{"id":12461,"date":"2026-11-01T16:39:50","date_gmt":"2026-11-01T16:39:50","guid":{"rendered":"https:\/\/lastestdrama.com\/?p=12461"},"modified":"2026-11-01T16:39:50","modified_gmt":"2026-11-01T16:39:50","slug":"ca-vous-derangerait-de-manger-dans-la-cuisine-gerard-ma-demande-ma-belle-fille-devant-le-chapon-qui-mavait-pris-six-heures","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lastestdrama.com\/?p=12461","title":{"rendered":"\u00ab \u00c7a vous d\u00e9rangerait de manger dans la CUISINE, G\u00e9rard ? \u00bb m&#8217;a demand\u00e9 ma belle-fille, devant le chapon qui m&#8217;avait pris six heures."},"content":{"rendered":"<h1 class=\"article-hero__title\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone  wp-image-12462\" src=\"https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/11\/Christmas-Dinner-Confrontation-300x169.png\" alt=\"\" width=\"967\" height=\"545\" srcset=\"https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/11\/Christmas-Dinner-Confrontation-300x169.png 300w, https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/11\/Christmas-Dinner-Confrontation-1024x576.png 1024w, https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/11\/Christmas-Dinner-Confrontation-768x432.png 768w, https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/11\/Christmas-Dinner-Confrontation-1536x864.png 1536w, https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/11\/Christmas-Dinner-Confrontation.png 1672w\" sizes=\"auto, (max-width: 967px) 100vw, 967px\" \/><\/h1>\n<p>Le 28 janvier, Daniel m&#8217;a fait asseoir dans son bureau de Lens et a pouss\u00e9 une feuille vers moi, du bout du doigt, comme on pousse quelque chose de chaud.<\/p>\n<p>Une ligne \u00e9tait surlign\u00e9e en jaune. Une ligne de cr\u00e9dit de trente-huit mille euros, ouverte en novembre, au nom de mon entreprise. Signature de Th\u00e9o. Motif : achat de mat\u00e9riel.<\/p>\n<p>\u00ab Une nacelle, a dit Daniel. Elle est o\u00f9, la nacelle ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Dans la cour, j&#8217;imagine. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab G\u00e9rard. Je suis pass\u00e9 hier \u00e0 l&#8217;atelier. Il n&#8217;y a pas de nacelle. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai regard\u00e9 la feuille longtemps. Puis j&#8217;ai demand\u00e9 s&#8217;il avait un cahier \u00e0 me pr\u00eater. Il m&#8217;a r\u00e9pondu qu&#8217;il avait mieux, qu&#8217;il avait une comptabilit\u00e9. Je suis all\u00e9 chez Leclerc le soir m\u00eame.<\/p>\n<p>C&#8217;est ce cahier-l\u00e0 qui \u00e9tait ouvert sur ma table, onze mois plus tard, entre le gratin et la carafe.<\/p>\n<p>Hubert de Villiers tenait la premi\u00e8re feuille \u00e0 deux mains. Il ne la lisait pas. Il la regardait, la t\u00eate un peu en arri\u00e8re, comme un homme qui cherche ses lunettes alors qu&#8217;elles sont sur son nez.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est quoi, \u00e7a ? \u00bb a-t-il fini par dire.<\/p>\n<p>\u00ab Une assignation, a r\u00e9pondu le commissaire de justice. Ma\u00eetre Vasseur, c&#8217;est mon nom. Je vous ai remis l&#8217;acte en main propre, monsieur de Villiers. Il est dat\u00e9 d&#8217;aujourd&#8217;hui, signifi\u00e9 \u00e0 vingt heures cinq. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un soir de No\u00ebl ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Les actes n&#8217;ont pas de calendrier, monsieur. \u00bb<\/p>\n<p>Genevi\u00e8ve s&#8217;est pench\u00e9e vers son mari. Il a retir\u00e9 la feuille de sa port\u00e9e. Trop tard. Elle avait lu la ligne du haut.<\/p>\n<p>\u00ab Soci\u00e9t\u00e9 par actions simplifi\u00e9e Villiers Promotion, a-t-elle lu \u00e0 voix basse. Et monsieur Hubert de Villiers, pris en son nom personnel. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Personnel, a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 C\u00f4me, le fr\u00e8re d&#8217;Apolline, qui n&#8217;avait pas l\u00e2ch\u00e9 son verre depuis le chapon. Papa ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a ne veut rien dire. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai ouvert le cahier \u00e0 la page marqu\u00e9e d&#8217;un ticket de caisse.<\/p>\n<p>\u00ab Sur les neuf virements, j&#8217;ai dit, il y en a huit qui finissent au m\u00eame endroit. M\u00eame banque. M\u00eame num\u00e9ro de compte. Cinquante-six mille quatre cents euros. \u00bb<\/p>\n<p>Daniel a tapot\u00e9 la liasse jaune.<\/p>\n<p>\u00ab Huit factures, a-t-il ajout\u00e9. Honoraires de conseil en am\u00e9nagement paysager. \u00c9mises par Villiers Promotion, pay\u00e9es par Lambert Espaces Verts. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mon p\u00e8re ne fait pas de paysage \u00bb, a dit Apolline d&#8217;une voix tr\u00e8s calme.<\/p>\n<p>\u00ab Non, madame. C&#8217;est bien le probl\u00e8me. \u00bb<\/p>\n<p>Hubert s&#8217;est redress\u00e9. Il a repris la voix qu&#8217;il devait avoir dans ses salles de r\u00e9union, celle qui fait baisser les yeux aux jeunes ing\u00e9nieurs.<\/p>\n<p>\u00ab \u00c9coutez-moi bien. Ces sommes ont \u00e9t\u00e9 avanc\u00e9es en famille. Un pr\u00eat. Votre fils \u00e9tait parfaitement d&#8217;accord. N&#8217;est-ce pas, Th\u00e9o ? \u00bb<\/p>\n<p>Th\u00e9o ne bougeait plus. Il avait pos\u00e9 les deux mains \u00e0 plat sur la nappe, de chaque c\u00f4t\u00e9 de son assiette, comme pour l&#8217;emp\u00eacher de glisser.<\/p>\n<p>\u00ab Th\u00e9o \u00bb, a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 Hubert.<\/p>\n<p>\u00ab Je\u2026 oui. Pour trois. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai senti ma main se refermer sur le bord du cahier. La couverture bleue, celle qui se d\u00e9colle, a c\u00e9d\u00e9 un peu plus sous mon pouce.<\/p>\n<p>\u00ab Pour trois \u00bb, j&#8217;ai dit.<\/p>\n<p>\u00ab Hubert m&#8217;a demand\u00e9 de l&#8217;aider. Apolline m&#8217;a demand\u00e9. C&#8217;\u00e9tait pour une semaine, papa, c&#8217;est ce qu&#8217;elle\u2026 \u00bb Il s&#8217;est arr\u00eat\u00e9. Il a regard\u00e9 les feuilles de Daniel, les lignes jaunes, une par une, comme quand on compte des morts. \u00ab Il y en a huit ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Huit chez ton beau-p\u00e8re. Un chez le bookmaker. Quatre mille six cents euros. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Celui du bookmaker, c&#8217;est le mien. \u00bb Sa voix s&#8217;est cass\u00e9e. \u00ab Celle du 22 juin, c&#8217;est quelle ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Celle du 22 juin, c&#8217;est la quatri\u00e8me, a dit Daniel. Dix mille euros. Villiers Promotion. \u00bb<\/p>\n<p>Th\u00e9o a secou\u00e9 la t\u00eate, doucement, plusieurs fois.<\/p>\n<p>\u00ab Je n&#8217;ai pas sign\u00e9 celle-l\u00e0. \u00bb<\/p>\n<p>Personne n&#8217;a rien dit.<\/p>\n<p>\u00ab Ni celle de juillet. Ni ao\u00fbt. Ni\u2026 \u00bb Il comptait sur ses doigts, et ses doigts tremblaient. \u00ab Cinq. Je n&#8217;ai jamais sign\u00e9 cinq de ces virements, papa. Je ne savais m\u00eame pas. \u00bb<\/p>\n<p>Dans la cuisine, derri\u00e8re moi, j&#8217;ai entendu le four faire son tic de refroidissement. L&#8217;odeur de chapon tra\u00eenait encore dans toute la maison. Elle m&#8217;a paru d&#8217;un coup tr\u00e8s lointaine.<\/p>\n<p>\u00ab Si tu n&#8217;as pas valid\u00e9, a dit Ma\u00eetre Vasseur, sans \u00e9lever la voix, quelqu&#8217;un d&#8217;autre l&#8217;a fait avec tes codes. Les validations passent par le t\u00e9l\u00e9phone. Le tien. \u00bb<\/p>\n<p>Th\u00e9o a lev\u00e9 les yeux. Pas vers moi. Vers sa gauche.<\/p>\n<p>Apolline s&#8217;\u00e9tait un peu recul\u00e9e sur sa chaise. Elle souriait encore, mais le sourire \u00e9tait rest\u00e9 seul, comme une lumi\u00e8re qu&#8217;on a oubli\u00e9 d&#8217;\u00e9teindre dans une pi\u00e8ce vide.<\/p>\n<p>Sous la table, sa main gauche glissait lentement vers le sac pos\u00e9 contre le pied de la chaise.<\/p>\n<p>Michel a pos\u00e9 sa main sur la bretelle du sac avant qu&#8217;Apolline ait eu le temps de la saisir.<\/p>\n<p>\u00ab Je le garde un moment, madame. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab L\u00e2chez \u00e7a. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il est lourd. Je vais le poser sur le buffet, voil\u00e0, comme \u00e7a, personne ne se fatigue. \u00bb<\/p>\n<p>Michel a quarante ans de chantier dans les bras. Il a soulev\u00e9 le sac comme il soul\u00e8ve un sac de terreau, sans effort, et il l&#8217;a pos\u00e9 entre la cocotte vide et la bo\u00eete de chocolats. Apolline s&#8217;est lev\u00e9e d&#8217;un bond. Sa chaise a racl\u00e9 le carrelage que j&#8217;ai pos\u00e9 il y a vingt ans, joint par joint, un week-end sur deux.<\/p>\n<p>\u00ab Ma\u00eetre, a-t-elle dit au commissaire de justice, ce monsieur n&#8217;a aucun droit de toucher \u00e0 mes affaires. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est exact, a r\u00e9pondu Ma\u00eetre Vasseur. Moi non plus. \u00bb<\/p>\n<p>Il a sorti un carnet de sa poche et \u00e9crit quelque chose, tr\u00e8s calmement. Je l&#8217;ai vu dessiner l&#8217;heure en haut de la page : vingt heures vingt-six.<\/p>\n<p>C\u00f4me a repos\u00e9 son verre.<\/p>\n<p>\u00ab Apolline, ouvre-le. Si tu n&#8217;as rien \u00e0 cacher, ouvre-le. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu vas me faire \u00e7a, \u00e0 moi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ouvre-le. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a regard\u00e9 son fr\u00e8re. Puis son p\u00e8re. Hubert fixait la nappe, la m\u00e2choire serr\u00e9e, comme Th\u00e9o une heure plus t\u00f4t, quand je lui avais dit : \u00ab Th\u00e9o ? \u00bb Chez ces gens-l\u00e0, on se serre la m\u00e2choire en famille. On ne se parle pas.<\/p>\n<p>Apolline a ouvert le sac elle-m\u00eame, d&#8217;un geste sec, et elle en a sorti un dossier cartonn\u00e9 couleur cr\u00e8me. Elle l&#8217;a jet\u00e9 sur la table comme on jette un jeu de cartes quand on a d\u00e9cid\u00e9 de perdre vite.<\/p>\n<p>\u00ab Voil\u00e0. Vous voulez des papiers ? Regardez. Vous allez comprendre pourquoi on s&#8217;inqui\u00e8te. \u00bb<\/p>\n<p>Daniel a ouvert le dossier. Il a lu la premi\u00e8re page. Il a retir\u00e9 ses lunettes et les a remises.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est quoi, Daniel ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un projet d&#8217;acte, G\u00e9rard. Donation-partage. Dat\u00e9 du 26 d\u00e9cembre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab De quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab De tout. \u00bb<\/p>\n<p>Il a tourn\u00e9 la feuille vers moi. Mon nom, imprim\u00e9 en capitales, tout en haut : MONSIEUR G\u00c9RARD LAMBERT, DONATEUR. Le terrain de la route de B\u00e9thune, trois hectares quatre, le d\u00e9p\u00f4t, ma cour, mes hangars.<\/p>\n<p>Quatre-vingt-cinq pour cent des parts de Lambert Espaces Verts. Au profit d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 civile immobili\u00e8re dont je n&#8217;avais jamais entendu le nom. Les Tilleuls.<\/p>\n<p>G\u00e9rants : Th\u00e9o Lambert et Apolline de Villiers, \u00e9pouse Lambert.<\/p>\n<p>En bas de la derni\u00e8re page, une case vide, avec une croix de crayon \u00e0 papier. L\u00e0 o\u00f9 je devais signer.<\/p>\n<p>\u00ab Cabinet de Ma\u00eetre Beaumont, a lu Daniel. Notaire \u00e0 Versailles. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un ami de la famille, a dit Hubert, sans lever la t\u00eate. Il fait \u00e7a tr\u00e8s bien. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pour le 26 d\u00e9cembre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un lendemain de f\u00eate, c&#8217;est une bonne date. Les gens sont repos\u00e9s. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Repos\u00e9s, j&#8217;ai r\u00e9p\u00e9t\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Les gens sont repos\u00e9s et un peu \u00e9mus, a dit Apolline, d&#8217;une voix qui avait cess\u00e9 d&#8217;\u00eatre calme. Vous auriez sign\u00e9, G\u00e9rard. Vous le savez tr\u00e8s bien. Vous auriez sign\u00e9 en larmes, avec un chocolat chaud, devant la chemin\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi j&#8217;aurais sign\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>Elle a eu un petit rire. Un seul. Elle a pris la deuxi\u00e8me feuille du dossier, une feuille \u00e0 en-t\u00eate de m\u00e9decin, et l&#8217;a laiss\u00e9e tomber devant moi.<\/p>\n<p>\u00ab Parce que vous n&#8217;allez pas bien. \u00bb<\/p>\n<p>Le papier portait le nom du docteur Aubry, m\u00e9decine g\u00e9n\u00e9rale, avec un tampon bleu. J&#8217;ai lu les mots un par un, comme on lit les panneaux sur une autoroute qu&#8217;on ne conna\u00eet pas.<\/p>\n<p><em>Je soussign\u00e9 certifie avoir constat\u00e9 chez M. G\u00e9rard Lambert, 63 ans, un \u00e9tat d\u00e9pressif avec troubles de la m\u00e9moire et isolement social, justifiant une mesure de protection.<\/em><\/p>\n<p>\u00ab Je n&#8217;ai jamais vu ce docteur. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez oubli\u00e9, a dit Apolline. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je n&#8217;ai jamais vu ce docteur de ma vie. Mon m\u00e9decin, c&#8217;est le docteur Martin. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a aussi, vous l&#8217;avez oubli\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Elle avait dit \u00e7a doucement. Tr\u00e8s doucement. J&#8217;ai regard\u00e9 la table, la nappe blanche, le gratin qui refroidissait, les dix chaises.<\/p>\n<p>Huit occup\u00e9es. La mienne, vide. Et la dixi\u00e8me, au bout, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la mienne, que j&#8217;avais mise comme je la mets chaque ann\u00e9e depuis Nadine.<\/p>\n<p>Une place de plus que d&#8217;invit\u00e9s. Pour celui qui frappe \u00e0 la porte.<\/p>\n<p>Elle \u00e9tait vide aussi.<\/p>\n<p>C&#8217;est dr\u00f4le, la mani\u00e8re dont les choses se rangent dans la t\u00eate quand on a attendu longtemps. J&#8217;avais eu onze mois pour imaginer ce que je ressentirais. J&#8217;avais imagin\u00e9 la col\u00e8re, la honte, peut-\u00eatre un trou dans la poitrine.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai rien ressenti du tout. J&#8217;ai juste pens\u00e9 \u00e0 la farce de ma m\u00e8re, qui avait fini par ne plus \u00eatre chaude.<\/p>\n<p>\u00ab Ma\u00eetre Vasseur, j&#8217;ai dit. Vous notez ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;\u00e9cris tout, monsieur Lambert. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il y a un deuxi\u00e8me papier dans l&#8217;enveloppe de monsieur de Villiers. Une copie de ma plainte. Je l&#8217;ai d\u00e9pos\u00e9e au commissariat de Lens, au mois de mars. Ma\u00eetre Moreau, mon avocate, a le r\u00e9c\u00e9piss\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Au mois de mars \u00bb, a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 Th\u00e9o, tr\u00e8s bas.<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu savais depuis\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Depuis le mois de janvier. \u00bb<\/p>\n<p>Il a ferm\u00e9 les yeux. Tout le monde le regardait et il a ferm\u00e9 les yeux, comme un enfant qui joue \u00e0 cache-cache et croit que \u00e7a marche.<\/p>\n<p>Hubert, lui, avait relev\u00e9 la t\u00eate. Il me regardait avec un respect que je ne lui avais jamais vu. Le respect d&#8217;un joueur de cartes pour celui qui n&#8217;a pas montr\u00e9 son jeu pendant onze mois.<\/p>\n<p>\u00ab Tr\u00e8s bien, G\u00e9rard, a-t-il dit. Tr\u00e8s bien. Vous avez fait du beau travail. Maintenant, on peut peut-\u00eatre parler comme des gens s\u00e9rieux. Laissez la police o\u00f9 elle est. Tout \u00e7a se r\u00e8gle entre nous. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Entre nous. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Dans la famille. \u00bb<\/p>\n<p>Alors Genevi\u00e8ve s&#8217;est lev\u00e9e.<\/p>\n<p>Elle n&#8217;avait rien dit depuis le d\u00e9but. Elle avait seulement ramass\u00e9 sa serviette tomb\u00e9e, pour la poser tr\u00e8s droit \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son assiette, avec ce soin que mettent certaines femmes \u00e0 ranger quand tout br\u00fble autour d&#8217;elles.<\/p>\n<p>Elle a regard\u00e9 son mari de haut en bas.<\/p>\n<p>\u00ab Hubert \u00bb, a-t-elle dit. \u00ab Dis-leur pour la maison. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab La maison n&#8217;est plus \u00e0 moi. \u00bb<\/p>\n<p>Genevi\u00e8ve a dit \u00e7a debout, les deux mains sur le dossier de sa chaise, d&#8217;une voix plate de speakerine. Personne n&#8217;a eu l&#8217;air de comprendre tout de suite. C\u00f4me a m\u00eame souri, un demi-sourire poli, comme si sa m\u00e8re venait de faire une plaisanterie un peu lourde sur le chapon.<\/p>\n<p>\u00ab Maman. De quoi tu parles ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le V\u00e9sinet. Notre maison. Celle o\u00f9 tu as grandi. \u00bb Elle a regard\u00e9 son mari. \u00ab Il y a une hypoth\u00e8que dessus depuis le mois de mai. Quatorze mille euros d&#8217;int\u00e9r\u00eats par mois. Je l&#8217;ai appris il y a trois semaines, par un courrier du Cr\u00e9dit Agricole qui s&#8217;est tromp\u00e9 de bo\u00eete aux lettres. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Genevi\u00e8ve, a dit Hubert. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai sign\u00e9 quoi, Hubert ? J&#8217;ai sign\u00e9 quand ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu as sign\u00e9 la procuration pour le notaire. Celle de l&#8217;ann\u00e9e derni\u00e8re. Tu ne lisais jamais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne lisais jamais, a-t-elle r\u00e9p\u00e9t\u00e9. Non. Tu as raison. \u00bb<\/p>\n<p>Elle s&#8217;est rassise tr\u00e8s doucement. Elle a pris sa serviette, l&#8217;a d\u00e9pli\u00e9e sur ses genoux. Elle ne pleurait pas. Elle regardait la carafe d&#8217;eau, en face d&#8217;elle, comme une femme qui attend son train.<\/p>\n<p>J&#8217;ai pens\u00e9 \u00e0 Nadine, un instant. \u00c0 sa mani\u00e8re de se taire, quand elle savait quelque chose et que le moment de le dire n&#8217;\u00e9tait pas encore venu.<\/p>\n<p>\u00ab Villiers Promotion est en difficult\u00e9, a repris Genevi\u00e8ve, parce que personne d&#8217;autre ne le disait. Depuis un an. Il y a un pr\u00eat relais d&#8217;un million quatre cent mille euros. Il tombe le 31 janvier. Et il n&#8217;y a pas d&#8217;argent pour le payer. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est provisoire, a dit Hubert. Une tension de tr\u00e9sorerie. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un million quatre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Une tension. \u00bb<\/p>\n<p>Il s&#8217;est retourn\u00e9 vers moi, avec ce petit rire qu&#8217;ont les hommes qui vendent des maisons.<\/p>\n<p>\u00ab G\u00e9rard, enfin. Soyons adultes. Tu sais tr\u00e8s bien de quoi il s&#8217;agit. \u00bb<\/p>\n<p>Il avait recommenc\u00e9 \u00e0 me tutoyer. Il l&#8217;a fait sans s&#8217;en rendre compte, comme on remet son manteau.<\/p>\n<p>\u00ab Non, Hubert. Dis-le-moi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le d\u00e9p\u00f4t. \u00bb<\/p>\n<p>Voil\u00e0. \u00c7a faisait deux fois qu&#8217;il venait me voir pour \u00e7a. Une premi\u00e8re fois, il y a deux ans, avec un ch\u00e8que de trois cent mille euros pos\u00e9 sur le coin de mon bureau, \u00e0 l&#8217;atelier, entre un catalogue de taille-haies et la photo de Nadine. J&#8217;avais dit non. Une deuxi\u00e8me fois, au printemps dernier, quatre cent cinquante mille. J&#8217;avais dit non, plus fort.<\/p>\n<p>Trois hectares quatre, route de B\u00e9thune. Une ancienne p\u00e9pini\u00e8re que j&#8217;ai rachet\u00e9e en 1994 avec un pr\u00eat sur quinze ans. Mes hangars, ma cour, mes camions. Un terrain agricole, class\u00e9 comme tel depuis toujours, qui valait peut-\u00eatre sept cent mille euros avec les b\u00e2timents.<\/p>\n<p>\u00ab Le conseil municipal vote la r\u00e9vision du PLU le 27 janvier, a dit Hubert, tr\u00e8s pos\u00e9ment. Zone \u00e0 urbaniser. Quarante-deux lots. Tu sais combien vaut un terrain constructible \u00e0 cet endroit-l\u00e0 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Cinq millions, a dit Daniel. Six, avec une bonne commercialisation. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Merci, Daniel. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je vous en prie. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et le maire, c&#8217;est Philippe Garnier, j&#8217;ai dit. Ton partenaire de golf. \u00bb<\/p>\n<p>Hubert n&#8217;a pas r\u00e9pondu. Il a seulement sorti son mouchoir et s&#8217;est essuy\u00e9 les doigts, un par un, tr\u00e8s lentement. C&#8217;\u00e9tait la premi\u00e8re fois de ma vie que je le voyais faire quelque chose avec ses mains.<\/p>\n<p>\u00ab Donc la date, a repris Daniel, la date du 26 d\u00e9cembre sur la donation, ce n&#8217;\u00e9tait pas pour les \u00e9motions. C&#8217;\u00e9tait pour avoir la signature avant le vote. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Avant le pr\u00eat, a dit Genevi\u00e8ve. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Avant tout. \u00bb<\/p>\n<p>Apolline s&#8217;est rassise elle aussi, lentement. Elle n&#8217;avait plus rien dans les mains. Elle regardait son p\u00e8re comme on regarde un entrepreneur qui n&#8217;a pas fini le chantier.<\/p>\n<p>\u00ab Papa, a-t-elle dit. Ne dis rien d&#8217;autre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je n&#8217;ai plus besoin de rien dire, ma ch\u00e9rie. \u00bb<\/p>\n<p>Il a gliss\u00e9 la main dans la poche int\u00e9rieure de sa veste. Il en a sorti une feuille pli\u00e9e en quatre, liss\u00e9e du plat de la main, puis d\u00e9pli\u00e9e sur la nappe, juste devant moi. Sur le gratin, il y avait presque son ombre.<\/p>\n<p>\u00ab Promesse unilat\u00e9rale de vente, a-t-il lu, avec une douceur de notaire. Terrain route de B\u00e9thune, trois hectares quatre. Sign\u00e9e le 3 mars, chez Ma\u00eetre Beaumont. Tu en as un exemplaire \u00e0 la maison. Il est publi\u00e9 au service de publicit\u00e9 fonci\u00e8re depuis le 12 mars, mon vieux G\u00e9rard. Tu ne peux plus rien vendre \u00e0 personne. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pris la feuille.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas eu besoin de la lire. Je savais ce que j&#8217;allais trouver au bas de la page, parce que je connaissais d\u00e9j\u00e0 ce papier. Pas la feuille. L&#8217;\u00e9criture. Un G majuscule, un L pench\u00e9, un trait appuy\u00e9 sous le nom, comme un fil tendu.<\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait ma signature.<\/p>\n<p>Parfaite.<\/p>\n<p>Trop parfaite.<\/p>\n<p>\u00ab Daniel, j&#8217;ai dit. Tu as ton stylo ? \u00bb<\/p>\n<p>Il me l&#8217;a tendu. J&#8217;ai pris une serviette en papier sur la table et j&#8217;ai sign\u00e9 dessus. G. Lambert. Puis j&#8217;ai pos\u00e9 la serviette \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la promesse.<\/p>\n<p>\u00c7a s&#8217;est vu tout de suite. Dans le bas du L. Une petite boucle, fine, un peu tordue vers la droite, que je fais depuis le mois de juillet 2003, depuis que la tron\u00e7onneuse m&#8217;a pris la moiti\u00e9 de l&#8217;annulaire gauche, ma main d&#8217;\u00e9criture, et qu&#8217;il a fallu r\u00e9apprendre \u00e0 tenir un stylo.<\/p>\n<p>Sur la promesse, il n&#8217;y avait pas de boucle.<\/p>\n<p>\u00ab Cette signature n&#8217;est pas la mienne, j&#8217;ai dit. Elle est faite avec des ch\u00e8ques d&#8217;avant 2003. Ceux que j&#8217;ai gard\u00e9s dans mon bureau. Ceux qu&#8217;Apolline a trouv\u00e9s quand elle a repeint mes \u00e9tag\u00e8res. \u00bb<\/p>\n<p>Apolline a baiss\u00e9 les yeux. C&#8217;est tout ce qu&#8217;elle a fait.<\/p>\n<p>\u00ab Un faux, a dit Ma\u00eetre Vasseur. J&#8217;ai not\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Hubert, lui, a eu un petit mouvement d&#8217;\u00e9paules, presque un soulagement. Comme s&#8217;il avait attendu cette phrase pour passer \u00e0 autre chose.<\/p>\n<p>\u00ab Peut-\u00eatre, G\u00e9rard. Peut-\u00eatre. Il faudra un expert. Un expert, c&#8217;est six mois. Au minimum. Peut-\u00eatre huit. \u00bb<\/p>\n<p>Il a remis son mouchoir dans sa poche.<\/p>\n<p>\u00ab Le conseil vote le 27 janvier. Mon pr\u00eat tombe le 31. Entre les deux, ton terrain est bloqu\u00e9. Il appartient \u00e0 personne. Et moi, j&#8217;ai trois semaines pour que tout \u00e7a s&#8217;arrange. \u00bb<\/p>\n<p>Il m&#8217;a souri.<\/p>\n<p>\u00ab Alors, je te repose la question. Tu signes ou pas ? \u00bb<\/p>\n<p>Il y avait une petite lumi\u00e8re verte dans la poche de poitrine de Ma\u00eetre Vasseur.<\/p>\n<p>Je l&#8217;avais vue pour la premi\u00e8re fois \u00e0 vingt heures cinq, quand il avait pos\u00e9 sa mallette sur mon buffet. Un point fixe, de la taille d&#8217;un grain de riz. Personne d&#8217;autre ne l&#8217;avait remarqu\u00e9e. On ne regarde pas la poche d&#8217;un homme en manteau sombre quand on a un chapon \u00e0 d\u00e9couper et une belle-fille qui vous sourit.<\/p>\n<p>Hubert l&#8217;a vue \u00e0 vingt heures quarante.<\/p>\n<p>\u00ab Qu&#8217;est-ce que c&#8217;est que \u00e7a ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un enregistreur, monsieur de Villiers. \u00bb Ma\u00eetre Vasseur a tapot\u00e9 sa poche, sans se presser. \u00ab Je dresse un proc\u00e8s-verbal de constat. \u00c0 la demande de monsieur Lambert, qui est chez lui, et qui a donc le droit d&#8217;en autoriser l&#8217;usage dans sa propre salle \u00e0 manger. Tout ce qui a \u00e9t\u00e9 dit depuis mon entr\u00e9e est consign\u00e9. Les sommes. Les dates. Les mots. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Les mots de qui ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab De tout le monde, monsieur. \u00bb<\/p>\n<p>Un silence est pass\u00e9. Pas un de ces silences de film. Un vrai, avec un verre qui tinte, un radiateur qui craque et quelqu&#8217;un qui avale.<\/p>\n<p>\u00ab On va vous laisser, a dit C\u00f4me \u00e0 la table. G\u00e9rard, je suis d\u00e9sol\u00e9. Je\u2026 je ne savais pas. Si on me demande une d\u00e9position, je la ferai. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C\u00f4me ! \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non, Apolline. Pas cette fois. \u00bb<\/p>\n<p>Les deux amis de la famille, un couple que je n&#8217;avais jamais vu avant ce soir, avaient d\u00e9j\u00e0 leurs manteaux sur le bras. Ils sont pass\u00e9s devant moi en regardant le carrelage. L&#8217;un d&#8217;eux a murmur\u00e9 \u00ab bonne soir\u00e9e \u00bb, comme au sortir d&#8217;une r\u00e9union de copropri\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Hubert, lui, s&#8217;\u00e9tait lev\u00e9. Il a contourn\u00e9 la table jusqu&#8217;\u00e0 moi et s&#8217;est arr\u00eat\u00e9 tr\u00e8s pr\u00e8s. Je sentais son after-shave. Du bois et du citron.<\/p>\n<p>\u00ab G\u00e9rard. Tu es un homme intelligent. Alors \u00e9coute-moi bien. Ta plainte. Tu la retires lundi matin. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ton fils a ouvert une ligne de cr\u00e9dit sans ton accord. Il a un compte de paris \u00e0 son nom, avec ton argent dessus. Il a valid\u00e9 trois virements vers ma soci\u00e9t\u00e9, qu&#8217;il le veuille ou non. \u00bb Il a baiss\u00e9 la voix. \u00ab \u00c7a s&#8217;appelle un abus de confiance. Contre son propre p\u00e8re. Si tu ne retires rien, ce n&#8217;est pas moi que le procureur regardera en premier. C&#8217;est lui. \u00bb<\/p>\n<p>Th\u00e9o avait tourn\u00e9 la t\u00eate. Il regardait le chapon, je crois, ou ce qu&#8217;il en restait. Il ne regardait pas son p\u00e8re. Il ne regardait pas le mien non plus.<\/p>\n<p>\u00ab Je sais ce que Th\u00e9o a fait, j&#8217;ai dit. J&#8217;ai tout \u00e9crit dans mon cahier. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ton cahier. \u00bb<\/p>\n<p>Hubert s&#8217;est tourn\u00e9 vers Apolline.<\/p>\n<p>Elle n&#8217;a pas attendu qu&#8217;il parle. Elle a plong\u00e9 la main sur la table, attrap\u00e9 la couverture bleue et tir\u00e9 le cahier vers elle. Les feuilles ont craqu\u00e9. Elle a saisi deux pages, des deux mains, et elle les a arrach\u00e9es d&#8217;un coup, en entier, avec la spirale qui sifflait.<\/p>\n<p>Le bruit \u00e9tait affreux. Un bruit de toile qu&#8217;on d\u00e9chire.<\/p>\n<p>Elle a froiss\u00e9 les pages dans son poing. Elle me regardait, tout essouffl\u00e9e, les cheveux d\u00e9faits sur une tempe, et pour la premi\u00e8re fois depuis le chapon elle ne souriait plus. Elle avait l&#8217;air d&#8217;avoir quinze ans et d&#8217;avoir \u00e9t\u00e9 prise la main dans le sac.<\/p>\n<p>\u00ab Voil\u00e0 \u00bb, a-t-elle dit.<\/p>\n<p>Michel a ri.<\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait un petit rire sec, sans m\u00e9chancet\u00e9, le rire qu&#8217;il a quand un apprenti essaie de caler une dalle \u00e0 l&#8217;envers.<\/p>\n<p>\u00ab Garde-les, ma grande. Je t&#8217;en prie. Moi, j&#8217;ai scann\u00e9 tout le cahier jeudi, \u00e0 l&#8217;atelier. Trois exemplaires. Un chez moi, un chez Daniel, un chez Ma\u00eetre Moreau. Tu veux que je te dise lesquelles de ces deux pages c&#8217;\u00e9tait ? \u00bb<\/p>\n<p>Elle a ouvert la bouche.<\/p>\n<p>\u00ab Le 14 f\u00e9vrier et le 22 juin. Les deux virements que ton mari n&#8217;a pas valid\u00e9s. \u00bb<\/p>\n<p>Il a ajout\u00e9, aimablement :<\/p>\n<p>\u00ab T&#8217;as arrach\u00e9 les meilleures. \u00bb<\/p>\n<p>Apolline s&#8217;est tourn\u00e9e vers Th\u00e9o.<\/p>\n<p>\u00ab Dis quelque chose. \u00bb<\/p>\n<p>Il ne bougeait pas.<\/p>\n<p>\u00ab Th\u00e9o. Dis quelque chose. Dis-leur que c&#8217;est ton p\u00e8re qui t&#8217;a demand\u00e9 de signer, dis-leur que ce sont des pr\u00eats, dis-leur ce qu&#8217;on avait dit. \u00bb<\/p>\n<p>Th\u00e9o a fini par lever la t\u00eate. J&#8217;ai cru qu&#8217;il allait parler. J&#8217;ai vraiment cru. Ses l\u00e8vres se sont s\u00e9par\u00e9es, un tout petit peu, avec ce bruit mouill\u00e9 que fait la bouche juste avant le mot.<\/p>\n<p>Puis il a regard\u00e9 sa femme. Et il a referm\u00e9 la bouche.<\/p>\n<p>C&#8217;est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que j&#8217;ai d\u00e9cid\u00e9 quelque chose. Pas une pens\u00e9e. Un truc plus bas, plus ancien, le genre de d\u00e9cision qu&#8217;on prend au fond du ventre quand un chantier tourne mal et qu&#8217;il faut bien finir la journ\u00e9e. J&#8217;ai d\u00e9cid\u00e9 que je n&#8217;avais plus de fils.<\/p>\n<p>J&#8217;ai honte de l&#8217;\u00e9crire, aujourd&#8217;hui. Je l&#8217;\u00e9cris quand m\u00eame.<\/p>\n<p>\u00ab Papa, on s&#8217;en va, a dit Apolline \u00e0 son p\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab G\u00e9rard, on se revoit lundi \u00bb, a r\u00e9pondu Hubert, en enfilant son manteau de cachemire, avec un sourire qui n&#8217;\u00e9tait plus qu&#8217;un pli.<\/p>\n<p>Ils sont sortis les uns derri\u00e8re les autres. Hubert, Apolline. Genevi\u00e8ve a quitt\u00e9 la table en dernier, avec la lenteur de quelqu&#8217;un qui n&#8217;a nulle part o\u00f9 aller. Elle a pris son sac, a regard\u00e9 la salle \u00e0 manger, les chaises, la cocotte vide, et elle a dit \u00e0 voix basse :<\/p>\n<p>\u00ab Je suis d\u00e9sol\u00e9e pour le chapon. \u00bb<\/p>\n<p>La porte d&#8217;entr\u00e9e s&#8217;est referm\u00e9e. Le froid est entr\u00e9 une seconde dans le couloir, puis il est reparti.<\/p>\n<p>Th\u00e9o, lui, est rest\u00e9 debout au milieu du salon, sans manteau, sans voix, avec ses mains qui pendaient. Je ne l&#8217;ai pas regard\u00e9. Je n&#8217;ai pas pu. J&#8217;ai ouvert la bouche pour dire un mot, n&#8217;importe lequel, et il n&#8217;est rien venu.<\/p>\n<p>Alors il s&#8217;est d\u00e9tourn\u00e9, a pris sa veste sur le dossier de la chaise, et il a suivi les autres.<\/p>\n<p>Michel a ferm\u00e9 le verrou derri\u00e8re lui. Daniel a rang\u00e9 ses feuilles dans sa mallette. Ma\u00eetre Vasseur a \u00e9teint sa petite lumi\u00e8re verte avec le bout de l&#8217;index.<\/p>\n<p>J&#8217;ai commenc\u00e9 \u00e0 d\u00e9barrasser. Deux assiettes. Trois verres. Mon assiette \u00e0 moi, froide sur le comptoir, avec ses haricots verts qui n&#8217;avaient pas boug\u00e9.<\/p>\n<p>C&#8217;est l\u00e0 que j&#8217;ai entendu quelque chose vibrer sur le buffet.<\/p>\n<p>Un t\u00e9l\u00e9phone. Un t\u00e9l\u00e9phone que je connaissais. Coque noire, fissure dans le coin, autocollant de l&#8217;atelier au dos.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait pos\u00e9 pr\u00e8s de la bo\u00eete de chocolats, l\u00e0 o\u00f9 Th\u00e9o l&#8217;avait laiss\u00e9 quand il avait pris sa veste. L&#8217;\u00e9cran s&#8217;est allum\u00e9 tout seul, bleu et blanc, avec un petit logo que je n&#8217;avais jamais vu sur l&#8217;appareil de mon fils.<\/p>\n<p><em>Joker Bet. Votre d\u00e9p\u00f4t de 2 000 \u20ac de 19 h 41 vous a rapport\u00e9 0 \u20ac. Rejouez ce soir : bonus de No\u00ebl de 200 \u20ac.<\/em><\/p>\n<p>19 h 41. Moi, \u00e0 cette heure-l\u00e0, j&#8217;\u00e9tais dans la cuisine, assis \u00e0 la petite table, \u00e0 regarder ma salle \u00e0 manger par la porte entrouverte.<\/p>\n<p>Lui, sous la nappe, il d\u00e9posait deux mille euros.<\/p>\n<p>\u00c0 six heures du matin, ma s\u0153ur \u00e9tait assise dans ma cuisine, sur la chaise d&#8217;Apolline, avec deux croissants de la boulangerie de la rue Defernez pos\u00e9s devant elle comme des pi\u00e8ces \u00e0 conviction.<\/p>\n<p>Je ne l&#8217;avais pas appel\u00e9e. Michel, si. \u00c0 vingt-deux heures dix, depuis le perron, d&#8217;un seul SMS : <em>C&#8217;est fait.<\/em> Chantal avait conduit depuis B\u00e9thune dans la nuit de No\u00ebl, sans musique, par les d\u00e9partementales.<\/p>\n<p>\u00ab T&#8217;as pas dormi \u00bb, a-t-elle dit.<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Michel dort sur le canap\u00e9. Il ronfle comme un tracteur. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il ronfle depuis quarante ans. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a souri, une seconde. Chantal a soixante ans, les cheveux gris coup\u00e9s court, le m\u00eame nez que moi et la m\u00eame fa\u00e7on de poser ses mains \u00e0 plat sur la toile cir\u00e9e quand elle va dire quelque chose de difficile. Elle a pos\u00e9 ses mains.<\/p>\n<p>\u00ab G\u00e9rard. Il faut que je te dise un truc. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Dis. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le message. Celui d&#8217;Apolline. Que je t&#8217;ai envoy\u00e9 en novembre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le message du mauvais groupe. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Voil\u00e0. \u00bb Elle a regard\u00e9 ses doigts. \u00ab Ce n&#8217;\u00e9tait pas un mauvais groupe. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pos\u00e9 la cafeti\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00ab Le groupe s&#8217;appelle <em>R\u00e9veillon Lambert<\/em>. C&#8217;est moi qui l&#8217;ai cr\u00e9\u00e9 en 2019, tu t&#8217;en souviens pas, tu l&#8217;ouvres jamais. Toi, moi, les cousins de Lille, Th\u00e9o, Apolline. Dedans, on ne parle que de la b\u00fbche et de qui apporte les hu\u00eetres. Le message est arriv\u00e9 le 12 novembre \u00e0 trois heures douze du matin. Depuis le num\u00e9ro d&#8217;Apolline. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est ce que je sais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Sauf que ce n&#8217;est pas elle qui l&#8217;a envoy\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>La cuisine \u00e9tait tr\u00e8s silencieuse. J&#8217;entendais le frigo, le radiateur, et dans le salon, Michel qui ronflait.<\/p>\n<p>\u00ab \u00c0 trois heures vingt, mon t\u00e9l\u00e9phone a sonn\u00e9. Th\u00e9o. Il avait la voix des fois o\u00f9 il \u00e9tait petit et qu&#8217;il avait cass\u00e9 quelque chose. Il m&#8217;a dit : Tante Chantal, regarde le groupe. Dis \u00e0 papa de ne rien signer. Je lui ai demand\u00e9 qui avait \u00e9crit \u00e7a. Il m&#8217;a dit : c&#8217;est moi. J&#8217;ai pris le t\u00e9l\u00e9phone d&#8217;Apolline pendant qu&#8217;elle dormait. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi il ne m&#8217;a pas appel\u00e9, moi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je lui ai pos\u00e9 la question. Il a r\u00e9pondu : parce que si je l&#8217;appelle, il va me demander pourquoi. Et je ne peux pas lui dire pourquoi. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai senti quelque chose se serrer sous mes c\u00f4tes, quelque chose de vieux et de pr\u00e9cis, comme un n\u0153ud de tuyau gel\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Il m&#8217;a fait promettre de ne rien te dire. Il a supprim\u00e9 le message du groupe le matin m\u00eame, pour tout le monde. Mais j&#8217;avais fait une capture. Je t&#8217;ai envoy\u00e9 la capture en te disant qu&#8217;Apolline s&#8217;\u00e9tait tromp\u00e9e de groupe. Parce que c&#8217;est ce qu&#8217;il m&#8217;avait demand\u00e9 de raconter, G\u00e9rard. Il voulait que tu saches. Mais il ne voulait pas que tu saches que c&#8217;\u00e9tait lui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il voulait que je sache \u00bb, j&#8217;ai r\u00e9p\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Il avait peur d&#8217;elle, je crois. Ou de toi. Je n&#8217;ai jamais bien compris. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis assis. Je suis rest\u00e9 un moment avec les mains entre les genoux, \u00e0 regarder le carrelage que j&#8217;ai pos\u00e9. Le joint pr\u00e8s du frigo, que j&#8217;ai rat\u00e9, un joint de travers, le seul de toute la cuisine. Nadine disait : <em>c&#8217;est \u00e7a qui prouve que c&#8217;est toi qui l&#8217;as fait.<\/em><\/p>\n<p>\u00ab Hier soir, j&#8217;ai dit, je me suis dit que je n&#8217;avais plus de fils. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. Michel me l&#8217;a \u00e9crit aussi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai honte. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu as raison d&#8217;avoir honte, a dit Chantal, tr\u00e8s tranquillement. Mais pas de \u00e7a. \u00bb<\/p>\n<p>Elle s&#8217;est lev\u00e9e, a pris mon assiette de la veille, celle des haricots verts froids, toujours pos\u00e9e sur le comptoir. Elle l&#8217;a regard\u00e9e un long moment.<\/p>\n<p>\u00ab Tu as mang\u00e9 dans la cuisine. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Une bouch\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab G\u00e9rard. Tu te souviens de ce que Nadine t&#8217;a fait promettre, \u00e0 l&#8217;h\u00f4pital ? \u00bb<\/p>\n<p>Je m&#8217;en souvenais. Je m&#8217;en souviens tout le temps. C&#8217;\u00e9tait en mars, six ans plus t\u00f4t, la chambre 214, dans le service de soins palliatifs, avec le plateau-repas que personne ne touchait.<\/p>\n<p>Elle avait dit : <em>Tu ne laisseras jamais quelqu&#8217;un manger seul. M\u00eame pas le plombier. M\u00eame pas toi.<\/em><\/p>\n<p>\u00ab Hier soir, j&#8217;ai dit, je ne m&#8217;en suis pas souvenu. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Si. Tu t&#8217;en es souvenu. C&#8217;est pour \u00e7a que tu as souri. \u00bb<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai regard\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab Tu as souri parce que pour la premi\u00e8re fois en onze mois, c&#8217;est toi qui es parti. Tu leur as laiss\u00e9 la table. Tu ne leur as rien laiss\u00e9 d&#8217;autre. Mais cette fois, c&#8217;est toi qui as choisi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a ne change rien \u00e0 Th\u00e9o. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Peut-\u00eatre. \u00bb<\/p>\n<p>On est rest\u00e9s un moment sans parler. Sur le buffet, dans le salon, j&#8217;entendais vibrer le t\u00e9l\u00e9phone de mon fils. Toutes les deux ou trois minutes. Un petit bruit sec de gu\u00eape prise dans une vitre.<\/p>\n<p>Je ne l&#8217;avais pas touch\u00e9 depuis la veille. Il continuait \u00e0 recevoir des invitations \u00e0 rejouer, des bonus de No\u00ebl, des alertes de cotes.<\/p>\n<p>\u00ab Il n&#8217;a jamais os\u00e9 me dire la v\u00e9rit\u00e9, a dit Chantal. Mais il a bien trouv\u00e9 le moyen de te pr\u00e9venir. Un type qui veut vraiment te trahir ne t&#8217;envoie pas de capture \u00e0 trois heures du matin. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pris un croissant. Je l&#8217;ai tenu longtemps entre mes doigts, sans le manger. Pour la premi\u00e8re fois, depuis la veille, quelque chose dans ma poitrine faisait mal autrement. Pas plus. Autrement.<\/p>\n<p>\u00ab Il a quand m\u00eame d\u00e9pos\u00e9 deux mille euros sur un site de paris, hier, \u00e0 19 h 41, j&#8217;ai dit. Pendant le repas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. Je n&#8217;ai pas dit qu&#8217;il \u00e9tait sorti d&#8217;affaire. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>Chantal a fini sa tasse.<\/p>\n<p>\u00ab Je n&#8217;ai pas dit non plus qu&#8217;il fallait lui pardonner. J&#8217;ai dit qu&#8217;il fallait \u00e9couter ce qu&#8217;il avait \u00e0 dire avant de d\u00e9cider. \u00bb<\/p>\n<p>Dehors, le jour commen\u00e7ait \u00e0 se lever, de cette mani\u00e8re sale et grise des matins de d\u00e9cembre dans le Nord, un jour qui n&#8217;a pas envie.<\/p>\n<p>Et c&#8217;est l\u00e0 qu&#8217;on a frapp\u00e9.<\/p>\n<p>Trois coups. Pas \u00e0 la porte d&#8217;entr\u00e9e, celle du perron, avec la sonnette que tout le monde conna\u00eet. \u00c0 la porte de la cuisine, celle qui donne sur la cour, que seuls ouvrent les gens de la maison.<\/p>\n<p>Chantal a lev\u00e9 les yeux vers moi.<\/p>\n<p>J&#8217;ai repouss\u00e9 ma chaise. J&#8217;ai travers\u00e9 la pi\u00e8ce. J&#8217;ai tourn\u00e9 la cl\u00e9.<\/p>\n<p>Th\u00e9o \u00e9tait sur le seuil, dans la cour, sans \u00e9charpe, les mains dans les poches de sa veste, le visage gris de quelqu&#8217;un qui n&#8217;a pas dormi non plus. Derri\u00e8re lui, la camionnette de l&#8217;atelier, gar\u00e9e de travers, le moteur encore ti\u00e8de.<\/p>\n<p>Il a regard\u00e9 mon visage. Il a regard\u00e9 ma main sur la poign\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab Papa, a-t-il dit. Mon t\u00e9l\u00e9phone. \u00bb<\/p>\n<p>Il n&#8217;a pas boug\u00e9. Il n&#8217;a pas demand\u00e9 \u00e0 entrer.<\/p>\n<p>Il a juste ajout\u00e9, plus bas :<\/p>\n<p>\u00ab Et je crois que je dois te dire quelque chose. \u00bb<\/p>\n<p>Le 14 f\u00e9vrier, \u00e0 neuf heures douze, mon fils m&#8217;avait apport\u00e9 un caf\u00e9 au bureau, avec deux sucres, sans que je le lui demande.<\/p>\n<p>Je m&#8217;en souviens parce que c&#8217;est le matin du premier virement. Je l&#8217;ai su un mois plus tard, sur le relev\u00e9 que Daniel m&#8217;a montr\u00e9. Ce matin-l\u00e0, Th\u00e9o avait pos\u00e9 la tasse sur ma pile de factures et il m&#8217;avait dit : \u00ab \u00c7a va, papa ? \u00bb Et j&#8217;avais r\u00e9pondu : \u00ab \u00c7a va. \u00bb<\/p>\n<p>Dans ma cuisine, le matin de No\u00ebl, il tenait une tasse \u00e0 deux mains, assis \u00e0 la place d&#8217;Apolline, en face de moi.<\/p>\n<p>\u00ab Commence par le d\u00e9but, j&#8217;ai dit. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le d\u00e9but, c&#8217;est il y a deux ans. \u00bb<\/p>\n<p>Il parlait au caf\u00e9. Pas \u00e0 moi.<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai jou\u00e9 pour la premi\u00e8re fois pendant le Mondial. Dix euros, avec les gars, sur l&#8217;appli. J&#8217;ai gagn\u00e9 trois cents. Apr\u00e8s, j&#8217;ai remis. Je ne sais pas expliquer, papa. Ce n&#8217;est pas l&#8217;argent. C&#8217;est le quart d&#8217;heure avant le match. Pendant ce temps-l\u00e0, il n&#8217;y a plus rien d&#8217;autre. Ni l&#8217;atelier, ni les chantiers, ni\u2026 toi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Moi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu es tellement fort. T&#8217;as jamais rien rat\u00e9 de ta vie. Moi, avec toi, j&#8217;ai toujours l&#8217;impression d&#8217;arriver apr\u00e8s. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai rien dit.<\/p>\n<p>\u00ab En novembre dernier, j&#8217;ai pris la ligne de cr\u00e9dit. Trente-huit mille. J&#8217;ai dit \u00e0 Daniel que c&#8217;\u00e9tait pour la nacelle. Je pensais rembourser en deux semaines. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu as tout perdu. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tout. Le 20 janvier. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et Apolline. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle l&#8217;a su en f\u00e9vrier. \u00bb Il a eu une grimace, pas vraiment un sourire. \u00ab Elle a trouv\u00e9 le relev\u00e9 de la carte. Elle n&#8217;a pas cri\u00e9. Tu sais comment elle est. Elle s&#8217;est assise en face de moi, comme toi l\u00e0, et elle m&#8217;a dit : c&#8217;est grave mais \u00e7a se r\u00e8gle. Fais-moi confiance. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle t&#8217;a propos\u00e9 quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Que son p\u00e8re m&#8217;avance de l&#8217;argent pour tout rembourser. Un pr\u00eat. Mais qu&#8217;il fallait en \u00e9change que je lui rende service. Que je valide de petits virements de l&#8217;entreprise vers sa soci\u00e9t\u00e9, des avances, pour qu&#8217;il ait de la tr\u00e9sorerie pendant quelques semaines. Elle disait que tu \u00e9tais d&#8217;accord, que tu en avais parl\u00e9 avec Hubert. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je n&#8217;en ai jamais parl\u00e9 avec lui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. Maintenant, je sais. \u00bb Il a repos\u00e9 la tasse. \u00ab J&#8217;en ai valid\u00e9 trois. En mars, en mai, en octobre. Apr\u00e8s, elle m&#8217;a dit qu&#8217;elle g\u00e9rait. Elle avait mon t\u00e9l\u00e9phone. Mes codes. Elle me tendait l&#8217;appareil le soir : tiens, regarde, c&#8217;est bon, tout est en ordre. Je ne regardais pas. Je ne voulais pas regarder. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et les quatre mille six cents euros ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a, c&#8217;est moi. Tout seul. C&#8217;est le seul. \u00bb<\/p>\n<p>Il a dit \u00e7a avec une sorte de fiert\u00e9 \u00e9pouvantable. Comme on dit : <em>au moins \u00e7a, c&#8217;est \u00e0 moi.<\/em><\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi tu ne m&#8217;as rien dit ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je voulais. Tous les jours, je voulais. Je montais dans le Trafic, je me disais : ce soir, je lui dis. Et puis Apolline me regardait avec cette fa\u00e7on qu&#8217;elle a, tu vois, ce petit sourire, et elle disait que si je parlais, tu allais me retirer l&#8217;entreprise, que tu me mettrais dehors, que tu me ferais un proc\u00e8s. Que tu \u00e9tais un homme dur. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je suis un homme dur ? \u00bb<\/p>\n<p>Il a lev\u00e9 les yeux, enfin.<\/p>\n<p>\u00ab Non, papa. Je sais bien que non. C&#8217;est \u00e7a le pire. \u00bb<\/p>\n<p>Alors je me suis lev\u00e9, j&#8217;ai ouvert le tiroir du buffet, celui o\u00f9 j&#8217;avais remis le cahier \u00e0 spirale la veille au soir, et je l&#8217;ai pos\u00e9 sur la toile cir\u00e9e devant lui. La couverture bleue. Les deux pages arrach\u00e9es laissaient une bande de papier frang\u00e9, comme des dents.<\/p>\n<p>\u00ab Tu l&#8217;as lu ? a-t-il demand\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je peux ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ouvre-le \u00e0 la fin. \u00bb<\/p>\n<p>Il a tourn\u00e9 les pages. Il a lu des lignes. <em>14 f\u00e9vrier : 5 800. 22 juin : 10 000. 3 d\u00e9cembre : 7 000.<\/em> Des chiffres.<\/p>\n<p>Des dates. Mon \u00e9criture, un peu tordue sur la gauche, avec la boucle que je fais depuis 2003. Les marges, o\u00f9 j&#8217;avais not\u00e9 ce que je n&#8217;avais pas dit.<\/p>\n<p><em>Th\u00e9o m&#8217;a apport\u00e9 un caf\u00e9. Th\u00e9o est encore en retard au chantier. Apolline a chang\u00e9 de place le canap\u00e9.<\/em><\/p>\n<p>\u00c0 la derni\u00e8re page, il s&#8217;est arr\u00eat\u00e9.<\/p>\n<p>Il y avait une seule ligne, en bas, en lettres plus grosses que les autres. Je l&#8217;avais \u00e9crite le 28 janvier, le soir m\u00eame, sur la table de la cuisine, en rentrant de chez Daniel.<\/p>\n<p><em>24 d\u00e9cembre. Si Th\u00e9o me le dit avant ce soir, j&#8217;annule tout.<\/em><\/p>\n<p>Il a lu cette ligne une fois. Puis une deuxi\u00e8me.<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;annule tout \u00bb, a-t-il r\u00e9p\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab La plainte. Les avocats. Le commissaire. J&#8217;avais r\u00e9serv\u00e9 Ma\u00eetre Vasseur d\u00e8s f\u00e9vrier. Chaque semaine, je me disais : il va venir, il va s&#8217;asseoir en face de moi, il va me le dire. J&#8217;ai attendu onze mois. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu as attendu. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai attendu. \u00bb<\/p>\n<p>Sa bouche s&#8217;est mise \u00e0 trembler. Il ne l&#8217;a pas cach\u00e9. Il n&#8217;a m\u00eame pas essay\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Hier soir, dans la cuisine, j&#8217;ai dit. Quand je me suis arr\u00eat\u00e9. Quand j&#8217;ai dit : Th\u00e9o, tu\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu allais dire quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Th\u00e9o, tu me le dis maintenant ? \u00bb<\/p>\n<p>Il a ferm\u00e9 les yeux.<\/p>\n<p>\u00ab Je l&#8217;ai entendu, a-t-il dit. Je l&#8217;ai entendu, papa. Tu as dit mon nom, et j&#8217;ai su exactement la fin de la phrase. J&#8217;ai regard\u00e9 ma fourchette. Et elle me regardait, et\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>Il n&#8217;a pas fini. Il a pos\u00e9 le front dans ses mains, les coudes sur le cahier.<\/p>\n<p>Je ne l&#8217;ai pas touch\u00e9. Pas encore. J&#8217;\u00e9tais trop fatigu\u00e9 pour \u00e7a, et trop en col\u00e8re, et trop content de le voir pleurer, et j&#8217;avais honte de tout \u00e7a \u00e0 la fois. Mais j&#8217;ai pouss\u00e9 la bo\u00eete de mouchoirs d&#8217;un centim\u00e8tre vers lui, sur la toile cir\u00e9e.<\/p>\n<p>C&#8217;est tout ce que j&#8217;ai pu faire.<\/p>\n<p>Il s&#8217;est essuy\u00e9 le visage avec la manche. Il a sorti son t\u00e9l\u00e9phone de sa poche, celui que Michel lui avait rendu dans la cour.<\/p>\n<p>\u00ab Il y a autre chose, a-t-il dit. Quand j&#8217;ai pris le t\u00e9l\u00e9phone d&#8217;Apolline en novembre, j&#8217;ai copi\u00e9 ses messages vocaux sur le mien. Tous. Je me suis dit : un jour, il me faudra une preuve. Il y en a un de son p\u00e8re que je n&#8217;ai jamais os\u00e9 \u00e9couter jusqu&#8217;au bout. Du 20 d\u00e9cembre. \u00bb<\/p>\n<p>Il a pos\u00e9 le t\u00e9l\u00e9phone entre nous, sur le cahier, et appuy\u00e9 sur le triangle.<\/p>\n<p>Il y a eu un gr\u00e9sillement. Puis une voix grasse, assur\u00e9e, que je connaissais par c\u0153ur.<\/p>\n<p>\u00ab Alors c&#8217;est bon, ma ch\u00e9rie ? Le 26, tu le fais signer. Apr\u00e8s le repas, quand il sera \u00e0 terre. La cuisine, c&#8217;est parfait, il faut qu&#8217;il se sente de trop. \u00bb<\/p>\n<p>Le lundi \u00e0 huit heures pr\u00e9cises, seize virements sont partis de la banque pour seize comptes, et le mien n&#8217;a pas trembl\u00e9.<\/p>\n<p>Michel \u00e9tait debout derri\u00e8re moi, devant l&#8217;ordinateur du bureau de l&#8217;atelier, avec les codes sur un papier pli\u00e9 dans sa main. Il n&#8217;a pas voulu s&#8217;asseoir. Il tenait le papier comme on tient un billet de loto trop gros pour \u00eatre vrai.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est parti, il a dit. Regarde. \u00bb<\/p>\n<p><em>Virement ex\u00e9cut\u00e9.<\/em> Seize fois.<\/p>\n<p>Dans la cour, les camions attendaient. Micka\u00ebl fumait pr\u00e8s de la citerne \u00e0 gasoil, Ludovic regardait son t\u00e9l\u00e9phone, S\u00e9bastien discutait avec Enzo, l&#8217;apprenti, de la mani\u00e8re d&#8217;accrocher une remorque quand le sol est gel\u00e9. Ils ne savaient rien. Ou presque. Ils savaient que le patron avait dormi \u00e0 l&#8217;atelier la veille, sur le canap\u00e9 \u00e0 ressorts du bureau, et que Michel avait distribu\u00e9 les enveloppes de la prime de No\u00ebl avec dix minutes d&#8217;avance.<\/p>\n<p>\u00ab Eh, patron, a cri\u00e9 Enzo \u00e0 travers la vitre. C&#8217;est vrai qu&#8217;il y a eu un probl\u00e8me avec le chapon ? \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai ouvert la fen\u00eatre.<\/p>\n<p>\u00ab Non. Il \u00e9tait tr\u00e8s bon. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors pourquoi Michel il a des cernes jusqu&#8217;aux genoux ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce qu&#8217;il est vieux. \u00bb<\/p>\n<p>Ils ont ri. Je me suis assis, parce que mes jambes ne me portaient plus tout \u00e0 fait. Michel a pos\u00e9 sa grosse main sur mon \u00e9paule, une seconde, puis il l&#8217;a retir\u00e9e, comme s&#8217;il s&#8217;\u00e9tait br\u00fbl\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Ils sont pay\u00e9s, G\u00e9rard. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je vois. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab T&#8217;as tenu. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est Th\u00e9o qui a tenu. \u00bb<\/p>\n<p>Il m&#8217;a regard\u00e9. Il n&#8217;a rien dit. C&#8217;\u00e9tait un de ces silences de quarante ans d&#8217;amiti\u00e9, o\u00f9 chacun pense la m\u00eame chose et laisse l&#8217;autre la dire.<\/p>\n<p>Le dimanche soir, j&#8217;avais mis deux assiettes sur la table de la salle \u00e0 manger.<\/p>\n<p>Pas des assiettes de r\u00e9veillon. Des assiettes de tous les jours, celles \u00e0 fleurs, que Nadine avait achet\u00e9es chez Leclerc en 1998. J&#8217;avais r\u00e9chauff\u00e9 le gratin dauphinois, coup\u00e9 le reste du chapon en tranches. Th\u00e9o avait dormi dans son ancienne chambre, au premier, le visage tourn\u00e9 contre le mur, tout habill\u00e9.<\/p>\n<p>Quand il est descendu \u00e0 sept heures du soir, il s&#8217;est arr\u00eat\u00e9 dans l&#8217;encadrement de la porte.<\/p>\n<p>\u00ab Assieds-toi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Papa, je\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Assieds-toi, Th\u00e9o. Nadine disait qu&#8217;on ne mange jamais seul. \u00bb<\/p>\n<p>Il s&#8217;est assis. Il a mang\u00e9 en regardant son assiette. Moi aussi. On n&#8217;a pas parl\u00e9 de l&#8217;argent, ni de sa femme, ni de personne.<\/p>\n<p>Quand il a eu fini, il a pris son assiette et la mienne, et il est all\u00e9 les laver dans la cuisine. Je l&#8217;ai entendu faire couler l&#8217;eau. Je l&#8217;ai entendu rester longtemps devant l&#8217;\u00e9vier, sans bouger, la vaisselle propre entre les mains.<\/p>\n<p>Je ne lui ai pas pardonn\u00e9. Je veux \u00eatre honn\u00eate l\u00e0-dessus. Je lui ai seulement mis une assiette devant lui.<\/p>\n<p>Le lundi \u00e0 dix heures dix, le t\u00e9l\u00e9phone du bureau a sonn\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab All\u00f4, monsieur Lambert ? Ma\u00eetre Moreau. \u00bb<\/p>\n<p>C&#8217;est mon avocate. Soixante ans, une voix de fumeuse, un cabinet de trois pi\u00e8ces dans la rue de Paris, le genre de femme qui ne dit jamais bonjour quand elle a quelque chose \u00e0 dire. Elle m&#8217;a laiss\u00e9 dire \u00ab bonjour \u00bb tout seul.<\/p>\n<p>\u00ab Je viens de recevoir une copie d&#8217;une requ\u00eate. Elle a \u00e9t\u00e9 d\u00e9pos\u00e9e ce matin \u00e0 huit heures trente au tribunal judiciaire. Par un confr\u00e8re, Ma\u00eetre Marchand, au nom de madame Apolline Lambert. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Une requ\u00eate de quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Aux fins d&#8217;ouverture d&#8217;une mesure de sauvegarde de justice, avec repr\u00e9sentation, \u00e0 votre \u00e9gard. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai r\u00e9p\u00e9t\u00e9 ces mots dans ma t\u00eate, comme on essaie une cl\u00e9 dans une serrure. Ils ne rentraient pas.<\/p>\n<p>\u00ab Elle veut me mettre sous protection ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle demande au juge de dire que vos facult\u00e9s personnelles sont alt\u00e9r\u00e9es, monsieur Lambert, et qu&#8217;un mandataire devra vous repr\u00e9senter pour tous les actes de gestion et de disposition de vos biens. Elle joint un certificat m\u00e9dical. Docteur Aubry. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne connais pas ce docteur. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. Elle propose que le mandataire soit son mari. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis tourn\u00e9 vers la fen\u00eatre. Dehors, Th\u00e9o traversait la cour, en bleu de travail, avec la grosse cl\u00e9 \u00e0 molette dans une main. Il ne m&#8217;avait rien demand\u00e9. Il avait juste mis le bleu \u00e0 sept heures du matin et il \u00e9tait descendu \u00e0 l&#8217;atelier, comme tous les lundis depuis dix ans.<\/p>\n<p>\u00ab Mon fils ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est ce qu&#8217;elle \u00e9crit. Elle pr\u00e9tend aussi qu&#8217;il est d&#8217;accord. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il ne l&#8217;est pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors il faudra qu&#8217;il l&#8217;\u00e9crive. Et vite. \u00bb Elle a touss\u00e9. \u00ab Il y a autre chose. Hubert de Villiers a d\u00e9pos\u00e9 plainte ce matin \u00e0 la gendarmerie de Lens. D\u00e9tournement de fonds et abus de confiance. Au pr\u00e9judice de sa soci\u00e9t\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Au pr\u00e9judice de sa soci\u00e9t\u00e9 ? Mais c&#8217;est lui qui m&#8217;a vol\u00e9 ! \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il soutient qu&#8217;il a avanc\u00e9 de l&#8217;argent en famille, et qu&#8217;un salari\u00e9 de votre entreprise en a profit\u00e9. Il vise nomm\u00e9ment Th\u00e9o. Pas vous. C&#8217;est habile. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis rassis.<\/p>\n<p>\u00ab Habile. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Les gendarmes vont convoquer votre fils. Il aura le choix entre dire la v\u00e9rit\u00e9, et se retrouver dans un proc\u00e8s-verbal qui commence par <em>mis en cause<\/em>. Avec Apolline, un avocat \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, et la pression de toute sa belle-famille. \u00bb Une pause. \u00ab Monsieur Lambert, je ne veux pas vous faire peur. Mais s&#8217;il change de version, je ne peux rien promettre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il ne changera pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai entendu cette phrase trente fois dans ma carri\u00e8re. Elle est vraie une fois sur dix. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai raccroch\u00e9. Michel m&#8217;attendait sur le seuil, les bras crois\u00e9s, le front pliss\u00e9. Il avait tout entendu, \u00e9videmment. Il n&#8217;a pas eu besoin de poser la question.<\/p>\n<p>\u00c0 l&#8217;instant o\u00f9 je me levais, la porte du bureau s&#8217;est ouverte et Th\u00e9o est entr\u00e9, essouffl\u00e9, la cl\u00e9 \u00e0 molette encore \u00e0 la main, son t\u00e9l\u00e9phone dans l&#8217;autre.<\/p>\n<p>\u00ab Papa. Je viens de recevoir un SMS. \u00bb<\/p>\n<p>Il me l&#8217;a tendu.<\/p>\n<p><em>Gendarmerie nationale, brigade de Lens. Vous \u00eates pri\u00e9 de vous pr\u00e9senter jeudi 29 d\u00e9cembre \u00e0 9 h 00, pour audition libre, concernant une plainte d\u00e9pos\u00e9e \u00e0 votre encontre. Merci de vous munir d&#8217;une pi\u00e8ce d&#8217;identit\u00e9.<\/em><\/p>\n<p>Jeudi. Neuf heures.<\/p>\n<p>Trois jours.<\/p>\n<p>\u00ab Votre fils vient de dire aux gendarmes que c&#8217;\u00e9tait votre id\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>Ma\u00eetre Moreau me l&#8217;a annonc\u00e9 sur le parking de la gendarmerie de Lens, \u00e0 onze heures dix, debout \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de mon Trafic, sans bonjour, sans m\u00eame enlever ses gants. Il faisait quatre degr\u00e9s. Il y avait du givre sur le pare-brise, que je n&#8217;avais pas eu le courage de gratter.<\/p>\n<p>\u00ab R\u00e9p\u00e9tez. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il a demand\u00e9 \u00e0 \u00eatre entendu seul. Je n&#8217;ai pas eu le droit de rester dans la pi\u00e8ce, c&#8217;est son droit, pas le mien. Il en est ressorti avec une d\u00e9claration \u00e9crite. Je l&#8217;ai lue. \u00bb Elle a sorti une feuille de son sac. \u00ab Il affirme que les trois virements vers Villiers Promotion ont \u00e9t\u00e9 faits \u00e0 votre demande, comme avances en famille. Que le cahier \u00e0 spirale est une pi\u00e8ce que vous avez \u00e9crite apr\u00e8s coup. Et que depuis quelques mois, vous \u00e9tiez, je cite, <em>confus et tr\u00e8s fatigu\u00e9<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Confus. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il ajoute qu&#8217;il n&#8217;a jamais \u00e9t\u00e9 inform\u00e9 de votre plainte. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il ne savait rien. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est ce qu&#8217;il dit. \u00bb<\/p>\n<p>Je suis rest\u00e9 debout, les deux mains sur le toit du Trafic. Le m\u00e9tal \u00e9tait glac\u00e9. Je pensais \u00e0 ma main : la gauche, avec son annulaire raccourci, dont je ne sentais plus la pointe.<\/p>\n<p>\u00ab O\u00f9 est-il ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parti. Ma\u00eetre Marchand l&#8217;attendait sur le trottoir, \u00e0 la sortie. Avec sa belle-famille, dans une grosse voiture noire. Il est mont\u00e9 sans se retourner. \u00bb<\/p>\n<p>Elle m&#8217;a tendu la feuille. Je n&#8217;ai pas voulu la prendre. Elle l&#8217;a gliss\u00e9e sous l&#8217;essuie-glace, comme une contravention.<\/p>\n<p>\u00ab Monsieur Lambert, a-t-elle dit plus doucement. Je vous avais pr\u00e9venu. Une fois sur dix. \u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 treize heures, la banque a appel\u00e9. Une voix polie, de femme jeune, qui lisait un texte.<\/p>\n<p>\u00ab Monsieur Lambert, nous avons re\u00e7u ce matin une ordonnance du juge de l&#8217;ex\u00e9cution. Une mesure conservatoire sur les comptes de Lambert Espaces Verts, \u00e0 hauteur de cent un mille euros. Les comptes sont bloqu\u00e9s avec effet imm\u00e9diat. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Cent un mille ? Je ne dois rien \u00e0 personne ! \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab L&#8217;ordonnance est fond\u00e9e sur une reconnaissance de dette de soixante et un mille euros, major\u00e9e d&#8217;une clause p\u00e9nale de quarante mille, sign\u00e9e de votre main. Dat\u00e9e du 15 janvier. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je n&#8217;ai jamais\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne fais que vous lire le dossier, monsieur. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai raccroch\u00e9 sans dire au revoir. Je me suis assis sur le bord de mon bureau et j&#8217;ai regard\u00e9 la photo de Nadine, accroch\u00e9e entre le calendrier des Pompiers et un devis de taille-haies. Elle souriait de profil, sur une plage de Saint-Nazaire, avec une casquette \u00e0 l&#8217;envers.<\/p>\n<p>\u00c0 quinze heures, Michel est entr\u00e9 avec un courriel imprim\u00e9, la m\u00e2choire en avant.<\/p>\n<p>\u00ab La mairie. Les march\u00e9s d&#8217;entretien des espaces verts, celui des \u00e9coles et celui du parc de la gare. Suspendus. Pour <em>raisons de proc\u00e9dure<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Sign\u00e9 de qui ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab De Garnier. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c9videmment. \u00bb<\/p>\n<p>Seize salari\u00e9s. Deux gros march\u00e9s en moins. Des comptes bloqu\u00e9s. Un fils qui venait de dire \u00e0 la gendarmerie que son p\u00e8re \u00e9tait <em>confus<\/em>.<\/p>\n<p>J&#8217;ai pens\u00e9 que \u00e7a ressemblait beaucoup au plan d&#8217;un homme qui a tout pr\u00e9vu et qui n&#8217;a jamais eu \u00e0 se salir les mains.<\/p>\n<p>\u00c0 dix-huit heures, je suis mont\u00e9 dans le Trafic et je suis all\u00e9 au cimeti\u00e8re.<\/p>\n<p>Pas pour y r\u00e9fl\u00e9chir. Pour y \u00eatre. Il y avait un pot de bruy\u00e8re devant la pierre, que Chantal avait apport\u00e9 la veille, et dont les fleurs avaient gel\u00e9 en petites perles violettes. Je me suis assis sur le rebord de la tombe voisine, une famille Dubois, en m&#8217;excusant \u00e0 voix basse.<\/p>\n<p>\u00ab Nadine. \u00bb<\/p>\n<p>La lumi\u00e8re tombait vite. \u00c0 cette heure-l\u00e0, au cimeti\u00e8re de Lens, on entend la nationale derri\u00e8re le mur.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne sais plus ce que je dois faire. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis rendu compte que j&#8217;attendais une r\u00e9ponse. Je n&#8217;ai jamais cru \u00e0 ces choses-l\u00e0. J&#8217;ai juste attendu, quand m\u00eame, dix minutes, dans le froid, comme j&#8217;attendais qu&#8217;elle sorte de l&#8217;\u00e9cole, quand on \u00e9tait jeunes.<\/p>\n<p>Mon t\u00e9l\u00e9phone a vibr\u00e9. Un num\u00e9ro que je connaissais par c\u0153ur depuis trois jours.<\/p>\n<p>\u00ab G\u00e9rard. \u00bb<\/p>\n<p>Hubert avait la voix de quelqu&#8217;un qui vient de bien d\u00eener.<\/p>\n<p>\u00ab Tu as d\u00fb avoir une journ\u00e9e difficile. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab O\u00f9 est mon fils ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Chez nous. Au V\u00e9sinet. Il se repose. \u00bb Un petit rire. \u00ab Il a eu le courage de dire la v\u00e9rit\u00e9, ce qui n&#8217;est pas donn\u00e9 \u00e0 tout le monde. Je te laisse jusqu&#8217;\u00e0 demain midi. Tu signes la donation chez Ma\u00eetre Beaumont, ton fils est lav\u00e9 de tout soup\u00e7on, ton compte est d\u00e9bloqu\u00e9, tes deux march\u00e9s reviennent. Tout le monde rentre \u00e0 la maison. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et si je ne signe pas ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors je ferai ce qu&#8217;il faudra. \u00c0 regret. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu as un fils, Hubert ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pardon ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C\u00f4me. Un fils. Il a quitt\u00e9 ta table, samedi. Tu as vu son visage ? \u00bb<\/p>\n<p>Il n&#8217;a pas r\u00e9pondu.<\/p>\n<p>\u00ab Demain midi, j&#8217;ai dit. Tr\u00e8s bien. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai raccroch\u00e9.<\/p>\n<p>Je suis rest\u00e9 devant la tombe de Nadine une demi-heure de plus. J&#8217;ai pens\u00e9 \u00e0 la plume de Beaumont. \u00c0 la case vide, avec la croix de crayon. \u00c0 mes seize gars, \u00e0 Enzo, qui venait d&#8217;acheter sa premi\u00e8re voiture \u00e0 cr\u00e9dit. \u00c0 mon fils, dans une maison du V\u00e9sinet, devant une t\u00e9l\u00e9vision allum\u00e9e.<\/p>\n<p>Je ne dirai pas que j&#8217;ai \u00e9t\u00e9 tent\u00e9 de signer. Ce serait un mensonge propre. La v\u00e9rit\u00e9, c&#8217;est que je me suis vu faire. Je me suis vu entrer chez le notaire, prendre le stylo, h\u00e9siter, et le prendre quand m\u00eame. J&#8217;ai vu ma main gauche, avec son annulaire raccourci, poser la boucle de 2003 en bas du L.<\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait plus clair que je n&#8217;aurais voulu.<\/p>\n<p>Quand je suis rentr\u00e9, il \u00e9tait presque vingt heures. La lumi\u00e8re de la cuisine \u00e9tait allum\u00e9e, ce que je n&#8217;avais pas laiss\u00e9. Sur la toile cir\u00e9e, il y avait la d\u00e9claration de Th\u00e9o, la feuille que Ma\u00eetre Moreau avait gliss\u00e9e sous l&#8217;essuie-glace. Quelqu&#8217;un, sans doute Michel, l&#8217;avait r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e et pos\u00e9e l\u00e0, bien \u00e0 plat.<\/p>\n<p>Je me suis assis. Je l&#8217;ai lue en entier, lentement, \u00e0 voix basse. <em>\u00c0 la demande de mon p\u00e8re. Confus. Fatigu\u00e9.<\/em> Chaque phrase \u00e9tait \u00e9crite avec l&#8217;\u00e9criture de mon fils, ronde, pench\u00e9e, un peu enfantine, que j&#8217;aurais reconnue entre mille.<\/p>\n<p>Au bas de la page, il y avait sa signature. <em>Th\u00e9o Lambert.<\/em> Et, juste dessous, la plume avait laiss\u00e9 deux petites taches d&#8217;encre, c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, comme deux grains de poussi\u00e8re.<\/p>\n<p>Je les ai prises pour de la n\u00e9gligence.<\/p>\n<p>Le vendredi, \u00e0 trois heures du matin, je me suis r\u00e9veill\u00e9 avec deux petites taches d&#8217;encre dans la t\u00eate.<\/p>\n<p>Je me suis assis dans mon lit, dans le noir, la main sur la couverture. Les yeux grands ouverts, comme quand on cherche un mot qu&#8217;on a sur le bout de la langue depuis des heures. Puis le mot est venu. Pas un mot. Une image.<\/p>\n<p>Th\u00e9o, \u00e0 huit ans. \u00c0 la table de la cuisine, un soir de pluie. Une partie de Monopoly. Nadine qui rit en le voyant glisser deux billets de cinq cents sous la planche.<\/p>\n<p>\u00ab Regarde, G\u00e9rard. Il signe toujours ses b\u00eatises. \u00bb<\/p>\n<p>Sur le coin de la feuille de compte, sous son pr\u00e9nom, deux petits points, c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te. Deux yeux.<\/p>\n<p><em>C&#8217;est pour que tu saches que c&#8217;est une blague<\/em>, avait-il dit. <em>Comme \u00e7a, tu ne te f\u00e2ches pas.<\/em><\/p>\n<p>Il en faisait sous tous ses devoirs, \u00e0 l&#8217;\u00e9poque, les jours o\u00f9 il avait copi\u00e9 sur le voisin. Sous ses mots d&#8217;excuse, aussi. Il avait m\u00eame gard\u00e9 le tic, plus tard, sur les bons de livraison, quand il arrondissait un horaire pour couvrir un retard de chantier. Michel les voyait toujours. Il disait : <em>Ton fils a mis ses petits yeux.<\/em><\/p>\n<p>Je suis descendu en pyjama dans la cuisine. J&#8217;ai allum\u00e9. La d\u00e9claration \u00e9tait toujours sur la toile cir\u00e9e, l\u00e0 o\u00f9 je l&#8217;avais laiss\u00e9e. J&#8217;ai approch\u00e9 la feuille de la lampe.<\/p>\n<p>Deux points. Rapproch\u00e9s. \u00c0 la plume.<\/p>\n<p>Je me suis assis.<\/p>\n<p>J&#8217;ai pens\u00e9 \u00e0 tout ce que j&#8217;avais vu, jeudi, avec les yeux d&#8217;un homme qui avait d\u00e9j\u00e0 d\u00e9cid\u00e9 de perdre. L&#8217;\u00e9criture r\u00e9guli\u00e8re, trop r\u00e9guli\u00e8re. Les mots qu&#8217;il n&#8217;emploie jamais, <em>confus<\/em>, <em>tr\u00e8s fatigu\u00e9<\/em>, <em>avances en famille<\/em>. Ses phrases, longues comme celles d&#8217;un avocat. <em>Mon fils parle comme un gamin qui fait ses devoirs<\/em>, aurait dit Michel.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas r\u00e9veill\u00e9 Michel. Je suis rest\u00e9 devant la feuille jusqu&#8217;\u00e0 sept heures, avec mon caf\u00e9 froid, \u00e0 guetter quelque chose que je n&#8217;osais pas nommer.<\/p>\n<p>\u00c0 sept heures cinq, on a sonn\u00e9 \u00e0 la porte d&#8217;entr\u00e9e.<\/p>\n<p>Il y avait deux femmes sur le perron. L&#8217;une, d&#8217;une quarantaine d&#8217;ann\u00e9es, cheveux ch\u00e2tains tir\u00e9s en queue-de-cheval, blouson de cuir, un badge \u00e0 la ceinture. L&#8217;autre, plus jeune, plus petite, une \u00e9charpe grise remont\u00e9e jusqu&#8217;au nez. Derri\u00e8re elles, une Peugeot banalis\u00e9e, moteur coup\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Monsieur Lambert ? Adjudante Sandrine Roux, brigade de recherches de B\u00e9thune. Ma coll\u00e8gue, la mar\u00e9chale des logis-chef Nathalie Bernard. On peut entrer ? \u00bb<\/p>\n<p>Je les ai fait entrer. Michel est apparu en cale\u00e7on et en chaussettes, a vu les deux femmes, a disparu, et reparu en pantalon.<\/p>\n<p>\u00ab Votre fils nous a contact\u00e9es mardi soir, a dit l&#8217;adjudante Roux, assise \u00e0 ma table de cuisine, un gobelet de caf\u00e9 entre ses doigts. Il avait notre num\u00e9ro. C&#8217;est la brigade qui a pris votre plainte, en mars. Il a demand\u00e9 \u00e0 parler \u00e0 quelqu&#8217;un qui connaissait le dossier. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mardi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mardi, vingt et une heures. Il \u00e9tait dans sa voiture, sur le parking du Leclerc. Il avait une carte m\u00e9moire dans la main. \u00bb Elle a pos\u00e9 le gobelet. \u00ab Monsieur Lambert, je vais vous poser une question avant de vous en dire plus. Le jeudi, avec la d\u00e9claration, vous avez vu quelque chose sous sa signature ? \u00bb<\/p>\n<p>Je lui ai tendu la feuille sans rien dire. Elle l&#8217;a regard\u00e9e un instant. Puis elle a souri, d&#8217;un petit sourire fatigu\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Il nous avait pr\u00e9venues. Il a dit : Mon p\u00e8re va le voir. Il a dit : mais pas tout de suite. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors c&#8217;est faux. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est un faux volontaire, oui. Il a sign\u00e9 cette d\u00e9claration sous notre contr\u00f4le, mercredi, et nous avons convenu avec lui de la lire \u00e0 ses beaux-parents. Pour qu&#8217;ils aient l&#8217;impression d&#8217;avoir gagn\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Michel s&#8217;est laiss\u00e9 tomber sur une chaise comme un sac.<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi vous ne m&#8217;avez rien dit ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce que c&#8217;est lui qui nous l&#8217;a demand\u00e9. \u00bb L&#8217;adjudante a sorti de sa poche un petit carr\u00e9 de papier jaune pli\u00e9 en huit. \u00ab Il a laiss\u00e9 \u00e7a pour vous. Il a dit que vous le liriez trop t\u00f4t si on vous le donnait avant. \u00bb<\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait un Post-it, d\u00e9pli\u00e9 avec pr\u00e9caution. Son \u00e9criture. Ronde, pench\u00e9e.<\/p>\n<p>*Papa. Les deux points. Je ne pouvais pas te le dire, tu joues mal la com\u00e9die, Hubert t&#8217;aurait vu au t\u00e9l\u00e9phone.<\/p>\n<p>J&#8217;ai besoin que tu aies l&#8217;air d&#8217;avoir perdu. Pour de vrai. Tu as attendu onze mois que je parle.<\/p>\n<p>Laisse-moi quelques jours pour que \u00e7a serve \u00e0 quelque chose. Fais-moi confiance. Une fois. T.*<\/p>\n<p>J&#8217;ai lu le papier deux fois. La deuxi\u00e8me fois, mes yeux ne voyaient plus rien. J&#8217;ai fait semblant de chercher mon mouchoir.<\/p>\n<p>\u00ab Il est parti hier avec Apolline et ses parents, a repris Nathalie Bernard, d&#8217;une voix tr\u00e8s douce. Au V\u00e9sinet. Il a une consigne : \u00eatre gentil. Ob\u00e9ir. Ne plus rien dire contre la famille, ne plus parler de vous, ne plus toucher \u00e0 son t\u00e9l\u00e9phone devant sa femme. Il a un enregistreur de la taille d&#8217;une pi\u00e8ce d&#8217;un euro. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il va se faire prendre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est possible, a dit Roux. Il le sait. Il a dit oui quand m\u00eame. \u00bb<\/p>\n<p>On est rest\u00e9s un moment sans parler. Dehors, la camionnette de Micka\u00ebl est pass\u00e9e dans la rue, avec son moteur qui tousse.<\/p>\n<p>\u00ab Hubert m&#8217;a donn\u00e9 jusqu&#8217;\u00e0 midi pour signer, j&#8217;ai dit. Il va m&#8217;appeler. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Dites-lui que vous r\u00e9fl\u00e9chissez. Que vous voulez voir votre fils. Qu&#8217;il vous faut jusqu&#8217;\u00e0 lundi. Qu&#8217;il n&#8217;y a que la maladie qui vous retient. \u00bb Elle a pos\u00e9 ses deux mains \u00e0 plat sur la toile cir\u00e9e. \u00ab S&#8217;il vous croit \u00e0 genoux, il continuera \u00e0 parler. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Jusqu&#8217;\u00e0 quand ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Samedi soir. Le r\u00e9veillon du 31. Ils re\u00e7oivent douze personnes au V\u00e9sinet. Hubert aime parler devant son monde. Votre fils sera assis \u00e0 sa table. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c0 sa table \u00bb, j&#8217;ai r\u00e9p\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>J&#8217;ai pens\u00e9 \u00e0 la mienne. \u00c0 ma chaise. \u00c0 la porte de la cuisine.<\/p>\n<p>\u00ab Il y a une chose que Th\u00e9o nous a demand\u00e9 de ne vous dire qu&#8217;apr\u00e8s samedi, a ajout\u00e9 l&#8217;adjudante Roux. Il dit que si vous la saviez maintenant, vous iriez le chercher. Et que vous g\u00e2cheriez tout. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a ouvert la bouche. Puis elle a regard\u00e9 Michel, et elle s&#8217;est tue.<\/p>\n<p>Elles sont reparties \u00e0 huit heures moins le quart. Je les ai regard\u00e9es s&#8217;\u00e9loigner dans la rue, la Peugeot grise qui tournait au coin de la boulangerie, le jour qui se levait par petits morceaux, sans conviction.<\/p>\n<p>Je suis remont\u00e9 \u00e0 l&#8217;atelier. J&#8217;ai pris le cahier \u00e0 spirale dans le tiroir. J&#8217;ai tourn\u00e9 jusqu&#8217;\u00e0 la derni\u00e8re page et j&#8217;ai \u00e9crit une ligne sous celle du 24 d\u00e9cembre, avec mon stylo \u00e0 gauche, avec ma boucle.<\/p>\n<p><em>30 d\u00e9cembre. Il avait mis ses petits yeux.<\/em><\/p>\n<p>Mon beau-p\u00e8re a ouvert la bouteille de champagne avec un sabre, devant douze invit\u00e9s, et tout le monde a applaudi.<\/p>\n<p>C&#8217;est moi, Th\u00e9o, qui parle. Mon p\u00e8re vous a racont\u00e9 ce qu&#8217;il a vu. Moi, je vais vous raconter ce que j&#8217;ai entendu.<\/p>\n<p>La maison du V\u00e9sinet a une entr\u00e9e avec un lustre et un escalier en pierre qui sent la cire. On y mange sur une table de seize couverts, avec des petits cartons \u00e0 son nom. Le mien portait <em>Th\u00e9o<\/em>, tout court, de l&#8217;\u00e9criture d&#8217;Apolline. \u00c0 c\u00f4t\u00e9, un autre carton : <em>Apolline<\/em>. Je n&#8217;avais jamais vu mon pr\u00e9nom autant ressembler \u00e0 un ordre.<\/p>\n<p>L&#8217;enregistreur \u00e9tait dans ma cl\u00e9 de voiture. Une t\u00e9l\u00e9commande Renault, ou presque. L&#8217;adjudante Roux m&#8217;avait montr\u00e9 comment appuyer deux fois sur le bouton du milieu, sans regarder, comme pour v\u00e9rifier que la voiture \u00e9tait bien ferm\u00e9e. Je l&#8217;avais fait trois fois dans l&#8217;entr\u00e9e, devant la glace, en souriant.<\/p>\n<p>Le d\u00eener a dur\u00e9 jusqu&#8217;\u00e0 vingt-trois heures. Du foie gras, des Saint-Jacques, un gigot de sept heures. Apolline ne m&#8217;a pas l\u00e2ch\u00e9 la main de la soir\u00e9e. Elle \u00e9tait belle, dans sa robe verte, avec ses boucles d&#8217;oreilles de sa grand-m\u00e8re. \u00c0 un moment, elle s&#8217;est pench\u00e9e vers moi, entre le plat et le fromage, et elle m&#8217;a dit \u00e0 l&#8217;oreille :<\/p>\n<p>\u00ab Tu es parfait, ce soir. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai r\u00e9pondu : \u00ab Merci. \u00bb<\/p>\n<p>Et c&#8217;est rest\u00e9 l\u00e0, dans ma gorge, comme un os.<\/p>\n<p>Je ne vous ai pas dit une chose. Ce soir-l\u00e0, je n&#8217;avais pas dit une chose \u00e0 mon p\u00e8re non plus. Le 22 d\u00e9cembre, Apolline m&#8217;avait pris par le bras dans la salle de bains et m&#8217;avait annonc\u00e9 qu&#8217;elle \u00e9tait enceinte.<\/p>\n<p>Onze semaines. Elle l&#8217;avait su en rentrant du m\u00e9decin. Elle avait pos\u00e9 ma main sur son ventre, tout pr\u00e8s, comme on pose un sceau.<\/p>\n<p><em>Tu ne vas pas faire de mal \u00e0 ta famille<\/em>, avait-elle dit. Sans \u00e9lever la voix. <em>Tu en as une autre \u00e0 prot\u00e9ger maintenant.<\/em><\/p>\n<p>Voil\u00e0 pourquoi j&#8217;avais serr\u00e9 la m\u00e2choire \u00e0 table, le 24, quand mon p\u00e8re avait dit mon nom devant la porte de la cuisine. Voil\u00e0 pourquoi je n&#8217;avais pas parl\u00e9. Pas la peur seulement. La peur et \u00e7a.<\/p>\n<p>\u00c0 vingt-trois heures dix, Hubert a tap\u00e9 deux fois sur son verre.<\/p>\n<p>\u00ab Th\u00e9o, mon gar\u00e7on. Un cigare dans mon bureau ? Entre hommes. \u00bb<\/p>\n<p>Les autres invit\u00e9s ont souri, comme on sourit quand le patron prend son gendre \u00e0 part.<\/p>\n<p>Le bureau de mon beau-p\u00e8re est une pi\u00e8ce lambriss\u00e9e, au rez-de-chauss\u00e9e, avec un fauteuil en cuir, deux cartes de lotissements encadr\u00e9es, et un whisky qu&#8217;il garde dans un globe terrestre. Il a ferm\u00e9 la porte. Il s&#8217;est servi. Il m&#8217;a tendu un verre que je n&#8217;ai pas bu.<\/p>\n<p>\u00ab Tu t&#8217;es bien tenu. Je n&#8217;aurais pas cru. Ta d\u00e9claration, c&#8217;\u00e9tait tr\u00e8s propre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Merci, Hubert. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Papa, a-t-il corrig\u00e9 en riant. Ou Hubert, d&#8217;accord, je ne suis pas \u00e0 cheval. \u00bb<\/p>\n<p>Ma main droite, dans la poche, serrait la cl\u00e9. J&#8217;ai appuy\u00e9 deux fois. Je n&#8217;ai pas senti de d\u00e9clic. On m&#8217;avait dit qu&#8217;on ne sentirait rien.<\/p>\n<p>\u00ab Dis-moi, Th\u00e9o. Ton p\u00e8re. Il va signer ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il a demand\u00e9 jusqu&#8217;\u00e0 lundi, j&#8217;ai dit. Il est tr\u00e8s fatigu\u00e9. Il ne sait plus trop o\u00f9 il en est. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il tient de sa femme, \u00e7a. La fragilit\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mmh. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il y a quand m\u00eame un truc que je ne comprends pas, a repris Hubert, en tournant son verre. La signature de la promesse. Il a vu le probl\u00e8me tout de suite, dans le salon. La boucle. Je l&#8217;ai fait faire par une des filles de mon secr\u00e9tariat, qui est tr\u00e8s dou\u00e9e. Elle a copi\u00e9 ses ch\u00e8ques d&#8217;avant 2003. Moi je ne savais pas qu&#8217;il avait cette particularit\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Moi non plus, j&#8217;ai menti. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Apolline, elle, savait. Elle a vu son bureau, quand elle a repeint les \u00e9tag\u00e8res. Mais elle a oubli\u00e9 de me pr\u00e9venir. \u00bb Il a hauss\u00e9 les \u00e9paules. \u00ab C&#8217;est la jeunesse. Elle n&#8217;a pas encore compris que le diable est dans les d\u00e9tails. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai rien dit. Mon c\u0153ur cognait si fort que je me demandais si un micro peut enregistrer \u00e7a.<\/p>\n<p>\u00ab Le reste est en ordre. Beaumont a le tampon. Pour la reconnaissance de dette, Apolline l&#8217;a faite elle-m\u00eame, \u00e0 la maison, un dimanche. Un chef-d&#8217;\u0153uvre. Le juge de l&#8217;ex\u00e9cution n&#8217;y a vu que du feu. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle a sign\u00e9 \u00e0 la place de papa. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle a sign\u00e9 <em>comme<\/em> ton p\u00e8re. Nuance. \u00bb Il s&#8217;est mis \u00e0 rire, tr\u00e8s doucement, de ce rire gras qu&#8217;il a quand il est content de lui. \u00ab Je vais te dire une chose, Th\u00e9o. Je te dis \u00e7a parce que tu es de la famille. Une famille, \u00e7a tient avec des secrets. Les bons. Le mien, c&#8217;est que j&#8217;ai perdu tout ce que j&#8217;avais en 2019. Absolument tout. Mais depuis, je gagne. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Avec quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Avec des terrains. \u00bb<\/p>\n<p>Il a pos\u00e9 son verre sur l&#8217;accoudoir et a crois\u00e9 les jambes.<\/p>\n<p>\u00ab Garnier m&#8217;a appel\u00e9 hier soir, a-t-il dit. Le PLU passe le 27. Zone \u00e0 urbaniser, quarante-deux lots, le dossier est boucl\u00e9. Je lui ai promis la maison de Cabourg pour l&#8217;\u00e9t\u00e9. Il me la doit bien, depuis le temps. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il t&#8217;a donn\u00e9 la date du vote. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il m&#8217;a donn\u00e9 la date, la carte, les p\u00e9rim\u00e8tres. Un maire, c&#8217;est un fournisseur comme un autre. \u00bb Il a sorti un cigare d&#8217;une bo\u00eete en bois, l&#8217;a renifl\u00e9. \u00ab Le p\u00e8re Dubois, \u00e0 Lens, tu te rappelles ? Le vieux de la rue des Acacias ? Il a c\u00e9d\u00e9 son terrain pour trois cent mille euros il y a deux ans. Avec une petite mesure de protection, pour l&#8217;accompagner. Le terrain en valait deux millions et demi. Il est mort en mars. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;avais trop chaud. J&#8217;avais l&#8217;impression que la cl\u00e9 fondait dans ma paume.<\/p>\n<p>\u00ab Et ton p\u00e8re sera pareil, a ajout\u00e9 Hubert, en coupant l&#8217;extr\u00e9mit\u00e9 de son cigare. Il signera lundi. Ou il ne signera pas. Il y aura une mesure de protection. Il y a un juge \u00e0 B\u00e9thune qui est tr\u00e8s compr\u00e9hensif. Et si jamais ce n&#8217;est pas assez, j&#8217;ai encore un dernier\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>La porte s&#8217;est ouverte.<\/p>\n<p>Enzo montait les marches du bureau avec une bo\u00eete \u00e0 g\u00e2teaux LU serr\u00e9e contre sa poitrine, comme un enfant qui rapporte un oiseau.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait neuf heures du matin, le 1er janvier. L&#8217;atelier \u00e9tait ferm\u00e9. Je dormais sur le canap\u00e9 \u00e0 ressorts, tout habill\u00e9, depuis que la maison me semblait trop grande pour un seul homme. J&#8217;ai entendu la porte, les pas, un raclement de gorge.<\/p>\n<p>\u00ab Patron ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il est neuf heures, Enzo. C&#8217;est le Nouvel An. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. Mais on est tous l\u00e0. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai ouvert un \u0153il. Par la vitre du bureau, j&#8217;ai vu la cour. Micka\u00ebl. Ludovic.<\/p>\n<p>S\u00e9bastien. Et derri\u00e8re eux, les autres. Seize hommes en blouson, les mains dans les poches, le souffle qui fumait.<\/p>\n<p>Pas un seul n&#8217;avait un camion. Ils \u00e9taient venus \u00e0 pied, ou en voiture, ou \u00e0 v\u00e9lo, certains encore avec l&#8217;odeur de la veille.<\/p>\n<p>Je me suis assis.<\/p>\n<p>\u00ab Qu&#8217;est-ce qui se passe ? \u00bb<\/p>\n<p>Enzo a pos\u00e9 la bo\u00eete sur mon bureau. Il avait vingt ans, un duvet de moustache qu&#8217;il entretenait avec amour, un blouson trop grand pour lui. Il est devenu rouge jusqu&#8217;aux oreilles.<\/p>\n<p>\u00ab Ouvre-la \u00bb, a dit Micka\u00ebl, depuis la porte.<\/p>\n<p>J&#8217;ai soulev\u00e9 le couvercle. \u00c0 l&#8217;int\u00e9rieur, des billets. Des billets de dix, de vingt, quelques-uns de cinquante, roul\u00e9s en \u00e9lastique. Quelques pi\u00e8ces, au fond. Un ch\u00e8que pli\u00e9 en quatre.<\/p>\n<p>\u00ab Michel nous a dit pour le compte, a expliqu\u00e9 Micka\u00ebl. Qu&#8217;ils ont bloqu\u00e9 l&#8217;argent. Qu&#8217;il y a les factures du gasoil, l&#8217;assurance des camions, tout ce qui tombe en janvier. Alors on a fait une collecte. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Onze mille huit cent quarante euros, a ajout\u00e9 Ludovic. J&#8217;ai compt\u00e9 deux fois. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai rien dit. Je ne pouvais pas.<\/p>\n<p>\u00ab Moi j&#8217;ai mis cent vingt, a dit Enzo. C&#8217;est ce qui me restait apr\u00e8s la voiture. Je me suis dit, la voiture, \u00e7a peut attendre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Enzo\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous m&#8217;avez embauch\u00e9 quand personne ne voulait de moi, patron. J&#8217;avais dix-sept ans. J&#8217;avais un casier pour un scooter. \u00bb<\/p>\n<p>Michel est entr\u00e9 derri\u00e8re eux. Il avait mis son vieux manteau marron. Il n&#8217;a pas regard\u00e9 la bo\u00eete. Il a regard\u00e9 le plafond.<\/p>\n<p>\u00ab Moi, trois mille. C&#8217;est mon livret. Je te le dis tout de suite, comme \u00e7a tu ne feras pas semblant de ne pas savoir. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Michel, je ne peux pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu peux. Tu n&#8217;as pas le choix. Y a des moments, G\u00e9rard, o\u00f9 c&#8217;est \u00e0 toi de laisser faire. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis lev\u00e9. J&#8217;ai regard\u00e9 la bo\u00eete, les billets de dix us\u00e9s, le ch\u00e8que pli\u00e9 de S\u00e9bastien, qui avait sign\u00e9 <em>pour le patron<\/em> au dos, d&#8217;une \u00e9criture de gosse.<\/p>\n<p>Ils attendaient tous. Personne n&#8217;a dit un mot. Personne n&#8217;a sorti son t\u00e9l\u00e9phone.<\/p>\n<p>\u00ab Je vous le rendrai, j&#8217;ai fini par dire. Jusqu&#8217;au dernier euro. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab On le sait, a dit Micka\u00ebl. Faut pas pleurer, patron. \u00c7a fait mauvais genre devant l&#8217;apprenti. \u00bb<\/p>\n<p>On a ri. Tous. Un rire un peu cass\u00e9, un peu trop fort. Ludovic a sorti une bouteille de cr\u00e9mant de sa veste, et on a bu au goulot, dans la cour, \u00e0 neuf heures du matin, avec nos blousons.<\/p>\n<p>Le soir, j&#8217;ai ouvert le cahier \u00e0 spirale. J&#8217;ai \u00e9crit seize noms, avec en face de chacun la somme qu&#8217;il avait donn\u00e9e. Je les ai soulign\u00e9s d&#8217;un seul trait. C&#8217;est la page la plus longue du cahier.<\/p>\n<p>L&#8217;adjudante Roux a appel\u00e9 \u00e0 onze heures.<\/p>\n<p>\u00ab Il est sorti, monsieur Lambert. Cette nuit, \u00e0 une heure. Il a pris un taxi, il nous a retrouv\u00e9es dans un parking \u00e0 Maisons-Laffitte. \u00bb Elle avait la voix fatigu\u00e9e de quelqu&#8217;un qui n&#8217;a pas dormi non plus. \u00ab Quarante et une minutes d&#8217;enregistrement. Propres. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et Hubert ? Il a dit tout ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il a dit beaucoup. Pas tout. Il a \u00e9t\u00e9 interrompu, par sa fille, qui est entr\u00e9e avec deux fl\u00fbtes de champagne. Il a chang\u00e9 de sujet. \u00bb Une pause. \u00ab Votre fils va bien. Il est rest\u00e9 au V\u00e9sinet, comme pr\u00e9vu. Il a un message pour vous. Il dit : <em>Tout va bien. Dis \u00e0 papa que j&#8217;ai tenu.<\/em> \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai serr\u00e9 le t\u00e9l\u00e9phone tr\u00e8s fort.<\/p>\n<p>\u00ab Et Apolline ? Elle ne s&#8217;est dout\u00e9e de rien ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab On a assez pour une garde \u00e0 vue. Pas assez pour tout. Il nous manque la preuve que la signature est un faux. Et la preuve que le certificat m\u00e9dical n&#8217;a jamais \u00e9t\u00e9 \u00e9tabli par un m\u00e9decin qui vous a vu. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a, je peux vous les donner. \u00bb<\/p>\n<p>Le mardi, je suis all\u00e9 chez Duval, \u00e0 Douai, un expert en \u00e9critures qui travaille pour les tribunaux depuis trente ans. Il a mis la promesse de vente sous une loupe, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de dix ch\u00e8ques de 2015 \u00e0 2022, puis de dix ch\u00e8ques d&#8217;avant 2003.<\/p>\n<p>\u00ab Voil\u00e0, a-t-il dit au bout d&#8217;une heure. L&#8217;auteur de cette signature a copi\u00e9 vos ch\u00e8ques anciens. Les boucles sont pos\u00e9es, pas trac\u00e9es. Vous voyez, elle a la main qui h\u00e9site \u00e0 chaque courbe. Chez vous, la boucle de 2003 est un geste. L\u00e0, elle est absente. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous pouvez le dire \u00e0 un juge ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je peux l&#8217;\u00e9crire. Sous serment. \u00bb<\/p>\n<p>Le mercredi, j&#8217;ai vu mon vrai m\u00e9decin. Le docteur Martin, soixante-douze ans, qui me soigne depuis 1996. Il m&#8217;a fait passer un test de m\u00e9moire, dessiner une horloge, compter \u00e0 rebours de cent en retirant sept. Quand il a eu fini, il a hauss\u00e9 les sourcils, il a pris son stylo, et il a \u00e9crit un certificat de quatre lignes.<\/p>\n<p><em>Aucune alt\u00e9ration des facult\u00e9s cognitives. M. Lambert est en pleine possession de ses moyens.<\/em><\/p>\n<p>\u00ab Vous voulez que j&#8217;ajoute <em>et il est m\u00eame un peu t\u00eatu<\/em> ? \u00bb a-t-il demand\u00e9.<\/p>\n<p>Le jeudi, Ma\u00eetre Moreau m&#8217;a appel\u00e9 dans la matin\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai pass\u00e9 la nuit sur Internet, monsieur Lambert, a-t-elle dit, avec sa voix de fumeuse. Le docteur Aubry, m\u00e9decin \u00e0 Versailles. J&#8217;ai cherch\u00e9 ce qu&#8217;il faisait \u00e0 part signer des certificats. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je vous envoie une photo. Elle est sur le site du Golf de Chantilly. Remise des troph\u00e9es, juin 2022. \u00bb<\/p>\n<p>Elle est arriv\u00e9e sur mon t\u00e9l\u00e9phone dans la minute. Trois hommes en polo, souriants, un troph\u00e9e en forme de balle entre eux. \u00c0 gauche, un grand gaillard grisonnant, cheveux plaqu\u00e9s : Hubert. Au centre, un homme replet, l&#8217;\u00e9charpe tricolore sur le polo : Philippe Garnier. \u00c0 droite, un monsieur maigre aux lunettes rondes.<\/p>\n<p>La l\u00e9gende disait : <em>Coupe des Maires. Le docteur Guillaume Aubry, vainqueur.<\/em><\/p>\n<p>Genevi\u00e8ve de Villiers est arriv\u00e9e \u00e0 l&#8217;atelier un mardi de janvier, en manteau camel et en bottes fourr\u00e9es, avec un Tupperware sous le bras.<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai vue traverser la cour depuis la fen\u00eatre. Elle marchait sur le gravier avec pr\u00e9caution, comme sur du verre, en regardant les camions, les remorques, les palettes de terreau. Elle n&#8217;avait jamais mis un pied dans ma cour. Les gars se sont arr\u00eat\u00e9s de travailler pour la regarder passer.<\/p>\n<p>Michel est venu me chercher.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est la belle-m\u00e8re. Elle demande \u00e0 te voir. Seule. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Seule ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle est venue en taxi. Elle a pay\u00e9 la course avec un billet de cinquante. Elle a dit au chauffeur de garder la monnaie. \u00bb<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai re\u00e7ue dans le bureau. Elle s&#8217;est assise sur la chaise des clients, dos droit, les genoux serr\u00e9s. Elle a pos\u00e9 le Tupperware sur mon bureau, un vieux mod\u00e8le orange de chez Leclerc, avec un couvercle qui ne fermait plus tout \u00e0 fait, scotch\u00e9 d&#8217;un c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Excusez-moi, a-t-elle dit. Je n&#8217;avais pas de sac assez grand. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez mis quoi dedans ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tout ce que je pouvais prendre sans qu&#8217;il le remarque. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a soulev\u00e9 le couvercle. Des papiers, pli\u00e9s en quatre. Des photocopies, surtout. Une enveloppe kraft.<\/p>\n<p>Une cl\u00e9 USB. Et par-dessus, un petit carnet noir, \u00e0 spirale, comme le mien. Je ne sais pas pourquoi, mais en le voyant je me suis dit qu&#8217;il y a des choses que les gens de tous milieux emploient pour garder leurs secrets : des cahiers \u00e0 spirale.<\/p>\n<p>\u00ab Je n&#8217;ai pas quitt\u00e9 Hubert, a-t-elle dit. Pas encore. Je suis toujours \u00e0 la maison. Je lui pr\u00e9pare ses chemises. Je fais semblant de ne pas avoir compris. Je suis tr\u00e8s dou\u00e9e pour \u00e7a. Apr\u00e8s trente-huit ans de mariage, on apprend. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Madame de Villiers\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Genevi\u00e8ve. \u00bb Elle a lev\u00e9 les yeux. \u00ab Mon mari a un carnet noir. Il croit que je ne sais pas o\u00f9 il est. Il est dans le coffre de son bureau, derri\u00e8re les atlas. J&#8217;ai le code depuis 1994, c&#8217;est la date de naissance de sa m\u00e8re. Il n&#8217;a jamais chang\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a pouss\u00e9 le carnet vers moi.<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai pris des photos, avant de le remettre. J&#8217;ai tout copi\u00e9 cette semaine. Je n&#8217;ai pas os\u00e9 prendre l&#8217;original. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai ouvert \u00e0 une page au hasard. Une \u00e9criture serr\u00e9e, r\u00e9guli\u00e8re. Des colonnes. Des noms. Des montants.<\/p>\n<p><em>Dubois, Lens, rue des Acacias. 3 hectares. Prix : 300 000. Valeur apr\u00e8s PLU : 2 500 000. Mesure : sauvegarde (Dr Aubry, 15 mars).<\/em><\/p>\n<p><em>Leroy, Vendin-le-Vieil. Prix : 180 000. Valeur : 900 000. Mesure : curatelle (Dr Aubry).<\/em><\/p>\n<p><em>Robert, Harnes. Prix : 220 000. Valeur : 1 400 000. Mesure : sauvegarde (Dr Aubry).<\/em><\/p>\n<p><em>Garnier : 40 000 + Cabourg.<\/em><\/p>\n<p><em>Beaumont : 15 % sur chaque dossier.<\/em><\/p>\n<p>Je me suis arr\u00eat\u00e9 sur la premi\u00e8re ligne.<\/p>\n<p>\u00ab Dubois. Le p\u00e8re Dubois, de la rue des Acacias ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous le connaissiez ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il habitait \u00e0 trois cents m\u00e8tres de l&#8217;atelier. Il m&#8217;avait donn\u00e9 une bouture de rosier pour Nadine, il y a vingt ans. \u00bb J&#8217;ai tourn\u00e9 la page. \u00ab Il est mort en mars. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. \u00bb Elle a baiss\u00e9 la t\u00eate. \u00ab Sa fille s&#8217;appelle Josiane. Elle conteste la vente depuis octobre. Hubert dit qu&#8217;elle est folle de chagrin et qu&#8217;elle finira par se lasser. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle ne s&#8217;est pas lass\u00e9e ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle \u00e9crit un courrier par semaine \u00e0 la procureure de B\u00e9thune. Personne ne lui r\u00e9pond. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai ferm\u00e9 le carnet. J&#8217;ai regard\u00e9 Genevi\u00e8ve. Elle ne pleurait pas. Elle se tenait droite comme une poup\u00e9e de salon, mais j&#8217;ai vu ses mains. Elle serrait un mouchoir si fort que ses articulations \u00e9taient devenues blanches.<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi vous me donnez \u00e7a ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce que la maison du V\u00e9sinet, c&#8217;est moi qui l&#8217;ai achet\u00e9e. Mon p\u00e8re me l&#8217;a laiss\u00e9e, avec l&#8217;argent de la vente de ses deux usines \u00e0 Roubaix. Je n&#8217;ai pas besoin de plus d&#8217;explications. \u00bb Elle a eu un petit rire sec. \u00ab Hubert m&#8217;a toujours dit que les femmes comme moi ne comprennent rien aux affaires. C&#8217;est vrai. Je comprends seulement qui a achet\u00e9 une maison, et qui l&#8217;a vendue. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous allez t\u00e9moigner ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Si on me le demande. Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Contre votre mari. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Contre l&#8217;homme qui a fait mettre un docteur de golf devant des vieillards pour qu&#8217;ils signent \u00e0 genoux. \u00bb Elle a pris son souffle. \u00ab J&#8217;ai pass\u00e9 ma vie \u00e0 ne pas voir. Ce n&#8217;est pas une excuse. Mais je pr\u00e9f\u00e8re voir tard que jamais. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a pouss\u00e9 vers moi l&#8217;enveloppe kraft.<\/p>\n<p>\u00ab L\u00e0-dedans, il y a l&#8217;acte d&#8217;hypoth\u00e8que. Mes relev\u00e9s. Et deux photos de la porte du bureau, avec la date. Je ne savais pas ce qui servirait. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai rien dit pendant un moment. J&#8217;ai regard\u00e9 le Tupperware orange. Il y avait un petit autocollant dessus, \u00e0 moiti\u00e9 arrach\u00e9, avec un pr\u00e9nom \u00e9crit au feutre. <em>C\u00f4me<\/em>. Un reste d&#8217;enfance, de go\u00fbter d&#8217;\u00e9cole.<\/p>\n<p>Elle a suivi mon regard.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;\u00e9tait la bo\u00eete de C\u00f4me, a-t-elle dit. Pour les g\u00e2teaux, quand il \u00e9tait petit. Je l&#8217;ai gard\u00e9e. Je ne jette jamais rien. \u00bb Elle a hauss\u00e9 les \u00e9paules. \u00ab C&#8217;est la seule chose que mon mari ne remarque pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et ma fille, a-t-elle ajout\u00e9, plus bas, je ne sais pas quoi en faire. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas r\u00e9pondu. Je n&#8217;avais pas de r\u00e9ponse. J&#8217;avais seulement la photo de la salle \u00e0 manger dans la t\u00eate, Apolline qui ouvre son sac avec un geste sec, comme on abat un jeu de cartes.<\/p>\n<p>\u00ab Il se pr\u00e9pare quelque chose, a repris Genevi\u00e8ve, en remettant son manteau. Il m&#8217;a demand\u00e9 ce matin de lui sortir sa chemise bleue et d&#8217;appeler Ma\u00eetre Beaumont. Il va venir vous voir. En personne. Ici. Avec le notaire et de l&#8217;argent liquide, je crois. Il dit qu&#8217;il a un dernier argument. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quand ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab La veille du vote. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a boutonn\u00e9 son manteau jusqu&#8217;en haut, tr\u00e8s lentement, un bouton apr\u00e8s l&#8217;autre, comme pour se donner le temps de se rappeler.<\/p>\n<p>\u00ab Le conseil municipal a lieu le 27 janvier. \u00c0 neuf heures. \u00c0 la mairie. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Monsieur Lambert, vous allez signer, parce que sinon seize hommes vont perdre leur travail. \u00bb<\/p>\n<p>Hubert de Villiers m&#8217;a dit \u00e7a en posant un sac de sport noir sur mon bureau, le jeudi 26 janvier \u00e0 quinze heures dix, avec le sourire de quelqu&#8217;un qui offre des fleurs.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait arriv\u00e9 dans une Mercedes noire, gar\u00e9e en travers de ma cour, entre le camion de Ludovic et la citerne \u00e0 gasoil. Il portait la chemise bleue que Genevi\u00e8ve lui avait sortie, un manteau de cachemire, des gants en peau. Derri\u00e8re lui, Ma\u00eetre Beaumont, notaire \u00e0 Versailles. Un homme court et rond, la serviette \u00e0 la main, qui regardait mon bureau comme on regarde une cuisine pas tr\u00e8s propre.<\/p>\n<p>Je m&#8217;\u00e9tais pr\u00e9par\u00e9. Michel dans la pi\u00e8ce voisine, la porte entrouverte d&#8217;un centim\u00e8tre. Daniel \u00e0 l&#8217;atelier, avec mon t\u00e9l\u00e9phone ouvert sur un num\u00e9ro. Dehors, derri\u00e8re la haie de thuyas, \u00e0 deux cents m\u00e8tres, une Peugeot grise avec deux femmes en blouson.<\/p>\n<p>Et mon propre t\u00e9l\u00e9phone, dans la poche de ma chemise, avec l&#8217;enregistreur de Ma\u00eetre Vasseur, allum\u00e9 depuis quatorze heures.<\/p>\n<p>\u00ab Asseyez-vous, j&#8217;ai dit. Vous voulez un caf\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un th\u00e9, si vous en avez. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab On a du caf\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors rien. \u00bb<\/p>\n<p>Beaumont a pos\u00e9 sa serviette, l&#8217;a ouverte, en a sorti trois dossiers, bien align\u00e9s. Il les a \u00e9tal\u00e9s devant moi comme un jeu de patience.<\/p>\n<p>\u00ab Voici la donation-partage, a-t-il dit d&#8217;une voix de messe. Telle que vous l&#8217;avez vue le 24 d\u00e9cembre, avec quelques modifications. Au lieu de quatre-vingt-dix pour cent, nous avons laiss\u00e9 \u00e0 votre fils le contr\u00f4le de la soci\u00e9t\u00e9. Vous gardez dix pour cent des parts et un usufruit sur le logement. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab G\u00e9n\u00e9reux. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Voici la promesse de vente. Je sugg\u00e8re de la remplacer par une vente classique. Un million cent mille euros pour le terrain. Payables en trois fois. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un million cent. Le terrain en vaut cinq. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quand il sera constructible, a corrig\u00e9 Hubert. Pas encore. Ce n&#8217;est pas encore vot\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Il a ouvert le sac de sport. J&#8217;ai vu des liasses de billets de cinquante, serr\u00e9es par des \u00e9lastiques roses. Deux cent mille euros, peut-\u00eatre, ou ce que Hubert pouvait encore r\u00e9unir en vendant sa montre.<\/p>\n<p>\u00ab Un acompte. Pour les inconv\u00e9nients. Et ensuite, voici ce qui va se passer. \u00bb<\/p>\n<p>Il a crois\u00e9 ses mains gant\u00e9es.<\/p>\n<p>\u00ab Demain, le conseil vote. Le soir m\u00eame, la mairie rompt ses march\u00e9s avec votre soci\u00e9t\u00e9, d\u00e9finitivement. Lundi, la banque exige le remboursement de la ligne de cr\u00e9dit de votre fils : trente-huit mille euros. Mardi, la saisie conservatoire devient d\u00e9finitive. Vos comptes sont vides. Vos salaires ne sont plus pay\u00e9s. Seize hommes \u00e0 France Travail, le mois de f\u00e9vrier. Vos camions saisis. Je continue ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Continuez. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Votre apprenti, ce petit Enzo, il vient de prendre un cr\u00e9dit voiture. Il le paiera comment ? \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai senti Michel bouger dans la pi\u00e8ce d&#8217;\u00e0 c\u00f4t\u00e9. J&#8217;ai lev\u00e9 un doigt, sans me retourner.<\/p>\n<p>\u00ab Et si je signe ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors tout s&#8217;arr\u00eate. Je retire ma plainte contre Th\u00e9o. Apolline retire sa requ\u00eate. La saisie est lev\u00e9e. Garnier vous rend vos march\u00e9s. Et mieux. \u00bb Il a souri. \u00ab Villiers Promotion embauche vos seize gars, \u00e0 conditions \u00e9gales, pour les chantiers de la route de B\u00e9thune. Voil\u00e0 ce que j&#8217;appelle une solution intelligente. Tout le monde y gagne. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Sauf moi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous, vous gagnez la paix. \u00bb<\/p>\n<p>La paix. Il a prononc\u00e9 ce mot avec un petit mouvement de la main, comme on balaie des miettes sur une nappe.<\/p>\n<p>Je me suis lev\u00e9, j&#8217;ai march\u00e9 jusqu&#8217;\u00e0 la fen\u00eatre, tout doucement, les mains dans le dos. Dans la cour, Enzo balayait. Il balayait avec application, en tirant la langue, comme chaque jour. Micka\u00ebl lui criait de ne pas oublier le coin de la citerne. Ludovic chargeait des pots de buis.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai jamais aim\u00e9 la ville. Je n&#8217;ai jamais aim\u00e9 les promoteurs. Mais j&#8217;ai toujours aim\u00e9 cette cour.<\/p>\n<p>\u00ab Je veux voir mon fils \u00bb, j&#8217;ai dit.<\/p>\n<p>\u00ab Il est dans la voiture. Je l&#8217;ai amen\u00e9, pour que vous voyiez que tout se r\u00e8gle en famille. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Faites-le entrer. \u00bb<\/p>\n<p>Hubert a eu un petit geste vers Beaumont. Le notaire est sorti. Il est revenu une minute plus tard avec Th\u00e9o.<\/p>\n<p>Mon fils portait un costume que je ne connaissais pas. Gris perle. Trop bien coup\u00e9. Les cheveux plaqu\u00e9s.<\/p>\n<p>Son visage avait la douceur lisse de ceux qu&#8217;on a lav\u00e9s avec soin avant de les montrer. Il ne m&#8217;a pas regard\u00e9 tout de suite. Quand il l&#8217;a fait, c&#8217;\u00e9tait comme si on avait ferm\u00e9 un rideau.<\/p>\n<p>\u00ab Papa. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Th\u00e9o. \u00bb<\/p>\n<p>Il a pris la chaise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la mienne. Je me suis assis. Nos \u00e9paules se touchaient presque. Dans la poche de son pantalon, j&#8217;ai senti, plut\u00f4t que vu, la cl\u00e9 de voiture qui avait la taille d&#8217;une pi\u00e8ce d&#8217;un euro.<\/p>\n<p>\u00ab Il est d&#8217;accord, a dit Hubert. N&#8217;est-ce pas, Th\u00e9o ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu vois ? \u00bb Hubert s&#8217;est tourn\u00e9 vers moi. \u00ab Il est raisonnable. Il l&#8217;a toujours \u00e9t\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Beaumont a ouvert le premier dossier. Il a tourn\u00e9 la derni\u00e8re page vers moi, celle avec la case vide. Il a pos\u00e9 un stylo \u00e0 plume sur le papier, un beau stylo noir, avec un capuchon dor\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Ici, a-t-il dit. Et ici. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pris le stylo. Je l&#8217;ai tenu dans ma main gauche, entre mon pouce et le moignon de mon annulaire. Je l&#8217;ai regard\u00e9 longtemps. Il \u00e9tait lourd. Il avait l&#8217;air de co\u00fbter plus cher que mon Trafic.<\/p>\n<p>\u00ab G\u00e9rard, a dit Hubert d&#8217;une voix presque tendre. Ce n&#8217;est qu&#8217;une signature. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis pench\u00e9. J&#8217;ai pos\u00e9 la pointe sur le papier, \u00e0 quelques millim\u00e8tres de la croix de crayon.<\/p>\n<p>\u00c0 c\u00f4t\u00e9 de moi, Th\u00e9o avait cess\u00e9 de respirer.<\/p>\n<p>Dans la pi\u00e8ce voisine, j&#8217;ai entendu la porte d&#8217;entr\u00e9e s&#8217;ouvrir, tr\u00e8s doucement, puis des pas sur le gravier, plusieurs, r\u00e9guliers, qui se rapprochaient du bureau.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re fois qu&#8217;Apolline est entr\u00e9e dans ma cuisine, elle m&#8217;a demand\u00e9 si j&#8217;avais un plat plus joli pour la b\u00fbche.<\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait un an apr\u00e8s la mort de Nadine. Elle venait d&#8217;\u00e9pouser mon fils, elle portait une robe blanche en plein mois d&#8217;octobre, et elle avait apport\u00e9 un g\u00e2teau de chez un p\u00e2tissier du V\u00e9sinet, dans une bo\u00eete avec un ruban. J&#8217;avais sorti mon plat \u00e0 four, celui qui servait pour le gratin. Elle l&#8217;avait regard\u00e9 une seconde. Puis elle avait souri, tr\u00e8s gentiment.<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a ira tr\u00e8s bien \u00bb, avait-elle dit.<\/p>\n<p>Je me souviens de ce sourire. J&#8217;ai mis six ans \u00e0 comprendre ce qu&#8217;il voulait dire.<\/p>\n<p>\u00c0 dix-sept heures vingt, le jeudi 26 janvier, je me suis retrouv\u00e9 assis sur un banc en bois dans le couloir de la brigade de Lens, avec un gobelet d&#8217;eau ti\u00e8de entre les mains. \u00c7a sentait le caf\u00e9 br\u00fbl\u00e9, le d\u00e9sinfectant et le linol\u00e9um. Michel, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi, avait gard\u00e9 ses gants.<\/p>\n<p>Tout s&#8217;\u00e9tait pass\u00e9 tr\u00e8s vite. Quand la porte s&#8217;\u00e9tait ouverte, l&#8217;adjudante Roux \u00e9tait entr\u00e9e la premi\u00e8re, une main sur son holster, l&#8217;autre tendue : \u00ab Gendarmerie nationale. Ne bougez plus, monsieur de Villiers. \u00bb Beaumont avait l\u00e2ch\u00e9 son stylo. Hubert avait ouvert la bouche, puis il avait regard\u00e9 le sac de sport, puis moi. C&#8217;est la seule fois de ma vie o\u00f9 j&#8217;ai vu un homme comprendre quelque chose en trois secondes.<\/p>\n<p>\u00ab Tu m&#8217;as pi\u00e9g\u00e9 \u00bb, a-t-il dit.<\/p>\n<p>\u00ab Non, Hubert. Tu es venu tout seul. \u00bb<\/p>\n<p>On l&#8217;avait menott\u00e9 devant mes pots de buis. Beaumont aussi. Enzo avait pos\u00e9 son balai contre le mur, tr\u00e8s d\u00e9licatement, comme \u00e0 l&#8217;\u00e9glise.<\/p>\n<p>\u00c0 dix-sept heures vingt-six, une porte s&#8217;est ouverte au bout du couloir.<\/p>\n<p>Deux gendarmes. Entre eux, une silhouette en manteau beige, les cheveux d\u00e9faits, le visage gris. Elle marchait en regardant le sol. Ils l&#8217;avaient cueillie dans la Mercedes de son p\u00e8re, gar\u00e9e dans ma cour, o\u00f9 elle attendait en regardant son t\u00e9l\u00e9phone. Elle n&#8217;avait pas eu le temps de se remettre du rouge \u00e0 l\u00e8vres.<\/p>\n<p>Elle a lev\u00e9 la t\u00eate et elle m&#8217;a vu.<\/p>\n<p>Elle s&#8217;est arr\u00eat\u00e9e. Les gendarmes ont fait un pas de plus avant de comprendre qu&#8217;elle ne suivait plus. L&#8217;un d&#8217;eux a murmur\u00e9 quelque chose. L&#8217;adjudante Roux, qui sortait d&#8217;un bureau, a fait un geste de la main : <em>laissez<\/em>.<\/p>\n<p>Apolline s&#8217;est approch\u00e9e jusqu&#8217;\u00e0 ce que nos genoux soient \u00e0 vingt centim\u00e8tres. J&#8217;ai vu ses yeux. Ils n&#8217;\u00e9taient plus ceux du r\u00e9veillon.<\/p>\n<p>\u00ab Alors, a-t-elle dit. Vous avez gagn\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai rien r\u00e9pondu.<\/p>\n<p>\u00ab Tout \u00e7a pour un terrain. \u00bb Sa voix tremblait un peu. \u00ab Vous auriez pu le vendre \u00e0 mon p\u00e8re, il y a deux ans. Vous auriez eu quatre cent mille euros. Vous auriez pris votre retraite. Tout le monde aurait \u00e9t\u00e9 content. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Moi, non. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce que c&#8217;est ma cour. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a ferm\u00e9 les yeux une seconde. Puis elle a eu un petit rire, tr\u00e8s bref, de ceux qui ne sont pas dr\u00f4les.<\/p>\n<p>\u00ab Vous savez ce que mon p\u00e8re m&#8217;a dit, un jour ? J&#8217;avais dix ans. On d\u00eenait chez des amis, \u00e0 Neuilly. Il y avait une longue table, et \u00e0 un bout un petit gu\u00e9ridon pour la nounou et les enfants du personnel. Je lui ai demand\u00e9 pourquoi on mettait des gens \u00e0 part. Et il m&#8217;a r\u00e9pondu : <em>Dans la vie, il y a ceux qui mangent \u00e0 table et ceux qui mangent \u00e0 la cuisine. Fais en sorte d&#8217;\u00eatre du bon c\u00f4t\u00e9.<\/em> \u00bb<\/p>\n<p>Elle a regard\u00e9 mes mains, qui tenaient toujours le gobelet.<\/p>\n<p>\u00ab En 2019, il a tout perdu. Je l&#8217;ai vu cacher les lettres de la banque dans un tiroir. Je l&#8217;ai vu ne rien dire \u00e0 ma m\u00e8re pendant des ann\u00e9es. Je l&#8217;ai vu sourire aux d\u00eeners. J&#8217;avais vingt-quatre ans. J&#8217;ai compris que si on ne faisait rien, on finirait \u00e0 la cuisine. Alors j&#8217;ai fait quelque chose. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous m&#8217;avez mis dans la mienne. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb Elle n&#8217;a pas baiss\u00e9 les yeux. \u00ab J&#8217;ai trouv\u00e9 \u00e7a tr\u00e8s logique, sur le moment. \u00bb<\/p>\n<p>Dans le couloir, quelqu&#8217;un a laiss\u00e9 tomber une pile de dossiers. Personne n&#8217;a boug\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne vous demande pas de me pardonner, a-t-elle dit. Je voulais seulement que vous sachiez que je n&#8217;ai pas fait \u00e7a par m\u00e9chancet\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous le savez ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Les gens m\u00e9chants ont de meilleurs plans. Le v\u00f4tre \u00e9tait fait par quelqu&#8217;un qui avait peur. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a ouvert la bouche. Elle a eu l&#8217;air, une seconde, de vouloir ajouter quelque chose. Sa main droite s&#8217;est pos\u00e9e, presque sans qu&#8217;elle s&#8217;en rende compte, sur le bas de son manteau, \u00e0 plat, sur son ventre. Un geste tr\u00e8s bref. Un geste que je n&#8217;ai pas compris sur le moment.<\/p>\n<p>Puis les gendarmes l&#8217;ont emmen\u00e9e.<\/p>\n<p>Il y a eu une garde \u00e0 vue de quarante-huit heures pour Hubert, pour Ma\u00eetre Beaumont, pour Apolline. Puis des mises en examen, le lundi : faux et usage de faux, escroquerie en bande organis\u00e9e, abus de faiblesse sur personnes vuln\u00e9rables, trafic d&#8217;influence. Le docteur Aubry a suivi le mardi, arr\u00eat\u00e9 dans son cabinet de Versailles, devant une salle d&#8217;attente pleine.<\/p>\n<p>Genevi\u00e8ve a sign\u00e9 sa d\u00e9position de trois heures \u00e0 la brigade de Poissy, un mouchoir dans la main, sans trembler. C\u00f4me est venu \u00e0 Lens de lui-m\u00eame, sans qu&#8217;on le lui demande, pour dire ce qu&#8217;il avait vu \u00e0 ma table. Josiane Dubois a re\u00e7u un coup de t\u00e9l\u00e9phone de la procureure de B\u00e9thune, le premier depuis octobre.<\/p>\n<p>Le conseil municipal du 27 janvier a \u00e9t\u00e9 suspendu \u00e0 neuf heures cinq. Philippe Garnier avait \u00e9t\u00e9 cueilli chez lui \u00e0 six heures du matin, en pyjama, devant sa femme. L&#8217;adjoint a lu un communiqu\u00e9 de trois lignes. La r\u00e9vision du PLU \u00e9tait <em>report\u00e9e \u00e0 une date ult\u00e9rieure<\/em>. Je l&#8217;ai appris par Michel, dans la cour, qui riait aux larmes sur une palette de terreau.<\/p>\n<p>Th\u00e9o, lui, est revenu le jeudi suivant, \u00e0 la nuit.<\/p>\n<p>Il a quitt\u00e9 ses habits gris perle dans la voiture de l&#8217;adjudante Roux. Il est entr\u00e9 dans ma cuisine en jean, avec un sac de sport \u00e0 la main, le m\u00eame que celui de Hubert, un peu plus petit. Il s&#8217;est assis \u00e0 la table. Il a pos\u00e9 le sac \u00e0 ses pieds.<\/p>\n<p>\u00ab Papa. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Th\u00e9o. \u00bb<\/p>\n<p>Je lui avais mis une assiette. Je ne sais pas pourquoi. Il l&#8217;a regard\u00e9e longtemps, avant de la toucher.<\/p>\n<p>\u00ab Je suis all\u00e9 \u00e0 l&#8217;h\u00f4pital, hier, avec l&#8217;adjudante. Ils m&#8217;ont donn\u00e9 un rendez-vous au centre d&#8217;addictologie de Lille. Dans trois semaines. Je vais y aller. Je me suis aussi inscrit \u00e0 l&#8217;interdiction volontaire de jeux. Pour trois ans. Je ne peux plus entrer sur aucun site. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est bien. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne te demande pas de me pardonner. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. \u00bb<\/p>\n<p>Il a pris sa fourchette. Il l&#8217;a repos\u00e9e. Il a respir\u00e9, comme un nageur avant de plonger.<\/p>\n<p>\u00ab Papa. Il y a une chose que je n&#8217;ai jamais dite. \u00bb<\/p>\n<p>Il m&#8217;a dit qu&#8217;Apolline attendait un enfant, et j&#8217;ai laiss\u00e9 tomber la louche dans l&#8217;\u00e9vier.<\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait le 2 f\u00e9vrier, \u00e0 la nuit, dans ma cuisine. Th\u00e9o n&#8217;avait pas touch\u00e9 \u00e0 son assiette. Il parlait vite, comme on arrache un sparadrap.<\/p>\n<p>\u00ab Elle me l&#8217;a dit le 22 d\u00e9cembre. Onze semaines. C&#8217;est pour \u00e7a que je n&#8217;ai pas parl\u00e9 \u00e0 table, papa. Pas seulement la peur. \u00c7a aussi. Elle a pos\u00e9 ma main sur son ventre. Elle m&#8217;a dit : tu n&#8217;as plus le droit de faire du mal \u00e0 ta famille. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis retourn\u00e9. J&#8217;ai repens\u00e9 \u00e0 sa main sur son manteau, dans le couloir de la brigade. \u00c0 plat. Un geste que je n&#8217;avais pas compris.<\/p>\n<p>\u00ab Pour quand ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab D\u00e9but juillet. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pris la louche. Je l&#8217;ai rinc\u00e9e. Je l&#8217;ai repos\u00e9e sur l&#8217;\u00e9gouttoir, tr\u00e8s lentement, pour avoir quelque chose \u00e0 faire de mes mains.<\/p>\n<p>\u00ab Ce b\u00e9b\u00e9 n&#8217;a fait aucun plan, j&#8217;ai dit. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors il n&#8217;a rien \u00e0 payer. \u00bb<\/p>\n<p>Th\u00e9o a lev\u00e9 la t\u00eate. Je ne lui ai pas laiss\u00e9 le temps de me remercier. J&#8217;ai pouss\u00e9 son assiette devant lui, un peu plus pr\u00e8s.<\/p>\n<p>\u00ab Mange. C&#8217;est froid. \u00bb<\/p>\n<p>Il a mang\u00e9.<\/p>\n<p>Ensuite, il y a eu l&#8217;hiver, puis le printemps, et \u00e7a s&#8217;est fait comme \u00e7a se fait : par morceaux, sans musique.<\/p>\n<p>Th\u00e9o a pass\u00e9 trois mois au centre d&#8217;addictologie de Lille. Il revenait le week-end, avec un pull trop large et un caf\u00e9 \u00e0 la main qu&#8217;il ne buvait pas. Il m&#8217;a demand\u00e9 en avril s&#8217;il pouvait reprendre au chantier.<\/p>\n<p>J&#8217;ai dit que oui, comme ouvrier, sous les ordres de Michel. Il a dit : \u00ab C&#8217;est ce que je voulais. \u00bb Michel l&#8217;a mis \u00e0 tailler des thuyas pendant un mois. Je n&#8217;ai rien dit. Le jour o\u00f9 Th\u00e9o a eu des ampoules aux deux mains, Michel lui a donn\u00e9 des gants. Il n&#8217;a rien dit non plus.<\/p>\n<p>J&#8217;ai rendu l&#8217;argent de la bo\u00eete \u00e0 g\u00e2teaux. Le 31 mars, en seize enveloppes, une par homme, avec l&#8217;int\u00e9r\u00eat du Livret A, parce que Daniel a insist\u00e9. Enzo a refus\u00e9 l&#8217;int\u00e9r\u00eat. Je lui ai dit qu&#8217;il paierait sa voiture avec.<\/p>\n<p>Il a fini par prendre l&#8217;enveloppe, en rougissant. Michel a eu droit \u00e0 trois mille euros et \u00e0 une bouteille de Chivas, qu&#8217;il a ouverte le soir m\u00eame.<\/p>\n<p>Hubert de Villiers attend son proc\u00e8s \u00e0 la maison d&#8217;arr\u00eat de Sequedin. Ma\u00eetre Beaumont a \u00e9t\u00e9 radi\u00e9. Le docteur Aubry a avou\u00e9, au bout de six semaines, qu&#8217;il avait sign\u00e9 quatorze certificats sans voir un seul patient.<\/p>\n<p>Genevi\u00e8ve a vendu la maison du V\u00e9sinet pour rembourser les banques, et elle habite un deux pi\u00e8ces \u00e0 Roubaix, au troisi\u00e8me \u00e9tage, avec une petite table de cuisine qu&#8217;elle a choisie elle-m\u00eame. Josiane Dubois a obtenu l&#8217;annulation de la vente de la rue des Acacias en septembre. Elle m&#8217;a envoy\u00e9 un rosier de son p\u00e8re, une bouture. Je l&#8217;ai plant\u00e9 devant l&#8217;atelier, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de celui de Nadine.<\/p>\n<p>Le terrain, lui, est rest\u00e9 ce qu&#8217;il \u00e9tait. Une cour, des hangars, des camions. Le nouveau conseil municipal a vot\u00e9 le PLU en octobre, sans bruit, et il est devenu constructible.<\/p>\n<p>Plusieurs personnes sont venues me proposer des sommes qui m&#8217;auraient fait tourner la t\u00eate, il y a un an. J&#8217;ai donn\u00e9 la m\u00eame r\u00e9ponse \u00e0 toutes. Je leur ai montr\u00e9 la cour.<\/p>\n<p>Emma est n\u00e9e le 9 juillet, \u00e0 la clinique de Lens, \u00e0 quatre heures du matin. Trois kilos deux cents. Th\u00e9o m&#8217;a appel\u00e9 \u00e0 quatre heures dix. Il ne disait rien. Il respirait, au t\u00e9l\u00e9phone, simplement, comme un homme qui vient de sortir d&#8217;un lac.<\/p>\n<p>Apolline a reconnu les faits d\u00e8s sa deuxi\u00e8me audition. Elle est en contr\u00f4le judiciaire, avec un bracelet, en attendant son proc\u00e8s, qui est fix\u00e9 au mois de mars. Elle voit sa fille un dimanche sur deux, \u00e0 l&#8217;espace de rencontre de Lens, avec une \u00e9ducatrice.<\/p>\n<p>Th\u00e9o l&#8217;y emm\u00e8ne. Il l&#8217;attend dehors, dans la voiture, sans dire un mot. Elle m&#8217;a \u00e9crit une carte en novembre. Je ne l&#8217;ai pas encore ouverte.<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai gliss\u00e9e dans le cahier \u00e0 spirale, entre deux pages, avec le ticket de caisse du Leclerc. Un jour, je la lirai.<\/p>\n<p>Le 24 d\u00e9cembre suivant, le chapon est entr\u00e9 au four \u00e0 5 h 08.<\/p>\n<p>Je m&#8217;\u00e9tais lev\u00e9 \u00e0 4 h 30. Avant de fermer la porte du four, j&#8217;ai ouvert le cahier \u00e0 spirale, sur la toile cir\u00e9e. La derni\u00e8re page portait toujours ses deux lignes : *24 d\u00e9cembre.<\/p>\n<p>Si Th\u00e9o me le dit avant ce soir, j&#8217;annule tout. 30 d\u00e9cembre. Il avait mis ses petits yeux.* J&#8217;ai pris le stylo, de la main gauche, avec la boucle, et j&#8217;ai \u00e9crit dessous : <em>24 d\u00e9cembre. Dix chaises. Personne ne mangera \u00e0 la cuisine.<\/em><\/p>\n<p>M\u00eame farce, celle de ma m\u00e8re, celle de 1974. Gratin dauphinois, haricots verts, b\u00fbche au caf\u00e9. Th\u00e9o m&#8217;a aid\u00e9 \u00e0 \u00e9plucher les pommes de terre, en silence, avec Emma cal\u00e9e dans un si\u00e8ge \u00e0 bascule sur la toile cir\u00e9e, qui nous regardait faire avec de grands yeux s\u00e9rieux.<\/p>\n<p>\u00c0 dix-neuf heures, ils sont arriv\u00e9s les uns apr\u00e8s les autres. Chantal, avec ses croissants de la veille, qu&#8217;elle n&#8217;avait pas pu s&#8217;emp\u00eacher d&#8217;apporter. Michel, en veste, ras\u00e9 de pr\u00e8s. Daniel, sa mallette \u00e0 la main par habitude, qu&#8217;il a pos\u00e9e dans l&#8217;entr\u00e9e en s&#8217;excusant.<\/p>\n<p>Genevi\u00e8ve, en manteau camel, avec une cocotte en fonte dans un sac de toile. C\u00f4me et Constance. Josiane Dubois, timide, un bouquet de houx dans les bras. Enzo, en chemise blanche, qui a dit : \u00ab Bonsoir, patron \u00bb, et qui s&#8217;est ensuite repris : \u00ab Bonsoir, G\u00e9rard. \u00bb<\/p>\n<p>Dix chaises autour de la table. J&#8217;avais compt\u00e9 deux fois.<\/p>\n<p>J&#8217;ai servi le chapon. J&#8217;ai d\u00e9coup\u00e9. J&#8217;ai rempli les verres. \u00c0 un moment, je me suis rendu compte que j&#8217;\u00e9tais debout pr\u00e8s de ma chaise, mon assiette \u00e0 la main, et que tout le monde s&#8217;\u00e9tait tu.<\/p>\n<p>C&#8217;est Chantal qui l&#8217;a dit. De sa voix de s\u0153ur a\u00een\u00e9e, avec un demi-sourire.<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a vous d\u00e9rangerait de manger \u00e0 table, G\u00e9rard ? \u00bb<\/p>\n<p>Il y a eu un silence d&#8217;une seconde. Puis Michel a \u00e9clat\u00e9 de rire, et \u00e7a s&#8217;est r\u00e9pandu comme une vague de table en table, Enzo, Constance, C\u00f4me, Josiane qui riait en se cachant derri\u00e8re son bouquet. M\u00eame Genevi\u00e8ve, qui s&#8217;est essuy\u00e9 les yeux avec sa serviette. Daniel a tap\u00e9 du plat de la main sur la nappe, et a failli renverser la carafe.<\/p>\n<p>Je me suis assis. J&#8217;ai pos\u00e9 mon assiette. J&#8217;ai regard\u00e9 les visages autour de la table, un par un, \u00e0 la lumi\u00e8re des bougies.<\/p>\n<p>Au moment o\u00f9 j&#8217;ai plant\u00e9 ma fourchette dans le chapon, quelqu&#8217;un a boug\u00e9 en face de moi.<\/p>\n<p>Th\u00e9o s&#8217;est lev\u00e9. Il a pris son assiette, son verre, sa fourchette. Il a contourn\u00e9 la table, soulev\u00e9 sa chaise \u00e0 deux mains, sans bruit, et il est venu la poser juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la mienne, \u00e9paule contre \u00e9paule, avec Emma sur son bras.<\/p>\n<p>\u00ab On est un peu serr\u00e9s \u00bb, a-t-il dit.<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai les coudes qu&#8217;il faut. \u00bb<\/p>\n<p>Il a souri, pour la premi\u00e8re fois depuis un an, sans regarder sa fourchette.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le 28 janvier, Daniel m&#8217;a fait asseoir dans son bureau de Lens et a pouss\u00e9 une feuille vers moi, du bout du doigt, comme on pousse quelque chose de chaud. &hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-12461","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-drama-sory"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lastestdrama.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/12461","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lastestdrama.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lastestdrama.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lastestdrama.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lastestdrama.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=12461"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/lastestdrama.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/12461\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":12463,"href":"https:\/\/lastestdrama.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/12461\/revisions\/12463"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lastestdrama.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=12461"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lastestdrama.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=12461"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lastestdrama.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=12461"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}