{"id":12411,"date":"2026-11-01T15:17:22","date_gmt":"2026-11-01T15:17:22","guid":{"rendered":"https:\/\/lastestdrama.com\/?p=12411"},"modified":"2026-11-01T15:17:22","modified_gmt":"2026-11-01T15:17:22","slug":"six-mois-apres-mavoir-quittee-mon-ex-est-entre-aux-urgences-avec-sa-fille-dans-les-bras-jetais-de-garde-enceinte-de-sept-mois","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lastestdrama.com\/?p=12411","title":{"rendered":"Six mois apr\u00e8s m&#8217;avoir quitt\u00e9e, mon ex est entr\u00e9 aux urgences avec sa fille dans les bras. J&#8217;\u00e9tais de garde, enceinte de sept mois."},"content":{"rendered":"<h1 class=\"article-hero__title\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone  wp-image-12412\" src=\"https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/11\/Emotional-Encounter-in-the-ER-300x169.png\" alt=\"\" width=\"960\" height=\"541\" srcset=\"https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/11\/Emotional-Encounter-in-the-ER-300x169.png 300w, https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/11\/Emotional-Encounter-in-the-ER-1024x576.png 1024w, https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/11\/Emotional-Encounter-in-the-ER-768x432.png 768w, https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/11\/Emotional-Encounter-in-the-ER-1536x864.png 1536w, https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/11\/Emotional-Encounter-in-the-ER.png 1672w\" sizes=\"auto, (max-width: 960px) 100vw, 960px\" \/><\/h1>\n<p>\u00c0 21 h 50, la machine \u00e0 caf\u00e9 m&#8217;a rendu un gobelet vide. Un euro cinquante pour un bout de plastique.<\/p>\n<p>J&#8217;ai remis une pi\u00e8ce. L\u00e9a est pass\u00e9e derri\u00e8re moi et m&#8217;a dit que m\u00eame la machine me trouvait trop fatigu\u00e9e pour boire.<\/p>\n<p>\u00c7a, c&#8217;\u00e9tait avant 22 h 40.<\/p>\n<p>Vers minuit et quart, j&#8217;\u00e9tais assise sur le canap\u00e9 orange de la salle de repos, les pieds gonfl\u00e9s dans mes chaussures de bloc, le carnet ouvert sur les genoux.<\/p>\n<p>Le trait de crayon \u00e9tait presque invisible. Une \u00e9criture fine, pench\u00e9e, dans le coin du bon de sortie, juste en face du tampon de la clinique.<\/p>\n<p>\u00ab Manon. \u00bb<\/p>\n<p>Pas \u00ab docteur Petit \u00bb. Pas \u00ab la dame docteur \u00bb. Mon pr\u00e9nom, avec un N repass\u00e9 trois fois, comme si la main avait eu du mal \u00e0 tenir le crayon.<\/p>\n<p>\u00ab Guillaume. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je suis l\u00e0. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Entre. \u00bb<\/p>\n<p>Il n&#8217;a pas r\u00e9pondu tout de suite. J&#8217;entendais son souffle \u00e0 travers le bois. J&#8217;ai compt\u00e9 jusqu&#8217;\u00e0 dix. Puis je me suis lev\u00e9e et j&#8217;ai ouvert.<\/p>\n<p>Il avait la chemise sortie d&#8217;un c\u00f4t\u00e9. Il tenait un gobelet plein \u00e0 deux mains, comme un gamin \u00e0 qui on a dit de ne rien renverser.<\/p>\n<p>\u00ab Qui a \u00e9crit mon nom dans la marge ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Sixtine. \u00bb<\/p>\n<p>Il l&#8217;a dit tout bas. Comme on pose un sac trop lourd.<\/p>\n<p>\u00ab Elle est vivante, Manon. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai attrap\u00e9 l&#8217;accoudoir du canap\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Tu m&#8217;as dit qu&#8217;elle n&#8217;\u00e9tait plus l\u00e0. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle n&#8217;\u00e9tait plus l\u00e0. Pas \u00e0 la maison, pas avec nous. Je t&#8217;ai jamais dit qu&#8217;elle \u00e9tait morte. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu m&#8217;as laiss\u00e9e le croire. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis rappel\u00e9 le soir o\u00f9 il \u00e9tait venu me remercier \u00e0 l&#8217;h\u00f4pital, avec un bouquet de chez Leclerc encore dans son film plastique. Il me remerciait pour sa femme. Je l&#8217;avais veill\u00e9e pendant des nuits de garde en r\u00e9animation, au mois de mars. Apr\u00e8s, je l&#8217;avais perdue de vue. On change de service, on change de nuit.<\/p>\n<p>Quand il avait dit \u00ab elle n&#8217;est plus l\u00e0 \u00bb, j&#8217;avais compris ce que n&#8217;importe qui aurait compris.<\/p>\n<p>\u00ab Elle a eu l&#8217;accident la nuit du 13 au 14 mars \u00bb, a-t-il dit. \u00ab T&#8217;\u00e9tais de garde. Elle est rest\u00e9e quatorze mois dans le coma. Elle s&#8217;est r\u00e9veill\u00e9e le 8 mai. \u00bb<\/p>\n<p>Le 8 mai.<\/p>\n<p>\u00ab Et le 9, tu m&#8217;as dit d&#8217;aller construire une famille ailleurs. \u00bb<\/p>\n<p>Il n&#8217;a rien r\u00e9pondu. Il a regard\u00e9 son gobelet. Le caf\u00e9 tremblait en cercles minuscules.<\/p>\n<p>\u00ab Elle est \u00e0 Caluire depuis juin, pour la r\u00e9\u00e9ducation. Lundi matin, elle sort. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et ce soir ? Il y a deux h\u00f4pitaux plus pr\u00e8s de chez toi. T&#8217;as travers\u00e9 Lyon. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle me l&#8217;a demand\u00e9. Si Emma avait un souci, n&#8217;importe lequel, il fallait l&#8217;amener chez toi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab La trottinette, c&#8217;\u00e9tait vrai ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le poignet est vrai. Je te jure. Je l&#8217;aurais jamais fait expr\u00e8s. Mais quand elle est tomb\u00e9e, j&#8217;ai pas cherch\u00e9 un autre h\u00f4pital. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai repens\u00e9 \u00e0 ses mains sur la poign\u00e9e de la porte de la cuisine, six mois plus t\u00f4t. \u00c0 mon ventre qu&#8217;il ne pouvait pas voir \u00e0 l&#8217;\u00e9poque, sous le pull, parce que je ne savais rien non plus.<\/p>\n<p>\u00ab Le b\u00e9b\u00e9. Dis-moi que tu le savais pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je te le jure sur Emma. J&#8217;ai rien su. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pendant six mois, j&#8217;ai cru que j&#8217;\u00e9tais pas assez bien pour ta famille. Que c&#8217;\u00e9tait \u00e7a. Mon quatri\u00e8me sans ascenseur. Ma m\u00e8re qui a fait des m\u00e9nages pendant trente ans. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est pas \u00e7a. C&#8217;a jamais \u00e9t\u00e9 \u00e7a. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors c&#8217;est quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je suis parti pour Emma. C&#8217;est tout ce que je peux te dire ce soir. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pour Emma \u00bb, j&#8217;ai r\u00e9p\u00e9t\u00e9. \u00ab Pas pour elle. Pas pour toi. \u00bb<\/p>\n<p>Il a ferm\u00e9 les yeux. Je n&#8217;ai pas su si c&#8217;\u00e9tait un oui.<\/p>\n<p>Le b\u00e9b\u00e9 a donn\u00e9 un coup sous mes c\u00f4tes, \u00e0 gauche, l\u00e0 o\u00f9 il tape toujours quand je reste debout trop longtemps. Guillaume l&#8217;a vu bouger sous la blouse. Il a ouvert la bouche. Il l&#8217;a referm\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab Elle sait que je suis enceinte ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle sait que tu travailles ici. Elle sait ton nom, ton service, ton planning de garde. Josiane lui a tout dit. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Qui est Josiane ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Une aide-soignante de la clinique. Elle t&#8217;expliquera mieux que moi. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas relev\u00e9. J&#8217;avais d\u00e9j\u00e0 trop de pr\u00e9noms dans la t\u00eate pour une seule nuit.<\/p>\n<p>Sur la table basse, j&#8217;avais laiss\u00e9 mon caf\u00e9 froid, avec une pellicule grise au-dessus. Je l&#8217;ai regard\u00e9 pendant qu&#8217;il cherchait ses mots. C&#8217;est une chose que je sais faire : attendre que quelqu&#8217;un se d\u00e9cide \u00e0 parler, sans l&#8217;aider.<\/p>\n<p>Il a pos\u00e9 son gobelet. Il a regard\u00e9 le carnet sur le canap\u00e9, puis la porte, puis le couloir derri\u00e8re lui, comme s&#8217;il v\u00e9rifiait que personne ne passait.<\/p>\n<p>\u00ab Elle m&#8217;a demand\u00e9 de te dire une chose \u00bb, a-t-il murmur\u00e9. \u00ab Une seule, si jamais tu ouvrais le carnet avant moi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Laquelle ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Que ce n&#8217;est pas elle que tu dois craindre. C&#8217;est ma m\u00e8re\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>Trois coups secs ont claqu\u00e9 sur le cadre de la porte rest\u00e9e entrouverte.<\/p>\n<p>\u00ab Manon ? \u00bb<\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait la voix de L\u00e9a.<\/p>\n<p>\u00c0 minuit vingt-cinq, j&#8217;avais une enveloppe dans la main et je n&#8217;osais pas la d\u00e9plier. Pour comprendre pourquoi, il faut revenir dix minutes en arri\u00e8re, \u00e0 L\u00e9a sur le seuil de la salle de repos.<\/p>\n<p>\u00ab Je te cherchais partout. \u00bb<\/p>\n<p>Elle s&#8217;est arr\u00eat\u00e9e. Elle nous a regard\u00e9s, Guillaume et moi, le carnet ouvert sur le canap\u00e9, mon gobelet froid par terre.<\/p>\n<p>\u00ab Je d\u00e9range. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non, reste. Qu&#8217;est-ce qu&#8217;il y a ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Caluire a rappel\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume a lev\u00e9 la t\u00eate d&#8217;un coup.<\/p>\n<p>\u00ab La clinique de r\u00e9\u00e9ducation, \u00e0 Caluire \u00bb, a continu\u00e9 L\u00e9a. \u00ab Ils ont appel\u00e9 le standard \u00e0 23 h 10. C&#8217;est la deuxi\u00e8me fois ce mois-ci. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ils voulaient qui ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le docteur Petit. Pas le chef, pas &#8220;un m\u00e9decin des urgences&#8221;. Toi, nomm\u00e9ment. La premi\u00e8re fois, j&#8217;ai cru \u00e0 une erreur. Je t&#8217;ai rien dit. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ils ont laiss\u00e9 un nom ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Une femme. Elle a dit qu&#8217;elle rappellerait. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume ne bougeait plus. L\u00e9a l&#8217;a regard\u00e9 comme elle regarde un patient qui cache o\u00f9 il a mal.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est toi qui m&#8217;expliques ou je vais poser la question \u00e0 l&#8217;accueil ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Plus tard, L\u00e9a. Je te promets. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a hauss\u00e9 les \u00e9paules. Mais en repartant vers le poste, elle a laiss\u00e9 la porte grande ouverte, et je sais tr\u00e8s bien ce que \u00e7a voulait dire.<\/p>\n<p>La chambre d&#8217;Emma \u00e9tait au bout du couloir. Elle dormait en travers du lit, le pl\u00e2tre pos\u00e9 sur l&#8217;oreiller comme un objet qui n&#8217;\u00e9tait pas \u00e0 elle. Le papier dor\u00e9 du Kinder d\u00e9passait encore de sa main droite.<\/p>\n<p>Guillaume s&#8217;est assis sur la chaise en ska\u00ef. Moi, je suis rest\u00e9e debout, une main dans le dos, parce que mes reins me tiraient depuis le d\u00e9but de la garde.<\/p>\n<p>Emma a ouvert un \u0153il.<\/p>\n<p>\u00ab Dame docteur ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je suis l\u00e0. Rendors-toi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Maman a dit de pas perdre le carnet. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai senti Guillaume se raidir sur sa chaise.<\/p>\n<p>\u00ab Elle t&#8217;a dit \u00e7a quand, ma puce ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Samedi. On est all\u00e9s la voir. Elle me l&#8217;a redonn\u00e9 et elle a dit que c&#8217;\u00e9tait pour la voix. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quelle voix ? \u00bb, j&#8217;ai demand\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Chais pas. Elle a dit que la dame docteur saurait. \u00bb<\/p>\n<p>Elle s&#8217;est retourn\u00e9e contre le mur et elle a recommenc\u00e9 \u00e0 respirer lentement.<\/p>\n<p>J&#8217;ai sorti le carnet de ma poche. Je l&#8217;ai tenu \u00e0 plat sous la veilleuse. La couverture cartonn\u00e9e avait le coin m\u00e2ch\u00e9, avec des traces de dents d&#8217;enfant, et l&#8217;\u00e9tiquette de la mutuelle toujours de travers. Du bout du pouce, j&#8217;ai suivi le bord int\u00e9rieur de la couverture. Quelque chose ne collait pas. Le papier de garde \u00e9tait d\u00e9coll\u00e9 sur une dizaine de centim\u00e8tres, puis recoll\u00e9 \u00e0 la h\u00e2te.<\/p>\n<p>J&#8217;ai gliss\u00e9 deux doigts dans la fente.<\/p>\n<p>Une enveloppe. Pli\u00e9e en deux, blanche, un peu froiss\u00e9e. Sur le devant, \u00e0 l&#8217;encre bleue, la m\u00eame \u00e9criture appliqu\u00e9e que dans le carnet :<\/p>\n<p>\u00ab Pour la voix de la nuit. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis assise sur le bord du lit. Le Doliprane, l&#8217;encre, le carton. L&#8217;enveloppe pesait presque rien.<\/p>\n<p>\u00ab Je savais pas qu&#8217;elle avait cach\u00e9 \u00e7a l\u00e0-dedans \u00bb, a dit Guillaume. \u00ab Je te le jure. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu jures beaucoup, ce soir. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Manon&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu sais ce qu&#8217;il y a dedans ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. Elle voulait que ce soit toi qui lises. Pas moi. \u00bb<\/p>\n<p>Il a baiss\u00e9 les yeux sur ses mains. Elles tremblaient toujours un peu. J&#8217;ai pens\u00e9 \u00e0 lui demander de partir, de me laisser seule avec \u00e7a. Je n&#8217;ai pas eu le temps, parce que son t\u00e9l\u00e9phone a vibr\u00e9 sur le lit.<\/p>\n<p>Sur l&#8217;\u00e9cran : \u00ab Maman. \u00bb<\/p>\n<p>Il a retourn\u00e9 l&#8217;appareil face contre le drap. \u00c7a a vibr\u00e9 \u00e0 nouveau, puis une troisi\u00e8me fois.<\/p>\n<p>\u00ab Elle t&#8217;appelle \u00e0 minuit et demi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle me localise. Sur mon t\u00e9l\u00e9phone, depuis juin. J&#8217;ai jamais coup\u00e9. Je me disais que \u00e7a valait mieux que de discuter. \u00bb<\/p>\n<p>Il a regard\u00e9 le message qui venait d&#8217;arriver. Sa voix a chang\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Elle \u00e9crit : &#8220;J&#8217;arrive.&#8221; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle arrive o\u00f9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ici. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai regard\u00e9 l&#8217;heure sur le moniteur. 0 h 38. J&#8217;avais l&#8217;enveloppe dans la main gauche, le carnet dans la droite, et aucun endroit pour les cacher. Une blouse n&#8217;a pas de poche assez profonde pour deux choses \u00e0 la fois.<\/p>\n<p>\u00ab Elle ne peut pas entrer, c&#8217;est un service de soins, il y a une proc\u00e9dure. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle entre toujours \u00bb, a dit Guillaume. \u00ab Elle dit qu&#8217;elle est de la famille et personne n&#8217;ose rien lui r\u00e9pondre. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pens\u00e9 \u00e0 Emma, \u00e0 son pl\u00e2tre, \u00e0 son papier dor\u00e9. J&#8217;ai pens\u00e9 \u00e0 Sixtine qui avait \u00e9crit mon nom au crayon dans une marge, d&#8217;une main qui tremblait. Et \u00e0 ce que L\u00e9a venait de me dire, les deux appels, la femme qui ne laissait pas de nom.<\/p>\n<p>\u00c0 0 h 40, la poign\u00e9e a tourn\u00e9.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas entendu de pas dans le couloir. La porte s&#8217;est ouverte, simplement, et une femme en manteau camel s&#8217;est tenue dans l&#8217;encadrement, deux rangs de perles sur un col de soie, les cheveux en place malgr\u00e9 l&#8217;heure.<\/p>\n<p>Elle a regard\u00e9 l&#8217;enveloppe dans ma main. Longtemps.<\/p>\n<p>Puis elle a regard\u00e9 mon ventre.<\/p>\n<p>\u00ab Vous \u00eates enceinte. De mon fils, je suppose. \u00bb<\/p>\n<p>B\u00e9atrice Lambert-Duval l&#8217;a dit \u00e0 voix basse, sans m\u00eame refermer la porte derri\u00e8re elle. Comme on donne l&#8217;heure.<\/p>\n<p>Soixante-trois ans, un parfum cher qui reste dans un couloir une demi-heure apr\u00e8s qu&#8217;on est parti, des chaussures plates qui ne faisaient aucun bruit. Elle m&#8217;a regard\u00e9e une seconde de trop, puis elle a regard\u00e9 Emma, endormie, puis son fils.<\/p>\n<p>\u00ab Maman&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Toi, tu ne dis rien. \u00bb<\/p>\n<p>Elle n&#8217;avait pas hauss\u00e9 le ton. Je n&#8217;ai jamais entendu cette femme hausser le ton. Guillaume s&#8217;est tu.<\/p>\n<p>\u00ab Docteur Petit. C&#8217;est bien comme \u00e7a qu&#8217;on dit ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui, Madame. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ma petite-fille s&#8217;est cass\u00e9 le poignet. Elle n&#8217;a pas un cancer. Guillaume va la ramener \u00e0 la maison, cette nuit. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Emma a re\u00e7u un coup sur le front. Elle reste en surveillance jusqu&#8217;\u00e0 demain matin. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mon fils signera votre d\u00e9charge, n&#8217;est-ce pas, Guillaume ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Une sortie contre avis m\u00e9dical, \u00e7a existe. Je me suis renseign\u00e9e en venant. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai senti l&#8217;enveloppe se coller \u00e0 ma paume, moite. J&#8217;ai crois\u00e9 les bras sur mon ventre, comme si j&#8217;avais froid, et j&#8217;ai fait glisser le papier dans la poche de ma blouse avec le carnet. Elle a suivi le geste des yeux. Elle n&#8217;a rien dit.<\/p>\n<p>\u00ab Il me faut un quart d&#8217;heure pour pr\u00e9parer les papiers \u00bb, j&#8217;ai dit. \u00ab Je ne peux pas faire sortir une enfant de cinq ans sans une d\u00e9charge en r\u00e8gle. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un quart d&#8217;heure, alors. \u00bb Elle a ajust\u00e9 une perle entre deux doigts. \u00ab Mademoiselle, ce que vous venez de ranger ne vous appartient pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est dans le carnet de sant\u00e9 d&#8217;Emma. On me l&#8217;a confi\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Emma a cinq ans. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle en a assez pour le dire. \u00bb<\/p>\n<p>Une seconde, quelque chose a boug\u00e9 dans son visage. Pas de la col\u00e8re. Plut\u00f4t le calcul de quelqu&#8217;un qui compte ce que \u00e7a va lui co\u00fbter.<\/p>\n<p>\u00ab Nous sommes une famille connue \u00e0 Villeurbanne, mademoiselle. On ne r\u00e8gle pas ses affaires dans un couloir d&#8217;h\u00f4pital. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a pris son fils par le coude. Ils sont sortis tous les deux.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait 0 h 55.<\/p>\n<p>Je suis all\u00e9e \u00e0 la salle de repos. J&#8217;ai tourn\u00e9 le verrou, ce que je n&#8217;avais jamais fait en deux ans. Je me suis assise sur le canap\u00e9 orange, j&#8217;ai \u00f4t\u00e9 une chaussure parce que mon pied gauche n&#8217;en pouvait plus, et j&#8217;ai pos\u00e9 l&#8217;enveloppe sur mon genou.<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai regard\u00e9e un moment.<\/p>\n<p>Je ne sais pas ce que j&#8217;esp\u00e9rais. Peut-\u00eatre une explication simple. Une histoire qui tienne en deux lignes.<\/p>\n<p>Le papier \u00e9tait \u00e9pais, pli\u00e9 en quatre. L&#8217;\u00e9criture bleue remplissait trois pages, pench\u00e9e, lente, avec des lettres plus grandes \u00e0 certains endroits, comme si la main avait d\u00fb s&#8217;arr\u00eater pour se reposer. \u00c0 un endroit, une tache d&#8217;encre o\u00f9 le stylo \u00e9tait rest\u00e9 trop longtemps.<\/p>\n<p>\u00ab Manon,<\/p>\n<p>Je ne sais pas si c&#8217;est vous qui lisez. J&#8217;esp\u00e8re que oui. Josiane m&#8217;a dit votre nom. Je connais votre voix depuis longtemps, mais j&#8217;ai appris votre nom en mai.<\/p>\n<p>Je suis r\u00e9veill\u00e9e. Je ne suis pas folle. Je sais que \u00e7a ressemble \u00e0 ce que dirait une folle, alors je l&#8217;\u00e9cris en gros.<\/p>\n<p>Ma belle-m\u00e8re a utilis\u00e9 ma signature pendant que je dormais. La maison de R\u00e9 est hypoth\u00e9qu\u00e9e. Je n&#8217;ai rien sign\u00e9. Je ne pouvais pas.<\/p>\n<p>Lundi, 10 h, elle me fait enfermer \u00e0 \u00c9vian. Dans une maison de sant\u00e9. Une porte qu&#8217;on ferme de l&#8217;ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Vous m&#8217;avez parl\u00e9 des nuits enti\u00e8res, et je n&#8217;ai jamais pu vous r\u00e9pondre. Je r\u00e9ponds ici.<\/p>\n<p>Sixtine<\/p>\n<p>P.S. Lundi, 10 h. Apr\u00e8s, plus personne ne pourra m&#8217;entendre. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai relu le post-scriptum. Puis la ligne sur la maison. Puis encore le post-scriptum.<\/p>\n<p>La maison de R\u00e9. Guillaume m&#8217;en avait parl\u00e9 une fois, un soir de juin, au pass\u00e9. Un h\u00e9ritage de la grand-m\u00e8re de sa femme, mis \u00e0 son nom \u00e0 elle. Il ne voulait plus y aller.<\/p>\n<p>Hypoth\u00e9qu\u00e9e. J&#8217;avais des mots pour \u00e7a, ceux des gens du quatri\u00e8me sans ascenseur : le Livret A \u00e0 212 euros, la banque qui appelle pour le d\u00e9couvert, ma m\u00e8re qui compte les pi\u00e8ces sur la toile cir\u00e9e. Je savais ce que \u00e7a fait, une signature qu&#8217;on n&#8217;a pas donn\u00e9e.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas pleur\u00e9. J&#8217;ai remis ma chaussure, j&#8217;ai pli\u00e9 la lettre en quatre et je l&#8217;ai rang\u00e9e contre mon c\u0153ur, entre la blouse et le soutien-gorge, parce que c&#8217;\u00e9tait le seul endroit o\u00f9 B\u00e9atrice n&#8217;irait pas fouiller.<\/p>\n<p>On a tap\u00e9 \u00e0 la porte.<\/p>\n<p>\u00ab Docteur Petit ? \u00bb C&#8217;\u00e9tait l&#8217;aide-soignant de nuit. \u00ab Madame Lambert-Duval demande o\u00f9 en est la d\u00e9charge. Elle dit que \u00e7a fait plus d&#8217;un quart d&#8217;heure. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;arrive. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai regard\u00e9 mon t\u00e9l\u00e9phone pour savoir combien de temps j&#8217;avais vraiment gagn\u00e9. 1 h 12.<\/p>\n<p>Lundi, 10 h, \u00e7a faisait cinquante-six heures et quarante-huit minutes.<\/p>\n<p>Je n&#8217;avais ni avocate, ni preuve. Rien qu&#8217;une lettre pli\u00e9e en quatre, et une femme en perles de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 de la porte qui regardait sa montre.<\/p>\n<p>J&#8217;\u00e9tais en train de remplir la d\u00e9charge au poste de soins quand B\u00e9atrice a pos\u00e9 la main \u00e0 plat sur le formulaire.<\/p>\n<p>\u00ab Pendant que vous \u00e9crivez, mademoiselle, parlons de vous. \u00bb<\/p>\n<p>Il \u00e9tait 1 h 30. L\u00e9a classait des ordonnances, \u00e0 deux m\u00e8tres. L&#8217;aide-soignant de nuit poussait un chariot de linge, et l&#8217;interne de garde, derri\u00e8re sa porte vitr\u00e9e, avait lev\u00e9 la t\u00eate de son \u00e9cran. Personne ne faisait semblant de ne pas \u00e9couter.<\/p>\n<p>\u00ab L&#8217;enveloppe, s&#8217;il vous pla\u00eet. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quelle enveloppe ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Celle que vous avez gliss\u00e9e dans votre blouse. Je ne suis pas aveugle. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je n&#8217;ai pas d&#8217;enveloppe, Madame. J&#8217;ai un stylo et un formulaire. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a souri. Un tout petit sourire, sans les yeux.<\/p>\n<p>\u00ab Vous \u00eates courageuse. Ou bien vous \u00eates seule. C&#8217;est souvent la m\u00eame chose. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai continu\u00e9 \u00e0 \u00e9crire. L&#8217;heure, la signature du p\u00e8re, le motif : traumatisme cr\u00e2nien l\u00e9ger, surveillance recommand\u00e9e. Ma main faisait des lettres propres. Je ne sais pas comment.<\/p>\n<p>\u00ab Vous savez ce que je me demande, depuis tout \u00e0 l&#8217;heure ? \u00bb<\/p>\n<p>Elle a baiss\u00e9 la voix, juste assez pour que le couloir entende quand m\u00eame.<\/p>\n<p>\u00ab Une petite interne de Vaulx-en-Velin qui court apr\u00e8s un veuf avec une gosse, \u00e7a ne vous a jamais paru trop beau, ma pauvre ? \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai entendu le chariot s&#8217;arr\u00eater.<\/p>\n<p>L\u00e9a a pos\u00e9 ses ordonnances. L&#8217;interne, derri\u00e8re la vitre, a baiss\u00e9 les yeux sur son clavier.<\/p>\n<p>\u00ab Je suis praticienne depuis deux ans, Madame. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c9videmment. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et Guillaume n&#8217;est pas veuf. \u00bb<\/p>\n<p>Pour la premi\u00e8re fois, elle a eu l&#8217;air d&#8217;avoir dit une chose de trop. Une demi-seconde. Puis son visage s&#8217;est referm\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Guillaume, signe. \u00bb<\/p>\n<p>Il \u00e9tait derri\u00e8re elle. Je ne l&#8217;avais pas vu arriver. Il tenait Emma dans ses bras, le pl\u00e2tre contre sa poitrine, le papier dor\u00e9 encore dans le poing ferm\u00e9 de la petite. Il a pris le stylo. Il a sign\u00e9 en bas de la page, l\u00e0 o\u00f9 j&#8217;avais mis une croix.<\/p>\n<p>Il n&#8217;a rien dit. Pas un mot. Il n&#8217;a pas lev\u00e9 la t\u00eate.<\/p>\n<p>Emma a ouvert les yeux au bruit du stylo. Elle m&#8217;a trouv\u00e9e par-dessus l&#8217;\u00e9paule de son p\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00ab Au revoir, dame docteur. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Au revoir, Emma. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Dis au b\u00e9b\u00e9 que moi aussi j&#8217;ai un pl\u00e2tre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je lui dirai. \u00bb<\/p>\n<p>\u00c7a, je l&#8217;ai dit d&#8217;une voix normale. Je n&#8217;ai jamais \u00e9t\u00e9 aussi fi\u00e8re de moi, et aussi vide.<\/p>\n<p>Guillaume a regard\u00e9 ma poche, celle qui renfermait le carnet. Il n&#8217;a pas demand\u00e9 \u00e0 le r\u00e9cup\u00e9rer. Il m&#8217;a regard\u00e9e une seconde, pas plus. Ensuite, sa m\u00e8re lui a mis la main dans le dos, et ils ont pris la direction de la sortie, tous les trois.<\/p>\n<p>Les portes automatiques se sont referm\u00e9es avec leur petit bruit sec.<\/p>\n<p>Personne n&#8217;a parl\u00e9 dans le service pendant presque une minute.<\/p>\n<p>\u00ab Manon \u00bb, a dit L\u00e9a.<\/p>\n<p>\u00ab Pas maintenant. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Si. Maintenant. \u00bb<\/p>\n<p>Elle m&#8217;a prise par le bras jusqu&#8217;\u00e0 la salle de repos, a referm\u00e9 la porte, et m&#8217;a coll\u00e9e sur le canap\u00e9 orange comme on pose un patient.<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai tap\u00e9 Lambert-Duval dans le logiciel pendant qu&#8217;elle t&#8217;engueulait. Sixtine, trente-six ans. Admission en r\u00e9animation dans la nuit du 13 au 14 mars. Des notes de nuit, des constantes, des comptes rendus. T&#8217;as tout \u00e9crit de ta main. Ton \u00e9criture de cochon, je la reconna\u00eetrais dans le noir. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors si un jour quelqu&#8217;un doit prouver un truc sur cette famille, c&#8217;est pas leurs papiers qui compteront. C&#8217;est les tiens. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je suis m\u00eame pas s\u00fbre de ce que j&#8217;ai \u00e9crit ce jour-l\u00e0, L\u00e9a. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Cherche. \u00bb<\/p>\n<p>Elle m&#8217;a tendu un gobelet. Un euro cinquante, encore. Du th\u00e9, cette fois. J&#8217;ai bu une gorg\u00e9e, et j&#8217;ai pens\u00e9 \u00e0 la lettre dans mon soutien-gorge, \u00e0 lundi, 10 h.<\/p>\n<p>J&#8217;ai fini ma garde. J&#8217;ai pass\u00e9 la main \u00e0 six heures et quart \u00e0 l&#8217;interne du matin, qui est arriv\u00e9 en avance, un croissant dans un sachet. Je n&#8217;ai pas dormi. Dans la Clio, il y avait mon sac de sport, un paquet de mouchoirs, la bo\u00eete de Doliprane de ma m\u00e8re qui tra\u00eenait sous le si\u00e8ge.<\/p>\n<p>Le moteur a d\u00e9marr\u00e9 au deuxi\u00e8me essai. J&#8217;ai pris l&#8217;avenue sans mettre la radio.<\/p>\n<p>\u00c0 7 h, la clinique de Caluire avait un parking presque vide et une r\u00e9ception qui sentait le caf\u00e9 et la javel. Une femme en gilet gris a lev\u00e9 les yeux de son \u00e9cran.<\/p>\n<p>\u00ab Bonjour. Je viens voir Madame Sixtine Lambert-Duval. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous \u00eates de la famille ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. Je suis le docteur Petit. Elle m&#8217;a&#8230; elle m&#8217;a fait appeler. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a fait d\u00e9filer une liste.<\/p>\n<p>\u00ab Petit. Docteur M. Petit. Oui, vous \u00e9tiez inscrite. Depuis le mois dernier. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors je peux monter. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. Vous avez \u00e9t\u00e9 retir\u00e9e cette nuit. Par la famille. \u00bb<\/p>\n<p>Elle m&#8217;a tourn\u00e9 l&#8217;\u00e9cran. Mon nom y \u00e9tait, imprim\u00e9, et par-dessus, un trait de stylo bille noir, tir\u00e9 \u00e0 la r\u00e8gle.<\/p>\n<p>\u00ab Je suis d\u00e9sol\u00e9e. C&#8217;est une consigne de Madame Lambert-Duval. L&#8217;autre. La m\u00e8re de Monsieur. \u00bb<\/p>\n<p>Je suis rest\u00e9e plant\u00e9e l\u00e0, mes mains sur le comptoir, mon ventre contre le bois.<\/p>\n<p>\u00ab Docteur Petit ? \u00bb<\/p>\n<p>Un homme descendait l&#8217;escalier. La cinquantaine, blouse impeccable, un badge, une voix douce de m\u00e9decin de famille.<\/p>\n<p>\u00ab Docteur Leroy. Je suis le m\u00e9decin de la clinique. Vous voulez vous asseoir ? Vous avez l&#8217;air \u00e9puis\u00e9e. Un caf\u00e9, peut-\u00eatre ? Je vais voir ce qu&#8217;on peut faire pour vous. \u00bb<\/p>\n<p>Il a eu un geste vers la salle d&#8217;attente. J&#8217;ai failli le remercier.<\/p>\n<p>Il a d\u00e9croch\u00e9 le t\u00e9l\u00e9phone de la r\u00e9ception, tout pr\u00e8s de moi, sans se cacher. Il me tournait \u00e0 moiti\u00e9 le dos.<\/p>\n<p>\u00ab Oui, Madame Lambert-Duval. Elle est l\u00e0. Elle est enceinte, oui. \u00bb<\/p>\n<p>En mars, il y a presque vingt mois, j&#8217;ai pass\u00e9 trois nuits de garde aupr\u00e8s d&#8217;une femme qui ne r\u00e9pondait pas.<\/p>\n<p>R\u00e9animation, la chambre du fond. Un respirateur, une perfusion, des chiffres verts sur un \u00e9cran. Vers quatre heures du matin, quand le service dort, je restais debout pr\u00e8s du lit et je parlais. De mon balcon \u00e0 Vaulx-en-Velin, avec ses deux chaises en plastique. De ma m\u00e8re et de sa cocotte. Du jour o\u00f9 j&#8217;avais eu mon concours, et o\u00f9 elle avait pleur\u00e9 dans l&#8217;escalier devant les voisins.<\/p>\n<p>Je ne disais rien d&#8217;important. Je voulais juste que les machines aient une voix \u00e0 \u00e9couter.<\/p>\n<p>J&#8217;ai tout racont\u00e9 \u00e0 une inconnue en coma. Je ne me suis jamais demand\u00e9 si elle entendait.<\/p>\n<p>\u00ab Docteur Petit ? \u00bb<\/p>\n<p>Je suis revenue d&#8217;un coup dans le hall de la clinique. Leroy parlait toujours au t\u00e9l\u00e9phone, dos tourn\u00e9. Je suis sortie sans bruit.<\/p>\n<p>\u00ab Pas par l\u00e0. \u00bb<\/p>\n<p>Une femme m&#8217;attendait derri\u00e8re une rang\u00e9e de poubelles \u00e0 roulettes, une cigarette \u00e9teinte entre les doigts, en blouse \u00e0 manches courtes et gilet. Cinquante ans, des cernes, une cl\u00e9 accroch\u00e9e \u00e0 un lacet autour du cou.<\/p>\n<p>\u00ab Josiane \u00bb, a-t-elle dit. \u00ab Aide-soignante. C&#8217;est moi qui ai appel\u00e9. Deux fois. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi mon nom ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce qu&#8217;elle parle de vous depuis mai. Elle vous appelle la voix de la nuit. Elle m&#8217;a racont\u00e9 votre balcon, votre m\u00e8re, la cocotte. Elle sait m\u00eame que vous parlez vite quand vous \u00eates fatigu\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas su quoi r\u00e9pondre. Elle a ouvert une porte m\u00e9tallique que je n&#8217;avais pas vue.<\/p>\n<p>\u00ab Venez. La buanderie. Madame Lambert-Duval a donn\u00e9 l&#8217;ordre de ne laisser passer personne. Elle n&#8217;a pas pens\u00e9 \u00e0 la buanderie. \u00bb<\/p>\n<p>\u00c7a sentait la lessive chaude et le linge mouill\u00e9. Des machines tournaient dans le fond, des draps pendaient sur des chariots grillag\u00e9s. Josiane marchait vite. Moi, avec mon ventre et mes chaussures de garde, je la suivais en tenant la rampe.<\/p>\n<p>\u00ab Vous allez la trouver chang\u00e9e \u00bb, a-t-elle dit sans se retourner. \u00ab Ne la brusquez pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle va bien ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle va mieux que ce que les autres croient. Pas aussi bien qu&#8217;elle voudrait. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a pouss\u00e9 une derni\u00e8re porte. Un petit couloir. Une chambre. Une fen\u00eatre. Un fauteuil, tourn\u00e9 vers la vitre.<\/p>\n<p>Sixtine avait les cheveux coup\u00e9s court, ceux de quelqu&#8217;un qui est rest\u00e9 quatorze mois couch\u00e9. Maigre. Un plaid sur les genoux. Sa main gauche tremblait sur l&#8217;accoudoir, un tremblement fin, continu, qu&#8217;elle surveillait du coin de l&#8217;\u0153il.<\/p>\n<p>Elle a tourn\u00e9 la t\u00eate.<\/p>\n<p>\u00ab Manon. \u00bb<\/p>\n<p>Je suis rest\u00e9e sur le seuil. Je ne sais pas combien de secondes.<\/p>\n<p>\u00ab Vous&#8230; \u00eates venue. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai lu votre lettre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je&#8230; sais. \u00bb Elle a pris une respiration, comme on soul\u00e8ve quelque chose. \u00ab Le crayon&#8230; c&#8217;\u00e9tait&#8230; Josiane. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je n&#8217;avais pas de stylo, Madame \u00bb, a dit Josiane. \u00ab Elle voulait \u00e9crire votre nom tout de suite. J&#8217;avais un crayon de pharmacie dans la poche. \u00bb<\/p>\n<p>Sixtine a presque souri. Elle a lev\u00e9 sa main droite, lentement, vers moi. J&#8217;ai fait les trois pas. Elle m&#8217;a pris la main. Ses doigts \u00e9taient chauds et secs.<\/p>\n<p>\u00ab Le sirop&#8230; Doliprane. Vous sentiez&#8230; pareil. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pardon ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Dans la chambre. La nuit. Vous sentiez&#8230; le sirop. Comme Emma&#8230; quand elle est malade. Je me disais&#8230; C&#8217;est une maman. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai su ce qu&#8217;elle voulait dire. Ma blouse, mes poches. Je range toujours les flacons de sirop dans la m\u00eame poche, pour les petits qui arrivent en pleurs, au milieu de la nuit. Elle l&#8217;avait senti \u00e0 travers le noir.<\/p>\n<p>\u00ab Vous m&#8217;entendiez ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tout. \u00bb Elle a ferm\u00e9 les yeux. \u00ab Le balcon. Votre m\u00e8re. Je voulais&#8230; vous dire que&#8230; j&#8217;\u00e9tais l\u00e0. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis assise sur le bord du lit. Je n&#8217;ai pas pleur\u00e9. Le b\u00e9b\u00e9 a boug\u00e9, une fois, comme pour dire qu&#8217;il \u00e9tait l\u00e0 aussi.<\/p>\n<p>\u00ab Madame&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Sixtine. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Sixtine. Ce papier que vous dites ne pas avoir sign\u00e9&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quatorze&#8230; mars. \u00bb Elle a d\u00fb chercher le mot suivant. \u00ab Onze heures. Ils disent&#8230; que j&#8217;ai sign\u00e9. J&#8217;\u00e9tais&#8230; dans le noir. \u00bb<\/p>\n<p>Quatorze mars. Onze heures.<\/p>\n<p>Quelque chose s&#8217;est retourn\u00e9 dans ma t\u00eate. J&#8217;\u00e9tais de garde ce matin-l\u00e0. J&#8217;avais \u00e9crit une ligne dans son dossier, \u00e0 cette heure pr\u00e9cise. Je n&#8217;arrivais plus \u00e0 retrouver laquelle.<\/p>\n<p>\u00ab Et Guillaume ? \u00bb, j&#8217;ai demand\u00e9.<\/p>\n<p>Elle a regard\u00e9 Josiane, puis moi.<\/p>\n<p>\u00ab Il vous aime. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il m&#8217;a quitt\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il n&#8217;a&#8230; pas le choix. \u00bb<\/p>\n<p>Dans le couloir, une machine \u00e0 linge a chang\u00e9 de rythme. Josiane est all\u00e9e jusqu&#8217;\u00e0 la porte, a coll\u00e9 son oreille contre le bois, est revenue.<\/p>\n<p>\u00ab Il y a du monde \u00e0 l&#8217;\u00e9tage. Faut pas tra\u00eener. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Une minute \u00bb, a dit Sixtine.<\/p>\n<p>Sa main droite a serr\u00e9 la mienne plus fort. La gauche tremblait toujours, sur le plaid. Elle a lev\u00e9 les yeux. Dans ce visage maigre, son regard avait quelque chose de pr\u00e9cis, d&#8217;attentif. Presque press\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Guillaume vous a dit&#8230; pourquoi il est parti le 9 mai ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il m&#8217;a dit que c&#8217;\u00e9tait pour Emma. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pas la vraie raison, Manon. Il a sign\u00e9&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>Des talons ont claqu\u00e9 dans le couloir. Deux paires, peut-\u00eatre trois. Elles venaient vers nous, et elles ne s&#8217;arr\u00eataient pas.<\/p>\n<p>Trois minutes plus tard, j&#8217;\u00e9tais accroupie sur le carrelage d&#8217;une salle de douche, et mon ventre \u00e9tait dur comme une planche.<\/p>\n<p>Josiane m&#8217;avait pouss\u00e9e l\u00e0-dedans en dix secondes. \u00ab Pas un bruit. \u00bb Elle avait tir\u00e9 la porte et elle \u00e9tait repartie dans le couloir avec son chariot, d&#8217;un pas tranquille, comme si elle n&#8217;avait rien d&#8217;autre \u00e0 faire.<\/p>\n<p>\u00c7a sentait la javel et le savon rose du distributeur. Un si\u00e8ge rabattable, une barre d&#8217;appui, un tapis antid\u00e9rapant d\u00e9coll\u00e9 dans un coin. La porte \u00e9tait en plastique blanc, avec un hublot de verre arm\u00e9. Le loquet ne tenait pas. Elle restait entrouverte de deux doigts.<\/p>\n<p>Je me suis assise sur le si\u00e8ge et j&#8217;ai regard\u00e9 ma montre. 7 h 52.<\/p>\n<p>Le ventre ne l\u00e2chait pas. Quarante secondes. Quarante-cinq. Je connais \u00e7a. Braxton Hicks, trente semaines, pas de perte, pas de douleur. Je me le suis dit trois fois, avec la voix que j&#8217;ai pour les patientes. \u00c7a ne m&#8217;a pas aid\u00e9e \u00e0 respirer.<\/p>\n<p>J&#8217;ai eu peur pour le b\u00e9b\u00e9, pas pour moi. Je n&#8217;avais aucun protocole pour une contraction dans une salle de douche, avec des talons dans le couloir.<\/p>\n<p>Par l&#8217;entreb\u00e2illement, je voyais une bande de la chambre. Le fauteuil. Le plaid. La main gauche de Sixtine, qui tremblait.<\/p>\n<p>La porte du petit couloir s&#8217;est ouverte.<\/p>\n<p>\u00ab Bonjour, ma ch\u00e9rie. \u00bb<\/p>\n<p>Je l&#8217;aurais reconnue entre mille. Pas un mot pour Josiane, pas un regard pour la chambre. Son parfum est arriv\u00e9 dans la douche avant elle.<\/p>\n<p>\u00ab B\u00e9a&#8230; trice. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu as meilleure mine. Tu manges ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un&#8230; peu. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un peu. Bien. \u00bb Un sac a \u00e9t\u00e9 pos\u00e9 sur le lit. \u00ab Guillaume, ferme derri\u00e8re toi. \u00bb<\/p>\n<p>Il \u00e9tait l\u00e0 aussi. Je ne l&#8217;avais pas entendu entrer. Quand il a dit \u00ab Bonjour, Sixtine \u00bb, il avait la voix de quelqu&#8217;un qui parle \u00e0 un guichet.<\/p>\n<p>\u00ab Le docteur Leroy m&#8217;a appel\u00e9e \u00bb, a repris B\u00e9atrice. \u00ab Une jeune femme s&#8217;est pr\u00e9sent\u00e9e ce matin. Une cons\u0153ur de l&#8217;h\u00f4pital. Tu l&#8217;as vue ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Per&#8230; sonne. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Personne. Tant mieux. \u00bb Un court silence. \u00ab Tu sais, ma ch\u00e9rie, si on coupe les visites, c&#8217;est pour ton bien. Tu te fatigues. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je veux&#8230; rester. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Rester o\u00f9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ici. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ici, on ne peut plus rien pour toi. Le docteur Leroy est d&#8217;accord. \u00bb Elle parlait lentement, en d\u00e9tachant chaque mot, comme \u00e0 une enfant. \u00ab Lundi, \u00e0 dix heures, une ambulance vient te chercher. Une ambulance priv\u00e9e, tout est pay\u00e9. \u00c0 \u00c9vian, il y a un parc et une chambre au rez-de-jardin. Tu seras tr\u00e8s tranquille. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je&#8230; veux pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu ne veux pas, tu ne veux pas. Tu ne sais d\u00e9j\u00e0 plus ce que tu veux. \u00bb<\/p>\n<p>Ma contraction a l\u00e2ch\u00e9. Le ventre s&#8217;est assoupli d&#8217;un coup, et j&#8217;ai pos\u00e9 les deux mains dessus, \u00e0 plat, sans bouger. Mon pied gauche s&#8217;\u00e9tait endormi dans la chaussure de garde. Je n&#8217;ai pas os\u00e9 le remuer.<\/p>\n<p>Les talons ont fait trois pas sur le lino, puis se sont arr\u00eat\u00e9s.<\/p>\n<p>\u00ab Guillaume. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu as sign\u00e9 l&#8217;attestation, n&#8217;est-ce pas ? \u00bb<\/p>\n<p>Rien. Je me suis redress\u00e9e de deux centim\u00e8tres.<\/p>\n<p>\u00ab Maman. Pas devant elle. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Devant elle, \u00e7a ne change rien. Elle ne comprend pas la moiti\u00e9 de ce qu&#8217;on dit. \u00bb Une pause. \u00ab R\u00e9ponds-moi. Tu as sign\u00e9 l&#8217;attestation le 2 avril, et tu sais ce que tu risques si quelqu&#8217;un se met \u00e0 poser des questions. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. J&#8217;ai sign\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Une attestation. Je ne savais ni laquelle ni pour dire quoi. Je savais seulement que ce mot, dans la bouche de B\u00e9atrice, avait la m\u00eame voix que \u00ab d\u00e9charge \u00bb la nuit d&#8217;avant, quand elle voulait que je signe vite.<\/p>\n<p>Dans la bande de chambre que je voyais, la main gauche de Sixtine tremblait sur le plaid. Mais la droite \u00e9tait pos\u00e9e sur l&#8217;accoudoir, immobile, et ses doigts avaient blanchi aux articulations. Elle \u00e9coutait.<\/p>\n<p>Elle \u00e9coutait tout.<\/p>\n<p>\u00ab Il sait ce qu&#8217;il risque \u00bb, a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 B\u00e9atrice, plus bas. \u00ab Et toi aussi, Guillaume, tu sais ce que tu perds. Tu l&#8217;as tr\u00e8s bien compris le 8 mai. \u00bb<\/p>\n<p>Le 8 mai. Le jour o\u00f9 elle s&#8217;\u00e9tait r\u00e9veill\u00e9e. Le lendemain, il \u00e9tait dans ma cuisine, avec son manteau.<\/p>\n<p>J&#8217;ai compt\u00e9 sur mes doigts, comme pour une dose. Le 8, le 9. Un jour d&#8217;\u00e9cart. Je ne pouvais pas faire autrement que de voir o\u00f9 \u00e7a menait.<\/p>\n<p>Il y a eu un bruit de sac qu&#8217;on referme.<\/p>\n<p>\u00ab Il y a un courant d&#8217;air. Cette porte, Guillaume. Elle ne ferme pas ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je regarde. \u00bb<\/p>\n<p>Ses pas. Quatre. Je n&#8217;avais nulle part o\u00f9 aller. Un si\u00e8ge rabattable, une barre d&#8217;appui, un mur de carrelage. J&#8217;ai coll\u00e9 mon dos contre la paroi et j&#8217;ai retenu mon souffle, une main sous le ventre.<\/p>\n<p>Son visage est apparu dans le hublot.<\/p>\n<p>Il a vu mon ventre avant mon visage. Puis mon visage. Il n&#8217;a pas clign\u00e9. Une seconde, deux, peut-\u00eatre trois. Je voyais la veine de sa tempe battre, et ses mains qui cherchaient le chambranle.<\/p>\n<p>\u00ab Alors ? \u00bb, a demand\u00e9 B\u00e9atrice, dans son dos.<\/p>\n<p>Il a pos\u00e9 la paume \u00e0 plat sur la porte. Il l&#8217;a tir\u00e9e jusqu&#8217;au cadre, d&#8217;un geste lent, jusqu&#8217;\u00e0 ce que le plastique touche le plastique.<\/p>\n<p>\u00ab Il n&#8217;y a personne, maman. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai sign\u00e9 un faux, Manon. \u00bb<\/p>\n<p>Il l&#8217;a dit sur le palier, avant m\u00eame que j&#8217;aie ouvert la porte en grand. Il avait mont\u00e9 quatre \u00e9tages sans ascenseur et il respirait par la bouche. Il tenait un gobelet de caf\u00e9 de la station-service du coin, serr\u00e9 entre ses deux mains, comme dans mon service.<\/p>\n<p>Samedi, 21 h 05. Dans mon F2, le gaz br\u00fblait encore sous la cocotte de ma m\u00e8re. Elle \u00e9tait pass\u00e9e \u00e0 midi avec son cabas, avait fait une blanquette pour trois jours et m&#8217;avait interdit de descendre les poubelles. Elle \u00e9tait repartie \u00e0 20 h, apr\u00e8s avoir regard\u00e9 ma t\u00eate et d\u00e9cid\u00e9 de ne rien demander.<\/p>\n<p>\u00ab Entre. Une heure, pas plus. \u00bb<\/p>\n<p>Il s&#8217;est assis \u00e0 la table, sur la chaise qui boite, devant la toile cir\u00e9e. Il n&#8217;a pas regard\u00e9 le salon. Il n&#8217;a pas regard\u00e9 mon ventre non plus, sauf une fois, de c\u00f4t\u00e9, en posant le gobelet. Il a trembl\u00e9. Le caf\u00e9 a d\u00e9bord\u00e9 sur la toile cir\u00e9e. J&#8217;ai arrach\u00e9 un bout de sopalin et je l&#8217;ai pouss\u00e9 vers lui.<\/p>\n<p>\u00ab Commence par le d\u00e9but. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab L&#8217;entreprise. En mars de l&#8217;ann\u00e9e derni\u00e8re, la banque a coup\u00e9 notre ligne de cr\u00e9dit. Les camions, les salaires, tout. Ma m\u00e8re disait qu&#8217;on tiendrait. On ne tenait pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et Sixtine \u00e9tait en r\u00e9a. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Sixtine \u00e9tait en r\u00e9a, et la maison de R\u00e9 \u00e9tait \u00e0 son nom. Ma m\u00e8re a fait \u00e9tablir une procuration. Dat\u00e9e du 14 mars. Onze heures. \u00bb<\/p>\n<p>Quatorze mars, onze heures. J&#8217;ai senti ma main se refermer sur le sopalin.<\/p>\n<p>\u00ab Elle a hypoth\u00e9qu\u00e9 la maison. Six cent quarante mille euros. \u00c7a a sauv\u00e9 la bo\u00eete. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et l&#8217;attestation ? \u00bb<\/p>\n<p>Il a regard\u00e9 ses doigts.<\/p>\n<p>\u00ab D\u00e9but avril, le notaire voulait une preuve que Sixtine avait sign\u00e9 en pleine possession de ses facult\u00e9s. Un t\u00e9moin. Ma m\u00e8re m&#8217;a dit que les m\u00e9decins ne lui donnaient aucune chance, qu&#8217;elle ne se r\u00e9veillerait jamais, que \u00e7a ne ferait de mal \u00e0 personne. J&#8217;ai \u00e9crit que je l&#8217;avais vue signer. Le 2 avril. Sur l&#8217;honneur. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu l&#8217;avais pas vue. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle \u00e9tait intub\u00e9e, Manon. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis lev\u00e9e pour mettre l&#8217;eau \u00e0 chauffer, juste pour avoir quelque chose \u00e0 faire de mes mains. Mon ventre s&#8217;est durci une seconde, puis a l\u00e2ch\u00e9. Il ne l&#8217;a pas vu.<\/p>\n<p>\u00ab Et le 8 mai, elle s&#8217;est r\u00e9veill\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ma m\u00e8re m&#8217;a emmen\u00e9 dans sa voiture, sur le parking de la clinique. Elle m&#8217;a montr\u00e9 l&#8217;attestation avec ma signature. Elle m&#8217;a dit : si Sixtine parle, c&#8217;est toi, le t\u00e9moin qui a menti. Faux et usage de faux. Et un p\u00e8re condamn\u00e9, \u00e7a ne garde pas sa fille. Emma irait chez eux, avec le JAF qui valide. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et tu as ob\u00e9i. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai eu vingt-quatre heures. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le 9 mai, tu es venu dans ma cuisine avec ton manteau sur le dos. Tu m&#8217;as dit &#8220;Va en construire une ailleurs&#8221;. Debout. Tu n&#8217;as m\u00eame pas enlev\u00e9 ton manteau. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu sais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Si tu restais avec moi, elle t&#8217;aurait trouv\u00e9e. Elle t&#8217;aurait d\u00e9truite, toi, ta carri\u00e8re, ta m\u00e8re, tout. Je voulais que tu sois loin. Que tu n&#8217;aies rien vu. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je suis pas une chose qu&#8217;on met \u00e0 l&#8217;abri, Guillaume. \u00bb<\/p>\n<p>Il n&#8217;a rien r\u00e9pondu. Il a aval\u00e9 une gorg\u00e9e de caf\u00e9 froid.<\/p>\n<p>\u00ab Je te pardonne pas \u00bb, j&#8217;ai dit. \u00ab Je t&#8217;\u00e9coute. C&#8217;est pas pareil. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab D&#8217;accord. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab T&#8217;as gard\u00e9 quoi ? Une copie ? Un papier ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Rien. Ni copie, ni photo. J&#8217;avais trop peur qu&#8217;elle trouve. \u00bb Il a h\u00e9sit\u00e9. \u00ab Mon p\u00e8re, lui, il ne dit rien. Il ne dit jamais rien. Mais depuis mai, il mange \u00e0 peine. Il sort t\u00f4t le matin. Je ne sais pas o\u00f9 il va. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai retenu le mot. P\u00e8re. Je n&#8217;ai pas su pourquoi, ce soir-l\u00e0.<\/p>\n<p>\u00ab Et mercredi ? \u00bb, j&#8217;ai demand\u00e9. \u00ab La maison. \u00bb<\/p>\n<p>Il a lev\u00e9 les yeux.<\/p>\n<p>\u00ab Comment tu sais pour mercredi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais pas. Je demande. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mercredi, chez Ma\u00eetre Moreau. Ma m\u00e8re signe la vente de la maison de R\u00e9. Les acheteurs sont pr\u00eats. Une fois vendue, l&#8217;hypoth\u00e8que saute, on rembourse la banque, et il ne reste plus rien \u00e0 contester. Plus de maison, plus de dossier. \u00bb Il s&#8217;est frott\u00e9 le visage. \u00ab Et lundi, Sixtine part \u00e0 \u00c9vian. Apr\u00e8s \u00e7a, qui est-ce qui l&#8217;\u00e9coute ? Qui est-ce qui \u00e9coute un type comme moi ? \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai \u00e9teint le gaz sous la cocotte. J&#8217;ai soulev\u00e9 le couvercle. La blanquette sentait le laurier et le citron, l&#8217;odeur du dimanche chez nous, \u00e0 Vaulx.<\/p>\n<p>\u00ab Tu as mang\u00e9 aujourd&#8217;hui ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Assieds-toi. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai rempli une assiette creuse, je l&#8217;ai pos\u00e9e devant lui avec une fourchette, du pain de la veille, et je me suis rassise en face. Je ne lui ai pas donn\u00e9 \u00e7a parce que je lui pardonnais. Je le lui ai donn\u00e9 parce que ses mains ne tenaient plus le gobelet, et que je suis m\u00e9decin.<\/p>\n<p>Il a mang\u00e9. Trois bouch\u00e9es. Il s&#8217;est arr\u00eat\u00e9, la fourchette en l&#8217;air.<\/p>\n<p>\u00ab Tu m&#8217;as vu, ce matin. Dans la douche. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai failli ne pas fermer la porte. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu l&#8217;as ferm\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je l&#8217;ai ferm\u00e9e. \u00bb Il a pos\u00e9 la fourchette. \u00ab Je ne sais pas ce que je serais devenu si je ne l&#8217;avais pas ferm\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>Mon t\u00e9l\u00e9phone a vibr\u00e9 sur la toile cir\u00e9e, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du pain. 22 h 11. J&#8217;ai regard\u00e9 l&#8217;\u00e9cran. Docteur Bernard. Mon chef de service ne m&#8217;appelle jamais un samedi soir.<\/p>\n<p>Je me suis dit que c&#8217;\u00e9tait pour une garde. Je me suis dit que c&#8217;\u00e9tait pour mon planning.<\/p>\n<p>J&#8217;ai d\u00e9croch\u00e9. J&#8217;ai mis le haut-parleur sans y penser.<\/p>\n<p>\u00ab Manon. C&#8217;est Bernard. Je suis d\u00e9sol\u00e9 de vous d\u00e9ranger. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je vous \u00e9coute. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab La direction a re\u00e7u un signalement contre vous ce soir. Lundi, 8 h dans mon bureau. Venez avec votre carte professionnelle. \u00bb<\/p>\n<p>Dimanche, 14 h 20. Ma m\u00e8re venait de poser la cocotte sur la table de sa cuisine, \u00e0 Vaulx-en-Velin, quand mon t\u00e9l\u00e9phone a vibr\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la sali\u00e8re.<\/p>\n<p>L\u00e9a.<\/p>\n<p>\u00ab T&#8217;es assise ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je suis chez ma m\u00e8re, je mange une blanquette. Dis. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai eu la cadre sup par hasard. Le signalement, c&#8217;est trois points. Un : conflit d&#8217;int\u00e9r\u00eats, parce que t&#8217;as eu une relation avec le p\u00e8re d&#8217;une patiente mineure. Deux : soustraction d&#8217;un document m\u00e9dical, le carnet de sant\u00e9 d&#8217;Emma. Trois : intrusion dans les locaux d&#8217;un \u00e9tablissement tiers. Caluire. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab La buanderie. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Rien. \u00c7a vient de qui ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab D&#8217;un courrier d&#8217;avocat, \u00e0 en-t\u00eate. La direction a pas voulu me dire lequel. Mais t&#8217;as une id\u00e9e, non ? \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;avais une id\u00e9e. Ma m\u00e8re m&#8217;a regard\u00e9e par-dessus ses lunettes, la louche en l&#8217;air.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est qui ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Des gens qui ont une secr\u00e9taire. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mange. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pris ma fourchette. Mon ventre s&#8217;est contract\u00e9, plus fort que la veille. J&#8217;ai repos\u00e9 la fourchette. Il \u00e9tait 14 h 31. Je n&#8217;ai rien dit. \u00c0 14 h 38, il s&#8217;est contract\u00e9 de nouveau.<\/p>\n<p>\u00ab Maman. Prends les cl\u00e9s de la Clio. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a \u00e9teint le gaz sans poser de question. Elle a pris son cabas, mis dedans mes pantoufles, un Tupperware de blanquette et la bo\u00eete de Doliprane. Elle conduit la Clio comme un tracteur. On est arriv\u00e9es \u00e0 la maternit\u00e9 en quinze minutes.<\/p>\n<p>Une sage-femme m&#8217;a pos\u00e9 la sangle du monitoring. J&#8217;ai \u00e9cout\u00e9 le c\u0153ur du b\u00e9b\u00e9 sortir de la machine, rapide, r\u00e9gulier. Contractions toutes les six minutes. Col raccourci, pas ouvert.<\/p>\n<p>\u00ab Repos strict, docteur \u00bb, m&#8217;a dit la sage-femme, qui savait ce que j&#8217;\u00e9tais et n&#8217;en a rien fait. \u00ab Allong\u00e9e. Pas d&#8217;escalier, pas de marche, pas de garde. Je vous garde. Vous \u00eates \u00e0 trente semaines, on ne joue pas avec \u00e7a. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et lundi ? J&#8217;ai un rendez-vous \u00e0 8 h. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Lundi, vous \u00eates ici. \u00bb<\/p>\n<p>On m&#8217;a install\u00e9e dans une chambre \u00e0 deux lits, rideau tir\u00e9, l&#8217;autre lit vide. Un plateau-repas avec un yaourt et une compote. Ma m\u00e8re s&#8217;est assise dans le fauteuil, son cabas entre les pieds. Elle ne parlait pas. Elle regardait le moniteur comme elle regarde une cocotte qui fr\u00e9mit.<\/p>\n<p>Vers 19 h, L\u00e9a est arriv\u00e9e avec deux gobelets de chocolat chaud du distributeur. Un euro cinquante pi\u00e8ce. Elle a pos\u00e9 le mien sur la table de chevet.<\/p>\n<p>\u00ab T&#8217;as une t\u00eate de papier. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Merci. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Bernard est pas m\u00e9chant. Il va te demander des explications, c&#8217;est tout. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et toi ? Tu as tap\u00e9 Lambert-Duval dans le logiciel. Ils peuvent voir \u00e7a. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ils m&#8217;ont rien demand\u00e9. Pas encore. \u00bb Elle a hauss\u00e9 une \u00e9paule. \u00ab Si on me vire pour \u00e7a, j&#8217;irai voir ma cousine. Ma\u00eetre Robert. Elle est avocate, elle r\u00e9pond \u00e0 n&#8217;importe qui \u00e0 n&#8217;importe quelle heure. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Garde son num\u00e9ro. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je l&#8217;ai d\u00e9j\u00e0 dans mon t\u00e9l\u00e9phone. \u00bb<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re s&#8217;est lev\u00e9e \u00e0 20 h, pour descendre prendre l&#8217;air. Elle a embrass\u00e9 mon front. Elle ne l&#8217;avait pas fait depuis que j&#8217;avais dix ans.<\/p>\n<p>J&#8217;ai ferm\u00e9 les yeux.<\/p>\n<p>Quand je les ai rouverts, il y avait quelqu&#8217;un debout au pied du lit.<\/p>\n<p>Manteau camel. Un rang de perles. Son sac \u00e0 main pos\u00e9 sur ses deux mains, comme \u00e0 un enterrement.<\/p>\n<p>\u00ab Mademoiselle Petit. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Madame. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab On m&#8217;a dit que vous \u00e9tiez ici. \u00bb Elle a regard\u00e9 le moniteur, puis la sangle, puis moi. \u00ab Je regrette. Sinc\u00e8rement. Une grossesse difficile, dans votre situation. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Comment vous m&#8217;avez trouv\u00e9e ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab On trouve toujours, dans une ville. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a ouvert son sac. Elle en a sorti une enveloppe blanche, l&#8217;a d\u00e9cachet\u00e9e, et elle a pos\u00e9 sur mon plateau, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du yaourt, un ch\u00e8que. Cr\u00e9dit Agricole. Ma vue s&#8217;est arr\u00eat\u00e9e sur les z\u00e9ros.<\/p>\n<p>Vingt mille euros. \u00c0 l&#8217;ordre de Manon Petit.<\/p>\n<p>\u00ab Pour le b\u00e9b\u00e9 \u00bb, a dit B\u00e9atrice, \u00ab et pour votre silence. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas touch\u00e9 au ch\u00e8que.<\/p>\n<p>\u00ab Vingt mille euros, c&#8217;est trente-deux mois de votre loyer. Je me suis renseign\u00e9e. Six cent vingt euros, au quatri\u00e8me sans ascenseur. Votre m\u00e8re fait des m\u00e9nages, je crois. Elle en a fait. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Sortez. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je vais sortir. Je veux juste que vous r\u00e9fl\u00e9chissiez. Vous \u00eates une femme intelligente. Vous avez un enfant qui arrive, un Livret A que j&#8217;imagine modeste, et un rendez-vous avec la direction demain matin. Je ne vous menace pas. Je vous aide. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous me payez pour que je me taise. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je vous paie pour que vous soyez tranquille. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pris le ch\u00e8que.<\/p>\n<p>Je ne sais pas pourquoi. Si, je sais. Le Livret A \u00e0 212 euros, la banque qui appelle pour le d\u00e9couvert, le loyer le 5 du mois. Le b\u00e9b\u00e9 qui allait na\u00eetre dans un F2 au quatri\u00e8me. Mes doigts se sont ferm\u00e9s sur le papier avant que je d\u00e9cide quoi que ce soit.<\/p>\n<p>Elle a regard\u00e9 ma main, et elle a eu son petit sourire, sans les yeux.<\/p>\n<p>\u00ab Voil\u00e0 \u00bb, a-t-elle dit.<\/p>\n<p>\u00ab Je l&#8217;ai pas encaiss\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous le ferez. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a remis le sac sur son \u00e9paule. Elle a reboutonn\u00e9 son manteau, un bouton, puis un autre. Sur le seuil, elle s&#8217;est retourn\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab Lundi, 10 h, ce sera termin\u00e9, de toute fa\u00e7on. \u00bb<\/p>\n<p>Elle est partie. Ses chaussures plates n&#8217;ont pas fait de bruit dans le couloir.<\/p>\n<p>Le moniteur s&#8217;est mis \u00e0 bipper. Le c\u0153ur du b\u00e9b\u00e9 avait acc\u00e9l\u00e9r\u00e9. J&#8217;ai pos\u00e9 la main sur mon ventre, \u00e0 plat, et j&#8217;ai regard\u00e9 le ch\u00e8que, dans mon autre main, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du yaourt.<\/p>\n<p>L\u00e9a m&#8217;a gliss\u00e9 le chargeur dans la main sans me regarder, comme on passe une ordonnance.<\/p>\n<p>\u00ab Ton t\u00e9l\u00e9phone est \u00e0 six pour cent. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Merci. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je suis pas l\u00e0. \u00bb<\/p>\n<p>Elle est repartie vers l&#8217;ascenseur avec sa veste sur le bras, et j&#8217;ai branch\u00e9 mon portable \u00e0 la prise au-dessus du lit, trop court, si bien que je devais le tenir sur mon ventre. 22 h 50. Le ch\u00e8que \u00e9tait toujours l\u00e0, sur la table de chevet, contre la compote. Je l&#8217;avais retourn\u00e9 face contre le bois. \u00c7a ne changeait rien.<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re dormait dans le fauteuil, la bouche entrouverte, son cabas contre sa cheville. Je n&#8217;ai pas voulu la r\u00e9veiller.<\/p>\n<p>\u00c0 23 h 14, le t\u00e9l\u00e9phone a sonn\u00e9. Num\u00e9ro inconnu.<\/p>\n<p>J&#8217;ai d\u00e9croch\u00e9 sans parler.<\/p>\n<p>\u00ab Dame docteur ? \u00bb<\/p>\n<p>Une voix minuscule, \u00e9touff\u00e9e, comme sous une couverture.<\/p>\n<p>\u00ab Emma ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Chut. Mamie dort pas, elle marche dans le couloir. Je suis sous mon lit. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab O\u00f9 t&#8217;as eu mon num\u00e9ro ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est Papi. Il a mis ton num\u00e9ro dans le vieux t\u00e9l\u00e9phone et il a dit : tu appuies sur la dame docteur. Il a dit que c&#8217;\u00e9tait un secret. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis redress\u00e9e sur un coude. Le moniteur a bip\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Emma, il est tard. Tu devrais dormir. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. \u00bb Elle a renifl\u00e9. \u00ab Papa est pas rentr\u00e9. Mamie crie sur Papi. Et j&#8217;ai vu la bo\u00eete. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quelle bo\u00eete, ma puce ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab La bo\u00eete de g\u00e2teaux. Celle des biscuits, les LU. Mais y a pas de biscuits dedans. Y a des papiers. Des papiers de Maman. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Comment tu sais que c&#8217;est \u00e0 ta maman ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Y a un S dessus. Comme Sixtine. Je sais lire le S. \u00bb Elle a eu un petit silence. \u00ab Mamie dit que c&#8217;est ses papiers \u00e0 elle. Mais c&#8217;est \u00e9crit Maman. Elle la range dans son bureau, en haut, derri\u00e8re les nappes de No\u00ebl. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas boug\u00e9. J&#8217;ai regard\u00e9 ma m\u00e8re dormir.<\/p>\n<p>\u00ab Emma. Tu as tr\u00e8s bien fait de me le dire. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est vrai ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est vrai. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu as dit au b\u00e9b\u00e9 que j&#8217;ai un pl\u00e2tre ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je lui ai dit. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il a dit quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis mordu la l\u00e8vre. Je n&#8217;ai pas pleur\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Il a boug\u00e9. L\u00e0. \u00c0 l&#8217;instant. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Cool. \u00bb Il y a eu un bruit de pas, tr\u00e8s pr\u00e8s, derri\u00e8re elle. \u00ab Elle vient. Je raccroche. Au revoir, dame docteur. \u00bb<\/p>\n<p>Tonalit\u00e9.<\/p>\n<p>Je suis rest\u00e9e avec le t\u00e9l\u00e9phone contre l&#8217;oreille, longtemps apr\u00e8s. Puis je me suis r\u00e9p\u00e9t\u00e9 les trois choses. Bo\u00eete LU. Bureau de B\u00e9atrice. Nappes de No\u00ebl. Je n&#8217;avais ni cl\u00e9, ni acc\u00e8s, ni droit d&#8217;y mettre les pieds.<\/p>\n<p>\u00c0 23 h 31, il a sonn\u00e9 de nouveau. Autre num\u00e9ro inconnu.<\/p>\n<p>\u00ab Docteur Petit ? \u00bb<\/p>\n<p>Une voix d&#8217;homme, basse, lente, fatigu\u00e9e. Quelqu&#8217;un qui parle depuis une pi\u00e8ce o\u00f9 il ne faut pas faire de bruit.<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Bertrand Lambert-Duval. Je suis le grand-p\u00e8re d&#8217;Emma. \u00bb<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re a remu\u00e9 dans son fauteuil. J&#8217;ai baiss\u00e9 la voix.<\/p>\n<p>\u00ab Monsieur. Vous \u00eates le mari de&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab De B\u00e9atrice. Oui. Je sais ce que vous pensez. Que je suis un complice. Que je savais. \u00bb Il s&#8217;est racl\u00e9 la gorge. \u00ab Je ne suis pas son complice, docteur. Je suis son otage. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Comment \u00e7a, son otage ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quarante ans que je signe ce qu&#8217;elle pose devant moi. Je dirigeais le d\u00e9p\u00f4t de Villeurbanne. Elle dirigeait tout le reste. En mars de l&#8217;ann\u00e9e derni\u00e8re, elle m&#8217;a pos\u00e9 un papier de trop sur le bureau. Je l&#8217;ai pas sign\u00e9. Elle m&#8217;a regard\u00e9. Je me suis tu. \u00bb Il a respir\u00e9. \u00ab Je me suis tu pendant vingt mois. J&#8217;en ai honte. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous savez o\u00f9 est la bo\u00eete LU. \u00bb<\/p>\n<p>Un silence. Puis :<\/p>\n<p>\u00ab Emma vous a appel\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c0 l&#8217;instant. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle est plus maligne que nous tous. \u00bb Un petit bruit dans sa voix, qui ressemblait \u00e0 un rire et qui n&#8217;en \u00e9tait pas un. \u00ab Oui. Je sais o\u00f9 est la bo\u00eete. Je sais ce qu&#8217;il y a dedans. La procuration originale, celle qu&#8217;elle a fait signer, ou plut\u00f4t qu&#8217;elle a sign\u00e9e elle-m\u00eame. Le contrat du pr\u00eat. Et d&#8217;autres choses. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Comment vous le savez ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce que c&#8217;est moi qui l&#8217;ai trouv\u00e9e, en juin. Et que je l&#8217;ai remise \u00e0 sa place sans rien dire. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis assise au bord du lit, jambes pendantes, sans m&#8217;en rendre compte. Le moniteur a bip\u00e9 de nouveau. J&#8217;ai desserr\u00e9 la sangle d&#8217;un cran, pour mieux respirer.<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez le carnet d&#8217;Emma ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. Dans ma veste. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Sortez-le. D\u00e9pliez le dessin, \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur. Une maison, avec une chemin\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis pench\u00e9e vers la chaise. La veste, la poche, le carton de la couverture, le coin rong\u00e9, l&#8217;autocollant de la mutuelle de travers. Le dessin d&#8217;Emma \u00e9tait pli\u00e9 en quatre contre la derni\u00e8re page. Une maison au feutre rouge, un soleil en bas \u00e0 gauche, des fen\u00eatres carr\u00e9es. Et dans la fen\u00eatre du milieu, presque invisible, au crayon gris, un petit trait avec trois dents.<\/p>\n<p>Une cl\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Je la vois. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est Sixtine qui l&#8217;a dessin\u00e9e en mai. Avec Emma, sur ses genoux, un apr\u00e8s-midi o\u00f9 j&#8217;\u00e9tais venu la voir sans que B\u00e9atrice le sache. Elle ne pouvait pas parler assez vite. Elle a pris le crayon de l&#8217;aide-soignante, et elle a dessin\u00e9 ce qu&#8217;elle avait devin\u00e9. La cl\u00e9 de la bo\u00eete. \u00bb Il a marqu\u00e9 une pause. \u00ab Elle savait que quelqu&#8217;un finirait par comprendre. Moi, j&#8217;ai compris. Pas B\u00e9atrice. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et la cl\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je l&#8217;ai. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis tue. Dans le couloir, un chariot a roul\u00e9. Dans le fauteuil, ma m\u00e8re a ronfl\u00e9 deux fois, doucement.<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi vous m&#8217;appelez maintenant, Monsieur ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce que demain, \u00e0 10 h, Sixtine part pour \u00c9vian. Parce que mercredi, la maison est vendue. Et parce que ma petite-fille m&#8217;a dit ce soir, dans le noir, sous son lit : Papi, la dame docteur, elle fait pas peur. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai ferm\u00e9 les yeux.<\/p>\n<p>\u00ab Qu&#8217;est-ce que vous voulez que je fasse ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Demain, 7 h, devant la boulangerie de la rue Garibaldi. Viens seule. \u00bb<\/p>\n<p>Il a raccroch\u00e9.<\/p>\n<p>J&#8217;ai pos\u00e9 le t\u00e9l\u00e9phone sur le drap. J&#8217;ai regard\u00e9 ma m\u00e8re dormir, le ch\u00e8que face contre le bois, la lumi\u00e8re verte du moniteur. Puis j&#8217;ai d\u00e9graf\u00e9 la sangle du monitoring, une attache apr\u00e8s l&#8217;autre.<\/p>\n<p>\u00c0 5 h 52, j&#8217;ai sign\u00e9 une d\u00e9charge contre avis m\u00e9dical, et la sage-femme de nuit m&#8217;a dit que si je perdais le b\u00e9b\u00e9, ce serait \u00e9crit en toutes lettres.<\/p>\n<p>\u00ab Vous le savez, docteur. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je le sais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors pourquoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce que quelqu&#8217;un va \u00eatre enferm\u00e9 \u00e0 10 h, et que je suis la seule \u00e0 avoir \u00e9crit un papier qui le prouve. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a rang\u00e9 le formulaire dans sa chemise sans un mot. J&#8217;avais rempli des dizaines de d\u00e9charges. C&#8217;\u00e9tait la premi\u00e8re fois que je tenais le stylo de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9. Ma main n&#8217;a pas trembl\u00e9.<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re m&#8217;attendait devant l&#8217;ascenseur avec son cabas et ses cl\u00e9s. Elle n&#8217;avait rien demand\u00e9 de la nuit. Elle a juste mis le ch\u00e8que de B\u00e9atrice dans son portefeuille, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de sa carte Vitale, et l&#8217;a referm\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab On le br\u00fblera plus tard. Pour l&#8217;instant, j&#8217;pr\u00e9f\u00e8re savoir o\u00f9 il est. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a conduit. Moi, j&#8217;ai pris du Doliprane dans la bo\u00eete qui tra\u00eenait sous le si\u00e8ge, deux comprim\u00e9s, sans eau. \u00c0 6 h 55, on a tourn\u00e9 dans la rue Garibaldi.<\/p>\n<p>La boulangerie venait d&#8217;allumer ses lumi\u00e8res. Un homme de soixante-six ans attendait sur le trottoir, en manteau gris, un grand sac Monoprix \u00e0 la main. Il avait les \u00e9paules qui tombent de quelqu&#8217;un qui n&#8217;a pas dormi depuis des mois. Il m&#8217;a regard\u00e9e descendre de la Clio, mon ventre en avant, ma m\u00e8re derri\u00e8re moi.<\/p>\n<p>\u00ab Je vous avais dit seule. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est ma m\u00e8re. Elle reste dans la voiture. \u00bb<\/p>\n<p>Il a hoch\u00e9 la t\u00eate. Il m&#8217;a tendu le sac, sans un mot.<\/p>\n<p>Dedans, une bo\u00eete \u00e0 g\u00e2teaux LU, rouge et bleue, caboss\u00e9e au coin. \u00c7a sentait le vieux carton et la poussi\u00e8re de placard. Je l&#8217;ai ouverte sur le capot de la Clio.<\/p>\n<p>Une procuration, deux pages, un tampon de notaire. La signature de Sixtine, trop nette, trop r\u00e9guli\u00e8re. Le contrat de pr\u00eat, avec le chiffre au milieu. 640 000 \u20ac. Et une feuille quadrill\u00e9e de cahier d&#8217;\u00e9colier, couverte de la m\u00eame signature, recopi\u00e9e onze fois, de plus en plus ressemblante.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est l&#8217;\u00e9criture de ma femme \u00bb, a dit Bertrand. \u00ab La feuille. Elle s&#8217;est entra\u00een\u00e9e. Elle \u00e9crit comme \u00e7a quand elle se concentre. Elle ne sait pas qu&#8217;on la reconna\u00eet. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi vous ne l&#8217;avez pas gard\u00e9e chez vous ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce qu&#8217;elle fouille. Parce qu&#8217;elle compte les cl\u00e9s. \u00bb Il a regard\u00e9 la rue vide. \u00ab Je rentre avant qu&#8217;elle descende prendre son caf\u00e9. Dites \u00e0 Sixtine que je suis d\u00e9sol\u00e9. Dites-lui que j&#8217;ai mis vingt mois \u00e0 ouvrir une bo\u00eete. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je lui dirai. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et dites \u00e0 Guillaume&#8230; \u00bb Il s&#8217;est arr\u00eat\u00e9. \u00ab Non. Il saura. \u00bb<\/p>\n<p>Il est reparti \u00e0 pied, le dos vo\u00fbt\u00e9, sans se retourner.<\/p>\n<p>\u00c0 8 h pile, j&#8217;\u00e9tais devant le bureau de Bernard, mon sac de sport sur l&#8217;\u00e9paule et la bo\u00eete LU dans un sac en papier de boulangerie. Il m&#8217;attendait debout, une chemise cartonn\u00e9e \u00e0 la main. L\u00e9a avait donn\u00e9 son num\u00e9ro \u00e0 sa cousine \u00e0 7 h 40. Il avait d\u00e9j\u00e0 re\u00e7u l&#8217;appel de Ma\u00eetre Robert.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne vous ai pas convoqu\u00e9e pour cette histoire de signalement, Manon. Je vous ai convoqu\u00e9e pour \u00e7a. \u00bb<\/p>\n<p>Il a pos\u00e9 la chemise sur le bureau. Une feuille, photocopi\u00e9e en bleu. Une \u00e9criture de cochon, la mienne.<\/p>\n<p>14 mars, 11 h. GCS 3. Aucune ouverture des yeux, aucune r\u00e9ponse verbale, aucune r\u00e9ponse motrice. Mme L.-D.<\/p>\n<p>J&#8217;ai relu. J&#8217;ai relu encore. Onze heures, la minute m\u00eame o\u00f9 une signature avait \u00e9t\u00e9 pos\u00e9e en bas d&#8217;une procuration, pendant que cette femme ne r\u00e9pondait \u00e0 rien.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est le seul document dat\u00e9 et sign\u00e9 par un m\u00e9decin \u00bb, a dit Bernard. \u00ab Je ne peux pas le sortir sans l&#8217;accord de la patiente. Seule Madame Lambert-Duval peut demander l&#8217;ouverture de son dossier. Sa demande, sign\u00e9e de sa main, et une r\u00e9vocation de la procuration. Le reste, \u00e7a prendra des semaines. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Lundi, 10 h. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. Ma\u00eetre Robert sera \u00e0 Caluire \u00e0 9 h 45 avec un commissaire de justice. Elle a un papier de r\u00e9vocation tout pr\u00eat, elle l&#8217;a r\u00e9dig\u00e9 en vingt minutes. Moi, je vous fais porter la copie certifi\u00e9e d\u00e8s que la demande est sign\u00e9e. \u00bb Il a crois\u00e9 les bras. \u00ab Vous avez sign\u00e9 une d\u00e9charge, vous \u00eates en repos strict, et je devrais vous envoyer au lit. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous allez le faire ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb<\/p>\n<p>On a frapp\u00e9 \u00e0 la porte.<\/p>\n<p>Guillaume avait le visage de quelqu&#8217;un qui n&#8217;a pas dormi non plus. Il tenait deux feuilles pli\u00e9es en deux, \u00e9crites \u00e0 la main, serr\u00e9es entre le pouce et l&#8217;index. Il les a pos\u00e9es devant moi.<\/p>\n<p>\u00ab Je soussign\u00e9 Guillaume Lambert-Duval, atteste que l&#8217;attestation sur l&#8217;honneur dat\u00e9e du 2 avril est fausse, et que je n&#8217;ai jamais vu ma femme signer quoi que ce soit. \u00bb Il a lu \u00e0 voix haute, d&#8217;un trait, comme on \u00f4te un pansement. \u00ab Il y a ma signature. La date. J&#8217;ai mis aussi le num\u00e9ro de ma carte d&#8217;identit\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu sais ce que \u00e7a te co\u00fbte ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Emma ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle dort chez mes parents. J&#8217;ai pr\u00e9venu mon p\u00e8re. \u00bb Il a h\u00e9sit\u00e9. \u00ab Je ne l&#8217;ai pas pr\u00e9venue elle. Je lui dirai apr\u00e8s. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Apr\u00e8s quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Apr\u00e8s. \u00bb<\/p>\n<p>Bernard a regard\u00e9 sa montre. 8 h 50.<\/p>\n<p>On est descendus \u00e0 trois dans le parking, ma m\u00e8re d\u00e9j\u00e0 au volant. Guillaume s&#8217;est assis \u00e0 l&#8217;arri\u00e8re, la bo\u00eete LU sur les genoux, les deux mains pos\u00e9es dessus, comme un enfant dans un car. Je me suis laiss\u00e9e tomber \u00e0 l&#8217;avant. Ma m\u00e8re a d\u00e9marr\u00e9, a pass\u00e9 la premi\u00e8re, a rong\u00e9 l&#8217;embrayage.<\/p>\n<p>Le trajet de Caluire, un lundi matin, c&#8217;est vingt-cinq minutes si tout va bien. \u00c0 9 h 05, on \u00e9tait dans les embouteillages de la presqu&#8217;\u00eele. \u00c0 9 h 10, la Clio a tressaut\u00e9 en haut du pont Morand.<\/p>\n<p>\u00c0 9 h 12, elle a cal\u00e9.<\/p>\n<p>Le moteur a touss\u00e9 une fois, puis il s&#8217;est tu. Des klaxons ont \u00e9clat\u00e9 derri\u00e8re nous. Ma m\u00e8re a tourn\u00e9 la cl\u00e9. Rien. Elle l&#8217;a retourn\u00e9e. Un clic.<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai pas vidang\u00e9 depuis le printemps \u00bb, a dit ma m\u00e8re, tr\u00e8s calmement.<\/p>\n<p>J&#8217;ai regard\u00e9 l&#8217;horloge du tableau de bord. Quarante-huit minutes.<\/p>\n<p>\u00ab Pousse, Guillaume ! \u00bb<\/p>\n<p>Il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 dehors, en chemise, les deux mains \u00e0 plat sur le coffre de la Clio. Je m&#8217;\u00e9tais gliss\u00e9e c\u00f4t\u00e9 passager. Mon ventre d\u00e9passait de la porti\u00e8re et je poussais quand m\u00eame, une main sur le montant.<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re gardait le pied sur l&#8217;embrayage. \u00c7a sentait le caoutchouc chaud.<\/p>\n<p>\u00ab Maman, tu rel\u00e2ches quand je dis. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;sais faire, Manon. J&#8217;ai cal\u00e9 plus de fois que toi. \u00bb<\/p>\n<p>Un type en camionnette blanche s&#8217;est arr\u00eat\u00e9 derri\u00e8re nous. Il n&#8217;a pas klaxonn\u00e9. Il a serr\u00e9 son frein \u00e0 main, il est descendu et il s&#8217;est coll\u00e9 au pare-chocs, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Guillaume. Personne n&#8217;a parl\u00e9. \u00c0 9 h 16, la pente du pont nous a pris.<\/p>\n<p>\u00ab Maintenant ! \u00bb<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re a l\u00e2ch\u00e9. Le moteur a touss\u00e9 deux fois, puis il a tenu. Guillaume a tap\u00e9 sur le toit. Le type a lev\u00e9 le pouce et il est remont\u00e9 dans sa camionnette comme s&#8217;il venait de ramasser un caddie.<\/p>\n<p>On a roul\u00e9 \u00e0 toute vitesse le long du quai, Nadine pench\u00e9e sur le volant. Guillaume serrait la bo\u00eete LU \u00e0 deux bras sur la banquette arri\u00e8re. Moi, je comptais les minutes sur le tableau de bord.<\/p>\n<p>\u00c0 9 h 41, la Clio est mont\u00e9e sur le trottoir derri\u00e8re la clinique de Caluire, c\u00f4t\u00e9 livraisons.<\/p>\n<p>Josiane nous attendait devant une porte m\u00e9tallique grise, en blouse, les bras crois\u00e9s. Elle avait l&#8217;air de quelqu&#8217;un qui garde une sortie de secours.<\/p>\n<p>\u00ab Vous \u00eates en retard. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab La voiture a cal\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Peu importe. Entrez. Les ambulanciers sont gar\u00e9s devant, mais Madame Lambert-Duval n&#8217;est pas encore l\u00e0. Leroy est \u00e0 l&#8217;accueil. \u00bb<\/p>\n<p>On est pass\u00e9s devant les machines. La buanderie \u00e9tait chaude, pleine de vapeur et d&#8217;une odeur de lessive qui piquait le nez. Des draps pli\u00e9s sur des chariots, deux tambours qui tournaient.<\/p>\n<p>Ma\u00eetre Robert nous attendait debout pr\u00e8s d&#8217;un chariot, un cartable \u00e0 roulettes \u00e0 ses pieds, tailleur gris, quarante ans peut-\u00eatre. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 d&#8217;elle, un homme en parka avec une mallette. Il regardait sa montre.<\/p>\n<p>\u00ab Docteur Petit. L\u00e9a m&#8217;avait pr\u00e9venue que vous seriez juste. Monsieur est le commissaire de justice. Il constate, il ne commente pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Bonjour \u00bb, a dit l&#8217;homme \u00e0 la parka.<\/p>\n<p>Sixtine \u00e9tait dans un fauteuil roulant, entre les deux chariots, une couverture \u00e0 carreaux sur les genoux. Josiane l&#8217;avait descendue par l&#8217;ascenseur de service. Elle \u00e9tait maigre. Elle avait les cheveux courts, mal coup\u00e9s, et le m\u00eame pyjama d&#8217;h\u00f4pital que ceux que je distribue aux urgences.<\/p>\n<p>Elle a regard\u00e9 Guillaume d&#8217;abord. Longtemps. Puis moi.<\/p>\n<p>\u00ab Docteur&#8230; Petit. \u00bb La voix lente, cass\u00e9e, une syllabe apr\u00e8s l&#8217;autre. \u00ab Vous&#8230; \u00eates venue. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Josiane&#8230; disait&#8230; que vous&#8230; ne viendriez pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Josiane se trompait. \u00bb<\/p>\n<p>Josiane a hauss\u00e9 les \u00e9paules et elle est all\u00e9e surveiller la porte.<\/p>\n<p>Ma\u00eetre Robert a ouvert une pochette en plastique. Elle a lu \u00e0 voix basse, pour que \u00e7a tienne dans la buanderie et pas au-del\u00e0.<\/p>\n<p>\u00ab Madame, vous demandez ce matin l&#8217;acc\u00e8s \u00e0 l&#8217;int\u00e9gralit\u00e9 de votre dossier m\u00e9dical, y compris le service de r\u00e9animation du mois de mars. Et vous r\u00e9voquez toute procuration donn\u00e9e en votre nom. Vous confirmez ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je&#8230; confirme. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous signerez de la main droite ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab La gauche&#8230; tremble. \u00bb<\/p>\n<p>Sa main gauche tremblait, en effet, pos\u00e9e sur la couverture. De la droite, elle a pris le stylo comme un enfant prend une cuill\u00e8re. Elle a sign\u00e9 la demande, puis la r\u00e9vocation. \u00c7a a dur\u00e9 plus d&#8217;une minute. Personne n&#8217;a respir\u00e9 fort.<\/p>\n<p>\u00ab Sign\u00e9 \u00e0 9 h 49 \u00bb, a dit le commissaire de justice, et il a \u00e9crit l&#8217;heure.<\/p>\n<p>Ma\u00eetre Robert a pris les deux feuilles en photo et elle a tap\u00e9 sur son t\u00e9l\u00e9phone.<\/p>\n<p>\u00ab Docteur Bernard recevra \u00e7a dans dix secondes. Il m&#8217;a promis la copie certifi\u00e9e. Il dit vingt-cinq minutes. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et \u00e0 10 h ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c0 10 h, les ambulanciers trouveront une patiente qui refuse de partir, devant un officier minist\u00e9riel. \u00c7a change la nature de leur trajet. \u00bb<\/p>\n<p>Dans mon sac de sport, j&#8217;avais un flacon de Doliprane sirop, celui de la p\u00e9diatrie, que j&#8217;emporte toujours. Je ne sais pas pourquoi je l&#8217;ai sorti. Sixtine a lev\u00e9 le nez.<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a&#8230; sent&#8230; \u00bb Elle a cherch\u00e9 le mot. \u00ab La nuit. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi, a sorti son mouchoir de son cabas et ne l&#8217;a pas utilis\u00e9.<\/p>\n<p>La porte s&#8217;est ouverte d&#8217;un coup. Josiane, le visage ferm\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Elle est l\u00e0. En avance. \u00bb<\/p>\n<p>9 h 53.<\/p>\n<p>Ma\u00eetre Robert a referm\u00e9 sa pochette. \u00ab On sort ensemble. Le commissaire reste \u00e0 un m\u00e8tre de Madame, et personne ne la touche. \u00bb<\/p>\n<p>On a pouss\u00e9 le fauteuil dans le couloir. Josiane tenait les poign\u00e9es.<\/p>\n<p>B\u00e9atrice marchait vers nous, manteau camel, perles, sac au bras. Deux ambulanciers derri\u00e8re elle avec une chaise de transfert. Docteur Leroy \u00e0 sa droite, une chemise cartonn\u00e9e sous le bras. Et Bertrand, un pas en arri\u00e8re, en manteau gris, les mains vides, qui ne me regardait pas.<\/p>\n<p>Elle s&#8217;est arr\u00eat\u00e9e \u00e0 trois m\u00e8tres. Elle a regard\u00e9 le fauteuil, puis Guillaume, puis la bo\u00eete, puis mon ventre.<\/p>\n<p>\u00ab Madame Lambert-Duval ne peut recevoir personne \u00bb, a dit Leroy. Il a tendu sa chemise au commissaire de justice. \u00ab J&#8217;ai \u00e9tabli samedi un certificat. Troubles cognitifs s\u00e9v\u00e8res. Elle est incapable de signer quoi que ce soit. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Samedi, \u00e0 quelle heure ? \u00bb a demand\u00e9 Ma\u00eetre Robert.<\/p>\n<p>\u00ab 18 h. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors vous avez attest\u00e9 samedi qu&#8217;elle ne pouvait rien signer. Et ce matin, elle vient de signer. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous vous \u00eates tous servis d&#8217;elle \u00bb, a dit B\u00e9atrice. Elle me regardait, moi. \u00ab Une avocate, un huissier, une interne. Vous avez ramass\u00e9 une malade dans un couloir, mademoiselle Petit, pour lui faire dire ce que vous vouliez. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Personne ne lui a rien fait dire, Madame. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tout ce qui a \u00e9t\u00e9 sign\u00e9 ici est nul, Monsieur. \u00bb Elle s&#8217;est tourn\u00e9e vers le commissaire de justice, tr\u00e8s droite. \u00ab Et puisque ces gens aiment les signatures. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a pivot\u00e9, lentement, vers son fils.<\/p>\n<p>\u00ab Demandez \u00e0 mon fils ce qu&#8217;il a sign\u00e9 le 2 avril. \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume a pos\u00e9 la bo\u00eete LU contre sa hanche. Il a fait un pas en avant. Il a pris une grande inspiration.<\/p>\n<p>Sixtine avait pos\u00e9 sa main gauche \u00e0 plat sur la couverture. Elle ne tremblait plus.<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai remarqu\u00e9 parce que je regardais n&#8217;importe quoi sauf Guillaume. Le carrelage, les perles de B\u00e9atrice, le carnet de sant\u00e9 d&#8217;Emma qui d\u00e9passait de ma poche.<\/p>\n<p>\u00ab Le 2 avril, j&#8217;ai sign\u00e9 une attestation sur l&#8217;honneur. \u00bb<\/p>\n<p>Il a parl\u00e9 \u00e0 l&#8217;huissier, pas \u00e0 sa m\u00e8re. Il tenait ses deux feuilles pli\u00e9es en deux.<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai \u00e9crit que j&#8217;avais vu ma femme signer une procuration, en pleine possession de ses facult\u00e9s. C&#8217;\u00e9tait faux. Le 14 mars, elle \u00e9tait en r\u00e9animation. Elle ne reconnaissait personne. Je n&#8217;\u00e9tais pas l\u00e0. Je n&#8217;ai rien vu. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous savez que je consigne ce que vous dites, Monsieur \u00bb, a dit le commissaire de justice.<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. \u00bb Guillaume lui a tendu les feuilles. \u00ab Voil\u00e0 ma r\u00e9tractation. Mon nom, la date, ma carte d&#8217;identit\u00e9. Et le reste : ma m\u00e8re m&#8217;a dit que si je parlais, je perdais Emma. Je l&#8217;ai \u00e9crit aussi. \u00bb<\/p>\n<p>B\u00e9atrice n&#8217;a pas boug\u00e9. Elle a juste serr\u00e9 l&#8217;anse de son sac.<\/p>\n<p>\u00ab Tu d\u00e9lires, Guillaume. Tu as dormi trois heures. Docteur Leroy&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je maintiens mon certificat \u00bb, a dit Leroy, d&#8217;une voix tr\u00e8s mince.<\/p>\n<p>Ma\u00eetre Robert a regard\u00e9 le certificat, puis Leroy, puis elle a murmur\u00e9 quelque chose au commissaire. Il a \u00e9crit plus vite.<\/p>\n<p>\u00ab Madame Lambert-Duval \u00bb, a-t-elle dit \u00e0 Sixtine, \u00ab pour le proc\u00e8s-verbal, voulez-vous lire votre r\u00e9vocation \u00e0 voix haute ? \u00bb<\/p>\n<p>Sixtine a pris la feuille de sa main droite. Elle l&#8217;a tenue \u00e0 bonne distance, comme quelqu&#8217;un qui n&#8217;a pas ses lunettes.<\/p>\n<p>\u00ab Je soussign\u00e9e Sixtine Lambert-Duval, saine d&#8217;esprit, r\u00e9voque \u00e0 compter de ce jour toute procuration donn\u00e9e en mon nom, \u00e0 qui que ce soit, sur n&#8217;importe quel bien. Je d\u00e9clare que je n&#8217;ai sign\u00e9 aucune procuration le 14 mars, ni \u00e0 aucune autre date, et que j&#8217;\u00e9tais ce jour-l\u00e0 en r\u00e9animation, inconsciente. Je demande l&#8217;acc\u00e8s \u00e0 mon dossier m\u00e9dical, et la saisie de la procuration originale. Fait \u00e0 Caluire, le lundi, \u00e0 10 h 02. \u00bb<\/p>\n<p>Elle n&#8217;avait pas b\u00e9gay\u00e9 une seule fois. Pas un mot cass\u00e9.<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re a dit : \u00ab Bah \u00e7a alors. \u00bb Josiane a regard\u00e9 le plafond.<\/p>\n<p>Sixtine a lev\u00e9 les yeux sur moi.<\/p>\n<p>\u00ab Pardon, docteur Petit. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pardon de quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Depuis le 8 mai, je parle lentement avec tout le monde. Mon mari. Ma belle-m\u00e8re. Leroy. Et avec vous, samedi. J&#8217;ai continu\u00e9 avec vous. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il fallait que je sache si vous veniez pour moi ou pour Guillaume. \u00bb Elle a pos\u00e9 le papier sur ses genoux. \u00ab Une femme qui vient pour lui, elle ne passe pas par la buanderie apr\u00e8s qu&#8217;on l&#8217;a ray\u00e9e de la liste. Elle ne revient pas lundi matin en d\u00e9charge contre avis m\u00e9dical, avec une bo\u00eete \u00e0 g\u00e2teaux. Je ne le savais pas samedi. Je voulais le savoir. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous m&#8217;avez laiss\u00e9e vous croire malade. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai ri. Une fois, par le nez, sans rien de joyeux dedans. J&#8217;avais mal au dos, aux jambes, et une envie de pleurer qui n&#8217;est pas venue.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est pas tr\u00e8s gentil, \u00e7a, Sixtine. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb Elle a presque souri. \u00ab Mais c&#8217;est vous qui m&#8217;avez parl\u00e9 du balcon, la nuit. Je me suis dit que quelqu&#8217;un qui parle comme \u00e7a \u00e0 une femme qui ne r\u00e9pond pas ne se trompe pas de camp. \u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 c\u00f4t\u00e9 de moi, Guillaume a baiss\u00e9 la t\u00eate. Il pleurait sans bruit, les mains autour de la bo\u00eete.<\/p>\n<p>\u00ab Madame \u00bb, a dit un des ambulanciers, du fond du couloir, \u00ab on a un transfert \u00e0 10 h. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Madame refuse \u00bb, a r\u00e9pondu le commissaire de justice, sans lever le nez. \u00ab Je l&#8217;ai not\u00e9. Il est 10 h 04. \u00bb<\/p>\n<p>Les ambulanciers se sont regard\u00e9s, ils ont recul\u00e9 de deux pas, et l&#8217;un d&#8217;eux a sorti son t\u00e9l\u00e9phone.<\/p>\n<p>L\u00e9a est arriv\u00e9e \u00e0 10 h 21, en blouse sous son manteau, une enveloppe kraft \u00e0 la main, les cheveux coll\u00e9s au front. Elle avait pris le tram, puis couru. Elle s&#8217;est arr\u00eat\u00e9e net en voyant B\u00e9atrice.<\/p>\n<p>\u00ab De la part de Bernard \u00bb, a-t-elle dit \u00e0 Ma\u00eetre Robert. \u00ab Copie certifi\u00e9e conforme. Il m&#8217;a demand\u00e9 de te dire que ton \u00e9criture n&#8217;a pas chang\u00e9 depuis l&#8217;internat. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Merci, L\u00e9a. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je suis pas l\u00e0 \u00bb, a-t-elle dit, et elle s&#8217;est coll\u00e9e au mur.<\/p>\n<p>Ma\u00eetre Robert a ouvert l&#8217;enveloppe. Elle a sorti la feuille bleue photocopi\u00e9e et l&#8217;a tendue au commissaire de justice.<\/p>\n<p>Il l&#8217;a lue \u00e0 voix haute, tr\u00e8s neutre.<\/p>\n<p>\u00ab 14 mars, 11 h. GCS 3. Aucune ouverture des yeux, aucune r\u00e9ponse verbale, aucune r\u00e9ponse motrice. Madame L.-D. Sign\u00e9, docteur Petit. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et la procuration ? \u00bb a dit Ma\u00eetre Robert.<\/p>\n<p>Bertrand a avanc\u00e9. Personne ne l&#8217;avait entendu. Il a pris la bo\u00eete LU dans les bras de son fils, sans un mot, l&#8217;a pos\u00e9e sur le chariot de draps et l&#8217;a ouverte. Il a soulev\u00e9 les deux pages.<\/p>\n<p>\u00ab Dat\u00e9e du 14 mars, 11 h \u00bb, a-t-il dit. \u00ab Tampon du notaire. Et la feuille avec la signature recopi\u00e9e onze fois. De l&#8217;\u00e9criture de ma femme. \u00bb<\/p>\n<p>B\u00e9atrice l&#8217;a regard\u00e9. Pour la premi\u00e8re fois depuis le d\u00e9but, elle ne savait pas quoi dire.<\/p>\n<p>\u00ab Bertrand. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quarante ans, B\u00e9atrice. J&#8217;ai compt\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a ouvert la bouche. C&#8217;est Sixtine qui a parl\u00e9, sans \u00e9lever la voix, en se redressant dans son fauteuil.<\/p>\n<p>\u00ab Je n&#8217;ai jamais perdu la m\u00e9moire, B\u00e9atrice. Je me souviens de chaque mot que tu m&#8217;as dit quand tu me croyais endormie. \u00bb<\/p>\n<p>Mercredi, 11 h 20, banc en bois du commissariat, un gobelet de caf\u00e9 \u00e0 1,50 \u20ac refroidi entre mes mains.<\/p>\n<p>Le m\u00e9decin de la maternit\u00e9 m&#8217;avait donn\u00e9 deux heures de sortie. Pas une de plus. Ma m\u00e8re \u00e9tait assise \u00e0 ma droite avec son cabas sur les genoux. \u00c0 ma gauche, Ma\u00eetre Robert feuilletait un dossier qui avait grossi de moiti\u00e9 depuis lundi.<\/p>\n<p>Je n&#8217;avais pas dormi plus de quatre heures de suite depuis vendredi. Je ne me souvenais plus du reste de lundi qu&#8217;en morceaux. Les ambulanciers qui repartent \u00e0 vide. Le commissaire de justice qui range sa mallette. B\u00e9atrice, entre deux policiers, qui demande \u00e0 son mari s&#8217;il a pens\u00e9 \u00e0 lui apporter son sac. Il n&#8217;a pas r\u00e9pondu.<\/p>\n<p>\u00ab Garde \u00e0 vue prolong\u00e9e \u00bb, a dit Ma\u00eetre Robert. \u00ab Faux et usage de faux, escroquerie, usage d&#8217;un acte falsifi\u00e9. Elle a demand\u00e9 \u00e0 voir son avocat quatre fois. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et la vente de l&#8217;\u00cele de R\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ma\u00eetre Moreau m&#8217;a appel\u00e9e ce matin. La signature de ce mercredi est annul\u00e9e. Il dit qu&#8217;il ne savait rien. Je le crois \u00e0 moiti\u00e9. \u00bb Elle a tourn\u00e9 une page. \u00ab L&#8217;entreprise, elle, est plac\u00e9e sous administration. Un administrateur judiciaire est au d\u00e9p\u00f4t de Villeurbanne depuis hier. Guillaume lui a remis ses cl\u00e9s. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et Bertrand ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il a pris une valise lundi soir. Il loge chez Guillaume. \u00bb Elle a lev\u00e9 les yeux. \u00ab Il m&#8217;a demand\u00e9 de vous dire qu&#8217;il n&#8217;est pas fier. Et que la petite avait raison pour la dame docteur. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai bu une gorg\u00e9e de caf\u00e9 froid.<\/p>\n<p>\u00ab Et moi ? Le signalement ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Docteur Bernard a t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 \u00e0 8 h. \u00bb Elle a souri, pour la premi\u00e8re fois. \u00ab Il a retir\u00e9 le signalement. La direction a class\u00e9. Vous reprenez quand vous voulez, sans d\u00e9charge. Il a insist\u00e9 sur ces trois mots. \u00bb<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re s&#8217;est pench\u00e9e vers son cabas. Elle a sorti son portefeuille, l&#8217;a ouvert, et elle a pris le ch\u00e8que de B\u00e9atrice entre le pouce et l&#8217;index. Elle l&#8217;a tendu \u00e0 Ma\u00eetre Robert, comme on rend une monnaie.<\/p>\n<p>\u00ab 20 000 euros, a-t-elle dit. J&#8217;y ai pas touch\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Ma\u00eetre Robert a lu la ligne du bas. Elle a lev\u00e9 un sourcil.<\/p>\n<p>\u00ab Pour le b\u00e9b\u00e9, et pour votre silence. C&#8217;est \u00e9crit au dos ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle l&#8217;a dit devant moi. Et devant ma fille. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors ne l&#8217;encaissez jamais. Il va dans le dossier. \u00bb Elle l&#8217;a gliss\u00e9 dans une pochette, avec plus de soin que pour le reste. \u00ab Madame Petit, vous venez de rendre un grand service \u00e0 la justice. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je l&#8217;ai juste gard\u00e9 dans mon sac. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est ce que font les gens qui rendent service. \u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 11 h 40, la porte du fond s&#8217;est ouverte. Deux policiers, et entre eux B\u00e9atrice.<\/p>\n<p>Elle n&#8217;avait plus ses perles. On les lui avait retir\u00e9es, comme les lacets. Elle avait le m\u00eame manteau camel, la m\u00eame coiffure, mais quelque chose ne tenait plus dans ses \u00e9paules.<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re s&#8217;est raidie. Ma\u00eetre Robert a pos\u00e9 sa main sur mon bras.<\/p>\n<p>Ils sont pass\u00e9s devant le banc. B\u00e9atrice s&#8217;est arr\u00eat\u00e9e. Le policier a tir\u00e9 un peu sur son coude et elle l&#8217;a regard\u00e9 jusqu&#8217;\u00e0 ce qu&#8217;il la l\u00e2che.<\/p>\n<p>Elle m&#8217;a regard\u00e9e, moi. Mon ventre. La chaise en plastique. Mon sac de sport pos\u00e9 par terre.<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez gagn\u00e9 un proc\u00e8s. Pas une famille. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a repris sa marche. Le policier m&#8217;a jet\u00e9 un coup d&#8217;\u0153il g\u00ean\u00e9. La porte s&#8217;est referm\u00e9e.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai rien dit. Ma m\u00e8re a ouvert la bouche, puis elle l&#8217;a referm\u00e9e. Ma\u00eetre Robert a retir\u00e9 sa main.<\/p>\n<p>\u00ab Elle pensait s\u00fbrement vous faire mal \u00bb, a-t-elle dit.<\/p>\n<p>\u00ab Elle y est arriv\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. \u00bb<\/p>\n<p>On est rest\u00e9es assises encore une minute. Puis j&#8217;ai senti quelqu&#8217;un \u00e0 l&#8217;autre bout du banc.<\/p>\n<p>Guillaume s&#8217;\u00e9tait assis l\u00e0 sans bruit. Il avait mis son manteau noir de travers, comme s&#8217;il avait oubli\u00e9 de d\u00e9faire le bouton du bas. Il tenait un dossier cartonn\u00e9 contre lui, le m\u00eame que celui de Ma\u00eetre Robert.<\/p>\n<p>\u00ab Je viens pour ma d\u00e9position. J&#8217;\u00e9tais l\u00e0 avant vous. \u00bb Il a h\u00e9sit\u00e9. \u00ab Je n&#8217;ai pas voulu vous interrompre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu nous as pas interrompues. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Emma va bien. Sixtine est sortie de la clinique hier. Emma est rentr\u00e9e avec elle, elle dort dans son lit, elle a dessin\u00e9 une maison de plus. \u00bb Il a regard\u00e9 ses chaussures. \u00ab Voil\u00e0. C&#8217;est tout ce que je voulais te dire. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab D&#8217;accord. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab D&#8217;accord oui ? Ou d&#8217;accord j&#8217;ai entendu ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab D&#8217;accord j&#8217;ai entendu. \u00bb<\/p>\n<p>Il a hoch\u00e9 la t\u00eate, tr\u00e8s lentement. Il n&#8217;a rien demand\u00e9 d&#8217;autre. Il s&#8217;est lev\u00e9 quand on l&#8217;a appel\u00e9 pour sa d\u00e9position, et il a pass\u00e9 la porte du fond sans se retourner.<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re a attendu qu&#8217;il ait disparu.<\/p>\n<p>\u00ab Il a maigri, quand m\u00eame. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Maman. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai rien dit d&#8217;autre. \u00bb<\/p>\n<p>Je suis rentr\u00e9e \u00e0 la maternit\u00e9 \u00e0 13 h. On m&#8217;a rebranch\u00e9e au moniteur. J&#8217;ai mang\u00e9 le plateau en entier, le poulet, les haricots, la compote. L\u00e9a est pass\u00e9e \u00e0 19 h avec une pomme et une phrase : \u00ab Je suis pas l\u00e0. \u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 22 h 47, mon t\u00e9l\u00e9phone s&#8217;est allum\u00e9 sur le drap.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne te demande rien. Mais Emma demande la dame docteur tous les jours. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Maman. \u00c7a coule. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a lev\u00e9 les yeux de son carnet de comptes. Il \u00e9tait 3 h 10. Elle ne dormait plus beaucoup depuis le mois dernier, et moi non plus, avec un ventre qui appuyait sur tout.<\/p>\n<p>\u00ab Quoi, \u00e7a coule ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Sur ta toile cir\u00e9e. Sur le carrelage. J&#8217;ai perdu les eaux. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a regard\u00e9 le sol. Elle a regard\u00e9 son stylo. Elle a pos\u00e9 le stylo.<\/p>\n<p>\u00ab Bon. \u00bb<\/p>\n<p>Elle s&#8217;est lev\u00e9e, elle a attrap\u00e9 son cabas qui attendait depuis cinq semaines pr\u00e8s de la porte, avec mon sac de maternit\u00e9 dedans, la couverture, le pyjama, la compote. Elle a d\u00e9croch\u00e9 les cl\u00e9s de la Clio.<\/p>\n<p>\u00ab Je l&#8217;ai fait vidanger mardi. 89 euros. Elle d\u00e9marrera. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu me dis \u00e7a maintenant ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je te le dis pour que tu saches que ce soir, c&#8217;est pas la voiture le probl\u00e8me. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis lev\u00e9e \u00e0 mon tour. Une contraction m&#8217;a pli\u00e9e en deux sur le dossier de la chaise. J&#8217;ai compt\u00e9 jusqu&#8217;\u00e0 quarante. J&#8217;ai regard\u00e9 l&#8217;horloge du four. 3 h 14.<\/p>\n<p>\u00ab Appelle Sixtine \u00bb, ai-je dit.<\/p>\n<p>\u00ab Tu veux vraiment ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai dit que je voulais. \u00bb<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re m&#8217;a tendu le t\u00e9l\u00e9phone. J&#8217;ai appuy\u00e9 sur le nom. Elle a d\u00e9croch\u00e9 \u00e0 la premi\u00e8re sonnerie.<\/p>\n<p>\u00ab Manon ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a a commenc\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;arrive. Je ne dis rien \u00e0 personne d&#8217;autre. Je sors dans cinq minutes. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Guillaume sera avec toi ? \u00bb<\/p>\n<p>Un silence. Puis : \u00ab Il conduit. Emma dort sur la banquette arri\u00e8re. On ne la laisse pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab D&#8217;accord. Il attend dans le couloir. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il le sait. \u00bb<\/p>\n<p>On se tutoyait depuis la buanderie. Ou plut\u00f4t depuis le mois de mars, elle de son c\u00f4t\u00e9, moi du mien.<\/p>\n<p>La maternit\u00e9, \u00e0 3 h 40. Une sage-femme de nuit, petite, les cheveux attach\u00e9s avec un crayon. Elle m&#8217;a pos\u00e9 les questions d&#8217;usage en me regardant \u00e0 peine. Je connaissais les r\u00e9ponses. Je me suis entendue les dire quand m\u00eame, dans l&#8217;ordre.<\/p>\n<p>\u00ab Qui reste avec vous ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ma m\u00e8re. Et mon amie Sixtine. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et le papa ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Dans le couloir. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a lev\u00e9 les yeux de son dossier. Elle n&#8217;a rien not\u00e9 de plus.<\/p>\n<p>Dans le couloir, Guillaume s&#8217;\u00e9tait assis sur la banquette en ska\u00ef, son manteau noir roul\u00e9 en boule. Emma dormait la t\u00eate sur le manteau, un chausson de travers. Il m&#8217;a regard\u00e9e passer avec le fauteuil roulant. Il n&#8217;a pas parl\u00e9.<\/p>\n<p>Sixtine nous a rejointes \u00e0 3 h 52, avec une veste de pyjama sous son manteau. Elle s&#8217;est assise du c\u00f4t\u00e9 droit du lit, elle a pris ma main. La gauche ne tremblait pas.<\/p>\n<p>\u00ab Tu me racontes le balcon, ou c&#8217;est moi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Moi, j&#8217;ai pas la voix. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors c&#8217;est moi. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a racont\u00e9. Le balcon de Vaulx-en-Velin, les voisins qui font s\u00e9cher leurs draps, le troisi\u00e8me \u00e9tage \u00e0 gauche. C&#8217;\u00e9tait moi qui le lui avais dit, au mois de mars, sans savoir qu&#8217;elle entendait. Elle comptait les draps. Quatre, cinq, six, comme on compte des moutons, ou comme on compte des contractions.<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re, de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9, tenait mon pied. Elle ne disait rien. Elle regardait la perfusion qui gouttait.<\/p>\n<p>\u00c0 5 h, j&#8217;ai demand\u00e9 si on pouvait arr\u00eater. \u00c0 5 h 30, j&#8217;ai jur\u00e9. \u00c0 6 h 10, j&#8217;ai dit \u00e0 la sage-femme qu&#8217;elle se trompait de rythme, que je le savais, que j&#8217;en avais fait des dizaines. Elle a dit : \u00ab Vous \u00eates de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 ce matin, docteur. \u00bb Elle avait raison.<\/p>\n<p>\u00c0 6 h 52, j&#8217;ai pouss\u00e9. Une fois. Deux fois.<\/p>\n<p>Elle est arriv\u00e9e glissante, violette, furieuse. Un cri minuscule, enrou\u00e9, qui a rempli la pi\u00e8ce. Je l&#8217;ai vue. Je l&#8217;ai tenue sur ma poitrine. Elle avait des cheveux noirs coll\u00e9s et un poing contre la bouche.<\/p>\n<p>\u00ab Elle p\u00e8se trois kilos cent \u00bb, a dit la sage-femme. \u00ab Un nom ? \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai regard\u00e9 ma m\u00e8re. Elle \u00e9tait debout, les mains jointes sur le cabas, qu&#8217;elle n&#8217;avait pas l\u00e2ch\u00e9 de la nuit.<\/p>\n<p>\u00ab Jeanne. \u00bb<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re n&#8217;a pas boug\u00e9. Puis elle s&#8217;est assise sur la chaise en plastique, tr\u00e8s doucement, et elle a retir\u00e9 ses lunettes pour les essuyer avec sa manche.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;\u00e9tait le nom de ma m\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;sais, maman. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu aurais pu me le dire. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je voulais que ce soit moi qui le dise \u00e0 la petite. \u00bb<\/p>\n<p>Sixtine tenait toujours ma main. Elle riait un peu, et elle pleurait un peu, sans honte. Elle a pos\u00e9 la t\u00eate sur mon \u00e9paule, le temps d&#8217;une respiration.<\/p>\n<p>Dehors, dans le couloir, le cri avait travers\u00e9 la porte. J&#8217;ai entendu une chaise bouger. Puis une voix d&#8217;enfant, \u00e0 demi r\u00e9veill\u00e9e, tr\u00e8s claire dans le couloir vide :<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est elle qui crie comme moi ? \u00bb<\/p>\n<p>Guillaume a r\u00e9pondu quelque chose que je n&#8217;ai pas compris. Il y a eu le bruit d&#8217;une pi\u00e8ce dans un distributeur, et une machine qui crache une barre au bout d&#8217;une rotation.<\/p>\n<p>\u00c0 7 h 38, on a gratt\u00e9 \u00e0 la porte. La sage-femme s&#8217;est pench\u00e9e vers moi, pendant que Sixtine essuyait mes joues avec un mouchoir en papier.<\/p>\n<p>\u00ab Il y a quelqu&#8217;un qui demande \u00e0 voir la petite s\u0153ur. \u00bb<\/p>\n<p>Dans l&#8217;entreb\u00e2illement, une main d&#8217;enfant tenait un papier dor\u00e9.<\/p>\n<p>Le 9 mai, dans ma cuisine, il avait pos\u00e9 les cl\u00e9s sur la table, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la bo\u00eete de th\u00e9, et il avait dit : \u00ab Va en construire une ailleurs. \u00bb Il n&#8217;avait pas pris son manteau. Je l&#8217;avais laiss\u00e9 partir sans courir.<\/p>\n<p>Deux jours apr\u00e8s la naissance, dans la chambre 12 de la maternit\u00e9, la m\u00eame table n&#8217;existait plus, il n&#8217;y avait qu&#8217;un plateau-repas et une petite fille endormie dans un berceau en plastique transparent.<\/p>\n<p>Emma \u00e9tait assise sur le lit, jambes crois\u00e9es, un oreiller sur les genoux. Sixtine avait pos\u00e9 Jeanne dessus. Emma ne respirait presque pas.<\/p>\n<p>\u00ab Elle a des ongles minuscules. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et elle sent le lait. Mais y a pas de lait. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle sent la peau. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ah. \u00bb Elle a r\u00e9fl\u00e9chi. \u00ab Dame docteur, c&#8217;est ma s\u0153ur ou c&#8217;est ma demi-s\u0153ur ? Papi dit demi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ta s\u0153ur. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Papi dit des b\u00eatises, parfois. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a ouvert son poing. Au creux de sa paume, le papier dor\u00e9 du Kinder Bueno, pli\u00e9 en quatre. Elle l&#8217;a d\u00e9poussi\u00e9r\u00e9 sur son pyjama. Puis, tr\u00e8s d\u00e9licatement, elle a gliss\u00e9 un coin entre les doigts de Jeanne. Le poing du b\u00e9b\u00e9 s&#8217;est referm\u00e9 dessus.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est pour qu&#8217;elle ait un cadeau. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle va le garder. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle va le manger ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. Elle a pas de dents. \u00bb<\/p>\n<p>Emma a ri. C&#8217;\u00e9tait la premi\u00e8re fois que je l&#8217;entendais rire depuis les urgences. Ma m\u00e8re, debout pr\u00e8s de la fen\u00eatre, a sorti un billet de son portefeuille.<\/p>\n<p>\u00ab Viens, ma puce. On va voir si le distributeur a du chocolat chaud. Un euro cinquante. C&#8217;est moi qui r\u00e9gale. \u00bb<\/p>\n<p>Elles sont parties. La porte s&#8217;est referm\u00e9e sur le dos de ma m\u00e8re et le chausson d&#8217;Emma.<\/p>\n<p>Sixtine est rest\u00e9e pr\u00e8s du lit. Elle avait bonne mine. Elle avait les cheveux repouss\u00e9s, un pull bleu, un sac \u00e0 main de cuir us\u00e9, qu&#8217;elle a ouvert avec la main gauche.<\/p>\n<p>\u00ab Guillaume et moi, on a vu les avocats vendredi. Consentement mutuel. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab D\u00e9j\u00e0 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a va vite quand personne ne crie. Il n&#8217;y a rien \u00e0 partager, \u00e0 part Emma, et la maison de R\u00e9, qui est \u00e0 moi. \u00bb Elle a hauss\u00e9 les \u00e9paules. \u00ab Il vit avec son p\u00e8re, en ce moment. Ils se font des p\u00e2tes. Il a dit qu&#8217;il ne voulait plus de bureau avec vue. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il est o\u00f9, l\u00e0 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Dans le couloir. Il n&#8217;a pas voulu entrer sans que tu le dises. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas r\u00e9pondu. Sixtine a sorti de son sac un petit objet gris, long comme un doigt.<\/p>\n<p>Un crayon de papier. Court, mordill\u00e9 au bout, la mine taill\u00e9e au couteau.<\/p>\n<p>\u00ab Josiane me l&#8217;a laiss\u00e9 le jour o\u00f9 je suis partie. \u00bb Elle l&#8217;a pos\u00e9 sur le drap, entre nous. \u00ab C&#8217;est avec lui que j&#8217;ai dessin\u00e9 la cl\u00e9. Et que j&#8217;ai \u00e9crit ton nom dans la marge du carnet, en mai. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi au crayon ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce que \u00e7a s&#8217;efface. Si je me trompais de personne, j&#8217;effa\u00e7ais. \u00bb Elle a baiss\u00e9 la voix. \u00ab Je me suis pas tromp\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pris le crayon. Il \u00e9tait l\u00e9ger. Il avait encore l&#8217;odeur du fond d&#8217;un sac, le caoutchouc et le papier.<\/p>\n<p>Elle a sorti ensuite le carnet de sant\u00e9 d&#8217;Emma. Carton, coin rong\u00e9, autocollant de la mutuelle de travers. La doublure de la couverture avait \u00e9t\u00e9 recoll\u00e9e avec du scotch.<\/p>\n<p>\u00ab Emma le r\u00e9cup\u00e8re. Je voulais que tu le revoies avant. \u00bb<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai ouvert \u00e0 la derni\u00e8re page. Le dessin de la maison, les fen\u00eatres carr\u00e9es, la cl\u00e9 \u00e0 trois dents. Et, dans la marge de la page des vaccins, au crayon gris, mon pr\u00e9nom. Manon. Les lettres un peu pentues, d&#8217;une main qui n&#8217;avait pas encore retrouv\u00e9 son assurance.<\/p>\n<p>\u00ab Merci \u00bb, ai-je dit.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est moi qui te dois tout. Pas toi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab On va pas commencer \u00e0 compter. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a souri. Elle s&#8217;est pench\u00e9e sur le berceau, elle a effleur\u00e9 le poing dor\u00e9 du b\u00e9b\u00e9 avec le bout d&#8217;un doigt, et elle est sortie sans rien ajouter.<\/p>\n<p>Il est entr\u00e9 \u00e0 15 h 10. Il n&#8217;a pas voulu s&#8217;asseoir. Il est rest\u00e9 debout au pied du lit, ses mains ne savaient pas o\u00f9 aller.<\/p>\n<p>\u00ab Elle est belle. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle est petite. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je peux ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Cinq minutes. \u00bb<\/p>\n<p>Il a pris Jeanne comme on prend un plateau trop plein. Elle a ouvert un \u0153il, a regard\u00e9 le plafond, et l&#8217;a referm\u00e9. Il n&#8217;a rien dit. Il a juste respir\u00e9, longuement, avec les \u00e9paules qui descendaient.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne te demande rien \u00bb, a-t-il r\u00e9p\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. Mardi. Une heure. Au parc. Avec Emma, si elle veut. On verra pour le mardi d&#8217;apr\u00e8s. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab D&#8217;accord. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est pas un oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai compris. \u00bb<\/p>\n<p>Il l&#8217;a repos\u00e9e. Il est rest\u00e9 une minute de plus \u00e0 la regarder dormir, puis il est sorti en laissant la porte entrouverte, derri\u00e8re lui, d&#8217;exactement la largeur d&#8217;une main.<\/p>\n<p>Je suis rest\u00e9e seule. Dans le berceau, Jeanne dormait, son papier dor\u00e9 dans le poing. Sur la table de chevet, il y avait le carnet de sant\u00e9 de la petite, carton lisse, couverture bleue, remis ce matin par la sage-femme. Ma m\u00e8re y avait d\u00e9j\u00e0 coll\u00e9 l&#8217;autocollant de la mutuelle. Bien droit, cette fois.<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai ouvert. Nom, pr\u00e9nom, date de naissance. Jeanne. La ligne \u00ab M\u00e8re \u00bb : Manon Petit, \u00e9crit \u00e0 l&#8217;encre.<\/p>\n<p>La ligne \u00ab P\u00e8re \u00bb \u00e9tait vide.<\/p>\n<p>J&#8217;ai pris le crayon de Josiane. Je l&#8217;ai tenu au-dessus du papier.<\/p>\n<p>Puis j&#8217;ai \u00e9crit Guillaume, au crayon, sur la ligne \u00ab P\u00e8re \u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 21 h 50, la machine \u00e0 caf\u00e9 m&#8217;a rendu un gobelet vide. Un euro cinquante pour un bout de plastique. J&#8217;ai remis une pi\u00e8ce. 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