phone, m&#8217;avait jur\u00e9 que c&#8217;\u00e9tait un hasard, un jour d&#8217;ao\u00fbt, devant le portail de sa m\u00e8re. Il n&#8217;avait pas menti, probablement. Il avait juste r\u00e9p\u00e9t\u00e9 ce qu&#8217;on lui avait fait croire.<\/p>\n<p>Emma me regardait. Elle a murmur\u00e9 :<\/p>\n<p>\u00ab Tu vas pas dire \u00e0 papa que j&#8217;ai pris la photo ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce que j&#8217;ai d\u00e9sob\u00e9i \u00e0 mamie. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu n&#8217;as rien fait de mal. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a pos\u00e9 sa t\u00eate sur mon \u00e9paule, de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 de Th\u00e9o. J&#8217;ai senti sa joue chaude, un peu humide.<\/p>\n<p>Dans le salon de Sandrine, il y avait la tablette, mes deux enfants, une barre de m\u00e9tal dans mon dos et un chargeur de t\u00e9l\u00e9phone qui clignotait au sol.<\/p>\n<p>Je suis revenue \u00e0 la photo.<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai agrandie encore, avec deux doigts qui ne tremblaient plus.<\/p>\n<p>Apolline tenait quelque chose contre sa hanche. Une enveloppe blanche, un peu pli\u00e9e, comme si on venait de la lui remettre. Dans le coin, un tampon rond, bleu, aux lettres nettes, impossible \u00e0 confondre.<\/p>\n<p>CLINIQUE DE NEUILLY.<\/p>\n<p>\u00c0 23 h 40, j&#8217;avais regard\u00e9 la photo quarante fois.<\/p>\n<p>Apolline de profil. L&#8217;enveloppe contre sa hanche. Le tampon bleu.<\/p>\n<p>Emma dormait contre mon \u00e9paule, la bouche entrouverte, la tablette coinc\u00e9e entre nous deux. Th\u00e9o avait roul\u00e9 de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 du canap\u00e9-lit, un pied sur mon genou. Je n&#8217;osais plus bouger.<\/p>\n<p>Trois coups ont retenti \u00e0 la porte d&#8217;entr\u00e9e.<\/p>\n<p>Pas forts. R\u00e9guliers. Comme quelqu&#8217;un qui s&#8217;est entra\u00een\u00e9 dans l&#8217;escalier.<\/p>\n<p>Sandrine est sortie de sa chambre en t-shirt de nuit, un \u00e9lastique dans les cheveux.<\/p>\n<p>\u00ab T&#8217;attends quelqu&#8217;un ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Moi non plus. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a coll\u00e9 son \u0153il au judas. Elle a recul\u00e9 d&#8217;un pas, comme si la porte avait chauff\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est une fille. Toute seule, avec une valise. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pos\u00e9 Emma sur l&#8217;oreiller. J&#8217;ai regard\u00e9 \u00e0 mon tour.<\/p>\n<p>Des cheveux ch\u00e2tains tir\u00e9s sur la nuque. Un manteau beige trop grand. Le profil de la photo.<\/p>\n<p>\u00ab N&#8217;ouvre pas, m&#8217;a souffl\u00e9 Sandrine. C\u00e9line. N&#8217;ouvre pas. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai ouvert. La cha\u00eene est rest\u00e9e mise.<\/p>\n<p>\u00ab Madame Leroy ? \u00bb<\/p>\n<p>Je connaissais cette voix. Au r\u00e9veillon, elle disait \u00ab merci, Genevi\u00e8ve \u00bb en levant son verre d&#8217;eau gazeuse. Ce soir, elle tremblait.<\/p>\n<p>\u00ab Qu&#8217;est-ce que tu fais l\u00e0 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je peux entrer ? Cinq minutes. Je vous en supplie. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Comment tu as eu l&#8217;adresse ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle est sur la convention. Thibault l&#8217;a laiss\u00e9e ouverte sur la table de la cuisine. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a d\u00e9fait les boutons de son manteau. Personne ne le lui avait demand\u00e9. Dessous, un pull fin, collant. Et devant, rien. Un ventre plat.<\/p>\n<p>Je suis aide-soignante. Je sais \u00e0 quoi ressemble une femme enceinte de plusieurs mois.<\/p>\n<p>J&#8217;ai d\u00e9croch\u00e9 la cha\u00eene.<\/p>\n<p>Sandrine est rest\u00e9e dans le couloir, les bras crois\u00e9s. Elle a quand m\u00eame mis l&#8217;eau \u00e0 chauffer. Je la connais.<\/p>\n<p>Dans la cuisine, Apolline s&#8217;est assise sur la chaise du bout, celle o\u00f9 j&#8217;avais pos\u00e9 ma blouse bleue \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du classeur de la convention. Elle a tenu le bol de tisane \u00e0 deux mains sans y toucher. La toile cir\u00e9e avait un trou de cigarette pr\u00e8s de son coude, vieux de dix ans.<\/p>\n<p>Elle a sorti de son sac un petit dictaphone gris. Elle l&#8217;a pos\u00e9 entre nous. Un voyant rouge s&#8217;est allum\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est pour vous, a-t-elle dit. Pour que vous ayez ma voix. Pas seulement mes mots. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vas-y. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a respir\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Je m&#8217;appelle Apolline de Saint-Pierre. J&#8217;ai vingt-sept ans. Je n&#8217;ai jamais \u00e9t\u00e9 enceinte. \u00bb<\/p>\n<p>La cuill\u00e8re de Sandrine est tomb\u00e9e dans l&#8217;\u00e9vier.<\/p>\n<p>\u00ab Jamais ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Jamais. Il n&#8217;y a pas de b\u00e9b\u00e9. Il n&#8217;y en a jamais eu. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai rien dit. J&#8217;ai regard\u00e9 mes mains sur la toile cir\u00e9e. Je ne sais pas combien de temps \u00e7a a dur\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Genevi\u00e8ve m&#8217;a pay\u00e9e, a repris Apolline. Quatre-vingt-dix mille euros. En trois fois. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pour quoi faire ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ma m\u00e8re. Marguerite. Le ch\u00e2teau est saisi depuis l&#8217;automne, et il y a une vente aux ench\u00e8res au printemps. Genevi\u00e8ve l&#8217;a su par son notaire. Elle est venue me voir avec une proposition. Un r\u00f4le. Quelques mois. Une grossesse, un r\u00e9veillon, et une fausse couche en mars. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab En mars. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quand la signature serait pass\u00e9e. Elle a dit que personne n&#8217;en mourrait. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pens\u00e9 \u00e0 la b\u00fbche du Lidl. Neuf No\u00ebls, neuf b\u00fbches \u00e0 4,99 \u20ac pos\u00e9es derri\u00e8re celle de Genevi\u00e8ve, et elle versait quatre-vingt-dix mille euros pour un ventre en carton. Je ne sais pas pourquoi j&#8217;ai pens\u00e9 \u00e0 \u00e7a \u00e0 ce moment-l\u00e0.<\/p>\n<p>\u00ab Tu as regard\u00e9 mes enfants dans les yeux, ai-je dit. \u00c0 No\u00ebl. Th\u00e9o t&#8217;a donn\u00e9 la moiti\u00e9 de sa cl\u00e9mentine. \u00bb<\/p>\n<p>Apolline a pleur\u00e9 sans bruit, le menton coll\u00e9 contre sa poitrine.<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. Je l&#8217;ai mang\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi tu viens ce soir ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c0 cause de la feuille. L&#8217;\u00e9cho. Genevi\u00e8ve me l&#8217;a donn\u00e9e la veille du r\u00e9veillon, dans la voiture, pour que je la tienne bien devant tout le monde. Un coin de l&#8217;\u00e9tiquette se d\u00e9collait. J&#8217;ai gratt\u00e9 avec l&#8217;ongle. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il y avait des lettres dessous. Trois. B, E, A. \u00bb<\/p>\n<p>Sandrine s&#8217;est tourn\u00e9e vers moi. Je n&#8217;ai pas boug\u00e9.<\/p>\n<p>Beaumont.<\/p>\n<p>Constance, au t\u00e9l\u00e9phone, l&#8217;apr\u00e8s-midi m\u00eame : \u00ab Maman m&#8217;a demand\u00e9 mon \u00e9cho en mars. Pour la mutuelle. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle n&#8217;avait pas fait faire un faux, a murmur\u00e9 Apolline. Elle avait pris l&#8217;\u00e9cho d&#8217;une vraie femme. Une qui attendait vraiment un enfant. L\u00e0, j&#8217;ai eu peur. Si elle prend le b\u00e9b\u00e9 de quelqu&#8217;un d&#8217;autre pour moi, qu&#8217;est-ce qu&#8217;elle me prend \u00e0 moi, apr\u00e8s mars ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et l&#8217;enveloppe, sur la photo d&#8217;Emma ? \u00bb<\/p>\n<p>Elle a lev\u00e9 les yeux.<\/p>\n<p>\u00ab Quelle photo ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Celle de la cuisine, \u00e0 R\u00e9, le 14 juillet. Tu tiens une enveloppe avec le tampon de la clinique. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab L&#8217;acompte. Le premier. \u00bb Elle a aval\u00e9 sa salive. \u00ab Je ne l&#8217;ai jamais ouverte devant elle. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi pas la police ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Qui croira une fille qui a pris quatre-vingt-dix mille euros ? \u00bb Elle a essuy\u00e9 son nez sur sa manche. \u00ab Vous, peut-\u00eatre. Je ne sais pas. J&#8217;ai le reste, mais pas sur moi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le reste de quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>Elle n&#8217;a pas eu le temps de r\u00e9pondre.<\/p>\n<p>Son t\u00e9l\u00e9phone, pos\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du dictaphone, s&#8217;est allum\u00e9. Il a vibr\u00e9 deux fois sur la toile cir\u00e9e, avec un bruit de gu\u00eape dans un verre.<\/p>\n<p>Apolline n&#8217;a pas touch\u00e9 l&#8217;appareil. Elle l&#8217;a regard\u00e9 comme on regarde un chien qui n&#8217;est pas \u00e0 soi.<\/p>\n<p>J&#8217;ai lu l&#8217;\u00e9cran \u00e0 l&#8217;envers.<\/p>\n<p>\u00ab Tu es chez elle ? Bien. \u00bb<\/p>\n<p>Une seule lettre en dessous, \u00e0 la place de la signature.<\/p>\n<p>G.<\/p>\n<p>\u00c0 8 h 40, un huissier a fait signer Sandrine sur le palier. Sandrine a fini la matin\u00e9e assise par terre dans sa cuisine, un papier de trois pages \u00e0 la main.<\/p>\n<p>Apolline, \u00e0 ce moment-l\u00e0, avait quitt\u00e9 l&#8217;immeuble depuis deux heures et demie.<\/p>\n<p>Pour comprendre, il faut revenir \u00e0 23 h 52, au message.<\/p>\n<p>\u00ab Elle voit tout, a dit Apolline. Ce t\u00e9l\u00e9phone est \u00e0 elle. Elle me l&#8217;a pr\u00eat\u00e9 en janvier, le mien n&#8217;avait plus de batterie. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle sait o\u00f9 tu es depuis quand ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Roissy. Peut-\u00eatre avant. \u00bb<\/p>\n<p>Sandrine a ramass\u00e9 l&#8217;appareil du bout des doigts. Elle l&#8217;a retourn\u00e9 face contre la toile cir\u00e9e. Elle a pos\u00e9 le bol de tisane dessus. Comme si \u00e7a pouvait suffire.<\/p>\n<p>\u00ab On l&#8217;\u00e9teint ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Si je l&#8217;\u00e9teins, elle saura que j&#8217;ai compris. Et elle enverra quelqu&#8217;un. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Qui ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un homme. Un d\u00e9tective. Il \u00e9tait \u00e0 R\u00e9 en juillet, dans une voiture grise. Je l&#8217;ai crois\u00e9 trois fois. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je veux pas d&#8217;elle chez moi, a dit Sandrine, tr\u00e8s bas, dans le couloir. C\u00e9line. Elle a vendu son nom pour de l&#8217;argent. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et sa m\u00e8re a vendu le reste. Une nuit, Sandrine. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Une seule. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Demain matin, on appelle ma\u00eetre Garcia. \u00bb<\/p>\n<p>Sandrine a regard\u00e9 le plafond. Elle a sorti une couverture du placard. C&#8217;est comme \u00e7a que Sandrine dit oui.<\/p>\n<p>Apolline s&#8217;est endormie dans le fauteuil, tout habill\u00e9e, son manteau beige remont\u00e9 jusqu&#8217;au menton. Moi, j&#8217;ai r\u00e9gl\u00e9 mon r\u00e9veil \u00e0 3 h 50.<\/p>\n<p>Dix heures \u00e0 Paris. Quatre heures ici. L&#8217;heure o\u00f9 ma\u00eetre d&#8217;Harcourt allait faire signer la donation sur les parts de mes enfants. Je ne pouvais rien y faire. J&#8217;ai d\u00e9cid\u00e9 d&#8217;\u00eatre r\u00e9veill\u00e9e quand m\u00eame.<\/p>\n<p>\u00c0 4 h pile, je me suis assise sur le canap\u00e9-lit. Dans le noir, l&#8217;\u00e9cran de la tablette \u00e9clairait le plafond d&#8217;un carr\u00e9 blanc.<\/p>\n<p>\u00ab Il est quatre heures. \u00bb<\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait Apolline. Elle avait les yeux ouverts.<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je devais \u00eatre l\u00e0. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de Thibault, avec le certificat. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et tu n&#8217;y es pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle m&#8217;avait dit que \u00e7a s&#8217;arrangerait. Elle dit toujours \u00e7a. \u00bb<\/p>\n<p>On est rest\u00e9es sans parler pendant quatre minutes. J&#8217;ai compt\u00e9 sur l&#8217;horloge du four. Puis les paupi\u00e8res m&#8217;ont l\u00e2ch\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00c0 6 h 20, le fauteuil \u00e9tait vide.<\/p>\n<p>La couverture pli\u00e9e en quatre sur l&#8217;accoudoir. Le dictaphone sur la toile cir\u00e9e, le voyant \u00e9teint. Pas de manteau beige. Pas de valise.<\/p>\n<p>Je suis all\u00e9e \u00e0 la fen\u00eatre. En bas, une voiture grise en double file, le moteur allum\u00e9. Un homme en doudoune noire tenait la porti\u00e8re arri\u00e8re ouverte.<\/p>\n<p>Apolline a travers\u00e9 le trottoir, t\u00eate baiss\u00e9e, sans courir. Elle est mont\u00e9e sans regarder l&#8217;homme. Juste avant de s&#8217;asseoir, elle a lev\u00e9 les yeux vers ma fen\u00eatre.<\/p>\n<p>Une seconde. Pas plus.<\/p>\n<p>La voiture est partie. J&#8217;ai tenu le rideau jusqu&#8217;\u00e0 ce que les feux rouges tournent au coin.<\/p>\n<p>J&#8217;ai ouvert le dictaphone avec mon ongle. Un petit logement vide, du genre o\u00f9 l&#8217;on glisse une carte. Pas de carte.<\/p>\n<p>\u00ab Maman. \u00bb<\/p>\n<p>Th\u00e9o \u00e9tait debout dans le salon, en pyjama de dinosaures, une chaussette seulement. Il tirait sur ma manche.<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai pipi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Va, mon c\u0153ur. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Maman. La dame a mis un truc dans ma bo\u00eete. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis accroupie.<\/p>\n<p>\u00ab Quelle dame ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Celle du fauteuil. Elle est venue quand tu dormais. Elle a dit que c&#8217;\u00e9tait un secret et que je devais le garder, comme les billes. \u00bb<\/p>\n<p>Sa bo\u00eete, c&#8217;est une bo\u00eete de Kinder Bueno vide que Sandrine lui a donn\u00e9e la semaine derni\u00e8re. Il y range trois billes, un camion sans roue, un ticket de caisse Leclerc pli\u00e9 en huit qu&#8217;il appelle sa carte au tr\u00e9sor.<\/p>\n<p>Elle \u00e9tait sur la table basse. Je l&#8217;ai ouverte.<\/p>\n<p>Elle cliquetait. Pas \u00e0 cause des billes.<\/p>\n<p>Sous le camion, gliss\u00e9e dans un petit \u00e9tui en plastique transparent, il y avait une carte SD. Rien d&#8217;autre qu&#8217;un bout de papier arrach\u00e9 \u00e0 un carnet, avec trois lignes \u00e0 l&#8217;encre bleue.<\/p>\n<p><em>\u00c9coutez jusqu&#8217;au bout. Pas Thibault. Pardon. A.<\/em><\/p>\n<p>\u00ab Tu as bien fait de me le dire, ai-je murmur\u00e9. Tr\u00e8s bien fait. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est un vrai secret ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. Le plus grand de la bo\u00eete. \u00bb<\/p>\n<p>Il a hoch\u00e9 la t\u00eate, tr\u00e8s s\u00e9rieux, et il est parti aux toilettes en tra\u00eenant sa chaussette.<\/p>\n<p>\u00c0 8 h 40, la sonnette.<\/p>\n<p>Sandrine a ouvert en croyant que c&#8217;\u00e9tait la voisine du deuxi\u00e8me. C&#8217;\u00e9tait un homme en costume sombre, avec une chemise cartonn\u00e9e sous le bras.<\/p>\n<p>\u00ab Madame est bien la locataire du troisi\u00e8me \u00e9tage ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui, pourquoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je dois vous signifier une requ\u00eate d\u00e9pos\u00e9e au titre de la Convention de La Haye. Deux enfants mineurs, Emma et Th\u00e9o Beaumont, h\u00e9berg\u00e9s \u00e0 cette adresse. Vous voulez bien signer ici, que vous l&#8217;avez re\u00e7ue ? \u00bb<\/p>\n<p>Elle a sign\u00e9. Elle n&#8217;avait pas lu. Pour Sandrine, un huissier, c&#8217;est un uniforme.<\/p>\n<p>Quand il est parti, elle a lu les trois pages debout, dans l&#8217;entr\u00e9e. Elle a lu une phrase \u00e0 voix haute.<\/p>\n<p>\u00ab D\u00e9placement illicite. \u00bb<\/p>\n<p>Puis une autre.<\/p>\n<p>\u00ab Il est demand\u00e9 aux autorit\u00e9s locales de proc\u00e9der au retour imm\u00e9diat. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a gliss\u00e9 le long du mur, jusqu&#8217;au sol.<\/p>\n<p>\u00ab Tu m&#8217;avais dit que c&#8217;\u00e9tait juste quelques semaines, C\u00e9line. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai un bail, moi. J&#8217;ai mon travail. Ils vont venir ici avec la police ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. C&#8217;est un papier. Une audience. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Toi, t&#8217;as une audience. Moi, j&#8217;ai quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas su r\u00e9pondre. Je me suis assise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&#8217;elle, le dos contre le mur, dans l&#8217;odeur de tisane froide.<\/p>\n<p>Quand elle a arr\u00eat\u00e9 de trembler, je lui ai demand\u00e9 son vieux portable. Celui des ann\u00e9es pass\u00e9es, avec la fente sur le c\u00f4t\u00e9. Elle me l&#8217;a donn\u00e9 sans poser de question. Il a mis quatre minutes \u00e0 s&#8217;allumer.<\/p>\n<p>J&#8217;ai gliss\u00e9 la carte.<\/p>\n<p>Un seul dossier. Un seul fichier audio, avec un nom que je n&#8217;ai pas eu besoin de relire deux fois.<\/p>\n<p>Genevi\u00e8ve_\u00cele_de_R\u00e9_juillet.<\/p>\n<p>\u00ab Trois mois, ma ch\u00e9rie. Tu perds le b\u00e9b\u00e9, la signature sera pass\u00e9e, et tout le monde te plaindra. \u00bb<\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait la voix de ma belle-m\u00e8re. Elle sortait des haut-parleurs d&#8217;un vieux portable pos\u00e9 entre le sucrier et la bo\u00eete de th\u00e9, dans la cuisine de Sandrine, \u00e0 9 h 20 du matin.<\/p>\n<p>Cette voix-l\u00e0, je la connaissais. Celle qui demande \u00ab tu reprendras un peu de caf\u00e9, C\u00e9line ? \u00bb en regardant ailleurs. Aucun \u00e9clat dedans. Du velours.<\/p>\n<p>J&#8217;ai mis pause. Sandrine me regardait, la main sur la bouche.<\/p>\n<p>\u00ab Continue, a-t-elle dit. Mais baisse. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai baiss\u00e9. Th\u00e9o regardait un dessin anim\u00e9 dans la chambre avec le casque de Sandrine sur les oreilles, Emma \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui, un crayon \u00e0 la main. Je les entendais respirer \u00e0 travers la cloison.<\/p>\n<p>J&#8217;ai remis play.<\/p>\n<p>Une cuisine. Des carreaux, \u00e7a s&#8217;entendait \u00e0 la r\u00e9sonance. Des verres qu&#8217;on pose. Puis la voix d&#8217;Apolline, toute petite.<\/p>\n<p>\u00ab Et si Thibault veut un contr\u00f4le ? Un autre m\u00e9decin ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Thibault ne demande jamais rien, a dit Genevi\u00e8ve. Il signe. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et C\u00e9line ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab La fille de la blouse ? \u00bb Un petit rire, bref. \u00ab Elle prendra ses enfants et elle prendra l&#8217;avion. La clause 7, ma ch\u00e9rie. Elle croira s&#8217;enfuir. Elle sera en faute. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai arr\u00eat\u00e9 la lecture. Sandrine a retenu un cri entre ses dents.<\/p>\n<p>\u00ab Elle l&#8217;avait pr\u00e9vu, a-t-elle dit. Elle savait que tu partirais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle comptait l\u00e0-dessus. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pens\u00e9 \u00e0 la file d&#8217;attente de Roissy. Aux trois billets pay\u00e9s avec le Livret A. \u00c0 mon sac plastique de chez Lidl, plein de chaussettes d&#8217;enfants.<\/p>\n<p>J&#8217;ai repris.<\/p>\n<p>Trois minutes plus tard, il y avait la partie que je n&#8217;attendais pas. Apolline a demand\u00e9 pourquoi une femme qui a tout aurait besoin de \u00e7a. Genevi\u00e8ve n&#8217;a pas r\u00e9pondu tout de suite. On a entendu une chaise.<\/p>\n<p>\u00ab Tu veux la v\u00e9rit\u00e9 ? Je te la donne, comme \u00e7a tu comprendras que tu ne risques rien. Le casino d&#8217;Enghien. Trois ans. Hubert est mort, et il m&#8217;a laiss\u00e9 une belle maison, un joli nom, et rien dedans. La villa est hypoth\u00e9qu\u00e9e jusqu&#8217;au toit. Il y a les Lilas d&#8217;Or, tu n&#8217;as pas \u00e0 comprendre. Retiens que \u00e7a existe et que \u00e7a mange. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et les parts ? \u00bb a demand\u00e9 Apolline sur la bande.<\/p>\n<p>\u00ab Les seules qui valent encore quelque chose sont celles des petits. Cinquante-cinq pour cent. Hubert a voulu faire joli, avec sa donation. Je ne peux pas y toucher tant qu&#8217;ils ont deux parents. Il me faut un autre h\u00e9ritier, une nouvelle donation chez Aymeric, la fille de la blouse hors du chemin. Et Thibault au volant. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Thibault sait ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Thibault a sign\u00e9 huit des douze virements. Il ne lit pas. Son p\u00e8re non plus ne lisait pas. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai arr\u00eat\u00e9. Mes mains \u00e9taient pos\u00e9es \u00e0 plat sur la toile cir\u00e9e, comme pour la tenir en place.<\/p>\n<p>Huit des douze.<\/p>\n<p>Je l&#8217;avais pens\u00e9 coupable. Je l&#8217;avais pens\u00e9 cerveau, des mois durant. Un homme qui m&#8217;avait regard\u00e9e dans les yeux le matin du divorce et qui m&#8217;avait dit \u00ab fais-moi confiance \u00bb. Il n&#8217;avait m\u00eame pas ouvert le dossier.<\/p>\n<p>Je ne sais pas ce qui est pire. Je ne sais pas, aujourd&#8217;hui, ce que j&#8217;aurais pr\u00e9f\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Maman ? \u00bb<\/p>\n<p>Emma \u00e9tait dans l&#8217;encadrement de la porte, pieds nus, le crayon \u00e0 la main. Je n&#8217;avais pas entendu la cloison.<\/p>\n<p>J&#8217;ai tendu la main vers le portable. Trop tard.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est mamie. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle parle gentil. \u00bb Elle a fix\u00e9 le t\u00e9l\u00e9phone. \u00ab Elle parle comme quand elle me donne des bonbons et que papa regarde pas. \u00bb<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai prise sur mes genoux. Elle est rest\u00e9e raide quelques secondes, puis elle a pos\u00e9 sa t\u00eate sur mon \u00e9paule. Elle sentait le crayon de couleur.<\/p>\n<p>\u00ab Tu retournes dans la chambre, ma puce ? J&#8217;arrive. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu pleures ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors pourquoi t&#8217;as la joue mouill\u00e9e ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est de la tisane. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Y en a pas, de la tisane. \u00bb<\/p>\n<p>Elle est repartie en tra\u00eenant des pieds. Sandrine s&#8217;est essuy\u00e9 le nez avec un torchon.<\/p>\n<p>\u00c0 10 h 05, mon t\u00e9l\u00e9phone s&#8217;est allum\u00e9.<\/p>\n<p>Un num\u00e9ro de Montr\u00e9al. J&#8217;ai d\u00e9croch\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Madame Leroy ? Bonjour, c&#8217;est la responsable de la r\u00e9sidence. Pour le poste de pr\u00e9pos\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>Le poste. Le seul que j&#8217;avais dans le monde. Trente-cinq heures, de nuit, que Sandrine m&#8217;avait trouv\u00e9. Il commen\u00e7ait lundi.<\/p>\n<p>\u00ab Oui, bonjour madame. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je dois vous dire que nous avons re\u00e7u un appel ce matin. De France. D&#8217;un avocat. Je n&#8217;ai pas le droit de vous en dire plus, mais votre dossier est mis en suspens. Vous comprenez que nous ne pouvons pas engager quelqu&#8217;un qui fait l&#8217;objet d&#8217;une proc\u00e9dure de ce type. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je n&#8217;ai fait de mal \u00e0 personne. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je n&#8217;en doute pas. Mais c&#8217;est la politique de la maison. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a raccroch\u00e9 poliment. J&#8217;ai pos\u00e9 le t\u00e9l\u00e9phone sur la toile cir\u00e9e, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du dictaphone. J&#8217;ai regard\u00e9 la carte SD, dans son petit \u00e9tui.<\/p>\n<p>Une heure plus t\u00f4t, j&#8217;avais trois choses : une preuve, un avocat, une place. \u00c0 10 h 07, j&#8217;en avais deux.<\/p>\n<p>J&#8217;ai compos\u00e9 le num\u00e9ro de ma\u00eetre Garcia.<\/p>\n<p>Elle a d\u00e9croch\u00e9 \u00e0 la deuxi\u00e8me sonnerie. Pas de bonjour.<\/p>\n<p>\u00ab Madame Leroy. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ma\u00eetre, j&#8217;ai quelque chose. Des enregistrements. Genevi\u00e8ve explique tout. Le pi\u00e8ge, la ruine, la clause 7. J&#8217;en ai quarante minutes. \u00bb<\/p>\n<p>Elle n&#8217;a pas r\u00e9pondu. J&#8217;entendais sa respiration. Derri\u00e8re elle, un bruit de porte qui claque, des voix d&#8217;hommes.<\/p>\n<p>\u00ab Ma\u00eetre ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ne me dites rien de plus au t\u00e9l\u00e9phone. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mais&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Madame Leroy, \u00e9coutez-moi bien. On est venu me voir ce matin \u00e0 8 h. Deux personnes. Elles n&#8217;ont pas \u00e9lev\u00e9 la voix. Elles ont regard\u00e9 mes dossiers, un par un, avec beaucoup de politesse. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Qui ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne r\u00e9pondrai pas \u00e0 cette question. \u00bb Elle a repris son souffle. \u00ab Je me retire, Madame. Ils ont mon cabinet. \u00bb<\/p>\n<p>Le 16 janvier, dans le bureau de ma\u00eetre Garcia, j&#8217;avais sign\u00e9 la convention de divorce quatorze fois.<\/p>\n<p>Une fois par page, en bas \u00e0 droite. Un C rond, puis \u00ab \u00e9line \u00bb, avec la boucle du l bien ferm\u00e9e. Thibault disait toujours que je signais comme une gamine. Il avait sign\u00e9 avant moi, vite, sans reposer le stylo. Ma\u00eetre Garcia m&#8217;avait tendu le sien, un Bic bleu qu&#8217;elle gardait dans son chignon. Elle avait dit : \u00ab Prenez votre temps. \u00bb J&#8217;avais pris mon temps.<\/p>\n<p>\u00c0 15 h 12, ce vendredi, dans la cuisine de Sandrine, mon t\u00e9l\u00e9phone a sonn\u00e9.<\/p>\n<p>Un num\u00e9ro de France. Pas de nom.<\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait un message. Pas de texte. Un PDF, onze pages, nomm\u00e9 \u00ab scan0043 \u00bb. Puis un second message, tap\u00e9 \u00e0 toute vitesse, avec des fautes.<\/p>\n<p><em>C&#8217;est Constance. Maman l&#8217;a laiss\u00e9 sur le buffet. Je l&#8217;ai scann\u00e9 avec mon t\u00e9l\u00e9phone. Je suis d\u00e9sol\u00e9e. Je suis tellement d\u00e9sol\u00e9e.<\/em><\/p>\n<p>J&#8217;ai pos\u00e9 le t\u00e9l\u00e9phone sur la toile cir\u00e9e. Je l&#8217;ai regard\u00e9 comme on regarde un colis qu&#8217;on n&#8217;a pas command\u00e9.<\/p>\n<p>Puis je l&#8217;ai ouvert.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re page \u00e9tait \u00e0 en-t\u00eate de l&#8217;\u00e9tude de ma\u00eetre d&#8217;Harcourt. Des lignes bien justifi\u00e9es. Des \u00ab comparaissent \u00bb, des \u00ab ci-apr\u00e8s d\u00e9nomm\u00e9s \u00bb.<\/p>\n<p><em>Madame Genevi\u00e8ve Beaumont, usufruiti\u00e8re.<\/em><\/p>\n<p><em>Monsieur Thibault Beaumont, en son nom et en qualit\u00e9 d&#8217;administrateur l\u00e9gal.<\/em><\/p>\n<p><em>Madame C\u00e9line Leroy, \u00e9pouse Beaumont, en son nom et en qualit\u00e9 d&#8217;administratrice l\u00e9gale, pr\u00e9sente.<\/em><\/p>\n<p>J&#8217;ai lu ce dernier mot trois fois. Pr\u00e9sente.<\/p>\n<p>\u00ab Sandrine. \u00bb<\/p>\n<p>Elle est arriv\u00e9e avec un torchon sur l&#8217;\u00e9paule. Elle a lu par-dessus mon bras.<\/p>\n<p>\u00ab Qu&#8217;est-ce que c&#8217;est ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab L&#8217;acte. La donation-partage. Elle a \u00e9t\u00e9 sign\u00e9e ce matin. \u00c0 10 h, heure de Paris. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mais t&#8217;\u00e9tais pas l\u00e0. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ils s&#8217;en fichent. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et le b\u00e9b\u00e9 ? Apolline n&#8217;\u00e9tait pas l\u00e0 non plus. Il leur fallait un certificat. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai fait d\u00e9filer jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;annexe. Page 8. Une feuille \u00e0 en-t\u00eate de la clinique de Neuilly, un certificat de grossesse au nom de Madame de Saint-Pierre. Une date de la semaine pr\u00e9c\u00e9dente. En bas, un tampon rond, bleu, et une signature que je ne connaissais pas.<\/p>\n<p>\u00ab Le directeur, a lu Sandrine \u00e0 voix haute. Le directeur de l&#8217;\u00e9tablissement. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un ami de Genevi\u00e8ve. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Comment tu le sais ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne le sais pas. Je le crois. \u00bb Je n&#8217;avais pas besoin d&#8217;autre chose. \u00ab Si Apolline ne vient pas, on prend un autre certificat. Elle avait un autre certificat. Elle avait tout pr\u00e9vu, comme pour le reste. \u00bb<\/p>\n<p>Page 9. Page 10. Une annexe en petits caract\u00e8res, deux colonnes. J&#8217;ai lu le titre sans comprendre, puis en comprenant : \u00ab Acte de nantissement. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Qu&#8217;est-ce que \u00e7a veut dire ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Que les parts d&#8217;Emma et de Th\u00e9o sont donn\u00e9es en garantie \u00e0 une banque. Pour un pr\u00eat. Un pr\u00eat que Genevi\u00e8ve a pris, et qu&#8217;ils paieront. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle peut faire \u00e7a avec les parts de deux enfants ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle vient de le faire. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis lev\u00e9e. Je suis all\u00e9e chercher un ticket de caisse Leclerc sur le frigo, avec un stylo, et j&#8217;ai \u00e9crit dessus, comme pour me rappeler que c&#8217;\u00e9tait r\u00e9el : 10 h Paris. 4 h ici. Sign\u00e9 sans moi.<\/p>\n<p>J&#8217;ai pens\u00e9 \u00e0 ma\u00eetre Garcia et \u00e0 son \u00ab Je me retire \u00bb. La veille, j&#8217;avais encore quelqu&#8217;un \u00e0 qui envoyer ce PDF. L\u00e0, j&#8217;avais une cuisine, un t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 14 % de batterie et un Livret A que je n&#8217;osais plus ouvrir sur l&#8217;appli.<\/p>\n<p>\u00ab Rappelle-la, a dit Sandrine. Elle doit bien garder une copie de la convention, elle, elle peut comparer la signature. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle a dit de ne plus l&#8217;appeler. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors t&#8217;en trouves une autre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Avec quoi ? C&#8217;est l&#8217;aide juridictionnelle qui m&#8217;a donn\u00e9 celle-l\u00e0. Il faut red\u00e9poser un dossier. \u00c7a prend des semaines. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab L&#8217;audience, elle prend combien ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne sais pas. Je ne sais pas encore. \u00bb<\/p>\n<p>Je ne pleurais pas. Je ne tremblais pas non plus. Il y avait juste cette chose qui se passe quand on est de garde la nuit et que le monitoring d&#8217;un r\u00e9sident passe au plat : on ne se met pas \u00e0 crier, on fait les gestes. Je me suis lav\u00e9 les mains. Je me suis rassise.<\/p>\n<p>\u00ab Maman. \u00bb<\/p>\n<p>Emma \u00e9tait derri\u00e8re moi, sa bo\u00eete LU de crayons sous le bras. Elle avait lu l&#8217;\u00e9cran par-dessus mon \u00e9paule. Elle lit vite, Emma. Trop.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est quoi, pr\u00e9sente ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a veut dire que j&#8217;\u00e9tais l\u00e0. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mais t&#8217;\u00e9tais l\u00e0, avec nous. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors pourquoi ils \u00e9crivent que t&#8217;\u00e9tais pas l\u00e0 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce que c&#8217;est plus facile pour eux. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a r\u00e9fl\u00e9chi. Elle a pos\u00e9 ses crayons sur la toile cir\u00e9e, un par un, par ordre de couleur.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est pas juste. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu peux leur dire ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je vais leur dire. \u00bb<\/p>\n<p>Elle est repartie vers la chambre. Je ne lui ai pas dit comment.<\/p>\n<p>Je suis revenue au PDF.<\/p>\n<p>Page 11. La derni\u00e8re. Quatre blocs, quatre signatures, quatre noms tap\u00e9s en dessous. Celui de Genevi\u00e8ve, grand, pench\u00e9, avec la boucle du B. Celui de Thibault, en deux traits, press\u00e9. Celui du notaire, noir, appuy\u00e9.<\/p>\n<p>Et celui du bas.<\/p>\n<p><em>C\u00e9line Leroy.<\/em><\/p>\n<p>Je l&#8217;ai agrandi avec deux doigts.<\/p>\n<p>Un C rond. \u00ab \u00e9line \u00bb. Une signature que ma main n&#8217;avait jamais faite ce matin-l\u00e0, dans aucune \u00e9tude, \u00e0 aucune heure.<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai agrandi encore.<\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait mon propre pr\u00e9nom, \u00e9crit comme sur la convention de janvier, avec la boucle du l bien ferm\u00e9e.<\/p>\n<p>Le samedi, \u00e0 11 h 20, j&#8217;avais dormi quatre heures en tout et mang\u00e9 deux tartines.<\/p>\n<p>Sandrine avait lav\u00e9 la vaisselle pour la troisi\u00e8me fois. Emma dessinait. Th\u00e9o avait trouv\u00e9 un nouveau camion, un camion sans roue aussi, c&#8217;\u00e9tait sa sp\u00e9cialit\u00e9.<\/p>\n<p>On a sonn\u00e9.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas regard\u00e9 par le judas. J&#8217;\u00e9tais trop fatigu\u00e9e pour avoir peur.<\/p>\n<p>Sur le palier, il y avait un biberon pos\u00e9 par terre, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&#8217;une valise \u00e0 roulettes, et une femme de mon \u00e2ge, cheveux en vrac, manteau camel, un b\u00e9b\u00e9 de cinq mois contre la poitrine dans un porte-b\u00e9b\u00e9 noir. C\u00f4me dormait, la joue \u00e9cras\u00e9e, une main ferm\u00e9e sur le col de sa m\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00ab Constance. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu m&#8217;as dit que je pouvais venir. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Au t\u00e9l\u00e9phone, oui. J&#8217;ai pas dit que tu viendrais le lendemain avec un b\u00e9b\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai pris le vol de nuit. J&#8217;ai pas d&#8217;excuse. \u00bb<\/p>\n<p>Elle avait les yeux rouges. Elle ne s&#8217;est pas excus\u00e9e de l&#8217;avoir fait, elle s&#8217;est excus\u00e9e d&#8217;\u00eatre l\u00e0, elle a regard\u00e9 le palier.<\/p>\n<p>\u00ab Guillaume sait ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je lui ai laiss\u00e9 les clefs et un mot. Je lui ai dit que je partais un week-end. Il m&#8217;a r\u00e9pondu de ne pas me m\u00ealer de \u00e7a. \u00bb Elle a serr\u00e9 C\u00f4me plus fort. \u00ab Je l&#8217;ai d\u00e9j\u00e0 fait pendant neuf ans. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis \u00e9cart\u00e9e. Elle est entr\u00e9e.<\/p>\n<p>Elle a pos\u00e9 son manteau sur le dossier de la chaise, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ma blouse. Elle a regard\u00e9 la blouse. Elle n&#8217;a rien dit. Elle a juste baiss\u00e9 les yeux, comme on le fait devant un mur qu&#8217;on a longtemps ignor\u00e9.<\/p>\n<p>On s&#8217;est assises dans la cuisine. Sandrine a mis de l&#8217;eau \u00e0 chauffer, en silence. C\u00f4me s&#8217;est r\u00e9veill\u00e9, a regard\u00e9 le plafond, puis la toile cir\u00e9e, puis moi. Il a souri avec deux gencives.<\/p>\n<p>\u00ab Raconte-moi l&#8217;\u00e9cho, ai-je dit. Depuis le d\u00e9but. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ce que je t&#8217;ai dit au t\u00e9l\u00e9phone. Maman m&#8217;a demand\u00e9 ma feuille pour la mutuelle. Un dossier \u00e9gar\u00e9, un double \u00e0 fournir. Je la lui ai donn\u00e9e dans son salon, quelques heures plus tard. Elle l&#8217;a gliss\u00e9e dans son sac et elle m&#8217;a remerci\u00e9e. Je n&#8217;ai jamais pens\u00e9 \u00e0 la redemander. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et elle a r\u00e9apparu au r\u00e9veillon. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Avec un autre nom coll\u00e9 dessus, oui. \u00bb Elle a regard\u00e9 le fond de sa tasse. \u00ab Tu comprends ce que \u00e7a veut dire ? Mon fils \u00e9tait dans son sac, C\u00e9line. Mon fils, avant sa naissance. Et elle l&#8217;a pr\u00eat\u00e9 \u00e0 une autre pour te d\u00e9truire. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pos\u00e9 ma main sur la sienne. C&#8217;est tout ce que j&#8217;ai su faire.<\/p>\n<p>Th\u00e9o est arriv\u00e9 en trottinant, son camion \u00e0 la main. Il s&#8217;est arr\u00eat\u00e9 devant le porte-b\u00e9b\u00e9, a regard\u00e9 C\u00f4me tr\u00e8s s\u00e9rieusement, puis il a pos\u00e9 le camion sur la toile cir\u00e9e, \u00e0 port\u00e9e de ses doigts.<\/p>\n<p>\u00ab Il peut le prendre, a-t-il dit. Il a pas de billes. \u00bb<\/p>\n<p>C\u00f4me a attrap\u00e9 le camion et l&#8217;a mis directement dans sa bouche. Constance a \u00e9clat\u00e9 d&#8217;un rire mouill\u00e9, la main devant les yeux.<\/p>\n<p>\u00ab Merci, Th\u00e9o. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab De rien. C&#8217;est le camion sans roue. \u00bb<\/p>\n<p>Mon t\u00e9l\u00e9phone a vibr\u00e9. Sandrine, qui se tenait derri\u00e8re moi, a inclin\u00e9 la t\u00eate.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est Nadine. \u00bb<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai ouvert. Un message court. Trois photos.<\/p>\n<p><em>Josiane tient un cahier de re\u00e7us. Je l&#8217;ai pris en photo pendant qu&#8217;elle d\u00e9jeunait. Il y en a d&#8217;autres. M\u00eame signature. M\u00eame phrase. Je m&#8217;occupe du reste. N.<\/em><\/p>\n<p>J&#8217;ai ouvert la premi\u00e8re photo. Une page de cahier \u00e0 petits carreaux, une \u00e9criture ronde, des dates \u00e0 gauche. Une ligne entour\u00e9e au stylo rouge. Une phrase que je connaissais d\u00e9j\u00e0 par c\u0153ur : \u00ab mise \u00e0 jour dossier patiente \u00bb. Et en dessous, une signature, grande, pench\u00e9e, avec la boucle du B.<\/p>\n<p><em>G. Beaumont.<\/em><\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me photo. La m\u00eame phrase. La m\u00eame signature.<\/p>\n<p>La troisi\u00e8me. La m\u00eame.<\/p>\n<p>Trois autres re\u00e7us. Pas un seul. Trois.<\/p>\n<p>\u00ab Elle l&#8217;a fait quatre fois, ai-je dit \u00e0 voix basse. Pas seulement avec toi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quatre fois quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pay\u00e9 pour des papiers de patientes. Quatre fois, depuis mars. \u00bb<\/p>\n<p>Sandrine a pos\u00e9 sa tasse. Elle avait pris cette expression qu&#8217;elle a quand un client du Leclerc lui rend de la fausse monnaie.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est pas une erreur, \u00e7a. C&#8217;est une habitude. \u00bb<\/p>\n<p>Constance a ouvert la bouche. Elle l&#8217;a referm\u00e9e. Elle a sorti son t\u00e9l\u00e9phone de la poche de son manteau.<\/p>\n<p>\u00ab Attends. J&#8217;ai autre chose. Je n&#8217;ai jamais os\u00e9 t&#8217;en parler. Je ne supprime jamais rien, tu sais. Mon t\u00e9l\u00e9phone est un cimeti\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab De quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un message vocal. De maman. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a fait glisser son pouce sur l&#8217;\u00e9cran. Elle a h\u00e9sit\u00e9, le doigt en l&#8217;air. C\u00f4me, sur ses genoux, tendait la main vers la lumi\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00ab Je l&#8217;ai r\u00e9\u00e9cout\u00e9 pendant des semaines, sans savoir pourquoi. Je me disais que je devenais folle. Une m\u00e8re qui demande l&#8217;\u00e9cho de sa fille pour la mutuelle, c&#8217;est normal. C&#8217;est tellement normal. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a pos\u00e9 le t\u00e9l\u00e9phone sur la toile cir\u00e9e, entre Sandrine et moi, et elle a appuy\u00e9.<\/p>\n<p>Un souffle. Un bruit de rue, de klaxon lointain.<\/p>\n<p>Puis la voix. La voix de velours, celle du caf\u00e9, du \u00ab tu reprendras un peu de g\u00e2teau \u00bb.<\/p>\n<p>\u00ab Constance, c&#8217;est maman. Apporte-moi ton \u00e9chographie quand tu passes, c&#8217;est pour la mutuelle. Merci, ma ch\u00e9rie. \u00bb<\/p>\n<p>Un clic.<\/p>\n<p>Sous le message, en petits caract\u00e8res gris, la date de r\u00e9ception.<\/p>\n<p>11 mars, 9 h 12.<\/p>\n<p>Je m&#8217;appelle Dubois, je suis gyn\u00e9cologue-obst\u00e9tricien depuis trente-deux ans, et le dimanche \u00e0 8 h 40 j&#8217;\u00e9tais \u00e0 genoux devant le tiroir du bas de mon bureau.<\/p>\n<p>Personne n&#8217;ouvre ce tiroir. Moi non plus, d&#8217;habitude.<\/p>\n<p>Dedans, il y a vingt ans de petits papiers jaunes. \u00ab Dossier \u00e0 rappeler avant 14 h. \u00bb \u00ab Mutuelle, courrier arriv\u00e9. \u00bb \u00ab Docteur, votre caf\u00e9 est froid. \u00bb Toujours la m\u00eame \u00e9criture ronde, toujours au stylo bleu. Josiane Lambert me les collait sur l&#8217;\u00e9cran depuis mon arriv\u00e9e \u00e0 la clinique de Neuilly, et je n&#8217;en ai jamais jet\u00e9 un seul.<\/p>\n<p>Vendredi, devant les sept Beaumont, j&#8217;ai d\u00e9coll\u00e9 l&#8217;\u00e9tiquette avec l&#8217;ongle. Dessous, il y avait \u00ab BEAUMONT Constance \u00bb, imprim\u00e9 avec le m\u00eame appareil que le reste. Je l&#8217;ai pli\u00e9e en deux et je l&#8217;ai gliss\u00e9e dans ce tiroir, avec les papiers jaunes.<\/p>\n<p>Je ne sais pas pourquoi. Un m\u00e9decin garde les pi\u00e8ces, voil\u00e0 tout.<\/p>\n<p>Samedi \u00e0 22 h, j&#8217;ai \u00e9crit trois pages \u00e0 l&#8217;Ordre des m\u00e9decins. Ce matin \u00e0 7 h 45, j&#8217;ai port\u00e9 le m\u00eame texte au commissariat de Neuilly, pour le parquet de Nanterre. Le brigadier tapait avec deux doigts. Il m&#8217;a demand\u00e9 si j&#8217;avais quelque chose \u00e0 ajouter.<\/p>\n<p>\u00ab Oui. Vingt ans de petits papiers jaunes. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pardon, docteur ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Laissez tomber. \u00c9crivez : faux dans un dossier m\u00e9dical. Madame Lambert, secr\u00e9taire. \u00bb<\/p>\n<p>Il a \u00e9crit. J&#8217;ai sign\u00e9 en bas de chaque page, comme sur une ordonnance.<\/p>\n<p>\u00c0 8 h 15, Josiane m&#8217;a appel\u00e9. Je n&#8217;ai pas d\u00e9croch\u00e9 la premi\u00e8re fois. \u00c0 la deuxi\u00e8me, si.<\/p>\n<p>\u00ab Docteur, c&#8217;est moi. J&#8217;ai rendu mes clefs \u00e0 la gardienne. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais, Josiane. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle m&#8217;a dit que c&#8217;\u00e9tait la derni\u00e8re fois. Madame Beaumont. Elle m&#8217;a dit que \u00e7a ne servirait que pour une mutuelle. \u00bb Sa voix partait dans les aigus. \u00ab Je savais pas pour le b\u00e9b\u00e9, je vous jure. Je savais pour l&#8217;argent. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il y a quatre re\u00e7us, Josiane. \u00bb<\/p>\n<p>Elle n&#8217;a rien r\u00e9pondu. J&#8217;ai entendu une t\u00e9l\u00e9vision, tr\u00e8s loin, un pr\u00e9sentateur de m\u00e9t\u00e9o, des gens qui riaient pour de faux. Puis elle a raccroch\u00e9.<\/p>\n<p>Je suis rest\u00e9 avec le t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 la main. Je n&#8217;ai pas honte de dire que je n&#8217;avais rien vu. En vingt ans, j&#8217;ai regard\u00e9 des milliers d&#8217;\u00e9chographies. Je n&#8217;ai pas regard\u00e9 la femme qui rangeait les dossiers dans la pi\u00e8ce d&#8217;\u00e0 c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 9 h, on a sonn\u00e9 au cabinet. Nadine. Manteau boutonn\u00e9 de travers, un ticket de caisse froiss\u00e9 dans la main, celui sur lequel elle avait \u00e9crit mon num\u00e9ro le premier jour.<\/p>\n<p>\u00ab Docteur, j&#8217;ai pas dormi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Entrez. Je n&#8217;ai pas de caf\u00e9, il est froid. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;en ai pas besoin. \u00bb Elle a pos\u00e9 son t\u00e9l\u00e9phone sur mon bureau. \u00ab Constance vous a transf\u00e9r\u00e9 un mail \u00e0 8 h 40. Vous l&#8217;avez vu ? \u00bb<\/p>\n<p>Je l&#8217;avais vu. Une ancienne directrice comptable de Beaumont &amp; Fils avait \u00e9crit \u00e0 Constance dans la nuit. Licenci\u00e9e l&#8217;automne dernier, par Madame Beaumont, huit jours apr\u00e8s avoir refus\u00e9 de signer un virement vers une SCI qui s&#8217;appelle Les Lilas d&#8217;Or. Elle l&#8217;attestait, noir sur blanc, sur l&#8217;honneur : douze virements, une soci\u00e9t\u00e9 vide, une signature qu&#8217;elle ne reconnaissait pas toujours.<\/p>\n<p>\u00ab Elle voulait un t\u00e9moin, a dit Nadine. Elle en a trouv\u00e9 deux. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je l&#8217;ai transmis au brigadier, Nadine. Il m&#8217;a dit que \u00e7a compterait. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et pour C\u00e9line ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il y a autre chose. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a retourn\u00e9 son ticket de caisse. Au dos, de son \u00e9criture \u00e0 elle, serr\u00e9e, trois lignes.<\/p>\n<p><em>Audience La Haye. Montr\u00e9al. Mercredi 9 h.<\/em><\/p>\n<p>\u00ab Soixante-douze heures, a-t-elle dit. L&#8217;avocate de C\u00e9line s&#8217;est retir\u00e9e. Les Beaumont ont d\u00e9pos\u00e9 la requ\u00eate depuis Paris, avec la signature du p\u00e8re. La clause 7. Le juge n&#8217;aura qu&#8217;\u00e0 lire. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et Madame Beaumont, elle compte y aller ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab B\u00e9atrice a dit \u00e0 Constance qu&#8217;elles prenaient l&#8217;avion demain. Genevi\u00e8ve et Thibault. Elle a m\u00eame ajout\u00e9 : &#8220;Mamie va r\u00e9cup\u00e9rer ses petits.&#8221; \u00bb<\/p>\n<p>Elle a dit \u00e7a en imitant la voix. Une voix de velours. Elle s&#8217;est arr\u00eat\u00e9e au milieu de la phrase, la main sur la bouche.<\/p>\n<p>Je me suis lev\u00e9. J&#8217;ai ouvert \u00e0 nouveau le tiroir du bas. J&#8217;ai pris l&#8217;\u00e9tiquette pli\u00e9e en deux, je l&#8217;ai mise dans une enveloppe, et sur l&#8217;enveloppe j&#8217;ai \u00e9crit : <em>pi\u00e8ce 1<\/em>.<\/p>\n<p>\u00ab Vous faites quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je classe. Je classe, Nadine. C&#8217;est la seule chose que je sache faire. \u00bb<\/p>\n<p>Elle est repartie \u00e0 midi avec la photocopie de ma d\u00e9claration pour C\u00e9line. Je l&#8217;ai regard\u00e9e traverser la cour de la clinique, petite, courb\u00e9e, un sac Lidl \u00e0 l&#8217;\u00e9paule. Elle s&#8217;est retourn\u00e9e une fois, comme pour v\u00e9rifier que le b\u00e2timent \u00e9tait toujours l\u00e0.<\/p>\n<p>Le soir, j&#8217;ai d\u00een\u00e9 devant mon \u00e9cran \u00e9teint. Je n&#8217;ai pas allum\u00e9 la t\u00e9l\u00e9vision. J&#8217;ai relu mes trois pages, ligne par ligne, et \u00e0 chaque ligne il manquait quelque chose que je ne savais pas nommer.<\/p>\n<p>\u00c0 21 h 12, mon t\u00e9l\u00e9phone a vibr\u00e9 sur le bureau.<\/p>\n<p>Nadine.<\/p>\n<p><em>Ils sont dans l&#8217;avion. Ils ont r\u00e9serv\u00e9 au Fairmont.<\/em><\/p>\n<p>Le lundi \u00e0 minuit, Thibault \u00e9tait sur mon palier avec une cl\u00e9 USB dans la poche, et c&#8217;est moi qui lui ai ouvert, pas Sandrine.<\/p>\n<p>J&#8217;avais regard\u00e9 par le judas, cette fois. Sa parka grise, ses cheveux coll\u00e9s par la pluie fine, ses mains vides. Pas de valise. Pas de m\u00e8re derri\u00e8re lui.<\/p>\n<p>\u00ab C\u00e9line. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Comment tu as eu l&#8217;adresse ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Nadine. \u00bb Il a regard\u00e9 ses chaussures. \u00ab C&#8217;est moi qui lui ai demand\u00e9 de me la donner. Il y a trois semaines. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai tenu la porte \u00e0 moiti\u00e9 ferm\u00e9e. Derri\u00e8re moi, la cuisine \u00e9tait allum\u00e9e. Constance, qui n&#8217;avait pas dormi non plus, \u00e9tait assise \u00e0 la table avec C\u00f4me endormi contre son \u00e9paule.<\/p>\n<p>\u00ab Tu es arriv\u00e9 quand ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c0 16 h. Maman a pris la suite au Fairmont. Elle dort. Je lui ai dit que j&#8217;allais marcher. \u00bb Il a ri, un petit rire sans air. \u00ab J&#8217;ai march\u00e9 quarante minutes, puis j&#8217;ai pris un taxi. Le chauffeur m&#8217;a demand\u00e9 si j&#8217;allais voir ma femme. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et tu lui as r\u00e9pondu quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Que oui. \u00bb<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai laiss\u00e9 entrer. Je ne sais pas pourquoi. Peut-\u00eatre parce qu&#8217;il avait l&#8217;air d&#8217;un gamin qui s&#8217;est tromp\u00e9 de classe.<\/p>\n<p>Constance a lev\u00e9 la t\u00eate. Elle n&#8217;a rien dit. Lui non plus, pendant dix secondes. Ils se regardaient comme on regarde quelqu&#8217;un \u00e0 qui on doit un service depuis quarante ans.<\/p>\n<p>\u00ab T&#8217;as sign\u00e9 huit fois, a dit Constance, tr\u00e8s bas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Huit, Thibault. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais, Constance. Je les ai compt\u00e9s, je les compte toutes les nuits. \u00bb<\/p>\n<p>Sandrine est sortie de sa chambre en peignoir, a regard\u00e9 la sc\u00e8ne, a rempli un verre d&#8217;eau et l&#8217;a pos\u00e9 devant lui sans un mot. Puis elle est retourn\u00e9e se coucher en laissant la porte ouverte. Elle \u00e9coutait.<\/p>\n<p>J&#8217;ai attendu qu&#8217;il s&#8217;assoie. Il a pos\u00e9 la cl\u00e9 USB sur la toile cir\u00e9e, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ma blouse, qui \u00e9tait toujours sur la m\u00eame chaise, et il n&#8217;a pas su o\u00f9 regarder.<\/p>\n<p>\u00ab Dis-moi pourquoi Nadine, ai-je dit. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce qu&#8217;elle t&#8217;avait appel\u00e9e un jour. Il y a un an. Pour un autre sujet, un planning, je ne sais plus. Je l&#8217;ai vue sourire quand elle a dit ton pr\u00e9nom. J&#8217;ai compris qu&#8217;elle t&#8217;aimait bien. \u00bb Il a aval\u00e9 sa salive. \u00ab Le jour o\u00f9 maman a demand\u00e9 \u00e0 Josiane le papier de mars, j&#8217;ai vu le ticket. J&#8217;ai dit \u00e0 Nadine : si C\u00e9line te donne quelque chose, ne la laisse pas seule. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu savais pour le re\u00e7u ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je savais que maman avait pay\u00e9 quelque chose. Je croyais que c&#8217;\u00e9tait pour Apolline. Pour la mutuelle d&#8217;Apolline. \u00bb Il a secou\u00e9 la t\u00eate. \u00ab J&#8217;\u00e9tais con, C\u00e9line. Je voulais un b\u00e9b\u00e9 de plus. Elle me l&#8217;avait donn\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Constance a fait un bruit avec sa gorge. C\u00f4me s&#8217;est agit\u00e9, a rendormi sa t\u00eate sur son \u00e9paule.<\/p>\n<p>\u00ab Et \u00e7a, c&#8217;est quoi ? \u00bb Je d\u00e9signais la cl\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Une copie de l&#8217;acte de donation compl\u00e9mentaire. Celui de vendredi dernier. Et tous les mails de maman avec d&#8217;Harcourt, depuis octobre. Je les ai copi\u00e9s pendant qu&#8217;elle dormait, \u00e0 Neuilly, avant qu&#8217;on parte. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu les avais lus ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pas tous. Les derniers, oui. \u00bb<\/p>\n<p>Il a sorti son t\u00e9l\u00e9phone, a cherch\u00e9, m&#8217;a tendu l&#8217;\u00e9cran. Un mail de 22 h 04. Objet : <em>S\u00e9questre et calendrier<\/em>. Je n&#8217;ai lu que la premi\u00e8re ligne. Elle me suffisait.<\/p>\n<p><em>Cher Aymeric, comme convenu, la petite Leroy ne comprendra rien avant mercredi.<\/em><\/p>\n<p>J&#8217;ai pos\u00e9 le t\u00e9l\u00e9phone face contre la table. J&#8217;ai regard\u00e9 la blouse, la cl\u00e9, mes mains.<\/p>\n<p>\u00ab Tu veux t\u00e9moigner, ai-je dit. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. Mais il faut que je te demande quelque chose. \u00bb Il a lev\u00e9 les yeux. Ils \u00e9taient rouges, ils n&#8217;avaient pas l&#8217;air faux. \u00ab Que les enfants restent \u00e0 Neuilly cet \u00e9t\u00e9. Avec moi. Juste l&#8217;\u00e9t\u00e9. Pour que maman voie que tu&#8230; pour qu&#8217;elle croie que je suis de son c\u00f4t\u00e9, jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;audience. Apr\u00e8s, je te les rends. \u00bb<\/p>\n<p>Constance s&#8217;est lev\u00e9e si vite que sa chaise est tomb\u00e9e. C\u00f4me a pouss\u00e9 un cri.<\/p>\n<p>\u00ab Tu entends ce que tu dis ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je suis pas en train de&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Si, justement. Tu proposes \u00e0 C\u00e9line de te pr\u00eater ses enfants comme caution. \u00bb<\/p>\n<p>Je ne me suis pas lev\u00e9e. J&#8217;ai regard\u00e9 Thibault, et j&#8217;ai pens\u00e9 \u00e0 Th\u00e9o qui mouillait son lit. \u00c0 Emma qui m&#8217;avait demand\u00e9 si on allait m&#8217;enfermer. \u00c0 Thibault, il y a neuf ans, \u00e0 la mairie, qui m&#8217;avait tenu la porte.<\/p>\n<p>\u00ab Non, ai-je dit. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C\u00e9line&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non, Thibault. Tu t\u00e9moignes, ou tu ne t\u00e9moignes pas. Mais mes enfants ne sont la monnaie de personne. \u00bb<\/p>\n<p>Un silence. Dans la chambre du fond, Th\u00e9o a touss\u00e9 dans son sommeil. Personne n&#8217;a boug\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab D&#8217;accord, a-t-il dit enfin. D&#8217;accord. \u00bb<\/p>\n<p>Il n&#8217;a pas discut\u00e9. Il a juste rapproch\u00e9 la cl\u00e9 de moi, du bout de l&#8217;index, sur la toile cir\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab Il y a une derni\u00e8re chose. Celle que j&#8217;ai trouv\u00e9e hier. Je l&#8217;ai pas dit \u00e0 Nadine, j&#8217;avais honte. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab L&#8217;acte de vendredi. La signature, la tienne. Avec la boucle du L. Je me suis demand\u00e9 pendant dix jours qui avait pu la refaire aussi bien. Une femme comme maman n&#8217;a pas ce talent. Josiane non plus, elle \u00e9crit en rond. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et ? \u00bb<\/p>\n<p>Il a sorti de sa poche une feuille pli\u00e9e en quatre, un fichier imprim\u00e9, un ent\u00eate que je connaissais : l&#8217;\u00e9tude de ma\u00eetre d&#8217;Harcourt, papier \u00e9pais. Il l&#8217;a d\u00e9pli\u00e9e devant moi.<\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait un brouillon de signature, r\u00e9p\u00e9t\u00e9 vingt fois en travers de la page. Mon pr\u00e9nom, mon nom, la boucle du L. Vingt fois. La derni\u00e8re \u00e9tait parfaite.<\/p>\n<p>\u00ab Je l&#8217;ai trouv\u00e9 dans la poubelle du bureau de Neuilly, avec les mails. Maman ne l&#8217;a m\u00eame pas jet\u00e9 elle-m\u00eame. \u00bb<\/p>\n<p>Il a pos\u00e9 le doigt sur le bas de la page. Une \u00e9criture fine, pench\u00e9e, au crayon, dans la marge.<\/p>\n<p><em>\u00c0 reproduire. A. d&#8217;H.<\/em><\/p>\n<p>\u00ab Ta signature, a dit Thibault, c&#8217;est ma\u00eetre d&#8217;Harcourt qui l&#8217;a refaite. De sa main. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un million deux cent mille euros, C\u00e9line. Pour une aide-soignante de nuit, \u00e7a fait plus de soixante ans de salaire. \u00bb<\/p>\n<p>Genevi\u00e8ve avait dit \u00e7a avant m\u00eame que je m&#8217;assoie, en tournant sa cuill\u00e8re dans son th\u00e9.<\/p>\n<p>Le mardi \u00e0 16 h, le salon du Fairmont sentait la moquette chaude et le caf\u00e9 br\u00fbl\u00e9. Elle avait choisi une table dans le fond, sous un lustre, avec deux fauteuils bas. Foulard en soie, perles aux oreilles, le m\u00eame sourire qu&#8217;au r\u00e9veillon. Thibault ne l&#8217;accompagnait pas. Il avait dit qu&#8217;il avait besoin de dormir. Il avait menti, comme toujours, mais cette fois pour moi.<\/p>\n<p>Dans la poche de mon manteau, mon t\u00e9l\u00e9phone enregistrait. J&#8217;avais lanc\u00e9 l&#8217;appli dans l&#8217;ascenseur, comme Nadine me l&#8217;avait montr\u00e9 par message. Je l&#8217;ai pos\u00e9 sur la table, \u00e9cran contre le bois, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de mon ticket de m\u00e9tro.<\/p>\n<p>\u00ab Tu as mauvaise mine, a dit Genevi\u00e8ve. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai dormi quatre heures en trois jours. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a se voit. \u00bb Elle a pli\u00e9 sa serviette. \u00ab Je vais \u00eatre simple. Demain \u00e0 neuf heures, il y a cette audience. Tu la perds. Tu le sais, je le sais, ton avocate le sait, elle s&#8217;est d&#8217;ailleurs retir\u00e9e, quelle prudence. La clause 7, ma ch\u00e9rie. Tu as sign\u00e9 toi-m\u00eame. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je n&#8217;ai pas sign\u00e9 la donation. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu as sign\u00e9 la convention. Le reste est une affaire de notaires. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a gliss\u00e9 une enveloppe sur la nappe. Pas kraft, cette fois. Blanche, \u00e9paisse.<\/p>\n<p>\u00ab Un virement de un million deux cent mille euros, ce soir, avant minuit. Ton nom. Pas celui de Thibault, pas celui de la soci\u00e9t\u00e9. En \u00e9change, je retire la requ\u00eate. Tu gardes les enfants. Tu ne dis rien \u00e0 personne. Ni sur l&#8217;acte, ni sur la clinique, ni sur ce que cette petite Apolline a pu te raconter. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce que tu sais ce qu&#8217;elle m&#8217;a racont\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais que les gens racontent n&#8217;importe quoi quand ils ont peur. \u00bb<\/p>\n<p>Une serveuse s&#8217;est arr\u00eat\u00e9e pr\u00e8s de nous. Genevi\u00e8ve lui a fait un signe de la main, tr\u00e8s l\u00e9ger, le signe qu&#8217;on fait aux gens qu&#8217;on ne regarde pas. La serveuse est repartie.<\/p>\n<p>J&#8217;ai regard\u00e9 l&#8217;enveloppe. Il y avait s\u00fbrement un ch\u00e8que dedans, ou une carte de visite de banque. J&#8217;ai pens\u00e9 \u00e0 mon Livret A. 6 200 \u20ac. Trois billets Roissy-Montr\u00e9al, il en restait 1 940.<\/p>\n<p>\u00ab Tu me paies pour quoi exactement ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pour la paix. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab La paix, c&#8217;est le 11 mars ? \u00bb<\/p>\n<p>Elle n&#8217;a pas boug\u00e9. Elle a continu\u00e9 \u00e0 sourire, puis le sourire est rest\u00e9 en place un peu trop longtemps, comme une affiche qu&#8217;on ne d\u00e9colle pas.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne vois pas de quoi tu parles. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le re\u00e7u agraf\u00e9. 2 400 \u20ac, mise \u00e0 jour dossier patiente. Ton \u00e9criture, Genevi\u00e8ve. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il y a beaucoup de re\u00e7us dans une vie. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il y en a quatre \u00e0 ton nom. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a repos\u00e9 sa tasse sur la soucoupe, lentement, sans bruit. C&#8217;\u00e9tait la premi\u00e8re fois que je la voyais faire attention \u00e0 un bruit.<\/p>\n<p>\u00ab Tu veux savoir ? \u00bb Elle s&#8217;est pench\u00e9e. Sa voix \u00e9tait descendue d&#8217;un \u00e9tage, plus douce, presque tendre. \u00ab Tr\u00e8s bien. Le 11 mars, ma fille avait une \u00e9chographie magnifique. Un joli dossier, bien propre. Je l&#8217;ai rachet\u00e9 deux mille quatre cents euros \u00e0 cette pauvre Lambert. Une femme de soixante ans, vingt ans de loyaux services, et pas un sou de c\u00f4t\u00e9. On ne devient pas riche en rangeant des dossiers. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu as achet\u00e9 l&#8217;enfant de ta fille. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai achet\u00e9 un papier. Un papier ne souffre pas. \u00bb<\/p>\n<p>Je ne bougeais pas. Mon t\u00e9l\u00e9phone, sous mon coude, chauffait un peu contre le bois.<\/p>\n<p>\u00ab Et Apolline ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle a fait ce qu&#8217;on lui a demand\u00e9. Elle \u00e9tait bien pay\u00e9e. Elle est moins dou\u00e9e pour la discr\u00e9tion que sa m\u00e8re pour les dettes. \u00bb Elle a soupir\u00e9. \u00ab Mais \u00e7a, c&#8217;est fini. Tout \u00e7a est fini. Tu comprends ? \u00bb<\/p>\n<p>Elle a repouss\u00e9 l&#8217;enveloppe vers moi, du bout des doigts.<\/p>\n<p>\u00ab Tu as perdu, C\u00e9line. Prends tes enfants, prends l&#8217;argent, et disparais. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis souvenue de la b\u00fbche du Lidl, pos\u00e9e derri\u00e8re la sienne pendant neuf No\u00ebls. Je me suis souvenue de la coupe qu&#8217;elle tenait en l&#8217;air, au r\u00e9veillon.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne signe rien. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors tu iras dormir \u00e0 la rue, dans un pays o\u00f9 tu ne connais personne, avec deux enfants et une m\u00e8re de famille sans emploi. Les juges qu\u00e9b\u00e9cois adorent les enfants. Ils adorent encore plus les p\u00e8res qui font le voyage. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ils adorent aussi les pi\u00e8ces. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quelles pi\u00e8ces ? \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas r\u00e9pondu. Je me suis content\u00e9e de croiser les doigts sur la table, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de mon t\u00e9l\u00e9phone retourn\u00e9.<\/p>\n<p>C&#8217;est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que le serveur est arriv\u00e9. Un grand jeune homme en veste blanche, avec une assiette sous cloche. Il a pos\u00e9 l&#8217;assiette devant moi, a soulev\u00e9 la cloche.<\/p>\n<p>Une part de b\u00fbche au chocolat. Ronde, glac\u00e9e, une petite feuille de houx en p\u00e2te d&#8217;amande plant\u00e9e au sommet. En mars.<\/p>\n<p>\u00ab Madame avait command\u00e9 \u00e7a en r\u00e9servant, a-t-il dit. Il n&#8217;en restait qu&#8217;une. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai lev\u00e9 les yeux vers Genevi\u00e8ve. Elle me regardait, un coin de bouche relev\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Pour le r\u00e9veillon, a-t-elle dit doucement. Tu me dois toujours un No\u00ebl. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas touch\u00e9 \u00e0 la b\u00fbche. J&#8217;ai tourn\u00e9 la t\u00eate, juste un peu, vers la table.<\/p>\n<p>Mon t\u00e9l\u00e9phone \u00e9tait retourn\u00e9. Mais l&#8217;\u00e9cran, sur le c\u00f4t\u00e9, laissait filtrer une lueur bleue. Une toute petite ligne de lumi\u00e8re. Et dessus, des chiffres qui d\u00e9filaient.<\/p>\n<p><em>00:47:12.<\/em><\/p>\n<p>Genevi\u00e8ve a suivi mon regard.<\/p>\n<p>Elle ne souriait plus.<\/p>\n<p>\u00ab Madame Leroy, restez assise, s&#8217;il vous pla\u00eet. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 \u00e0 moiti\u00e9 debout. Je me suis rassise.<\/p>\n<p>Le mercredi \u00e0 9 h, \u00e0 la Cour sup\u00e9rieure du Qu\u00e9bec, la salle sentait le caf\u00e9 de distributeur et le bois cir\u00e9. Un plafond bas, une horloge au-dessus de la porte, un drapeau bleu sur un pied. La juge, une femme d&#8217;une cinquantaine d&#8217;ann\u00e9es, lunettes sur le bout du nez, avait devant elle un dossier \u00e9pais comme un annuaire.<\/p>\n<p>\u00c0 ma gauche, l&#8217;avocate de l&#8217;aide juridique, commise la veille, qui n&#8217;avait pas dormi non plus. \u00c0 ma droite, de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 de l&#8217;all\u00e9e, Genevi\u00e8ve, en tailleur gris, et un avocat de Montr\u00e9al que je ne connaissais pas. Thibault, lui, s&#8217;\u00e9tait assis au dernier rang, seul, les mains jointes entre les genoux.<\/p>\n<p>Dans la salle, Sandrine. Constance, avec C\u00f4me dans le porte-b\u00e9b\u00e9 noir. Nadine, arriv\u00e9e \u00e0 23 h la veille avec un sac Lidl en guise de valise, et le cahier de re\u00e7us de Lambert dans une pochette plastique. Elle avait dit \u00e0 l&#8217;a\u00e9roport : \u00ab J&#8217;ai pris le vol avec mes cong\u00e9s, ne discute pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Madame la juge, a commenc\u00e9 l&#8217;avocat de Genevi\u00e8ve, ma cliente demande le retour imm\u00e9diat des enfants. Le d\u00e9part a \u00e9t\u00e9 effectu\u00e9 sans l&#8217;accord du p\u00e8re, en violation de la clause 7. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je l&#8217;ai lue, ma\u00eetre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il s&#8217;agit d&#8217;un d\u00e9placement illicite au sens de la Convention. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais ce que c&#8217;est. Vous aurez la parole. \u00bb<\/p>\n<p>On a parl\u00e9 de la clause 7 pendant vingt minutes. Je tenais mes mains sous la table pour qu&#8217;elles arr\u00eatent de trembler.<\/p>\n<p>\u00c0 9 h 40, la juge a lev\u00e9 la main.<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;entendrai maintenant l&#8217;enfant. En chambre. \u00bb<\/p>\n<p>Emma est entr\u00e9e par une petite porte, derri\u00e8re un greffier. Elle avait mis son gilet rouge, celui qu&#8217;elle garde pour les grandes occasions. Elle ne m&#8217;a pas regard\u00e9e. Elle serrait contre elle la bo\u00eete LU, ma bo\u00eete, celle des photos de la tablette, que j&#8217;avais vid\u00e9e la veille pour y mettre ses feutres.<\/p>\n<p>Elle est rest\u00e9e dix-neuf minutes derri\u00e8re la porte. J&#8217;ai compt\u00e9.<\/p>\n<p>Quand elle est ressortie, la juge a dit simplement :<\/p>\n<p>\u00ab Madame Leroy, votre fille a un dessin \u00e0 me montrer. Je le joins au dossier. \u00bb<\/p>\n<p>Je ne sais pas ce qu&#8217;il y avait dessus. Je l&#8217;ai su apr\u00e8s, dans le couloir, quand Emma me l&#8217;a donn\u00e9. Une cuisine. Une table. Une grande femme debout, \u00e9norme, un foulard, deux perles. Et une petite fille dans l&#8217;ombre derri\u00e8re elle, avec une enveloppe \u00e0 la main. Sous le dessin, d&#8217;une \u00e9criture appliqu\u00e9e : <em>Mamie m&#8217;a dit que maman irait en prison.<\/em><\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est tout ce que j&#8217;ai dit, m&#8217;a souffl\u00e9 Emma. Je lui ai pas dit pour la tablette. Elle m&#8217;a pas demand\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>La juge a repos\u00e9 son stylo.<\/p>\n<p>\u00ab Je voudrais maintenant entendre une autre personne, par visioconf\u00e9rence. Elle est actuellement au commissariat de Nanterre. \u00bb<\/p>\n<p>L&#8217;\u00e9cran, sur le mur, s&#8217;est allum\u00e9. Un bureau gris, un n\u00e9on, un drapeau tricolore dans un coin. Et devant, assise tr\u00e8s droite, Apolline.<\/p>\n<p>Elle n&#8217;avait plus son manteau camel. Un pull gris, les cheveux tir\u00e9s en arri\u00e8re, les yeux gonfl\u00e9s. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 d&#8217;elle, une polici\u00e8re en uniforme.<\/p>\n<p>\u00ab Madame de Saint-Pierre, vous avez pr\u00eat\u00e9 serment ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui, madame la juge. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Dites-moi ce que vous avez \u00e0 dire. \u00bb<\/p>\n<p>Apolline a regard\u00e9 l&#8217;\u00e9cran. Elle nous regardait tous. Elle m&#8217;a regard\u00e9e, moi. Elle a aval\u00e9 sa salive.<\/p>\n<p>\u00ab Je n&#8217;ai jamais \u00e9t\u00e9 enceinte. \u00bb<\/p>\n<p>Dans la salle, quelqu&#8217;un a l\u00e2ch\u00e9 son stylo. Genevi\u00e8ve, tr\u00e8s calme, a lev\u00e9 la main pour toucher son collier.<\/p>\n<p>\u00ab Madame Beaumont m&#8217;a pay\u00e9e quatre-vingt-dix mille euros pour jouer ce r\u00f4le. Pour sauver le ch\u00e2teau de ma m\u00e8re. La fausse couche \u00e9tait pr\u00e9vue en mars. Je l&#8217;ai enregistr\u00e9e en juillet, \u00e0 l&#8217;\u00cele de R\u00e9. Elle est dans ce dossier. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Objection, a dit l&#8217;avocat de Genevi\u00e8ve. Cette personne est manifestement&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Asseyez-vous, ma\u00eetre. \u00bb<\/p>\n<p>Nadine s&#8217;est lev\u00e9e. Petite, boutonn\u00e9e jusqu&#8217;au cou. Elle a avanc\u00e9 jusqu&#8217;\u00e0 la barre avec sa pochette plastique, l&#8217;a pos\u00e9e devant la juge et a dit, \u00e0 voix haute :<\/p>\n<p>\u00ab Le cahier de re\u00e7us de Josiane Lambert. Quatre re\u00e7us sign\u00e9s G. Beaumont. M\u00eame phrase \u00e0 chaque fois. Je m&#8217;occupe du reste. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et vous \u00eates ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Agent d&#8217;accueil, madame. Clinique de Neuilly. J&#8217;ai tout pris en photo pendant qu&#8217;elle d\u00e9jeunait. \u00bb<\/p>\n<p>Constance a suivi, C\u00f4me sur la hanche. Elle a pos\u00e9 sur le bureau la feuille d&#8217;\u00e9chographie, \u00e9tiquette d\u00e9coll\u00e9e, avec le nom en dessous. <em>BEAUMONT Constance.<\/em><\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est mon \u00e9chographie, madame. Ma m\u00e8re me l&#8217;a demand\u00e9e le 11 mars. Pour la mutuelle. \u00bb<\/p>\n<p>Puis la juge a fait lancer l&#8217;enregistrement du Fairmont. J&#8217;ai entendu la voix de Genevi\u00e8ve sortir des haut-parleurs. \u00ab Un papier ne souffre pas. \u00bb \u00ab Tu as perdu, C\u00e9line. \u00bb \u00ab Je l&#8217;ai rachet\u00e9 deux mille quatre cents euros \u00e0 cette pauvre Lambert. \u00bb<\/p>\n<p>Une minute. Deux. Trois.<\/p>\n<p>Dans la salle, plus personne ne bougeait.<\/p>\n<p>Genevi\u00e8ve s&#8217;est lev\u00e9e \u00e0 la fin de l&#8217;extrait. Doucement, comme on se l\u00e8ve d&#8217;un d\u00eener. Elle a pos\u00e9 une main \u00e0 plat sur la table. L&#8217;avocat a tent\u00e9 de la retenir, par la manche.<\/p>\n<p>\u00ab Madame, asseyez-vous, a dit la juge. Ce n&#8217;est pas votre tour. \u00bb<\/p>\n<p>Elle ne s&#8217;est pas assise. Elle a regard\u00e9 Thibault, tout au fond. Elle a regard\u00e9 Apolline, sur l&#8217;\u00e9cran. Elle m&#8217;a regard\u00e9e, moi, et j&#8217;ai vu pour la premi\u00e8re fois sa bouche trembler.<\/p>\n<p>\u00ab Mais enfin, c&#8217;est moi qui ai\u2014 \u00bb<\/p>\n<p>Le jugement est tomb\u00e9 trois jours apr\u00e8s l&#8217;audience, un vendredi \u00e0 14 h 30, et il tenait en trois pages.<\/p>\n<p>La juge a refus\u00e9 le retour des enfants. Elle a \u00e9crit que la clause 7 ne pouvait pas \u00eatre invoqu\u00e9e par celui qui l&#8217;avait obtenue au moyen d&#8217;un faux, et que la requ\u00eate \u00e9tait rejet\u00e9e. Elle a ajout\u00e9 une phrase pour Emma. Emma l&#8217;a recopi\u00e9e sur un papier qu&#8217;elle garde dans la bo\u00eete LU.<\/p>\n<p>Genevi\u00e8ve n&#8217;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 plus \u00e0 Montr\u00e9al. Elle avait pris l&#8217;avion le jeudi, avec B\u00e9atrice, qui ne lui a pas adress\u00e9 la parole pendant huit heures. \u00c0 Roissy, devant la porte o\u00f9 j&#8217;\u00e9tais pass\u00e9e trois semaines plus t\u00f4t, deux policiers l&#8217;attendaient.<\/p>\n<p>Le parquet de Nanterre avait ouvert son enqu\u00eate le mercredi soir. Faux et usage de faux. Escroquerie. Abus de confiance, pour les douze virements vers les Lilas d&#8217;Or. Genevi\u00e8ve a \u00e9t\u00e9 mise en examen \u00e0 la fin du mois. Contr\u00f4le judiciaire, passeport confisqu\u00e9. La villa de Neuilly a \u00e9t\u00e9 saisie par la banque en juin, \u00e0 cause d&#8217;une hypoth\u00e8que que personne ne connaissait.<\/p>\n<p>La donation-partage compl\u00e9mentaire a \u00e9t\u00e9 annul\u00e9e en mai. Les 55 % reviennent \u00e0 Emma et \u00e0 Th\u00e9o, comme Hubert l&#8217;avait voulu. Un administrateur judiciaire dirige Beaumont &amp; Fils \u00e0 la place de Thibault, qui a perdu sa place le jour m\u00eame.<\/p>\n<p>\u00ab Tu as vu ce que j&#8217;ai fait ? m&#8217;a-t-il demand\u00e9 au t\u00e9l\u00e9phone, un soir. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne te demande pas de me pardonner. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tant mieux. \u00bb<\/p>\n<p>Il a t\u00e9moign\u00e9 trois heures devant un magistrat fran\u00e7ais, en visioconf\u00e9rence. Il est t\u00e9moin assist\u00e9, pour ses huit signatures. On ne sait pas s&#8217;il sera poursuivi. Les enfants le voient en visio le dimanche \u00e0 11 heures. Th\u00e9o lui montre ses camions. Emma dit bonjour, elle dit au revoir. Je ne lui demande pas d&#8217;en dire plus.<\/p>\n<p>Ma\u00eetre d&#8217;Harcourt a \u00e9t\u00e9 mis en cause en juin. Le brouillon de ma signature, vingt fois r\u00e9p\u00e9t\u00e9e, avec ses initiales dans la marge, est dans le dossier, sous scell\u00e9. Le directeur de la clinique a d\u00e9missionn\u00e9 avant qu&#8217;on vienne le chercher. Josiane Lambert a tout avou\u00e9, a dit le docteur Dubois, qui m&#8217;a appel\u00e9e pour me l&#8217;apprendre. Il m&#8217;a dit qu&#8217;il avait gard\u00e9 l&#8217;\u00e9tiquette dans une enveloppe, et que l&#8217;enveloppe portait un num\u00e9ro. Nadine m&#8217;avait racont\u00e9 qu&#8217;il classait. C&#8217;est ce qui a servi.<\/p>\n<p>Apolline coop\u00e8re. Elle a rendu ce qui restait des 90 000 euros. Sa m\u00e8re a perdu le ch\u00e2teau quand m\u00eame. Elle m&#8217;a \u00e9crit en septembre, une seule ligne : <em>Je sais que je ne m\u00e9rite pas de r\u00e9ponse.<\/em> Je n&#8217;ai pas r\u00e9pondu. Je n&#8217;ai pas effac\u00e9 le message.<\/p>\n<p>Constance est rest\u00e9e trois semaines chez Sandrine, sur le deuxi\u00e8me matelas. Elle a quitt\u00e9 Guillaume en avril. C\u00f4me marche. Il dit \u00ab Th\u00e9o \u00bb \u00e0 peu pr\u00e8s.<\/p>\n<p>Nadine est rentr\u00e9e \u00e0 Neuilly avec le cahier de re\u00e7us dans un sac Lidl. La clinique l&#8217;a gard\u00e9e \u00e0 l&#8217;accueil. Elle m&#8217;\u00e9crit le dimanche, des photos de ses plantes.<\/p>\n<p>Ma\u00eetre Garcia a rappel\u00e9 en mars. Elle reprend le volet fran\u00e7ais, si je veux bien. J&#8217;ai dit oui. Elle n&#8217;a pas parl\u00e9 des gens qui l&#8217;avaient menac\u00e9e. Moi non plus.<\/p>\n<p>Sandrine a gard\u00e9 le canap\u00e9-lit. Elle ne le replie plus, elle dit qu&#8217;il a une place \u00e0 l&#8217;ann\u00e9e. En juillet, j&#8217;ai trouv\u00e9 un deux-pi\u00e8ces \u00e0 Longueuil, au troisi\u00e8me, avec ascenseur. Je travaille de nuit dans une r\u00e9sidence pour personnes \u00e2g\u00e9es de la Rive-Sud. Ma blouse tient sur la chaise de la cuisine, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&#8217;un cahier de coloriage.<\/p>\n<p>La bo\u00eete LU est sur l&#8217;\u00e9tag\u00e8re. Il n&#8217;y a plus de photos de tablette dedans. Il y a les dessins d&#8217;Emma. Une maison avec une fen\u00eatre ronde. Un chat que nous n&#8217;avons pas. Une grande femme, deux perles, qu&#8217;elle a ray\u00e9e au feutre noir et recouverte d&#8217;un soleil jaune.<\/p>\n<p>Le 24 d\u00e9cembre, il y avait de la neige sur Longueuil. Sandrine est venue avec ses enfants. Constance est venue avec C\u00f4me. Nadine a pris le vol du 23, avec une valise et un carton blanc sur les genoux. Th\u00e9o lui avait demand\u00e9 au t\u00e9l\u00e9phone, trois fois : \u00ab Tu peux ramener la b\u00fbche ? \u00bb<\/p>\n<p>Dans le four, il y avait un poulet. Sur la table, des hu\u00eetres que personne n&#8217;aimait et que tout le monde a mang\u00e9es.<\/p>\n<p>\u00c0 22 h, Nadine a pos\u00e9 le carton devant Th\u00e9o.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est la b\u00fbche de maman, a dit Th\u00e9o \u00e0 Emma. Celle du Lidl. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle est \u00e9cras\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a fait rien. \u00bb<\/p>\n<p>Il a soulev\u00e9 le couvercle. Une b\u00fbche chocolat-pralin\u00e9, un peu enfonc\u00e9e d&#8217;un c\u00f4t\u00e9, 4,99 \u20ac, une feuille de houx en plastique plant\u00e9e au sommet. Constance a plant\u00e9 une bougie. Nadine l&#8217;a allum\u00e9e avec le briquet de Sandrine.<\/p>\n<p>Personne n&#8217;a rien dit. Emma a pos\u00e9 sa joue contre mon \u00e9paule. C\u00f4me a tendu la main vers la flamme et Constance l&#8217;a retenue.<\/p>\n<p>Il n&#8217;y avait pas d&#8217;autre b\u00fbche sur la table. Elle \u00e9tait pos\u00e9e au milieu, entre les hu\u00eetres et la corbeille de pain, sans personne pour la mettre derri\u00e8re une autre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La tablette de Thibault s&#8217;est allum\u00e9e toute seule sur la table de la cuisine, \u00e0 2 h 14 du matin. 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