{"id":10669,"date":"2026-10-28T09:32:28","date_gmt":"2026-10-28T09:32:28","guid":{"rendered":"https:\/\/lastestdrama.com\/?p=10669"},"modified":"2026-10-28T09:32:28","modified_gmt":"2026-10-28T09:32:28","slug":"deplacez-moi-ces-fleurs-moches-elles-me-cachent-la-vue-a-lance-ma-belle-mere-a-ma-mere-sur-la-terrasse-de-ma-mere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lastestdrama.com\/?p=10669","title":{"rendered":"\u00ab D\u00e9placez-moi ces fleurs MOCHES ! Elles me cachent la vue ! \u00bb a lanc\u00e9 ma belle-m\u00e8re \u00e0 ma m\u00e8re, sur la terrasse de ma m\u00e8re."},"content":{"rendered":"<h1 class=\"article-hero__title\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone  wp-image-10670\" src=\"https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Lakeside-Terrace-Confrontation-at-Sunset-300x169.png\" alt=\"\" width=\"959\" height=\"540\" srcset=\"https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Lakeside-Terrace-Confrontation-at-Sunset-300x169.png 300w, https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Lakeside-Terrace-Confrontation-at-Sunset-1024x576.png 1024w, https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Lakeside-Terrace-Confrontation-at-Sunset-768x432.png 768w, https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Lakeside-Terrace-Confrontation-at-Sunset-1536x864.png 1536w, https:\/\/lastestdrama.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Lakeside-Terrace-Confrontation-at-Sunset.png 1672w\" sizes=\"auto, (max-width: 959px) 100vw, 959px\" \/><\/h1>\n<p>Le samedi 6 juin, premier week-end, B\u00e9atrice est arriv\u00e9e avec quatre valises et un sac isotherme vide. Maman est repartie au Leclerc avant m\u00eame qu&#8217;elle ait enlev\u00e9 ses lunettes de soleil. Elle est revenue avec un carnet \u00e0 1,95 \u20ac, une couverture de supermarch\u00e9, des spirales d\u00e9j\u00e0 un peu tordues. J&#8217;ai demand\u00e9 ce que c&#8217;\u00e9tait. \u00ab Mes comptes, ma ch\u00e9rie \u00bb, a dit maman, et elle a ouvert la bo\u00eete \u00e0 g\u00e2teaux LU o\u00f9 elle gardait ses tickets.<\/p>\n<p>J&#8217;ai mont\u00e9 les valises de B\u00e9atrice. Je ne suis pas redescendue tout de suite.<\/p>\n<p>Dimanche 16 ao\u00fbt, 5 h 40. La cuisine sentait le caf\u00e9 r\u00e9chauff\u00e9 et le liquide vaisselle.<\/p>\n<p>\u00ab Mandat de vente. \u00bb<\/p>\n<p>Je l&#8217;avais lu \u00e0 voix haute sans le d\u00e9cider.<\/p>\n<p>\u00ab Oui \u00bb, a dit maman.<\/p>\n<p>\u00ab Maman. Tu vends la maison. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai sign\u00e9 le 12 juillet, ma ch\u00e9rie. \u00c0 l&#8217;agence des Rives, sur le port. Ils ouvrent le dimanche, l&#8217;\u00e9t\u00e9. B\u00e9atrice faisait sa sieste. J&#8217;ai pris la Clio. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et personne a rien vu ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Personne regarde la Clio. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a presque souri. Elle avait ses pantoufles, celles dont le bout gauche est d\u00e9cousu, et elle les a crois\u00e9es sous la chaise.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_1\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_1\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>J&#8217;ai regard\u00e9 la page de plus pr\u00e8s. Elle n&#8217;\u00e9tait pas dans le m\u00eame sens que les autres. J&#8217;avais lu le carnet de l&#8217;avant vers l&#8217;arri\u00e8re, comme n&#8217;importe qui. Maman, elle, avait \u00e9crit celle-l\u00e0 en partant de la quatri\u00e8me de couverture, la t\u00eate en bas. Un deuxi\u00e8me d\u00e9but, de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi \u00e0 l&#8217;envers ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pour que \u00e7a se m\u00e9lange pas avec les courses. Les courses, c&#8217;est ce que je leur ai donn\u00e9. \u00c7a, c&#8217;est \u00e0 moi. \u00bb<\/p>\n<p>Sous les trois mots soulign\u00e9s, il y avait un nom d&#8217;agence, un nom d&#8217;homme, S\u00e9bastien Leroy, et un chiffre. Je l&#8217;ai suivi avec le doigt, deux fois.<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_2\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>289 000 \u20ac.<\/p>\n<p>\u00ab Deux cent quatre-vingt-neuf mille euros. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est le prix de monsieur Leroy. Il dit que c&#8217;est honn\u00eate pour la maison. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pens\u00e9 aux nuits. Quinze ans de nuits \u00e0 l&#8217;h\u00f4pital, les pieds enfl\u00e9s, un sandwich froid \u00e0 trois heures du matin. Tout \u00e7a pour des murs qu&#8217;elle venait de mettre dans un tiroir d&#8217;agence, un dimanche, entre deux siestes.<\/p>\n<p>\u00ab Et qui sonne \u00e0 neuf heures ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Monsieur Leroy. Avec un jeune couple, C\u00e9line et Micka\u00ebl. Ils ont un b\u00e9b\u00e9. Ils sont d\u00e9j\u00e0 venus un mardi, quand y avait que moi. Ils reviennent voir la maison avec la lumi\u00e8re du matin. \u00bb<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_2\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_2\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>\u00ab Maman, tu leur as dit quoi, pour la terrasse ? Pour&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Rien. Ils verront. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et B\u00e9atrice ? Elle sait ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle sait rien. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et la valise ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pr\u00eate depuis jeudi. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pos\u00e9 les mains \u00e0 plat sur la toile cir\u00e9e. Elles tremblaient. Je les ai gliss\u00e9es sous mes cuisses, comme une gamine en classe.<\/p>\n<p>Je ne sais pas ce que c&#8217;\u00e9tait, ce qui me montait dans la gorge. De la col\u00e8re, peut-\u00eatre. Ou la honte d&#8217;avoir pass\u00e9 onze week-ends \u00e0 six m\u00e8tres d&#8217;elle, \u00e0 scroller sur mon t\u00e9l\u00e9phone.<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_3\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>\u00ab Tu aurais pu me le dire, maman. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu aurais voulu m&#8217;arr\u00eater. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c9videmment que&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu vois. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a dit \u00e7a sans reproche. Elle a juste repris le carnet et elle l&#8217;a referm\u00e9 sur son doigt, pour garder la page.<\/p>\n<p>\u00ab Tu comptais le dire \u00e0 qui, ce matin ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c0 toi, d&#8217;abord. Apr\u00e8s, \u00e0 Th\u00e9o. Apr\u00e8s, on verra. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Apr\u00e8s quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Apr\u00e8s neuf heures. \u00bb<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_3\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_3\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>Le frigo s&#8217;est mis \u00e0 ronronner. Un robinet laissait tomber une goutte toutes les trois secondes dans l&#8217;\u00e9vier. J&#8217;ai compt\u00e9 quatre gouttes. Dehors, derri\u00e8re la vitre, le lac n&#8217;avait toujours pas de couleur.<\/p>\n<p>Dans l&#8217;escalier, une marche a craqu\u00e9. La troisi\u00e8me, celle qui craque toujours.<\/p>\n<p>\u00ab Maman, vite, range&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. Laisse. \u00bb<\/p>\n<p>Th\u00e9o est apparu dans l&#8217;encadrement de la porte. T-shirt gris, cheveux \u00e0 plat, pieds nus sur le carrelage. Il avait d\u00fb entendre nos voix \u00e0 travers le plancher.<\/p>\n<p>Il a regard\u00e9 la valise pr\u00e8s de la porte. Il a regard\u00e9 le carnet sous la main de maman. Puis maman.<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_4\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>Il ne m&#8217;a pas regard\u00e9e, moi.<\/p>\n<p>\u00ab Bonjour, Chantal. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Bonjour, Th\u00e9o. Tu veux du caf\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. Merci. \u00bb<\/p>\n<p>Il n&#8217;a pas demand\u00e9 pourquoi la valise. Il n&#8217;a pas demand\u00e9 pourquoi nous \u00e9tions debout \u00e0 cette heure-l\u00e0, dans une cuisine qui sentait le liquide vaisselle. Ses oreilles n&#8217;\u00e9taient m\u00eame pas rouges.<\/p>\n<p>\u00ab Th\u00e9o. \u00bb Ma voix a mal sonn\u00e9. \u00ab T&#8217;as pas l&#8217;air \u00e9tonn\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Il n&#8217;a pas r\u00e9pondu.<\/p>\n<p>Maman a rempli une tasse, celle avec l&#8217;anse recoll\u00e9e. Elle l&#8217;a pos\u00e9e devant la chaise en face d&#8217;elle.<\/p>\n<p>Et Th\u00e9o a tir\u00e9 cette chaise, doucement, sans faire racler les pieds, comme quelqu&#8217;un qui attendait ce moment depuis longtemps.<\/p>\n<p>\u00ab Mes parents n&#8217;ont plus de maison, Manon. \u00bb<\/p>\n<p>Th\u00e9o l&#8217;a dit \u00e0 la toile cir\u00e9e, pas \u00e0 moi. Il tenait sa tasse \u00e0 deux mains, comme on fait en hiver.<\/p>\n<p>\u00ab Quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Villiers Mat\u00e9riaux. La bo\u00eete de papa. Elle est en liquidation judiciaire depuis avril. Le tribunal a tout pris. Les stocks, les camions, les comptes. \u00bb Il a aval\u00e9. \u00ab La maison du V\u00e9sinet part aux ench\u00e8res. Le 22 septembre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ta m\u00e8re m&#8217;a dit que Hubert prenait sa retraite. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est ce qu&#8217;ils disent \u00e0 tout le monde. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pens\u00e9 au V\u00e9sinet. \u00c0 la grille noire, au gravier ratiss\u00e9, au service \u00e0 th\u00e9 qu&#8217;on n&#8217;avait pas le droit de toucher. Je n&#8217;ai pas r\u00e9ussi \u00e0 le faire tenir avec le mot \u00ab ench\u00e8res \u00bb.<\/p>\n<p>\u00ab Depuis quand tu sais ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Depuis mai. Papa m&#8217;a appel\u00e9 apr\u00e8s la mairie. Il \u00e9tait gar\u00e9 devant chez eux, dans sa voiture, parce qu&#8217;il n&#8217;osait pas rentrer. \u00bb Th\u00e9o a regard\u00e9 le plafond. \u00ab Il a pleur\u00e9, Manon. Mon p\u00e8re. Je l&#8217;avais jamais entendu. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et il t&#8217;a demand\u00e9 quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab De demander \u00e0 Chantal de les prendre pour l&#8217;\u00e9t\u00e9. Juste l&#8217;\u00e9t\u00e9. Le temps que ma m\u00e8re se pose, que lui trouve un appartement \u00e0 louer. Il disait que ta m\u00e8re dirait oui. Qu&#8217;elle disait toujours oui. \u00bb<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_1\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_1\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>Je me suis souvenue d&#8217;une phrase de Th\u00e9o, d\u00e9but juin, en voiture. \u00ab Ma m\u00e8re a envie de lac. \u00bb J&#8217;avais trouv\u00e9 \u00e7a mignon.<\/p>\n<p>\u00ab Dans la voiture, le jour de la mairie \u00bb, j&#8217;ai dit, \u00ab tu m&#8217;as dit : on se dit tout. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu l&#8217;as dit. Avec tes mains sur le volant. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Papa m&#8217;a fait promettre. Ma m\u00e8re est fi\u00e8re, elle voulait que personne sache, m\u00eame pas toi. Je me suis dit : c&#8217;est un \u00e9t\u00e9. \u00c7a fera rien \u00e0 personne. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a a rien fait \u00e0 personne \u00bb, j&#8217;ai r\u00e9p\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_2\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>J&#8217;ai regard\u00e9 maman. Sa pantoufle d\u00e9cousue, le doigt coinc\u00e9 dans le carnet, la valise.<\/p>\n<p>\u00ab Laisse-le, Manon \u00bb, a dit maman, tr\u00e8s bas.<\/p>\n<p>\u00ab Non, maman. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il savait pas, pour le reste. \u00bb<\/p>\n<p>Th\u00e9o a lev\u00e9 la t\u00eate.<\/p>\n<p>\u00ab Le reste ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Moi, je sais pour eux depuis le 5 juillet. \u00bb<\/p>\n<p>Th\u00e9o a pos\u00e9 sa tasse. Elle a tint\u00e9 contre la soucoupe, \u00e0 cause de ses doigts.<\/p>\n<p>\u00ab Tu savais ? Et tu as continu\u00e9 ? Chantal, les d\u00e9jeuners, les draps, les&#8230; \u00bb<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_2\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_2\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>\u00ab Les courses pour dix, oui. Tous les week-ends. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mais pourquoi tu m&#8217;as rien dit ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce que tu l&#8217;aurais dit \u00e0 ta m\u00e8re. \u00bb Maman n&#8217;a pas hauss\u00e9 le ton. \u00ab Pas par m\u00e9chancet\u00e9, Th\u00e9o. Parce que c&#8217;est ta m\u00e8re. Tu l&#8217;aurais pr\u00e9venue qu&#8217;elle devait faire attention. \u00bb<\/p>\n<p>Il a ouvert la bouche. Il l&#8217;a referm\u00e9e. Ses oreilles ont fini par devenir rouges, d&#8217;un coup, comme une lampe qu&#8217;on allume.<\/p>\n<p>Je voulais crier. J&#8217;ai regard\u00e9 l&#8217;horloge du four : 5 h 52. Sur le plancher, au-dessus de nous, quelqu&#8217;un a tourn\u00e9 dans son lit. On a tous les trois retenu notre souffle. Rien ne s&#8217;est pass\u00e9.<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_3\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>\u00ab Je suis d\u00e9sol\u00e9, Chantal \u00bb, a dit Th\u00e9o.<\/p>\n<p>\u00ab Je sais, Th\u00e9o. Tu me l&#8217;as dit trois fois depuis juin. Avec les yeux, \u00e0 chaque d\u00eener. \u00bb<\/p>\n<p>Il a regard\u00e9 sa tasse. Le caf\u00e9 avait refroidi, personne n&#8217;y avait touch\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Maman, c&#8217;est quoi, le 5 juillet ? \u00bb<\/p>\n<p>Elle n&#8217;a pas r\u00e9pondu tout de suite. Elle a l\u00e2ch\u00e9 le carnet, enfin, et elle a gliss\u00e9 la main dans la poche de son gilet, celui en laine bouloch\u00e9 qu&#8217;elle met pour les nuits froides.<\/p>\n<p>Elle en a sorti un t\u00e9l\u00e9phone.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_3\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_3\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>Un vieux Samsung, avec un coin f\u00eal\u00e9, une fissure en \u00e9toile qui montait jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;\u00e9cran. Je le connaissais. Il tra\u00eenait au fond de la bo\u00eete \u00e0 g\u00e2teaux LU, entre les tickets de la pharmacie et les piles.<\/p>\n<p>\u00ab Il marche encore, tu sais. Le micro, surtout. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un enregistrement ? \u00bb a dit Th\u00e9o.<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;\u00e9tais l\u00e0, \u00e0 cette table. La fen\u00eatre \u00e9tait ouverte. Elle t\u00e9l\u00e9phonait sur la terrasse, elle croyait que tout le monde dormait. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Qui ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c9coute, ma ch\u00e9rie. Je veux pas le raconter. Tu comprendras mieux comme \u00e7a. \u00bb<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_4\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>Elle a pouss\u00e9 le Samsung sur la toile cir\u00e9e. Il a gliss\u00e9 jusqu&#8217;\u00e0 mes mains en laissant un petit bruit de plastique.<\/p>\n<p>Sur l&#8217;\u00e9cran, il y avait un fichier. Un nom de date, sans titre. Une dur\u00e9e : 6 min 14.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas os\u00e9 le toucher. Th\u00e9o non plus. Il regardait l&#8217;\u00e9cran comme on regarde un chien qui n&#8217;est pas le sien.<\/p>\n<p>\u00ab Maman&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vas-y, Manon. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je peux pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors c&#8217;est moi. \u00bb<\/p>\n<p>Maman a tendu le bras. Son pouce, un peu gonfl\u00e9, avec la corne des nuits de service, est rest\u00e9 une seconde au-dessus du bouton.<\/p>\n<p>Puis il s&#8217;est pos\u00e9 sur la fl\u00e8che.<\/p>\n<p>Sur l&#8217;\u00e9cran, la date s&#8217;est affich\u00e9e : 5 juillet, 2 h 12.<\/p>\n<p>\u00ab &#8230; Chantal, elle est pliable, je te dis. Elle dit pardon quand on lui marche sur le pied. \u00bb<\/p>\n<p>Le haut-parleur du Samsung gr\u00e9sillait. Mais c&#8217;\u00e9tait elle. Le ton tra\u00eenant, un peu enrou\u00e9 par le vin, celui qu&#8217;elle prend pour parler au personnel.<\/p>\n<p>\u00ab Non, Genevi\u00e8ve, je ne m&#8217;installe pas pour l&#8217;\u00e9t\u00e9. Je m&#8217;installe. \u00bb<\/p>\n<p>Une pause. On entendait une chaise de jardin qui grin\u00e7ait, loin. Un moustique.<\/p>\n<p>\u00ab Hubert fera comme je dis. Il fait toujours comme je dis. Deux mois, trois, et elle sera \u00e0 genoux. Elle se l\u00e8ve \u00e0 six heures, tu te rends compte ? Une femme comme \u00e7a, \u00e7a s&#8217;use. Il suffit d&#8217;attendre. \u00bb<\/p>\n<p>Th\u00e9o avait pos\u00e9 ses deux mains \u00e0 plat sur la table. Il ne bougeait plus.<\/p>\n<p>\u00ab Et apr\u00e8s ? Apr\u00e8s, la donation. Bertrand a d\u00e9j\u00e0 le texte. Pour les enfants. Pour Th\u00e9o et la petite. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab La petite \u00bb, a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 Th\u00e9o, tout bas.<\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait moi.<\/p>\n<p>\u00ab Elle signera. Elle signe tout, ces gens-l\u00e0, quand on leur dit que c&#8217;est pour les enfants. Et si elle tient pas le coup, il y a les EHPAD. Ou un petit studio, quelque part, du c\u00f4t\u00e9 de la gare. \u00c7a se trouve tr\u00e8s bien. \u00bb<\/p>\n<p>Dans la cuisine, personne ne respirait. J&#8217;ai regard\u00e9 maman. Elle fixait la fissure en \u00e9toile du Samsung, les yeux secs.<\/p>\n<p>\u00ab Et Manon ? Manon ne dira rien. Elle n&#8217;a jamais rien dit. \u00bb<\/p>\n<p>Une voix d&#8217;homme, derri\u00e8re, \u00e9touff\u00e9e, du fond d&#8217;une chambre :<\/p>\n<p>\u00ab B\u00e9a. Arr\u00eate. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Toi, tu dors. \u00bb<\/p>\n<p>Un clic. Le fichier s&#8217;est arr\u00eat\u00e9, \u00e0 6 min 14, sur un petit bruit de plastique.<\/p>\n<p>J&#8217;ai compt\u00e9 jusqu&#8217;\u00e0 neuf dans ma t\u00eate. Je ne sais pas pourquoi neuf.<\/p>\n<p>Mon pouce tapait contre le bord de la table. Trois fois, quatre. Je l&#8217;ai arr\u00eat\u00e9 avec l&#8217;autre main.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est Genevi\u00e8ve, au t\u00e9l\u00e9phone ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Sa s\u0153ur, oui \u00bb, a dit maman. \u00ab La femme de Bertrand Beaumont. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Beaumont, le notaire ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le beau-fr\u00e8re de B\u00e9atrice, oui. Celui qui a le texte. \u00bb<\/p>\n<p>Th\u00e9o s&#8217;est lev\u00e9. Il est all\u00e9 jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;\u00e9vier, il a ouvert le robinet, il l&#8217;a referm\u00e9. Il est revenu s&#8217;asseoir. Il n&#8217;avait pas bu.<\/p>\n<p>\u00ab Elle parle de moi \u00bb, a-t-il dit. \u00ab Elle dit pour les enfants. Pour moi. Elle se sert de moi comme&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Th\u00e9o. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ma m\u00e8re a dit \u00e7a. Ma propre m\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais, mon grand \u00bb, a dit maman.<\/p>\n<p>Elle ne l&#8217;appelait jamais comme \u00e7a. \u00c7a a eu l&#8217;air de lui faire plus mal que l&#8217;enregistrement.<\/p>\n<p>Je me suis tourn\u00e9e vers elle. Ma voix est sortie trop aigu\u00eb.<\/p>\n<p>\u00ab Tu as entendu \u00e7a le 5 juillet. Tu \u00e9tais assise l\u00e0. Et le week-end d&#8217;apr\u00e8s, tu as refait le lit de B\u00e9atrice ? Tu as fait la mayonnaise de l&#8217;autre marque ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce que j&#8217;attendais quelque chose, ma ch\u00e9rie. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>Maman a baiss\u00e9 les yeux. Elle a pass\u00e9 son pouce sur la toile cir\u00e9e, sur une br\u00fblure de cigarette qui y \u00e9tait depuis dix ans.<\/p>\n<p>\u00ab Un merci. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un seul. Un petit merci, juste un, \u00e0 la fin d&#8217;un dimanche. Je me disais : si elle me le dit, une fois, peut-\u00eatre que j&#8217;ai mal compris. Peut-\u00eatre que c&#8217;est une femme qui parle trop quand elle a bu. J&#8217;ai fait onze week-ends, Manon. Pas un. \u00bb<\/p>\n<p>Elle ne pleurait pas. C&#8217;est \u00e7a qui me faisait mal. Elle parlait comme on lit une liste de courses.<\/p>\n<p>\u00ab Elle m&#8217;a jamais dit merci. Elle m&#8217;a dit : c&#8217;est pas chaud. Elle m&#8217;a dit : vous avez repass\u00e9 ? Elle a dit : pardon, Chantal, c&#8217;est la bonne, l\u00e0 ? en montrant la tasse. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et moi je te regardais te faire marcher dessus, et&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Toi, tu as essay\u00e9. Les g\u00e9raniums, hier soir. Tu as dit : Maman, tu n&#8217;es pas oblig\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a compte pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Si. \u00c7a compte. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis essuy\u00e9 la figure du revers de la main. Je ne m&#8217;\u00e9tais pas rendu compte.<\/p>\n<p>Th\u00e9o a dit :<\/p>\n<p>\u00ab Et la donation ? Bertrand a le texte ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quand ? \u00bb<\/p>\n<p>Maman a regard\u00e9 l&#8217;horloge du four, puis elle a regard\u00e9 Th\u00e9o, longtemps, comme on p\u00e8se quelque chose.<\/p>\n<p>\u00ab \u00c0 midi et demi. B\u00e9atrice a invit\u00e9 son beau-fr\u00e8re \u00e0 d\u00e9jeuner. Et sa s\u0153ur. C&#8217;est elle qui l&#8217;a dit mercredi au t\u00e9l\u00e9phone, avec sa voix de dimanche : Chantal, vous mettrez huit couverts. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Huit ? On est sept \u00bb, j&#8217;ai dit.<\/p>\n<p>\u00ab Elle a dit huit. Je mets huit. \u00bb<\/p>\n<p>Th\u00e9o s&#8217;est pass\u00e9 la main sur le visage, de bas en haut, plusieurs fois.<\/p>\n<p>\u00ab Et \u00e0 neuf heures, il y a ceux de l&#8217;agence. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et \u00e0 midi et demi, il y a un notaire avec un papier pr\u00eat \u00e0 signer. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et ma m\u00e8re dort encore. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui, mon grand. \u00bb<\/p>\n<p>On est rest\u00e9s comme \u00e7a, tous les trois, autour de la toile cir\u00e9e. Entre nous, le Samsung, le carnet ferm\u00e9 sur le doigt de maman, la valise pr\u00e8s de la porte.<\/p>\n<p>Neuf heures. Midi et demi. Deux horloges, et pas un seul endroit o\u00f9 se cacher.<\/p>\n<p>Sur le four, les chiffres verts ont chang\u00e9.<\/p>\n<p>6 h 41.<\/p>\n<p>Sur le pot de gauche, il y avait encore l&#8217;\u00e9tiquette du Leclerc. 7,90 \u20ac, en noir, sur un rond jaune qui s&#8217;\u00e9tait d\u00e9coll\u00e9 d&#8217;un coin.<\/p>\n<p>Elle y \u00e9tait depuis juin. Personne ne l&#8217;avait vue. Maman n&#8217;avait jamais pens\u00e9 \u00e0 la gratter.<\/p>\n<p>Th\u00e9o a pris la jardini\u00e8re de droite, moi celle de gauche. Elles pesaient plus que je croyais, avec la terre encore humide d&#8217;hier soir. Les g\u00e9raniums rouges, au pied de l&#8217;escalier de la terrasse, \u00e9taient rest\u00e9s l\u00e0 o\u00f9 B\u00e9atrice les avait fait mettre. Un peu pench\u00e9s. Ils avaient soif.<\/p>\n<p>\u00ab Doucement \u00bb, j&#8217;ai dit. \u00ab Elle dort au-dessus. \u00bb<\/p>\n<p>On a mont\u00e9 les marches sans parler. Dans la cuisine, la lumi\u00e8re \u00e9tait rest\u00e9e allum\u00e9e, et on voyait maman, de dos, qui ne bougeait pas.<\/p>\n<p>On a pos\u00e9 la premi\u00e8re jardini\u00e8re sur la rambarde, \u00e0 l&#8217;endroit exact o\u00f9 maman l&#8217;avait install\u00e9e la veille, hier, avant que B\u00e9atrice dise le mot. Le pot a retrouv\u00e9 son rond plus clair sur le bois.<\/p>\n<p>\u00ab Alors \u00bb, j&#8217;ai dit. \u00ab Le notaire. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Bertrand Beaumont. \u00bb Th\u00e9o a pos\u00e9 la deuxi\u00e8me jardini\u00e8re. \u00ab Je l&#8217;ai vu deux fois dans ma vie, \u00e0 des anniversaires. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il vient pourquoi, \u00e0 midi et demi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pour&#8230; \u00bb Il s&#8217;est arr\u00eat\u00e9. Il a regard\u00e9 le lac, qui devenait rose au bout. \u00ab Pour un projet de donation. Maman m&#8217;en a parl\u00e9 en juin. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle t&#8217;en a parl\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle m&#8217;a dit que ta m\u00e8re voulait nous donner la maison. \u00c0 toi et moi. Qu&#8217;elle n&#8217;osait pas te le dire parce que c&#8217;\u00e9tait g\u00eanant, \u00e0 cause de ton p\u00e8re. Que c&#8217;\u00e9tait pour \u00e9viter les droits de succession, plus tard. Que Bertrand arrangerait \u00e7a, gentiment, un dimanche. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et tu l&#8217;as cru. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je voulais le croire. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Th\u00e9o, je suis fille unique. Je suis l&#8217;h\u00e9riti\u00e8re de toute fa\u00e7on. Y a pas de droits \u00e0 \u00e9viter, y a pas de cousin qui attend. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais pas, j&#8217;ai pas pos\u00e9 la question, je&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors pourquoi une donation ? \u00bb<\/p>\n<p>Il a ouvert la bouche. Il n&#8217;avait pas de r\u00e9ponse.<\/p>\n<p>\u00ab Parce que l&#8217;h\u00e9ritage, c&#8217;est quand maman sera morte \u00bb, j&#8217;ai dit. \u00ab Et ta m\u00e8re veut la maison maintenant. \u00bb<\/p>\n<p>Th\u00e9o a ferm\u00e9 les yeux.<\/p>\n<p>Il a eu l&#8217;air plus jeune. Un gar\u00e7on de huit ans qui a avou\u00e9 quelque chose, et qui attend de voir si c&#8217;est grave.<\/p>\n<p>Je me suis accroupie devant le dernier pot, celui avec l&#8217;\u00e9tiquette. J&#8217;ai gratt\u00e9 le rond jaune avec l&#8217;ongle. Il est parti en deux morceaux. Dessous, il y avait la marque p\u00e2le du prix, coll\u00e9e sur le plastique.<\/p>\n<p>\u00ab Elle a pay\u00e9 \u00e7a sur sa paye d&#8217;aide-soignante \u00bb, j&#8217;ai dit. \u00ab Sept euros quatre-vingt-dix. Pi\u00e8ce. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu sais pas. Tu sais rien. \u00bb J&#8217;ai entendu ma voix partir. Je l&#8217;ai raval\u00e9e. \u00ab Excuse-moi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. Dis. J&#8217;ai le droit de&#8230; Dis. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis relev\u00e9e. Mes genoux craquaient, comme ceux de ma m\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00ab Voil\u00e0 ce que tu vas faire. \u00c0 partir de maintenant, tu me dis tout. Tout, tout de suite. Pas ce soir, pas quand \u00e7a sera mieux. Si ta m\u00e8re te dit un truc, si ton p\u00e8re te dit un truc, si t&#8217;as un doute, un papier, un texto, tu me le dis dans la minute. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Promis. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Dis-le en entier. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je te dirai tout, tout de suite. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab M\u00eame si c&#8217;est moche. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab M\u00eame si c&#8217;est moche, Manon. \u00bb<\/p>\n<p>Il a pos\u00e9 sa main sur la mienne, sur le rebord du pot. Elle \u00e9tait froide, il avait d\u00fb porter les deux jardini\u00e8res \u00e0 pleines paumes. J&#8217;ai laiss\u00e9 la mienne, sans la serrer.<\/p>\n<p>Je ne sais pas si je l&#8217;ai cru. J&#8217;avais envie de le croire. Lui aussi avait eu envie de croire sa m\u00e8re, en juin.<\/p>\n<p>On a remis le troisi\u00e8me pot, puis le quatri\u00e8me. Les g\u00e9raniums avaient retrouv\u00e9 leur place devant le lac. Rouge sur gris. De loin, \u00e7a faisait un petit mur.<\/p>\n<p>\u00ab Maman dira rien \u00e0 B\u00e9atrice ? \u00bb a demand\u00e9 Th\u00e9o.<\/p>\n<p>\u00ab Elle dira ce qu&#8217;elle a d\u00e9cid\u00e9. Elle dit jamais rien, elle d\u00e9cide. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Comme toi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je suis pas comme elle. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Si. Un peu. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai failli r\u00e9pondre. Une planche a craqu\u00e9 en bas, sur le ponton.<\/p>\n<p>On s&#8217;est pench\u00e9s tous les deux par-dessus la rambarde.<\/p>\n<p>Il y avait quelqu&#8217;un, au bout de la jet\u00e9e, debout, de dos. Une veste sombre sur un pyjama ray\u00e9. Des cheveux blancs, plats. Il regardait l&#8217;eau, les mains dans le dos.<\/p>\n<p>\u00ab Papa ? \u00bb a dit Th\u00e9o.<\/p>\n<p>Hubert s&#8217;est retourn\u00e9.<\/p>\n<p>Il avait l&#8217;air d&#8217;avoir dormi dans un fauteuil. Les yeux gonfl\u00e9s, la barbe de deux jours. Il a lev\u00e9 le bras, doucement, comme pour dire qu&#8217;il nous avait vus. Dans l&#8217;autre main, il tenait quelque chose de blanc, qu&#8217;il serrait trop fort.<\/p>\n<p>\u00ab Tu y vas ? \u00bb m&#8217;a demand\u00e9 Th\u00e9o.<\/p>\n<p>\u00ab Reste l\u00e0. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai descendu l&#8217;escalier de la terrasse en baskets sans lacets. J&#8217;ai travers\u00e9 la pelouse mouill\u00e9e. J&#8217;ai pos\u00e9 le pied sur le ponton, et le bois a pli\u00e9 sous moi, comme toujours.<\/p>\n<p>Hubert ne bougeait pas. Il a avanc\u00e9 le bras, au bout, et il m&#8217;a tendu ce qu&#8217;il tenait.<\/p>\n<p>Une enveloppe. Pas une enveloppe de banque, une enveloppe \u00e9paisse, de papeterie. Ferm\u00e9e.<\/p>\n<p>Sur le devant, \u00e0 l&#8217;encre bleue, d&#8217;une \u00e9criture appliqu\u00e9e, d&#8217;\u00e9colier qui a peur de faire une tache, il avait \u00e9crit un seul mot.<\/p>\n<p>Chantal.<\/p>\n<p>\u00ab Ch\u00e8re Chantal,<\/p>\n<p>Je t&#8217;\u00e9cris le 12 juillet, assis sur le banc de ton jardin, pendant que B\u00e9atrice dort. J&#8217;ai trouv\u00e9 du papier \u00e0 lettres dans le tiroir du buffet, celui que tu avais achet\u00e9 pour les faire-part. J&#8217;esp\u00e8re que tu ne m&#8217;en voudras pas pour la feuille.<\/p>\n<p>Dans la nuit du 4 au 5, j&#8217;\u00e9tais dans la chambre du fond. J&#8217;ai tout entendu. B\u00e9atrice parlait \u00e0 Genevi\u00e8ve sur la terrasse, et elle parlait fort, parce qu&#8217;elle croit toujours que personne n&#8217;\u00e9coute. J&#8217;ai dit : B\u00e9a, arr\u00eate. Rien d&#8217;autre. Je l&#8217;ai dit comme on dit : passe-moi le sel.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 ce que je suis, Chantal. Quarante ans que je dis : B\u00e9a, arr\u00eate. Et quarante ans qu&#8217;elle continue. \u00bb<\/p>\n<p>Je lisais la lettre debout, sur le ponton, \u00e0 voix basse, parce que les mots n&#8217;\u00e9taient pas \u00e0 moi. Hubert me regardait lire, le dos tr\u00e8s droit, les mains pendantes, comme un homme qui attend qu&#8217;on lui rende une note.<\/p>\n<p>J&#8217;ai lev\u00e9 les yeux.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est le 12 juillet, Hubert. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu l&#8217;as \u00e9crite le 12. Et tu l&#8217;as gard\u00e9e jusqu&#8217;\u00e0 ce matin. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Dans la poche int\u00e9rieure de ma veste. J&#8217;ai essay\u00e9 de la lui donner le 18. Et le 25. Et le premier ao\u00fbt. Chaque fois, elle me servait un caf\u00e9, et je me disais : apr\u00e8s le caf\u00e9. \u00bb<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_1\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_1\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>Je suis revenue au papier. L&#8217;\u00e9criture d&#8217;\u00e9colier, les pleins et les d\u00e9li\u00e9s.<\/p>\n<p>\u00ab Le projet de donation, ce n&#8217;est pas un projet de Bertrand. C&#8217;est un projet de B\u00e9atrice. Elle l&#8217;a \u00e9crit sur son ordinateur, en avril, pendant que le tribunal nous envoyait les premiers courriers. Bertrand l&#8217;a juste mis en forme. Il ne lui refuse rien. Je ne sais pas pourquoi.<\/p>\n<p>Elle d\u00e9pense \u00e0 cr\u00e9dit, Chantal. Le transat, par exemple, celui sur ta terrasse, qu&#8217;elle dit avoir &#8220;toujours eu&#8221;. Huit cents euros. \u00c0 mon nom. Elle l&#8217;a command\u00e9 le jour o\u00f9 nous avons re\u00e7u l&#8217;avis pour la maison du V\u00e9sinet. Elle m&#8217;a dit : on va \u00eatre bien chez Chantal, il faut un vrai transat.<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_2\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>Je ne te demande pas de me pardonner. Je te demande de vendre. Vends cette maison avant qu&#8217;elle ne prenne tout. Je ne sais pas comment elle y arrivera, mais elle y arrivera, et toi, tu diras pardon. Je t&#8217;en supplie, vends.<\/p>\n<p>Hubert \u00bb<\/p>\n<p>Je suis rest\u00e9e sur ce dernier mot. Hubert, tout seul, sans rien apr\u00e8s.<\/p>\n<p>Vends cette maison.<\/p>\n<p>Le 12 juillet. Le m\u00eame jour que maman, \u00e0 l&#8217;agence des Rives, avec son stylo qui tremblait. Lui sur un banc, elle sur une chaise de bureau. Aucun des deux n&#8217;avait su que l&#8217;autre signait le m\u00eame jour.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_2\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_2\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>\u00ab Tu as \u00e9crit \u00e7a sans savoir qu&#8217;elle&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai ferm\u00e9 la bouche.<\/p>\n<p>\u00ab Qu&#8217;elle quoi ? \u00bb a dit Hubert.<\/p>\n<p>\u00ab Rien. \u00bb<\/p>\n<p>Maman m&#8217;avait demand\u00e9 de parler doucement. Je n&#8217;\u00e9tais pas s\u00fbre de ce que \u00e7a voulait dire, ici, sur un ponton, devant un homme que j&#8217;appelais par son pr\u00e9nom depuis un an et que je ne connaissais pas.<\/p>\n<p>\u00ab Tu as tout entendu, Hubert. Et tu as laiss\u00e9 maman servir. Tous les week-ends. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi ? \u00bb<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_3\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>\u00ab Parce que je suis l\u00e2che, Manon. \u00bb Il l&#8217;a dit sans un tremblement, avec une sorte de calme poli. \u00ab Tu veux que je te le dise mieux ? Je n&#8217;ai pas de meilleure r\u00e9ponse. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Th\u00e9o sait ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Th\u00e9o sait pour la liquidation. Pas pour la lettre. Pas pour le reste. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi tu me la donnes \u00e0 moi, et pas \u00e0 elle ? \u00bb<\/p>\n<p>Il a eu un petit sourire triste, qui lui a creus\u00e9 les joues.<\/p>\n<p>\u00ab Parce que ta m\u00e8re dirait que ce n&#8217;est pas grave. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai senti le ponton bouger sous mes pieds. Peut-\u00eatre le vent. Peut-\u00eatre moi.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_3\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_3\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>\u00ab Elle l&#8217;a d\u00e9j\u00e0 dit. Hier soir. Pour les g\u00e9raniums. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. J&#8217;\u00e9tais l\u00e0. Je regardais mes chaussures. \u00bb<\/p>\n<p>Il y a eu un temps. L&#8217;eau claquait mollement contre les pilotis. \u00c0 l&#8217;autre bout du lac, un bateau de p\u00eache a d\u00e9marr\u00e9, une toux de moteur.<\/p>\n<p>\u00ab Je peux la garder ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pas encore. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Hubert&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je la lui donnerai moi-m\u00eame. Aujourd&#8217;hui. Avant la fin du repas, je te le jure. Mais pas devant B\u00e9atrice, Manon. Pas devant elle. \u00bb<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_4\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>\u00ab Elle a le droit de la lire. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. Elle la lira. \u00bb<\/p>\n<p>Il a avanc\u00e9 la main. Je ne l&#8217;ai pas rendue. Puis je l&#8217;ai rendue.<\/p>\n<p>Parce que, au-dessus de nous, une fen\u00eatre s&#8217;est ouverte. Et une voix, une vraie, une voix de r\u00e9veil, rauque, imp\u00e9rieuse, est tomb\u00e9e de la maison jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;eau :<\/p>\n<p>\u00ab Hubert ! Mon th\u00e9 ! \u00bb<\/p>\n<p>Elle venait de la porte-fen\u00eatre du haut, du palier. B\u00e9atrice, debout dans l&#8217;escalier, avec ses mules et sa voix du dimanche.<\/p>\n<p>\u00c0 c\u00f4t\u00e9 de moi, Hubert n&#8217;a pas eu un geste de surprise. Il a pli\u00e9 la lettre en deux, puis en quatre, d&#8217;un mouvement mille fois r\u00e9p\u00e9t\u00e9. Il l&#8217;a gliss\u00e9e dans sa veste, c\u00f4t\u00e9 c\u0153ur.<\/p>\n<p>Et il m&#8217;a regard\u00e9e, sans rien dire, avec les m\u00eames yeux que ceux de son fils.<\/p>\n<p>\u00c0 7 h 30, B\u00e9atrice est descendue en pleurant.<\/p>\n<p>Pas des larmes de th\u00e9\u00e2tre. Un mouchoir en papier serr\u00e9 dans le poing, la robe de chambre en soie mal ferm\u00e9e, le nez rouge. Je ne l&#8217;avais jamais vue sans son rouge \u00e0 l\u00e8vres.<\/p>\n<p>Elle tenait une pochette cartonn\u00e9e bleue contre sa poitrine. Hubert la suivait avec le plateau du th\u00e9, trois pas derri\u00e8re, comme un valet qui conna\u00eet la route.<\/p>\n<p>Maman avait rang\u00e9 le carnet dans la poche de son gilet. La valise avait disparu derri\u00e8re la porte du cellier. Th\u00e9o et moi, on avait la t\u00eate de deux enfants surpris \u00e0 la cuisine apr\u00e8s minuit.<\/p>\n<p>\u00ab Chantal. \u00bb B\u00e9atrice a pos\u00e9 la pochette sur la toile cir\u00e9e, exactement l\u00e0 o\u00f9 le carnet s&#8217;\u00e9tait ouvert \u00e0 cinq heures. \u00ab Je vous demande dix minutes. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Asseyez-vous, B\u00e9atrice. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. Lisez. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a sorti les feuilles une \u00e0 une. Un en-t\u00eate du tribunal judiciaire de Versailles. Un commandement de payer. Un avis de vente aux ench\u00e8res : Le V\u00e9sinet, 22 septembre, 14 h.<\/p>\n<p>Je connaissais d\u00e9j\u00e0 le mot. \u00c7a ne m&#8217;a pas aid\u00e9e de le voir imprim\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Quarante ans dans cette maison \u00bb, a dit B\u00e9atrice. \u00ab Th\u00e9o y a fait ses premiers pas. Le papier peint de sa chambre, c&#8217;est moi qui l&#8217;ai choisi. \u00bb<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_1\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_1\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>\u00ab Maman \u00bb, a dit Th\u00e9o.<\/p>\n<p>\u00ab Tais-toi, mon ch\u00e9ri. Laisse-moi. \u00bb<\/p>\n<p>Elle s&#8217;est tourn\u00e9e vers ma m\u00e8re. Ses mains tremblaient. Le vernis de son pouce \u00e9tait \u00e9caill\u00e9, un petit \u00e9clat rose parti sur le c\u00f4t\u00e9. Je l&#8217;ai regard\u00e9 plus longtemps que le reste.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne vous ai jamais demand\u00e9 la charit\u00e9, Chantal. Jamais. Mais j&#8217;ai soixante et un ans. Je n&#8217;ai plus de maison. Hubert n&#8217;a plus de soci\u00e9t\u00e9. Je vous demande un toit jusqu&#8217;\u00e0 No\u00ebl. Un toit, c&#8217;est tout. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Jusqu&#8217;\u00e0 No\u00ebl \u00bb, a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 maman.<\/p>\n<p>\u00ab Je serai discr\u00e8te. Je ne ferai plus de r\u00e9flexions. Je vous le promets. \u00bb<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_2\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>Elle a pleur\u00e9 pour de bon, ou presque. Ses \u00e9paules sautaient. J&#8217;ai attrap\u00e9 la bo\u00eete de mouchoirs sur le buffet. Je la lui ai tendue. Je me suis entendue dire : \u00ab B\u00e9atrice, asseyez-vous, s&#8217;il vous pla\u00eet. \u00bb Avec le ton de l&#8217;\u00e9cole, celui que j&#8217;ai pour un enfant qui s&#8217;est fait mal.<\/p>\n<p>Elle s&#8217;est assise. J&#8217;ai pos\u00e9 la main sur son \u00e9paule, sur la soie froide.<\/p>\n<p>\u00ab Elle a quand m\u00eame dit que Maman \u00e9tait pliable \u00bb, m&#8217;a souffl\u00e9 une petite voix dans la t\u00eate. Mais la voix \u00e9tait loin. L\u00e0, il y avait une femme qui pleurait dans une cuisine.<\/p>\n<p>Je regardais maman.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_2\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_2\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>Elle tenait sa tasse \u00e0 deux mains. Elle avait ouvert la bouche. Sa main gauche est partie vers la poche du gilet, l\u00e0 o\u00f9 il y avait le carnet, puis elle s&#8217;est arr\u00eat\u00e9e \u00e0 mi-chemin.<\/p>\n<p>\u00ab B\u00e9atrice, je&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est dur, ce que vous traversez. Vraiment. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous \u00eates bonne, Chantal. Vous avez toujours \u00e9t\u00e9 bonne. \u00bb<\/p>\n<p>Elle l&#8217;a dit avec le doux sourire qu&#8217;on a pour le chien qui rapporte la balle.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas relev\u00e9. Je ne voulais pas.<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_3\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>Th\u00e9o, lui, regardait ses pieds. Puis il m&#8217;a regard\u00e9e, moi, et j&#8217;ai vu sa bouche former deux mots, sans le son. Tout, tout de suite. J&#8217;ai secou\u00e9 la t\u00eate. Pas encore. Pas devant elle.<\/p>\n<p>\u00ab Maman, la donation \u00bb, a-t-il dit tout haut. \u00ab C&#8217;\u00e9tait pour quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pour vous prot\u00e9ger, mon ch\u00e9ri. Pour vous deux. Que vous n&#8217;ayez pas \u00e0 courir chez le notaire un jour de deuil. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je suis fille unique \u00bb, j&#8217;ai dit. \u00ab Y a rien \u00e0 prot\u00e9ger. \u00bb<\/p>\n<p>B\u00e9atrice a lev\u00e9 les yeux vers moi. Une seconde. Ses yeux \u00e9taient secs.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_3\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_3\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>Puis ils se sont de nouveau remplis, comme un robinet qu&#8217;on rouvre.<\/p>\n<p>\u00ab Vous r\u00e9fl\u00e9chirez, Chantal ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je&#8230; Oui. Je vais y penser. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Merci. Merci. \u00bb Elle s&#8217;est lev\u00e9e, elle a liss\u00e9 sa robe de chambre. \u00ab Je monte me recoiffer. Hubert, le plateau. \u00bb<\/p>\n<p>Hubert l&#8217;a suivie dans l&#8217;escalier, sans un regard.<\/p>\n<p>Maman est rest\u00e9e assise. Elle fixait les papiers du tribunal. Elle a pass\u00e9 la main dessus, doucement, comme on lisse une nappe.<\/p>\n<p>\u00ab Elle a perdu sa maison, ma ch\u00e9rie \u00bb, a-t-elle dit. \u00ab Moi aussi, j&#8217;ai failli. Quand ton p\u00e8re est mort. \u00bb<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_4\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>\u00ab Maman, l&#8217;enregistrement&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis lev\u00e9e pour d\u00e9barrasser les tasses. Sur la toile cir\u00e9e, entre le pot de sucre et la bo\u00eete de mouchoirs, il y avait un t\u00e9l\u00e9phone retourn\u00e9. Une coque gris-bleu. B\u00e9atrice l&#8217;avait oubli\u00e9.<\/p>\n<p>L&#8217;\u00e9cran \u00e9tait allum\u00e9.<\/p>\n<p>Je ne l&#8217;ai pas touch\u00e9. Je me le suis dit deux fois. Je me suis pench\u00e9e.<\/p>\n<p>Une conversation avec Genevi\u00e8ve. En bas, \u00e0 droite, une bulle bleue, envoy\u00e9e \u00e0 7 h 52. \u00c0 7 h 52, B\u00e9atrice avait la t\u00eate dans les mouchoirs. Je me suis souvenue de son pouce, sous le bord de la table, qui bougeait. J&#8217;avais pris \u00e7a pour un tremblement.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_4\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_4\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>Les mots \u00e9taient courts.<\/p>\n<p>\u00ab Elle craque. Dis \u00e0 Bertrand d&#8217;apporter le dossier. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Manon \u00bb, a dit maman. \u00ab Ne regarde pas, ma ch\u00e9rie. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Maman. \u00bb<\/p>\n<p>Le t\u00e9l\u00e9phone a vibr\u00e9, tout seul, sur la toile cir\u00e9e, et il a avanc\u00e9 d&#8217;un centim\u00e8tre vers le bord.<\/p>\n<p>\u00ab Le toit fuit, vous savez. Quand il pleut, on met des seaux. \u00bb<\/p>\n<p>B\u00e9atrice \u00e9tait sur le perron, en robe de chambre de soie, les mules aux pieds. Elle avait une tasse dans la main. Pas la sienne : celle de maman, avec l&#8217;anse recoll\u00e9e.<\/p>\n<p>En bas, sur le gravier, quatre personnes la regardaient.<\/p>\n<p>Je dois reprendre \u00e0 9 h pile.<\/p>\n<p>Le portail avait sonn\u00e9. Maman avait essuy\u00e9 ses mains sur son tablier et elle \u00e9tait sortie sans courir. Moi, j&#8217;avais suivi, avec Th\u00e9o. Il y avait un homme en polo bleu, un dossier sous le bras, S\u00e9bastien Leroy, de l&#8217;Agence des Rives. Il y avait une jeune femme, C\u00e9line, brune, la trentaine, une \u00e9charpe de portage nou\u00e9e sur le ventre. Dedans, un b\u00e9b\u00e9 endormi, la joue \u00e9cras\u00e9e. Lucas. Et un grand type, Micka\u00ebl, qui n&#8217;osait pas poser les pieds sur le gravier ratiss\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Madame Chantal ? Bonjour. On n&#8217;est pas trop en avance ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pas du tout, S\u00e9bastien. Entrez. \u00bb<\/p>\n<p>B\u00e9atrice \u00e9tait \u00e0 la fen\u00eatre du palier. Elle avait entendu. Elle est descendue en moins de deux minutes, sans se recoiffer.<\/p>\n<p>\u00ab Chantal, qui sont ces gens ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Les personnes pour la visite, B\u00e9atrice. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Quelle visite ? \u00bb<\/p>\n<p>S\u00e9bastien a eu un petit sourire poli. \u00ab La visite de la propri\u00e9t\u00e9, madame. Celle que Madame Chantal met en vente. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai vu le visage de B\u00e9atrice. Il ne s&#8217;est pas d\u00e9compos\u00e9. Il s&#8217;est vid\u00e9, d&#8217;un coup, puis il s&#8217;est remis en place comme un masque qu&#8217;on rajuste.<\/p>\n<p>C&#8217;est l\u00e0 qu&#8217;elle a commenc\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab L&#8217;humidit\u00e9, ma pauvre \u00bb, a-t-elle dit \u00e0 C\u00e9line. \u00ab Vous ne la sentez pas ? Dans la cave, le lac monte chaque printemps. Cinquante centim\u00e8tres. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Cinquante ? \u00bb a dit Micka\u00ebl.<\/p>\n<p>\u00ab Et les moustiques. On ne peut pas d\u00eener dehors \u00e0 partir de juin. Ni le toit, je vous l&#8217;ai dit. Les seaux. Dans la chambre du fond. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le toit a \u00e9t\u00e9 refait en 2016 \u00bb, a dit maman. Doucement.<\/p>\n<p>\u00ab Chantal, ne vous fatiguez pas. Les gens ont le droit de savoir. \u00bb<\/p>\n<p>C\u00e9line a serr\u00e9 son b\u00e9b\u00e9. Elle a regard\u00e9 maman, puis moi, puis les marches de la terrasse.<\/p>\n<p>B\u00e9atrice n&#8217;avait pas dit un mot des g\u00e9raniums. Ils \u00e9taient l\u00e0, sur la rambarde, remis par Th\u00e9o et moi \u00e0 6 h 50. Elle \u00e9tait pass\u00e9e devant trois fois. Pas un regard. La premi\u00e8re fois de l&#8217;\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Madame \u00bb, a dit S\u00e9bastien. \u00ab Je crois que c&#8217;est \u00e0 la propri\u00e9taire de&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab La propri\u00e9taire. \u00bb B\u00e9atrice a ri. \u00ab La propri\u00e9taire n&#8217;a pas dormi de la nuit, monsieur. Elle ne sait plus ce qu&#8217;elle signe. Demandez \u00e0 la voisine. Demandez \u00e0 n&#8217;importe qui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab B\u00e9atrice \u00bb, a dit Hubert, d&#8217;une voix d&#8217;enfant.<\/p>\n<p>\u00ab Tais-toi. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis avanc\u00e9e. \u00ab Vous parlez de ma m\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je parle de la v\u00e9rit\u00e9, ma ch\u00e9rie. Il y a des choses que tu ne vois pas, parce que tu l&#8217;aimes. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je vois tr\u00e8s bien, B\u00e9atrice. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Manon, ma ch\u00e9rie, on ne parle pas comme \u00e7a devant des \u00e9trangers. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Les \u00e9trangers, c&#8217;est eux ou c&#8217;est nous ? \u00bb<\/p>\n<p>Micka\u00ebl a touss\u00e9 dans son poing. S\u00e9bastien a regard\u00e9 sa montre, puis maman, puis sa montre encore. Il avait d\u00fb en voir, des visites. Pas celle-l\u00e0.<\/p>\n<p>\u00ab Madame Chantal, on peut revenir dans une heure, si&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non, S\u00e9bastien. Vous \u00eates venus pour visiter. Vous visitez. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mais le plafond de la&#8230; \u00bb a repris B\u00e9atrice.<\/p>\n<p>\u00ab Le plafond est sec \u00bb, a dit maman. \u00ab Micka\u00ebl, vous pouvez toucher. \u00bb<\/p>\n<p>Micka\u00ebl a h\u00e9sit\u00e9. Il a pos\u00e9 la paume sur le mur du perron, comme sur le flanc d&#8217;un cheval. Il a regard\u00e9 sa femme et il a hoch\u00e9 la t\u00eate, une fois.<\/p>\n<p>Th\u00e9o a mis sa main dans mon dos. Je l&#8217;ai sentie, ti\u00e8de, sur ma chemise.<\/p>\n<p>Le b\u00e9b\u00e9 s&#8217;est r\u00e9veill\u00e9. Il a pouss\u00e9 un petit cri, a tendu la main hors de l&#8217;\u00e9charpe. Il a attrap\u00e9 une feuille de g\u00e9ranium qui d\u00e9passait de la rambarde. Il l&#8217;a serr\u00e9e dans son poing, il l&#8217;a port\u00e9e \u00e0 sa bouche.<\/p>\n<p>\u00ab Lucas, non. \u00bb C\u00e9line a ri, g\u00ean\u00e9e. \u00ab Pardon. Ils sont magnifiques, vos g\u00e9raniums, madame. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Sept euros quatre-vingt-dix \u00bb, a dit maman. \u00ab Au Leclerc. \u00bb<\/p>\n<p>B\u00e9atrice a tourn\u00e9 la t\u00eate vers elle, comme si on lui avait r\u00e9pondu dans une langue \u00e9trang\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00ab Vous ne pouvez pas vendre, Chantal. Pas sans en parler \u00e0 la famille. Cette maison, on y vient tous les week-ends. Th\u00e9o y a pass\u00e9 ses \u00e9t\u00e9s. Hubert et moi&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab B\u00e9atrice. \u00bb<\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait la voix de maman. Pas plus forte. Mais B\u00e9atrice s&#8217;est arr\u00eat\u00e9e net, la bouche encore ouverte.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est ma maison. \u00bb<\/p>\n<p>Elle l&#8217;a dit \u00e0 plat. Pas m\u00e9chamment. Comme on donne son adresse.<\/p>\n<p>Sur le gravier, personne ne bougeait. Micka\u00ebl avait enfin pos\u00e9 un pied. S\u00e9bastien tenait son dossier \u00e0 deux mains, tr\u00e8s droit.<\/p>\n<p>B\u00e9atrice a regard\u00e9 la maison, la terrasse, le lac au fond. Elle a pris sa respiration.<\/p>\n<p>\u00ab Cette maison, c&#8217;est&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>Elle s&#8217;est arr\u00eat\u00e9e.<\/p>\n<p>Ses yeux sont partis sur le c\u00f4t\u00e9, vers Hubert.<\/p>\n<p>Quarante secondes plus tard, j&#8217;\u00e9tais au bout du ponton et je ne sentais plus mes mains.<\/p>\n<p>Elles tremblaient sur la rambarde de fer. J&#8217;ai essay\u00e9 de les serrer, elles ont continu\u00e9. Le bois sous mes baskets pliait comme toujours. L&#8217;eau tapait contre les pilotis. Je n&#8217;entendais que \u00e7a.<\/p>\n<p>Je n&#8217;avais pas couru. J&#8217;avais march\u00e9, droit, sans me retourner. Je sais comment j&#8217;y suis arriv\u00e9e, parce que je l&#8217;ai refait cent fois dans ma t\u00eate depuis.<\/p>\n<p>\u00c7a s&#8217;est pass\u00e9 sur le gravier.<\/p>\n<p>B\u00e9atrice avait regard\u00e9 Hubert. Il n&#8217;avait pas baiss\u00e9 les yeux, cette fois. Il la regardait, elle, avec un air que je ne lui connaissais pas, un air de fatigue pure. Elle a eu un mouvement du menton. Elle a pivot\u00e9 vers moi.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est toi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pardon ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est toi qui as fait \u00e7a. Tu as mont\u00e9 ta m\u00e8re contre nous. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je n&#8217;ai rien mont\u00e9 du tout, B\u00e9atrice. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu savais. Tu savais depuis hier soir. Je t&#8217;ai vue, avec ces pots de fleurs, ce matin, avec mon fils, \u00e0 six heures, comme des voleurs. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Maman a d\u00e9cid\u00e9 toute seule. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ta m\u00e8re ? \u00bb Elle a ri, un petit rire mouill\u00e9. \u00ab Ta m\u00e8re ne d\u00e9cide pas de la couleur de ses rideaux. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab B\u00e9atrice, s&#8217;il vous pla\u00eet \u00bb, a dit maman. \u00ab Devant les gens&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Les gens. Parlons-en. \u00bb Elle s&#8217;est tourn\u00e9e vers C\u00e9line, vers Micka\u00ebl, vers le b\u00e9b\u00e9. Elle leur a souri, comme \u00e0 la fin d&#8217;une soir\u00e9e. \u00ab Excusez-moi. Ce n&#8217;est pas tr\u00e8s \u00e9l\u00e9gant, je sais. Mais vous devez comprendre \u00e0 qui vous avez affaire. \u00bb<\/p>\n<p>Elle m&#8217;a regard\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab Ta m\u00e8re, c&#8217;est le personnel, Manon. Et toi, tu es la fille du personnel. \u00bb<\/p>\n<p>Elle l&#8217;a dit sans \u00e9lever la voix. C&#8217;\u00e9tait la voix du d\u00e9jeuner, celle qui demande le sel.<\/p>\n<p>Il y a eu le bruit d&#8217;une voiture au loin, sur la route du lac. Un oiseau. Le b\u00e9b\u00e9 qui m\u00e2chait sa feuille.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas eu mal tout de suite. J&#8217;ai eu froid, aux joues et aux doigts, comme si on m&#8217;avait pos\u00e9 une serviette mouill\u00e9e sur la figure.<\/p>\n<p>Maman n&#8217;a rien dit. Elle tenait son tablier \u00e0 deux mains. Elle a fini par dire : \u00ab Pas ici, B\u00e9atrice. \u00bb Pas fort. Pas comme on aboie. Comme on demande de baisser la musique.<\/p>\n<p>J&#8217;ai pens\u00e9 : crie. Maman, crie. Une fois.<\/p>\n<p>Elle n&#8217;a pas cri\u00e9.<\/p>\n<p>Alors j&#8217;ai regard\u00e9 Th\u00e9o.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi. Il avait sa bouche \u00e0 moiti\u00e9 ouverte, la m\u00eame qu&#8217;\u00e0 cinq heures du matin. Son bras est rest\u00e9 coll\u00e9 \u00e0 son corps.<\/p>\n<p>Un.<\/p>\n<p>Il a regard\u00e9 sa m\u00e8re.<\/p>\n<p>Deux.<\/p>\n<p>Il a regard\u00e9 le gravier.<\/p>\n<p>Trois.<\/p>\n<p>S\u00e9bastien Leroy, le polo bleu, a touss\u00e9. C\u00e9line a couvert la t\u00eate de Lucas avec sa main, comme pour lui boucher les oreilles. Micka\u00ebl fixait une pierre.<\/p>\n<p>Quatre.<\/p>\n<p>\u00ab Maman&#8230; \u00bb a dit Th\u00e9o.<\/p>\n<p>Cinq.<\/p>\n<p>Et rien d&#8217;autre. Juste \u00e7a, ce mot, qui est rest\u00e9 en l&#8217;air.<\/p>\n<p>J&#8217;ai compt\u00e9 jusqu&#8217;\u00e0 cinq. Cinq secondes, ce n&#8217;est rien. C&#8217;est le temps qu&#8217;il faut pour lacer une chaussure. Pour une gorg\u00e9e d&#8217;eau. Pour regarder sa m\u00e8re se faire traiter de \u00ab personnel \u00bb sans bouger.<\/p>\n<p>\u00ab Je vais prendre l&#8217;air \u00bb, j&#8217;ai dit.<\/p>\n<p>Personne n&#8217;a r\u00e9pondu. Maman a juste ferm\u00e9 les yeux.<\/p>\n<p>Je suis pass\u00e9e devant Hubert. Il m&#8217;a touch\u00e9 le coude, deux doigts, le temps d&#8217;un battement, et il a l\u00e2ch\u00e9.<\/p>\n<p>Je suis descendue par la pelouse. Les brins d&#8217;herbe mouill\u00e9s collaient \u00e0 mes chevilles. J&#8217;ai senti dans mon dos les yeux de tout le monde, et, plus loin, celui de ma m\u00e8re, qui ne m&#8217;a pas appel\u00e9e.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 comment j&#8217;ai fini sur le ponton. Les mains sur le fer, le visage tourn\u00e9 vers l&#8217;eau grise. Je ne pleurais pas. Je r\u00e9p\u00e9tais dans ma t\u00eate, comme une comptine : le personnel, le personnel, la fille du personnel.<\/p>\n<p>Six ans d&#8217;ATSEM. Je mouche des nez. J&#8217;attache des tabliers. Je torche. \u00ab La dame de la classe \u00bb, disent les petits. J&#8217;en \u00e9tais fi\u00e8re, avant ce matin. Je gagne 1 450 \u20ac net, et ma m\u00e8re en a gagn\u00e9 moins pendant vingt ans.<\/p>\n<p>Derri\u00e8re moi, des pas sur la jet\u00e9e.<\/p>\n<p>L\u00e9gers. Le bois qui plie. J&#8217;ai reconnu la fa\u00e7on de poser le pied, un peu \u00e0 plat, un peu pench\u00e9. Th\u00e9o.<\/p>\n<p>\u00ab Manon. \u00bb<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas boug\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Manon, je&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Cinq secondes, Th\u00e9o. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu as pris cinq secondes. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Laisse-moi dire&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>Il a avanc\u00e9 encore d&#8217;un pas. Il a ouvert la bouche. Je voyais ses mains, ses mains qui ne savaient pas o\u00f9 se mettre, et ses oreilles, qui n&#8217;\u00e9taient m\u00eame pas rouges. Elles \u00e9taient blanches.<\/p>\n<p>\u00ab Je&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>Je l&#8217;ai regard\u00e9. Un instant. Puis j&#8217;ai tourn\u00e9 les talons, je l&#8217;ai contourn\u00e9 sur la planche \u00e9troite, et je suis partie vers la rive sans attendre le reste de sa phrase.<\/p>\n<p>\u00ab Moi, j&#8217;arrivais par le chemin, avec mon flan dans le torchon, et je t&#8217;ai vue descendre la pelouse comme si t&#8217;avais le feu aux fesses. \u00bb<\/p>\n<p>Josiane m&#8217;avait rattrap\u00e9e devant le hangar \u00e0 bateaux. Soixante-huit ans, la voisine de maman depuis trente ans, des sandales en plastique et un plat Pyrex serr\u00e9 contre le ventre.<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai pas voulu te suivre sur le ponton. Tu avais la t\u00eate de ton p\u00e8re quand on lui avait dit pour son dos. Alors j&#8217;ai attendu. \u00c7a fait dix minutes que je suis l\u00e0. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Josiane, c&#8217;est pas le moment. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Justement. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a pos\u00e9 le flan sur un bidon retourn\u00e9. Elle a sorti de sa poche de blouse un papier pli\u00e9 en huit.<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai crois\u00e9 la petite famille sur le chemin, avec la poussette. La jeune dame avait l&#8217;air de quelqu&#8217;un qui a vu une dispute. J&#8217;ai devin\u00e9. Et puis je m&#8217;\u00e9tais promis de te le donner depuis le 28 juin. Je savais pas comment. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Me donner quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le 28 juin, c&#8217;\u00e9tait un dimanche. Ta belle-m\u00e8re a frapp\u00e9 chez moi \u00e0 quatre heures. Avec un stylo, un papier tap\u00e9 \u00e0 la machine et le sourire du dimanche. Elle m&#8217;a dit : Josiane, vous qui connaissez bien Chantal, vous voudriez bien me rendre un petit service. \u00bb<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_1\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_1\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>\u00ab Quel service ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Lis. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai d\u00e9pli\u00e9 le papier. Il avait gard\u00e9 les plis, il sentait la poche. Un mod\u00e8le d&#8217;attestation, comme celles de la pr\u00e9fecture. En haut : Je soussign\u00e9e, Josiane, voisine de Madame Chantal depuis trente ans. Au milieu, trois lignes tap\u00e9es.<\/p>\n<p>\u00ab Chantal perd la t\u00eate, se perd, ne dort plus. Je confirme que son \u00e9tat ne lui permet plus de g\u00e9rer seule ses biens. \u00bb<\/p>\n<p>En bas, un rectangle vide, pour la signature. Pas de nom de B\u00e9atrice. Pas de nom de notaire.<\/p>\n<p>\u00ab Elle m&#8217;a dit que c&#8217;\u00e9tait pour la prot\u00e9ger. Qu&#8217;il y avait des d\u00e9marches, apr\u00e8s. Que Chantal serait contente. \u00bb<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_2\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>\u00ab Tu as sign\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Moi ? \u00bb Josiane a lev\u00e9 le menton. \u00ab J&#8217;ai dit que j&#8217;avais pas mes lunettes. Que je repasserais. Elle m&#8217;a laiss\u00e9 la feuille. Elle a dit : Prenez votre temps. Elle est revenue deux fois, depuis. Je lui ai dit que j&#8217;avais perdu le papier. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et pourquoi tu l&#8217;as gard\u00e9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce que je voulais voir ta m\u00e8re. Elle, elle perd la t\u00eate ? Elle qui m&#8217;a pr\u00eat\u00e9 sa voiture quand mon mari a eu son infarctus ? \u00bb Elle a crach\u00e9 de c\u00f4t\u00e9, sans \u00e9l\u00e9gance. \u00ab Elle perd pas la t\u00eate. Elle la garde, la t\u00eate. Elle la garde trop bien. C&#8217;est pas pareil. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai relu la phrase. Se perd. Ne dort plus.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_2\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_2\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>Le 5 juillet, maman n&#8217;avait pas dormi. Elle l&#8217;avait \u00e9crit, dans son carnet. B\u00e9atrice avait sans doute vu la lumi\u00e8re de la cuisine. Elle avait pr\u00e9par\u00e9 le terrain.<\/p>\n<p>\u00ab Pourquoi tu me le donnes maintenant ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce que ta belle-m\u00e8re a cri\u00e9 ce matin. Je l&#8217;ai entendue depuis le chemin. Je suis pas sourde. \u00bb Elle m&#8217;a prise par le bras. \u00ab Le personnel, elle a dit. Bon sang. Ta m\u00e8re, elle lui a servi onze week-ends. Avec les draps et la mayonnaise de l&#8217;autre marque. \u00bb<\/p>\n<p>Je ne pouvais plus rien r\u00e9pondre.<\/p>\n<p>Josiane a repris son flan.<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_3\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>\u00ab Je vais le poser \u00e0 la cuisine. Elle a pas mang\u00e9, j&#8217;en mettrais ma main au feu. Et toi, tu vas parler \u00e0 ton mari. Il est derri\u00e8re le hangar depuis cinq minutes, il se cache mal. \u00bb<\/p>\n<p>Elle est partie, sandales qui claquaient, droite comme un i.<\/p>\n<p>Th\u00e9o \u00e9tait l\u00e0, en effet, contre le mur de t\u00f4le, les bras ballants.<\/p>\n<p>Je suis retourn\u00e9e sur le ponton. Il m&#8217;a suivie. Le bois a pli\u00e9 sous nous deux.<\/p>\n<p>\u00ab Cinq secondes \u00bb, a-t-il dit avant moi. \u00ab Je les ai compt\u00e9es aussi. Je les referai pas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est facile \u00e0 dire. \u00bb<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_3\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_3\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>\u00ab Je sais. Alors je vais pas le dire. Je vais le faire. \u00bb Il a pris une grande inspiration. \u00ab Ma m\u00e8re a dit \u00e7a de ta m\u00e8re devant des inconnus. Moi, je suis rest\u00e9 l\u00e0 comme un petit gar\u00e7on. Je suis pas un petit gar\u00e7on. Je suis ton mari. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et ta m\u00e8re ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ma m\u00e8re, je l&#8217;aime. Je sais pas ce que je ferai de \u00e7a. Mais elle est pas chez elle ici. Elle l&#8217;a jamais \u00e9t\u00e9. Et toi, tu es chez toi. \u00bb<\/p>\n<p>Il s&#8217;est arr\u00eat\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Si tu me dis de partir, je pars. Si tu me dis de rester et de choisir, je choisis. \u00c0 midi et demi, devant tout le monde. Je le dirai \u00e0 voix haute. \u00bb<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_4\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>Je l&#8217;ai regard\u00e9 longtemps. Il ne baissait pas les yeux. Ses oreilles \u00e9taient rouges, enfin, le rouge normal, celui qu&#8217;il a quand il ment mal ou qu&#8217;il dit la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Tu me dis tout. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tout. Tout de suite. \u00bb<\/p>\n<p>Je lui ai pris la main. Je ne l&#8217;ai pas serr\u00e9e. Je l&#8217;ai gard\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab Alors on va voir ton p\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>Hubert \u00e9tait assis sur le banc du jardin, celui o\u00f9 il avait \u00e9crit sa lettre, une tasse froide pos\u00e9e entre ses chaussures. Il a lev\u00e9 la t\u00eate en nous voyant arriver.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_4\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_4\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>\u00ab Hubert. Ta lettre. Il faut que tu la lises \u00e0 midi et demi. \u00c0 voix haute, devant ta femme, devant Beaumont. Josiane a un papier. Maman a un enregistrement. Il me faut quelqu&#8217;un de la famille, quelqu&#8217;un d&#8217;elle, qui dise : c&#8217;est vrai. Il me faut toi. \u00bb<\/p>\n<p>Il a ouvert la bouche. Il a regard\u00e9 la maison. Sur le palier du haut, un rideau a boug\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne peux pas, Manon. C&#8217;est ma femme. \u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 onze heures, toute la maison sentait la daube.<\/p>\n<p>Le vin rouge, le laurier, l&#8217;orange s\u00e9ch\u00e9e que maman met depuis toujours. La cocotte Le Creuset, celle de sa m\u00e8re, ronronnait sur le feu depuis huit heures. Maman avait remis son tablier. Elle \u00e9pluchait des carottes au-dessus de l&#8217;\u00e9vier, comme n&#8217;importe quel dimanche.<\/p>\n<p>Je me suis plant\u00e9e \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&#8217;elle.<\/p>\n<p>\u00ab Maman. Tu as entendu ce qu&#8217;elle a dit. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;\u00e9tais l\u00e0, ma ch\u00e9rie. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et tu as rien&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Passe-moi le couteau, celui avec le manche vert. \u00bb<\/p>\n<p>Je le lui ai pass\u00e9. J&#8217;avais envie de le jeter par la fen\u00eatre.<\/p>\n<p>\u00ab Josiane m&#8217;a donn\u00e9 \u00e7a \u00bb, j&#8217;ai dit, et j&#8217;ai pos\u00e9 l&#8217;attestation sur le plan de travail, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des \u00e9pluchures. Maman l&#8217;a lue sans s&#8217;essuyer les mains. Elle a lu les trois lignes, lentement. Elle a eu un petit rire sans bruit.<\/p>\n<p>\u00ab Elle a une belle \u00e9criture, Josiane. Elle l&#8217;a recopi\u00e9e ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Elle ne l&#8217;a pas sign\u00e9e, maman. C&#8217;est B\u00e9atrice qui&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. Josiane me l&#8217;a dit le 29. Elle est venue avec une tarte. \u00bb<\/p>\n<p>Je me suis assise sur le tabouret. Je n&#8217;avais plus de questions.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_1\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_1\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>\u00ab Tout le monde savait. Tout le monde, sauf moi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pas tout le monde. \u00bb Elle a pos\u00e9 le couteau. \u00ab Th\u00e9o a su pour sa famille. Hubert, pour la nuit. Josiane, pour son papier. Moi, pour le reste. Toi, tu savais pas, ma Manon, parce que si tu avais su, tu aurais parl\u00e9. Et si tu avais parl\u00e9, B\u00e9atrice se serait m\u00e9fi\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu me prenais pour qui ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Pour ma fille. Qui crie quand on fait du mal aux gens qu&#8217;elle aime. C&#8217;est ce que j&#8217;ai de mieux, tu sais. \u00c7a se voit pas, de loin. \u00bb<\/p>\n<p>Elle s&#8217;est essuy\u00e9 les mains sur son tablier et elle a ouvert le tiroir du buffet. Elle en a sorti une chemise cartonn\u00e9e grise, un peu \u00e9corn\u00e9e. Sur le dos, au feutre noir : Moreau.<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_2\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>\u00ab Ma\u00eetre Moreau. C&#8217;est mon notaire. Pas celui de B\u00e9atrice. Le mien. Au village d&#8217;\u00e0 c\u00f4t\u00e9, vingt minutes de Clio. Il a r\u00e9dig\u00e9 le compromis. Sign\u00e9 vendredi, \u00e0 l&#8217;agence, avec C\u00e9line et Micka\u00ebl. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vendredi ? Le 14 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le 14 ao\u00fbt. La veille du pont, le notaire \u00e9tait press\u00e9. \u00bb Elle a presque souri. \u00ab Il attend mon coup de fil, avec son t\u00e9l\u00e9phone dans la poche et son caf\u00e9 ti\u00e8de. Je l&#8217;appelle s&#8217;il faut. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors la maison est vendue. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui, ma ch\u00e9rie. Depuis vendredi, elle l&#8217;est. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et \u00e0 midi et demi, B\u00e9atrice va&#8230; \u00bb<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_2\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_2\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>\u00ab Elle va faire signer une donation d&#8217;une maison que je n&#8217;ai plus. \u00bb Maman a hauss\u00e9 les \u00e9paules. \u00ab Je veux qu&#8217;elle aille jusqu&#8217;au bout. Qu&#8217;elle ait le stylo dans la main. Je veux qu&#8217;elle soit assise \u00e0 ma table, avec sa s\u0153ur et son beau-fr\u00e8re, et que tout le monde l&#8217;entende de la m\u00eame bouche. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab L&#8217;enregistrement. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Au dessert. Apr\u00e8s la daube. Apr\u00e8s le fromage. Elle aura mang\u00e9 chez moi une derni\u00e8re fois. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Maman, pourquoi attendre ? Joue-le maintenant. Elle est en haut, je monte, je lui fais \u00e9couter&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Dans la cuisine, c&#8217;est une dispute. \u00c0 table, devant Bertrand Beaumont, c&#8217;est un fait. \u00bb Elle a repris une carotte. \u00ab Et puis je veux qu&#8217;elle me dise merci. \u00bb<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_3\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>\u00ab Elle te dira jamais merci. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais, ma ch\u00e9rie. \u00bb Elle a lev\u00e9 les yeux. \u00ab Je veux juste lui laisser la place de le dire. \u00bb<\/p>\n<p>Th\u00e9o \u00e9tait arriv\u00e9 sans bruit sur le seuil, les mains dans les poches. Il a regard\u00e9 la chemise grise.<\/p>\n<p>\u00ab Chantal. Pourquoi 289 000 ? Pourquoi si peu ? \u00bb<\/p>\n<p>Maman n&#8217;a pas \u00e9t\u00e9 surprise. Elle avait l&#8217;air d&#8217;avoir pr\u00e9par\u00e9 la question depuis deux mois.<\/p>\n<p>\u00ab Un promoteur est pass\u00e9 en juin. Pendant que vous \u00e9tiez sur le lac. Il voulait la maison, le terrain, le ponton. Il m&#8217;a propos\u00e9 340 000 \u20ac. \u00bb<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_3\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_3\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>\u00ab Cinquante et un mille euros de plus \u00bb, j&#8217;ai dit.<\/p>\n<p>\u00ab Pour la raser. \u00c7a faisait huit petites maisons, des carr\u00e9s blancs, avec des haies. \u00c0 la place de mon jardin. \u00bb Elle a regard\u00e9 par la fen\u00eatre. \u00ab C\u00e9line m&#8217;a demand\u00e9, \u00e0 la visite, si elle pouvait garder les g\u00e9raniums. Pour le b\u00e9b\u00e9. Qu&#8217;il connaisse l&#8217;odeur. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu l&#8217;as refus\u00e9, le promoteur. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab S\u00e9bastien a gard\u00e9 l&#8217;offre ouverte jusqu&#8217;\u00e0 14 h. Il m&#8217;attend au caf\u00e9 du village, place de l&#8217;\u00e9glise, avec son dossier. Au cas o\u00f9. Je ne le rappellerai pas, mais je lui ai promis qu&#8217;il aurait une r\u00e9ponse avant. \u00bb<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_4\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>\u00ab Et si \u00e7a tourne mal, \u00e0 midi et demi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors j&#8217;appelle Moreau, j&#8217;appelle S\u00e9bastien, et on voit. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a mis les carottes dans la cocotte. Un nuage de vapeur lui a masqu\u00e9 le visage.<\/p>\n<p>\u00ab Maintenant, vous deux, vous mettez la table. Huit couverts. Les assiettes \u00e0 fleurs. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Huit ? Sept, maman. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Huit \u00bb, a-t-elle dit. \u00ab Comme B\u00e9atrice l&#8217;a demand\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 12 h 25, j&#8217;\u00e9tais sur la terrasse avec les derniers verres, et j&#8217;ai entendu les pneus sur le gravier.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_4\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_4\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>Une Peugeot grise, vitres teint\u00e9es, lav\u00e9e de la veille, sans une trace de gravier. Elle a pris le virage doucement. Elle s&#8217;est gar\u00e9e juste devant le perron, \u00e0 la place de la Clio.<\/p>\n<p>Derri\u00e8re la vitre c\u00f4t\u00e9 passager, quelque chose de blanc a boug\u00e9. Une \u00e9charpe de soie, nou\u00e9e \u00e0 la fa\u00e7on des femmes qui ont quelque chose \u00e0 cacher.<\/p>\n<p>Il y avait huit assiettes \u00e0 fleurs sur la table de la terrasse, et sept personnes pour les remplir.<\/p>\n<p>Je les avais compt\u00e9es trois fois en posant les verres. Huit chaises en fer blanc, sorties du cellier. La huiti\u00e8me \u00e9tait tout au bout, du c\u00f4t\u00e9 du lac, avec son assiette, ses couverts, sa serviette pli\u00e9e en triangle. Personne n&#8217;y a touch\u00e9 pendant l&#8217;ap\u00e9ritif.<\/p>\n<p>\u00ab Bertrand, Genevi\u00e8ve, vous \u00eates chez vous \u00bb, a dit B\u00e9atrice sur le perron, en les embrassant.<\/p>\n<p>Chez vous. Elle l&#8217;a dit \u00e0 toute la maison.<\/p>\n<p>Elle avait chang\u00e9 de robe, un lin cr\u00e8me, et remis son rouge \u00e0 l\u00e8vres. Pas un mot sur le gravier de neuf heures. Quand je suis pass\u00e9e avec le plateau, elle m&#8217;a attrap\u00e9 le poignet.<\/p>\n<p>\u00ab Ma ch\u00e9rie, j&#8217;ai \u00e9t\u00e9 vive, ce matin. C&#8217;est la fatigue. Tu ne m&#8217;en veux pas ? \u00bb<\/p>\n<p>Ses doigts \u00e9taient frais. J&#8217;ai regard\u00e9 sa main sur mon poignet, puis son visage. Elle attendait que je dise non.<\/p>\n<p>\u00ab Je sers l&#8217;ap\u00e9ritif, B\u00e9atrice. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Voil\u00e0. Tu es une brave fille. \u00bb<\/p>\n<p>Ma\u00eetre Bertrand Beaumont s&#8217;est assis en bout de table, c\u00f4t\u00e9 maison. Soixante-cinq ans, des cheveux argent\u00e9s, une chevali\u00e8re, une chemise cartonn\u00e9e bleue qu&#8217;il a pos\u00e9e contre le pied de sa chaise, bien en vue. Genevi\u00e8ve, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui, avait une \u00e9charpe de soie blanche et le m\u00eame menton que sa s\u0153ur.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_1\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_1\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>Maman \u00e9tait arriv\u00e9e avec la cocotte. Elle avait gard\u00e9 son tablier. Elle a servi tout le monde avant elle, comme d&#8217;habitude.<\/p>\n<p>\u00ab Une daube \u00e0 l&#8217;orange \u00bb, a dit Genevi\u00e8ve en reniflant. \u00ab Comme c&#8217;est rustique. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est ma m\u00e8re qui la faisait \u00bb, a dit maman.<\/p>\n<p>\u00ab B\u00e9atrice a de la chance, d&#8217;avoir quelqu&#8217;un qui cuisine comme \u00e7a. Chez nous, il faut payer. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Chantal adore \u00e7a \u00bb, a dit B\u00e9atrice. \u00ab N&#8217;est-ce pas, Chantal ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;aime bien cuisiner, oui. \u00bb<\/p>\n<p>Hubert n&#8217;avait rien dit depuis le perron. Il roulait une boulette de pain entre ses doigts. Il en avait fait quatre. Il ne regardait ni sa femme, ni moi.<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_2\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>Th\u00e9o, en face, serrait la m\u00e2choire. \u00c0 onze heures, maman nous avait pr\u00e9venus, tous les deux, dans la cuisine : \u00ab Personne ne parle avant le dessert. Personne. \u00bb Il tenait. Sous la table, son genou tremblait contre le mien.<\/p>\n<p>Moi, je servais. Le vin, l&#8217;eau, le pain. J&#8217;ai repos\u00e9 trois fois la carafe au m\u00eame endroit.<\/p>\n<p>\u00ab Chantal \u00bb, a dit Beaumont, avec la voix d&#8217;un homme qui demande des nouvelles d&#8217;une tante. \u00ab On m&#8217;a racont\u00e9, pour ce matin. Ces gens de l&#8217;agence. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab On vous a racont\u00e9 quoi, Bertrand ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Que vous aviez peut-\u00eatre sign\u00e9 quelque chose, \u00e0 la l\u00e9g\u00e8re. \u00c7a arrive. Un mandat de vente, \u00e7a se r\u00e9voque en cinq minutes. Un coup de t\u00e9l\u00e9phone, et on n&#8217;en parle plus. \u00bb<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_2\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_2\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>\u00ab Je vois. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et pour prot\u00e9ger Th\u00e9o et Manon, la donation, \u00e0 l&#8217;\u00e9tude, demain matin. Je l&#8217;ai apport\u00e9e pour que vous la lisiez au calme. Rien d&#8217;urgent. \u00bb<\/p>\n<p>Il a tapot\u00e9 la chemise bleue du bout du pied. Elle a gliss\u00e9 d&#8217;un centim\u00e8tre.<\/p>\n<p>\u00ab Chantal est \u00e9puis\u00e9e, Bertrand \u00bb, a dit B\u00e9atrice. \u00ab Elle a eu beaucoup d&#8217;\u00e9motions. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je comprends. Vous r\u00e9fl\u00e9chirez, Chantal ? \u00bb<\/p>\n<p>Maman a pris le temps de couper un morceau de viande. Elle l&#8217;a mang\u00e9. Elle a bu une gorg\u00e9e d&#8217;eau.<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_3\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>\u00ab Je vais r\u00e9fl\u00e9chir, Bertrand. \u00bb<\/p>\n<p>B\u00e9atrice a regard\u00e9 Genevi\u00e8ve. Un petit mouvement des sourcils, deux secondes. La m\u00eame chose que sur la messagerie, \u00e0 7 h 52.<\/p>\n<p>J&#8217;ai senti mes ongles dans ma paume. J&#8217;ai serr\u00e9 plus fort.<\/p>\n<p>\u00ab Et cette terrasse, Chantal \u00bb, a dit Genevi\u00e8ve. \u00ab Ces fleurs, c&#8217;est charmant. Un peu commun, mais charmant. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Sept euros quatre-vingt-dix \u00bb, a dit maman. \u00ab Au Leclerc. \u00bb<\/p>\n<p>Genevi\u00e8ve a ri, par politesse, sans comprendre. Hubert, lui, a lev\u00e9 les yeux. C&#8217;\u00e9tait la premi\u00e8re fois de l&#8217;\u00e9t\u00e9 que je le voyais sourire.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_3\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_3\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>\u00c0 13 h 41, d&#8217;apr\u00e8s mon t\u00e9l\u00e9phone, j&#8217;ai pos\u00e9 le flan de Josiane au milieu de la table. Je l&#8217;avais coup\u00e9 en huit parts, par r\u00e9flexe. J&#8217;en ai remis une dans le plat.<\/p>\n<p>\u00ab Qui a fait \u00e7a ? \u00bb a dit Genevi\u00e8ve.<\/p>\n<p>\u00ab La voisine. Josiane. Elle l&#8217;a apport\u00e9 \u00e0 dix heures. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ah. La voisine. \u00bb<\/p>\n<p>B\u00e9atrice n&#8217;a rien dit. Elle a fix\u00e9 le flan, puis moi, comme si elle cherchait un papier perdu.<\/p>\n<p>\u00c0 13 h 44, maman a pos\u00e9 sa fourchette. Elle a tap\u00e9 deux fois, doucement, sur son verre avec le manche de son couteau.<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_4\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>\u00ab Un instant, s&#8217;il vous pla\u00eet. Avant le caf\u00e9, je voudrais qu&#8217;on \u00e9coute quelque chose. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab La donation d&#8217;abord, Chantal \u00bb, a dit B\u00e9atrice, avec un sourire. \u00ab On ne va pas m\u00e9langer. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Apr\u00e8s. \u00bb<\/p>\n<p>Maman a gliss\u00e9 la main dans la poche de son tablier. Elle en a sorti le vieux Samsung, avec son coin f\u00eal\u00e9, et elle l&#8217;a pos\u00e9 sur la huiti\u00e8me assiette, celle qui attendait depuis midi et demi.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est quoi, ce t\u00e9l\u00e9phone ? \u00bb a dit Genevi\u00e8ve.<\/p>\n<p>\u00ab Un vieux mod\u00e8le. Il a un tr\u00e8s bon micro. \u00bb<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_4\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_4\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>Th\u00e9o a pris ma main sous la table. Hubert avait cess\u00e9 de rouler son pain. Beaumont, lui, regardait la chemise bleue, par terre, comme s&#8217;il pouvait la faire dispara\u00eetre d&#8217;un regard.<\/p>\n<p>Le pouce de maman, un peu gonfl\u00e9, avec la corne des nuits de service, est descendu sur l&#8217;\u00e9cran.<\/p>\n<p>Il y a eu un gr\u00e9sillement. Un moustique. Une chaise de jardin qui grince, tr\u00e8s loin.<\/p>\n<p>Puis une voix, tra\u00eenante, un peu enrou\u00e9e par le vin, a rempli toute la terrasse.<\/p>\n<p>\u00ab &#8230; Chantal, elle est pliable, je te dis. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est ta signature, Th\u00e9o ? \u00bb<\/p>\n<p>Beaumont tenait une feuille \u00e0 deux doigts, par le coin, comme on tient un ticket de caisse douteux. Elle ne venait pas de sa chemise bleue. Elle venait du sac de B\u00e9atrice. \u00c7a, je l&#8217;ai not\u00e9.<\/p>\n<p>Trois minutes avant, le Samsung s&#8217;\u00e9tait tu sur un petit bruit de plastique. 6 min 14. Personne n&#8217;avait touch\u00e9 au flan.<\/p>\n<p>B\u00e9atrice avait \u00e9t\u00e9 la plus rapide. Elle avait pris sa serviette, elle s&#8217;\u00e9tait tamponn\u00e9 les l\u00e8vres, et elle avait ri.<\/p>\n<p>\u00ab Une conversation entre s\u0153urs, \u00e0 deux heures du matin. Qui n&#8217;a jamais dit des b\u00eatises, \u00e0 deux heures du matin ? Genevi\u00e8ve, dis-leur. \u00bb<\/p>\n<p>Genevi\u00e8ve n&#8217;a rien dit. Elle fixait son \u00e9charpe blanche.<\/p>\n<p>\u00ab Et un enregistrement clandestin, Chantal \u00bb, a repris Beaumont, doucement, \u00ab n&#8217;a aucune valeur devant un juge. Vous le savez. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne l&#8217;ai pas apport\u00e9 \u00e0 un juge, Bertrand. Je l&#8217;ai apport\u00e9 \u00e0 ma table. \u00bb<\/p>\n<p>C&#8217;est l\u00e0 que B\u00e9atrice a ouvert son sac. Elle en a sorti la feuille, une seule, tap\u00e9e \u00e0 la machine, avec une ligne de signature en bas.<\/p>\n<p>\u00ab Moi aussi, j&#8217;ai un papier. Une attestation de mon fils. Lis, Bertrand. \u00bb<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_1\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_1\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>Il a lu \u00e0 voix haute. Je soussign\u00e9 Th\u00e9o, atteste que ma belle-m\u00e8re, Madame Chantal, souhaite donner sa maison du lac aux enfants. Dat\u00e9 du 20 juin. Et en bas, un paraphe que je connaissais par c\u0153ur : le T avec la barre qui monte trop haut, qu&#8217;il fait sur nos ch\u00e8ques de loyer.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est ta signature, Th\u00e9o ? \u00bb<\/p>\n<p>Th\u00e9o a regard\u00e9 la feuille. Il m&#8217;a regard\u00e9e, moi. Ses oreilles sont devenues rouges d&#8217;un coup.<\/p>\n<p>\u00ab Oui. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Th\u00e9o \u00bb, j&#8217;ai dit.<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_2\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>\u00ab Attends. \u00bb Il a aval\u00e9. \u00ab Oui, c&#8217;est la mienne. C&#8217;\u00e9tait le 20 juin, au parking du Leclerc. Maman m&#8217;a tendu une feuille sur le capot. Elle a dit : pour l&#8217;assurance de la maison, signe l\u00e0, mon ch\u00e9ri, je suis press\u00e9e. Je n&#8217;ai pas lu. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu m&#8217;as dit tout, tout de suite \u00bb, j&#8217;ai dit. Ma voix \u00e9tait petite.<\/p>\n<p>\u00ab Je l&#8217;avais oubli\u00e9e, Manon. C&#8217;est pas une excuse. Je te le dis maintenant. L\u00e0. Devant eux. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu as sign\u00e9, mon ch\u00e9ri \u00bb, a dit B\u00e9atrice, tr\u00e8s douce. \u00ab \u00c7a te lie. \u00c7a nous lie tous. Chantal voulait donner. Tu l&#8217;as \u00e9crit toi-m\u00eame. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Chantal n&#8217;a jamais dit \u00e7a \u00bb, a dit Th\u00e9o. \u00ab C&#8217;est toi qui me l&#8217;as dit. \u00bb<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_2\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_2\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>\u00ab Une attestation de la famille, avec le projet de donation, c&#8217;est un faisceau d&#8217;indices \u00bb, a dit Beaumont. \u00ab Chantal, si vous voulez bien lire le texte. \u00c0 l&#8217;\u00e9tude, demain&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne peux pas signer votre donation, Bertrand. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et pourquoi donc ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Parce que la maison est vendue. \u00bb<\/p>\n<p>Il a lev\u00e9 la t\u00eate.<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai sign\u00e9 le compromis vendredi, le 14 ao\u00fbt. \u00c0 l&#8217;agence. Ma\u00eetre Moreau \u00e9tait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi. C\u00e9line et Micka\u00ebl ont sign\u00e9 aussi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un compromis, Chantal, n&#8217;est pas une vente. Les acqu\u00e9reurs ont dix jours pour se r\u00e9tracter. Jusqu&#8217;au 24 ao\u00fbt, rien n&#8217;est jou\u00e9. \u00bb<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_3\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>\u00ab Pour eux, Bertrand. Pour eux seulement. Et ce matin, sur le gravier, Micka\u00ebl a pos\u00e9 la main sur mon mur, devant tout le monde. Vous voulez que je l&#8217;appelle ? Il a laiss\u00e9 son num\u00e9ro. \u00bb<\/p>\n<p>Beaumont n&#8217;a pas r\u00e9pondu.<\/p>\n<p>\u00ab On ne donne pas ce qu&#8217;on a promis de vendre \u00bb, a dit maman. \u00ab Vous le savez mieux que moi. \u00bb<\/p>\n<p>B\u00e9atrice est devenue grise, d&#8217;une pi\u00e8ce, comme un mur sous la pluie. Elle s&#8217;est tourn\u00e9e vers Hubert.<\/p>\n<p>\u00ab Tu savais ? \u00bb<\/p>\n<p>Hubert a regard\u00e9 sa boulette de pain.<\/p>\n<p>\u00ab J&#8217;ai demand\u00e9 quelque chose, Hubert. \u00bb<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_3\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_3\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>\u00ab Je savais pour la lettre \u00bb, a-t-il dit. \u00ab Pas pour le compromis. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai sorti de ma poche de jean le papier de Josiane, pli\u00e9 en huit. Je l&#8217;ai d\u00e9pli\u00e9 sur la nappe, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l&#8217;attestation de Th\u00e9o. Deux feuilles, la m\u00eame police de machine \u00e0 \u00e9crire.<\/p>\n<p>\u00ab Celle-l\u00e0, la voisine ne l&#8217;a pas sign\u00e9e. Elle a dit qu&#8217;elle n&#8217;avait pas ses lunettes. \u00bb<\/p>\n<p>Beaumont l&#8217;a regard\u00e9e. Il a lev\u00e9 les sourcils, un tout petit peu, ce qui est la fa\u00e7on qu&#8217;ont les gens bien \u00e9lev\u00e9s de ne pas r\u00e9pondre.<\/p>\n<p>\u00ab Bertrand \u00bb, a dit maman.<\/p>\n<p>Elle avait enlev\u00e9 son tablier. Je ne l&#8217;avais pas vue le faire.<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_4\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>\u00ab Je ne vous ai jamais appel\u00e9. Jamais pris rendez-vous \u00e0 votre \u00e9tude. Pourtant, vous avez ouvert un dossier \u00e0 mon nom en avril. Un projet de donation, pour une cliente qui n&#8217;\u00e9tait pas la bonne. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Chantal, je&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ma\u00eetre Moreau a demand\u00e9 \u00e0 votre \u00e9tude pour la provision sur frais. Mille deux cents euros, r\u00e9gl\u00e9s par ch\u00e8que le 3 juillet. Sur le compte de Hubert et B\u00e9atrice. \u00bb<\/p>\n<p>Il n&#8217;y a plus eu un bruit sur la terrasse. L&#8217;eau, en bas, qui tapait sur les pilotis. Un bateau.<\/p>\n<p>\u00ab Vous n&#8217;\u00eates pas son beau-fr\u00e8re, ici, Bertrand. Vous \u00eates son notaire. Le seul. Et elle vous a pay\u00e9 pour que je signe. \u00bb<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_4\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_4\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>Genevi\u00e8ve avait tourn\u00e9 la t\u00eate, tr\u00e8s lentement, vers son mari.<\/p>\n<p>Hubert n&#8217;a rien dit. Mais il ne regardait plus son pain. Il regardait Beaumont, droit dans les yeux, comme on regarde un fournisseur qui a falsifi\u00e9 une facture.<\/p>\n<p>Beaumont a ouvert la bouche.<\/p>\n<p>Il a attendu une seconde, peut-\u00eatre deux. Aucun son n&#8217;est venu. Il s&#8217;est baiss\u00e9, il a ramass\u00e9 la chemise bleue contre le pied de sa chaise, il l&#8217;a pos\u00e9e sur ses genoux. Il l&#8217;a ferm\u00e9e.<\/p>\n<p>Un seul geste, net, avec les deux mains. Comme on ferme un dossier pour de bon.<\/p>\n<p>\u00c0 14 h 10, il ne restait sur la terrasse que B\u00e9atrice et huit assiettes.<\/p>\n<p>Huit verres. Le flan de Josiane, entam\u00e9 d&#8217;une seule part, sur laquelle une mouche s&#8217;\u00e9tait pos\u00e9e. La chaise vide au bout, avec le Samsung toujours dessus, face contre l&#8217;assiette. B\u00e9atrice \u00e9tait assise, tr\u00e8s droite, devant son verre de vin, qu&#8217;elle n&#8217;avait pas fini.<\/p>\n<p>Je la regardais par la fen\u00eatre de la cuisine, un torchon \u00e0 la main. Je n&#8217;avais pas essuy\u00e9 un seul verre.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 comment on en \u00e9tait arriv\u00e9s l\u00e0.<\/p>\n<p>Genevi\u00e8ve s&#8217;\u00e9tait lev\u00e9e la premi\u00e8re, \u00e0 13 h 52. Sans bruit, sans dire un mot. Elle avait remis son \u00e9charpe blanche sur ses \u00e9paules, comme si elle avait froid.<\/p>\n<p>\u00ab Bertrand. On y va. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Genevi\u00e8ve ! \u00bb a dit B\u00e9atrice. \u00ab Tu ne vas pas&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu m&#8217;as dit que Chantal ne se m\u00e9fierait de rien. Tu m&#8217;as dit \u00e7a \u00e0 P\u00e2ques. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je l&#8217;ai dit pour rire ! \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb<\/p>\n<p>Beaumont avait d\u00e9j\u00e0 sa chemise sous le bras. Il n&#8217;a regard\u00e9 personne. Pas un \u00ab au revoir \u00bb, pas un merci pour la daube. La Peugeot grise, lav\u00e9e de la veille, a fait gicler le gravier en d\u00e9marrant trop vite. Une pierre est venue taper contre un des pots, sur la rambarde. Le pot a tenu.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_1\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_1\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>C&#8217;est apr\u00e8s que B\u00e9atrice s&#8217;est retourn\u00e9e vers son fils.<\/p>\n<p>\u00ab Th\u00e9o. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Maman. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Choisis. \u00bb<\/p>\n<p>Elle ne criait pas. Elle avait pos\u00e9 ses deux mains \u00e0 plat sur la nappe, comme pour une r\u00e9union.<\/p>\n<p>\u00ab Tu n&#8217;es plus un enfant. Cette fille, ou ta m\u00e8re. Si tu restes assis \u00e0 cette table, tu n&#8217;as plus de m\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<p>Th\u00e9o a regard\u00e9 son assiette. Il a regard\u00e9 sa m\u00e8re. Il a regard\u00e9 la mienne, au bout de la table, qui n&#8217;a pas boug\u00e9. Puis moi.<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_2\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>Je n&#8217;ai pas compt\u00e9. J&#8217;ai vu sa bouche s&#8217;ouvrir.<\/p>\n<p>\u00ab Je choisis Manon. \u00bb<\/p>\n<p>Il a dit \u00e7a sans trembler. Ses oreilles \u00e9taient rouges, mais sa voix n&#8217;a pas boug\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Je t&#8217;aime, maman. Je viendrai te voir. Mais je choisis Manon. Et je choisis Chantal. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu l&#8217;entends, Hubert ? \u00bb a dit B\u00e9atrice, sans se tourner. \u00ab Tu entends ton fils ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je l&#8217;entends, B\u00e9a. \u00bb<\/p>\n<p>Hubert s&#8217;est lev\u00e9. Il a pouss\u00e9 sa chaise sans la faire racler. Il a travers\u00e9 la terrasse jusqu&#8217;\u00e0 la porte-fen\u00eatre, il est mont\u00e9.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_2\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_2\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>On l&#8217;a entendu au-dessus, un placard, un tiroir. Quand il est redescendu, il tenait une valise \u00e0 la main. Une seule. La marron, us\u00e9e aux coins. Pas une des quatre de B\u00e9atrice.<\/p>\n<p>B\u00e9atrice a ouvert la bouche. Elle l&#8217;a referm\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab Tu pars avec Genevi\u00e8ve \u00bb, a-t-elle dit, d&#8217;une voix qui cherchait o\u00f9 se poser.<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb<\/p>\n<p>Il a pos\u00e9 la valise contre le mur. Il m&#8217;a regard\u00e9e, moi, tr\u00e8s vite. Ses yeux \u00e9taient ceux de Th\u00e9o, la m\u00eame fatigue, cinquante ans plus tard.<\/p>\n<p>\u00c0 14 h 05, maman est sortie sur la pelouse avec son t\u00e9l\u00e9phone. Je l&#8217;ai vue de dos, ses pantoufles dans l&#8217;herbe.<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_3\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>\u00ab S\u00e9bastien ? C&#8217;est Chantal. Dites \u00e0 votre promoteur que c&#8217;est non. D\u00e9finitivement. Oui. Merci d&#8217;avoir attendu. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a raccroch\u00e9. Elle a regard\u00e9 le lac un moment. Puis elle est rentr\u00e9e par la cuisine, elle a pos\u00e9 son t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du carnet, et elle a dit, comme on dit la m\u00e9t\u00e9o : \u00ab Je vais laver les casseroles. \u00bb<\/p>\n<p>Th\u00e9o m&#8217;a pris le bras, dehors. Il avait besoin de s&#8217;asseoir. On s&#8217;est assis sur la marche du perron, c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, sans rien dire, jusqu&#8217;\u00e0 ce qu&#8217;il pose sa t\u00eate contre mon \u00e9paule.<\/p>\n<p>C&#8217;est \u00e7a qui m&#8217;a fait pleurer. Pas Beaumont. Pas l&#8217;enregistrement. Sa t\u00eate sur mon \u00e9paule, lourde comme celle d&#8217;un gosse.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_3\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_3\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>\u00c0 14 h 10, donc, il y avait B\u00e9atrice, et les huit assiettes.<\/p>\n<p>Je suis retourn\u00e9e sur la terrasse avec un plateau. Je l&#8217;ai pos\u00e9 sur la table. Elle n&#8217;a pas tourn\u00e9 la t\u00eate.<\/p>\n<p>\u00ab Tu peux d\u00e9barrasser \u00bb, a-t-elle dit, \u00e0 l&#8217;air devant elle.<\/p>\n<p>\u00ab Non. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a tourn\u00e9 la t\u00eate, enfin.<\/p>\n<p>\u00ab Pardon ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non, B\u00e9atrice. \u00bb<\/p>\n<p>J&#8217;ai pris mon plateau vide. Je suis rentr\u00e9e. Mes mains ne tremblaient pas.<\/p>\n<p>\u00c0 14 h 40, un taxi s&#8217;est arr\u00eat\u00e9 devant le portail. Hubert avait t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 pendant que je faisais semblant d&#8217;essuyer des verres.<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_4\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>Je l&#8217;ai vu traverser la pelouse avec sa valise marron. B\u00e9atrice a pris son sac, sa pochette bleue du tribunal, son lin cr\u00e8me serr\u00e9 contre elle, comme quand il fait frais. Elle ne m&#8217;a pas regard\u00e9e en passant. Elle ne s&#8217;est pas retourn\u00e9e vers la maison.<\/p>\n<p>\u00ab Hubert \u00bb, j&#8217;ai dit, sur le seuil. \u00ab Tu pars avec elle. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui, Manon. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Apr\u00e8s \u00e7a. Apr\u00e8s la lettre. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais ce que tu penses. \u00bb Il n&#8217;a pas baiss\u00e9 les yeux. \u00ab Elle n&#8217;a plus que moi. \u00bb<\/p>\n<p>Il a ouvert la porti\u00e8re arri\u00e8re du taxi. Il a attendu, la main sur le m\u00e9tal, le temps qu&#8217;elle s&#8217;installe.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_4\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_4\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>Et il l&#8217;a tenue ouverte, comme il avait tenu toutes les portes pendant quarante ans.<\/p>\n<p>Le samedi 30 mai, la veille du premier week-end, j&#8217;avais pouss\u00e9 le caddie de maman entre les rayons du jardin, devant le Leclerc.<\/p>\n<p>\u00ab Sept euros quatre-vingt-dix \u00bb, j&#8217;avais lu sur l&#8217;\u00e9tiquette. \u00ab Pour des fleurs, maman. Pi\u00e8ce. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Prends les rouges. Ils aiment le rouge, les gens de la ville. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Tu les paies sur quoi ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Sur ma paye, ma ch\u00e9rie. Pas sur la tienne. \u00bb<\/p>\n<p>Elle en avait pris quatre. Elle les avait cal\u00e9s dans le coffre de la Clio avec la couverture, pour qu&#8217;ils ne se couchent pas. Elle avait roul\u00e9 \u00e0 quarante, tout le long du lac, pour ne rien casser. Je m&#8217;\u00e9tais moqu\u00e9e d&#8217;elle.<\/p>\n<p>Quatre pots. Trente et un euros soixante.<\/p>\n<p>Dans le taxi, B\u00e9atrice regardait droit devant elle. Hubert tenait toujours la porti\u00e8re. Il ne montait pas.<\/p>\n<p>\u00ab Une minute \u00bb, a-t-il dit au chauffeur.<\/p>\n<p>Il a l\u00e2ch\u00e9 le m\u00e9tal. Il est revenu vers la maison, sa valise marron \u00e0 la main, et il est mont\u00e9 sur la terrasse. Maman \u00e9tait sortie avec un torchon sur l&#8217;\u00e9paule. Th\u00e9o, derri\u00e8re moi, retenait son souffle.<\/p>\n<p>Hubert a sorti de sa veste deux choses. Une lettre, pli\u00e9e en quatre, et une enveloppe de papeterie, \u00e9paisse.<\/p>\n<p>\u00ab Chantal. Je te l&#8217;avais promis avant la fin du repas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le repas est fini, Hubert. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui. Donc je suis en retard. Comme toujours. \u00bb<\/p>\n<p>Il lui a tendu la lettre. Elle l&#8217;a prise sans la d\u00e9plier.<\/p>\n<p>\u00ab Elle a le pli de quelqu&#8217;un qui l&#8217;a relue dix fois, Hubert. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il y a aussi \u00e7a. \u00bb<\/p>\n<p>L&#8217;enveloppe, cette fois, n&#8217;avait pas de nom dessus. Maman l&#8217;a tenue du bout des doigts. Elle \u00e9tait lourde. Elle a regard\u00e9 Hubert, puis moi.<\/p>\n<p>\u00ab Quatre mille trois cent quatre-vingts euros \u00bb, a-t-il dit.<\/p>\n<p>Je me suis retenue au montant de la porte.<\/p>\n<p>\u00ab Comment tu sais ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c0 une heure, cette nuit, je suis descendu boire. Le carnet \u00e9tait ouvert sur la table. Je n&#8217;ai pas lu, Manon. J&#8217;ai vu le total, en bas de la page. J&#8217;ai tenu les comptes d&#8217;une entreprise pendant quarante ans. Je ne sais pas ne pas lire un total. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mais o\u00f9 tu as trouv\u00e9&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab La montre de mon p\u00e8re. Une montre en or, de 1962. Je l&#8217;ai vendue vendredi, chez un bijoutier, au V\u00e9sinet. Quatre mille quatre cents euros. Je comptais payer la caution d&#8217;un deux-pi\u00e8ces. \u00bb Il a hauss\u00e9 une \u00e9paule, la gauche, maigre sous la veste. \u00ab J&#8217;ai gard\u00e9 vingt euros pour le train. \u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 la grille, la vitre du taxi s&#8217;est baiss\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab Ta montre ? \u00bb a dit B\u00e9atrice. Sa voix est venue de tr\u00e8s loin. \u00ab La montre de ton p\u00e8re ? Hubert ! \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui, B\u00e9a. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Mais tu n&#8217;as pas&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>Il ne s&#8217;est pas retourn\u00e9. Il a gard\u00e9 les yeux sur maman.<\/p>\n<p>\u00ab Hubert, non \u00bb, a dit maman. \u00ab Je ne t&#8217;ai jamais rien demand\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais. C&#8217;est pour \u00e7a. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je ne peux pas prendre \u00e7a. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Alors ce n&#8217;est pas pour toi. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a regard\u00e9 l&#8217;enveloppe. Elle l&#8217;a retourn\u00e9e, une fois, comme on retourne une pi\u00e8ce.<\/p>\n<p>\u00ab Il y a un deux-pi\u00e8ces au deuxi\u00e8me \u00e9tage, sans ascenseur, qui co\u00fbte 620 \u20ac \u00bb, a-t-elle dit lentement, mais pas \u00e0 lui. \u00c0 moi. \u00ab Et une petite qui touche 1 450 \u20ac net, avec un mari qui commence. \u00c7a fait combien, la caution, ma ch\u00e9rie ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Maman. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Un trois-pi\u00e8ces. Deux mois de caution, plus le premier. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je sais pas, maman. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Moi, je sais. \u00bb Elle a lev\u00e9 le menton vers Hubert. \u00ab C&#8217;est pour Manon et Th\u00e9o. Pour leur appartement. Pas pour moi. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est pour eux, oui. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a gliss\u00e9 l&#8217;enveloppe dans la poche de mon jean. Je n&#8217;ai pas boug\u00e9. Je sentais le poids contre ma hanche, comme un galet.<\/p>\n<p>\u00ab Merci, Chantal \u00bb, a dit Hubert.<\/p>\n<p>Il l&#8217;a dit tout bas.<\/p>\n<p>\u00ab Pour les onze week-ends. \u00bb<\/p>\n<p>Maman a pris le torchon sur son \u00e9paule. Elle l&#8217;a pli\u00e9 en deux, puis en quatre. Elle l&#8217;a regard\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Je t&#8217;en prie \u00bb, a-t-elle dit.<\/p>\n<p>\u00c7a lui a pris du temps. Je l&#8217;ai vue chercher les mots, comme on cherche un vieux porte-monnaie dans un tiroir.<\/p>\n<p>Hubert a hoch\u00e9 la t\u00eate. Il est retourn\u00e9 au taxi, il a mont\u00e9 sa valise sur le si\u00e8ge, il s&#8217;est assis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de B\u00e9atrice, qui n&#8217;a pas boug\u00e9. Il a ferm\u00e9 la porti\u00e8re lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>La voiture a tourn\u00e9 au bout du chemin. Le gravier a craqu\u00e9, puis plus rien.<\/p>\n<p>Le soir, maman a charg\u00e9 la Clio.<\/p>\n<p>La valise. Quatre sacs de linge. La cocotte de sa m\u00e8re, dans une couverture. Th\u00e9o a descendu les pots, deux d&#8217;abord.<\/p>\n<p>\u00ab Pas toutes \u00bb, a dit maman. \u00ab Les deux de gauche restent. C\u00e9line m&#8217;a demand\u00e9 pour Lucas. \u00bb<\/p>\n<p>Il a remont\u00e9 les deux de gauche sur la rambarde. J&#8217;ai effleur\u00e9 les feuilles du dernier, celui dont j&#8217;avais gratt\u00e9 l&#8217;\u00e9tiquette. Une odeur de citron et de poussi\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00ab Et la maison ? \u00bb j&#8217;ai demand\u00e9, une fois assise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&#8217;elle. \u00ab L\u00e0 o\u00f9 tu vas. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Une maison. Petite. Deux chambres, un jardin de huit m\u00e8tres sur douze, un figuier. Je l&#8217;ai visit\u00e9e le 25 juillet, un samedi. Tu \u00e9tais au march\u00e9 avec Th\u00e9o. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab O\u00f9 ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab \u00c0 vingt minutes de chez vous. En voiture. Pas plus. \u00bb<\/p>\n<p>Elle a d\u00e9marr\u00e9 la Clio. Elle a regard\u00e9 le lac dans le r\u00e9troviseur, longtemps, juste le temps qu&#8217;il fallait.<\/p>\n<p>\u00ab Manon. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui, maman ? \u00bb<\/p>\n<p>Elle a ouvert la bouche.<\/p>\n<p>Sa main \u00e9tait rest\u00e9e sur le levier de vitesse, et elle ne passait pas la premi\u00e8re.<\/p>\n<p>Le 30 septembre, \u00e0 10 h 40, l&#8217;acte de vente \u00e9tait sign\u00e9.<\/p>\n<p>Chez Ma\u00eetre Moreau, dans un bureau qui sentait la cire et le caf\u00e9 ti\u00e8de. Quarante pages, des paraphes en bas de chacune, un stylo \u00e0 bille attach\u00e9 au bureau par une cha\u00eenette. Maman a sign\u00e9 la derni\u00e8re avec la m\u00eame \u00e9criture trembl\u00e9e qu&#8217;au dos du carnet. C\u00e9line a sign\u00e9 en tenant Lucas sur un genou. Il a essay\u00e9 de manger le stylo.<\/p>\n<p>\u00ab Voil\u00e0, Madame Chantal \u00bb, a dit Moreau. \u00ab Les cl\u00e9s, \u00e0 seize heures, chez vous. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Chez moi, plus pour longtemps \u00bb, a dit maman.<\/p>\n<p>Elle a souri. Elle a reboutonn\u00e9 son gilet.<\/p>\n<p>Dans la Clio, ce soir du 16 ao\u00fbt, la main sur le levier, elle avait fini par dire ce qu&#8217;elle voulait me dire. Pas grand-chose.<\/p>\n<p>\u00ab Tu as dit : je vois tr\u00e8s bien. Sur le gravier, \u00e0 B\u00e9atrice. Je l&#8217;ai gard\u00e9, ma ch\u00e9rie. \u00bb<\/p>\n<p>C&#8217;est tout. Elle a pass\u00e9 la premi\u00e8re.<\/p>\n<p>Entre-temps, il y avait eu septembre. Le 22 septembre, \u00e0 14 h, la maison du V\u00e9sinet est partie aux ench\u00e8res pour une somme que Th\u00e9o ne m&#8217;a jamais dite. Hubert et B\u00e9atrice louaient maintenant un deux-pi\u00e8ces au deuxi\u00e8me \u00e9tage, 640 \u20ac par mois, au-dessus d&#8217;une boulangerie. Hubert faisait les comptes d&#8217;un ancien client, trois matin\u00e9es par semaine. B\u00e9atrice n&#8217;avait pas rappel\u00e9 Genevi\u00e8ve. Genevi\u00e8ve n&#8217;avait pas rappel\u00e9 B\u00e9atrice.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_1\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_1\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>Beaumont avait ferm\u00e9 son \u00e9tude \u00ab pour raisons de sant\u00e9 \u00bb. Ma\u00eetre Moreau avait envoy\u00e9 un dossier \u00e0 la chambre des notaires, la veille de la rentr\u00e9e. Il ne m&#8217;a rien dit d&#8217;autre. Josiane, elle, savait tout, comme d&#8217;habitude, par le village.<\/p>\n<p>Les 4 380 \u20ac \u00e9taient devenus la caution et le premier mois d&#8217;un trois-pi\u00e8ces, \u00e0 vingt minutes de la petite maison de maman. Th\u00e9o t\u00e9l\u00e9phonait \u00e0 sa m\u00e8re le dimanche soir. Vingt minutes, pas une de plus. Elle lui parlait comme \u00e0 l&#8217;accueil d&#8217;un h\u00f4tel.<\/p>\n<p>\u00c0 12 h 30, six assiettes \u00e0 fleurs sur la table de la terrasse. Six chaises. J&#8217;ai compt\u00e9 deux fois. Pas une de plus.<\/p>\n<p>Josiane est arriv\u00e9e la premi\u00e8re, avec un flan dans un torchon.<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_2\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>\u00ab Alors, c&#8217;est le dernier ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Le dernier, oui \u00bb, a dit maman.<\/p>\n<p>\u00ab Eh bien, on le mangera bien. \u00bb<\/p>\n<p>Il restait deux g\u00e9raniums sur la rambarde, ceux de gauche, pour Lucas. Les deux autres \u00e9taient chez maman, depuis le 5 septembre, sur le rebord de la fen\u00eatre de sa cuisine, face au figuier. Le matin, en venant la chercher, j&#8217;avais vu leurs t\u00eates rouges derri\u00e8re la vitre. Elle avait d\u00e9j\u00e0 fait ses rideaux.<\/p>\n<p>\u00c0 12 h 45, une voiture s&#8217;est arr\u00eat\u00e9e devant le portail. Un taxi. Hubert en est sorti le premier, le poignet gauche nu, avec la marque blanche, l\u00e0 o\u00f9 avait \u00e9t\u00e9 la montre de son p\u00e8re. Puis B\u00e9atrice.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_2\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_2\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>Pas de rouge \u00e0 l\u00e8vres. Un manteau beige. Des perles, quand m\u00eame.<\/p>\n<p>\u00ab Bonjour, Chantal. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Bonjour, B\u00e9atrice. Asseyez-vous. \u00bb<\/p>\n<p>Th\u00e9o l&#8217;avait invit\u00e9e, de la part de maman. Dis \u00e0 ta m\u00e8re qu&#8217;il y aura de la daube, avait dit maman, sans lever les yeux de sa liste de courses. Je n&#8217;ai pas demand\u00e9 pourquoi.<\/p>\n<p>On a mang\u00e9. Hubert a mang\u00e9 deux fois. Il a dit que le laurier venait du jardin, que \u00e7a se sentait, qu&#8217;il n&#8217;en avait jamais go\u00fbt\u00e9 d&#8217;aussi bon. Maman a dit : \u00ab Je t&#8217;en mettrai un pot. \u00bb Il a rougi.<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_3\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>B\u00e9atrice n&#8217;a pas dit grand-chose. Elle a regard\u00e9 la terrasse, la rambarde. Elle a regard\u00e9 les deux pots. Elle a regard\u00e9 le lac, qui \u00e9tait gris et plat.<\/p>\n<p>\u00ab C&#8217;est correct, la daube \u00bb, a-t-elle dit \u00e0 la fin, \u00e0 son assiette.<\/p>\n<p>Maman a hoch\u00e9 la t\u00eate, comme pour un bulletin de notes. Elle n&#8217;a pas attendu autre chose. Je l&#8217;ai vue, je l&#8217;ai su, au pli de son \u00e9paule.<\/p>\n<p>Josiane a coup\u00e9 le flan en six. Personne n&#8217;a repris de la part de trop. Il n&#8217;y en avait pas.<\/p>\n<p>\u00c0 14 h 10, on s&#8217;est lev\u00e9s. Th\u00e9o et Hubert portaient les chaises dans le cellier. Josiane essuyait la nappe. Je rassemblais les assiettes.<\/p>\n<div id=\"js_adsconex_parallax_3\" data-type=\"parallax\">\n<div class=\"adsconex-parallax_wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad-wrapper\">\n<div class=\"adsconex-parallax_ad\" align=\"center\">\n<div id=\"div_adsconex_inpage_3\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>B\u00e9atrice \u00e9tait toujours assise.<\/p>\n<p>Elle avait devant elle sa tasse \u00e0 caf\u00e9. Celle avec l&#8217;anse recoll\u00e9e, la plus vieille du placard, celle dont elle avait demand\u00e9 un jour : \u00ab Pardon, Chantal, c&#8217;est la bonne, l\u00e0 ? \u00bb<\/p>\n<p>Elle l&#8217;a regard\u00e9e. Elle s&#8217;est lev\u00e9e.<\/p>\n<p>Elle a pris la tasse par l&#8217;anse, avec deux doigts, comme on tient un objet qui peut se casser. Elle a travers\u00e9 la terrasse, elle est entr\u00e9e dans la cuisine, sur le carrelage o\u00f9 les pantoufles de maman avaient us\u00e9 un chemin.<\/p>\n<p>J&#8217;ai suivi, avec les assiettes. Maman \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 devant l&#8217;\u00e9vier, les manches relev\u00e9es, un torchon sur l&#8217;\u00e9paule.<\/p>\n<div id=\"div_adsconex_banner_responsive_4\" data-google-query-id=\"\"><\/div>\n<p>B\u00e9atrice n&#8217;a rien dit. Maman non plus.<\/p>\n<p>Elle a pos\u00e9 la tasse sur l&#8217;\u00e9gouttoir.<\/p>\n<p>Puis elle est repartie, sans se retourner, rejoindre Hubert dans le couloir.<\/p>\n<p>Maman a ouvert le robinet. Elle a lav\u00e9 l&#8217;assiette que j&#8217;avais pos\u00e9e. Puis la suivante. Elle est pass\u00e9e devant la tasse sans la regarder, et elle a continu\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le samedi 6 juin, premier week-end, B\u00e9atrice est arriv\u00e9e avec quatre valises et un sac isotherme vide. 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